Au Pied des Monts

IMG_20160321_0003

Extrait.

LA BIDASSOA ET L’ILE DES FAISANS Lorsque le voyageur traverse la Bidassoa, il cher che aussitôt Ille des Faisans. Des souvenirs histori ques sont en effet revenus à sa mémoire : l’échange sur l’eau de deux royales fiancées, les barques déco rées d’étoffes précieuses qui traînent sur les flots cha toyants les jupes ornées de falbalas, les bouquets de dentelles, les habits chamarrés, une sorte d’em barquement pour Cythère, antidaté. Et ce n’est pas tout ! Cet îlot gracieux, dont l’aspect champêtre fait penser à une toile galante, était décidément l’anti chambre des alcôves princières. Un cardinal, fin diplomate, y vint chercher pour son roi une femme et un traité. Qui ne pense à la paix des Pyrénées et aux casaques cramoisies des mousquetaires de Mazarin ? Ce sont là les seuls grands souvenirs qui demeu rent autour de cette petite île oblongue, effilée, à fleur d’eau, dans le scintillement d’une rivière vive et allègre. Des visages d’altesses, un peu craintives devant leur nouveau destin, d’importants parche mins, longuement médités et préparés, c’est encore ce qui persiste dans cet agréable site. Par contre, qui se rappelle qu’en ce même endroit se rencontrèrent le malingre roi de France, au cha 115 peau de feutre gris, et le brillant roi (le Castille, au teint brun et aux yeux clairs ? Mais Louis XI, avec ses paupières à moitié closes et sa parole terne et hésitante, savait que ce beau garçon était à la merci de ses vassaux ! Et qui se souvient davantage de ces deux pauvres barques se croisant sur la Bidassoa, par un matin froid de janvier de l’année 1526 ? Dans l’une était le roi de France, François e, debout, couvert d’un manteau de laine, la brise de mer rebroussant la plume blanche de la tôque; à côté de lui, se tenaient, assis, le vice-roi de Naples et un groupe de gen tilshommes espagnols, la visière levée sur le casque à panaches. Dans l’autre embarcation se trouvaient, coude à coude sur la même planche, les deux fils de François, sous la protection du maréchal de Lautrec, escortés de huit chevaliers sans armes. L’em pereur Charles-Quint avait exigé, comme condition de la libération du prisonnier de Pavie, que le Dau phin et lé duc d’Orléans lui fussent remis en qualité d’otages. Quelques paysans s’étaient amassés des deux côtés de la rive, et, malgré l’inclémence du temps, sous le chaperon de drap, regardaient ce triste spectacle d’un père et de ses enfants se rencontrant sur la rivière sans même pouvoir s’embrasser ! Aucune parole ne s’échangea entre les deux barques, dont les occupants restèrent à leur place, figés comnie 116 des statues; seul, un léger crispement marqua la lèvre du Dauphin, qui sut se ressaisir devant le regard du roi, dont la fermeté dominait l’émotion. Peu auparavant, une caravane de mulets avait passé à gué la Bidassoa, presque asséchée au moment de la basse marée. Elle transportait de lourdes caisses, qui étaient la rançon d’or et d’argent due à l’Empereur par le traité de Madrid. Des arquebusiers l’enca draient. C’étaient pour la plupart de vieux soldats à la barbe grisonnante, qui avaient participé à la bataille de Marignan. On put les voir, en longue file, sur le sable humide de la baie, le dos courbé, l’ar quebuse sur l’épaule, touchant les bords du morion, se diriger lentement, avec le trésor, vers la ville de Fontarabie, dont les remparts arrondis semblaient une coque de bateau échouée sur la grève. Trente-huit ans plus tard, c’est un autre spectacle que nous donne la Bidassoa, et cette fois triomphal et magnifique. C’est le 12 juin. Les cloches se font entendre de tous les côtés. L’estuaire est chargé de barques de pêcheurs, peintes de frais, et d’où partent des bruits de tambourins. Au bord de l’eau, les habi tants