LA VIE D ÉTIENNE PELLOT-MONTVIEUX

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LE DERNIER DES CORSAIRES
OU LA VIE
 D’ ÉTIENNE PELLOT – MONTVIEUX
DE HENDAYE,
PAR
J . DUVOISIN,
B A YO N N E,

IMPRI MERIE DE VEUVE LAMAIGNÈRÉ NÉE TEULIERES,
Rue Pont-Mayou, 39.
1856, 1

PROLOGUE.
Voyez vous marcher devant vous ce cavalier? Il s’avance, monté ainsi qu’un brave campagnard sur une jument suivie de son jeune ,poulain : tantôt il presse de l’éperon les flancs de l’animal docile ; tantôt il le laisse, la bride sur le cou, s’avancer à pas lents, tandis que lui-même il se livre à haute voix à un soliloque prolongé. Mais voilà que tout à coup il saute brusquement à terre, preste et agile comme un jeune homme de quinze ans; et cependant, ce cavalier si agile est un vieillard, un vieillard à la chevelure blanche et épaisse comme une toison, raide et lisse comme la crinière de sa jument. Un chapeau d’une respectable antiquité couvre sa tête carrée : sa figure, sans avoir précisément une teinte pâle, n ’est animée d’aucune couleur ; ses yeux gris sont vifs, mais sans rudesse ; sa taille est petite, ses épaules larges ; dans ce corps il y a de la force sans embonpoint; sur ses jambes, d’une surprenante vivacité, repose un buste , autrefois d’une rare souplesse, depuis rendu immobile par une vieille blessure qui le fait tourner tout d’une pièce ; ses vêtements accusent la négligence plutôt que la recherche ; mais là, sur son coeur, brille le ruban des braves. Quelque chose d’original ou même d’étrange se révèle dan s toute la physionomie du personnage ; et cette figure, à l’expression assurée, qui ne Connut jamais Tatonnement , a le don d’étonner tous ceux qui la rencontrant pour la première fois. Il excite Ta curiosité, cet homme qui semble n’en avoir aucune, car si ses yeux transmettent quelque inspiration à son esprit, enlui le travail de la pensée est évidemment intérieur et profond. Néanmoins, il n’est ni indifférent ni sauvage ; il est calme; et pour peu que vous vous retourniez de son côté, ce qu’il vous sera difficile d’éviter, il ne tardera pas à vous adresser la parole. Il ne vous questionnera pas ; mais, étendant son bras, il vous fera admirer la beauté du site, ou bien il vous dira les excellentes qualités dont Dieu a doué le cheval, le chien, le boeuf, serviteurs de l’homme. Quel que soit le su jet sur lequel s’engage son entretien, une noble inspiration jaillira toujours de son âme, et sa parole accentuée vous laissera un souvenir ineffaçable. Vous entrez naturellement en conversation avec cet homme ainsi qu’avec une vieille connaissance, tant sa bonhomie vous a promptement familiarisé avec cette figuré qui a eu le pouvoir de changer en quelques instants vos premières impressions. Elle ne vous présente plus aucune apparence d’étrangeté, mais elle vous intéresse , elle redouble la curiosité que vous avez d’abord ressentie. Vous ignorez encore les titres et qualités du personnage avec qui vous cheminez paisiblement ; cependant, sans vous en rapporter à un costume peu sévère, vous êtes sûr déjà de n’avoir point affaire à un homme vulgaire. Attendez; difficilement terminerez-vous la conversation sans reconnaître que vous êtes en présence d’un vieux corsaire, car c’en est bien là un et des plus résolus; c’e st le brave Pellot qui est devant vous. Il y a près d’un demi-siècle qu’il ne navigue plus; mais la mer, mais les courses et les combats occupent toujours son esprit; il est fort rare que son entretien ne tourne vers ce thème favori. — VIII — Il n’est plus aujourd’hui, ce type du corsaire basque, ce dernier survivant de  brillants flibustiers. Sa vie, que le fer et le feu avaient respectée en cent combats, le temps, qui ne respecte rien, vient de l’éteindre à notre grand regret. Il y a dix ans que nous avons publié la biographie d’Etienne Pellot, de Hendaye : nous l’avions confiée aux colonnes d’un journal. Ephémère comme tout ce qui ne dure qu’un jour, la feuille volante a disparu avec le tourbillon des événements. Nous avons cru un instant qu’elle avait entraîné dans sa perte le récit des hauts faits de notre vaillant corsaire, et c’est à grand peine que nous avons retrouvé enfin un seul exemplaire de cette biographie. Nous la publions de nouveau dans le Courrier de Bayonne, avec l’espérance qu’elle ne sera pas sans intérêt pour les vrais amis de leur pays et de tout ce qui l’honore. Mais cette fois, un tirage à part conservera la mémoire d’un homme qui fut illustre dans la carrière pleine de périls et d’aventures où il se lança.. Etienne Pellot rendit d’éclatants services à sa patrie ; il mérite que son nom n ’aille point se perdre dans un triste oubli

LE DERNIER DES CORSAIRES. I. Naissance de Pellot. — L’un de ses ancêtres au siège de Rhé. — Destruction de Hendaye. — Education

 A l’âge de 13 a n s , il se fait corsaire. Etienne Pellot Montvieux naquit le 1er septembre 1765 , à Hendaye , bourgade située à l’embouchure de la Bidassoa, et qui doit quelque célébrité à l’excellente eau-de-vie qu’on y Fabriquait avant la Révolution. La famille Pellot , originaire de Biriatou, était venue s ’établir à Hendaye au temps où de nombreuses expéditions pour la pèche de la baleine s’organisaient dans ce port. Les Basques, et parmi eux les. Hendayais notamment, jouissaient alors d’une réputation d’excellents marins , laquelle ne s’est jamais démentie depuis. Au milieu de cette population qui entreprit des choses si glorieuses, les Pellot occupaient un rang très honorable ; ils se firent distinguer d’une manière toute particulière par leur hardiesse et leur énergie; tous, de père en fils, ils se transmettaient comme un héritage le titre de capitaine qui était le plus élevé que la Constitution,du pays leur permît d’obtenir; et lorsque les Hendayais faisaient une expédition au service du roi, un Pellot était toujours à leur tête. C’est en qualité de commandant de la flottille d’Hendaye que l’un d’eux figura dans l’expédition de l’île de Rhé en 1627. Le duc de Buckingham avait réduit cette île à la plus grande extrémité, au moment où le cardinal de Richelieu se préparait à assiéger La Rochelle. Il était de la dernière importance de ne pas laisser les Anglais s’établir sur une position aussi rapprochée de ce boulevard du calvinisme et de la révolte ; car, s’ils y parvenaient, on n’avait aucun moyen de les chasser de ce poste. Dès lors le succès du siège de La Rochelle devenait bien incertain ; et cependant, le maréchal de Toiras , gouverneur de l ’île, resserré dans le fort Saiht-Màrtin, qui opposait une résistance désespérée aux attaques des Anglais, succombait lui-même sous les attaques bien plus terribles de la famine. Le Cardinal, inquiet de voir ses Vastes plans Compromis dans leur partie capitale, cherchait de tous côtés quelque moyen de conjurer ce malheur. Il n ’avait pas à sa disposition des forces navales en état d’être oppôsées à là flotte qui bloquait l’île. — Les plus grands événements dépendent quelquefois de bien peu de chose. C’est dans ces conjonctures difficiles qu’un gentilhomme parla des Basques au conseil du roi. « Les marins basques, disait-il, sont doués d’un courage qui ne recule devant aucune difficulté ; leur ardeur fougueuse sait vaincre des obstacles insurmontables a la plupart ; je les ai vus maniant avec une rapidité sans égale de légers bateaux, allant à la rame et à la voile, et qu’ils nomment pinasses. Voilà les hommes qui sauveront l’île de Rhé. » Son avis fut goûté. Le cardinal de Richelieu se hâta d’écrire au comte de Grammont, gouverneur de Bayonne. A la voix connue de ce seigneur , qui ne s’adressait jamais aux Basques sans se glorifier du — 3 — titre de herritar (compatriote), tout le pays se mit en mouvement; chaque petit port fournit son contingent; Jean Pellot commandait la division hendayaise. La flottille cingla sur l ’île de Rhé. Les 5 et 29 septembre, elle perça la ligue des vaisseaux anglais, ravitailla la place et enleva les malades, les blessés, les femmes et toutes les bouches inutiles. Le 8 octobre , elle aida à introduire un secours beaucoup plus important. Le 16, le 27 et le 30, nos Basques percèrent de nouveau les lignes anglaises. Ces hardis coups de main ôtèrent à Buckingham tout espoir de se rendre maître de la place ; il rembarqua ses- troupes et retourna en Angleterre pour s ’y voir accusé de trahison et périr sous le poignard d’un assassin. Ce n’est pas sans des pertes sensibles que les Basques obtinrent leurs glorieux succès. Mais Louis XIII leur sut un gré infini du service qu’il venait de recevoir ; il voulut qu’une médaille frappée en leur honneur perpétuât la mémoire de ce haut fait. Les médailles distribuées aux chefs de divisions furent d’or ; celles des commandants de pinasses, d’argent. La munificence royale ne s ’arrêta pas là : sans parler des exemplions et immunités qu’elle accorda a tout le pays, elle gratifia les Hendayais d’une terre magnifique qui s ’étend depuis leur bourg ,. le long de la Bidassoa jusqu’à l ’île célèbre dès Faisans, et dont ils . La famille Pellot conserva avec un soin religieux la médaille d’or qui fut décernée à son chef. Etienne Pellot, qui vivait dans les souvenirs, nous répétait encore dans ses dernières années que, pour développer en lui les sentiments dont les germes étaient héréditaires dans la famille, son père lui rappelait de temps en temps les expéditions lointaines et les combats contre les Anglais ; il terminait ordinairement sa leçon en renouvelant la mémoire de la délivrance de l’île de Rhé ; alors il produisait la médaille d’or que l’enfant allait baiser avec respect. La famille Lissardy possédait deux exemplaires de ce monument ; plusieurs autres familles en avaient aussi. Mais un jour, le général Caro, voulant punir les Hendayais de leur patriotisme, donna un ordre dont la sauvagerie étonne d’autant plus que la dure nécessité de la guerre ne vient point l’excuser. Le 23 avril 1793, il fait bombarder le bourg, les Espagnols passent ensuite la Bidassoa, incendient ce que les bombes ont épargné, et sont honteusement rejetés dans la rivière par les soldats de nouvelles levées que le général Regnier instruisait dans le camp de la Croix-des-Bouquets,.. Aucune maiso n p a s même l’église , n ’échappa à la barbare exécution ordonnée par Caro, et les médailles commémoratives de la délivrance de L’île de Rhé périrent sous les ruines fumantes de Hendaye

. A la suite de ce désastre, la famille Pellot s’établit dans le voisinage, sur la portion du territoire d’Urrugne q u i , au spirituel, dépend de la paroisse de Hendaye. Etienne Pellot était bien jeune encore, lorsque son père se perdit dans un naufrage. Dès lors, abandonné à lui-même, se laissant entraîner par sa vivacité naturelle, Etienne fut cité comme l ’enfant le plus espiègle et le plus pétulant du village; souvent aussi il fit le désespoir de son curé dans l’église, 0ù il était à l’état de mouvement perpétuel. Et comment aurait-il pu rester recueilli et immobile comme les petits anges de bois doré qui ornaient l’hémicycle du temple ? A cette époque, il existait à Hendaye un fort dont on ne voit plus aujourd’hui que les ruines : la garde en était confiée à une compagnie de vétérans. Les dimanche s , Etienne se présentait devant le pont-levis du fort et attendait, pour les suivre à la messe, ces guerriers mutilés, vers lesquels il se sentait entraîné par un penchant irrésistible. Il marchait au pas avec la troupe, au son des tambours et des fanfares ; mais, à l’église, il fallait prendre place au choeur, au milieu des autres enfants du village. Là il attendait impatiemment l’heure de l’élévation, c’est-à-dire l’instant où les tambours battraient aux champs. La voix sonore du commandant et les éclats de la musique militaire électrisaient son âme. Puis Etienne trépignait jusqu’à la fin de la messe pour avoir le bonheur d’accompagner les soldats à leur rentrée dans le fort. C’est en une semblable rencontre que le curé, mécontent de son air dissipé , ne se contenta pas de lui infliger un soufflet; il voulut encore le faire chasser de l’église par les bedeaux. Mais Etienne se précipita dans les rangs des vétérans à qui il semblait demander protection ; et en effet, par l’intervention de l’officier qui commandait le détachement, les bedeaux ne le mirent pas à la porte. Après la messe, Etienne n ’osa pas retourner à son domicile : un oncle, austère de son naturel et grand ami du curé, n’aurait pas manqué de punir sévèrement l’incartade de l’enfant. Etienne suivit donc les militaires. Il n’eut pas de peine à obtenir d’eux une hospitalité momentanée : son esprit, ses saillies, ses tours malins , le sentiment recueilli avec lequel il écoutait les récits de bataille et des prouesses de nos braves , tout avait contribué à faire de cet enfant l’idole des soldats et des officiers de la garnison. La journée futdonc superbe ; mais, à l’approche de la nuit, les soupirs et les gémissements arrivèrent ; Etienne, fondant en larmes, demandait qu’on le gardât; les officiers, touchés de son désespoir, offrirent à sa famille, par l ’entremise de M. de Ravier, gouverneur de la place, de se charger de son entretien et de son éducation. Cette demande fut accueillie, et depuis ce temps, Etienne, à son grand contentement, demeura l’hôte de la garnison. C’est avec les expressions les plus vives de gratitude et la vénération la plus profonde que cet enfant, devenu vieillard à cheveux blancs, parlait encore, après un intervalle de quatrevingts ans, des soins et des attentions de M. de Ravier, le bienfaiteur de son jeune âge. Quoique le petit Etienne vécût au milieu de braves qui avaient parsemé une partie de leurs membres sur tous les champs de bataille de l’Europe, et que le récit de leurs hauts faits enflammât son imagination ardente, cependant les premières impressions reçues sous le toit paternel n’en souffrirent point, et le futur corsaire soupirait après le moment où il pourrait se battre contre les mêmes ennemis sur les plaines de l ’Océan. Enfin la guerre d’Amérique vint combler ses voeux, et à l’âge de treize ans, il monta sur le corsaire la Marquise-de-La fayette , armé de 30 canons, et que les dames de la cour envoyaient en course contre les Anglais. Il s ’embarqua à Bayonne le 19 novembre 1778. Au début, la campagne ne fut pas très-heureuse. La   Marquise-de-La fayette rencontra, à la hauteur des îles Açores, deux frégates anglaises qui marchaient de conserve. Evidemment c’étaient des forces trop supérieures pour songer à se mesurer avec elles, et le corsaire jugea prude prendre la chasse. Plusieurs boulets ennemis l’atteignirent dans la voilure ; malgré ses qualités nautiques , il n’aurait pas échappé aux Anglais , si ceux-ci avaient pu lui donner une poursuite à outrance ; mais ils avaient une mission spéciale à remplir, et ils renoncèrent à atteindre le léger corsaire. Bientôt après, la Marquise-de-La fayette eut à soutenir une seconde lutte qui devait encore rester sans résultat. Elle rencontra, dans les eaux de l’île St-Michel, la frégate anglaise L’ Inconstante, de 40 canons. Après une action des plus vives, où l’on fut également maltraité de part et d’autre, la nuit fit cesser le feu. La frégate profita de l’obscurité pour s’éloigner du corsaire. Celui-ci répara ses avaries, et ensuite alla sous le cap Finistère attendre quelque bonne occasion de se dédommager de l’inutilité de ses premiers combats. On ne tarda pas à apercevoir un convoi de 50 voiles cinglant vers les côtes du Portugal sous l’escorte de 5 navires de guerre. Le temps était couvert et la mer agitée. Attendre la n u i t , fondre sur les traînards, sur cinq prises , amener ,la plus belle, ce fut l’affaire de quelques heures.  Les Anglais, désespérant d’atteindre le corsaire qui ne manquait pas de ports de refuge sur les côtes de la Galice et des Asturies , continuèrent leur route sans pouvoir tirer vengeance de cet affront. La Marquise-de-Lafayette se dirigea ensuite vers l’Irlande. Elle rencontra un fort convoi qu’elle assaillit inutilement ; sa tentative fut repoussée par les bâtiments d’escorte. La nuit survint, grosse d’orage ; l’ouragan dispersa le convoi ; le corsaire profita de cette heureuse circonstance pour amariner deux navires , qui furent envoyés à Bordeaux. La fin de cette campagne fut signalée par trois autres prises, et l’on revint en France au mois de septembre 1779. Quelque jeune que fùt Pellot à cette époque, l’expédition à laquelle il prit part influa puissamment sur les idées qu’il a gardées tout le reste de sa vie. — Il ne faut pas oublier que la Marquise -d e – Lafayette avait été armée par les dames de la c o u r , et dans ce temps où nos aïeux faisaient marcher de front la galanterie et la guerre, Pellot, jeune, impressionnable, débuta dans la vie au milieu d’un feu croisé de saillies en l’honneur des dames et de — 12 — coups de mitraille à l’adresse des Anglais; et tout cela fut couronné d’heureux succès. Cette situation déteignit fortement sur l’esprit de Pellot. Pour comble de bonheur, il reçut le baptême des braves, une blessure qu’il accepta gaîment. Dès lors la défense des dames devint une de ses règles de conduite ; ses idées, excentriques parfois, gardèrent quelque chose de chevaleresque ; et dans la guerre, les passions haineuses n ’atteignirent jamais son âme ; il se battit toujours avec une ardeur aussi noble que généreuse. — Toute médaille a son revers. Pellot contracta le goût de ces sortes de duels maritimes, où deux adversaires de force plus ou moins égale livrent entre eux une lutte désespérée dans laquelle l ’un des deux succombe. Pellot ne voulut être que corsaire, lorsque la fortune souriante lui montrait du doigt les voies que fraient les grands hommes. Aussi ses plus belles actions ne sortent-elles pas des proportions d’un fier coup de main, et cependant cet homme était trop héroïque pour s’attacher aux richesses qu’il maniait, pour ainsi dire, à pelletées; il leur préférait un reflet de — 13 – gloire et les employait pour l’obtenir. Voilà pourquoi il est resté dans un état de fortune voisin de la médiocrité.

II. Dalbarade. – Guerre dans l’Inde. — Suffren. — Les boulets et les oranges. — Naufrage. — Campagne sur le DUMOURIEZ. — Les richesses du Pérou et la pauvreté de Job.

Prison et liberté. Pellot, rentré dans ses foyers, demeura quelque temps en repos occupé d’études nautiques qu’il abandonna un instant pour suivre le brave Dalbarade, son compatriote, dans une campagne sur la frégate l ’Aigle. Dalbarade, qui quelques années plus tard fut contre-amiral et ministre de la marine , était d’Urrugne, et non point de Biarritz, comme on l’a dit et répété.  !   II affectionnait le jeune Pellot et celui-ci aimait à remplir les fonctions de page auprès du grand marin dont il écoutait avidement les leçons. L’Aigle fit une course dans la mer du Nord , y prit deux navires de guerre et plusieurs bâtiments du commerce. Après cette campagne, Pellot continua  d’étudier jusqu’au mois de septembre 1782, qu’il s ’embarqua de nouveau à la suite de Dalbarade sur le vaisseau le Fier. Dalbarade était chargé de transporter des troupes à l’Ile de France et de joindre ensuite l’escadre de l’illustre Suffren dans la mer des Indes. Il soutint deux combats près du cap de Bonne-Espérance et remplit la première partie de sa mission, Puis il se plaça sous les ordres de M. de Suffren. Pellot prit part a une bataille navale qui fut livrée aux Anglais dans le golfe de Bengale. L’action fut très-sanglante, mais non décisive. L’intrépidité de notre jeune marin étonna souvent les plus braves ; en outre, il acquit dans la flotte une autre sorte de réputation, beaucoup moins glorieuse sans doute, mais à laquelle il tenait cependant par le travers du caractère espiègle que nous lui connaissons. Le capitaine Dalbarade ne faisait jamais de visite qu’il ne fût suivi de son page chéri. Les officiers du vaisseau amiral n’avaient pas tardé à remarquer la tournure d’esprit vive et malicieuse de ce dernier, ils s’empressaient autour de lui et s’amusaient de ses intarissables lazzis. Un jour, un mauvais plaisant s ’avisa de lui lancer par derrière une orange sur la tête. Pellot ne s ’en fâcha point. « Ah ! ah! dit-il, en riant, ce serait digne d’un goddam, si les goddams savaient tirer si droit. » Mais déjà il méditait sa vengeance. Pensant que cette orange serait suivie de quelqu’autre, il se tint sur ses gardes ; et en effet, il para le second projectile avec sa prestesse habituelle , le renvoya aussitôt et réussit à l’aplatir sur le nez de l’assaillant. Les éclats de rire empêchaient l’équipage de s’apercevoir que l’amiral regardait faire. « Ce n’est rien, dit Dalbarade à Suffren ; c’est un Basque et il s’appelle Pellot. — Bien baptisé ! répliqua l’amiral, il ne pelotte pas mal. » L’hilarité ne fut pas moindre lorsque l’agresseur dut, sur la peine prononcée par Suffren, livrer sa provision d’oranges à Pellot, dont la réputation de joyeux matelot devint universelle. L’anecdote fut alors contée sur toute la flotte à cause de sa singularité ; nous nous permettons de la rapporter aujourd’hui pour montrer un côté curieux et si bien marqué du caractère de notre corsaire. Sur Ces entrefaites, la paix ayant été conclue entre la France et l’Angleterre, Pellot  retourna en Europe. Le 13 juin 1784, il abordait à Lorient d’où il était parti vingtun mois auparavant. Dès le lendemain , il s’embarqua sur un bâtiment baleinier, fit naufrage su r le s côtes d’Islande et rentra dans ses foyers. L’état de marin en pleine paix avait peu de charme pour l’aventureux Pellot ; son coeur intrépide appelait les chances terribles des combats maritimes. Les longues guerres de la Révolution et de l’Empire vinrent lui fournir l’occasion de se couvrir de gloire. En 1793, on arma à Bordeaux un corsaire de 22 canons, le Général-Dumouriez. L’étatmajor de ce navire et presque tout l’équipage furent choisis parmi les Basques et les Bayonnais. M. Dihinx, de Bordeaux, originaire de Saint-Jean-de-Luz, e t M. Dufoureq, de Ciboure, furent nommés 1er et 2e capitaines; Etienne Pellot, qui avait commencé sa réputation, reçut le titre de 1er lieutenant. Un magnifique équipage se pressait autour de ces chefs. On s’embarqua le 15 février. Dès les premiers jo u r s , on captura un navire espagnol venant d’Amérique. Mais un avis important fit renoncer aux prises  vulgaires qui auraient affaibli l’équipage sans l’enrichir. Un coup d’éclat, aussi dangereux que glorieux et profitable, tenta l’âme des corsaires. On vola vers les Açores et on établit une croisière à l’ouest de ces îles. C’est là qu’on attendit le fameux galion d’Espagne. On avait eu l’avis certain que le gouverneur du Pérou l’avait expédié vers la métropole. On connaissait la date de son départ de Lima. Chaque jour le Dumouriez sillonnait la mer avec une ardeur fiévreuse à la recherche du Santiago-de-*Chili. On disait et on a répété depuis des choses fabuleuses sur les immenses richesses que portait ce galion. En réalité, il ne contenait pas moins de 24 millions, comme on peut s’en assurer en lisant les Mémoires du Prince de la Paix. Enfin, le 24 juin, au point du jour, l’inestimable proie apparut à l ’horizon. Le vaisseau était armé de 40 canons et monté par un équipage proportionné à l’importance de son chargement. Il avançait majestueusement sur l’Océan ; et, à mesure qu’il approchait, les lunettes braquées sur lui cherchaient avidement à le reconnaître. Quand le capitaine Dihinx déclara reconnaître l’identité  du voyageur solitaire, ce fut une explosion parmi les corsaires; leur joie tenait d e la frénésie ; tous auraient voulu bondir d’un seul trait, se précipiter sur les canons et mettre l’équipage en pièces avec les haches d’abordage ; les mousquets, les sabres, la mitraille ne les intimidaient point, ils les appelaient au contraire de toute l ’ardeur de leur exaltation. Point de divergence dans les avis; tous voulaient courir au devant du requin; leur impatience se manifestait autour du conseil de guerre alors en délibération sur la dunette du navire. Pellot fit connaître pour la première fois, dans cette occasion, les grandes qualités qui distinguent le chef capable ; ce courage qui bouillonne, ce sang-froid qui tempère, ce coup-d’oeil et cette énergie qui triomphent ; pour la première fois, il fit preuve de cette éloquence, incisive pour commander l’obéissance , entraînante pour centupler la force humaine dans l’action. Il ouvrit son avis, et après une courte délibération, le conseil de guerre fut unanime pour le suivre. Ce n’est pas sans quelque précaution qu’on pouvait faire connaître cette décision à l’équipage. — 2 Afin de couper court aux malentendus et aux murmures, Pellot se chargea de tout. Il court au milieu des marins, et montant sur une caisse pour être mieux vu et mieux entendu, «Approchez! » s ’écrie-t-il. — Il reprend: « Mes amis, il faut attendre en panne!» L’étonnement surprend l’obéissance du silence ; un geste énergique la commande. En peu de mots, Pellot donne de bonnes raisons; et ces hommes qui trépignaient tout à l’heure, sont subjugués par cette supériorité de vues qui ne permet pas au doute de pénétrer dans leur esprit. Aussi calmes qu’ils étaient agités naguères, ils n’ont de hâte que pour occuper leurs postes respectifs. Pellot assigne à chacun le rôle à remplir et l’encourage d’un mot dit près de l ’oreille. M. Dihinx se tenait sur la dunette, les bras croisés, immobile dans l’admiration. Il répétait à ses officiers : « Je vous le disais bien… je vous le disais bien .. .— Mais quoi donc, capitaine?— Que Pellot à lui seul vaut plus de cent hommes. » Quand tout paraît à peu près disposé, le capitaine descend de la dunette, visite tous les postes, s’assure de ce qui est bien, presse ce qui reste à faire, répand la confiance dans tous   les rangs : ses yeux pleins d ’une mâle ardeur pronostiquent le succès, et cette perspective anéantit jusqu’à l’idée du danger. Tout était tranquille à bord. Le Santiago arrivant à une petite portée de canon, le Dumouriez, avec ses batteries masquées, ne ressemblait, ni plus ni moins, qu’à un pauvre brick qui n’ose trop avouer sa nationalité. La situation qu’il avait prise aurait certes paru bien suspecte, si sa force eût été comparable à celle du gros galion. C’était justement sur cette méprise que Pellot avait compté. Cependant, à un coup de sifflet, une voile est livrée au vent, la roue du gouvernail tourne avec lenteur. Le gracieux navire obéit au mouvement; sa proue s ’élève sur la vague, s ’incline, se relève encore et fend l’onde sans eff ort; le Dumouriez s’élance comme un oiseau à tire-d’aile. C’est alors, mais trop tard, que le corsaire est reconnu. Malgré la confusion inséparable d’une surprise, les Espagnols engagent bravement l’action à demi-portée de canon. Les bouches à feu tonnent de part et d’autre et vomissent la mitraille et la mort sur les ponts des deux navires. Les Basques n’aspiraient qu’à l’abordage. Le corsaire dévore l ’espace, décharge ses batteries à bout portant et accroche le galion. L’intrépide Pellot se trouve d’un seul bond au milieu des Espagnols; il est grièvement blessé. Mais, quel spectacle affreux! le pont est couvert de membres séparés de leurs troncs, de cadavres palpitants; les blessés tentent en vain de se  chercher le membre qui leur manque et s’agitent en poussant des cris lamentables ; ceux qui n’ont pas succombé se hâtent d’amener leur pavillon. En cette journée mémorable, Pellot brilla également par le conseil avant l’action et par le courage dans le combat. Sa réputation naissante s’établit d’une manière solide, et les plus vieux marins n’en parlèrent plus qu’avec des sentiments d’admiration. Le ministre de la marine Dalbarade lui écrivit cette simple lettre : «Tu ne m’as pas trompé. Tu es un brave. Je te serre sur mon coeur. Tâche de me rejoindre. » Cette lettre trouva Pellot sur la côte inhospitalière d’Angleterre. Mais revenons à notre récit. La joie des corsaires était délirante. Ils étaient gorgés  de richesses. Mais tout leur or n’avait de prix qu’à une condition, l’heureux retour. Cette pensée rendit bien vite le sérieux aux vainqueurs. Pour mettre à couvert leur magnifique capture, ils se mirent au travail avec toute l ’ardeur qu’ils sentaient dans leurs âmes. D’abord, les vents contraires ralentirent la navigation vers la France. Quelques jours après, 0n se trouva en face d’une escadre entière de vaisseaux anglais. Devant ces forces écrasantes, la résistance était inutile; la fuite elle-même devint impossible. Mais avant de se rendre, les corsaires défoncèrent des barils de poudre d’or ; les uns remplirent leurs bottes ou leurs bas de la précieuse poudre; d’autres imaginèrent d’en faire glisser entre les doublures ;de leurs vêtements. Vaines ruses, que les Anglais s ’entendirent fort bien à déjouer ! Chacun dut rendre exactement tout ce qu’il avait pris, et quelques coups de garcette apprirent aux plus récalcitrants que leur meilleur parti était de s ’exécuter de bonne grâce. Après la perquisition la plus rigoureuse, ils furent distribués sur plusieurs vaisseaux et jetés à fond de cale. Après les richesses du Pérou , la pauvreté de Job. D’après une convention conclue entre les gouvernements d’Angleterre et d’Espagne, les reprises faites à l’ennemi commun devaient être restituées réciproquement. Ce fut en vain que le commandant espagnol invoqua la foi des traités; le Dumouriez et le Santiago-de-Chili furent conduits en triomphe à Portsmouth. Rendre; par scrupule, vingt-quatre beaux millions, ce n’est pas une de ces excentricités que les Anglais savent commettre, mais une folie dont ils ne se seraient pas rendus coupables pour rien au monde. Le prince de la Paix, premier ministre de Sa Majesté Catholique, réclama l’exécution de la convention, « et, dit-il, le cabinet anglais ne voulut pas s ’y conformer, préférant au soin de son honneur, la misérable conservation d’un navire chargé d’or.» Quelque temps après, lorsque l’Espagne déclara la guerre à l’Angleterre, le vol des richesses du Santiago figura dans le manifeste de Charles IV comme l’un des principaux griefs de la nation espagnole. Des réjouissances avaient été célébrées à Portsmouth à l’arrivée de la flotte. Pellot fut mis à l’hôpital à cause de sa blessure. Il y guérit à peu près, et il obtint d’aller raffermir sa convalescence par des bains de mer. Il profita de cette espèce de liberté pour gagner quelques contrebandiers dont il fit la connaissance. « Je suis corsaire , leur ditil ; vous pouvez avoir affaire à moi avant longtemps ; conduisez-moi sur les côtes de France , et vous aurez ma protection. » Pellot était un de ces hommes qui grandissent dans les circonstances critiques; sa parole prenait une autorité qui imposait une soumission dont on ne se rendait pas toujours compte. — A. l ’entrée de la nuit, il voguait vers la France dans le bateau des contrebandiers: à la hauteur de Fécamp, il rencontra des pêcheurs français qui le reçurent à leur bord.

   Républicains et Vendéens. — Charette. — Toulon. — Bonaparte, — Courses sur le CORO. — D e stitution du gouverneur de Baïona.

A peine eut-il touché terre qu’il courut à Paris. L’amiral Dalbarade le reçut dans ses bras comme un enfant qu’il croyait perdu. Pellot apprit de lui les premières nouvelles de sa famille, réduite, de même que tous les Hendayais, à la plus fâcheuse extrémité par la destruction de leur patrie. Il avait hâte de revoir ses parents. C’était le temps où toute la jeune génération courait aux armes pour repousser l’invasion étrangère. Les chasseurs basques s ’illustraient déjà sous les chefs qu’ils s ’étaient donnés; mais Pellot ne se sentait aucun attrait pour les combats sur terre ; la mer était son élément. A fin de lui laisser suivre sa vocation et le dérober à la levée en masse décrétée par la Convention, Dalbarade le mit en subsistance sur la frégate la Justice. Il lui confia la mission de porter des dépêches secrètes au chef maritime du port de Nantes. En outre, Il le munit d’instructions verbales, que dans ces temps de liberté et de fraternité il eût été imprudent de confier au papier, de peur de prêter à une interprétation malveillante. Ces mesures coïncidaient avec les grandes opérations militaires ordonnées en Bretagne par la Convention qui avait envoyé les fameux Mayençais pour comprimer l’insurrection de la Vendée. Pellot remplit sa mission et prit le chemin des Pyrénées. Le désir d’embrasser ses parents lui lit oublier le danger qu’il allait courir dans les pays insurgés. Comptant sur ses jambes et son étoile, il se mit bravement en route avec un marin des environs de La Rochelle. Les républicains venaient d’être battus à <forfou. Pellot arriva aux Quatre-Chemins, au moment où le général Mieskouski, chassé de Saint-Fulgent par le célèbre Charette, abandonnait la position des quatre-chemins devant l’ ennemi victorieux. Pellot, engagé par le hasard entre les deux armées, cherchait à s ’éloigner du péril, lorsqu’il rencontra le général Mieskouski. A l’instant, un soldat républicain tombe frappé d’une balle. Mieskouski s’avançant vers Pellot, « Prends  ce mousquet, crie-t-il, et remplace celui qui le portait. — Mais, dit Pellot, jamais de la vie je n’ai tiré un coup de fusil ; je servirai à enlever les blessés. » Aussitôt il chargea sur ses épaules le soldat qui gisait à terre. Bientôt après il tombe entre les mains des royalistes qui le prennent pour un espion. Les uns veulent le fusiller, malgré ses protestations ; d’autres, plus humains, cherchent à lui conserver la vie. Sur ces entrefaites, Pellot aperçoit un général que ses grandes plumes blanches signalent à l’attention. « Général ! général ! s’écrie-t-il, pitié pour un innocent ! » Charette , car c’était luimême, tourne de ce côté ; il entend les explications de Pellot, et lui rendant la liberté, « Si tu revois les bleus, lui dit-il, tu leur apprendras que le chef des brigands épargne les hommes qui s ’emploient à leur service, tandis qu’ils massacrent nos vieillards, nos femmes et nos enfants. Dieu sera juge entre nous. » Pellot n’avait jamais couru de danger de cette sorte. Il fut saisi de crainte, lui qui savait se précipiter avec transport au milieu des baïonnettes et des sabres anglais. En nous racontant cette anecdote, il porta sa main sur son épaisse chevelure. « Je ne sais, dit il, si elle ne commença pas à blanchir alors. Je m’aperçus, du moins, que dès ce jour, j ’eus des cheveux blancs sur la tête. Rien, ajouta-t-il, n’est horrible comme une guerre entre frères. Elle est sans pitié ni merci. Les guerres entre nations peuvent être promptement éteintes et suivies d’une bonne paix ; elles sont faites avec gloire et générosité. — Les dissensions intestines durent autant que la génération et quelquefois davantage ; elles sont souillées de toutes les lâchetés et de crimes atroces. » Pellot trouva sa famille réfugiée à Saint- Jean-de-Luz. Il n’eut pas le loisir de goûter longtemps les douceurs de sa réunion à elle. Il l ui fallut partir pour Toulon, dont l’armée de la république faisait alors le siège. Il arriva assez à temps pour être témoin de la chute de cette place et voir les horreurs de la victoire. L’impression qu’il garda de sa campagne en France fit qu’il ne voulut jamais se mêler de politique. Il accepta sans passion tous nos changements de gouvernement, et quand on lui demandait son opinion, « Tout pour la patrie, répondait-il, rien pour les factions!» Que de maux n’épargnerions-nous pas à notre belle France, si nous étions tous aussi sages que ce corsaire ! A Toulon, Pellot fit partie d’un détachement de marins commandé par le lieutenant Meynier. Il acquit l’estime de ce nouveau chef et eut occasion de connaître auprès de lui Napoléon Bonaparte, camarade de collège et ami particulier de M. Meynier. Un jour, qu’ils venaient de faire une promenade sur l’eau, leur embarcation toucha fond avant d’avoir accosté. Pellot, d’un bond prodigieux, saule à terre pour jeter une planche qui devait servir de pont. — «Etes-vous Basque? demanda Bonaparte surpris. « — Commandant, c’est assez clair. «— Vous avez raison. Et quand on aura besoin de gens qui sachent voler, on s ’adressera aux Basques …., « — . . . . qui sauront voler sur l’ennemi», reprit Pellot. Bonaparte avait reconnu un Basque dans Pellot, — mais Pellot ne devina pas le grand homme. — La chose était moins facile. Quelques années aprè s , le corsaire et l’Empereur se rencontrèrent de nouveau.  Le premier avait conservé sa fierté républicaine ; l’autre était devenu monarque absolu. Tous deux restèrent mécontents, et ils ne se revirent plus. En racontant ces anecdotes, « Plus on monte, disait Pellot, plus les chutes sont dangereuses. Le commandant devint Empereur et mourut sur un roc : je restai corsaire, et je passe paisiblement mes derniers jours dans le sein de ma famille. » Ce qui devait arriver dans la suite n’empêcha pas pour le moment que Pellot ne tombât malade par l’effet des misères du service. Il eut pour refuge un hôpital, d’où il revint à Hendaye. Mais la patrie réclamait plus que jamais les bras de tous ses enfants. L’amiral Dalbarade enrôla son protégé avec le grade d’enseigne à bord de la corvette la Suffisante. Ce bâtiment faisait partie de l ’escadre qui devait concourir à la conquête de la Hollande. Pellot partit au mois de juin 1795. A   Arras, il rencontra M. de Ravier, son premier patron, et l’embrassa avec effusion. M. de Ravier versait des larmes de joie à la vue de ce jeune homme dont il avait guidé les premiers pas, et dont chacun se plaisait  à exalter la bravoure. Le malheur des pauvres Hendayais, l’exécution barbare faite sur eux par Caro, le sort d’amis communs , étaient pour tous les deux des textes inépuisables d’une conversation attendrie. Pellot dut s’arracher à ces émotions et joindre son poste. Le 20 juin, il arriva à Flessingue. La Suffisante était mouillée dans ce port. D’abord, Pellot fut détaché pour commander un corps de pontonniers sur l’Escaut. Mais ce genre de service convenait peu à son bouillant tempérament. Il fut rappelé par son capitaine, Tobie Nosten, à qui Dalbarade l’avait recommandé d’une manière toute particulière. La Suffisante croisa à l’entrée de la Baltique et fit un mal immense au commerce des Anglais dans cette mer. Etienne Pellot se fit remarquer là comme partout ailleurs. Il gagna l’affection du contre-amiral Vastabel. Mais ni les conseils de cet officier général, ni ceux de Dalbarade ne purent le retenir au service de l’Etat après son retour de la Baltique. Il était né corsaire ; sa destinée devait s ’accomplir. La guerre à coups de canon n’était pas précisément de son goût: les chances les plus terribles, la hache ou le poignard  à la main, la mort ou le triomple à l’abordage, voilà les jeux après lesquels il soupirait. Pellot craignait peu le danger ; il se fiait à son étoile. L’amiral Dalbarade se rendit à ses voeux, et bientôt Pellot fut libre de monter sur les corsaires. Le 2 septembre 1796, il s’embarqua sur le Coro, en qualité de 2me capitaine. M. Larreguy, de Saint-Jean-de-Luz, avait le commandement en chef. Le corsaire enlev a , à l’embouchure du Douro, un navire portugais que Pellot fut chargé de conduire dans un port d’Espagne. Ce royaume était alors allié de la France. Pellot entra dans le port de Baïona, en Galice. Mais le gouverneur de cette ville, Don Gregorio de Silva, ennemi secret des Français , l’arrêta sous divers prétextes. Au moment où la garde allait conduire Pellot, un de ses hommes était là qui le suivait d’un oeil triste. « On dirait que tu pleures, lui dit vivement Pellot; va dire à tes camarades qu’ils se tiennent prêts à partir ! » Les gardes ne comprirent rien à cet ordre donné en basque. A la première taverne, ils laissèrent leur raison au fond  d’une dame – jeanne que Pellot leur paya généreusement; et. quelques instants après, les corsaires voguaient à pleines voiles sur l’Océan. Dès que la prise fut mise en sûreté, une plainte partit pour l’ambassade française à Madrid et le gouverneur de Baïona fut destitué.