d’Irun, de Fontarabie, de Béhobie, d’Hendaye, de Saint-Jean-de-Luz, ont revêtu leur costume de fête; les femmes sont en corselets de velours, les hommes en bas blancs et en veste courte. Les cui rasses et les casques brillent par endroits, et les lan ces, alignées, forment des arabesques d’acier. Une barque, ornée de fleurs rouges, pavoisée d’étendards de soie aux fleurs de lis, gagne le milieu de la rivière. Ses rames battent l’eau, à coups régu liers, dans un jaillissement argenté. Elle porte le petit-fils de François Pr, Charles IX, qui s’avance vers sa soeur Elisabeth, reine d’Espagne par son mariage avec Philippe II. Les deux bateaux s’abor dent aux acclamations de la foule. Ce ne sont plus les muettes embarcations du malheureux père et de ses enfants ‘livrés en otages. C’est l’heure de la réconciliation qui sonne avec les cloches, au bruit des tambourins, qui se font plus violents, au milieu des cris du peuple qui ne cessent de s’élever le long des rivages. Dans l’embarcation espagnole, les évêques de Pam pelune, d’Orihuela et de Calahorra font un cadre de pourpre à la reine Elisabeth, toute blanche dans sa robe ouverte, aux manches ballonnées; entre le bord du corsage et la fraise montante, ses seins frémissent comme des oiseaux vivants et prison niers. Charles IX s’est placé à l’avant du bateau. Son visage est grave et doux. Il porte un justaucorps en satin blanc broché d’or et un pourpoint de velours noir, brodé d’or, dont les manchespendent comme des ailes. La poignée de l’épée luit unpeu plus bas que la croix d’orfèvrerie suspendue à sa poitrine. Elisabeth est montée sur la barque du roi. L’instant est solennel. La reine mère, la grosse 118 Catherine de Médicis, essuie, du bout de son mou choir, ses yeux à fleur de tête, pendant que s’em brassent le frère et la soeur. La barque revient vers la rive française, où un déjeuner champêtre est préparé, pendant qu’autour des convives, et tenus à distance par un cordon de soldats, les Basques jouent de leur flûte courte et exécutent leurs danses et leurs bonds traditionnels. Ce fut, au cours de ces siècles, une grande partie de l’histoire de la France et de l’Espagne qui passa sur cette éblouissante rivière, avec ses heures tra giques ou ses heures de joie, avec la sombre barque du roi François, le joyeux bateau de Charles IX, les embarcations nuptiales des princesses enlevées à leur famille pour sceller des alliances. C’est la diplomatie en rivière, l’amour au service de l’intri gue, dans le décor harmonieux des eaux et des montagnes. Les royales ombres d’un père douloureux ou de vierges inquiètes ne rôdent plus depuis longtemps sur la Bidassoa. Rien ne marque sur l’eau, et les sillons de la beauté, de la fierté, de l’espoir et de l’inquiétude sont bien vite effacés. Que reste-t-il de la trace que fit dans la rivière la petite main de cette jeune princesse espagnole qu’une angoisse rendait moite à mesure qu’elle s’éloignait de son pays natal, pour s’approcher du plus grand des rois ? La terre retient davantage l’Histoire dont elle est nourrie. Le sol est stable. Mais que peut conserver l’eau dans sa fuite incessante ! Un pâle reflet qui flotte un moment sur elle !… Peut-être a-t-il fallu qu’il y eût là une île et que l’on y dressât un modeste monument pour rappeler, sous ces beaux ombrages, un mariage célèbre. Et cependant sur des barques, semblables à celles qui assurent encore la commu nication entre les deux rives, les plus importants acteurs de l’histoire traversèrent cette riante Bidas soa pour essayer de réaliser ou de consolider les grandes affaires du moment. Leur passage est oublié. La rivière s’en soucie peu. Elle se satisfait de couler comme jadis avec son éternelle jeunesse et ses mêmes couleurs, seper dant dans les sables de la vaste baie ou se laissant emporter, consentante et si jolie, par les flots de la mer montante… Et le pêcheur qui relève ses filets ne ramène plus que des souvenirs… LES BATELIERS DE LA BIDASSOA Cet immense cirque marin qu’est la baie de Chin goudi fut l’arène souvent sanglante où se vidèrent maintes querelles entre Labourdins et Guipuzcoans. Les siècles passés retentissent du bruit de leurs incessantes disputes. Les archives sont toutes fré missantes de protestations, menaces, provocations, rencontres. Dans une relation de l’an 1621, figurant aux archi ves de Fontarabie, il est dit que, près de deux cents ans auparavant, la tour de Guardiagana, toute pro che d’Irun, regorgeait de soldats chargés de la police de la baie. Etait-ce cet attirail militaire qui avait impressionné le chanoine de Dax, délégué de Guyenne, et lui faisait signer ce triste parchemin par lequel étaient reconnues comme appartenant au roi de Castille toutes les terres recouvertes par les eaux de la Bidassoa, depuis Endarlaza jusqu’au cap du Figuier ? La malheureuse sentence fut transcrite à la diligence de Juanot de Vera, alcalde de Fontarabie. Elle était bien faite pour engendrer la guerre. Et, si les Labourdins se tinrent tranquilles, ce ne fut pas pour longtemps. Par une magnifique journée de juillet, où le ciel, l’eau, la mer, les montagnes, communient dans une sorte d’irradiation, de scintillement et de lumière 121 qui en font un instant unique dans la nature, indiffé rents sans doute à toute cette beauté, cachés dans les herbes hautes, des Labourdins d’Hendaye, de Biriatou et de Urrugne attaquèrent des bateaux char gés de ballots de laine, qui descendaient lentement la Bidassoa, sous la surveillance de marchands navar rais. Les marchands furent assommés et la cargaison emportée. Lorsque nos pauvres Navarrais, tous plus ou moins blessés, accostèrent au port de Fontarabie, les cales vides et l’oeil au beurre noir, ce ne fut qu’un cri d’indignation. Les poings se dressèrent vers Hendaye. Le corregidor accourut de Saint-Sébastien à Fontarabie. Esprit temporisateur, il voulut gagner quelques semaines pour permettre aux têtes de se calmer; Aussi chargea-t-il Domingo de Alcega, – notaire royal en la ville, d’Hernani, de procéder à une enquête. Les enquêtes ont du bon. Celle-ci per mit d’établir que le Labourdin qui dirigeait l’assaut contre les bateaux navarrais était un habitant d’Hen daye, le sieur Esteban de Echeverri, lequel était en droit de se plaindre de ce que les Espagnols lui avaient jadis dérobé des chevaux. Tout semblait donc devoir tourner à l’apaisement, lorsque, à propos de la demande formulée par les Espagnols de se voir restituer les ballots de laine volés sur les bateaux, le sire d’Urtubie,qui com mandait les lieux, revendiqua la propriété du fleuve jusqu’en son milieu, et ce pour le royaume de 122 ,11••••.•11 France. Afin, sans doute, d’appuyer cette revendi cation, il fit piller de plus belle les convois navar rais. Et trois canons, montés dans la tour qui s’éle vait face à Fontarabie, se mirent à bombarder les barques qui s’aventuraient à leur portée. Les Labour dins ne se gênaient pas pour dire à qui voulait les entendre que c’étaient là mesures de représailles contre les Espagnols, qui avaient incendié des mou lins français bâtis sur la Bidassoa. On n’en finissait plus ! Pleins de bonne volonté, des commissaires fran çais et espagnols, réunis à Saint-Jean-de-Luz le 10 avril 1510, proclamèrent que les habitants d’Hen daye et de Fontarabie étaient placés désormais dans l’obligation de vivre en paix. Excellente sentence, mais qui, malheureusement, consacrait l’interdiction aux pêcheurs du Labourd d’utiliser des barques à quille. Question épineuse par excellence ! N’autoriser les pêcheurs labourdins qu’à se servir