Course sur le FLIBUSTIER. — Prisonnier en Angleterre. — Le général boiteux. — La belle Liégeoise. — Evasion. Pellot était , sans aucun doute , d’une intrépidité à toute épreuve ; toutefois, si l’on ne considérait en lui que cette vertu ; si, en le voyant tant amoureux d’abordages et de combats sans merci, on s ’imaginait que cet homme, petit de taille, aux. yeux gris, aux cheveux épais et lisses, n’était qu’un tigre altéré de sang, on s ’exposerait à une erreur étrange. Pellot aimait à jouer avec le danger; chez lui, la ruse, l’audace avaient pour compagnes l ’humanité et la générosité. On en rencontrera plus d’une preuve dans ce récit. Des moyens faibles en apparence lui suffisaient pour parvenir à de grands résultats. La même raison qui l’avait éloigné du service de l’Etat, le dégoûta des grands corsaires. Un petit navire , gouverné par un homme aussi habile, échappait à bien des  dangers; les stratagèmes de toute sorte, l’audace, la présence d’esprit, la confiance illimitée d’hommes enthousiastes de leur chef, mettaient une force inouïe au service de Pellot. En ce temps, M. Labrouche, d e Saint-Jeande- Luz, armait le Flibustier, petit cor saire de 8 canons. Il en donna le commandement à Etienne Pellot. A la voix de ce hardi commandant, quarante Basques accoururent, et prirent la mer avec lui, le 8 août 1797. On se dirigea vers les côtes de Portugal. Après quelques jours d’attente, on aperçut une voile anglaise. C’était un navire marchand armé en guerre; il portait 16 canons. Pellot ne balança pas à l’attaquer ; mais devant une artillerie d’une force d ou b le , l’abordage était la seule chance de victoire. Cette manoeuvre fut exécutée immédiatement, et bientôt les Basques se rendirent maîtres de l’ennemi. Leur joie ne fut pas de longue durée. Dès le lendemain, ils furent capturés par la corvette anglaise la Belliqueuse et conduits à la Rye. Les Anglais, à leur tour, ne purent longtemps garder Pellot dans leurs chaînes.  En attendant qu’il y eut quelque ponton de préparé, ils le placèrent avec ses compagnons d’infortune dans un fort dont la garde était faite avec le plus grand soin. De nombreuses sentinelles défendaient l’approche du rempart, et le passage du pontlevis était surveillé d’une manière toute spéciale. Les prisonniers étaient réunis pendant le jour dans une cour qui ne leur laissait voir que le ciel et les murs dont ils étaient entourés. Cette situation n’était propre à rien moins qu’à les rendre gais. Mais les joviales excentricités de l’allègre Pellot soutenaient leur m o r a l , et souvent cette triste cour retentissait des éclats du rire le plus franc. Les gardes s’humanisaient autour des prisonniers, parmi lesquels ils se mêlaient pour jouir des pasquinades de l’infatigable Pellot. Celui-ci. s ’adressait souvent à eux et il en apprenait un vocabulaire de mots cho is i s , au moyen desquels il débitait les choses les plus facétieuses du monde. Il faisait beau le voir sauter comme un cabri contre le mur de la tour placée au milieu du fort. Il prétendait, disait-il, monter sur la plate-forme pour reconnaître de ce point culminant si les dames d’Angleterre  étaient aussi jolies que les Françaises. L’oeil alerte du corsaire n ’était pas sans avoir découvert qu’une tête féminine se tenait quel quefois derrière le rideau d’une petite fenêtre, d’où elle assistait aux scènes bouffonnes de la cour ; il lui avait même semblé remarquer un minois des plus coquets et entendre des rires étouffés, messagers des bonnes grâces de la belle inconnue. Cette dame n’était autre que la femme du gouverneur du fort. Bientôt Pellot obtint de lui être présenté, et insensiblement il fut admis à égayer les soirées des dames des officiers de la garnison, lorsque le gouverneur, homme vigilant et sévère d’habitude, se couchait de bonne heure. Il est vrai que sir Thomas Wanley était sujet à de fréquentes indispositions, par suite des libations trop copieuses que messieurs les Anglais du fort étaient dans l ’usage de faire après leur dîner. Il n ’est pas inutile d’ajouter que Pellot avait eu occasion de faire connaissance pendant sa détention avec M. Durfort, le principal maître d’hôtel de la ville de Folkestone. C’était un descendant de ces Français qui avaient abandonné leur patrie à la suite de la révocation de l’edit de Nantes. M. Durfort n ’avait pas oublié son origine, et il était plein de bienveillance pour les Français que leur mauvaise fortune jetait dans les prisons d’Albion. Pellot annonça un jour à la société dont il faisait les délices, qu’il avait composé une pièce de sa façon sous le titre du Générai boiteux. Toutes les dames le prièrent avec instance de la leur réciter. Ce n ’est pas que Pellot voulût se faire prier, mais il lui fallait un uniforme militaire pour bien faire le sujet. Le gouverneur était couché ivre mort, selon sa louable coutume : ses effets étaient sous la main; ils pouvaient s ’adapter à peu près à la taille de Pellot; e t , sous la pression des circonstances , madame la gouvernante ne se fit pas scrupule de les apporter. Notre corsaire s ’en affuble et débite en mauvais anglais, avec un admirable jeu mimiq ue , les tribulations d’un général américain , boiteux et ridicule , abandonné par ses soldats dans une forêt vierge du Nouveau-Monde. Il termine le 1er acte par l’air national d’Amérique , Yankee dodede…. On sait que ce chant ne ressemble en rien,  à notre Marseillaise, pas plus qu’au God, save the Queen de John Bull. Les combattants de la guerre de l’Indépendance l’avaient adopté par la seule raison que les Anglais s ’en moquaient. Les paroles, en effet, en sont comiques, et sans aucun rapport avec la lutte à laquelle d’ailleurs ce chant est antérieur. Pellot, simulant une voix chevrotante, s ’en tira à merveille, et finit en disant : « Mesdames, je prends mon chapeau, ma canne et mon parti ; vous avez vu le premier acte ; le second suivra de près ; je vous laisse l’honneur de placer les points d’exclamation. » Il saisit aussitôt la canne du g ouvern eu r , son chapeau à plumes qu’il jette crânement sur l’oreille (quant au p a r ti, il était déjà pris), fait la révérence et sort en boitant au milieu des rires homériques de la société. Il descend rapidement un escalier et va droit à la poterne de service; les factionnaires lui présentent les armes ; à une centaine de pas de distance, il prend son chapeau sous le bras, ses jambes à son cou, et d’un trait court jusqu’à Folkestone sans s’arrêter. Jugez des points d’exclamation que placêrent les dames du fort, lorsque la disparition de l ’adroit flibustier fut bien et dûment constatée ! M. Durfort fut très-surpris   voir arriver sa nouvelle connaissance ; le sang français qui coulait dans ses veines, lui fit surmonter toutes les appréhensions ; il accorda un refuge au fugitif dans son hôtel. De son asile, Pellot épiait sans cesse les occasions de fuir la côte ennemie de l ’Angleterre ; pour réussir, il lui fallait user de patience et de circonspection. Un jour, toute sa prudence s’envola au vent de sa fougue et de sa générosité. Des cris plaintifs se font entendre dans un appartement de l’hôtel ; c’est une femme que l’on frappe cruellement. « 0 Dieu, s ’écriait-elle en français, ayez pitié de moi !» A ces mots qui lui rappellent sa patrie, Pellot n ’est plus maître de lui-même oubliant ses propres dangers, il monte et se précipite sur l’homme qui maltraitait la femme dont la voix l ’avait ému. « Arrête ! » s ’écrie -t-il, et en même temps il saisit le bâton qui servait d’instrument de supplice, et l’arrache des mains du barbare Anglais. La fureur de ce dernier redouble ; il s ’empare de la femme et va la précipiter par la fenêtre. Pellot s ’oppose au crime; et,  d’une main vigoureuse, il paralyse le bras de l’Anglais. Le concierge accourt; d’un air épouvanté, « Malheureux ! s ’ex c lam e -t-il, vous avez levé la main sur un général d’armée ! — C’est un général ? réplique Pellot ; mais, pour cela, est-il moins méprisable ! » L’homme dont il parlait ainsi était le général Hope, oncle de celui qui, quelques années après, commanda les troupes anglaises au blocus de Bayonne, et devint notre prisonnier. Frappé des paroles qu’il vient d’entendre et peut-être effrayé de son propre emportement, Hope s’arrête ; il regarde sa victime et Pellot, et se retire brusquement, comme si la honte et la confusion précipitaient ses pas. Alors une dame, toute échevelée, la figure en larmes, belle de ses attraits et de tout l’intérêt que lui prête la situation , embrasse les genoux de Pellot et lui rend mille grâces. Pellot s ’empresse de la relever ; il s ’excuse presque de sa bonne action. « Mais vous n’êtes pas Anglaise, Madame, ajoute-t-il ; je dois du moins le penser d’après les quelques paroles que j ’ai entendues de votre bouche. — Non , Monsieur, répond-elle ; je suis Liégeoise. » Et elle raconte tout un roman dont nous ne dirons que l’abrégé le plus succinct. Née d’une famille riche et distinguée de Liège, orpheline dès son bas âge, Mlle C*** vivait chez un oncle, son père d’adoption, lorsque le général Hope lui fit agréer ses hommages, l’enleva et l ’amena en Anglegleterre où leur mariage devait être célébré. Mais Hope avait une femme et des enfants : de là les plaintes de la malheureuse Liégeoise trompée et les mauvais traitements de l’Anglais. « Je vous en supplie, ajoute la belle dame, puisque vous avez eu la générosité de me dérober aux coups de cet homme, ayez encore celle de me faire passer en Belgique. « — Ah ! répond Pellot ému, je me trouve moi-même au milieu de trop graves embarras, pour que je puisse vous être de quelque secours. Sachez que je suis un prisonnier français qui ne soupire qu’après son retour dans sa patrie. « — Mais au moins, Monsieur, promettezmoi de ne pas séparer votre cause de la mienne et de m’emmener en France, lorsque la fuite vous deviendra possible. »  Pellot eût voulu refuser qu’il ne l’aurait pu : les sentiments dont il s’est toujours fait gloire n’étaient en lui ni de commande ni de parade ; c’était le fond de son âme qui se manifestait, soit qu’il promit, soit qu’il s’exposât à un danger pour sauver quelqu’un. Sa situation était fort compromise par son aventure avec le général Hope. Il avait à craindre que la chose n’en restât pas là ; que le feu de la passion du général, irrité par la résistance et par l’affront, n ’excitât des recherches dont le prisonnier pouvait devenir la victime avec la compagne qu’il avait associée à sa bonne ou mauvaise fortune. II sortit immédiatement de l’hôtel : il acheta dans la ville un trousseau de jeune homme pour sa protégée, qui fut habillée en vrai gentleman. Le soir, il se retira avec elle dans un quartier plus obscur, chez un ami de M. Durfort. De là, il allait flairer, tous les matins, quelque moyen d’évasion. Enfin, un jour qu’il se tenait à l’affût aux alentours du port, il entend quatre matelots qui se plaignaient de leur capitaine et qui paraissaient fort disposés à lui jouer quel— 47 — que mauvais tour. Ils étaient dans cette situation où le v in , sans avoir rien enlevé à l’homme de sa force corporelle , prive la raison d’une bonne partie de sa lucidité. Pellot avait déjà remarqué que l’équipage d’un c u tte r , savourant à terre les joie s d’une noce, n’avait point laissé de gardien à bord. Il ne lui fallait que quelques hommes décidés pour s’en emparer. Une idée traverse son esprit. Il se saisit d’un canot qu’il trouve amarré au quai et monte sur le navire avec la noble Liégeoise. D’un coup d’oeil, il voit que le cutter est dans de bonnes conditions pour f iler dix noeuds ; il retourne à terre et prie les quatre matelots mécontents de lui venir en aide pour déplacer l’ancre. Une fois arrivé à bord : « — Je suis , leur dit-il vivement, un prisonnier qui cherche sa liberté. Vous avez des raisons d’être mécontents de votre capitaine , abandonnez-le pour m’aider à fuir ; j ’ai de l’or , ce jeune homme en a beaucoup plus que moi, nous vous récompenserons noblement. » Pellot possédait à un degré éminent l ’art de dominer et d’entraîner les esprits. Il tire de ses poches des poignées de guinées qu’il — 48 — jette dédaigneusement sur le pont. « Allons, mes amis, dit-il ; la brise est bonne, il n’y a pas de temps à perdre, levons l’ancre. » Et l’ancre est levée, et les amarres sont coupées, et au bout de quelques instants, le cutter, chargé de toile à en crever, vole, vent a r r ièr e, comme une flèche vers les côtes de France. Un enlèvement aussi audacieux ne pouvait passer inaperçu. Une circonstance militait en faveur des fugitifs : il n’y avait là aucun bâtiment qui pût les arrêter. Une seule chose était à craindre : depuis le commencement de la guerre, les Anglais avaient ceint leur île d’une ligne télégraphique destinée à combattre par ses signaux les entreprises de l’ennemi sur tout le litto ral britannique. Dès qu’à Folkestone on eût reconnu le coup opéré avec tant d’adresse par Pellot et s es compagnons, on courut au télégraphe et on annonça, à 5 lieues de là , aux autorités de Douvres, un événement aussi surprenant qu’imprévu. Incontinent une frégate et une corvette reçoivent l’ordre de poursuivre les fugitifs : mais tout cela ne peut se fa ire sans la perte d’un temps précieux. D’ailleurs le cutter est fin v o ilie r , et Pellot est à la barre qui dirige la marche ; l ’oeil en feu , il commande la manoeuvre avec science et fermeté. Cependant, quelle que soit la vélocité de son navire, la marche de l’ennemi est encore supérieure ; et si ce n’était l’avance gagnée en premier lieu , le cutter ne serait pas arrivé en vue de Dunkerque où il se trouve déjà par sa vitesse extrême. Néanmoins son salut est très-douteux ; le léger navire e st près d’être atteint ; les boulets anglais le dépassent depuis quelque temps et commencent à en – tamer sa voilure ; mais Pellot s’engage entre les bancs de sable qui s ’étendent le long du rivage français ; les Anglais , de crainte d’échouer, n ’osent le suivre dans ce pertuis dangereux ; ils ne s’attachent plus qu’à le couler. Au bruit sinistre du canon, toute la population des environs est accourue ; des cris, des voeux inutiles, c’est tout ce qu’elle peut en faveur du corsaire. Pellot voit son navire percé d’outre en outre en plusieurs endroits ; de la voix et du g e s t e , il anime l ’équipage ; par une manoeuvre habile, il rase la côte et les écu eils, et après mille efforts, il parvient triomphant au port de Dunkerque. — 49 — — 30 — Le p eu p le , attiré par ce spectacle , se pressait sur le quai en une masse compacte. Pellot ne peut fendre la foule ; enlevé de terre et soulevé sur les épaules de la multitude, il est ainsi porté, au milieu des cris et des vivats, devant l’ autorité maritime de la ville. Nous ne devons pas oublier de faire connaître le sort ultérieur de la noble Liégeoise. L’honnête Pellot s’empressa de l’habiller d’une manière conforme à sa condition. Il renvoya la belle fugitive à son oncle , à qui il écrivit une lettre pour implorer sa clémence. Mlle C*** entra dans un couvent ; mais elle n ’oublia jamais son libérateur; elle eut soin de lui envoyer, de temps à autre, des objets brodés de ses mains et de lui témoigner une vive reconnaissance. Les quatre matelots, leurs compagnons de fuite, étaient quatre Irlandais, nos frères tout aussi bien que les héroïques Polonais. L’un d’eux avait été tué dans l’action ; On abandonna la propriété du cutter aux trois autres, qui continuèrent à servir sous les drapeaux de la France. Y. Courses sur les DEUX-AMIS e t sur le BORDELAIS. — Seconde vue et divination. — Prisonnier. — Pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. — Course sur le RETOUR. — Les contrebandiers. Après tant de fatigues et de périls, Pellot voulut se reposer quelque temps dans ses foyers. Mais une vie oisive convenait-elle à son ardeur dévorante ? L’air de la terre ne tarda pas à lui faire mal au coeur. Le 4 août 1798, il prit le commandement des Deux- Am is. Ce corsaire portait 12 canons et 65 hommes d’équipage. Pellot avait embarqué avec lui un ménétrier, prétendant le faire servir à conserver la gaîté parmi ses hommes, car, d’après lui, il est nécessaire dé bannir de soi la tristesse au prix des plus grands sacrifices. On voit qu’il était doué d’une agréable philosophie. Il dirigea sa course sur les côtes occidentales de la Péninsule hispanique. Par des marches rapides, il se portait tantôt sur un point et tan— 52 — tôt sur un autre. Les entr’actes étaient remplis par des danses nationales. Au son du fifre et du tambourin, Pellot faisait brille r , dans les sauts basques, la souplesse de son jarret et l’étonnante élasticité de ses muscles. La joie régnait à bord. C’est au bruit de la musique qu’on amarina cinq prises portugaises. On fit 112 prisonniers, dont l’échange brisa les fers d’un pareil nombre de Français. Un magnifique automne avait semblé se faire le complice des plaisirs et des succès des corsaires. Mais la fin de l ’année arriva grosse de mauvais temps. Le navire qui avait bien résisté à sa course effrénée, faillit succomber sous l’effort de la tempête. Pellot rentra en France et débarqua le 25 décembre. Au commencement de l’année su ivante, on arma à Bordeaux un corsaire de 24 canons et de 220 hommes d’équipage. Ce bâtiment, nommé le Bordelais, devait être commandé par M. Darrigrand : celui-ci désira vivement avoir pour 2me capitaine M. Pellot, qui ne se rendit qu’à des instances réitérées; nous avons dit qu’il n’aimait pas les grands corsaires. — 53 — On s ’embarqua le 20 mars, et dans deux sorties successives, le corsaire enleva quatre navires anglais avec 140 prisonniers qu’on rendit par échange. Alors le capitaine Darrigrand se retira avec tout l ’é ta t-m a jo r , à l’exception du 2me capitaine. Pellot s’o c – cupa du réarmement du corsaire, en attendant l’arrivée de M. Moreau , qui devait prendre le commandement supérieur. Enfin on fit voile vers l’Irlande. Un fâcheux pressentiment assombrissait le visage de Pellot, si joyeux d’ordinaire. C’est en vain qu’il cherchait à rappeler sa gaîté d’autrefois ; le rire contractait ses lèvres sans les épanouir. Poussé par une inquiète curiosité, il ne savait pas laisser de la main une longuevue avec laquelle il interrogeait incessamment l’horizon. Plusieurs fois il signala une voile anglaise que personne lie pouvait apercevoir ; et lui s ’obstinait à vouloir virer de bord. « Tenez, disait-il, ne voyez-vous pas cette frégate? Je distingue ses rangées de canons. Virons de bord, ou nous sommes perdus. » Et toutes les lunettes étaient braquées dans la direction qu’indiquait Pellot, et personne ne voyait rien. Quelques g ro – gnards d’eau salée grommelaient entre leurs — 54 — dents ; des loustics lançaient des brocards : Pellot, absorbé, fasciné par une vision mystérieuse, n ’entendait rien et ne semblait revenir à lui que pour crier : « Fuyons ! fuyons I » Cependant sa persistance, irritait quelques- uns et rendit le sérieux à tout le monde. « Regardez, disait Pellot, elle tourne de notre côté., mais elle ne semble pas nous avoir encore aperçus. Tenez, la voilà debout. Virez ! virez ! mes amis ! « — Etes-vous doué du don de seconde vue ? lui dit enfin le commandant impatienté. « — Etes-vous aveugle? répondit le 2me capitaine. « — Il est fou . « — Il faudra l’attacher. « — Vous ne connaissez pas le farceur ; il joue un de ses tours. » Tels étaient les propos qu’on tenait à bord. Le maître d ’équipage, Gouziot (de Brest;, homme à la ligure mystique et qui connaissait certaines pratiques de divina tion, prit la parole en ces termes : « Apportez un chaudron d’eau sur le pont, — 55 — et quand la surface du liquide sera tranquille, vous y verrez l’ennemi, si tant est que nous soyons sous son influence. » Un gros matelot fort crédule se hâte d’apporter le chaudron demandé ; il le place près du capitaine. M. Moreau y jette un regard dédaigneux. Le fluide n ’avait pas encore repris son calme que déjà on voyait clairement la voilure et le bois d’une frégate anglaise vaciller dans les ondulations de l’eau. Les yeux effrayés se portent à tribord sur la mer. « A babord! crie Pellot ; ici ! là bas ! » Le charme est rompu. Chacun peut voir de ses yeux, sans le secours des lunettes, une belle frégate faisant force voiles sur le corsaire. On expliquera comme on voudra cette aventure; tout ce que nous pouvons dire, c ’est que Pellot nous en a plus d’une fois attesté la vérité ju sq u ’à corroborer sa parole par un serment. Cependant la découverte dont personne ne pouvait plus douter, avait mis la confusion à bord. Pellot ne perdit pas son sangfroid. Il court à la barre, en change la d irection, ordonne la manoeuvre et fait pré— 56 — parer les canons. Mais au milieu du trouble, ses ordres sont mal exécutés, et les corsaires ne semblent revenus à eux-mêmes que lorsque l’artillerie tonne et que le mât de hune, coupé par le milieu, tombe dans les manoeuvres et les embarrasse un instant. Pellot quitte les pièces pour dégager les manoeuvres. Un combat acharné su it ce premier accident. Les efforts des corsaires ne réussissent qu’à les faire décimer. La défense devient bientôt inutile; les voiles déchirées, les cordages pendants, les mâts brisés, ôtent la vie au Bordelais, qui n’obéit plus au gouvernail. Alors le courage fait place au désespoir. Le capitaine Moreau veut se faire sauter. Mais Pellot goûte fort peu son avis; les prisons d’Angleterre n ’ont jamais été pour lui que des claire-voies au travers desquelles il a su passer : il sait se battre jusqu’à la dernière extrémité; mais cette extrémité venue, il ne songe nullement à se tuer; il trouve qu’il n ’y a aucun déshonneur à se rendre, quand la défense est impossible. Il fut conduit à Corck avec ses compagnons d’infortune. De là, les prisonniers furent conduits à kinsale et enfin placés sur des pontons mouillés au milieu d’un vaste — 57 — marécage. Ce marécage servait de barrière pour empêcher les évasions. Plusieurs tentatives de ce genre y trouvèrent une répression naturelle. Les prisonniers qui essayaient de se sauver s’enfoncèrent dans les boues, et ce n’est pas sans peine qu’on les en retira sains et saufs. Quelques-uns y périrent . Un frère cadet du maréchal Harispe fut de ce nombre. C’était un jeune officier qui avait gagné les épaulettes dans le corps des Chasseurs basques. Une n u it, il abandonna son ponton, et on suppose qu’il disparut dans le cloaque dont on était entouré; car depuis on n’a plus entendu parler de lui. Pellot ne fut pas des plus pressés à fuir de sa prison. Il travailla longtemps a v e c un petit couteau et une grande patience à amincir quatre légères planchettes d’un bois tenace ; il y ajouta des lanières de cuir ; et quand tout fut prêt, il les adapta à scs pieds et à ses m a in s, et prit, comme les autres, la voie des boues. Plus d’une fois il faillit succomber durant ce périlleux tra – je t; il fit des haltes forcées pour reprendre haleine; mais, grâce à son énergie et à la vigueur de ses m usc le s, il gagna la terre ferme avant le jour. Il se rendit à Dublin où — 58 — il s’embarqua comme matelot à bord d ’un navire en partance pour Porto. Dans cette ville il prit le costume de pèlerin, et, l e bourdon à la main, sans oublier la gourde, il arriva à Saint-Jacques-de-Compostelle. Le déguisement lui parut bon. Il continua sa marche vers la France et arriva en cet équipage dans son village, où il fut accueilli par un rire universel et les tendres embrassements de sa famille et de ses amis. Pellot ne voulut plus servir sur les grands corsaires : son esprit rusé savait tirer un meilleur parti des petits bâtiments. Pendant l ’hiver de 1800 à 1801, il tint la mer sur le Retour, corsaire de 10 canons e t de 46 hommes d’équipage. Parmi les prises qu’il fit, il se trouva un sloop monté par des contrebandiers anglais. Cette capture était à la vérité d’une importance à peu près in signifiante ; mais la connaissance de ces contrebandiers devint plus tard, pour Etienne Pellot, une précieuse ressource. Leur chef q u i, après avoir subi bien des pertes , se voyait ruiné par cette dernière rencontre, avec la perspective de la cap tiv ité , gémissait et se lamentait de la manière la plus pitoyable. C’est en vain que ses compagnons lui prodiguaient des consolations ; le mal heureux contrebandier n ’écoutait pas. — « Ruiné ! perdu! s’écriait-il ; perdu à ja – mais! Et pendant que je languirai dans les fers, mes pauvres enfants mourront de faim. » — « Dieu aura pitié de v o u s, lui disait- on; allons, du courage, mon cher Wilson. » A ce nom, Pellot se précipite avec sa v ivacité naturelle. Il regarde le prisonnier : « Vous n’êtes pas W ilson, dit-il ; je connais Wilson le contrebandier…. — « Vous avez pu connaître mon frère de Portsmouth. Il est bien malheureux aujourd’hui ; car c’est en vain qu’il guette mon retour sur une hauteur de Spithead. Vous tenez son dernier écu et le mien. » — « N’avez-vous pas un frère à Jersey? — « C’est moi qui demeurais là. » A ces mots, Pellot lui prend la main et la serre affectueusement entre les siennes. « Oui, dit-il, j ’ai connu George Wilson; alors j ’ai contracté une dette envers lui ; il y a huit ans de cela, et je ne l ’ai pas oublié. Il me tira des prisons de l’Angleterre. Si je vous rends la liberté et votre navire, me promette z -v o u s aide et secours pour fuir votre — 59 — — 60 — pays, lorsque la mauvaise fortune m’y conduira ? » Qui pourrait dire les sentiments qui agitè – rent tumultueusement le coeur de l’Anglais à cette proposition inespérée? Pellot tint parole, et nous verrons plus tard que l ’Anglais ne trahit pas son engagement. Mariage. — Prisonniers enlevés. — Brillant combat sur le GENÉRAL-AUGEREAU. — R etraite de Moreau.—Les Chirurgiens e t le Corsaire. La paix d’Amiens vint rétablir la liberté des mers. Pellot, condamné au repos, ouvrit son coeur à des sentiments plus doux. Une jeune et belle fille d’Urrugne toucha son coeur; ses voeux furent agréés; Marie Larroulet devint son épouse et lui donna plus de quarante ans de bonheur intime. Mais le démon de la guerre souffla de nouveau sur le monde. Le bruit des combats ne resta pas sans écho dans le noble coeur de Pellot. Cependant des obstacles presque in – surmontables s ’opposaient à son dessein. L’Empereur rêvait , disait-on, la conquête de l’Angleterre : une levée en masse appelait tous les jeunes marins à Boulogne. Sur les vives instances de plusieurs négociants de Bayonne, Augereau, qui commandait alors la division militaire des Pyrénées-Occidentales, fit délivrer à Pellot des lettres de mar— 62 — que, commission en guerre, sous la condition expresse de n’embarquer de marins français que le nombre strictement n é c e ssaire pour former l’état-major du corsaire. Aussitôt, Pellot partit pour Marseille et y recruta un équipage de Grecs et d’italiens, gens de sac et de corde, mais flibustiers par excellence. De retour à Bayonne, il chercha inutilement à enrôler quelques Basques en qui il put se confier un peu plus que sur les étranges compagnons amenés de Marseille. Toute la jeunesse du pays avait été conduite sous les drapeaux. M. Damborgez, président du tribunal de première instance de Bayonne, et parent de Pellot, parla à ce dernier de quatre Basques qui subissaient une détention préventive dans les prisons de la ville. Ces hommes, incarcérés à la suite d’une rixe, attendaient leur jugement. Pellot forme à l’instant le projet de les enlever. Il invite le geôlier à dîner ; le repas est suivi de copieuses libations; et quand le geôlier paraît bien échauffé, Pellot témoigne le désir de visiter la prison. Le corsaire reconnaît aisément les individus qui lui ont été signalés : ce sont quatre jeunes gens v ig o u r eu x , à — 63 — l’air déterminé, enfin tels qu’il les lui faut. «Vraiment, dit-il au geôlier, vous êtes trop bon pour des brigands de cette espèce ! Si j ’avais l’honneur de tenir le commandement de la prison, je les traiterais un peu plus rudement, comme ils méritent. Tenez, si vous voulez me croire, nous les placerons dans le comble de la prison et les attacherons à des p o te a u x , après avoir pratiqué des gouttières au-dessus de leurs têtes, afin que ces damnés purgent un peu leurs péchés. » Le geôlier, dont la raison est égarée, suit les instigations de Pellot. La nuit suivante un ramoneur enlevait les quatre prisonniers. Pellot les attendait au pied du mur de la prison ; il les conduisit sur le rempart de la ville ; au moyen d’une corde, il les fit descendre dans les fossés; il les suivit par la même route et arriva, au point du jour, à Bidart. Pour dérober ses hommes à toute recherche, il les tint cachés jusqu’à la nuit dans la sacristie de l’église ; et puis, à la faveur des ténèbres, il les amena au port du Passage. Le corsaire le Général-Augereau, portant 12 caronades et 70 hommes d’équipage, at— 6 4— tendait en rade l’arrivée du capitaine. Pellot lève l’ancre ; il croise quelque temps sans succ ès; enfin il se dirige vers le canal Saint- George. Ces parages , fréquentés par les forts convois, sillonnés en tout sens par les navires de guerre, étaient des lieux redou – tables. Il fallait une grande audace à un faible corsaire pour oser s’aventurer dans le centre même de la puissance britannique. Mais Pellot ne comptait pas avec le danger ; il aimait à le braver; là, d’ailleurs, les bénéfices étaient proportionnés aux périls, et notre corsaire se fiait à son adresse extrême pour se tirer heureusement des pas les plus mauvais. Son navire avait été construit sur le modèle des bâtiments côtiers d’Angleterre. Pellot fit donc voile vers les lieux qu’il affectionnait, et il mit tranquillement en panne sous le cap Clear, promontoire d’Irlande. Le 4 août, il aperçut un convoi de 50 voiles arrivant sous le vent. Deux navires de guerre, le Wiliiam-Scott, de 22 canons , et la Marguerite, de 18 canons, servaient d’escorte à la flottille. Pellot n ’avait à leur présenter que ses 12 bouches à feu. Devait-il laisser passer, sans y mettre obstacle,ce magnifi— 65 — que convoi qui arrivait d’Amérique, chargé de marchandises de prix, et allait disparaître dans le port de Corck? La proie était si belle ! comment résister à la tentation de l’attaquer? Mais quelle témérité de le faire ! D’un autre côté, outre les raisons découlant de l’infériorité de ses forces, Pellot pouvaiten avoir une autre, non moins grande en apparence. Les Anglais avaient in v en té depuis peu un nouveau système de construction, d’après lequel leurs navires étaient réputés inabordables. Plusieurs hommes Je mer, et le ma réchal Augereau lui-même, avaient recommandé à Pellot, avant son départ, d’abandonner sa vieille tactique d’abordage. Le corsaire, moins crédule que les autres, avait répondu à tout ce qu’on avait voulu lui dire là-dessus :« J’y croirai si les Anglais me font sauter. » Il était donc résolu à passer par dessus cette difficulté ; il pensait que l ’occasion venait bonne pour faire justice de l’épouvantail. Sans balancer, il combina son plan d’atteque. Se présenter comme pilote, surprendre le William-Scott, enlever une partie du convoi, et montrer trente-six belles dents à — 66 — la Marguerite, si elle ne se contentait pas de conserver son reste, tel fut le plan peu compliqué que Pellot présenta à ses hommes. La proposition passe sans contradiction. On fait un mouvement vers le convoi. Les Anglais hèlent le corsaire. « The Pellot! » r é – pond le capitaine. C’est un pilote,» se dit-on. q ui pouvait en douter? On laisse approcher. Par malheur, quelques hommes commandés pour accrocher l ’ennemi mettent trop de précipitation à déposer leurs engins, Un coup de canon vient annoncer au corsaire qu’il est reconnu. Sans plus tarder, un combat terrible s’engage de part et d’autre. A une aussi faible p o r té e , la lutte ne peut être longue. Les corsaires se couchent à plat ventre toutes les fois que les bouches anglaises s’enflamment devant eux. Ils subissent néanmoins des pertes. A leur tou r , ils font quelques heureuses décharge s. Au milieu de l’action, un boulet ennemi fait choir le drapeau français. « Cessez le feu ! s ’écrie Pellot ; la fortune se déclare pour nous ; l’Anglais va croire que nous nous rendons; laissez-le arriver, et à l’abordage ! … » L’ennemi s’avance effectivement pour se saisir du navire français. Pellot commande le feu à bout portant et couvre de morts le pont du William. Le poignard à la main, il saute le premier à bord de l ’ennemi ; son équipage se précipite sur ses pas ; les Anglais résistent avec bravoure ; dans la mêlée, Pellot tombe frappé de plusieurs coups ; ses prisonniers de Bayonne se jettent devant lu i, lui font un rempart de leurs corps et le sauvent p a r leur dévoûment. Pellot se relève ; il ranime le combat ; il renverse tout sur son passage. « Death ! Death ! (Mort! mort! )» crie-t-il en fureur. Rien ne peut résister à l’impétuosité de cette nouvelle attaque : le chef des Anglais, le capitaine Killy, qui soutenait seul le courage de l’en – nemi, tombe mort avec un grand nombre des siens; parmi les survivants, il n ’en est aucun qui n’ait reçu quelque blessure; le combat touche à sa fin ; les Anglais ne se défendent plus que faiblement ; ils demandent quartier. Les Grecs et les Italiens veusent les immoler tous ; sans écouter la voix de leur capitaine, ils continuent la boucherie. Pellot, avec ses Basques, est obligé de se mettre entr’eux e t les Anglais ; en accom- — 67 — — 68 — plissant cette noble action, il est frappé par les siens et tombe de nouveau ; tous les bras sont saisis de stupeur, et le carnage cesse. Heureusement, les blessures de Pellot ne sont pas aussi graves qu’on aurait pu croire ; il fait bander ses plaies et continue à commander. Durant ce combat à outrance, la Marguerite s ’était enfuie honteusement pour se mettre à couvert dans le port de Corck avec tout le convoi d’Amérique. Pellot, plein du sentiment des plus hautes convenances en matière de guerre, recueillit le corps de son noble adversaire, le capitaine Killy, et l’enveloppa dans un linceul glorieux; ce fut le drapeau, si bien défendu par lui. Il fit déposer le corps dans un canot et l’envoya à Corck avec quatre matelots à qui il rendait la liberté. Cette action fut justement appréciée par la veuve du capitaine Killy et par le s Anglais, car ce peuple admirait les prouesses et l’humanité de Pellot; et l’on peut dire qu’il éprouvait pour lui autant d’estime que de crainte. À côté de ce trait éminemment français, nous devons rapporter un trait de moeurs anglaises ; ils serviront tous deux à peindre par — 69 — une de leurs faces les caractères des deux nations rivales. Ainsi, quant à Corck On se fut aperçu que le convoi attendu venait d’être attaqué, il s’ouvrit des paris parmi les spectateurs, et l’on gagea jusqu’à cent guinées à la fois pour ou contre le corsaire. Cela n ’aurait pu arriver en France. Pellot ne jouit pas longtemps de son triomphe : il n’en retira qu’une belle part de gloire. Attirée p a r le bruit du canon, une frégate anglaise vint lui couper la retraite. Le vent était peu favorable à l’Augereau, dont la marche n’était supérieure que vent arrière ; alors elle était incomparable. Par bonheur, il se faisait déjà nuit, et l’ombre rendait incertain le tir du canon ; aussi les Anglais ne songèrent-ils pas à engager le combat ; un magnifique clair de lune donnait la facilité de surveiller tous les mouvements du corsaire, qui courait le long de la côte au risque d’échouer sur quelque récif; la frégate suivait tous ses mouvements sans se hasarder à s’approcher trop de la terre ; elle comptait bien que dès qu’il ferait jour, les Français seraient obligés de se rendre à discrétion, car alors la fuite deviendrait impossible et la défense une folie. On manoeu— 70 — vra ainsi de part et d’autre pendant une partie de la nuit. Le renard Pellot essaya bien des tours : aucun ne lui réussissait. A minuit, le vent change de direction ; il so u ffle avec une certaine force du côté de terre. « Vive Dieu ! crie Pellot ; je vois qu’il est pour nous. Enfants, écoutez mes ordres et comme tout à l’heure ne me faites pas manquer mon coup. Cette fois-ci, d’ailleurs, les conséquences d’une désobéissance se – ront bien autrement graves ; du premier jusqu’au dernier nous pouvons tous périr pour une simple étourderie. Ainsi, attention ! » Pellot place chacun à son poste, lui explique la manoeuvre qu’il doit exécuter, s ’assure qu’il a bien saisi son ordre et fait partager à tous la confiance qui l’anime. Un instant après, les voiles sont serrées ; il ne reste dehors que celles qui sont indispensables pour arriver jusqu ’à la frégate anglaise. Celle-ci croit que les Français, désespérant de leur salut, vont se rendre à elle. Le capitaine Thompson les hèle : « — Qui êtes-vous ? « — Français. « — Votre nom ? — 71 — « — L’Imprenable. « — Imprenable pas cette fo is , du moins ; commencez par abattre votre pavillon. » Le pavillon tombe. Le corsaire n ’était qu’à quelques brasses de la frégate; il dérive sur elle et n’évite de la choquer qu’en tournant devant son artimon. «A r r ê te z !» crie l’Anglais. Le corsaire dérive toujours. « Arrêtez : je vous balaie autrement de dessus la mer. » Un sifflet aigu se fait entendre sur le corsaire. A l’instant, toutes les voiles se trouvent tendues comme par enchantement ; le vent les gonfle et emporte le navire avec rapidité. Les artilleurs anglais, pris au dépburvu, courent à leurs p ièc e s; ils tirent les premières bordées sans ajuster ; une mer houleuse et la fausse lumière de la lu – ne mettent ensuite leur tir en défaut. Les Anglais reconnaissent bientôt qu’ils n ’auront raison du corsaire qu’à la condition de l’emporter de vitesse. Mais il n ’y a peut-être pas sur cette mer un seul navire qui puisse gagner l’ Augereau dans la situation présente. Cependant, son salut demeure longtemps incertain ; le jour succède à la nuit et les — 72 — Anglais n’en ont que plus de courage. Les capitaines des deux bords, également soutenus par leurs équipages, épuisent dans cette chasse tout ce que la sc ience nautique possède de ressource. Sir Daniel Thompson cherche à gagner la gauche du corsaire pour l’ eloigner des côtes les plus voisines de France. Pellot. rit dans sa barbe. Il sait bien, lui qui connaît son navire, qu’il doit garder vent arrière ou succomber dans la lutte ; il sait qu’il ne peut se sauver qu’en touchant à un port d’Espagne. La fausse manoeuvre de l’Anglais décide l’avantage en faveur du corsaire qui arrive sain et sauf au Passage. Mais son capitaine était dans un état bien déplorable. La conduite de Pellot fut alors considérée comme une merveille d’habileté. Les marins de ce temps-là, ne sachant comment exprimer leur admiration, appelèrent le retour de Pellot la retraite de Moreau, par allusion à la célèbre retraite que ce général exécuta en Allemagne en 1790. Le maréchal Augereau écrivit la lettre suivante à Pellot pour le consoler de sa disgrâce : — 73 — « Paris, le 16 fructidor an XII (3 septembre 1804). Le maréchal de l’Empire AUGEREAU , grand officier de la Légion-d’ Honneur, chef de la 15e cohorte, A Monsieur E. P e l l o t , capitaine du corsaire le Général-Augereau. « Si la belle action par laquelle vous vous êtes distingué, Monsieur le capitaine, n’a pas été profitable à votre fortune, elle n’est pas perdue pour votre gloire et pour votre avancement. Je vous ai déjà annoncé qu’elle ne resterait pas sans récompense, et j’en contracte avec vous l’agréable engagement. L’Empereur aime les braves autant que moi ; j’espère lui faire partager les sentiments que vous m’avez inspirés par votre conduite intrépide. « Hâtez-vous de rétablir votre santé : bientôt vous aurez l’occasion de vous signaler encore ; dites à vos compagnons que l’Augereau ne doit jamais tomber au pouvoir de l’ennemi. « A UGEREAU » (1) (1) Nous ne possédons pas la lettre antérieure dont parle le maréchal Augereau ; mais nous remarquons le passage suivant dans les Annales Maritimes : « Le corsaire le Général-Augereau, capitaine Pellot, 6 — 74 — Par suite des grandes chaleurs et de L’impossibilité de panser ses blessures, Pellot devint grièvement malade. Le danger où il se trouva excita un intérêt général. On lui envoya des chirurgiens de l’armée française, car on voulait tout faire pour conserver une vie employée à rendre de tels services à la armé de 12 caronades à Bayonne, soutint, le 4 août 1804, un combat contre deux navires anglais, convoyeurs armés en guerre et marchandises. Le plus fort, portant 22 canons de gros calibre, fut enlevé à l’abordage, et l’autre, après une vive canonade, n’évita le même sort que par la fuite. « M. Pellot, maintenant domicilié à Hendaye , témoigne à M. le Ministre de la marine le désir de faire hommage à l’Ecole d’hydrographie de Saint-Jean-de-Luz du tableau qui représente le combat. S. E., par une lettre du 13 janvier 1830, a accepté cette offre qui tend à perpétuer le souvenir d’une action glorieuse pour le capitaine Pellot et ne peut qu’exciter une utile émulation pour la marine. « Ce tableau a été -installé dans le local destiné aux leçons publiques, à Saint-Jean-de-Luz, aux acclamations de rive le roi ! en présence du maire, du commissaire de la marine, du professeur d’hydrographie et d’un grand nombre d’habitants de cette ville. Une copie de ce tableau a été donnée à M. Laporte, directeur de l’établissement des mousses et novices, à Bordeaux, » (Annales Maritimes et Coloniales, année 1830, 2e partie, p. 485.) patrie. Après une consultation, les hommes de l’art jugèrent que l’amputation d’une cuisse était indispensable. A cette nouvelle, Pellot entre en fureur : « Coupez-moi un bras, le nez, les deux oreilles, s ’écriait-il dans une sorte de rage; laissez- moi ma cuisse; jamais je ne souffrirai que vous me l’ôtiez ; un corsaire a besoin de ses deux jambes. » Il avait beau protester et jurer, les chirurgiens ne semblaient point l’écouter; au contraire, ils étalaient leur horrible trousseau. A cette vue , Pellot d evient plus furieux encore : il croit un instant qu’on va user de contrainte envers lui ; il se jette sur les instruments étalés à ses yeux, s ’empare du plus grand de to u s, et promène des regards effrayants sur les chirurgiens. Ceux-ci se hâtent d’évacuer la salle et abandonnent à son sort le terrible corsaire. Incontinent, Pellot se fit transporter à Bayonne; il y subit un traitement, prit ensuite des bains aux thermes de Te r c is, et revint glorieux sur ses deux jambes. Il en fut quitte pour perdre à la fois un oeil et la faculté de tourner le cou. — 75 — VII. Course sur le RETOUR. — P risonnier. — Habeas corpus e t liberté anglaise. — Evasion. — Justice et Pellot pendus en Angleterre. Pellot n’était pas encore bien guéri de ses blessures, qu’il reprenait le commandement du corsaire le Retour. Le nom du navire était de bon augure; mais la fortune, après avoir semblé lui sourire, le trahit cruellement. On était en plein hiver. Les tempêtes si dangereuses du golfe de Biscaye assaillirent à plusieurs reprises le corsaire, qui parvint à se dérober à leur fureur en se réfugiant dans les ports d’Espagne. Au commencement du mois de février, Pellot gagna la grande mer pour croiser sur la route des navires anglais vers le Portugal. Il fit deux bonnes prises qu’il ramena vers les côtes d’Espagne. Après avoir reconnu le cap Finistère, il se dirigea sur Vigo. Le gros temps le fatigua toute la nuit du 11 au 12. Le vent se calma au point du jour ; une brume épaisse couvrait encore la mer; elle ne se souleva que pour montrer à Pellot deux corvettes anglaises, sur son derrière, à une petite portée de canon. Cette apparition soudaine ne l’alarmait pas outre-mesure; il était assez proche du port de Vigo pour espérer d’y entrer sans encombre. Les deux prises avaient le devant, et les hommes qui les conduisaient en hâtaient la marche de leur mieux. Pellot protégeait leur retraite. Les Anglais, de leur c ô té , faisaient force de voiles ; leurs canons de chasse tiraient sans relâche sur le corsaire; mais ils pointaient si mal, qu’à entendre l’équipage du Retour, ils tiraient le canon de réjouissance. Cette dédaigneuse hilarité ne dura pas longtemps. Un boulet vint fracasser le grand mât du Retour. La plus forte portion de ce mât était retenue par les cordages et son poids faisait pencher le navire. Pellot, sans se déconcerter, chercha à rétablir les manoeuvres. Pendant le ralentissement forcé de sa marche, les Anglais firent pleuvoir la mitraille sur son bord. Son équipage était menacé d’une entière destruction. Bientôt il ne lui resta qu’une ressource, celle de se rendre à discrétion. Ses prises se mirent en sûreté dans le port de v igo. La satisfaction — 78 — — 79 — de les avoir sauvées le consola médiocrement du chagrin de se trouver pour la troisième fois au pouvoir des ennemis acharnés de la France. Les Anglais le conduisirent à ce même port de Corck, témoin de son dernier triomphe et de sa généreuse humanité. Quand le bruit de son arrivée se fut répandu, la population se porta en foule sur son passage. —En nous rapportant cette circonstance de sa vie, il nous disait piteusement : « On venait voir le pauvre renard pris au piège. » L’accueil qu’il reçut des autorités et des notables de la ville fut pour lui aussi glorieux qu’un nouveau triomphe. Les habitants de Corck se disputèrent l’honneur de lui donner les soins qu’exigeait sa santé. Mme Killy ne fut pas la dernière à se signaler dans ces manifestations. Elle alla rendre grâce au digne vainqueur de son mari, et entre plusieurs cadeaux qu’elle lui fit, on remarqua un magnifique tapis qu’elle avait orné de figures emblématiques. Pellot ne s ’endormit pas au milieu des prévenances et des marques d’estime qu’on lui prodiguait. Suivant son incorrigible ha bitude, il prépara les voies à une prochaine évasion. Il avait été laissé , pour raison de santé, dans une maison située à l ’entrée de la ville, du côté de la campagne, et habitée par un officier de la yeomanry, sorte de gendarmerie à cheval. Non loin d e là , il y avait un abreuvoir très-fréquenté dès le matin. Une nuit, par un beau clair de lune, Pellot descendit d’une fenêtre au moyen de ses draps de lit; il se rendit à l ’abreuvoir; là, il tira ses souliers, les attacha sous les pieds en tournant le s pointes du côté des talons, de façon à faire des traces en sens inverse de la direction qu’il allait prendre. Son intention était de se rendre à Dublin. Un accès de fièvre bien intempestif l’arrêta à Waterford. Il était là depuis deux jours, quand un malheureux hasard le mit entre les mains des constables. Ceux-ci, en poursuivant quelques mauvais sujets qui avaient fait du bruit dans la rue, pénétrèrent dans la taverne où Pellot s’était réfugié et l’arrêtèrent sans le connaître. On sait combien les Anglais sont fiers de leur habeas corpus, ce qui ne les empêche pas de violer tous les jours la liberté individuelle, en liant les mains derrière le dos aux flâneurs attardés et en les engageant malgré eux dans un ré- — 80 — giment de malfaiteurs (condemned regiwent). Pellot risquait donc fort d’aller mourir au Bengale ou en Australie, s ’il ne se faisait pas connaître. Il prit ce parti, qui était de beaucoup le plus sage, et rejoignit ses compagnons d’infortune. Il resta peu de temps avec eux. Un marchand de chous consentit, pour quelques guinées, à le mettre dans un sac avec ses légumes et à le transporter a in – si jusqu’à Kilmaloe. De là, Pellot reprit le chemin de Dublin et fut complètement d évalisé par le s voleurs dans les montagnes du Leinster. Un homme sans argent ne peut aller loin. Pellot, arrêté de nouveau, fut r a – mené à Corck et placé avec quelques-uns de ses compagnons dans un îlot formé par une rivière qui a son embouchure dans le canal Saint-George. Il ne désespéra pas de luimême. Cependant, son esprit si fertile en expédients ne lui offrait, dans son état de dénuement absolu, aucun moyen praticable d’évasion. A bout de ressource, il prit un parti désespéré. Une nuit, il se jeta dans la rivière ; il portait sur son dos une outre vide et un gros pain. Arrivé à terre, il suivit le cours de la rivière jusque près de son embouchure, se saisit d’une barque de pê- — 81 — — 82 — cheur amarrée au rivage, et s ’abandonna à la mer. Il rama courageusement et longtemps, prenant peu de repos et arrosant d’eau le pain noir qui lui servait d’aliment. Cette étonnante persévérance allait ê tr e couronnée du succès qu’elle méritait, quand Pellot fut rencontré, à une lieue de Calais, par un croiseur anglais. Il y avait là plusieurs marins qui avaient été prisonniers de notre corsaire et qui le reconnurent. «Messieurs, dit Pellot aux Anglais, je ne regrette pas tant d’être repris, car j ’espère bien que vous ne parviendrez pas à me garder ; tout ce que je crains, c’est que cette barque, la seule ressource d’un père de famille, ne lui soit pas rendue.» Ses ennemis restaient en admiration devant lui : Pellot dut les rappeler à eux-mêmes pour faire donner le signal du départ. Conduit à Plymouth, on n’osa pas le plonger dans un cachot ; son nom était trop connu et trop respecté parmi la population maritime de cette côte, pour qu’on osât lui faire subir des mauvais traitements d’une manière ostensible. Quelqu’un proposa de le presser. Ceci demande une explication. La marine anglaise se recrute par la presse, en temps de guerre. Dans un port de mer, tout homme qui a la tournure d’un marin est sûr d’être enlevé de force, conduit à bord d’un bâtiment et d’y rester plusieurs années sans mettre pied à terre. C’est le cas de crier : Vive la liberté ! Nous devons à l’honneur des Anglais de dire que la proposition de presser notre brave compatriote ne trouva pas d’approbateur. Adam Simler, officier préposé à la garde des prisonniers français, se distingua même par une opposition pleine de jactance. C’était-un homme vain, qui se croyait un e sprit supérieur et qui prenait sa faconde pour du talent. Il prétendit que Pellot était un simple mortel, aussi peu sorcier que les autres hommes, capable de tromper les im – béciles, mais non les clairvoyants. Enfin, lui, Adam Simler, répondait de maintenir Pellot dans l’ordre et dans la prison. Malgré sa présomption, il crut devoir soumettre son prisonnier à une surveillance spéciale : il ne se contenta pas des précautions ordinaires, il fit garder à vue l’habile corsaire par un homme d’une fidélité éprouvée, qui ne devait le quitter pas plus que son ombre. La mesure prise pour s ’assurer de la person n e de Pellot, ne fut pour lui qu’un moyen plus facile d ’évasion. D’abord il était impossible d’être bien sévère envers un homme aussi joyeux et aussi aimable ; puis, comme il était constamment suivi de son gardien , les autres surveillants n’avaient pas tant à s ’occuper de lui, et ils le laissaient plus librement circuler que ses compagnons. Pellot ne cessait de s’informer des Wilson, ces contrebandiers à qui il était lié par des services réciproquement rendus. Il apprit enfin d’un patron de barque de Wight que les hommes qu’il cherchait se trouvaient dans cette île. Il leur écrivit surle- champ. La réponse ne se fit pas attendre. Les Wilson accoururent à Plymouth et promirent à Pellot de le transporter en France s’il parvenait à tromper la vigilance de son Argus. Ils lui donnèrent même de l ’argent et des vêtements neufs dont il avait le plus grand besoin, La fortune ennemie n’avait pu abattre notre corsaire; elle lui sourit de nouveau. Pellot réussit à faire enivrer son gardien ; il gagna le rivage de la mer et fut transporté par les contrebandiers sur les côtes de France. Déposé à l’île de Bas, il se rendit à Morlaix. Dans cette v ille, Pellot apprend par les papiers publics que les Anglais l’accusent d’avoir empoisonné son gardien et qu’ils l’ont pendu en effigie. Cet homme n’était cependant pas mort ; peut-être même se faisait-il beaucoup plus malade qu’il ne l’était réellement ; la crainte du châtiment devait être pour quelque chose dans son état. Pellot avait u sé d’opium pour l ’endormir : certain de n ’avoir pas administré une trop forte dose de ce narcotique, il ne p ou – vait souffrir l’idée d ’une flétrissure. Il était loin, d’ailleurs, de vouloir renoncer à la course ; et s ’il venait à être repris par les Anglais, il devait craindre de voir autour de son cou la corde qui n’avait encore tenu que son effigie. Cette condamnation pesait sur lui d’une manière in tolé rab le , le chagrin le vainquit pour la première fois ; plus de sommeil, plus d’appétit ; Pellot était menacé d’une maladie sérieuse, s ’il ne se lavait de la tache imprimée à son caractère et s ’il ne brisait l ’épée suspendue sur sa tête. Il prit donc sa résolution à deux mains, repassa en Angleterre et s e présenta devant le sheriff de Plymouth. Les Anglais restèrent stupéfaits quand ils virent le corsaire Pellot — 85 — – 86 – demandant des fers et un jugement. L’affaire devenait fort ennuyeuse aux gens de la Couronne. Les rieurs n’étaient pas de leur côté. Pellot avait assuré une pension viagère à son ancien gardien, et cela ne contribua pas peu à amener sa guérison qui arriva fort à propos. On connaît l’infernal pandémonium de la justice anglaise : c ’est un dédale inextricable dans lequel les puissants du jour enterrent ceux qui n’ont pas les moyens de les poursuivre jusque dans l’Erèbe. Les coroners, au lieu donc de poursuivre Pellot, étaient poursuivis par lui. ils auraient voulu le renvoyer sans bruit et sans forme de procès. Mais, plus soucieux de son honneur qu’on n’était scrupuleux à lui rendre ju stic e , Pellot fit les démarches les plus actives pour amener la révision du ju g e – ment qui le condamnait. Cette cause originale intéressa le public ; des gens considérâbles de l’endroit prirent parti en faveur de Pellot, et forcèrent Protée à rendre ses oracles. Le King’s bench, ou Cour du banc du roi, cassa le jugement rendu par contumace et exécuté en effigie. En Angleterre, il faut souvent se contenter d’avoir gagné son procès devant le public : quelque fiction légale mensonge grossier dont personne n ’est dupe, suffit à éluder, à remettre, à brouiller les questions de ressort, de compétence, e tc ., de façon à lasser les plus obstinés plaideurs. Il n’est donc pas étonnant que Pellot ne pût pas obtenir d’être déclaré innocent; il dut se contenter de voir réformer le jug ement qui prononçait sa condamnation. Ces choses-là sont si communes sur cette terre de liberté et de légalité (comme on l’appelle partout sur la foi de ses habitants), qu’on n ’y prête aucune espèce d’attention. Ce n’est donc pas là ce qui nous surprend, mais on s ’étonne à bon droit de ce que les Anglais ne voulussent rendre leur généreux ennemi à la liberté qu’en échange de quelque autre capitaine prisonnier. Il est vrai qu’ils offraient de l e laisser partir sur parole, le chargeant lui-même d’exécuter la condition de sa délivrance. « — Je ne puis engager ainsi ma parole, répondit Pellot; je serais disposé à la tenir, que peut-être je n ’en serais pas le maître. » Néanmoins les Anglais le relaxèrent. Pellot ne leur devait rien; m a is, en fait de sentiments g én é r eu x , il n ’aimait pas à demeurer en reste avec qui que ce soit. Il le prouva aux Anglais, comme nous verrons plus loin. Il ne se vengea d’eux, à l’occasion de sa mésaventure, qu’en répétant ju squ’à la fin de ses jours ; « La justice et Pellot furent pendus en Angleterre. Vive Pellot et la justice! VIII. L’amiral Villeneuve.—Course sur l’ÈVE.—Mirage. — P ris e s .— N apoléon et Pellot. —Pellot et son ambition. Quand Pellot revint à Morlaix (c’était au mois d’avril 1806), on ne parlait dans toute la ville que de l’amiral Villeneuve, le vaincu de Trafalgar. Villeneuve, à son retour d’Angleterre, avait pris terre à Morlaix et était immédiatement parti pour Paris. Mais on savait qu’il s’était arrêté à Rennes, et on présumait qu’il attendrait là l ’ordre de passer devant un conseil de gnerre. Quelle que soit l’opinion que l’on se forme aujourd’hui sur cet amiral, il est certain qu’alors sa bravoure et ses talents étaient appréciés par tout le corps de la marine : sa défense était chaudement prise par la plupart des survivants du désastre de Trafalgar. Néanmoins, dans la pensée que l ’Empereur demandait une satisfaction à sa colère, chacun s ’accordait à considérer la condamnation de Villeneuve comme inévitable. Pellot, exalté par 7 les paroles qui retentissent à ses oreilles, conçoit le projet de le sauver. Mais que peut pour cette cause désespérée un fugitif dénué de toute ressource? Tout autre à sa place se croirait incapable de rien faire. Cependant s ’il ne s ’agit que de gagner du temps pour donner à la vérité le moyen d’éclairer une froide justice, le génie d’invention et de ressource fera-t-il défaut pour si peu au célèbre corsaire?—Non, à coup sûr, Pellot fera honneur à la parole qu’il engagera. Dans ce dessein, il s ’associe deux ou trois marins qui ont servi sous Villeneuve, et le 21 avril, il arrive à Rennes. Il se fait introduire auprès de l’amiral qu’il trouve dans une agitation extrême. « — Qui êtes-vous ? lui dit Villeneuve. — Je suis Pellot le capitaine de corsaire , qui viens vous dissuader d’aller à Paris. Restez libre et vous pourrez vous défendre. Désignez tel pays que vous voudrez et je réponds de vous y conduire. « — Je vous répondrai demain. » Le lendemain on trouva Villeneuve étendu dans sa chambre et frappé de six coups de couteau. Les contes les plus absurdes ont circulé — 90 — — 91 — sur sa fin tragique. La démarche de Pellot, travestie dans les Mémoires de Robert Guillemard, a servi elle-même de texte à l’histoire de quatre militaires, vêtus en bourgeois, qui seraient venus assassiner le malheureux amiral. Cette assertion ne souffre pas l’examen. Ce qui paraît certain, au dire de Pellot, c’est que Villeneuve, tout en s ’attendant à passer devant un conseil de guerre, ne redoutait nullement le résultat du ju g e – ment. Mais les grandes espérances de l ’Empereur s ’étaient brisées entre ses mains ; la puissance navale de la France et de l’Espagne avait péri sous son commandement; il allait avoir à supporter les regards irrités de l’Empereur, l’hostilité de quelques grands dignitaires et la compassion des autres; voilà la perspective à laquelle son âme ulcérée voulut se dérober par la mort. Quoi qu’il en soit, Pellot se hâta de quitter le théâtre de ce sanglant dénouement ; le coeur navré, il reprit le chemin des Pyrénées et se retira dans sa famille pour se refaire de ses blessures et des peines qu’il avait endurées. Après un repos de neuf mois, Etienne Pellot monta le corsaire l’ Eve, le 16 février \ — 92 — 1807. Traqué par les croiseurs anglais et contrarié par les gros temps, il fit une course d’abord peu agréable. Ses armateurs lui avaient recommandé de ne pas se hasarder trop loin des ports de refuge. Cette timide circonspection n’était pas de son goût et multipliait les dangers autour de lui ; car les Anglais payaient notre blocus continental par un blocus maritime. Les beaux temps revenus, Pellot s’affranchit de la contrainte qu’on prétendait lui imposer et gagna la haute mer, où il eut presque toujours calme plat. On eût dit que la tempête avait usé tous les vents. Un jour, c ’était le 1er ju in , par une chaleur accablante, Pellot avait été prendre quelque repos; les cris de l’équipage le rappelèrent sur le pont. Tous les regards se portaient vers le nord. Pellot se prit du plus grand étonnement en se trouvant tout à coup transporté sur la côte d’Angleterre, à cent lieues de sa croisière. Il avait devant lui le canal de Bristol ; au fond, il apercevait l’embouchure d e la Savern, et sur la côte méridionale, celle de l’Avon que dominait la ville de Bristol elle-même. Trois frégates et deux vaisseaux, venant du côté de la baie de Cardigan, défilaient tranquillement devant le corsaire, sans porter sur lui la moindre attention. Le dédaignaientils, ou ne le reconnaissaient-ils pas? — La chose n’était pas facile à expliquer, mais il n’était pas sûr de se livrer à la tranquillité. L’équipage effrayé demandait à virer de bord et à profiter d’une légère brise qui venait de poindre à l’est. Pellot n ’écoutait pas ; il se frottait les yeux comme pour chasser une vision importune. Il va visiter sa carte et ses instruments, et s ’éc r ie : «Virez de bord, allez là où vous v o u d r e z , pourvu que vous ne vous écartiez pas de dix lieues. » Et là-dessus, il se recouche aussi tranquillement que s’il ne se trouvait pas en présence du plus grave danger. L’équipage ne comprenait rien à la conduite de son capitaine dans cette périlleuse conjoncture. Les marins, abandonnés à eux mêmes, se r éu – nissent en conseil et décident qu’on se passera du concours du chef qui n’a cure du salut commun. Le malicieux capitaine riait sous cape : il avait reconnu que cette terrible apparition était l’effet d’un mirage et que ses hommes étaient les jouets du singulier phénomène. Cependant il ne se passa pas longtemps qu’un nouveau cri — 93 — ne vint troubler sa quiétude : « Navire sous le vent ! » Cette fois ce n ’était plus une illusion d’optique. On força de voiles vers le nouvel arrivant. On l’eut bientôt atteint, car il n’essaya même pas de fuir. Il était chargé de denrées coloniales et de tafia, et les Anglais de l’équipage étaient parfaitement ivres. Le corsaire avait, pendant sa longue croisière, consommé la meilleure partie de ses vivres. Il fit voile vers la France. Chemin faisant, il donna la chasse à un petit brick anglais, chargé de vins, et parvint à l’amariner. Pellot avait à coeur de ne pas laisser la moindre rancune à ses adversaires : il se détourna de sa route pour aller déposer à l ’embouchure du Minho, en Portugal, les deux capitaines devenus ses prisonniers, et remplit ainsi l’espèce de condition mise à son propre élargissement. L’année suivante, il fit une course sur le corsaire le Prince de-Neuchâtel. Nous ne possédons aucun renseignement sur cette campagne qui dura trois mois. Dans les premiers jours de l’année 1809, l’Empereur passa à Irun. Pellot lui fut présenté. Suivant l’expression du maréchal Au- — 94 — gereau, Napoléon aimait les braves, ce qui ne l ’empêchait pas d’apprécier médiocrement les corsaires dont les services semblaient avoir un but plus égoïste qu’il n’aurait voulu. Il eût volontiers accordé un emploi à Pellot soit dans la marine de l’Etat, soit dans les marins de sa garde. A l’offre de l’Empereur, Pellot répondit qu’il servirait plus efficacement le pays sur un corsaire que partout ailleurs. Cette réponse ne fut pas goûtée. Pellot ne voulait pas de place du gouvernement, et le gouvernement le vit sans bienveillance. Ce n ’est pas que plusieurs personnages de marque laissassent de s ’in – téresser en sa faveur; mais toutes leurs démarches n ’eurent aucun succès et restèrent plus d’une fois sans réponse. En toute occasion, et jusques devant l ’Empereur, Pellot afficha une indépendance qui sentait assez son parfum de républicanisme. Et cependant nul ne se mêla moins de système politique. Pellot n’avait aucune prétention à réformer l’Etat ; il ne songea même jamais à gouverner sa commune. Il se trouvait toujours assez libre, lui qui ne dépendait de personne. Il n’était pas utopiste, il était cor— 96 — saire, ami de son pays. Le faible de tous les gouvernants est de ne dispenser la faveur qu’à ceux qui semblent leur être dévoués : ils croient récompenser le zèle, et trop souvent ils ne font que donner une prime à l’in – trigue. L’intrigue ! c’était bien là la seule ruse dont Pellot n ’essaya jamais. Aussi ne d o it – on pas s’étonner que les divers régimes qui sont passés sur la France n ’aient rien fait pour lui. Et cependant, par un trait de ressemblance avec le commun des mortels, lui aussi il avait son ambition; il est vrai qu’elle lui avait été suggérée. Le maréchal Augereau lui avait présenté la perspective assurée d e la croix d’honneur, décevant espoir qui le poursuivit dans ses vieux jours avec plus d’obsession que dans son âge mûr. Le vieillard voulait être décoré. Nous dirons plus loin comment il obtint cette satisfaction dernière. IX. Courses sur le GÉNÉRAL-DARMAGNAC e t sur le CUPIDON. — Nouvelle course sur le GÉNÉ- RAL DARMAGNAC. — Toile d’araignée. — Wellington. — Cheval de bataille. Les années 1810 et 1811, Etienne Pellot courut la mer sur le Général-Darmagnac et sur le Cupidon. Nous ignorons quels furent ses succès. Le 12 février 1812, il reprit le commandement du Général-Darmagnac. Ce bâtiment portait 8 caronades et 45 hommes d’équipage. Pellot alla se placer en observation sous le cap Penas, p rèsdc (Gijon. Il resta longtemps blotti à l ’ombre des rochers élevés qui dominent le rivage ; et de là, il flairait l’arrivée d e la Nueslra-Senora-de-Begona,brickgoélette que la junte rebelle de Cadix envoyait aux in su rgé s,d u nord de l’Espagne avec un chargement de vin, de denrées coloniales et de médicaments, e t avec de fortes sommes d’argent destinées à attiser le feu de la rébellion contre l ’autorité de Joseph — 98 — Bonaparte. Pellot avait en vent de cette expédition par des lettres qu ’il avait interceptées. Enfin ce navire parut en vue : il était faiblement armé, mais il marchait sous l’escorte d’une frégate anglaise. C’était l’entrée de la nuit. Pellot s’annonce comme pilote et amariné la Degona. Il se dirige lentement vers Gijon, et quand les ténèbres lui semblent assez épaisses, il passe devant ce port avec son cap dirigé sur Bayonne. Les Anglais ne se doutent pas du stratagème. Comme ils ne sauraient entrer dans le port de Gijon, ils restent tranquillement au large, en vue des côtes. Cependant le vent est contraire, et Pellot, malgré tous ses efforts, ne peut mettre une distance suffisante entre lui et l’ennemi. Dès qu’il fait jour, les Anglais reconnaissent leur erreur; ils se mettent à la poursuite de Pellot qui, pour leur échapper, est forcé de relâcher à Berméo. Il ignore que cette place est tombée au pouvoir des insurgés. Le gouverneur Salcedo se charge de l e lu i apprendre en s ’emparant du corsaire et de sa prise. M. Magne, de Saint- Jean-de-Luz, commandant le corsaire le Maréchal- Moncey, se trouvait également à Berméo, arrêté comme Pellot avec une prise qu’il avait faite. De leur côté, les Anglais descendent à terre pour avoir leur part au gâteau. Pellot était connu de toute la ville; on vint le complimenter avec force éclats de rire ; et lui de répondre : « Le renard s ’est pris à une toile d’araignée. » On ne fit aucune attention à ces paroles ; mais Pellot ne cessa d’y penser. La reprise de la Dey ona était un événement majeur, car les fonds qu’elle portait devaient sérieusement influer sur le succès de l’insurrection des provinces du nord. A cette occasion, le gouverneur espagnol donna un splendide festin auquel il convia les officiers anglais. Il fit au capitaine Pellot la politesse de l’y inviter pareillement. Le panure renard fut obligé de prendre part aux réjouissances que causait sa mésaventure. Mais lui, qui possédait le secret de découvrir une bonne fortune dans les plis mêmes du malheur, sut tirer de la circonstance actuelle un parti dont aucun ne se serait douté. Au milieu du festin, lorsque le vin fermente dans toutes les tètes, il s ’élève des prétentions diverses sur la propriété de la capture qui vient d’être fa ite : les Espagnols — 99 — — 100 — se l’attribuent exclusivement; les Anglais prétendent que ce sont aux qui ont obligé les Français à se jeter dans Berméo, et ils ne veulent pas se contenter de l ’honneur de l’affaire ; ils réclament la plus grosse part dans les bénéfices. Au milieu du désordre soulevé par ce débat, Pellot simule une indisposition et demande à se retirer de la salle du festin. Il ne désire pour chambre qu’un galetas et qu’un peu de paille pour lit. Les Anglais et les Espagnols, échauffés par la contestation, ne prennent pas garde à Pellot. Le corsaire avait le corps ceint d’une corde qu’il cachait sous ses vêtements : c’était un moyen mis en réserve pour nécessités urgentes. Déjà la nuit tombe : Pellot attache sa corde à un chevron, sort par une lucarne, se glisse le long du mur et se rend au port. Par une singulière imprudence, les Espagnols n’avaient pas encore fait débarquer l’équipage français réparti entre le corsaire et sa prise. Cependant la marée baissait et ces deux navires allaient rester à sec. Pellot fait comprendre à l’officier du port qu’il leur faut un mouillage plus profond. Pendant que l ’officier fait filer les amarres, Pellot, monté à bord, — 101 — pousse ses bâtiments plus au large, s ’é loigne peu à peu, coupe ensuite ses amarres et sort tout à coup du port. Il s’écoule du temps avant que les Anglais et les Espagnols puissent se mettre à sa poursuite. Les corsaires forcent de voiles ; et, poussés par un vent favorable, le Darmagnac et la Begona arrivent de conserve à Bayonne. La toile d’araignée avait été rompue. Cette affaire eut un grand retentissement; les gouvernements d’Espagne e t d’Angleterre s ’en émurent. Le commodore anglais, sir Daniel Jonas, fut destitué de son commandement; et le gouverneur espagnol, dégradé de noblesse comme traître à la patrie, fut condamné aux présides. Il fut transporté en Afrique, et il est mort aux galères sans avoir été gracié. Cependant, sa famille tient un rang distingué en Espagne ; elle a poursuivi la réhabilitation de l’ancien gouverneur de Berméo. Pour l ’obtenir, la déposition du chef des corsaires a été requise, et le capitaine Pellot a attesté sous serment qu’il n’y avait eu aucune collusion de la part des autorités de Berméo pour préparer ou favoriser sa fuite. Le 28 juillet 1812, Pellot quitta le com- 102 — mandement de son navire : sa carrière de corsaire fut fermée ce jour-là. Toutes les puissances de l’Europe s ’étaient armées contre la France; leurs escadres balayaient sans cesse nos rivages; la course n ’offrait plus que des périls ; le capitaine Pellot renonça au métier pour lequel il avait vécu jusque-là. Il se retira dans ses foyers. Sa vie avait été assez agitée pour qu’il pût aspirer à quelque repos. Ce repos ne fut pourtant pas de longue durée ; il fut troublé par l’invasion des armées alliées. Le 7 octobre 1813, l’ennemi força le passage de la Bidassoa devant la maison de Pellot et rejeta nos postes avancés au delà de la Croix-des-Bouquets. Toute la population prit la fuite : Pellot resta. Pour détourner de lui l’attention, Pellot avait échangé ses habits avec son domestique, qui eut le malheur d’être tué. Wellington arrive à la maison de Pellot: « Où sont, dit-il, l’armée , la douane, la population ? « — L’armée s ’est portée sur la ligne de Saint-Jean-de-Luz ; la douane a suivi son mouvement, et la population a fui à votre approche. — 103 — « — Où est le capitaine Pellot? « — Il est devant vous. « — Ce n ’est pas possible. « — L’habit ne fait pas le moine. « — Capitaine, je vous connais par votre réputation. Je vous offre, au nom de l’Angleterre, une place honorable et lucrative dans sa marine. « — Je n’ai qu’un Dieu, qu’une patrie et mon honneur que je transmettrai intact à ma descendance. Je puis, sans blesser mon honneur, vous offrir cette maison que votre nation a payée : établissez-y un hôpital ; je me charge de le défrayer en bois, luminaire et charpie. » A ces mots, l’enthousiasme éclata dans le cortège du général anglais. Wellington passa outre, et une foule de mains vinrent presser celle du corsaire. L’armée ennemie ne poussa pas plus loin son mouvement offensif; elle se retrancha sur les hauteurs dont elle s ’était emparée ; des pluies continuelles et la nécessité de concentrer ses forces, la tinrent là un mois tout entier. Pellot eut occasion de revoir Wellington plus d’une fois. Un jour, le g é – néral anglais lui dit : — 104 — «Capitaine, que pensez-vous de cette campagne ? « — Les forces de la France refluent vers son coeur. Ayez de l’humanité envers le peuple et faites observer une discipline sévère, si vous ne voulez voir votre armée dévorée par la terre qu’elle foule. « — Capitaine, la Grande-Bretagne ne fait pas la guerre aux peuples de la France. Je vous autorise à dire aux habitants que leurs vies et leurs propriétés seront respectées, et que, s ’ils veulent rentrer dans leurs foyers, ils y trouveront protection et sécurité. » Une heure après, Pellot galopait sur la route de Saint-Jean-de-Luz. Sur les a ssurances qu’il leur donna, les paysans de la frontière rentrèrent un à un dans leurs maisons. Ici, il y aura peut-être des personnes d isposées à blâmer la conduite de Pellot. Cependant, à moins que de vouloir une guerre à la russe, on admettra que les populations des pays envahis ont le droit de n’être pas internées en masse, en abandonnant à l’ennemi leurs habitations et tout ce qui con stitue leurs ressources. Ce n’est guère que — 107 — chez les peuples barbares qu’on a jamais vu chercher à entourer l’ennemi p a r le vide et le désert; dans les pays civ ilisé s, ces extrémités dernières ne sont pas possibles ; les exemples de tous les temps sont là pour le prouver. La maison de Pellot ne devint pas un hôpital; le général Hope s ’y établit. Soit que cet officier fût d’un naturel arrogant, soit qu’il en voulût à Pellot pour le mal que sa nation en avait r e ç u , ou pour tout autre motif, toujours est-il qu’il se montra plein de hauteur et de dédain envers l’homme dont en quelque sorte il envahissait l ’hospitalité. Les dispositions du maître ne tardent pas à influer sur le domestique. Les valets et les gens de la maison du général se comportèrent avec une grande insolence. Pendant qu’au dehors la gendarmerie anglaise exerçait la police la plus rigoureuse, afin de prévenir le soulèvement de la population; lorsque, pour la moindre pillerie , elle pendait sur-le-champ et sans forme de procès le s vagabonds espagnols venus sur la trace de l’invasion, les gens de Hope vivaient à discrétion dans la maison de Pellot, n ’épargnant ni vexation, ni avanie, et 8 « s ’emparant jusque sous les yeux de leur maître, de tout ce qui paraissait à leur convenance. Devait-on s ’en plaindre? La prudence commandait de dissimuler. Pellot savait attendre; il dévora ses injures. Il en faisait remonter la responsabilité à qui de droit, et il se promettait bien d’en tirer quelque jour sa vengeance. Mais que pouvait-il contre un général placé à la tête d’une armée? Ce que jusqu’à présent nous avons vu de notre corsaire peut faire présumer qu’il ne s ’arrêta devant cette mince difficulté que tout juste le temps nécessaire pour arriver à l’exécution de quelque tour de sa façon. Le 10 novembre, l’armée anglaise fit un mouvement en avant. A l’heure du départ, le cheval de bataille du général Hope se trouva absent de l’écurie. Qu’était-il devenu? comment avait-il pu disparaître d’une maison parfaitement gardée ? Nul ne savait répondre. On in te r r o g e a it, on s ’interrog eait; peine inutile. Il fallait partir: Hope monta un autre cheval, et s ’en fut en ju – rant, en maudissant et en menaçant tous ses gens de la corde. La nuit suivante, le capitaine Pellot courait vers les montagnes de Biriatou sur le cheval du général. Il s ’é – — 108 — tait fait justice de ses propres mains. Pour parvenir à ce résultat, il avait pratiqué un vide suffisant dans le foin engrangé sur la tête des chevaux de Hope ; il souleva quelques planches, passa des sangles sous le ventre de l’animal choisi, le souleva ensuite au moyen de poulies, et, sous ses pieds, referma le plancher. On prétend que lord Wellington eut connaissance de ce coup de main et qu’il applaudit à la punition infligée par le corsaire à un général infidèle à son devoir. Ce jourlà, la vengeance de Pellot dut être entière. A ce sujet, il disait agréablement : « S i j ’ai pris à un Hope sa maîtresse et à l’autre son cheval, c ’est Dieu qui l’a voulu. Qu’il nous ait tous en sa grâce et merci. » — 109 — X. Caractère de Pellot. – -S a tactique.—Qui le p ren – dra? — Dieu e t P ellot. — P hilosophie d’un co rsaire. — Croix d’honneur. Depuis ce temps, plus de course, plus de prison, plus de danger, plus de bruit! A une agitation extrême, succède un calme profond. Dès lors, la vie de Pellot coule heureuse et tranquille comme le ruisseau de sa prairie. Tout entier aux plaisirs des champs e t aux joie s de la famille, levé avec le jour, rentrant quand l’ombre de la nuit s ’allonge dans la vallée, l’ardent corsaire, qui n ’a nulle part sur son corps un endroit où l ’on puisse poser la main sans couvrir une cicatrice, change complètement de physionomie, est l’homme le plus accort, le plus inoffensif du monde. Sa main, si longtemps armée du poignard, ne sait plus que caresser les enfants. Son coeur, plein de feu, qui a tant soupiré après les combats et le carnage, ne sent plus que les douces émotions du — 1 12 — père et de l’ami. Il ne garde du corsaire que la gaîté, la singularité de tour et de manière. Tout étonne en lui. Quand on repasse dans la mémoire les diverses phases de la carrière de ce dernier représentant de nos fameux flibustiers, on se demande s ’i l y eut jamais danger si grand qui paralysât son courage, qui lui enlevât sa présence d’esprit, qui ne le laissât en tiè – rement maître de lu i-m êm e ? et l’on est forcé de convenir du contraire. Car, plus le danger était te r r ib le , imminent, plus ses moyens, son courage acquéraient de puissance: jamais ses ressources ne furent audessous des situations critiques au milieu desquelles il se trouva. Pellot, sûr de luimême, sûr de dominer le péril, combinait de sang-froid ses dispositions. Mais quel coup d’oeil ! Calculant les chances d ’une manière presque mathématique, son ardeur ne l’emportait pas au delà de la mesure, l ’imminence du danger ne lui enlevait pas une seule ressou rc e : aussi triompha-t-il là où un autre aurait marqué un insuccès et trouva- t-il une porte de salut là où le vulgaire aurait succombé. Pour cela il ne lui suffisait pas d’être sûr de lui-même; il lui fallait — 113 — le concours d ’hommes façonnés à son imag e ; qu’eût-il pu faire avec des équipages qui n ’eussent pas partagé la confiance dont il se sentait fort ? Par son génie, son heureuse audace, il parvint à s ’assimiler pour ainsi dire les compagnons de ses aventures. Possédant au suprême degré l’art de conduire les hommes, il excitait ou ralentissait leur ardeur à son gré; mais quand il devait leur faire exécuter des choses presque surhumaines, alors il ouvrait sur eux le foyer brûlant de son âme, et ces hommes électrisés obtenaient des succès qui tenaient du prodige. La confiance illimitée du marin, son dévouement sans bornes n ’étaient pas acquis à Pellot sans qu’il sût se faire aimer de lui. Il était non-seulement chéri de ses subordonnés, mais il en était l’idole. Dans l’affaire du 4 août 1804, lorsqu’il tomba dans son sang, au milieu d’un groupe d’ennemis, les quatre Basques retirés par lui des prisons d e Bayonne n’eurent qu’un cri : «Notre père est mort ! » Et leurs corps lui servirent de rempart, et ils reçurent tous les coups qui lui étaient destinés. P e llo t, en rappelant ce trait de dévouement, ne manquait jamais d’ajouter : « Je dus la vie à leur reconnaissance, La reconnaissance ! loi sainte de la nature, qui est malheureusement d’autant plus rare qu’elle est plus belle ! » Pellot souffrait beaucoup d’être obligé d’abandonner scs compagnons d’infortune, lorsqu’il fuyait des prisons d’Angleterre. Mais une fois en liberté, il cherchait à adoucir leur sort par les secours qu’il leur faisait passer et il en rachetait par échange autant qu’il le pouvait. Sa lactique de guerre n’était pas celle de la plupart des marins de son temps. Alors que dans nos ports on s’épuisait à construire des corvettes et des frégates de course, lui, il dédaignait ces gros navires chargés de canons. Quoique très-bon artilleur lui-même, il ne comptait pas tant sur un feu, plus ou moins habilement dirigé, que sur les ruses d’un esprit dont les ressources ne tarissaient pas. « C’est en vain, disait-il, qu’on cherche à égaler la force de la marine anglaise. Lancez de nombreux bâtiments de faible capacité , taillés pour la course, montés par de forts équipages; jetez-y quelques gros canons et beaucoup de poignards. Vous ferez ainsi bien plus de mal aux Anglais qu’avec vos quelques grandes carcasses de navires. — 114 — — 41 5 — Et vive la jo i e ! vive Pellot! » Pellot saluait lui – même son génie. Il avait deux fois raison. Il ne redoutait pas d’aborder avec un petit bâtiment un ennemi deux ou trois fois plus fort que lui ; c’était au contraire sa méthode principale, et pour la mettre en pratique, il usait presque toujours de ruse. Ses coups les plus audacieux, il le s appelait sans prétention des tours de renard. Il aimait à les conter, et on ne se lassait pas de l’entendre. Dans s e s courses, souventil s ’annonçait commepilote à l’ennemi : pour cela ils ’é tablissait indifféremment p r è s d’un port anglais ou espagnol, et à la faveur de son stratagème, il surprenait son adversaire ; afin de mieux le troubler, un matelot mettait le feu à des parties de poudre placées à dessein sur le pont du navire, le calier ouvrait le robinet d’incendie dont le bruit se mêlait à ses hurlements; on vociférait, on criait de toutes parts que le corsaire allait sauter, e t en attendant, l’ennemi étourdi tombait sous le poignard des flibustiers. Pellot avait emprunté cette méthode aux Levantins : à la manière de ces forbans consommés et con – tre l’usage des Européens, il abandonnait le premier son bord pour passer à celui de l’ennemi ; son exemple, ses cris, ses coups rendaient l’attaque impétueuse, irrésistible. Lorsque, dans ses campagnes, il manoeuvrait par suite de quelque indice sur la marche de l’ennemi, il ne confiait son secret ni à son équipage, ni même à ses officiers. « Le secret, disait-il, est l’âme du succès, l’homme meurt dès que son âme le quitte, et le succès expire dès que le secret s ’envole. » Il croyait d’ailleurs devoir entourer ses entreprises d’un certain mystère, qu’il considérait, non sans ra ison , comme un puissant moyen de succès. Et il ajoutait : « Quand le marin a une foi en tiè r e , frappez son imagination : vous en tirerez des miracles. » L’axiome est vrai pour tout le monde. Nous avons vu que cet homme, qui se portait avec tant de fureur à l’abordage, était cependant plein d’une généreuse humanité. Combien de fois ne s ’exposa-t-il pas lui-même pour sauver la vie des Anglais, à qui les corsaires exaspérés refusaient de faire quar- — 116 — tier? Il avait habitude de dire que, si le marin veut être terrible dans l’action, il doit être humain dans la victoire. Nous lui avons entendu répéter plus d’une fois : «Ceux à qui je livrais un combat à outrance devenaient mes frères en même temps qu’ils devenaient mes prisonniers : et si on s ’imagine que j ’ai été l’ennemi acharné des Anglais, on se trompe grandement ; je n ’ai été que leur rival. » Puis il ajoutait facétieusement : «Comment voulez-vous que je haïsse les Anglais? n ’ont-ils pas eu la bonté de se faire les officiers payeurs de ma maison et de mes biens ! » Gependantles Anglais ne s’accommodaient guère de cette rivalité du capitaine Pellot ; ils auraient beaucoup mieux aimé le savoir prisonnier dans leur île que libre partout ailleurs. Aussi promirent-ils une somme de 500 guinées à quiconque parviendrait à se sa isir de lui, lorsqu’ils n’accordaient qu’une prime de 5 guinées à celui qui amenait un capitaine de corsaire. A ce sujet, le modeste Pellot, qui trouvait ses actions toutes simples, disait assez plaisamment: — 118 — « Cette nouvelle me surprit. Je pensai que des tailleurs comme les Anglais étaient connaisseurs en beau drap, et je commençai alors à croire que j ’avais quelque valeur personnelle. » Le capitaine Pellot était doué d’un caractère vif et enjoué. Vive la jo ie et la gaîté ! c ’était son refrain favori. Le corsaire n’avait, comme on voit, rien de farouche dans le fond de l’âme. Sa conversation, toute semée de joyeusetés et d’expressions pittoresques, faisait aimer sa société, et son commerce était recherché à cause de cette humeur jo – viale et de l’obligeante simplicité de formes qui accompagnait les services qu’il aimait à rendre. Il ne se possédait pas tant lui-même, que son caractère ne le possédât encore davantage. Ainsi, aux approches d’un combat à mort, la joie brillait dans ses yeux, ses saillies étaient plus nombreuses, et il s ’amusait beaucoup de voir les Anglais venir tranquillement à lui, quand il leur criait: «Je suis Pellot, the Pellot!» ce qui voulait aussi dire : « Je suis pilote. » Il avait beaucoup d’imagination, de la présence d’esprit, et de l’esprit dans la bon— 119 — ne acception du mot. Un de ses armateurs, pour qui il avait fait d ’excellentes prises (nous ne le nommons pas à cause de sa famille), lui dit un jour : « J’ai été si malheureux ! « — Pas autant que vos créanciers », repartit Pellot. Le mot courut, Pellot n ’en retira pas d’au – tre avantage. Le soin de sa fortune particulière ne l’obsédait pas au point qu’il voulût troubler sa tranquillité par les soucis d’un procès. C’est avec un soin particulier qu’il évitait tout ce qui aurait pu troubler la quiétude de son âme. Un jour, interrogé sur ce qu’il avait le plus redouté dans sa vie aventureuse, il répondit : « J’ai appréhendé la peur chez mes amis et mes ennemis, la tristesse chez moi. » Cette pensée ne manquait pas de profondeur. En effet, si la peur emportait ses amis ou ses ennemis, ses entreprises pouvaient avoir une issue funeste; et si la tristesse parvenait à le dominer lui-même, que lui importaient ses plus brillants succès ? Au reste, les pensées de ce genre n ’étaient pas rares dans sa conversation. Nous lui avons souvent entendu répéter les paroles suivantes : — 120 — « Il n ’est vérité si cachée qui ne se manifeste : celui qui fait le bien porte réputation d’honnête homme ; le méchant, de quelque mystère qu’il s ’entoure, passe toujours pour un coquin. « Pour être heureux, qu’avons-nous de mieux à faire que de ne pas satisfaire nos passions ? La mort n’est pas aussi à redouter que le remords. » Ce sont là, si l ’on veut, des vérités devenues banales à force de redites ; mais elles acquièrent de l’originalité et un prix nouveau dans la bouche d’un vieux corsaire. Pellot, gardant une position relativement obscure (car ses actions n’avaient qu ’un éclat ép h ém èr e), était cependant fort en état de viser plus haut. Ses idées ne traînaient pas dans l ’ornière commune, et il avait des paroles magnifiques pour les exprimer. Aussi, l ’idée qu’il se faisait de la divinité ne lui permettait pas d’appeler l’Être suprême Dieu tout simplement; pour lui c ’était le Dieu des armées ! et il ne savait pas lui donner un autre nom. — Il n ’aspirait pas tout uniment au ciel, mais bien au ciel et à — 12 1 — ses splendeurs, à la gloire de Jehovah, e tc ., etc. Des tournures, qui seraient de vraies redondances de style chez un autre, perdaient leur enflure dans la bouche d ’un homme si simple et si extraordinaire en même temps. Sa conversation devenait extrêmement agréable quand elle tombait sur le chapitre des animaux domestiques. Sa parole, s em – blable à un pinceau, décorait des plus fraîches couleurs une suite de tableaux charmants. — Pellot révérait le boe u f dont le labeur patient nous rend des services tels que rien au monde ne saurait en approcher. Il aimait le cheval comme un compagnon sûr et dévoué, avec lequel il passait plusieurs heures chaque jour. Mais c ’est du chien, de l’âne, du cochon qu’il fallait l’entendre parle r Alors il étincelait de verve et de mouvement. Quels flots d’indignation contre ceux qui traitent de chien un ingrat, d’âne un homme b o rn é !—« Les malheureux! s ’exclamait-il avec transport (cette exclamation s ’adressait, non au chien ou à l ’âne, mais à leurs détracteurs) ; les malheureux ! ils transforment l’emblème de la fidélité en une bête sans coeur, l ’animal le plus sage et le plus spirituel (sic) qui existe, en une brute idiote et sans intelligence !» — Oh ! ja – mais Sterne, le panégyriste de l ’âne, n’a su trouver de pareils traits pour faire l’éloge de l’objet de ses affections……. Et le c o ch o n ? …. Ici Pellot, glissant lég èrement sur l’utilité de l ’animal, profitait de l’occasion pour tirer des bordées; il donnait un libre cours à l’ironie. « J ’ai lu, disait-il, de fort belles choses dans les livres des philosophes : mais les théories de ces docteurs sont les fausses lueurs d e la raison; combien d’hommes ont-elles conduits au bonheur ? Par contre, j ’ai découvert un en se ignement plus pratique dans la vie du cochon, que tout payen doit envier. » Voilà l’étrange thèse de laquelle Pellot a déduit devant nous, avec une logique saisissante et un incomparable bonheur d’expressions, la vérité du dogme chrétien, la chute de l’homme et la nécessité de sa réhabilitation. L’imprévu sortait de ses paroles aussi bien que de ses actions ; c ’est, par la puissance magique de son esprit qu’il a dominé les hommes qui se sont trouvés sur son chemin et les événements auxquels il a voulu se mêler; c’est par elle que l’on comprend ce génie resté inexplicable pour la plupart de ceux qui ont pu l’étudier. Pellot relevait dans les choses leur côté élevé, avec cela qu’il ne voulut pas sortir du cercle dans lequel il avait circonscrit sa carrière. Cette sorte d’anomalie sert à prouver pour la millième fois que l’éducation prise au foyer paternel exerce son influence sur toute la vie de l’homme. Dès son bas âge, Pellot apprit à ne respirer que pour les combats sin gu – liers contre les ennemis de la patrie ; le but qu’on lui montrait, c’était l’aisance du particulier; et, pour dernière perspective, on lui faisait entrevoir le calme heureux du père de famille et de l ’homme de bien. Pellot resta fidèle au programme de cette vie; sa gloire en souffrit, mais le particulier n’y perdit rien ; au contraire, Pellot réalisa à son profit le beau idéal du bonheur de l ’homme sur la terre et il en jouit longtemps. En sorte que si on se prend à regretter qu’il n’ait pas voulu se sacrifier aux fastes de l’histoire nationale, du même coup on est forcé d’avouer qu’il eût été dommage qu’un homme, si parfaitement doué pour goûter les biens heureux de la médiocrité, se fût immolé à de vaines fumées de gloire. 9 — 123 — — 1 2 4 — Après tout ce qui a été dit, on ne sera pas surpris de remarquer le cachet de chevalerie dont les actions du capitaine Pellot se trouvent empreintes. C’est un noble sentiment qui le porte à tenter de sauver l ’am iral Villeneuve qu’il ne connaissait pas. Heureux s ’il eût pu prévenir les effets d’un triste désespoir! Lui-même, se trouve-t-il pendu en effigie, sous le poids d’une accusation infamante, il ne respire qu’il ne se trouve devant ses ju g e s. Son retour volontaire dans les prisons d’Angleterre, sa conduite après la mort de Killy, les blessures qu’il reçut pour sauver des ennemis sans défense, auraient fait honneur aux preux des beaux temps de la chevalerie. Etait-ce par une absence complète d’ambition qu’il refusa constamment d’entrer dans la carrière des honneurs où le conviaient les Dalbarade , les Vastabel, les Monge, les Augereau et une foule d’autres personnages marquants ? Il e st difficile de s ’en persuader. Non, il est permis de croire que sa raison et la douce philosophie dont il faisait profession, mirent en lui un frein à son juste orgueil et à des prétentions légitimes. Il voulut rester ce q u i était : si on lui refusa la croix d’hon- 125 — neur, il ne s ’en inquiéta guère; il vécut libre e t content. Lorsqu’on 1846, nous publiions pour la première fois la biographie de Pellot, voici quelle était la fin de notre récit : « Après avoir esquissé les plus beaux traits de son caractère, et avoir raconté les actions éclatantes par lesquelles il signala sa carrière, que nous reste-t-il à dire de cet homme extraordinaire en son genre? Dirons-nous les récompenses nationales qui lui ont été décernées ? ferons-nous l’énumération des décorations dont sa poitrine est sans doute couverte ? …. Eh mon Dieu ! nous en avons honte pour notre pays!…. C’est avec confusion que nous avouerons que ce glorieux débris des escadres des Suffren et des Dalbarade a été totalement oublié comme tant d’autres braves. «—Le 21 vendémiaire an XlII, M. de Lacépède, grand-chancelier de la Légion-d’Honneur, écrivit au maréchal Augereau : «Je soumettrai avec beaucoup d’intérêt votre demande à S. M. I ., et en appelant son attention sur le courage et l’intrépidité de ce brave marin, je ne lui laisserai point ignorer que c’est vous, Monsieur le maréchal et cher collègue, qui sollicitez pour lui sa bienveillance. — 126 — « Le 26 avril 1843, le ministre de la marine écrivait : J ‘a i autorisé l’inscription de ce brave marin au tableau des candidats à la décoration de l’ordre royal de la Légion-d’ h onneu r . « Vaines promesses ! le temps s’écoule. Pellot est octogénaire ; peut-être voudra-t-on se souvenir de ses services quand il ne sera plus. » Un profond découragement nous dictait ce langage. Mais il y avait alors à la tête de l’administration de l’arrondissement de Bayonne, un homme ami de notre pays,M. Ernest Leroy, aujourd’hui préfet’ à Rouen. Il ne voulut pas que notre plainte restât vraie. Comprenant qu’une décoration demandée depuis plus de quarante ans par un des premiers dignitaires de l’Empire, et plus tard par nombre d’hommes, bons juges dans la matière, était une récompense due à des services réels, M. Leroy crut qu’il lui appartenait de faire réparer l ’injure d’un si long oubli. Le capitaine Pellot reçut, deux mois après, le l er septembre, jour anniversaire de la 81e année de son âge, l’avis de son admission dans la Légion-d’Honneur. Un rayon de gloire illumina le front du vieux guerrier. Il nous parla avec feu de ses — 127 — campagnes, de ses combats contre l ’ennemi, souriant au souvenir de ses tours de renard par lesquels il rendit les Anglais tant de fois malheureux, puis s’attendrissant sur ses compagnons d’armes tombés dans des luttes sans merci. Il était beau ce vieillard à la chevelure blanche, dont les nombreuses cicatrices disaient avec éloquence combien de sang il versa pour la patrie ! Pour lui aussi ce jour fut beau; il recevait une satisfaction longtemps attendue. XII. La guerre e t la paix. — Le père de famille et le flibustier. — L ‘ég a lité , d’après un républicain. — L’agonisant conduisant son cu ré .—La mort. — Le tombeau. — Pensées de Chateaubriand , de Scipion et de Pellot. La carrière où Pellot brilla avec une si brûlante activité s ’était fermée pour lui de bonne heure. Des guerres sans cesse renaissantes avaient agité la première partie de sa vie, une longue paix rendit ses services sans but. En revanche, des jours -sereins, tels qu’ille s avait rêvés au m ilieu des agitations, se levèrent sans fin devant lui. Les douceurs de la vie champêtre trouvèrent dans Pellot une âme qui s ’épanouit sous leur bienfaisante influence. — Mais il vécut longtemps, et par là même il ne pouvait échapper à la destinée commune de l’homme sur la terre, à la douleur de pertes sensibles au coeur du père et de l ’époux. Comment sa vie auraitelle pu embrasser un siècle presque entier, sans recevoir d’atteinte dans ses affections de famille ? Une épouse tendrement chérie lui avait donné un fils et une fille. Il s ’occupa de leur éducation. Son fils, jeune homme de beaucoup d’espérances, commença à voyager. Il était dans l ’île de Cuba, lorsque la fièvre jaune l’enleva à la fleur de l’âge. Le coup était bien rude : Pellot perdait l’héritier de son nom. Mais il lui restait sa fille et il se hâta de la marier à M. Passement, de Bayonne. Il eut la joie de se voir renaître dans ses petits-enfants. M. Passement, qui était capitaine au longcours, partit de Bordeaux pour la Nouvelle- Orléans le 17 août 1828. Depuis lors on n’en a plus eu de nouvelle. Où et comment péritil? on l’ignore complètement. Comme pour tant d’autres victimes dont le sort est resté couvert d’un voile impénétrable, le gouffre avare se ferma sans doute sur M. Passement, sur son frère, son neveu et tous ses compagnons, sans laisser échapper une personne qui pût raconter les horreurs d’un drame inconnu. Ce désastre rouvrait une blessure mal guérie. Le vieux loup de mer pleura comme un mouton. Il n ’en conçut que plus — 130 — — 131 — d’amour pour ses petits-enfants, qu’il entoura de ses plus tendres soins. Il leur servit de père et ne cessa de leur témoigner son affection par ses caresses et sa vive sollicitude. En 1842, il perdit la compagne qu’il avait choisie et avec laquelle il avait vécu dans l’union la plus parfaite. Il pleura encore; mais sa constitution de fer ne put être brisée. Ce dernier malheur n’exerça pas sur lui la compression qui aplatit les âmes moins fortement trempées. On remarqua au contraire qu’il produisit un effet trèsdifférent, tant il est vrai que dans Pellot tout devait revêtir un caractère à part. — A mesure que les liens qui le rattachaient à la vie de famille se brisaient un à un, Pellot semblait revenir lui-même aux sentiments qui l’avaient agité dans sa jeunesse. Il redevint corsaire par la pensée. A cheval tous les jours, il parcourait incessamment les campagnes, ne parlant plus que de courses et de combats; le souvenir du passé effaçait le présent; en cela, Pellot cherchait d’abord une diversion à sa douleur ; peu à peu le caractère insoucieux de sa jeu ne sse l’emporta, et jamais on ne vit un plus joyeux vieillard. Les agréables fantaisies de son esprit, son ardeur pétulante et sa parole vive réunissaient autour de lui des cercles avides de l’entendre, partout où le portaient ses pérégrinations vagabondes. Il a vécu ainsi jusqu’à l’âge de 91 ans. Dans les derniers temps, sa mémoire, sans avoir précisément succombé sous l’influence des années, se brouilla cependant, et de plus en plus ; en sorte que les souvenirs de Pellot formaient un pêle-mêle assez semblable à un inextricable écheveau de fil. L’avènement de la république de 1848 réveilla un instant cette intelligence prête à s ’endormir. Avec une sagesse, dont peu de personnes se rendirent alors coupables, Pellot s ’efforça de persuader à ses compatriotes que le nouveau gouvernement ne pouvait modifier en rien les conditions immuables de la société, et que les hommes qui prétendaient procurer à la France un bien-être inconnu par un changement de décoration, passeraient après avoir changé quelques écus de place. Un jour, au sortir de la messe, il pérorait dans le cimetière qui entourait l’église de Hendaye : « On vous parl e d’égalité, disait-il au peuple; mais le Créateur, notre maître à tous, — 133 — a partout établi l’inégalité : il a fait le grand et le petit, le faible et le fort; il a voulu que tel soit intelligent, et tel autre un idiot; que celui-ci vive longtemps et que celui-là meure avant l ’âge. Et je tiens que Dieu a fait tout cela dans sa grande sagesse. C’est en vain que le gouvernement provisoire décrète l’égalité; il ne peut abroger le décret du ciel. » Puis, étendant son bras vers les sépulcres : « Ici, ici seulement règne l’égalité, » Et apercevant un débris d’ossement resté à découvert, il le saisit et le montre, en s’écriant : « Qui me dira si ce débris a appartenu à un roi ou à un esclave ? —- Esclave ou roi, il a été jugé selon ses oeuvres ! » Ce fut là le dernier éclat je té par cette belle intelligence, qui ne fit plus que languir. La vie du capitaine Pellot est remplie d’é – vénements si singuliers qu’on se surprend à douter de la réalité de faits connus de — 134 — tous. La trempe du corps et de l’esprit de ce t homme, sa constitution physique, l’élasticité de ses nerfs si vigoureux, enfin les ressources d’un tempérament bien rare eurent une part notable à des succès frappants. Peu de gens sont assez heureusement doués pour être capables d’accomplir de telles actions. Si Pellot causa bien des surprises à l’âge où il était en possession de toutes ses facultés, il ne nous réservait pas un moindre sujet d’étonnement pour les derniers instants de sa vie. Sa vie !… on eût dit qu’e lle n e pouvait s e séparer d’un corps bienaimé; l’agonie s ’emparait de ce corps mal usé, et était cent fois repoussée par une vitalité sans exemple. Il semblait que Pellot voulait encore jouer toutes les prévisions. Le curé de Hendaye, trompé par les apparences, lui administra plus d’une fois l’extrême- onction. Le malade n’avait plus que le souffle, chacun s ’attendait à le voir trépasser d’un instant à l’autre ; le ministre de la religion lui prodiguait les consolations suprêmes ; et quand il se retirait, Pellot, rigide observateur des règles de la politesse, se trouvait tout à coup ranimé par le sentiment d’un devoir dont il ne se croyait pas encore dispensé ; il éprouvait un soubresaut inexplicable, il bondissait de son lit, et l’agonisant accompagnait le curé jusqu’à l ’escalier, dans le costume le plus léger et avec le sans-façon du corsaire. — Après cela, allez douter du reste. — Nous tenons ces détails de M. l ’abbé Lafifite, qui dessert encore aujourd’hui la paroisse de Hendaye, et nous les donnons pour ce qu’ils ont de curieux. Cependant rien n ’est si stable sur la terre, qui ne succombe sous l’effort destructeur du temps. Pellot n ’avait sans doute pas songé à s ’éterniser dans son joli domaine; la mort qu’il avait tant bravée, arriva enfin et l ’enleva doucement le 30 avril 1836. La mort dans son l i t ! . . . elle ne l’avait pas plus effrayé qu’au milieu de la tempête ou de la mitraille; depuis plusieurs a n n é e s , il l’envisageait avec calme. Il avait même longtemps caressé l ’idée d’élever sa demeure dernière sur quelque haute falaise, en vue de la mer. Cette idée lui fut commune avec Chateaubriand, mais non par le même mobile. Il disait à ce sujet : 135 — — 136 — « Je ne suis ni un Chateaubriand, ni u n Thémistocle, m a is, comme eux, je veux être couché sur un rocher au bord de la mer ; les marins qui vogueront sur l’Océan verront de loin le tombeau du corsaire : ils se rappelleront celui qui se battit sans haine et sans peur, et plus d’un songera à l ’imiter, car tout sentiment généreux trouve un écho dans l ’âme de l’homme de mer. Il ne réalisa pas son projet de peur d’affliger par des apprêts funéraires sa famille, à laquelle il n’avait jamais apporté que de la joie. Mais quand l ’heure redoutée eut sonné, sa famille n’oublia pas son voeu et lui érigea un modeste tombeau, en vue de la mer, sur le glacis du vieux fort auquel se rattachent les premiers souvenirs du Dernier des Corsaires. Pellot avait souvent répété (c’était au temps où tous les gouvernements méconnaissaient ses titres à la croix d’honneur) ces paroles remarquables : «Je ne dirai pas, comme un grand Romain : Ingrate patrie, lu n’auras pas mes os ! Au contraire, je serai là, sur mon rocher, pour dire à nos futurs marins : J’ai aimé — 137 — ma patrie ; j ’ai versé mon sang pour elle ; je n’ai point combattu en vue d’une récompense. Faites comme moi! »
J. DUVOISIN.
B AYONNE. — Imprimerie de veuve LAMAIGNERE,
rue Pont-Mayou, 39.