de bateaux plats, c’était les condamner à rester sur les calmes eaux de la baie de Chingoudi et les empêcher d’aller travailler en pleine mer. Le mécontentement était grand. Le problème des barques à quille encombrait les chancelleries ! Le roi de France, Louis XII, en conférait avec D. Gero nimo Cabanillas, ambassadeur d’Espagne à Paris. Le bon roi Louis était au mieux avec Ferdinand d’Ara gon. Ne s’étaient-ils pas partagé à eux deux le royaume de Naples ? Mais Ferdinand ne voulut rien entendre. Le fleuve lui appartenait. Il en était le maitre. Seuls, les Navarrais auraient des bateaux à quille. Alors, les Labourdins, estimant que mieux valait compter sur soi que sur les autres, et ayant placé à leur tête un jeune hobereau audacieux, qui s’ap pelait Pierre de Buniort, s’embusquèrent dans les herbages du fleuve et firent main basse sur une caravane de gabares, propriété de marchands de la Navarre et de l’Aragon. De plus, de la tour for tifiée de Munjunito, placée sur le bord de la baie, les Labourdins s’essayaient à couler, de quelques boulets de pierre, les barques espagnoles qui fran chissaient les passes. Les pires choses ont une fin, comme les meilleu res. Labourdins et Guipuzcoans vécurent pendant une dizaine d’années en assez bonne intelligence, quand, au mois de juin 1577, un bateau français, transportant du blé, fut saisi par les Espagnols et conduit à Fontarabie. Le sire d’Urtubie avait beau protester sous sa toque et s’agiter dans sa « jour- , nade » à manches, rien n’y fit ! Bien au contraire, par une molle journée de jan vier 1578, les alcaldes de Fontarabie s’avancèrent dans la baie, à marée basse. Ils s’engagèrent sur les sables et élevèrent leur baguette noire et dorée à la hauteur de leur front, vers cette méchante petite 124 cité d’Hendaye. Ce geste était une provocation into lérable ! Un groupe de marins labourdins s’élancè rent, pieds nus, au-devant des Guipuzcoans. Ceux-ci se mirent à courir pour s’enfuir; mais, s’enfonçant dans le sable, ils furent vite rejoints. Les Labour dins les rouèrent de coups, leur tirèrent les chausses, et les renvoyèrent à leur ville, clopin-clopant, vêtus seulement de leur chemise, qu’ils avaient grand peine à maintenir pour que le vent, soufflant du large, ne la relevât d’indécente façon. Ce fut un grand scandale, qui se répandit dans tout le Gui puzcoa. Le capitaine général de la province protesta avec véhémence auprès du gouverneur de Bayonne. Celui-ci ne se laissa pas faire et prétendit que les alcaldes étaient, par une attitude inconsidérée, les seuls responsables de l’incident; que, par ailleurs, les chausses étaient restées sur place, et qu’il n’ap partenait qu’à eux de les venir prendre avant que la marée ne s’en emparât. Ce furent, pendant deux ans, de sempiternelles querelles. Les Espagnols s’enhardirent à tel point qu’ils allèrent jusqu’à Socoa, Bidart, Guéthary et Biarritz, pour y capturer de malheureuses gabares françaises. Le 17 janvier 1617, D. Juan Sanx de Aldumbe. prévôt de Fontarabie, allait atteindre sur la Bidassoa un Espagnol qu’il poursuivait comme meurtrier de son voisin, lorsque, arrivé à quelques pas de la rive 125 d’Hendaye, il fut arrêté par des pêcheurs du Labourd et condamné, le lendemain, à regarder brû ler sa barque sur la place publique, au milieu des plaisanteries et des amusements de la foule. Peu après, trois bateaux hendayais, qui hissaient leurs voiles pour partir vers Terre-Neuve, furent capturés et brûlés par des Espagnols. Le 25, au matin, le lieutenant Pierre de Chibau, envoyé à Hendaye par le gouverneur de Bayonne. comte de Gramont, pour enquêter, mettait pied à terre devant l’hôtellerie, fort réputée, de Lecumburu; et il y fut si bien traité, à tous égards, que, pour laisser le meilleur souvenir de son passage à Hen daye, il fit conduire les prisonniers espagnols à Bayonne, où ils furent incarcérés. Les Hendayais triomphaient. Enfin, l’autorité royale les secondait ! En signe de réjouissance, ils plantèrent un grand mât à l’endroit où ils avaient rossé les alcaldes de Fontarabie, et ils y attachè rent, par dérision, quelques mauvaises chausses, qui rappelaient celles abandonnées par les Espagnols. C’en était trop ! Les habitants de Fontarabie ten tèrent une expédition contre le mât insolent. Une dizaine de bateaux furent mis à l’eau. Cent cin quante hommes les montèrent, munis de mousquets, de balles et d’un baril de poudre que leur avait fournis le majordome de l’artillerie. Devant les Hen dayais, passifs et d’apparence indifférente, ils abatti- rent le mât. Quelques jours après, les Hendayais le remplaçaient. Mais les Espagnols l’arrachèrent à nouveau. Les Hendayais en plantèrent un autre. Pendant ce temps, les prisonniers espagnols étaient toujours à Bayonne. Paris et Madrid essayaient d’en finir avec cette agitation sans fin qui ruinait toute cette population de pêcheurs labourdins et guipuzcoans. Les mois passaient. Les pourparlers n’aboutis saient pas. Et, le 15 juillet, partait de Paris un ingé nieur, sieur Jacques Alleaume, qui avait ordre de se rendre à Hendaye pour y choisir l’emplacement d’un nouveau fort où le roi de France entretiendrait garnison. La nouvelle provoqua une grosse émotion à Fon tarabie; et dans les rues, dans les maisons, autour du château et à l’église, on ne parlait plus que d’une invasion prochaine des fusiliers français. Au même moment, le 27 septembre 1619, les pri sonniers espagnols de Bayonne s’évadaient, sauf un seul, que le roi de France fit mettre en liberté. Dans l’année 1638, Fontarabie eut à soutenir un siège sévère contre les troupes du prince de Condé. On sait qu’elle résista victorieusement. Mais elle n’avait plus la force de harceler les barques labour dines, qui purent pêcher à leur aise. Hélas ! dès 1650 les conflits réapparaissaient. Les plénipotentiaires du traité des Pyrénées itigè rent que ces disputes de pêcheurs ne valaient pas que l’on retardât la conclusion d’une paix si ardem ment souhaitée; et, sagement, ils décidèrent que ces questions locales seraient examinées par le gouver neur de Bayonne et le capitaine général de Guipuz coa, c’est-à-dire entre le maréchal comte de Gra mont et le baron de Vatteville. Mais ils eurent soin de ne fixer aucun délai. La besogne était dure. Aussi, M. de Gramont et M. de Vatteville ne montrèrent guère d’empres sement. Et les disputes recommencèrent sur les rives de la Bidassoa, entre ces bateliers, éternels querelleurs ! Pour essayer d’en finir, le 24 septembre 1662, Louis XIV nommait commissaires un lieutenant du Gouvernement de Bayonne, Henri d’Artagnan, et l’abbé de Saint-Martin Barès. Ils arrivèrent à Hen daye le 26 novembre et dépêchèrent à Fontarabie leur greffier, afin d’entamer les négociations le plus tôt possible. Elles s’ouvrirent le 30 décembre 1662, dans une baraque de bois qui fut rapidement élevée dans Pile des Faisans, en pleine Bidassoa, entre nos commis saires et D. Joseph Romeu de Ferrer et D. Fran cisco Henriquez de Ablitas, désignés comme com missaires par le roi Catholique. Elles débutèrent assez mal. L’un des commissaires espagnols s’étonna que les commissaires français 195Z fussent venus en barques à quille’ et accompagnés de gardes armés. Les soldats de M. d’Ai-tagnan furent renvoyés, devant cette observation, dans les gabares, et la diplomatie en baraque commença ses travaux. Les Espagnols tenaient essentiellement à établir, dès le début des pourparlers, que « la rivière Bidas soa prenoit sa source dans les terres d’Espagne » et qu’en conséquence tout ce qu’ils pouvaient concé der aux habitants