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 97325444

ESSAI SUR
LES DIFFÉRENDS DE FONTARABIE
AVEC LE LABOURD
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DU XVme AU XVIIIme SIÈCLE
par
THÉODORIC LEGRAND
Ecole des Chartes
mémoire 94 pages
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PAU
IMPRIMERIE-STÉRÉOTYPIE GARET, RUE DES CORDELIERS, I l
J . EMPBRAUGER J IMPRIMEUR
PARIS SAN SEBASTIAN
HONORÉ C H A M P I O N , Éditeur J. BAROJA, Libraire-Éditeur
9, Quai Voltaire (VIIe). 1905 ‘ Plaza de la Constitucion, 1-2-
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INTRODUCTION

Nous n’avons nullement l’intention de présenter ce travail comme une étude complète et définitive des différends qu’eut jadis Fontarabie avec notre province française de Labourd.
Complète, — cette étude ne saurait l’être ; nous ne la commençons qu’avec le quinzième siècle, faute de documents suffisamment explicites, et cependant, bien avant cette époque, l’héroïque et valeureuse cité guipuzcoane se dressait déjà superbe sur les rives du large estuaire qu’elle domine encore de ses ruines majestueuses.
Définitive,.— elle l’est encore moins ; car si, non sans profit d’ailleurs, nous avons consulté d’autres dépôts d’archives, nous avons tiré la plus grande partie des éléments de cette étude des archives municipales — encore non classées — de la ville même de Fontarabie ; c’est dans un monceau de documents entassés dans une salle basse attenant à la sacristie de Santa Maria qu’il nous a fallu distinguer ceux qui pourraient nous fournir d’utiles renseignements ; c’est dire que de grandes difficultés matérielles sont venues paralyser notre travail et rendre nos recherches quelque peu hasardeuses. Bien que nous ayons fait tout notre possible pour que rien ne nous échappât qui fût important, nous n’affirmerions pas qu’un examen plus minutieux des documents n’eût pu — sur certains points — nous fournir de plus amples détails.
Nous dirons enfin qu’en faisant cette étude nous n’avons

— 2

pas tant eu le désir de raconter les différends de Fontarabie avec le Labourd que d’attirer l’attention des historiens sur une région dont l’histoire est encore trop imparfaitement connue.
Chaque ville guipuzcoane de quelque importance possède des archives anciennes ; ces archives, la plupart du temps, ne sont pas encore classées, mais elles le seront bientôt ; il nous semble qu’il y a là matière à toute une série d’intéressants travaux sur les relations du Guipûzcoa avec le Pays Basque français, rentrant parfaitement, d’ailleurs, dans le cadre de la Revue du Béarn et du Pays Basque.
Nous terminerons cette brève introduction en remerciant toutes les personnes qui nous ont largement aidé dans nos travaux.
Tout d’abord, nous adresserons l’expression de notre sincère et respectueuse reconnaissance à M. Morel-Fatio qui, dès le début, a bien voulu nous guider de ses savants conseils ; nous remercierons D. Juliân Paz, archiviste à l’Archivo General de Simancas, qui a eu l’obligeance de nous fournir par correspondance les quelques renseignements qui pouvaient nous être utiles ; D. Antonio de Cerrageria et D. Francisco Lupiani, attachés à la Bibliothèque nationale de Madrid qui, lors de notre séjour dans la capitale espagnole, nous ont si aimablement aidé dans des recherches d’ailleurs malheureusement restées infructueuses ; D. Esteban Sors de Arzuaga, qui nous a si courtoisement reçu aux Archives Municipales de la ville d’Irun, confiées à sa garde. Nous adresserons enfin l’expression de notre affectueuse reconnaissance à l’affable et distingué inspecteur des archives municipales de Guipûzcoa, Sr. D. Serapio de Mugica, — de l’amitié duquel nous nous honorons, — qui, non content de nous ouvrir bien grandes les portes des Archives Municipales de Fontarabie, s’est encore fait un plaisir de nous aider maintes fois dans nos recherches. Grâce à lui, grâce aussi à bien d’autres sympathiques personnalités Ondarabiarres, dont nous ne citerons que l’excellent Sr. D. Olegario de Laborda, alors alcalde de la Cité, nous avons fait un délicieux et inoubliable séjour dans ce pays enchanteur dont la magnificence des sites n’a d’égale que l’exquise bonté de ses habitants.
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CHAPITRE PREMIER

XVme Siècle.

Nous ne pouvons guère parler d’une façon précise et détaillée des relations de Fontarabie avec le Labourd avant le quinzième siècle. Ce n’est pas qu’antérieurement à cette époque, des traités ne se soient pas conclus entre les provinces de Guipûzcoa et de Labourd, mais de ces documents plus anciens, le rôle de Fontarabie ne se dégage pas assez nettement pour que nous puissions l’exposer ici .
A peine quelques maisons avaient-elles été bâties sur la rive française de la Bidassoa, que Fontarabie, jalouse de ses droits, fit sentir sa toute-puissance aux quelques pêcheurs labourdins qui se hasardèrent à naviguer dans la baie.
Il dut y avoir, de la part des Hendayais, quelques vives protestations suivies très probablement d’un appel au roi de France, mais rien ne nous permet de préciser ces faits. Une tour dut être construite dès 1455 environ, soit sur l’emplacement actuel du port de Hendaye, soit sur celui du fort aujourd’hui en ruines qui fut construit en 1665 Toujours est-il que, le 28 septembre 1458, Henri IV de Castille écrivait au corregidor de Guipûzcoa, D. Juan Furtado de Mendoza, que, malgré ses instances auprès du roi de France, la
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1. — Consulter sur les traités conclus antérieurement entre le Guipûzcoa et le Labourd
l’ouvrage de D. Pablo de Gorosabel, Memoria sobre las guerras y tratados de Guipuzcoa con Inglaterra en los siglos XIV° y XVe,Tolosa, 1865, in-8e.
2. — Sur la date de la fondation de Hendaye, voici ce que disent les commissaires
envoyés, en 1 5 1 8 , par le Roi d’Espagne pour régler les différends de la Bidassoa : « . . . Item est praesupponendum quod non sunt elapsi septuaginta anni quod Galli in termino et territorio suo ab illa parte fluminis de Vidassao juxta villam Fontîs Rabiae aeadificarunt locum quem vulgariter nuncupatur de Hendaya. » — A r c h i v es municipales de Fontarabie. Traslados de las Ynformaciones en derecho que por el derecho del Reyno de Castilla y de la villa de Fuenterrabia se dieron â los comisarios de Francia… 1 5 1 8 , fol. 5 r°.
3. — Le 10 janvier 1456, Henri IV chargea trois de ses conseillers, Ortun Velasquez de Cuellar, D. juan Manuel et le docteur Alfonso Alvarez, de régler ces premiers différends. — Cf. G. DAUMET, Etude sur l’alliance de la France et de la Castille au X I V e et au XVe siècles, Paris, 1898, in-8°. p. 97.
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tour de Hendaye allait être achevée et qu’en présence d’une telle provocation, il fallait, de la part de Fontarabie, une attitude plus qu’énergique.
Tout Français devait, à son passage sur la rive espagnole, en faire la déclaration à l’alcalde du lieu où il débarquait, lequel transmettait à ses collègues des villes voisines la promesse faite sous serment par le Français de se bien conduire et de respecter les lois du pays. Si le Français causait quelque dommage, nul besoin n’était de le juger, il fallait le tuer sur le champ ; et non seulement le roi conseillait à ses sujets cette mesure violente, mais encore il la leur ordonnait
1.
Le mandement royal fut lu sur la place publique de Fontarabie et les pêcheurs de Hendaye et des autres villages labourdins se rendirent compte ainsi que le séjour dans la ville guipuzcoane pouvait devenir dangereux.
Il dut y avoir — là encore, malheureusement, nous manquons de données certaines — une résistance assez vive de la part des habitants de Hendaye et d’Urrugne, d’ailleurs excités par le sire d’Urtubie, tout-puissant alors sur la rive française du fleuve.
Le corregidor, effrayé de la révolte générale des Labourdins et des altercations sanglantes qui se produisirent sur la Bidassoa, fit poster aux environs d’Irun, dans la tour dite de Guardiagana, une troupe de mille fantassins
2. Cet état de défiance et de perpétuelles menaces ne pouvait durer longtemps. Au mois de novembre ou de décembre suivant, Charles VII et Henri IV d’Espagne, de commun accord, résolurent de régler les différends entre Labourdins et Guipuzcoans, au
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1. — Archives de Fontarabie. Relacion de lo que al reverendissimo P. M. Juan de Mariana de la Compania de Jésus pone en consideracion el capitan Miguel Sanz de Venesa y Esquivel en nombre de la muy noble y leal villa de Fuenterrabia sobre la enmienda que piden al cap. V del libro XXIX de la segunda parte de la historia de Ëspana, quetratadel rio Vidasoa (26 de noviembre de 1 6 2 1 ) , cap. 2. Ce curieux manuscrit se trouverait également, selon D. Angel Allende Salazar, à l’Académie d’Histoire de Madrid, dans le tome XLIV de, la Collection Vargas Ponce. Nous ne l’y avons point trouvé, non plus que notre excellent ami et confrère D. Antonio de Cerrageria qui, après nous, l’a vainement recherché tant à la Biblioteca National qu’à la Real Aèa- demia de la Historia. Bien .que nous ayons largement utilisé ce document qui nous paraît assez digne de foi, nous ferons remarquer que tout au moins son objet n’est point celui indiqué dans le titre ci-dessus, car il n’est nullement question de la Bidassoa au •chapitre V du livre XXIX de l’histoire de Mariana.
2. — Ibid., id., cap. 3. <•
5
moyen d’une commission mixte, inaugurant ainsi un système qui sera fréquemment employé par la suite, avec plus ou moins d’efficacité d’ailleurs. La commission fut composée de délégués de Castille et de Guipuzcoa, d’une part — c’étaient le Docteur Fernan Gonzales. de Toledo, habitant de Valladolid, le Docteur Diego Garcia de Burgos, habitant de Salamanque, le Docteur Palos de Ondarroa délégués de France et de Guyenne, d’autre part, — c’étaient Me Martin, habitant et chanoine de Dax, et Me Nates, de Dax conservés
1. Les commissaires, assistés de deux notaires royaux, déclarèrent que toutes les terres recouvertes par le fleuve depuis Endarlaza, jusqu’au cap du Figuier appartenaient au roi de Castille et décidèrent qu’un mât de pin destiné à délimiter la frontière entre les deux royaumes serait placé à Ondaraltzu, sur la pointe actuelle d’Ondarraïtz, qui devait s’étendre alors moins loin vers la barre du Figuier
3. La sentence fut transcrite sur parchemin par les soins de Juanot de Vera, alcalde de Fontarabie, et placée dans les archives de la ville où elle fut brûlée lors du terrible incendie de 1498
En avril 1463 , la paix se fit sur la frontière. Pendant quelque temps, les habitants des deux villes oublièrent leurs querelles, occupés qu’ils étaient des préparatifs de la prochaine entrevue des deux rois de France et de Castille, entrevue qu’avait rendue nécessaire l’attitude prise récemment par Louis XI dans les
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1. — Arcb. de Fontarabie, Reiaciôn de Sanz de Venesa, cap. 3 .
2. — Endroit où la Bidassoa entre actuellement en France, à 13 kilom. de Fontarabie ; frontière de Navarre et de Guipuzcoa.
3 . — « . . . declararon que todo quanto el rio y brazo del mar alcanzavan a cubrir
desde Endaralatza al Higuer era del Rey de Castilla que a la sazon se hallaba en Segovia pasando el verano. Pusieron de conformidad a la orilla de Ondarralzu a la parte de Francia, ribera de mar, un mastil de pino que sirviese de mojon y limite entre los dos reinos y que del asta Endaralatsa por toda la margen del rio, orilla de Endaia, Zubernoa y Biriatu se entendiese lo mismo ; duro muchos dias asta que el tiempo lo consumio. » Arcb. de Fontarabie. Reiaciôn de Sanz de Venesa, cap. 3 .
4. — Ibid., id., id.
6
affaires d’Aragon
1. Le 8 mai 1463, les rois accompagnés d’une suite nombreuse d’illustres personnages se virent sur les bords du fleuve, à Hendaye.
L’accueil, de part et d’autre, fut fort courtois. Entre autres choses, Henri IV prit soin de faire remarquer à Louis XI que le royaume de France commençait seulement à la rive de Hendaye et que la Bidassoa dans toute sa largeur appartenait à la Couronne de Castille.
Le roi de France, d’ailleurs fort malencontreusement préoccupé par de plus graves questions, y consentit.
2 ; cet aveu peu réfléchi fut pour les Espagnols comme un nouveau gage de leurs droits.
Treize ans plus tard, la guerre éclata dans le pays basque. Alphonse V, roi de Portugal, avait su persuader le roi de France d’envahir le Guipuzcoa tandis que lui-même et les partisans de la Beltraneja s’occuperaient d’attaquer la Castille.
Le 14 février 1476, quarante mille hommes, sous la conduite d’Alain, sire d’Albret, traversèrent le pas de Béhobie et se dirigèrent sur Irun qu’ils pillèrent et incendièrent.
Durant plus de deux mois, ce furent de sanglantes escarmouches entre les bandes guipuzcoanes et les détachements français postés dans la campagne environnante.
C’est seulement le 8 avril que le siège fut mis devant Fontarabie. Les assiégés se défendirent valeureusement, tant et si bien d’ailleurs que l’ennemi partit, le troisième jour, ravager les bourgs laissés sans défense d’Oyarzun et de Renteria.
Cependant, le 1 1 mai, Fontarabie, de nouveau, fut attaquée. La place, merveilleusement défendue par D. Juan de Gamboa, était ravitaillée par mer ; elle aurait pu soutenir ainsi longtemps le choc de l’ennemi, quand le 15 du même mois, les Français, désespérant de jamais s’en emparer, repassèrent la frontière
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1. — Cf. G. DAUMET, op. cit., pp. 1 0 7 – 1 0 8 , et J . CALMETTE, Louis XI, Jean II et la Révolution catalane. Toulouse, 1 9 0 2 , in-8°, pp. 1 7 0 et suiv.
2. — ZURITA, Anales de Aragon, Zaragoza, 1 6 1 0 , in-fol. t. IV, p. 1 2 4 , et MARIANA,
Historia général de Espaiia (Bibl. de Autores Espanoles), Madrid, 1854, in-8°. t. II, cap. V , p. 156.
3. — GARIBAY, Compendio historical de la… historia de… Espana, Amberes, 1 5 7 1 ,
in-4°, lib. XVIII, cap. VI.
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CHAPITRE DEUXIEME
XVI me Siècle.

Trente années se passèrent, sinon de paix absolue, tout au moins de querelles moins vives et moins bruyantes.
Au mois de juillet 1 5 0 9 , des marchands navarrais venant de Vera, montés sur des gabarres chargées de sacs de laine qu’ils transportaient à Fontarabie, descendaient la vallée de la Bidassoa, quand, arrivés vers les hauteurs d’Aritz-Makur
1. Ils furent attaqués par une bande de Labourdins armés, habitants de Hendaye, d’Urrugne et de Biriatou. Les pillards, supérieurs en nombre, maltraitèrent fort les marchands et se sauvèrent sur la rive française en emportant la cargaison
2. Ce fut un cri d’indignation quand les bateliers navarrais détroussés et blessés vinrent amarrer leurs gabarres vides au port de Fontarabie. On parla aussitôt de brûler Hendaye et d’en massacrer les habitants ; un avis plus sage prévalut cependant qui fut, puisque la ville avait été atteinte dans ses droits officiellement reconnus, d’avertir le chef civil de la Province, D. Francisco Tellez de Ontiberos, corregidor de Guipuzcoa.
Le corregidor se rendit à Fontarabie ; à peine arrivait-il sur le port qu’on lui vint annoncer un nouvel attentat de la part des Labourdins : une gabarre d’Irûn venait d’être saisie par les gens de Hendaye ; toutefois, désireux de ne pas aggraver le conflit, le corregidor résolut de ne pas saisir le Régent d’une question qu’il pensait pouvoir régler lui-même. Il s’efforça de calmer les esprits et, de retour à St-Sébastien, se contenta de faire procéder à une enquête par les soins de Martinez de Ayerdi, habitant de Hernani, assisté de Domingo de Alcega, notaire royal en cette même ville
3. Des témoins français furent entendus, qui déclarè-
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1. — Aritç, chêne, Makur, tordu. Ce lieu devait être l’endroit appelé aujourd’hui Puntia, à près d’un kilomètre du Pont International de Béhobie.
2. — Arch. de Fontarabie. Testimonio dado por Domingo de Aramburu sobre las

diferencias del rio Vidasoa [XVII* sïecle].
3 . — Arcbivo général de Simancas. Patronato Real, alacena I, legajo I y 2, fol.
⦁ 8.-
rent que nul d’entre eux n’avait la prétention de discuter les droits de l’Espagne sur la Bidassoa et qu’il s’agissait selon eux d’une simple vengeance personnelle que le chef de l’expédition, Esteban de Echeverri, habitant de Hendaye, voulait exercer contre les gens de Navarre qui, récemment, lui avaient dérobé un cheval
1. Dans ces conditions, le différend semblait devoir se régler facilement. Martinez de Ayerdi se rendit à Urrugne pour y demander publiquement au sire d’Urtubie et aux habitants assemblés la restitution des sacs de laine volés aux marchands de Vera.
Le sire d’Urtubie refusa net, déclarant qu’à partir de ce jour, il niait absolument les droits de Fontarabie et revendiquait pour le. royaume de France la propriété de la moitié du fleuve.
Forts de l’appui de ce puissant seigneur, les habitants de Hendaye et d’Urrugne redoublèrent d’audace. En septembre, un convoi de marchands navarrais fut de nouveau attaqué dans la vallée de la Bidassoa ; trois pièces d’artillerie furent logées dans la tour qui faisait face à Fontarabie et ce fut, dès lors, un bombardement continuel ; une barque d’Irun fut coulée, l’équipage périt.
Le corregidor résolut, cette fois, d’avertir officiellement les autorités françaises qui, jusqu’alors, semblaient ignorer ces incidents. Il envoya des messagers au sénéchal des Lannes, Guillaume de Laduchs, au maire de Bayonne, au maire d’Urrugne et à Jean de Montréal, seigneur d’Urtubie
Le 20 octobre, le roi de France enjoignit au sénéchal des Lannes de se rendre à Hendaye, pour conférer avec les délégués que, de son côté, Ferdinand le Catholique devait y envoyer
1. — Arch. de Fontarabie. Testimonio dado por Domingo de Aramburu. — Cet Etcheverri, prêtre à Hendaye, avait emmené de Castille un cheval de prix. En passant à la frontière de Navarre, il se refusa à payer les droits de passeport ; les gardes lui confisquèrent son cheval. Cf. Arch. de Fontarabie. —Relacion de Sanz de Venesa, cap. 5.
2. — Sur la Maison d’Urtubie, cf. J. DEJAURGAIN, Châteaux basques : château d’Urtubie dans Bulletin de la Société des Sciences et Arts de Bayonne, 1 8 9 6 , Ier trim., p. 1 2 9 – 1 4 9 .
3 . — Arch. de Fontarabie. Testimonio dado por Domingo de Aramburu. . .
4. — îbid.j id.
5 . — îbid., Traslados de las Ynformaciones en d e r e c h o . . f o l . 1 0 8 r°.
⦁ 9 –
L’affaire fit, d’ailleurs, quelque bruit à la Cour de France et de longs pourparlers eurent lieu, à ce sujet, entre le Chancelier Robertet et les deux ambassadeurs castillans, D. Jaime de Albion et D. Geronimo Cabanillas
.Néanmoins, le sénéchal des Lannes ne se hâta point d’aller sur les rives de la Bidassoa à la rencontre des commissaires que, malgré les instances de D. Francisco Tellez de Ontiberos et de la commune de Fontarabie, le régent du royaume de Castille hésitait à nommer
Cependant, les conflits éclataient sanglants et continuels, menaçant de rendre encore plus mauvaises les relations pourtant déjà bien tendues qui existaient alors entre les deux pays. Le 15 novembre, enfin, Ferdinand le Catholique se décida à faire enquêter le Conseil de Castille sur les différends survenus entre Hendaye et Fontarabie
Son intention était de nommer par la suite deux commissaires qui, conjointement avec ceux du roi Très Chrétien, prendraient les décisions nécessaires pour éviter le retour de si regrettables querelles. En même temps, il dépêchait à Fontarabie l’ordre de cesser toute hostilité avec les Français et donnait plein pouvoir au corregidor de Guipuzcoa pour conférer dès ce moment avec le sénéchal des Lannes.A ce dernier, le corregidor fit demander, à plusieurs reprises, de lui fixer le lieu et la date de leur première réunion
N’obtenant pas de réponse précise, le 13 décembre, D. Francisco Tellez de Ontiberos se rendit à Fontarabie, puis, portant la baguette haute
se fit transporter sur la rive fran çaise de Hendaye. Le sénéchal des Lannes qui, par ordre du roi, s’y trouvait déjà, fut averti ; il se rendit au port, accompagné
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1. — Arch. de Fontarabie. Traslados de las Ynformaciones en derecho.,. fol. 1 3 9 r°. 2. — Ibidid., fol. 1 3 7 , 1 3 9 et 1 4 1 .
3 . — Ibid., id., fol. 1 3 4 r°.
4. — Ibid. Relaciôn de los papeles que esta M. N. y L. Villa… embia à S. M. 1 6 1 9 . 5 . — Mandement royal signé de Jeanne la Folle, à Saldana, le 22 novembre 1 5 0 9 .
Arch. de Fontarabie. Testimonio dado por Domingo de A r a m b u r u , . .
6. — Arch. de Fontarabie. Traslados de las Ynformaciones en derecho… fol. 165 r°.
7. — 11 s’agit de la bara, insigne que portaient le corregidor, les alcaldes ordinaires
de Guipuzcoa et leurs représentants.
8. — . . . diciendo era de su jurisdiccion toda la agua y que salto en tierra con la
dicha su vara alta. — Arch. de Fontarabie. Testimonio de Lazaro de Oronoz, 1 6 6 3 .
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⦁ IO —
du sire d’Urtubie et de quelques officiers municipaux de Bayonne.
Le corregidor se montra arrogant ; il demanda d’abord au magistrat français s’il possédait une commission écrite de son souverain et, si oui, de la lui communiquer. Le sénéchal se soumit, mais, quand, d’un ton impérieux, le corregidor voulut fixer le lieu de leur prochaine conférence, Guillaume de Laduchs répondit sèchement que chacun d’eux saurait faire isolément son enquête et qu’il n’avait, pour sa part, nul besoin des conseils de personne.
Le corregidor se retira ; une entente à l’amiable était absolument impossible ; il fallait attendre la décision du Conseil de Castille et remettre le règlement des différends à des commissaires spécialement nommés par les deux rois.
La mauvaise volonté du sénéchal des Lannes s’explique par ce fait que le roi de France, depuis le mois d’octobre, avait complètement changé d’avis.
Il est probable que, tout d’abord, Louis XII avait ignoré l’importance des querelles survenues entre les pêcheurs de Hendaye et de Fontarabie et qu’il n’avait pas supposé qu’elles pussent dégénérer un jour en un véritable conflit international.
Quand il vit cependant les ambassadeurs castillans lui faire à ce sujet, de la part de leur souverain, des représentations officielles, il voulut qu’on procédât à une enquête plus approfondie que celle qu’il avait ordonné de faire à son sénéchal des Lannes et manda à ce dernier de se refuser à toute entrevue avec le corregidor de Guipuzcoa.
D’autre part, Gratien d’Urtubie, qui travaillait plus encore pour la défense de ses propres droits que pour ceux du roi de France, et qui désirait voir anéantir la richesse et la prospérité d’une ville rivale, vint, le 11 décembre, trouver le roi a Paris et lui porter contre les Espagnols des griefs dont la fausseté fut d’ailleurs reconnue plus tard .
Dès les premiers jours de janvier 1510 , les commissaires des deux royaumes furent nommés ; c’étaient, pour la France, Me Mondot de la Martonie, président du Parlement de Bordeaux,
1.-Arch. de Fontarabie. Traslados de las Ynformaciones en derecho… fol, 142 r°.
11 –
et Me Guillaume de Laduchs, sénéchal des Lannes ; c’étaient, pour la Castille, D. Cristôbal Vasquez de Acuna, membre du Conseil Royal, et D. Francisco Tellez de Ontiberos, corregidor de Guipuzcoa
1 Cependant les querelles continuèrent sur la Bidassoa ; les Labourdins, non contents d’avoir fortifié la tour qui, menaçante, s’élevait face à Fontarabie, munirent également d’artillerie le pas de Béhobie : ce qui était rendre impossible le passage par la Bidassoa, à cet endroit très étroite
2. Le 15 février, arriva à Fontarabie, un jeune seigneur français, Domerion de Lurbida
3, roi d’armes de Louis XII, qui demanda à voir le corregidor. Il venait, de la part des commissaires français, demander au magistrat espagnol de bien vouloir lui fixer le jour et la date qui, à lui et à son collègue le licencié Acuna, leur conviendraient le mieux pour la tenue d’une première conférence. Tellez de Ontiberos répondit qu’il attendait des ordres du Conseil, et que, dans quelques jours, il avertirait le Président du Parlement de Bordeaux de sa décision. On en vint à parler de l’attitude nouvelle des belligérants, de la fortification entreprise récemment au pas de Béhobie, contre laquelle le corregidor protesta. Domerion de Lurbida, qui arrivait directement de Paris et n’avait fait que traverser rapidement Hendaye, riposta, répétant ce qui avait été dit au roi par le sire d’Urtubie, à savoir que les gens de Fontarabie avaient brûlé l’hôpital de Santiago et détruit des moulins français bâtis sur la Bidassoa. Le corregidor
1. — Nous n’avons pu trouver les lettres nommant les commissaires français ; les
commissaires de Castille furent nommés le 8 janvier et reçurent une confirmation e t
prolongation de leur commission, le 3 février. Cf. Arch. de Fontarabie. Testimonio de Lazaro de Oronoz.
2. — Le 1 5 février 1 5 1 0 , les deux alcaldes ordinaires, Juan Perez de Unza et Pero
Sanchez de Gamboa, reçurent la déposition de Bernard de St-Martin, habitant du bourg d’Hasparren, et de Pedro de Lundais, sujet castillan, qui déclarèrent être passés la veille au pas. de Béhobie et avoir demandé à des ouvriers qui travaillaient sur la rive française ce qu’ils construisaient. Ceux-ci répondirent : « Ce que nous installons là sonnera quelque prochain jour. » . — Arch. de Fontarabie. Traslados de las Ynformaciones en derecho, fol. 125 et suivants.
3. — Ce nom est évidemment défiguré dans le document espagnol que nous suivons
ici ; il s’agit peut-être du héraut d’armes Lorrière, dont parle Jean d’Auton dans ses Mémoires (édit. de Maulde, pour la Soc. de l’histoire de France), t. IIÏ, p. 264.
12 –
s’indigna et, désireux de démontrer au gentilhomme qu’il ne s’agissait là que d’une méchante invention d’un ennemi héréditaire de Fontarabie, lui offrit de venir constater de visu la fausseté de pareilles allégations
. Tous deux descendirent sur le port ; la foule des pêcheurs les entourait, eux et leur suite, et, quand le corregidor voulut monter dans la barque, ce fut un cri de protestation.
Tous lui déclarèrent qu’il ne fallait pas quitter en ce moment le sol espagnol et qu’on pouvait tout attendre d’ennemis déloyaux et surexcités.
Le corregidor délégua à sa place le merino mayor qui, la baguette haute, partit avec le roi d’armes vers la rive française.
La marée basse les obligea, au milieu du fleuve, à continuer leur route à pied sur le sable ; on les aperçut de Hendaye et, du port, accourut aussitôt une bande d’hommes armés, criant et gesticulan
1. Le roi d’armes eut de la peine à se faire reconnaître et put constater ainsi que les esprits étaient bien échauffés de part et d’autre de la Bidassoa. A Hendaye, assisté du merino mayor, il interrogea quelques habitants qui déclarèrent que l’hôpital de Santiago n’avait souffert aucun dommage et quand il les pressa de lui dire les motifs de leur animosité contre Fontarabie, ils ne surent quoi répondre
2. Ce qui semblerait prouver une fois de plus que les gens de Hendaye agissaient plus pour complaire aux ordres d’un suzerain autoritaire et puissant que pour se venger d’injures personnelles. Il est vrai que la relation ci-dessus rédigée par ordre des. commissaires espagnols est fort susceptible de partialité.
C’est seulement à la fin de mars, selon toute vraisemblance, que les commissaires français et espagnols commencèrent à délibérer. De ces délibérations, les procès-verbaux ont disparu et il ne nous est resté qu’un seul document, — le plus important,
1• — • . . Llegando en tierra de Francia, salto el merino con su bara en la mano y andobo en lo que inundaba la agua, a quien salieron doce hombres armados de Endaya y Iuego el dicho Rey de armas prendio al que venia delantero deciendoles : « Agora conozco que sois ladrones. —- Arcb. de Fontarabie. Testimonio dado por Domingo de Aramburu….
2. — lbid<, Traslados de las Ynformaciones en derecho… fol. 127 et suivants.
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13
il est vrai — la sentence provisionnelle prononcée à Saint-Jean-de-Luz le 10 avril 1510 .
Il y était décidé que l’état de choses serait ramené à ce qu’il était dix ans auparavant et que, comme alors, les habitants de Fontarabie et de Hendaye devraient vivre en paix, respectueux de leurs droits réciproques.
C’eût été évidemment un excellent conseil, plus encore toutefois qu’une décision durable, si les droits de chacune des deux villes avaient été définis avec précision et si les commissaires français, dans l’ignorance où ils étaient des questions qu’ils étudiaient, n’avaient pas, tout en ramenant les choses à dix années en arrière, reconnu et donné à Hendaye des droits qu’elle ne possédait pas alors et que, par cela même, Fontarabie ne pouvait naturellement pas admettre.
La sentence reconnaissait notamment à Hendaye le droit d’avoir un port, alors que, depuis fort longtemps, Fontarabie avait le monopole du commerce sur la Bidassoa. Le fleuve, sans être partagé par moitié entre les deux royaumes, comme le
1. — « Donec aliter et alias per predictos Reges et Reginam fuerit ordinatum. »
2. — Cum per antea mota et orta fuisset controversia inter manentes et habitantes
ville Fontisrabidi subditos Catholicorum Régis et Regine Castelle et alios eorum consortes provincie de Ypuscoe, ex una parte, et manentes et habitantes loci et parrochie de Handaye subditos Christianissimi Francorum Régis, ex altéra, ad causam fluminis nuncupati de Bidassoe, pretendentes et dicentes predicti habitantes Fontis Rabidi et alii eorum consortes quod totum dictum flumen ab eius exitu regni Navarre usque ad introitum magni maris erat et intégré pertinebat dicto regno Castelle et quod non erat licitum nec permissum predictis habitantibus dictorum loci et parrochie de Handaye nec quibuscumque aliis posse nec debere in predicto flumine nec in aliqua sui parte, tani ex parte regni Francie quam Castelle, facere portum pro anchorando aliquam magnam navem nec parvam portantem quillam nec eas onerare nec exonerare absque licencia et permissione predictorum habitantium Fontis Rabidi nec pariter habere naves vocatas pinasses aut alias habentes quillam pro eorum piscatura nec alios quoscumque usus nec debere piscari in dicto flumine nec in loco vocato Le Figuier cum retibus, et illud erat solum dictis habitantibus Fontis Rabidi fîeri licitum et permissum et de hoc erat in possessione et saysina per tempus inmemoriale, dictis vero habitantibus de Handaye contrarium dicentibus et asserentibus, scilicet quod ipsi habebant jus et erant in bona possessione et saisina saltem de medietate tocius predicti fluminis ab ejus exitu Navarre usque ad eius introitum magni maris inclusive tam navigandi, piscandi quam alios jus faciendi, de et super quibus premissis fuissent inqueste facte hinc inde, omnibus visis et aliis titulis et peciis per quamlibet dictarum partium respective exhibitis pluribusque aliis magnis causis et rationibus, tam in jure quam in facto, consideratis per nos commissarios subscriptos ad hoc per predictos Christianissimum et Catholicos Reges et Reginam deputatos pro evitandis litibus, debatis et scandalis que ex inde possent mover et pro conservatione pacis et concordie longe diu inter ipsos observate et hoc per modum provisionis et donec aliter et alias per predictos Reges et Reginam fuerit ordi-

— 14 —
demandaient les Français, fut déclaré — quant à l’usage — appartenir indifféremment aux habitants de Hendaye et de Fontarabie qui pouvaient y poser des nasses, y pêcher avec toutes sortes d’engins et cultiver les îles avoisinant le pas de Béhobie. Cependant— clause bien préjudiciable aux Hendayais, à laquelle les habitants de Fontarabie tenaient beaucoup, — il fut interdit aux pêcheurs labourdins de se servir de barques à quille ; c’était, surtout par les gros temps, assez fréquents en ces parages, leur rendre très dangereuse sinon impossible la sortie en pleine mer.
La sentence trop courte, trop peu explicite, empreinte d’ailleurs de mauvaise foi, ne devait guère contribuer à rendre plus amicales les relations entre riverains de la Bidassoa.
Le 11 avril, les commissaires espagnols se rendirent à Fontarabie pour notifier leurs décisions aux habitants assemblés en conseil général, en présence des deux alcaldes Juan Perez de Unza et Pero Sanchez de Gamboa,du prévôt Martin Sanchez de Venesa
natum, fuit dictum, concordatum et appuntatum quod predicti habitantes hinc inde vivent inter se quo modo in antea in bona unione et transquilitate, insequendo voluntates et beneplacita predictorum Regum Christianissimi et Catholici modo et forma ante suscitationem et exordium presentis controversie assueta, et insuper quathinus tangit usum et possessionem predicti fluminis ipsi habitantes hinc inde gaudebunt et utentur in ipso flumine modo et forma quibus uti et gaudere consueverunt a decem annis ultime preteritis citra scilicet predicti habitantes de Handaye et alii subditi predicti Régis Christianissimi tenebunt et possidebunt nassas seu piscarias, insulas, passacgium de Vehobie, moiendinum de l’ospital, molendo et terras dictarum insularum et alias ipsis contiguas pro laborando et cultivando et nichilominus portum ad passandum et vehendum cum gabarris, tilholis et aliis navibus sine quilla in dicto loco de Hendaye et utentur omni piscatura retum et alia cum navibus predictis, tam in predicto flumine quam alibi ubi ipsis bonum videbitur faciendum ac aliis secundum quod consueverunt, etiam in mari ; et predicti habitantes Fontis Rabidi et eorum consortes similiter poterunt uti et gaudere in predicto flumine navibus ad passandum et vehendum atque etiam cum gabarris, tilholis et aliis quibuscumque navibus necnon insulis atque nassis sive piscariis ac passadgio de Vehobie ac aliis, prout consueverunt a decem annis citra et hoc, absque prejudicio possessions antique jurisque predictorum regum et partium hinc inde aliorumque jurium per ipsos in predicto flumine et mari pretensorum, reser- vata eis facultate lacius probandi tam per testes quam per instrumenta jus possessions, proprietatis et dominii omnium premissorum et posse facere jus predictis partibus hinc inde super excessibus, dampnis et interesse per quamlibet dictarum partium passis et pretensis, inhibendo subditos utriusque regni, sub pena confiscations omnium bonorum ac banni perpetui, de non contraveniendo huic nostre ordinationi de jure nec de facto quovis pacto. Actum in loco Sancti johannis de Luz, die Xa mensis aprilis, anno domini millesimo quingentesimo decimo. Sic signatum : M. de la Martonie} G. de la Duchs, El Licenciado Alcuna, El Licenciado Telles. (Arch. Nat., j . 867, n° 7. — Une traduction
espagnole de ce document se trouve aux Arch. des Affaires Étrangères, Mémoires et
documents, Espagne, tome 2 1 7 , foL 5 7 , r° et v°.)