d’Hendaye était pure gracieu seté. L’officier et l’abbé français protestèrent. Ils entendaient fixer la frontière à la moitié du fleuve. N’ayant pu faire admettre leur point de vue, ils se retirèrent fort dignement. Et le mois de janvier s’écoula sans qu’aucune conversation ne fût reprise. Nos deux commissaires prièrent alors un peintre, du nom de François Pouliot, de suivre les méan dres de la Bidassoa, de faire des croquis, à la suite de quoi il fut établi que le fleuve, étant alimenté par qua tre ruisseaux descendus des montagnes de Basigorry — qui sont bien montagnes de chez nous — devait être, sans contestation, déclaré fleuve français. Le 1″ février, les quatre commissaires étaient à nouveau rassemblés dans la baraque. Ils s’étaient fait accompagner par cinq délégués d’Hendaye et cinq délégués de Fontarabie, ce qui fit dégénérer les négociations en un véritable pugilat. 410 •••••:.• Quelques jours plus tard, les commissaires espa gnols arrivèrent dans l’île des Faisans avec trois volumineux registres pour prouver que la Bidassoa était à eux. Mais le froid était intense et la baraque peu confortable; les commissaires se mirent d’ac cord — c’était la première fois — pour abandonner un aussi mauvais endroit. La discussion surgit bien vite, les Espagnols voulant que les conférences se tinssent à Fontarabie, et les Français voulant attirer les Espagnols à Hendaye. Finalement, les réunions eurent lieu alternativement à Hendaye et à Fontarabie. Les Espagnols refusaient toujours de donner des barques à quille aux Français. Ils consentirent tou tefois à ce que ceux-ci exerçassent librement le commerce dans la baie du Figuier. Les Français ne goûtèrent pas cette aimable plaisanterie, qui consis tait à leur donner accès à la mer avec des barques qui, faute de quille, ne pouvaient la tenir. Sur ce, D. Joseph Romeu de Ferrer se déclara malade et se coucha. Enfin, le 20 mars, les quatre commissaires revin rent dans l’île des Faisans. M. d’Artagnan, assez froid, s’étonna que son collègue espagnol eût si bonne mine après si longue maladie. La conférence ne donna pas plus de résultat que celles qui devaient se tenir les 21 et 27 avril. Nos deux commissaires français ne payaient plus les dépenses engagées à 130
l’auberge par eux et leur équipage; et l’abbé de Saint-Martin Barès écrivait au ministre Colbert pour lui faire part de leur impécuniosité ! L’année 1663 se termina sans qu’aucune conclusion ne fût apportée. Longtemps encore, les Espagnols poursuivirent les gabares labourdines qui, chargées de filets, partaient à la pêche. Tant et si bien que des hommes de l’art arrivèrent à ‘Hendaye pour construire un nouveau fort, remède plus efficace que la pauvre baraque de l’île des Faisans. Face à Fontarabie, la tour forti fiée s’éleva rapidement. Et, le 30 août 1664, dans la joie de la cité, le capitaine Michel de Lisle fit son entrée à Hendaye, escorté par trente magnifiques soldats. Le lendemain, les bateliers hendayais mettaient à l’eau des embarcations à quille. Les gens de Fontara bie ne dirent mot. Les soldats avaient plus fait que les diplomates. Eternelle et triste vérité ! Toutefois, le 29 novembre, les commissaires espa gnols protestèrent contre l’usage abusif de la quille par les Hendayais. Et, quelque temps après, à grand renfort de mulets, deux lourds canons du château du Figuier furent conduits à l’intérieur des rem parts de Fontarabie. Les parlotes en baraque recommencèrent, tou jours parfaitement inutiles. En septembre, Philippe IV mourut. Les Espagnols 131 1•••••••••••••• craignaient une invasion française. Mais les réunions champêtres à Pile des Faisans n’en continuèrent pas moins. C’était à croire que cette île dégageait quel que pouvoir mystérieux… Les Hendayais naviguaient et pêchaient ,comme