— 15 —
et des autres magistrats municipaux. Le corregidor traduisit la sentence en langue castillane ; quelques protestations s’élevèrent dès ce moment, notamment quand il s’agit du droit accordé à Hendaye de pêcher au filet dans la Bidassoa.
Les deux jours suivants, la sentence fut lue publiquement, à son de trompe, dans les rues de la ville. Le 13 avril, Vasquez de Acuna retourna à Madrid et le corregidor regagna Tolosa, siège de sa résidence.
1.
Le mécontentement fut grand sur la rive française et, dès la fin d’avril, le sire d’Urtubie, se faisant l’interprète intéressé des habitants d’Urrugne et de Hendaye, écrivit au roi de France pour protester contre la défense faite aux Labourdins de posséder des barques munies de quilles.
Louis XII pria D. Geronimo Cabanillas, ambassadeur d’Espagne, de transmettre ces plaintes à son souverain. Ferdinand répondit que non seulement il n’était nullement disposé à accorder aux Labourdins un droit qui serait la décadence, sinon la ruine complète de Fontarabie, mais qu’encore il regrettait beaucoup que ses commissaires eussent consenti à pe ne leur appartenait point
2.
Louis XII ne fit que transmettre cette réponse intransigeante aux habitants des communautés d’Urrugne et d’Hendaye.
Ceux- ci, espérant que d’autres commissaires sauraient mieux faire valoir leurs droits méconnus, décidèrent d’appeler l’attention des souverains par un nouveau coup de main.
Le Ier juillet, une bande armée, commandée par un hobereau des environs, Pierre de Buniort, se posta dans la vallée haute du fleuve et détroussa une caravane de marchands aragonais et navarrais qui se rendaient à Fontarabie.
Naturellement, les gens de Fontarabie portèrent plainte au Régent de Castille et l’ambassadeur espagnol fit transmettre ces plaintes au roi de France.
Le 23 juillet, Louis XII manda au bailli de Labourd de faire restituer les marchandises dérobées et de réprimander les délinquants. Triomphant, Ferdinand envoya,
1. — Arch. de Fontarabie. Relation de Sanz de Venesa, cap. 6.
2. — Ibid.j id.? cap. 7,
____________________________________________
16
le 6 août, à Fontarabie, le texte traduit de ces lettres royales qui devaient constituer désormais une preuve irréfutable des droits de la vieille cité sur toute l’étendue du fleuve
1 Louis XII avait eu soin de recommander à son bailli de régler lui-même ce différend, si toutefois l’affaire ne lui semblait pas devoir nécessiter une enquête plus approfondie
2. Les Labourdins, saisis de cette clause du mandement royal, en profitèrent pour faire entendre leurs doléances et protester contre le jugement inique de 1510 . La réunion d’une nouvelle commission fut décidée ; malheureusement, les documents nous manquent pour être, sur ce point, quelque peu précis. Ce dut être au début de l’an 1511 que le roi de France nomma commissaires de la Bidassoa Me Compaignet d’Armendaritz et Me Jean d’Ibarrole, et que le Régent de Castille délégua à nouveau D.Cristobal Vasquez de Acuna et D. Francisco Tellez de Ontiberos.
Les commissaires français durent recevoir, cette fois, l’ordre de se montrer plus exigeants dans leurs désirs et de faire prononcer une sentence qui exprimât d’une façon plus précise et plus étendue les droits du royaume de France, tant sur la Bidassoa que sur la rade du Figuier.
Les délégués espagnols protestèrent, alléguant qu’ils n’avaient à s’occuper que de la navigation sur le fleuve. Le 16 avril 1 5 1 1 , les quatre commissaires se réunirent à Hendaye en présence de Juan de Casadevante, syndic de Fontarabie et procureur du Régent de Castille et de deux envoyés spéciaux du roi de France, Mes Charles de la Barrière et Pierre de Brus, qui vinrent au nom de leur souverain demander aux dits commissaires de procéder immédiatement à l’examen des questions soumises à leur jugement. Le licencié Acuna, au nom des commissaires de Castille, allégua qu’ils avaient envoyé à la Reine un messager chargé de
1. — Arcb. de Fontarabie. Relacion de Sanz de Venesa, cap. 8.
2. — . . . Vos mandamos y encargamos e injungimos que si vos constare sumaria-
mente e de piano e sin figura de processo de la dicha presa por nuestros subditos contra aquella dîcha sentencia, vos en eî dicho caso fagais rendir e restituir las dichas lanas, mercaderias e otras cosas qualesquier, constreniendo a facer e sufrir esto a todos
aquellos a quien pertenece por todas las vias en tal caso requeridas,
3 . — Arcb. Nat.} j . 867 et suiv., Bibl. Nat.} Coll. Dupuy, vol. 42, fol. 15 et suiv.
et Coll. Brienne, vol. 55, fol. 1 2 4 .
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leur faire donner plein pouvoir pour délibérer tant sur l’usage du fleuve que sur celui de la rade, mais que, jusqu’à son retour, il leur était formellement interdit de s’étendre sur toutes questions autres que celles comprises dans leur commission.
Les commissaires français acceptèrent d’attendre le retour du messager, fixant cependant comme dernier délai le lundi 28 avril, auquel jour, à neuf heures du matin, ils se trouveraient de nouveau au lieu de Hendaye pour y prendre les mesures qu’ils jugeraient alors nécessaires.
Le 22 avril, les commissaires et les procureurs spéciaux de France et de Castille se réunirent à Fontarabie, en présence de Ochoa de Haramburu, prêtre, et de Thomas Betcoq, sujet anglais, habitants de Fontarabie, de Jean Lopez de Sabando, de Martinon de Hunburu et de Saucin de Hiriburu, habitants de Saint-Jean-de-Luz ; Charles de la Barrière et Pierre de Brus déclarèrent avoir ouï dire que les commissaires espagnols avaient reçu la réponse qu’ils attendaient de la reine de Castille et leur demandèrent de bien vouloir, dans ce cas, commencer leurs délibérations avec les commissaires français.
Les commissaires espagnols avaient, en effet, reçu la réponse expédiée de Séville, le 25 mars précédent, mais Ferdinand le Catholique s’y refusait absolument à étendre le pouvoir des commissaires sur des questions où, selon lui, il n’y avait pas matière à discussion. Il pensait d’ailleurs que Vasquez de Acuna et Tellez de Ontiberos sauraient facilement persuader leurs collègues français qu’il y avait là abus de leur part et que le plus sage était de délibérer seulement sur les questions reconnues litigieuses. Le mandement royal fut lu aux commissaires de France et, en conséquence, le procureur, Juan de Casadevante, les pria de
1. — Bibl. Nat., Coll. Dupuy, vol. 42, fol. 15 v° et 16 r°.
2. — . . . estoy maravillado desta ynovation porque, como vedeys, si sobre semejantes
Cosas en que nunca obo dubda del drecho et antigua possession de la Corona Real destos reynos, agora se dyesse lugar que la obiesse, séria poner mala voz en todo, quanto mas seyendo este juyzio por consentimiento de las partes. Por ende yo vos mando que ableys a los dichos comissarios y les mustreys la justicia et razon que ay para que assi se hagua y sobre todo deys orden como solamente se entende en aquellos casos e cosas sobre que al principio obo la differentia et no en otros ningunos y, conforme a esto, continuad vuestro processo. — lbid.} id., fol. 15 v° et fol. 16 r°.
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vouloir bien commencer à délibérer immédiatement sur la seule et unique question de l’usage de la Bidassoa. Ceux-ci, naturellement, protestèrent ; une nouvelle réunion fut fixée au lendemain, 23 avril, dans laquelle les commissaires espagnols émirent le vœu de ne rien faire que les deux rois de France et de Castille ne se fussent, de nouveau, entendus à ce sujet. En outre, ils demandèrent à leurs collègues français d’assurer, en attendant, de la part des Labourdins, l’observation de la sentence provisionelle de 15 102 et de ne procéder à aucune enquête, sans leur consentement, les commissaires français déclarèrent qu’obéissant aux ordres de leur souverain, ils feraient eux-mêmes une enquête isolée, en conseillant toutefois aux gens de Hendaye et d’Urrugne d’observer la sentence d’avril 1510 et de ne rien faire qui pût troubler la paix entre les deux nations
Les Espagnols acceptèrent cette conclusion et promirent d’agir pareillement de leur côté. Ainsi se termina sans presque avoir commencé la commission royale de 1511 .
1 . — Bibl. Nat., Coll. Dupuy, vol. 42, fol. 17 r° et v°.
2. — . . . lesdicts licenciez de Accuna et Francisco Tellez dirent qu’ilz demandoient et requeroient ausdicts Docteurs Mes Compaignet d’Armendaritz et Jehan d’Ibarrole, commissaires dudict Roy treschrestien et aussi ausdicts advocat et procureur, qu’ilz lais- sassent en suspens jusques a tant que lesdicts Roys se escrivissent et confermassent pour ce qu’ilz cognoissent, comme dit on, que les royaulx vouluntez des Catholiques Roy et Royne estoient qu’ilz procureroient la dicte conformité par le service de Dieu nostre seigneur et par la conservation de la amitié qu’ilz avoient avec lediçt treschrestien Roy de France et qu’ë pendant le temps de ladicte suspension, ilz demandoient et requeroient qu’ilz fissent garder aux subjectz dudict Roy treschrestien l’appoinctement et accord qui fut donné par les commissaires desdicts Roys a dix d’avril l’an 1 5 1 0 , lequel commence en ceste maniéré : Cum per antea. . . e t c . . . duquel, si estoit nécessaire, ledict Jehan de Casedavant, scindic de Fontarrebie, faisoit présentation et lequel estoit mandé estre gardé par les deux Roys et que ilz demandoient et requeroient que, en ensuivant ledict commandement ne consentissent aux subjectz du dict treschrestien Roy toucher en port ne mer ne droictz d’iceulx sinon tant seulement en ce que ledict accord et appoinctement les donnoit en ladicte riviere de Bidassoua ou fleuve jusques a tant que se fisse la finale expédition, protestant ainsi qu’ilz protestoient que si pour toucher ou ancrer en lesdicts port et droictz et mer survenoient aucuns murtres, insulz ou escan- dalles, que ce soit a coulpe et charge desdicts docteurs en nom dudict seigneur Roy Treschrestien, Roy de France et non desdicts licenciez de Acuna et Tellez, en nom de ladicte Serenessime Royne et dudict Roy Catholique son p è r e . . . — Bibl. NatColl.
Dupuy, vol. 42, fol. 20 r° et \v°.
3. — . . . les commissaires du Roy Treschrestien respondirent persévérant en leur premier dire et délibération qu’ilz procéderont ainsi que dict est, attendu les longs delays et subterfuges prins par lesdicts commissaires et sindic de ladicte Royne de Castille et que de leur cousté avoient desja adverti leur Roy et eu les provisions sur ce requises ensuivant lesquelles procéderont- comme dict a esté sans toucher par le present la sentence de laquelle dessus a esté faicte mention, protestant que si aucun escandale
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Néanmoins, comme il avait été précédemment décidé, une enquête continua à laquelle procédèrent séparément de chaque côté du fleuve les commissaires français et espagnols, en attendant que les deux rois eussent déterminé d’une façon plus précise les questions sur lesquelles il y avait lieu de délibérer. D’extraordinaire, la commission devint, en quelque sorte, permanente. Malheureusement, les documents nous manquent pour pouvoir dire ce que firent alors les délégués ; il est à supposer, cependant, qu’ils travaillèrent avec lenteur ; car rien d’important ne paraît avoir été résolu avant septembre 1517 , date à laquelle une lettre adressée par les commissaires français au chancelier Duprat nous apprend que Me François de-Belcier remplaçait Compaignet d’Armendaritz, décédé, et que les commissaires espagnols et français n’avaient encore pu se mettre d’accord sur l’étendue même de leur commission .
Cependant, les Labourdins, du haut de la tour fortifiée de
Munjunito, située sur la rive de Hendaye3, continuèrent de

ou dommage y survient ne soit a leur coulpe, ains desdicts commissaires et scindic
ladiçte dame qui ne veullent procéder avec eulx sur lesdicts ports, mer, havre et po du Figuier, disans en outre qu’ilz feront inhibitions et deffences aux subgects dudi seigneur habitans de Labourt qu’ilz ne provoquent de parolle ne de fa.ict a l’encont des subjeçts de ladicte dame ne usent aussi encontre eulx par aucune voye de faiç requérant que lesdicts commissaires de la dicte dame fassent le pareil de leur cous et sur le demourant, disent qu’ils se garderont de mesprendre ; desquelles choses l dictes parties en requisdrent acte et instrument… —Ibididvol. 42, fol. 21 v° et 22 r°

1. — Nous savons toutefois que la sentence provisionnelle de 1 5 1 0 était toujours en vigueur. Le 13 mars 1 5 1 7 , le sénéchal des Lannes manda à Bartholomé de Fagoaga et Adam de Buniort, habitants de Biriatou, qui avaient établi une forge sur territoire français, pour laquelle ils utilisaient l’eau du fleuve, d’avoir à cesser leur industrie. Cf. ‘Arch. de Fontarabie. Relaciôn de los papeles que esta M. N. y L. Villa embia â S. M . 1 6 1 9 et Ibid., Compulsas que dimos los très escribanos para el Consejo en la causa sobre las nasas de esta ciudad en pleito con Irun. 1683.
2. —• Cf. lettre originale des officiers du Roi à Hendaye ; les commissaires terminent
en’demandant de nouveaux subsides : « . . . Monseigneur, comme sçavez, sommes ici en pays limitrophe, a grans frais et mises et avons avec nous l’advocat et procureur dudict seigneur, ung notaire, ung interprete et ung sergent et plusieurs tesmoings sans lesquelz personnages ne pouvons procéder, a quoy les pouvres subjectz dudict seigneur ne peuvent frayer, car ilz sont pouvres, bruslez et destruictz pour la guerre. A ceste cause, vous prions, Monseigneur, que y vueillez avoir esgard et nous faire délivrer par le comptable de Bourdeaux ou autre qu’il vous plairra, de l’argent. » — Bibl. NatColl. Dupuy, vol. 42, fol. 39 et suiv.
3 . — . . . et prope juxta inferiorem ipsius loci partem per negligentiam vel inadver-
tentiam nostrorum construxerunt, non sunt elapsi 40 anni, praefactam Domum de Munjunito in solo et littore nostro. — Arch. de Fontarabie. Traslados de las Ynforma- ciones en derecho,… folio 5 r°. — C e t t e tour était donc, semble-t-il, sur le lit du fleuve, c’est-à-dire sur territoire espagnol, d’après les sentences de 1458 et de 1 5 1 0 .
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bombarder impitoyablement toutes les barques espagnoles qui pénétraient dans la baie.
Ce fut, d’ailleurs, de part et d’autre, un échange d’excellents procédés. Le 17 avril 1 5 1 8 , le duc de Nâjera, vice-roi de Navarre, alla même jusqu’à mander au majordome de l’artillerie, en résidence à Fontarabie, de prêter à cette ville toutes les munitions dont elle pourrait avoir besoin pour se défendre contre les attaques des Français
1. C’était la guerre ouvertement déclarée sur la frontière basque, guerre que rendait, d’ailleurs, plus naturelle l’inimitié chaque jour grandissante des deux souverains. Toutefois, le 15 août 15 8
2 , Charles Quint dépêcha de nouveau à son corregidor de Guipuzcoa D. Pedro de Nava et au licencié Vasquez de Acuna l’ordre de délibérer conjointement avec les commissaires du Roi de France sur les différends de la Bidassoa
3. Sept années de délibérations, fort espacées les unes des autres, tenues d’ailleurs sans méthode et sans que le sujet en fût, une fois pour toutes, définitivement établi et accepté par les commissaires des deux royaumes, avaient singulièrement fait dévier les questions à étudier. En 1511 , les délégués français avaient voulu étendre leur commission sur la question de la propriété du fleuve et de la rade et sur la permission qui pouvait être accordée à Hendaye de posséder un port.
Les Espagnols avaient refusé, ne voulant délibérer que sur la question de l’usage des barques à quille, interdit aux riverains français en avril 1510 . En 1 5 1 8 , il ne s’agit plus que d’amener Hendayais et Ondarabiarres à cesser
1. — Arch. de Fontarabie. Relaciôn de los papeles que esta M.N. y L. Villa… embia â S . M. 1 6 1 9 .
2. — Bibl. Nat. Coll. Dupuy, vol. 42, fol. 23 et suiv. et Coll. Brienne, vol. 5 5 ,
fol 1 3 4 et suiv.
3 . — . . . sur certains ediffices que l’on dict que lesdicts françois voloient faire et
reediffier de l’autre costé de la riviere de Bidassoua et sur aucun bras d’icelle et sur autres choses que lesdicts françois pretendoient qu’ilz pouvoient faire et que sur ce, a cause de ce, et de l’une part a l’autre, et de l’autre a l’autre, se sont tirez de traictz d’artillerie et faict aucuns dommages et maulx et pour ce que nous avions commandé a nosdicts subjectz qu’ilz ne facent nouveauté aucune et que toutes les choses de voye de faict cessent et facent bon accord et voisinage ausdicts françois et semblablement entre nous et ledict Roy de France est accordé que nommons juges et qu’ilz entendent ausdicts debatz et qu’ils se informent commant et en quelle maniéré -a esté faict et passé tout ce que clict est et qu’ilz pourvoyent en façon que entre lesdïctes parties cessent lesdictes d i f f e r a n c e s . – — Bibl. Nat. Coll. Dupuy, vol. 42, fol. 23 v° et 24 r°.
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— 21 _
leurs feux croisés, et de la propriété du fleuve, de la délimitation de la frontière entre les deux royaumes il ne saurait plus être question.
François Ier, de son côté, confirma ses commissaires dans leurs pouvoirs, sans qu’il nous soit possible de dire exactement à quel moment ce fut de l’année 1518. Un jour d’octobre, en l’église Santa Maria de Fontarabie1, le licencié Vasquez de Acuna et Me François de Belcier se réunirent et, après audition de témoins, décidèrent d’envoyer un rapport détaillé des faits à leurs souverains qui prendraient alors les mesures nécessaires. Ils établirent, en outre, que jusqu’à ce moment toute hostilité devait cesser entre Basques espagnols et français
2. Néanmoins, les querelles continuèrent sur la Bidassoa, mais, cette fois, ce fut dans la vallée intérieure du fleuve, entre Irun et Béhobie, que les différends éclatèrent. En janvier 1519 , l’alcalde du château de Béhobie, accompagné d’hommes armés, vint procéder à la plantation de petits chênes dans l’île dite Insura
3 propriété jusqu’alors non contestée, paraît-il, du royaume de France ; puis les Espagnols y firent paître leurs troupeaux. Pierre et Adam d’Urtubie vinrent porter plainte au capitaine qui, pour toute réponse, quelques jours plus tard, fit tirer sur eux, alors qu’ils se trouvaient sur la rive du fleuve, en territoire français. Sur la plainte du syndic de la communauté d’Urrugne, riveraine du fleuve à cet endroit, le lieutenant du bailli, Jean de

1 . — Arch. de Fontarabie. Traslados de las Ynformaciones en derecho,… fol. 2 r°.
2. — « . . . y no se labre ni edifique ni se haga en ella (il s’agit de la tour de
Munjunito) cosa alguna, mas antes el dicho edificio e todas las otras cosas esten suspensas y en el punto, lugar y estado en que estavan antes y al tiempo destas dichas différencias, hasta que lo suso dicfro se determine y que todos esten y vivan en p a z . . . » Arch. de Fontarabie. Traslados de las Ynformaciones en derecho…, fol. 2 v°. — Il nous a été impos- sible de retrouver les procès-verbaux des délibérations successives qui durent avoir lieu a ce moment. Un inventaire sommaire des archives de Fontarabie de 1683 (Compulsas que dimos los très escribanos… ) les mentionne ainsi : Ano 1 5 1 8 . Testimonio de los autos hechos en dicho ano por los comisarios de Espana y Francia sobre el derrocamiento de una casa que los de Endaya intentaron fabricar 0 redificar en la margen del rio Vidasoa. De las comisiones que los respectibos soberanos, de la demanda y querella puesta por los de Endaya y el Procurador de el Sr. Christianissimo Rey de Francia con Fuenterrabia, respuesta de esta ciudad y de las sentencias que dieron los comisarios en discordia ; se han omitido las informaciones por ser muy largas, e t c . . .
3 . — Articles présentés par le syndic au lieutenant du b a i l l i . — A r c h . Nat., ) 867? n° 10.
4. — Cf. La Isla de los Faisanes, VI, par D. SERAPIO DE MLJGICA dans La Frontera
d’Irun, n° du IER septembre 1 9 0 1 .
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— 22 –

Saint Pé, se rendit en cette paroisse, le 7 mars 1519
1 accompagné de son greffier, Me Pierre d’Echegoyen, notaire royal, pour y entendre lire le rapport détaillé des faits incriminés aux sujets du roi Catholique. Le 8, il se transporta sur les bords de la Bidassoa, à la dite île Insura, pour y constater de visu les délits commis et procéder à l’audition d’habitants de Hendaye, cités comme témoins par Michelco d’Arregaray, procureur ou merin d’Urrugne. Puis, l’enquête terminée, le procès-verbal détaillé en fut envoyé au roi.
La question de la Bidassoa fut examinée dans la Conférence interrompue d’ailleurs brusquement par le décès du ministre français — qui eut lieu, à la fin de 1519 , à Montpellier, au sujet du royaume de Navarre
2. La réunion d’une nouvelle commission dut y être décidée, car le 14 juin 1 520 , en vertu, semble-t-il, d’un accord antérieur avec le roi de Castille, François Ier nomma commissaires Jean de Calvimont et François Cadenet, tous deux conseillers au Parlement de Bordeaux, leur enjoignant de se trouver le 15 juillet suivant à la frontière où, par ordre des souverains, les hostilités avaient dû cesser dès le 15 mai précédent.
De son côté, l’Empereur nommait deux commissaires, le corregidor de Guipuzcoa et D. Cristôbal Vasquez de Acuna. Les quatre commissaires devaient, à leur choix, se rendre d’abord, pendant deux mois, dans l’une des deux villes de Bayonne ou de Fontarabie pour y enquêter et délibérer et séjourner ensuite dans la seconde deux autres mois. Le 15 juillet, les deux conseillers au Parlement de Bordeaux se trouvaient à Bayonne, prêts à commencer leur enquête ; mais, suivant un système adopté dès 1510 par les autorités espagnoles, les commissaires de Charles Quint ne se présentèrent pas. Le Ier octobre, Me Martin de Naguile, notaire royal en la ville de Bayonne, vint, de la part des commissaires français, trouver à Fontarabie le licencié Vasquez de
1 . — Arch. Nat., J 867, ti° 10, et Bibl. NatColl. Dupuy, vol. 42, fol. 27 et suiv.
2. — Bibl. Nat., Mél. Mezerai, ms. fr. 2 0 7 7 1 , fol. 223 r° ; Coll. Dupuy, vol. 42,
fol. 43 v°, et Coll. Brienne, vol. 55, fol. 153 v°. Les deux délégués étaient, pour l’Espagne, le sire de Chievres et, pour la France, le sire de Boisy ; ce dernier mourut au cours de la Conférence. Cf. FAVYN, Histoire de Navarre, Paris, 1 6 1 2 , in-fol., p. 704.
3 . — Arch. Nat., j 9 1 6 , nos 24 et 25.
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— 23
Acuna et lui représenter que ces derniers étant las d’attendre et considérant d’autre part que le délai de leur commission allait expirer, Jean de Calvimont s’était, ce jour même, rendu à Hendaye, désireux de l’entretenir immédiatement de cette affaire
2. D. Cristôbal Vasquez de Acuna refusa de traverser le fleuve et le procureur de Naguile, après avoir énergiquement protesté contre la conduite des délégués espagnols, retourna à Hendaye où l’attendait Jean de Calvimont
3. Ainsi échoua cette nouvelle commission que, comme les précédentes, le mauvais vouloir des Espagnols avait rendue impossible.
L’année suivante, la guerre éclata sur la frontière. Vers la fin de septembre 1521 , François 1er, désireux de venger la défaite
4 des troupes qu’une première fois il avait envoyées au secours d’Henri d’Albret, dirigea sur Saint-Jean-de-Luz une armée
1. — Arch. NatJ 9 1 6 , n° 26.
2 — . . . a cause de quoy mesdicts seigneurs de Calvimont et Kadenet considérant
qu’ilz avoient asses longuement actendu lesdicts commissaires dudict Roy Catholicque et aussi que le temps presigné pour vacquer audict affaire estoit presque expiré et dedans le temps restant oii ne pourroit metre fin audict affaire, si ç’estoit mondict seigneur de Calvimont transpourté ce jour d’uy au lieu de Handaye viz a viz la ville de Fontarrabie, la riviere de Bidassoe entre deux, où il estoit encores de present et envoyé lettre missive audict Basques pour lui faire savoir sa venue et par icelle lui prioit qu’il passast ladicte
riviere aux fins qu’il luy demonstrat ce que d e s s u s . . .
— Arch, Nat., J 9 1 6 , n° 26.
3 . — . . . Et le mesme jour, environ une heure après que ledict de Naguille et moy
notaire ensemble lesdicts tesmoings avons eu passé ladicte riviere de Bidassoa et retournez audict bourg et lieu de Handaye où mondict seigneur de Calvimont nous actendoit, acompaigné de monseigneur maistre Jehan de Segure, lieutenant général du Senneschal des Lannes au siege de Bayonne, et de Messire Jehan de le Lande, liccencié fez droictz, chanoyne de l’eglise cathedrale de Bayonne, ou estoient aussi Raymond Duhalde, sergent royal, ensemble Choane Delissalde, johannes de Soppite, Estienne de Lecunboro, Jehannot de Lecunboro et Miguel Darroppe, habitans dudict Handaye, ainpres que ledict de Naguille a relaté audict de Calvimont les remonstrances et protes- tations par lui faictes audict Basques, icelluy, tant par luy que pour ledict seigneur de Kadenet absent a ratiffiées et eues pour agreables et a d’abundans faict telles et semblables protestations et remonstrances que dessus ez presences des dessusdicts et qu’il n’avoit tenu a luy qu’il ne les fist a la personne dudit Basques, car ç’estoit illec transporter expressement pour ce faire, mais ledict Basques n’avoit jamais voulu passer ladicte riviere, jaçoit que par cidevant tous les commissaires depputez par le Roy Catholicque ou ses predecesseurs eussent acoustumé passer icelle riviere pour venir parlamenter la premiere foys aux commissaires depputez par le Roy nostre souverain seigneur, comme de ce il estoit devenu informé et adverty et desdictes protestations, ensemble des autres choses dessusdictes, ledict seigneur de Calvimont requist acte ê.t instrument a moy susdict et audict de Naguille, comme notaire et personne publique, ce par nous leur fut octroyé les an, moys, jour et es presences que dessus. Boyresse, notaire royal ; Denaguile, notaire royal. — lbid.} id.
4- — Bataille de Noain, 30 juin 1 5 2 1 . Cf. BOISSONNADE, Histoire de la réunion de la
Navarre à la Castille, Paris, 1.893, in-8% pages 544 et suiv,
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_ 24 —

commandée par Guillaume Gouffier, sire de Bonnivet, amiral de France et gouverneur de Guyenne.
Après avoir feint de se diriger sur Pampelune, Bonnivet, d’Ascain, dont il avait fait son quartier général, partit vers les premiers jours d’octobre au pas de Béhobie.
Il s’y empara sans grand effort du château de Gazteluzar, dont il confia la garde au capitaine Beaufils ; et, le dimanche 6 octobre, vint mettre le siège devant Fontarabie
1. Le gouverneur de la place était D. Diego de Vera, capitaine qui s’était particulièrement distingué lors des dernières guerres de Navarre. La ville n’était pas prête à soutenir le siège des Français. Les vivres manquaient. Dès le troisième jour, la famine se déclara. Dans ces conditions, la résistance devenait inutile. Déjà, D. Diego parlait de reddition ; mais ce fut une protestation indignée de la part des habitants qui, cependant, après dix jours d’une héroïque défense, vaincus seulement par la famine, durent se rendre à l’ennemi. Le vendredi, 18 octobre, les portes de la ville s’ouvrirent et, devant le front des troupes françaises, les vaillants assiégés défilèrent, tambours battants et drapeaux déployés.
Fontarabie était française. Bonnivet se retira, laissant comme gouverneur Jacques de Daillon, baron du Lude, avec trois mille Gascons.
Les Espagnols, retranchés dans Irun, que commandait un gentilhomme des environs, D. Pedro de Urdanivia, sire d’Aranzate, entreprirent contre les Français une guerre meurtrière d’embuscades et d’escarmouches. La garnison de Fontarabie devint insuffisante. En janvier 1 5 2 2 , quinze cents soldats y arrivèrent, sous la conduite d’un transfuge espagnol — d’origine française, il est vrai, — Juan de Aeza, sire d’Ibarrola.
L’entretien d’un détachement dans le fort de Béhobie, que commandait toujours le capitaine Beaufils, dispersait inutilement les troupes françaises, qu’il devenait plus que jamais nécessaire de concentrer dans Fontarabie que les Espagnols continuaient d’assiéger.
1 . — Cf. BORDENAVE, Histoire de Béarn et de Navarre, édit. P. Raymond, Paris, 1873,
i n – 8 ° , . P . 1 7 e t s u i v . ; G A R I B A Y , op. cit., lib. X X X , cap. V I I , e t M O R E T , Anales del reino
de Navarra, Pamplona, 1684-1715, 5 vol. in-40, lib. XXXVI, cap. IV.
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Le démantèlement et l’abandon du château de Gazteluzar
fut donc décidé ; par prudence, on décida de ne rien laisser soupçonner de cette entreprise aux Espagnols. Un traître s’en fut malheureusement avertir D. Beltrân de la Cueva, capitaine général de la Province, qui, un jour d’avril, à l’improviste, put facilement s’emparer du fort dont l’artillerie avait déjà été retirée.
Un nouvel alcaide, Ochoa de Asua, y fut laissé avec une petite garnison destinée à repousser le premier choc de l’ennemi qui, certainement, essaierait de reprendre la forteresse.
En effet, le samedi 28 juin 1522, l’avant-garde française,
composée des vaillantes milices labourdines et de troupes mercenaires allemandes, apparut au pas de Béhobie, décidée à passer à gué le fleuve que la marée basse rendait alors moins profond. Mais ce fut aussitôt du haut du château de Gazteluzar une telle canonnade que, devant cette résistance inattendue des Espagnols, les Français se retirèrent sur Biriatou, où jusqu’au soir ils restèrent cantonnés
1. Vers minuit, un fort détachement, emportant avec lui des pièces d’artillerie traversa le fleuve au lieu dit de Aritz-Makur et put, sans être vu de l’ennemi, à travers des sentiers touffus, bordés de haies sauvages, grimper aux rochers escarpés d’Aldabe
2. 2 qui dominaient d’environ cent cinquante mètres le château de Gazteluzar.
Le matin du dimanche 29, les mercenaires allemands s’approchèrent du château en longeant la rive espagnole, tandis que l’artillerie française tonnait des hauteurs d’Aldabe, et tentèrent un premier assaut. La résistance des Espagnols que commandait l’alcaide Ochoa de Asua fut grande et ce premier jour s’acheva sans qu’un seul ennemi eût pu pénétrer dans la place.
Cependant, deux capitaines des milices guipuzcoanes, Juan Perez de Azkue, naturel de Fontarabie, et Miguel de Ambulodi,
1. — G À R I B A Y , op. cit., lib. X X X , cap. X.
2. — Depuis lors Mont St-Martial, en commémoration de cette victoire qui eut lieu
le jour de la saint Martial, 30 juin 1 5 2 2 . Chaque année, depuis 1 5 2 2 , le 30 juin, les
habitants d’irun et de Fontarabie, groupés par compagnies et en armes, y vont en
pèlerinage. Sur cette curieuse fête, cf. l’intéressante brochure de D. SERAPIO DE MÛGICA, Alardc de San Martial en Irûn, Origen y detalles. San Sébastian, 1 9 0 1 , in-8°.
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habitant de Irûn, résolurent de surprendre le gros de l’armée française posté sur la montagne d’Aldabe. Partis dans la nuit du petit bourg d’Oyarzun, où le capitaine général, D. Beltrân de la Cueva, attendait inquiet le résultat de cette téméraire entreprise, ils arrivèrent deux heures avant le lever du jour dans le vallon encaissé appelé Saroya de Aguinaga.
D’un autre côté, sur la route royale d’Irun, le long, du fleuve, un prêtre de Renteria, Mosen Pedro de Irizar, avait été chargé par les deux intrépides soldats de simuler, toute la nuit, l’armée espagnole, en se promenant çà et là, accompagné d’enfants et de femmes portant des torches enflammées. La marche continua à pas de loup, silencieuse et lente, à travers les bruyères et les rocs. Au petit jour, enfin, la troupe, forte de huit cents à mille hommes, arriva devant Aldabe ; l’haleine et le piaffement des chevaux signalèrent sa présence à l’ennemi et l’alerte retentit dans le camp labourdin. Mais, les soldats endormis, surpris de cette attaque soudaine, n’eurent que le temps de fuir devant les fantassins espagnols qui, de tous côtés, surgirent des broussailles.
Le capitaine général, averti du succès de ses troupes, —
succès sur lequel il était cependant bien loin de compter, — s’avança à son tour jusqu’aux hauteurs d’Aldabe où il tint conseil avec les chefs de l’armée pour décider ce qu’il conviendrait de faire à l’égard des Allemands qui, massés dans le château qu’ils avaient, entre temps, pris d’assaut, ignoraient encore la défaite des milices labourdines.
Le capitaine Miguel de Ambulodi résolut de les en faire sortir et, en simulant une retraite, de les attirer à sa suite dans la montagne où les troupes fraîches de D. Beltrân de la Cueva les mettraient aisément en déroute. Les Allemands furent entraînés par leur bravoure même dans le piège que leur tendait l’ennemi et quand, après avoir vaillamment poursuivi les fuyards espagnols, ils parvinrent au sommet de la montagne, ce fut pour y être traîtreusement massacrés par le gros de l’armée espagnole, jusque là dissimulé sur l’autre versant.
Cependant le siège de Fontarabie continuait et le baron du
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Lude se déclarait impuissant à supporter plus longtemps les attaques des bandes espagnoles. Le maréchal de Châtillon, Gaspard de Coligny, fut envoyé pour ravitailler la place ; il mourut, en route, à Dax, et fut aussitôt remplacé par Jacques de Ghabannes, seigneur de la Palice, qui prit le commandement de la nouvelle armée et se dirigea sur Hendaye, tandis que les vivres arrivaient par mer à Fontarabie. A l’approche des troupes françaises, les pillards espagnols s’éloignèrent et la nouvelle garnison put facilement pénétrer dans la place. Un nouveau gouverneur y fut nommé, le capitaine Franget.
Au début de décembre, une armée espagnole traversa le pas de Béhobie, sous la conduite de D. Inigo Fernandez de Velasco, connétable de Castille, et du prince d’Orange, se dirigeant sur Sauveterre-de-Béarn, qui se rendit seulement après plus de deux mois de siège. Puis les troupes espagnoles ravagèrent les campagnes du Labourd, aux alentours de Bayonne, que le connétable n’osa pas attaquer, et vinrent enfin mettre le siège devant Fontarabie.
La place, mal défendue par Franget et trahie par l’un des capitaines navarrais, D. Pedro Navarra, dut se rendre à l’ennemi. Le 24 mars 1524 , Fontarabie, depuis plus de deux ans française, redevint espagnole.
1. La guerre cessa ainsi sur la frontière, mais, de nouveau, les querelles n’en éclatèrent que plus violentes entre les habitants de Hendaye et de Fontarabie.
Le 11 avril 1527 , Charles Quint dépêcha de Valladolid à ses sujets de Fontarabie l’ordre de continuer à exécuter la sentence provisionnelle d’avril 1510
2 . C’était, en se refusant ainsi définitivement à toute transaction, à toute modification d’un jugement qui blessait les Français dans leurs droits intentionnellement méconnus, provoquer de nouvelles et cruelles représailles sur la Bidassoa. Nous passerons sous silence ces querelles parfois sanglantes, tristement renouvelées de celles dont nous avons parlé antérieurement. Leur énumération, d’ailleurs inutile, ne saurait être que fastidieuse.
1. — GARIBAY, Op. cit., lib. XXX, cap. XI, et DE SAYAS, Anales de Aragon, Madrid,
[1665], in-fol., cap. 45.
2. •— Arcb. de Foniarabie. Relacion de los papeles que esta M. N. y L. v i l l a . . .
çmbia a S. M… 1 6 1 9 .
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Le fleuve était alors — comme encore aujourd’hui — fort poissonneux. Les poissons de toutes sortes y abondaient et, tout particulièrement, le saumon. La pêche, autant que le commerce, assurait la grande prospérité de Fontarabie, qui, dans la vallée, au pas de Santiago, possédait une nasse en travers du fleuve. A cet endroit, sur l’extrême rive française, se dressait un petit couvent, très ancien ermitage transformé dans la suite en établissement hospitalier — à quelle époque, il serait difficile de le dire, à la fin du XVIe siècle très vraisemblablement — et qui, de bonne heure, servit de refuge aux pèlerins alors nombreux qui passaient de France en Espagne pour se rendre à Saint-Jacques de Compostelle
1. Le prieur possédait une nasse. Plus loin, vers le pas de Béhobie, se trouvait celle des seigneurs d’Urtubie.
Il n’y avait rien là qui fût contraire à la sentence de 1510
Cependant, indépendamment des rixes, des bagarres et des abordages qui, chaque jour, se produisaient dans la baie entre bateliers, les différends éclatèrent bientôt de ce côté-là du fleuve, entre Santiago, Irun et Béhobie.
La nasse de Fontarabie, placée en aval des deux autres, empêchait de rien prendre dans ces dernières, le poisson allant fatalement s’engager dans les premiers filets qu’il rencontrait en remontant le fleuve. En 1531 2 , les gens de Hendaye, las de réclamer vainement que Fontarabie voulût bien, au moins, ne pas étendre sa nasse dans toute la largeur du fleuve, la déplacèrent une nuit par surprise et la mirent derrière celle du prieur.
Ce fut, d’ailleurs, une manœuvre inutile ; quelques coups furent échangés, mais la nasse n’en fut pas moins replacée quelques jours plus tard en son premier endroit. L’année suivante
3, le sire d’Urtubie, alors bailli de Labourd, en fit établir une autre, en aval de celle de Fontarabie ; des rixes éclatèrent et, finalement, Fontarabie détruisit les filets, de son perpétuel ennemi. En 1538, autre attaque, plus sérieuse
1 . — Cf. C. DAUX, Le Pèlerinage à Compostellej Paris, 1898, ÏN-8°, p. 1 7 3 . L’hôpital, contrairement à ce que dit l’auteur, dut être construit bien avant 1 6 2 3 .
2. — Archives municipales d’Irun, Secciôn C, negociado 5, serie 1 , libro 28, expe-
diente 1 .
3- — Ibidid.
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— 29 —
cette fois. Par ordre du roi, le capitaine général de Guipuzcoa vint bombarder un moulin que le sire d’Urtubie avait établi sur le fleuve, ne faisant ainsi qu’user du droit que la sentence de 1510 reconnaissait également aux Français et aux Espagnols
1. Et ce fut ainsi durant trente ans ; ce fut, sans que ni l’un ni l’autre des pouvoirs royaux s’émût autrement de luttes le plus souvent sanglantes, de perpétuelles querelles, de continuelles violations des règlements de 15 1 0 , bien faits, d’ailleurs, pour faciliter la mauvaise foi, de la part d’ennemis acharnés et déloyaux
2.
En 1567 , le premier jour d’octobre, Philippe II manda à D. Juan de Acuna, capitaine général de Guipuzcoa, de réprimer sévèrement toute nouvelle entreprise des Français contre les droits de sa couronne
3. Cette attitude énergique dut quelque peu effrayer les habitants de Hendaye qui, le 2 janvier 1568 , s’excusèrent par lettres officielles, d’un ton très humble, de ce que certains de leurs compatriotes avaient tiré des coups d’arquebuse sur le lonjero
4 de Fontarabie
5. Puis, la paix se fit, quelque temps, sur les rives de la Bidassoa. L’absence de documents nous le laisse fortement supposer, encore qu’il soit assez singulier que, sans l’intervention d’aucun pouvoir supérieur, sans la promulgation d’aucune nouvelle sentence, une trêve se soit ainsi conclue entre d’aussi implacables ennemis. Peut-être ces luttes continuelles avaient-elles à ce point affaibli
1 . — Archives municipales d’irùn, Seccion C, negociado 5 , serie 1, libro 28, expe- diente 1 .
2. — Nous passons intentionnellement sous silence l’attaque du Labourd et la prise
de S t – j e a n – d e – L u z à la fin de juillet 1 5 6 8 par D. Diego de Carvajal, capitaine général de Fontarabie. De même nous ne parlons pas de l’échec d’Antoine de Bourbon dans son entreprise contre Fontarabie, l’année suivante. Ce serait nous écarter de notre
sujet.. Cf. d’ailleurs DE RUBLE, Antoine de Bourbon et Jeanne d’Albrei, Paris, 1 8 8 1 – 1 8 8 6 ,
4voI.in-8° t . 1 , cap. V , pp. 267 et suiv., et j . PANDIN DE LUSSAUDIÈRE, Charles de Concis,
seigneur de Burie… (1491-1565), dans Positions des Thèses de l’Ecole des Chartes, Mâcon,
1904, in-8°, page 1 1 4 . Notons enfin qu’en 1 5 6 5 , lors du voyage à la frontière du roi de France Charles IX, des délégués de Hendaye vinrent lui présenter une requête contre les
gens de Fontarabie. Cf. Mémoire de 1 5 8 1 , Bibl. NatColl. Dupuy, vol. 42, fol. 43 v°.
3. — Arch. de Fontarabie. — Relaciôn de los papeles que esta M. N. y L. villa
embia à S . M… 1 6 1 9 .
4. — Officier de la douane ou lonja de Fontarabie.
5. — Arch, de Fontarabie. — Lettre originale.

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-30 –
le petit bourg d’Hendaye qu’il lui fût devenu impossible de revendiquer ses droits.
En mai 1574, quelques troubles recommencèrent.
L’Université (1) d’Irûn, placée sous la juridiction de Fontarabie, tenta de posséder également une nasse saumonière, dans la Bidassoa, au pas de Santiago.
Le sire d’Urtubie et la commune d’Urrugne protestèrent (2 ) , ce à quoi les habitants d’Irun répondirent courtoisement qu’il leur était impossible de tenir aucun compte des observations des sujets du roi Très Chrétien, la Bidassoa appartenant tout entière au roi de Castille (3). Fontarabie, qui pensait que le fleuve lui appartenait bien plutôt qu’au roi Catholique, trancha le différend en obtenant du corregidor la démolition de la nasse d’Irûn (4).
On eût dit que Fontarabie se lassait de vivre en paix et qu’elle avait entrepris de ruiner complètement sa rivale française, Hendaye vivait en assez bonne intelligence avec elle depuis plus de dix ans, quand les attaques et les provocations des Espagnols lui firent reprendre les armes. En juin 1577, sans que rien eût pu faire prévoir cette traîtrise, une barque labourdine, chargée de blé, fut saisie sur la Bidassoa et conduite à Fontarabie.
Le sire d’Urtubie, comme à l’ordinaire, protesta , mais il ne lui fut rien répondu. L’année suivante, en janvier, les alcaldes ordinaires de Fontarabie s’approchèrent, la baguette haute, de la rive française ; c’était une provocation, ce fut aussi le signal de la vengeance. Avant que les magistrats et leur suite eussent pu s’enfuir, les Hendayais se mettaient à leur poursuite, les dépouillaient de leurs insignes, et renvoyaient les deux alcaldes en fort piteux état. Le scandale fut grand dans la ville espagnole. Le vice-roi de Navarre, capitaine général de Guipuzcoa, D. Sancho
1 . — Nous traduisons ainsi le mot universidad par lequel on désigne à cette époque la communauté de Irun-Uranzu.
2. — Arch. de Fontarabie. — Lettre originale, 30 mai 1 5 7 4 .
3 . — Ibid. Lettre originale, 5 juin 1 5 7 4 .
4. — Arch. d’Irûn, C, neg. serie ï3 iib. 28, exp. 4.
5 . — Arch.-de Fontarabie. Lettre originale, 5 juin 1 5 7 7 .
6. — Bibl. NatColl. Dupuy, vol. 42, fol. 44 r°, et Coll. Brienne, vol. 5 5 , fol. 154
r° et v°, et Arch. de Fontarabie. Mémorial de Fuenterravia con el motivo de hechar redes los Franceses en el rio de Vidasoa y haver quebrado las baras â îos alcaides en una gavarra en la orilla de Endaya, el ano de 1578.
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Martinez de Leiva, fut averti ; il dépêcha à Fontarabie deux envoyés spéciaux, D. Gonzalo de Torrijos et D. Martin de Hiribarren1, pour enquêter sur les faits, cependant qu’il écrivait au gouverneur de Bayonne pour protester contre de tels agissements. Le 26 mars, ce dernier répondit au vice-roi de Navarre que la sentence d’avril 1510 n’avait pas parlé de alcaldes avaient provoqué l’attaque des Hendayais
2. Forts de cet appui, les Labourdins redoublèrent d’audace ; ce fut une longue suite d’escarmouches et d’abordages
3, et cela, pendant plus de deux ans. La lutte s’étendit même au delà de la baie du Figuier, puisque, le 27 mai 1580, le baile de Ciboure, Johannis d’Oyarsabal, écrivait aux alcaldes de Fontarabie qu’il regrettait la saisie faite par ses concitoyens de plusieurs gabarres espagnoles
4. Les rois avaient été avertis de ces graves incidents. Dès mars 1578, sur l’ordre du vice-roi, Fontarabie avait expédié à Pampelune un volumineux dossier des documents établissant ses droits ; Philippe II en avait confié l’examen au Conseil Royal de Navarre
5. De son côté, Henri II avait, par lettres du 8 juillet 1579, envoyé à Bayonne deux commissaires, chargés également de définir les droits du royaume de France
6. Toutefois, rien ne fut changé à l’ancien état de choses ; aucune commission ne se réunit ; elle n’eût, d’ailleurs, guère produit d’effet ; Espa- gnols et Français, persuadés une fois de plus de la légitimité de leurs droits, continuèrent à se quereller. En 1593, le roi de Castille écrivit aux magistrats de Fontarabie pour leur témoigner la satisfaction qu’il éprouvait à les voir si opiniâtrement défendre les droits de la Couronne d’Espagne et leur recommander de juridiction
1 . — Arch. de Fontarabie. — Testimonio dado por Lazaro de O r o n o z . . . i66j$.
2. — Ibid.j id.
— Dès mars 1 5 7 8 , les Hendayais défendirent toute pêche aux Espagnols, en
établissant, en travers du fleuve, un immense filet qui, placé en aval de la nasse de Fontarabie, la rendait absolument inutile. — Cf. Arch. de Fontarabie. Lettre de Fonta- rabie au vice-roi de Navarre, non datée.
4. — Arch. de Fontarabie. — Lettre originale.
5. — Arch. de Fontarabie. — Compulsas que dimos los très escribanos… 1 6 8 3 .
6. — Bibl. Nat.j Coll. Dupuy, voL 42, fol. 41 et suiv., et Coll. Brienne, vol. 5 5 ,
fol. 150 et suiv.
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suivre à ce sujet les prescriptions du vice-roi Le 6 mars 1599, Philippe III renouvelait à D. Juan de Cardona, vice-roi de Navarre, l’ordre de ne rien tolérer de la part des Français qui pût nuire aux droits du royaume . Le 15 du même mois, à son tour, le gouverneur de Bayonne, Michel de Marillac, devant les plaintes journalières des Labourdins, écrivait au roi que la situation devenait intolérable et qu’il fallait absolument mettre fin, par quelque moyen, à ces interminables et dangereuses querelles
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CHAPITRE TROISIÈME
XVII me Siècle.

Rien ne fut décidé par Henri IV pour protéger ses sujets contre les attaques de plus en plus hardies des Espagnols.
Encouragés par leur souverain, les gens de Fontarabie ne se contentèrent point de maltraiter dans la baie les habitants de Hendaye et d’Urrugne ; ils allèrent, au large de la côte basque, piller et capturer les gabarres des pauvres pêcheurs de Socoa, de Bidart, de Guetary et de Biarritz, malheureuses gens sans défense qui, loin de tenter une résistance inutile, implorèrent maintes fois la clémence de leurs intraitables voisin
4 En 1609, une enquête fut faite, cependant, par les soins du premier président du Parlement de Bordeaux, Jean Despagnet
5 ; mais il semble bien qu’elle n’aboutit à rien ; la même année d’ailleurs, les Hendayais, eux- mêmes, désireux de ne point exciter davantage la colère de la ville rivale retirèrent de la tour de Munjunito l’artillerie qu’ils y entretenaient à leurs frais

1. — Arch. de Fontarabie. — Compulsas que dimos los très escribanos…. 1 6 8 3 .
2. — Arch. de Fontarabie. — Relacion de los papeles que esta M. N. y L. V i l l a . . .
embia à S. le lieutenant . . . 1 6 1 9 .
3. — Bibl. Nat.j Coll. Dupuy, vol. 42, fol. 3 r° et v°.
4. — Cf. Lettre originale adressée aux alcaldes ordinaires par la commune de
Biarritz, le 4 février 1603. Arch. de Fontarabie.
5. — Cf. interrogatoire des témoins et procès-verbal de l’enquête. Bibl. nat. Coll.
Dupuy, vol. 42, fol. 53 et suiv. et Affaires Étrangères, Correspondance politique, Espagne, tome 12, fol. 2 1 4 et suiv.
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1. Les Espagnols n’en continuèrent pas moins leurs vexations à l’égard des riverains français de la Bidassoa
2. Le 17 janvier 1617, D. Juan Sanz de Aldumbe, prévôt exécuteur de Fontarabie, poursuivait sur la Bidassoa un meurtrier espagnol qui cherchait à gagner Hendaye ; arrivé à cinq ou six mètres de la rive française, il allait atteindre le fugitif, quand il fut attaqué par des gens de Hendaye et fait prisonnier avec son escorte ; sa barque fut brûlée sur la place publique.
1. — Arch. de Fontarabie. Compulsas que dimos los très escribanos. 1683.
2. — En mars 1612 , les alcaldes de Fontarabie défendent à Harostegui, prieur de Santiago, de mettre à l’eau une barque à quille dont il voulait se servir pour la pêche. Arch. de Fontarabie, lettres originales des alcaldes et du prieur. Au mois d’août de la même année, un habitant de Saint-Jean-de-Luz, Michel de Amezaga, obtient de Fontarabie la permission de remorquer sur la Bidassoa du bois qu’il allait chercher en Navarre, à condition de le décharger à la douane de Fontarabie et de payer, en outre, pour six années un droit fixe de six ducats d’argent. Ibid.
3. — Cf. Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 25 janvier 1617. Cf. également la
lettre écrite au comte de Gramont, gouverneur de Bayonne, par son secrétaire.
« Le jour de dimanche dernier passé, ung homme espagnol natif d’une paroisse proche de Thoulousette en Espagne et quy estoit alcalde de sa mesme parroisse ayant eu quelque dissension avec un sien voisin, il seroit arrivé que par malheur il l’aurait tué et pour esviter la rigueur de la justice auroit pris la routte vers le royaume de France et passé a Fontarrabie ledict jour de dimanche avec un sien cousin ; et estant proche de ladicte ville et craignant que, s’il s’enfermoit dans la ville, d’estre apprehendé par la justice, il auroict prié son cousin de passer dans la ville et de faire arrester un batteau pour passer à Hendaye ; son cousin estant à la porte de Fontarrabie du costé de France auroit esté saisy par la justice croyant que ce fut le meurtrier, mais se voyant deceus, ils l’auroient lâché et se venant joindre avec son cousin luy auroit dict : l’on vous guette, sy vous ne vous sauvez, vous estes pendu ; ce qu’ayant entendu, il seroict sauté dans un batteau ou chalupe dans lequel il y avoict deux garçons, ausquels il auroict promis une bonne recompense s’ils le vouloient passer promptement ; ce qu’ils se mirent en devoir de faire, a son cousin et a luy, et comme ils prenoient leur routte vers Hendaye, les officiers de la justice les apperceurent et commandèrent aux batteliers espagnols d’aborder, ce qu’ils firent de crainte de la justice, ce que voyant le meurtrier et se voyant en un sy éminent danger, il seroit sauté dans l’eaùe et se seroict jetté avec sondict cousin dans un autre batteau de Hendaye quy avoict deschargé du fer et, estant dedans, il avoict prié le battelier qui est de Hendaye de le passer promptement, le menaçant l’espée nue a la main, s’il ne le faisoict, de Le tuer ; le battelier ayant pris son chemin vers Hendaye, l’alcade de Fontarrabie avec deux officiers et soldatz, en nombre de sept, l’alcalde ayant tousjours la barre a la main, quy est la marque de la justice d’Espagne, se seroict mis dans une chalupe et poursuivy l’autre batteau, arresté, et comme la chalupe l’eut quasi attrapé comme allant plus viste que ceulx du costé de France a cause de la quille qu’ils portoient a leur batteau — ce que les Espagnols ne veulent souffrir par tyrannie aux Françoys et sur cette riviere — le meurtrier se jetta dans l’eaùe et se mist a courir sur une arenne quy est au milieu de la riviere gaignant tousjours vers Hendaye, la riviere allant en serpentant. Les Espagnols a coups de rames gaignant tousjours le devant se seroient engagés sy avant dans cette poursuitte qu’ils ne consideroient que de prendre

— 34 —

Une seconde troupe armée, aussitôt envoyée de Fontarabie, dut s’enfuir devant l’attitude menaçante des Hendayais.
Le lendemain, 18 janvier, au matin, le Conseil Communal de Fontarabie se réunit en assemblée extraordinaire et décida que toute embarcation française rencontrée dans la baie serait immédiatement saisie et brûlée. Le roi et le duc de Ciudad Real
1 furent, en outre, avertis
2. Le soir même, trois navires de Hendaye qui se trouvaient dans la baie, prêts à partir pour Terre-Neuve et la Norvège, furent capturés par les Espagnols
3. Le 22 janvier, le gouverneur de Bayonne, comte de Gramont, envoya l’ordre à Pierre de Chibau, lieutenant général par autorité royale du pays et baillage de Labourd, de se rendre à Hendaye pour y enquêter sur ces graves événement
4.
Le 25, dans la matinée, le lieutenant arrivait à Hendaye et descendait à l’hôtellerie dite de Lecumburu
5. Le procureur de Hendaye avait déjà procédé à une enquête sommaire ; le lieutetenant se contenta, dans la journée, d’interroger quelques témoins
leu prisonnie et neanmoings, ilz n le peuren jamais apprehender qu’a quatre
1. Don

Alonso Idiaquez,e duc detCiudad Real, vice-roi deo Navarre et capitaine
cinq pas d terre du costé de France, comme il passoit l’eaue ou il y en avoict jusques généralede Guipûzcoa.
au genouil ou un peu plus haut. Ceux d’Espaigne tenant tousjours la barre en main prirent le meurtrier par les jambes et sy tenant la teste dans l’eaue le faisoient noyer. Aucuns habitans de Hendaye entendant ceste rumeur et voyant l’entreprise temeraire des Espaignolz d’outrepasser les limittes, jaloux de la liberté des François et de la con- servation de la marque de souveraineté de leur Roy, se seroient mis en devoir de chasser les Espagnols et retirer le pauvre homme d’entre leurs mains, ce qu’ils firent non sans contestation et coups. Les Espaignols tenant la barre a la main, elle fut prise par un François après avoir, mis en liberté l’homme quy se noyoict et prirent prisonniers tant l’alcalde que les autres quy estoient dans le batteau, qu’ils retiennent encores, attendant ce qu’il vous plaira, Monseigneur, d’en ordonner ; et le batteau, ils le firent porter en toute diligence sur la place de Hendaye et le firent brusler a la veue de ceux de Fontarrabie qui envoyerent incontinent une autre chaluppe équipée en guerre avec un autre alcalde dedans portant la mesme marque en la main et vindrent aborder la terre de Hendaye, ce que voyant les habitans se mirent a les poursuivre et les autres a prendre leur fuitte vers Fontarrabie…

» Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne. Tome 42, fol. 347 et suiv.
Coll. Dupuy vol. 42 habitanr°.
2.—Arch.deFontarabie.—Librodeactas,25janvier1617.3.— Lettre
originale de deux armateurs, Johannis de Harism d’Aragorry «, marinier,s fol. 47 s de la paroisse de Handaye » au roi de France. Bibl. Nat.

4. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, t. 42, fol. 347 et suiv.
5. — Ibid., Id., fol. 356 et suiv.
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35-
nant se contenta, dans la journée, d’interroger quelques témoins
1 ;
le soir même, il retourna à Ustaritz, lieu de sa résidence, où le 30 suivant, le procureur vint le trouver, accompagné de deux marchands de Bayonne, Pierre de Saint-Jean et Michau Corrigoyen, qui tenaient à déposer sur l’attentat du 17 dont ils avaient été témoins . 2
Cependant, le duc de Ciudad Real félicitait officiellement Fontarabie de sa conduite, tout en lui conseillant de ne pas aller plus loin dans une entreprise qui, selon lui, pouvait devenir dangereuse 3.
L’enquête, en effet, continuait en France ; le 4 février, le
lieutenant revint à Hendaye ; le lendemain, il y interrogea les habitants de Fontarabie faits prisonniers le 17 janvier4 et les fit incarcérer à Bayonne5.
Les Hendayais, forts de l’appui qu’ils trouvaient enfin dans
l’autorité royale, ne se firent pas faute de faire valoir leur triomphe sur les Espagnols et, comme souvenir de leur victoire, ils placèrent un mât à l’endroit même où s’étaient passés les événements du 17 janvier. C’était une provocation — en vérité peu méchante. Les habitants de Fontarabie ne surent pas néanmoins la supporter et, désireux d’amener le capitaine général à lever la défense qu’il leur avait précédemment faite de ne point répondre aux attaques des Français, ils lui écrivirent.
Le duc de Ciudad Real leur donna l’ordre d’aller enlever le mât ; en même temps, il recommandait à l’alcalde D. Antonio de Casadevante de se rendre à Pasajes pour y saisir toutes les barques françaises qu’il y rencontrerait, y compris les trois vaisseaux
1. — Les noms de quelques-uns de ces témoins nous ont été conservés ; c’étaient
Joannes Duritzague, alcalde de Vidania, dont l’arrestation avait motivé l’attentat du
17 janvier, Petry de Gaztambide, batelier de Hendaye, qui l’avait transporté sur la rive française, Michel et Pierre de Harismendy, Estibery de Haranchipi, Bertrand Daguerre, Joannis de Lagarralde, Petry de Bassussary, tous bateliers à Hendaye. Cf. interrogatoires. Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, t. 42, f. 359 v°, f. 360 et suiv.
2. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 42, fol. 358 r°,
folio 369 v°, fol. 370 et suivants.
3 . — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, Ier février 1 6 1 7 .
4. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 42, fol. 358 v° et
fol. 359
5. — Arch. àe Fontarabie. — Libro de actas. 15 février 1 6 1 7 .

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capturés dès le 18 janvier et qu’on avait, depuis, remisés dans ce port1.
Dans la nuit du 18 au 19 février, après une assez longue délibération-du Conseil, l’alcalde D. Miguel Perez de Ambulodi réunit tous les habitants de la ville possédant une arme à feu. Le majordome de l’artillerie fournit une barrique de poudre, des balles et trente mousquets. Dix chaloupes et une vieille pinasse furent mises à l’eau. Cent cinquante hommes armés y prirent place et se dirigèrent sur Hendaye. A l’aube, ils enlevèrent le mât. Puis, pendant près d’une heure, ils provoquèrent les Hendayais qui, cette fois, restèrent impassibles. A la fin, irrités, les Espagnols brûlèrent le mât et regagnèrent Fontarabie, en injuriant les Français 2.
Le surlendemain, 21 février, D. Antonio de Casadevante se rendit à Pasajes pour y exécuter les ordres du capitaine général 3.
Le 11 mars, arriva à Fontarabie un délégué de la Députation Provinciale de Guipuzcoa, D. Antonio de Olardial, porteur de tout un dossier de lettres échangées entre la province et le vice- roi.
Le vice-roi avait indirectement appris l’intention qu’avait le gouverneur de Bayonne de placer à l’entrée du port de Pasajes un navire de guerre et d’envoyer de St-Jean-de-Luz trois cents hommes armés pour s’emparer des vaisseaux français saisis par les Espagnols. Dans ses lettres, le vice-roi exprimait le vœu que Fontarabie n’hésitât point à résister à ces entreprises, d’autant moins que le roi, averti de ces divers événements, prendrait lui aussi l’offensive, s’il le fallait 4.
Ce n’était là, en vérité, que de faux bruits, destinés à exciter les esprits. Jamais, semble-t-il, il n’était venu à l’idée du comte de Gramont d’engager ainsi une véritable guerre avec les Guipuzcoans
1. — « . . . embargue todas las vêlas y aparejos que hubiere de los très navios Joannis de Oiragorri y Joannes de Olaso, como vecinos y cargohabientes que eran lugar de Endaya y que asi mismo se prendan a todos los vecinos de Endaya que encuentran en esta jurisdiccion. . . » — Arcb. de Fontarabie. Libro de actas, 22 vrier 1 6 1 7 .
2. — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 22 février 1 6 1 7 ,
3 . — Ibid., id.
4. — ‘ I b i d . , id.; 12 mars 1 6 1 7 .
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sans l’ordre de son souverain. Au contraire, un mois plus tard, le gouverneur de Bayonne offrit lui-même au vice-roi d’échanger les prisonniers faits à Hendaye et à Pasajes. Cette idée fut, d’ailleurs, agréée par les Espagnols, mais les conditions dans lesquelles se ferait l’échange furent l’objet de longues dis- cussions.
Enfin, deux délégués furent nommés, pour Fontarabie, Gabriel Abadia, pour Hendaye, le capitaine Haramboure, qui devaient régler ce nouveau différend 1.
Il fut décidé que les Espagnols iraient chercher leurs prisonniers à Hendaye, pendant que les Français se rendraient à Fontarabie pour chercher les leurs.
Le 2 mai, l’échange devait avoir lieu; mais, tandis que, confiants dans la bonne foi de leurs voisins, les Hendayais partaient sur une petite barque et sans armes, comme cela avait été convenu, les Ondarabiarres envoyèrent à Hendaye une chaloupe montée par quatorze matelots armés. Le capitaine Haramboure, néanmoins, remit les prisonniers et les Espagnols s’éloignaient déjà, quand les Hendayais n’apercevant point les leurs et se voyant une fois de plus dupés, se précipitèrent sur eux et les ramenèrent au port. Aussitôt, de Fontarabie, le canon fut tiré sur Hendaye. La lutte recommençait 2.
Le lendemain, le comte de Gramont fut averti. Le 5, sur son ordre, le lieutenant Pierre de Chibau et M. de Sansac, lieutenant
1. — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 2 mai 1 6 1 7 .
2. — Cf. interrogatoire d’un habitant de Subernoa, Marticot d’Ascona, par le lieute-
nant Pierre de Chibau : « . . .que ledict depposant se trouva audict lieu de Hendaye le second jour du présent mois de may et qu’il avoict veu comme lesdictz habitans de Hendaye envoyerent une tillolle du costé de Fontarrabie avec un tillolier et un prestre nommé Arragorry pour recevoir et amener leurs prisonniers, mais que les Espaignols envoyerent à la pleyne marée audict lieu de Hendaye une chaluppe équipée de quatorze hommes contrevenant à leur accord et que ledict depposant avoit veu comme le cappi- taine Haramboure congédia les prisonniers espaignolz, leur promettant de passer vers Fontarrabie, quand ils voudroient, et incontinant après reçeu le congé dudict capitaine de Haramboure que lesdicts prisonniers espagnols entrerent dans ladicte chaluppe et de haste que ladicte chaluppe espagnole partoit du rivage de la riviere tellement qu’aucuns habitants dudict Hendaye ayant remontré ausdicts Espagnols que les prisonniers dudict Hendaye ne paroissoient pas du costé de Fontarrabie et qu’ils eussent patience jusques a ce que les prisonniers paroissent, alors que lesdicts Espaignolz respondirent : « Messieurs, vos prisonniers vienderont demain ». Et cependant que ladicte chaluppe espagnolle com-
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du gouverneur de Bayonne, arrivèrent à St-Jean-de-Luz 1. Le 6, ils se rendirent à Hendaye ; ils y constatèrent, de visu, les dégâts commis par les Espagnols ; ils virent notamment que l’église avait été fort endommagée ; puis ils procédèrent à l’interrogatoire de quelques habitants 2.
De son côté, le vice-roi de Navarre écrivit à l’alcalde de fournir aux habitants de Fontarabie toutes les troupes nécessaires à la défense de leurs droits 3. Toutefois, il ajoutait qu’il était préférable d’attendre que les Français vinssent les premiers en Espagne pour entamer la lutte 4 et craignant peut-être que les souverains ne vinssent a se préoccuper de l’agitation qui, perpétuellement, régnait sur la frontière de leurs royaumes, il conseillait de faire en sorte que ces différends n’apparussent point « como diferencias entre los reyes, sino como diferencias entre los de Fuenterrabia y Endaya ».
Entre temps, la Province avait également député deux envoyés spéciaux, Juan Martinez de Burguia et Cristôbal de Eguzquiza, pour s’informer des événements 5.

1. — dAffaires étrangères.s Correspondancee politique.dans l’eau et } t. 42, fol. 372 et suiv. Espagne
mença e partir, mais que quelque hommes dudict Henday se jetterent
entrerent dans ladicte chaluppe espagnolle et dans icelle qu’ils trouvarent trois barres qu’ilz mirent en pieces a cause de leur contrevention et s’estant saisis de ladicte cha- luppe et de unze Espagnols qu’ils les amenerent a terre avec leur chaluppe, et en mesme temps que le canon de Fontarrabie commença de jouer contre lesdictz habitans de Hendaye et contre leur esglize et maisons et qu’il y eust dix coups de canon tirez dudict Fontarrabie, l’un desquels ayant frappé bien près du clocher quy est, un peu de mu- raille fut brisée et emportée de ladicte esglize et que ledict déposant a veu entre les mains des juratz de Hendaye sept grandes balles de canon qu’ils avoient trouvé de ceux quy leur furent tirez le second jour du mois de may ; en outre, le depposant dict que sept prisonniers Espaignolz que ledict capitaine Haramboure avoict congédiés les six sont aujourd’huy à Fontarrabie s’estans eschappez lors desdictz coups de canon, mais que lesdictz Espaignolz n’ont pas congédié ny délivré aulcun prisonnier dudict lieu de Hendaye, au contraire de leur costé qu’ils retiennent outre les premiers audict prestre Arragorry et au tillollier qui estoient allez à Fontarrabie pour recevoir et ramener lesdictz prisonniers… » — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, t. 42, fol. 374 v° à fol. 376 r°.

2. — Ib’td., id., fol. 374 et suivants. Voici les noms des témoins entendus : Marticot d’Ascona, Adam de Goyague et Martin Dibildots, tous trois habitants du hameau de Subernoa.
3 . — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 11 mai 1 6 1 7 .
4. — « . . . Advierta V. Md. sobre todo en no pisar tierra de Francia, mientras los
Franceses no tocaren en la nuestra, pero vuelvo à decir que en quanto inunda el Rio Vidasoa no se les sufra nada. . . » — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas; 16 mai 1 6 1 7 .
5. — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 11 mai 1 6 1 7 .
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Le 13 mai, le vice-roi envoyait de nouveau au Conseil communal
de Fontarabie l’ordre de se tenir prêt à toute éventualité, les habitants de Hendaye et de St-Jean-de-Luz ayant décidé, disait-il, de s’emparer à l’improviste du port de Pasajes, où se trouvaient encore les vaisseaux français récemment capturés
1. Toujours est-il que l’enquête se poursuivait assez activement de ce côté-ci du fleuve et qu’au moins en apparence le gouvernement français semblait cette fois peu disposé a supporter plus longtemps l’attitude provoquante, des Espagnols. Le 17 mai, Pierre de Chibau revint à Hendaye pour y interroger à nouveau quelques habitants 2.
Puis, le silence se fit durant quelques jours tant dans le monde des enquêteurs que dans celui des bateliers.
Cependant, le 2 juin, le vice-roi qui, décidément, ne semblait
pas vouloir laisser perdre cette occasion de témoigner de son zèle à défendre les droits de son souverain, renouvela à Fontarabie l’ordre de ne rien tolérer de la part des Labourdins qui portât atteinte aux intérêts de la couronne d’Espagne. Le même jour 3, il est vrai, les Hendayais reprenaient l’offensive ; deux prêtres de Fontarabie, dont l’un, D. Martin de Laborda, de l’illustre famille guipuzcoane de même nom, étaient à pêcher paisiblement au pas de Béhobie, quand ils furent soudainement attaqués à coups d’arquebuse et n’eurent que le temps de s’enfuir à Irûn en toute hâte 4.
Les prisonniers espagnols ramenés le 2 mai au port de Hendaye, alors qu’ils naviguaient déjà triomphants vers Fontarabie, avaient été de nouveau conduits à Bayonne et jetés au cachot, comme otages.
Cette mesure, en vérité, empêchait les Guipuzcoans de se
1. — Arch. de Fontarabie, id., 15 mai 1 6 1 7 .
2. — C’étaient Martin d’Aquereste, Pellen du Rosty, mariniers à Hendaye, Jean de Harostegui, prêtre de la paroisse, Joannes de Picassary, cordonnier, et sa femme Jeanne Desaris, Johannes d’Aragorri et Johannes de Harismendy, dit Olhasso, marchands à Hendaye, armateurs des navires saisis par les Espagnols le 18 janvier 1 6 1 7 . Cf. leur i n t e r r o g a t o i r e . — A f f a i r e s étrangères. Correspondance politique. Espagne, t. 42, fol. 578 et suiv.
3 . — Arch. «de Fontarabie, même date. — Libro de actas, 2 juin 1 6 1 7 .
4. — Ibid.} id.

— 40 —
livrer à de trop grandes violences contre les Labourdins ; aussi
leur désir était-il grand de voir d’une manière ou d’une autre leurs malheureux compatriotes rentrer à Fontarabie. Ils dépêchèrent auprès du vice-roi deux notables conseillers de la ville, D. Miguel de Casadevante et le capitaine D. Miguel Sanz de Venesa, pour le prier d’intercéder à ce sujet auprès du comte de Gramont
1. Le vice-roi écrivit maintes fois à l’ambassadeur d’Espagne à Paris, mais sans qu’aucune amélioration fût apportée au sort des prisonniers et qu’il fût jamais question de les délivrer.
Cependant, les Hendayais avaient replacé le mât que quelques mois auparavant les Espagnols avaient mis à bas. Le 14 novembre, les habitants de Fontarabie se rendirent armés sur la rive française ; les Hendayais, cette fois, résistèrent avec violence ; néanmoins, après un combat assez acharné, le mât fut arraché et emporté à Fontarabie
2 A ce moment, la Junte de Guipuzcoa siégeait à Segura ; deux
députés y furent spécialement envoyés, le capitaine D. Miguel Sanz de Venesa et D. Juan de Casadevante, qui firent valoir le zèle de Fontarabie à défendre les droits de la Province
3. La Junte, enthousiasmée, vota 300 ducats de récompense. Le vice-roi, moins généreux, se contenta d’envoyer son entière approbation
4 Quelques jours plus tard, pour la troisième fois, les Hendayais
placèrent un autre mât
5. Entre temps, les pourparlers s’étaient engagés entre Madrid
et Paris pour mettre fin à l’agitation perpétuelle qui régnait sur la frontière basque, y rendant tout commerce impossible et plon- geant dans la misère la population des petits villages de la côte cantabrique, tant labourdins que guipuzcoans. Le marquis de Senecey, ambassadeur de France à Madrid, s’efforçait tout parti- culièrement de faire agréer par le roi d’Espagne le projet d’une commission internationale.
1. — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 13 septembre 1 6 1 7 . 2. — Ibid. Compulsas que dimos los très escribanos. . . 1683.
3. — îhid.j id.
4. — A r c h . de Fontarabie. — Libro de actas, 21 novembre 1 6 1 7 .
5. — Ibid.j id.} 29 novembre 1 6 1 7
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—Les plaintes arrivaient plus nombreuses à la Cour de France et les habitants de Hendaye ne craignaient pas, dans leur désespoir, de s’adresser directement au roi dont les subsides ne pouvaient malheuresement point remplacer entièrement les biens que les pauvres gens perdaient dans leurs journalières avec les Epagnols.
Le 26 janvier 1618
le bruit courut à Fontarrabie que les commissaires étaient, de part et d’autre, déjà nommés et que des ordres avaient donnés au comte de Gramont pour qu’il délivtât immédiatement les prisonniers de Bayonne. Trois jours plus tard le Vice roi de Navarre, comte d’Aguilar- le comte d’Aguilar était de puis peu parti en Lombardie- écrivait à Fontarabie; on lui avait dit qu’il allait être nommé commissaire conjointement avec le Gouverneur de Bayonne; il souhaitait ardemment que celà fût vrai , mais il était alors à Pampelune ; le comte de Gramont, à la même heure, se trouvait à Paris; dans ces conditions, il lui semblait peu probable que la Commission se réunit bientôt. Toutrfois, le 31 janvier, deux prisonniers de Bayonne confirmaient par lettre à leurs concitoyens que les commissaires français étaient arrivés à Bayonne et que, sous peu, ils se rendraient à Hendaye.
Sans s’occuper des pourparlers diplomatiques déjà engagés dans lesquels ils avaient qu’une confiance relative ou que peut-être même ils ignoraient totalement , six habitants de Hendaye que, depuis près d’un an, les Espagnols retenaient dans les prisons de Fontarrabie, s’en échapèrent dans la nuit dans la soirée du 24 février.
Les alcades aussitôt avertis firent sonner le tocsin; déjà les figitifs avaient disparu sur le fleuve et gagné la rive française. A une heure, le Conseil Général fut assemblé. Sur le seuil de l’église de Santa Maria, l’alcade D.Miguel Suarez de Rivera prononca

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une violente harangue, ordonnant à ses concitoyens de s’équiper sans retard et d’aller cette nuit-là même incendier une ville rivale qui, depuis tant d’années, nuisait à leur prospérité. Le second alcalde, Ortiz de Zarate, à son tour, appuya fortement le projet de son collègue. Quelques conseillers plus sages prêchè- rent cependant la modération ; la fureur de la foule en délire se tourna contre eux… Déjà, les combattants armés s’éloignaient vers le port, à la lueur des torches, quand l’idée leur vint de demander des soldats et des armes au gouverneur militaire du château. D. Bernadino de Meneses, ne voulant point s’engager dans une si périlleuse entreprise, refusa net ; ce fut une nouvelle grande colère que, bientôt, de violentes rafales, mêlées de pluie, vinrent calmer fort à propos. La tempête s’éleva terrible, rendant la mer impraticable. Quand, derrière la Rhune, encore effacée dans la brume, apparurent les premières lueurs du jour, les révoltés défaits, couverts de boue et mouillés, regagnèrent piteu- sement leurs demeures
1. Le vice-roi, informé de l’évasion des prisonniers français, déclara
d’ailleurs qu’il n’y avait pas là, selon lui, matière à représailles
2. En vérité, les Espagnols avaient seuls désormais des otages et, de ce fait, leur situation se trouvait singulièrement changée. Aussi, sans plus songer, pour le moment, à brûler le bourg de Hendaye, cherchaient-ils à s’emparer par surprise de quelques Labourdins attardés.
Les commissaires n’arrivaient toujours point et bien qu’on s’occupât, paraît-il, activement de la question à la cour de
Madrid
3, il ne semblait pas qu’elle dût être de si tôt résolue.
Les querelles recommencèrent, toutefois moins violentes. Le gouverneur de Bayonne menaçait sans cesse de maltraiter les malheureux Espagnols détenus au fort de Floripes4, si leurs compatriotes attaquaient injustement les Labourdins.
Le 4 juillet, cependant, le vice-roi de Navarre écrivit aux habi-
1. — Arcb. de Fontarabie, — Libro de actas, 25 février 1 6 1 8 .
2. — Ibid. — Lettre originale du 3 mars 1 6 1 8 .
3. — Ibid. Lettre de D. Antonio de Ubilla à Fontarabie. Madrid, 3 mars 1 6 1 8 .
4, — Prison de Bayonne, placée au centre du Château-Vieux.
— 43 —
tants de Fontarabie qu’il venait de recevoir l’ordre du roi de
conférer avec le gouverneur de Bayonne
1. Conféra-t-il, l’armateur de Bayonne était arrêté sans aucun motif à Irun et conduit à la prison de Fontarabie
2. Le 3 1 , il est vrai, sur la protestation énergique des magistrats bayonnais, il était remis en liberté
3. Le 15 juillet, un ingénieur royal, Jacques Aleaume, partit de Paris pour Hendaye dans le but de choisir l’emplacement d’un nouveau fort où, désormais, pour mettre les Labourdins à l’abri de toute attaque, le roi de France entretiendrait une petite garnison
4. Le comte de Gramont et le vicomte d’Urtubie se rendirent à Bordeaux pour y conférer à ce sujet avec lé nouveau gouverneur de Guyenne, Henri de Lorraine, duc de Mayenne
5. Tout naturellement, ces nouvelles firent sensation sur la rive espagnole. Les bruits les plus étranges et les plus invraisemblables se répandirent à ce propos ; on parla d’une invasion prochaine des troupes françaises, de la capture en masse de tous les Espagnols rencontrés sur territoire français entre Bayonne et la frontière
6. Entre temps, le comte d’Aguilar recevait de Philippe III l’ordre de nommer un commissaire qui se rendrait à Bayonne pour demander au gouverneur la mise en liberté des Ondarabiarres détenus au château de Floripe
7.
Ce commissaire, accompagné de délégués de Fontarabie, se
rendit effectivement à Bayonne et put y constater que jamais aucun mauvais traitement n’avait été infligé à ses compatriotes. Toutefois, le gouverneur se refusa nettement à mettre les prison- niers en liberté, alléguant qu’il ne pouvait le faire sans que le roi de France y consentît et sans que la ville de Fontarabie fît
1. — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 4 juillet 1 6 1 8 .
2. — A r c h . de Fontarabie. — Libro de actas, 28 juillet 1 6 1 8 .
3 . — Ibid. Lettre originale, 3 1 juillet 1 6 1 8 .