ils l’entendaient. Excédé, le 12 janvier 1666, D. Francisco Henriquez de Ablitas entassait famille et bagages dans ses car rosses et partait définitivement pour Pampelune. Et, le lendemain, l’un des secrétaires de nos commis saires, venu à Fontarabie pour savoir si de nou veaux commissaires espagnols allaient reprendre les pourparlers, faillit recevoir un coup de poignard pour réponse. Le 4 février, c’était D. Joseph Romeu de Ferrer qui quittait Fontarabie pour revenir à Madrid. Les deux commissaires français restaient piteuse ment sur la berge. Et le jeune abbé de Saint-Martin Barès rêvait de revoir la Cour du roi de France, ses fêtes, ses menuets et gentes dames et d’y nouer quelques intrigues qui, bien menées, le conduiraient dans un bon évêché. Mais le roi de France ne semblait pas l’entendre de cette oreille. Le mois de mars trouvait notre pauvre abbé aux bords de la Bidassoa, accablé de dettes ! Il parvint enfin à se faire remplacer par un M. d’Echeverri, qui ne sut s’acquérir les sym pathies des Hendayais. Et l’on vit revenir l’abbé de ___—– -7= Saint-Martin Barès, qui obéissait, ce faisant, sinon aux injonctions de sa conscience, du moins à celles de son roi. Il était à peine de retour, lorsque, le 16 septem bre, une belle tartane, toute frémissante avec ses voiles gonflées, entrait dans la baie du Figuier, venant de Marseille. A la nuit tombée, encerclée sournoisement de barques espagnoles, elle était menée en captivité à la Lonja. Les matelots mar seillais avaient été relâchés. Ils se joignirent aux Hendayais et capturèrent, en vue de Saint-Jean-de Luz, une barque de Fontarabie arrivée d’Angleterre. C’est alors que les commissaires français, déses pérant de s’entendre avec leurs collègues espagnols, publièrent une sentence qui porte la date du 26 février 1667, et aux termes de laquelle ils attri buaient au roi de France la propriété de la moitié du fleuve, d’Endarlaza à son embouchure, entre les sables d’Ondarraitz et les rochers du Figuier. La sentence concédait aux habitants d’Hendaye le droit de naviguer avec des embarcations à quille ou sans quille, ainsi que celui depêcher et commercer librement. De plus, les sujets labourdins de Sa Majesté ‘ Très Chrétienne se voyaient autorisés à cultiver à leur guise les îles du fleuve détachées de la rive française et jouir des nasses et des mou lins établis tant au Pas de Santiago qu’à Béhobie et Biriatou . Une telle sentence ne pouvait que faire du tapage. Elle en fit. Les habitants de Fontarabie protestèrent avec véhémence. Les attaques à main armée recom mencèrent de part et d’autre. Le fort du Figuier canonna les bateaux hendayais. Les choses ris quaient de mal tourner. Aussi, pour éviter le pire, le 28 août, les deux ambassadeurs espagnol et français, Leurs Excellen ces le marquis de La Fuente et l’archevêque d’Em brun, se rencontrèrent dans une barque au milieu de la Bidassoa. L’archevêque resta quelques jours à Hendaye. M. d’Artagnan venait de mourir à Bayonne. L’abbé de Saint-Martin Barès se rendit à son abbaye de la Chaise-Dieu. Les querelles et les captures continuèrent. Cepen-4 dan t, dès janvier 1669, la nouvelle se répandit sur les bords de la Bidassoa que deux commissaires espa gnols allaient arriver, D. Manuel Bernardo de Quiros et D. Francisco Henriquez de Ablitas, revenant de Pampelune, et qu’ils rencontreraient deux commis saires désignés par le roi de France, M. d’Espelette et l’éternel abbé de Saint-Martin Barès. Mais aucun commissaire ne vint. Les attaques se firent de plus en plus violentes. En 1680, les agressions étaient devenues journalières. Le roi de France leva des troupes dans tout le pays de Labourd. La junte provinciale, assemblée à Saint-Sébastien, demanda que énq cents hommes 134 fussent envoyés à Fontarabie; trois cents emplirent le château de Charles-Quint du bruit de leurs armes. La rumeur se répandit que trente vaisseaux de guerre français allaient traverser les passes du Figuier et bloquer le port de Fontarabie. La junte de Saint Sébastien ne voulait pas la guerre. Et l’ambassa deur de France, marquis de Feuquières, ayant signé à Madrid, le 19 octobre 1685, un traité qui, tout en reconnaissant la propriété du fleuve entier au rôl d’Espagne, en permettait. la libre disposition aux usagers du roi de France, un apaisement sensible se produisit sur les rives et les eaux de la Bidassoa, petit fleuve turbulent, rempli sans cesse du bruit des disputes de sés bateliers.’ C’est tout ce passé d’âpres discussions, l’accent séculaire des revendications parfois sanglantes, l’étreinte des poitrines ennemies et le choc des abor dages qu’évoque ce cadre de la baie magnifique, en ce moment où la mer galope au-devant de nous. A la pointe du Figuier, entre les passes, nous évoquons cette malheureuse tartane de Marseille, proie des corsaires d’Espagne. Les vagues, venues du large, chevauchent, coiffées de cimiers d’acier empana chés de plumes blanches, belle cavalerie aux naseaux fumants. La falaise espagnole est à pic, totalement nue, ayant seulement pour parure, clans le haut, la ligne lç sombre (les sapins. Bientôt elle devient colline, puis montagne un peu plus loin. Les vagues sont restées sur la plage, à l’étranglement des passes. Dans la baie, c’est la paix rétablie. Les bateaux de pêche sont à l’ancre, bien tranquilles auprès (les petites maisons blanches. Des nuées de mouettes, grou pées sur les sables, jouissent paisiblement de l’heure, et s’élèvent dans l’air tout à coup et toutes ensem ble, ainsi que de multiples accents circonflexes ren versés, comme si les vieux canons du Figuier venaient de tirer sur quelques barques labourdines. L’eau s’étale, dans un grand calme, d’un bleu clair, reflétant Fontarabie, cité des anciens âges, avec ses murs d’enceinte, le château de Charles Quint et sa tour, vêtus d’opulentes verdures. Elle se découpe durement sur son fond de montagnes. Le clocher ouvragé est posé là, ainsi qu’une cou ronne de fer, et ses pointes plus basses, au-dessus des toits, semblent les bouts de lances d’une escorte de hallebardiers qui passe… La baie est bien enclose par ses montagnes, aux douces ondulations, montagnes faites pour les jeux rustiques et les rondes champêtres, d’un vert usé peut-être par les pas des danseurs qui se répètent depuis des années. Plus loin, des masses monta gneuses s’élèvent, d’une teinte très légère, très nuan cée, que l’on dirait formées de vapeurs grises. Hendaye, assise elle aussi au bord de la baie, superpose ses toits rouges. Son église rouge est semblable aux autres maisons, seulement un peu plus haute. La marée montante, dans cet estuaire, méthodi quement, mange le sable par léchées régulières, jusqu’à ce qu’il ait disparu entièrement et qu’elle ait atteint les bords. C’est là que les Hendayais plantaient le mât aux chausses espagnoles. La pointe de la Floride s’avance assez loin dans l’eau, au milieu de la baie, avec quelques petits bateaux de pêche, à quille certainement, accrochés au bout. Toute la mer danse en paillettes de feu. C’est un fourmillement éblouissant. Sur un éperon, en amont, les ruines du vieux fort &Hendaye, qui rappela jadis les Espagnols à la sagesse, s’écroulent dans la verdure. Le clocher de la Guadeloupe fend le ciel au-dessus de Fonta rabie. Celui d’Irun se dessine là-bas, au bord de la Bidassoa, qui s’échappe de la baie, pour remon ter vers l’île à la baraque et vers les montagnes, en apportant son enchantement dans les campa gnes basques, auprès des bergers, qui la chantent amoureusement, et loin des marins, qui toujours se la disputèrent.