conféra-t-il
4. — Bibl. Nat. Coll. Dupuy, vol. 42, fol. 81 et suivants, et Affaires
correspondance politique. Espagne, t. 12, fol. 238 v° et suiv.
5. — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 6 août 1 6 1 8 .
6. — Ibid., id., 12 août 1 6 1 8 .
7. — Ibid., id.; même date.
— 44
une déclaration écrite où elle reconnaîtrait officiellement avoir outrepassé ses droits et provoqué les Français, lors de l’attentat du 17 janvier 16171.
Depuis l’évasion du 26 février 1618, les habitants de Fontara- bie étaient parvenus à s’emparer de quelques malheureux Labourdins qu’ils détenaient dans les cachots de Santa Maria. A leur tour, les Français vinrent visiter leurs compatriotes. Deux gentilhommes, MM. de Rovillart et Garro, furent chargés de ce soin par le comte de Gramont. Ils furent courtoisement reçus par les membres de l’Ayuntamiento et purent s’entretenir avec les prisonniers. Ils se hasardèrent à demander leur mise en liberté. Les conseillers déclarèrent devoir en délibérer et, quelques jours après, le 25 août, les Labourdins prisonniers purent librement gagner la rive française
2. Le Gouverneur de Bayonne ne montrait cependant pas autant de bienveillance. Nous passerons sous silence toutes les démarches que firent les prisonniers de Bayonne pour obtenir leur liberté ; ce fut un échange interminable de lettres entre Fontarabie, Madrid, Paris et Bayonne, des suppliques sans nombre adressées à tous les grands personnages des deux Cours qui passaient la frontière, et cela pendant plus d’un an
1. — Arch. de Fontarabie. — Id., 21 août 1 6 1 8 .
2. — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 25 août 1 6 1 8 .
3 . — Le 18 septembre 161 S, l’un des prisonniers détenus à Floripes, Domingo de Aram buru, prévient ses concitoyens qu’on attend à Bayonne, venant d’Espagne, une dame d’honneur de la reine d’Espagne, Dofia Juana de Mendoja ; il les prie de l’envoyer saluer à Irun et de lui demander d’intercéder auprès du Comte de Gramont.
Arch. de Fontarabief lettre orig.
— Le 28 septembre, un autre prisonnier, Miguel de Gaynza, annonce le prochain passage à Irun d’un personnage allié à la puissante famille des Acuna, D. Antonio Sarmiento, ambassadeur d’Espagne à la Cour d’Angleterre, qui pourra utilement insister auprès du gouverneur de Bayonne.
Arch. de Fontarabie, lettre o r i g .
— Le 4 novembre 1618 , le Conseil Communal de Fontarabie décide les pères gardiens des couvents franciscains de Saint-Sébastien et de Renteria à se rendre à Saint-jean-de-Luz, auprès du gardien du couvent, Frère Martin de Abas, et à Bayonne, auprès du gardien du couvent de Capucins, pour les prier de demander au Comte de Gramont la liberté de leurs compatriotes. Arch. de Fontarabie. Libro de actas, 4 novembre 1 6 1 8 . —
Le 24 décembre 1618 , nouvelle lettre de Domingo de Aramburu annonçant l’arrivée à Bayonne du Duc de Mayenne ; il prie ses concitoyens de lui envoyer quelques délégués quand il viendra à Hendaye. Arch. de Fontarabie.
Le 9 janvier 1 6 1 9 , une délégation d’Ondarabiarres va saluer à Irun D. Luis de Velasco, Marquis de Belbecler, capitaine général de la cavalerie légère des Etats et armée de Flandre, ami personnel du Duc de Mayenne et du Comte de Gramont. Ibid., Libro de actas, séance du même jour. — Le

— 45 —
Enfin, le 27 septembre 16.19,.la question fut heureusement
réglée, les prisonniers espagnols, sauf un, s’échappèrent de la prison de Floripes
1. Un prisonnier restait encore entre les mains des Français ; d’autre part, les Guipuzcoans continuaient de poursuivre les pêcheurs et les marchands labourdins 3 et trois navires de Hendaye saisis le 18 janvier 1617 se trouvaient toujours ancrés dans le port de Pasajes.
Des délégués que, lors de leurs instances à la Cour d’Espagne
pour obtenir la liberté des prisonniers de Bayonne, les magis- trats de Fontarabie avaient envoyés à Madrid, revinrent déclarant que le roi désirait ne pas voir ses sujets céder aux menaces des Français et que, si besoin était, il leur prêterait des munitions et des troupes
3. Le Conseil Communal décida, en outre, qu’aux dix-neuf chaloupes qui composaient alors la flottille de haute mer, on en adjoindrait deux autres, plus grandes, mieux armées, qui accompagneraient les pêcheurs, quand ils sortiraient à la mer
4.
Toutefois, malgré ces préparatifs faits surtout dans la crainte
que le comte de Gramont cherchât à venger l’évasion des prison- niers de Bayonne par quelque coup de main inattendu 5 de part et d’autre, les belligérants traitèrent assez facilement.
D’ailleurs, le roi d’Espagne, malgré les intentions belliqueuses
que lui prêtaient les envoyés de Fontarabie, avait donné ordre de remettre aux Hendayais les trois navires de Pasajes
6 et, le 10 janvier 1619 , le Conseil Communal décide d’aller porter à la Comtesse de la Torre, dame d’honneur de la reine de France, de passage à Irun, une lettre pour la Reine et pour D. Fernando Giron, ambassadeur d’Espagne à la Cour de France. Ibid., Libro de actas, 10 janvier 1 6 1 9 . —
Au début de mars 1619 , M. d’Urtubie promet aux alcaldes de Fontarabie d’empêcher la construction du fort de Hendaye et d’obtenir la liberté des prisonniers de Floripes, si la ville consent à l’indemniser convenablement des démarches qu’il fera à la Cour de France où il se rendra bientôt. Arch. de Fontarabie. Libro de actas, 10 mars 1619.
1. — Àrch. de Fontarabie. — Libro de actas, 27 septembre 1619.
2. — Le 8 février 1 6 1 9 , à la suite d’une querelle survenue pendant la pêche entre des habitants de Bidart, de Hendaye et de Fontarabie, l’alcalde D. Juan de Casadevante, accompagné d’une troupe armée, ramena à Fontarabie trente-deux Labourdins qui furent mis en prison. Arch. de Fontarabie, libro de actas, 9 février 1619.
3 . — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 27 novembre 1 6 1 9 .
4. — « Con versos y pedreros y mosquetes y pîcas y chuzos de escolta. ». Ibid., id.
5. — Arch. de Fontarabie. Lettre originale du vice-roi aux alcaldes, 7 février 1620.
6. — Arch. de Fontarabie. Lettre de la Junte aux mêmes, Ier mai 1620.
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son côté, le roi de France avait conseille de mettre en liberté le prisonnier resté seul à Bayonne, si toutefois ceux d’Espagne consentaient à délivrer les Labourdins qu’ils détenaient dans leurs prisons
1. En novembre 1620, Philippe III ordonna à Fontarabie de décider leur mise en liberté et, quelques jours plus tard, l’échange des prisonniers eut lieu
2. Pendant plus de vingt ans, les conflits, sans cesser d’être fréquents, devinrent moins violents ; trop souvent encore les corsaires de Fontarabie ne se gênèrent point pour capturer, à l’occasion, quelque barque labourdine chargée de marchandises
3.
Bientôt, la guerre éclata dans le pays basque
4. Nous ne ferons que rappeler brièvement ici — car tel n’est point notre sujet — le siège mémorable que soutint Fontarabie en l’année 1635. Le 1er Juillet, le Prince de Condé traversa le pas de Béhobie et, dès ce moment, les batteries françaises commencèrent à bombarder les remparts de la vieille cité. Le 8 août, le château du Figuier, commandant l’entrée de la baie, était pris d’assaut ; le 21 , la flotte espagnole qui venait au secours de la ville assiégée était décimée par les galères de Sourdis, archevêque de Bordeaux, au large de Guétaria ; tout semblait indiquer pour Condé une victoire certaine, encore que la résistance des habitants sous la conduite de l’héroïque alcalde D. Diego de Butrôn, semblât devoir être opiniâtre ; déjà Richelieu, de Picardie, donnait de nouveaux ordres pour poursuivre la marche en avant sur les côtes espagnoles, quand, le matin du 8 septembre, l’armée de Cantabrie, que commandaient l’amiral de Castille et le marquis de Los Velez, apparut sur les hauteurs du Jaizquivel. La lutte fut acharnée ; mais le soir, les Français, en déroute, repassèrent le fleuve,
— 47 —
laissant plus de deux mille des leurs sur la rive espagnole. Cette défaite étonna et l’un des chefs français, le duc de la Valette, fut
fortement accusé d’avoir trahi le roi
1. Ce siège, qui demeure Tune des pages les plus glorieuses de l’histoire de Fontarabie
2. affaiblit à ce point la cité que, pendant plus de vingt ans, elle n’eut guère la force de poursuivre les Basques labo.urdins qui purent enfin pour quelque temps navi- guer librement.
A partir de 1650, cependant, quelques différends éclatèrent de nouveau entre pêcheurs ondarabiarres et labourdins
3. Vint enfin la Paix des Pyrénées qui devait, semble-t-il, régler ces interminables différends.
La solution des différends entre Fontarabie et Hendaye parut
aux plénipotentiaires susceptibles de retarder la conclusion de la paix et, d’un commun accord, ils décidèrent que l’étude de cette question serait spécialement confiée au gouverneur de Bayonne, maréchal comte de Gramont, et au capitaine général de Guipuzcoa, baron de Vatteville. Ils se gardèrent bien d’ailleurs d’indiquer le délai dans lequel ces deux nouveaux commissaires devraient se réunir
4. Dès 1660, Fontarabie s’occupa d’attirer de nouveau l’attention des pouvoirs, qui semblaient oublier l’article secret de la Paix des Pyrénées, en envoyant de volumineux dossiers de documents, tant à Madrid qu’à Saint-Sébastien. La Province promit d’agir auprès du baron de Vatteville et lui délégua même au mois de juin deux députés, personnages influents, D. Agustin de Asua et
1. — Cf. E. DUCERÉ : Recherches historiques sur le siège de Fontarabie en ï6)8, dans
Bulletin de la Société des Sciences et Arts de Bayonne. i S S o [ – i S 8 i ] , p. 4 1 .
1 . — T o u s les ans, depuis le 8 septembre 1639, en vertu d’une décision du Conseil
Communal de Fontarabie en date du 4 septembre 1639, population de la ville et des faubourgs monte en procession à la chapelle de la Guadeloupe, située sur les pentes du Jaizquivel, pour y remercier la Vierge de la protection qu’elle accorda contre les Français durant le siège de 1638 à Don Diego de Butron et à ses héroïques compatriotes.
Cf. à ce sujet, D. Serapio de MÛGICA : Las Fiestas de septiembre en Fuenterrabia, origen y detalles. San Sébastian, 1900, in-8°.
3 . — Cf. Arch. de Fontarabie. Lettre de Salvador d’Urtubie aux alcaldes de la Cité,
14 mars 1 6 5 1 . Lettres des jurats d’Urrugne aux mêmes, 21 janvier et 14 décembre 1655, et lettre des jurats de Ciboure aux alcaldes, 28 février 1658. Remarquons que toutes ces lettres — originales — sont en langue castillane, sauf la dernière qui est en français.
4. — Cf. art. 8 des articles secrets de la Paix des Pyrénées.

48–
et D. Juan de Lezo1. Le baron était alors fort préoccupé de la venue prochaine d’une ambassade anglaise qui se rendait à la Cour d’Espagne. Fort courtoisement, du reste, il déclara aux députés qu’il lui était impossible de s’occuper de cette question et qu’il en remettait l’étude à une date ultérieure. Fontarabie reçut la nouvelle non sans quelque contrariété. Le comte de Gramont fut averti de la décision du Capitaine Général ; il n’avait d’ailleurs guère montré plus d’empressement que son collègue espagnol à se rendre sur les bords de la Bidassoa
En attendant qu’elle pût faire reconnaître officiellement ses droits, Fontarabie les fit respecter par les Labourdins, non sans quelque violence. Les querelles recommencèrent sur la Bidassoa. Tout commerce devint impossible pour les Français. Les plaintes affluèrent si nombreuses à Paris que, en août 1661, Hugues de Lionne envoya à l’archevêque d’Embrun, ambassadeur à Madrid, l’ordre d’entretenir D. Luis de Haro de cette intolérable situation ; il lui proposerait de convoquer à Madrid un représentant de Fontarabie qu’il interrogerait sur les droits et revendications de la cité, puis eux deux ou des commissaires spécialement désignés à cet effet régleraient définitivement ces différends dans un délai déterminé. Ce délai passé, le roi de France saurait faire respecter à son tour les droits de ses sujets
3. L’archevêque d’Embrun dut conférer avec le ministre espagnol, en décem-
1. — Arch, de Fontarabie. Lettre orig. du secrétaire de Gaynza aux alcaldes de la
Cité, 19 juin 1660.
2. — Ibid. Lettre des députés de la Province aux alcaldes de la Cité, 21 juin 1660.
3 . — « . . . Il faudra — s’entend — que vous preniez d’abord une précaution avec
Dom Louys, qui sera de l’obliger a faire venir sans delay un habitant de Fontarabie avec des instructions de toute l’affaire, car autrement il vous payera toujours de la mauvaise excuse qu’il n’est pas informé de leurs r a i s o n s . . . » et plus loin : « . . . Il sera bien de déclarer d’abord nettement a Dom Luys que si dans un certain temps — dont vous conviendrez — qui pourrait être deux ou trois mois, l’affaire n’est ajustée à l’amiable entre vous ou les commissaires qu’il voudra nommer.. . etc., le roi est résolu de permettre ausdits habitans d’Andaye de naviguer dans la riviere avec toute sorte de vaisseaux a quille ou sans quille, comme la moitié de la riviere luy appartenant, et qu’en leur accordant cette permission, Sa Majesté envoyera ordre à tous les habitans du pays de Labour qui peuvent mettre plus de dix mille hommes ensemble d’appuyer ceux d’Andaye pour les faire jouir de cette faculté contre les vexations et entreprises de leurs voisins de Fontarabie. J’aprehende bien que nous n’en ayons jamais raison que par cette voye… ». Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 42, fol. 1 3 0 et suiv.

— 49 —
prononca une violente harangue, ordonnant à ses concitoyens de s’équiper sans tarder et d’aller cette nuit-là même incendier une ville rivale qui, depuis tant d’années, nuisait à leur prospérité. Le second alcalde, Ortiz de Zarate, à son tour, appuya fortement le projet de son collègue. Quelques conseillers plus sages prêchè- rent cependant la modération ; la fureur de la foule en délire se tourna contre eux… Déjà, les combattants armés s’éloignaient vers le port, à la lueur des torches, quand l’idée leur vint de demander des soldats et des armes au gouverneur militaire du château. D. Bernadino de Meneses, ne voulant point s’engager dans une si périlleuse entreprise, refusa net ; ce fut une nouvelle grande colère que, bientôt, de violentes rafales, mêlées de pluie, vinrent calmer fort à propos. La tempête s’éleva terrible, rendant la mer impraticable. Quand, derrière la Rhune, encore effacée dans la brume, apparurent les premières lueurs du jour, les révoltés défaits, couverts de boue et mouillés, regagnèrent piteu- sement leurs demeures
1. Le vice-roi, informé de l’évasion des prisonniers français, déclara d’ailleurs qu’il n’y avait pas là, selon lui, matière à représailles
2. En vérité, les Espagnols avaient seuls désormais des otages et, de ce fait, leur situation se trouvait singulièrement changée. Aussi, sans plus songer, pour le moment, à brûler le bourg de Hendaye, cherchaient-ils à s’emparer par surprise de quelques Labourdins attardés.
Les commissaires n’arrivaient toujours point et bien qu’on s’occupât, paraît-il, activement de la question à la cour de Madrid
3, il ne semblait pas qu’elle dût être de si tôt résolue.
Les querelles recommencèrent, toutefois moins violentes. Le gouverneur de Bayonne menaçait sans cesse de maltraiter les malheureux Espagnols détenus au fort de Floripes
4, si leurs compatriotes attaquaient injustement les Labourdins.
Le 4 juillet, cependant, le vice-roi de Navarre écrivit aux habi-
1. — Arcb. de Fontarabie, — Libro de actas, 25 février 1 6
2. — Ibid. — Lettre originale du 3 mars 1 6 1 8 .
3. — Ibid. Lettre de D. Antonio de Ubilla à Fontarabie. Madrid, 3 mars 1 6 1 8 .
4, — Prison de Bayonne, placée au centre du Château-Vieux.
Les plaintes enfin arrivaient plus nombreuses à la Cour de Madrid
France et les habitants de Hendaye ne craignaient pas, dans leur désespoir, de s’adresser directement au roi dont les subsides ne pouvaient malheureusement point remplacer entièrement les biens que les pauvres gens perdaient dans leurs querelles journalières avec les Espagnols1.
Le 26 janvier 1618, le bruit courut à Fontarabie que les commissaires étaient, de part et d’autre, déjà nommés et que des ordres avaient été donnés au comte de Gramont pour qu’il délivrât immédiatement les prisonniers de Bayonne2. Trois jours plus tard, le vice-roi de Navarre, comte d’Aguilar — le duc de Ciudad Real était, depuis peu, parti en Lombardie3 — écrivait à Fontarabie ; on lui avait dit qu’il allait être nommé commissaire conjointement avec te gouverneur de Bayonne ; il souhaitait ardemment que cela fût vrai, mais il était alors à Pampelune ; le comte de Gramont, à la même heure, se trouvait à Paris; dans ces conditions, il lui semblait peu probable que la Commission se réunît bientôt4. Toutefois, le 31 janvier, deux prisonniers de Bayonne confirmaient par lettre à leurs conci- toyens que des commissaires français étaient arrivés à Bayonne et que, sous peu, ils se rendraient à Hendaye 5.
Sans s’occuper des pourparlers diplomatiques déjà engagés,
dans lesquels ils n’avaient qu’une confiance relative ou que
que, depuis près d’un an, les Espagnols retenaient dans les prisons de Fontarabie, s’en échappèrent dans la soirée du 24 février.
Les alcaldes aussitôt avertis firent sonner le tocsin ; déjà les fugitifs avaient disparu sur le fleuve et gagné la rive française. A une heure, le Conseil général fut assemblé. Sur le seuil de l’église de Santa Maria, l’alcalde D. Miguel Suarez de Rivera pro-
peut-être
1. — Bibl. Nat. Coll. Dupuy, vol. 42, fol. 48 et 2. — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 26
3 . — Ibid. Lettre originale du duc à Fontarabie,
4. — Ibid. Lettre originale, 29 janvier 1 6 1 8 .
5. — Ibid. Lettre originale de deux prisonniers,
Bautista de Mugarrieta, aux alcaldes de la ville, 3 1

–50–

on annonça l’arrivée à Saint-Sébastien de l’un des commissaires espagnols, D. Joseph Romeu de Ferrer 1. Deux notables, D. Juan Bautista de Mugarrieta et D. Tomas de Arsu, lui furent spéciale- ment envoyés pour l’instruire des droits et revendications de la cité.
Les commissaires français, qui déjà s’impatientaient et croyaient que leurs collègues espagnols se trouvaient à Fontarabie, y dépê- chèrent leur greffier, Me Jean de Cazabielle, pour leur annoncer leur arrivée et leur désir de commencer bientôt les négociations. Le greffier s’en fut trouver l’un des alcaldes de la cité qui lui déclara qu’en vérité D. Joseph Romeu de Ferrer était arrivé à Saint-Sébastien depuis quelques jours, mais qu’il n’était point encore venu à Fontarabie et qu’enfin l’on était sans nouvelle aucune du second commissaire, D. Pedro de Idiaquez2. Le len-
Francia despues del principio d’esta frontera de la parte de Navarra asta el mar, ellos piden que el medio. del rio Bidasoa, que haze la divission de los dos Reynos de Francia y Espana, sea tenido por el verdadero limite de dichos dos Reynos y que la mitad del dicho rio que bana lastierras de Francia perteneze en propiedad â Su Magestad Chris- tianisima y el uso de la dicha mitad y de su entrada en el mar plenamente â sus subdi- tos con entera libertad y facultad tanto para navegar sobre el y en su entrada en el mar con chalupa, barcos, pinazas, navios y toda otra suerte de barcos para navegar y tam- bien para pescar dentro y fuera y con toda suerte de instrumentes, entrar y salir a la mar por la barra comun, surtir y ancorar en la concha del Figuer, cargar y descargar en sus dichos baxeles toda suerte de cossas y mercaderias que entraran y saldran por el dicho rio; viniendo tanto por el como por la mar y por la tierra al dicho lug’ar de Hendaya y de passar y volver de Francia â Esparia y de Espana â Francia por el dicho rio toda suerte de animales y mercaderias y con sus dichos barcos de qualquier genero que sean de la misma manera que los de Fuenterrabia, y tambien para ayudar â hazer entrar y salir del dicho rio sus navios y los de los estrangeros con sus chalupas y pina- zas, surtir y ancorar en la concha, si lo huvieren menester, y de la misma manera toda suerte de navegazion sin restriccion alguna, como tambien cultivar las islas y gozar de los molinos y pesqueras que estan dentro del rio de la parte de Francia con los mismos privilegios y ventajas que los dichos habitantes de Fuentarrabia y otros subditos de Su Magestad Catholica han gozado, gozan y pueden gozar de su parte sin exceptuar cosa alguna por ninguna manera y que para este effecto ayan de cessar todos los excessos, violencias y impedimentos que los habitantes de Fuenterravia han hecho y hazen cada dia â los de Hendaya al abrigo de su fortaleza y que les dejaran claramente y con paz gozar del uso comun del dicho rio y su entrada en el mar, islas, molinos y pesqueras que estan de la parte de Francia con satisfacion de los excessos, violencias y malos tratamientos cometidos, juntamente con los dafios y interesses padezidos por los dichos habitantes de Hendaya por el impedimiento de la navegazion y cultura de las islas causados por los dichos habitantes de Fuenterrabia â poder de sus violencias y malos
tratamientos.» Arch. NatK 1670. Cf. également le texte abrégé en français : Bibl.
NatMél. Colbert, vol. 15, fol. 5 1 9 et suiv.
1 . — Arch. de Fontarabie. Lettre des alcaldes au vice-roi de Navarre, 29 novem-
bre 1 6 6 2 .
2. — Bibl. Nat., Mél. Colbert, vol. 1 5 , fol, 5 1 6 r° et v°.

— 51 —
demain, 29 novembre, le greffier se rendit à Saint-Sébastien1.
D. Joseph Romeu de Ferrer lui remontra fort courtoisement qu’à la suite de divers incidents, il se trouvait actuellement seul com- missaire désigné par le roi Catholique, mais que, toutefois, il ne pouvait rien entreprendre, sans un ordre spécial qu’il recevrait d’ailleurs bientôt2.
Le 2 décembre, sur la prière de D. Joseph Romeu de Ferrer, les commissaires français se rendirent à l’île des Faisans où leur collègue espagnol leur déclara qu’à son grand regret, le roi ne lui avait pas encore envoyé l’autorisation de conférer seul avec eux, mais que, néanmoins, dans l’espoir où il était que ce pouvoir lui serait accordé à bref délai, il serait bon, dès ce jour, de faire construire en cette même île une baraque où, par les mauvais temps, ils pourroient tous trois délibérer à l’abri. Les commissaires français acceptèrent 3. Le soir même, D. Joseph Romeu regagna Saint-Sébastien4. Le 6 décembre, Philippe IV l’avertit enfin qu’il lui adjoindrait, comme second commissaire, D. Francisco Henriquez de Ablitas 5. Le 18, ce dernier se rendit à Hendaye pour exhiber aux commissaires du roi de France les lettres qui l’accréditaient auprès d’eux 6.
Cependant, la commission que, le 24 septembre, Louis XIV
avait envoyée à M. d’Artagnan et à l’abbé de Saint-Martin Barès allait bientôt expirer ; une prolongation leur fut envoyée, qui leur permettait de conférer avec leurs collègues espagnols jusqu’à la fin du mois de janvier 1663 7.
1 . — Bibl. Nat., Méi. Colbert, vol. 15, fol. 5 1 6 v° et fol. 5 1 7 r°.
2. — « . . . qu’il n’avoit encore peu se rendre a Fuenterabie a cause de quelques
prétentions de Don Pedro Dilliagues, son collègue, pour raison de la preseance entre eux, sur lequel différent ayant escrit tous deux a Sa Majesté Catholique, Elle auroit décidé l’affaire en sa faveur et nommé Don Luis de Necolalde, cavallero de la ville de Tholozeta, en la place du dit Don Pedro Dilliagues, son collègue, mais que malheureu- sement le dit Don Luis de Necolalde s’estoit trouvé fort incommodé des gouttes et hors
d’estat de pouvoir executter les ordres de son r o y . . . ». Bibl. NatMél. Colbert,
vol. 15, fol. 5 1 7 r°.
3. — Bibl. Nat., Mél. Colbert, vol. 15, fol. 5 1 7 r° et v°»
4. — Arch. de Fontarabie. Lettre orig. de D. Joseph Romeu à la Cité, 2 décembre 1 6 6 2 .
5. — Ibid., id., 10 décembre 1 6 6 2 .
6. — Bibl. Nat., Mél. Colbert, vol. 15, fol. 5 1 7 v° et fol. 5 1 8 r°.
7. — Arch. Nat., K 1 6 7 0 ,

— 52;—

Ce fut seulement le 30 décembre que, pour la première fois,
les quatre commissaires se rencontrèrent dans la baraque de l’île des Faisans1.
Le 2 janvier 1665, un messager, D. Bernardo de Puxol, vint à Hendaye, de la part de D. Joseph Romeu de Ferrer, porteur d’une instruction pour l’abbé de Saint-Martin Barès ; le commis- saire espagnol appelait l’attention de son collègue français sur quelques détails des conditions, dans lesquelles devaient avoir lieu leurs délibérations 2. Il lui rappelait que, dès le 10 décembre, il s’était plaint — à la requête des habitants de Fontarabie — de ce que, à leur première entrevue au Pas de Béhobie, les Français fussent venus sur une chaloupe et des barques à quille et que, la veille encore, il avait aperçu une chaloupe remorquant une gabarre au port de Hendaye. Il s’étonnait également d’avoir vu les commissaires français accompagnés de gardes armés ; il eût désiré en être averti auparavant, pour pouvoir, lui aussi, se faire escorter d’une troupe égale en nombre, encore qu’il lui semblât préférable de s’abstenir d’amener des soldats à une conférence aussi pacifique que la leur. Il insistait enfin sur ce fait que, contrairement aux instructions qu’il avait données, la cloison avait été faite si mince qu’on entendait fort distinctement de l’extérieur ce qui se disait à l’intérieur et que, pendant les déli- bérations, il serait bon, pour cette raison, d’éloigner les gens de leurs escortes et de les cantonner dans les gabarres.
Les commissaires français, par le même courrier, répondirent3
qu’évidemment une chaloupe avait, la veille, par un gros temps, remorqué jusqu’au port de Hendaye une petite gabarre qui ne pouvait plus avancer, mais qu’ils étaient loin de supposer les gens de Fontarabie assez « discourtois » pour préférer à l’inob- servance d’un traité la mort de pauvres bateliers français, ajoutant d’ailleurs que désormais, sur cette question, ils s’en remettraient pleinement aux décisions de D. Joseph Romeu de

1 . — Bibl. Nat., Mel. Colbert, vol. 1 5 , fol. 51-8 r° et v \ 2. — Arcb. Nat., K 1 6 7 0 .
5, — Ibid.j id.

— 53 —
Ferrer. La garde armée qui les accompagnait à Béhobie le
2 décembre n’était simplement que l’escorte particulière et ordinaire de M. d’Artagnan, gouverneur de Bayonne. Toutefois, désireux de calmer les inquiétudes de leur collègue espagnol, ils lui déclaraient être prêts à faire sur ce point ce qu’il lui plairait de décider. Sur la nécessité qu’il y avait d’éloigner les curieux de la baraque pendant la tenue des conférences, ils étaient pleinement de son avis ; dorénavant, ils feraient en sorte que leur escorte restât dans les gabarres et ne permettraient l’entrée de la baraque qu’à leur secrétaire et à leurs domestiques particuliers.
Ces quelques détails étant réglés, les commissaires se réuni-
rent, le 4 janvier, dans l’île des Faisans. Toutefois, D. Francisco Henriquez de Ablitas n’était pas encore arrivé. Dans cette séance, les commissaires de France présentèrent au plénipoten- tiaire espagnol un rapport détaillé des griefs et réclamations de Hendaye contre Fontarabie, rapport que — sur leur demande — les jurats du bourg français leur avaient remis le 27 novembre précédent 1. D. Joseph Romeu de Ferrer en emporta le texte pour le soumettre aux observations et remarques de la cité de Fontarabie qui, de son côté, avait dressé un long mémoire de ses droits et revendications 2.
Le 1 1 janvier, en cette même île des Faisans, les commissaires
français vinrent s’informer de l’accueil fait par Fontarabie aux demandes du bourg de Hendaye 3. D. Joseph Romeu de Ferrer déclara « que sans avoir esgard a l’une ny a l’autre, il falloit accommoder les parties et faire donner à ceux de Hendaye une partie de ce qu’ilz demandoient, d’autant qu’il n’estoit pas juste et qu’ilz ne pouvoient pas prétendre de jouir esgalement avec ceux de Fuentarabie de la dite riviere, conche et rade, attendu mesme que la dite rivière Bidassoa prenoit sa source dans les terres d’Espagne ». Les commissaires français protestèrent
1. — Cf. lettre de l’Inquisiteur Général à Blasco de Loyola, 18 mars 1 6 6 3 . Arch.
Nat., K 1670.
2. — Bibl. Nat.j Mél. Colbert, vol. 1 5 , fol. 5 1 9 et suiv.
3. — Ibid., id., vol. 1 5 , fol. 521 v° et fol. suiv.

— 54 —
aussitôt, niant même — à tort — que la source du fleuve fût
espagnole. Leur désir était que la frontière fût fixée à là moitié du fleuve et que, de part et d’autre, les riverains pussent libre ment naviguer, pêcher et commercer. A cela, D. Joseph Romeu de Ferrer répliqua, en remettant à l’abbé de Saint-Martin Barès et à M. d’Artagnan le mémoire où Fontarabie maintenait que le fleuve lui appartenait entièrement de sa source à l’embouchure, que les habitants de Hendaye ne pouvaient que passer d’une rive à l’autre sur de petites gabarres et que toute autre embarcation munie de quille devait leur être absolument défendue 1. Après avoir énergiquement déclaré que tant que les droits soi-disant exclusifs de la couronne de Castille sur la Bidassoa ne leur seraient pas démontrés à l’aide de « bons, clairs et valables titres », ils les tiendraient comme abusifs et non fondés et revendiqueraient pour les sujets du roi de France le droit de naviguer, pêcher et commercer librement sur un fleuve dont le milieu devait former la frontière des deux royaumes, les commissaires français se retirèrent.
Le mois de janvier s’achevait sans que rien fût réglé et l’attitude des deux parties ne faisait guère supposer une prompte solution des différends ; d’ailleurs, l’un des commissaires espagnols était toujours absent.
Le 16 janvier, Louis XIV envoya à ses délégués une prorogtion pour tout le mois de février2. Le 1 1 , Monsieur d’Artagnan et l’abbé de Saint-Martin Barès avaient nié que la Bidassoa prît sa source en territoire espagnol. Cependant, pris de scrupules et désireux de vérifier ce détail de géographie — en l’occurrence
1. « — Ensuitte, il nous auroit présenté certaines prétendues responces aux demandes de ceux de Hendaye soubz le nom du scindic de Fuentarabie, dans lesquelles les habitans de la dite ville de Fuentarabie soustenoient bien contre la vérité et contre toutte evidence de droict, que la Riviere Bidassoa, conche et rade et tout ce que la mer couvre en son montant appartenoit en propriété a la Couronne de Castiile à l’exclusion du Roy de France et l’uzage aux habitans de Fuentarabie privativement et à l’exclusion des habitans de Hendaye et tous autres subjetz de Sa Majesté qui ne pouvoient se servir sur la dite Riviere que de simples gavarres pour passer et repasser et non des vaisseaux a quille pour sortir en la mer par l’emboucheure d’icelle et que la dite ville de Fuentarabie avoit en main des tiltres authentiques, pour justiffier ce qu’ils mettoient
en a v a n t . . . » . Bibl. NatMél. Colbert, vol. 15, fol. 522 r \
2. — BibL Nat., Mél. Colbert, vol. 1 5 , fol. 523 v° et 524 r°, et Arch. Nat., K 1670.

— 55 —
fort important—qu’ils ignoraient également l’un et l’autre, ils
envoyèrent trois personnes de leur entourage suivre les tours et détours du fleuve jusqu’à sa source ; un peintre, nommé François Pouliot, les accompagnait, chargé de lever le plan des régions qu’ils traverseraient. Les quatre géographes revinrent, déclarant que la Bidassoa était bel et bien un fleuve français, puisque sa source était principalement alimentée par quatre ruis- seaux venus des montagnes de Baïgorry qui sont en terre fran- çaise et que plus de trente ruisseaux également venus de France la grossissaient et la rendaient navigable depuis Endarlaza1.
Le 28 janvier, D. Francisco Henriquez de Ablitas partit enfin
de Pampelune pour Fontarabie2 où il arriva le 3 1 . Le lende- main, Ier février, les quatre commissaires se réunirent dans la baraque de l’île des Faisans3. Désespérant de jamais pouvoir s’accorder, ils décidèrent qu’il était préférable, avant qu’eux mêmes délibérassent, de provoquer la réunion de délégués des deux villes rivales. Le 3, cinq délégués de Hendaye et cinq autres de Fontarabie se rendirent à la baraque où, trois heures durant, ils se querellèrent4. Les Hendayais se montrèrent particulière- ment intransigeants, dirent les Espagnols ; il est fort probable que, de part et d’autre, on se montra peu décidé à se faire des concessions réciproques5.
Les commissaires royaux durent donc de nouveau reprendre
leurs travaux. Les espagnols promirent à leurs collègues français de leur apporter les titres et privilèges de Fontarabie qu’ils avaient

1. — Bibl. Nat.j Mél. Colbert, vol. 15, fol. 523 r° et v°. 2. — Arch. Nat.j K 1670.
— BibL NatMél. Colbert, vol. 15, fol. 524 r° et v° et 525 r° et v°.
4. — Ibid.j id., vol. 15, fol. 524 v°, fol. 525 et suivants.
5. — concurrieron d’esta ciudad y deî dicho burgo las perssonas nombradas
como se havia acordado a tratar del dicho ajuste, pero a los primeros lançes de la
platica se resolvieron los de Endaya en que no havian de exzeder un punto de lo que se havia pedido y propuesto por su parte en un papel que se havian dado a V. Sas los dichos comisarios de Francia (cuya copia para estar mas en el ya se nos havia entregado) y biendo que las pretenciones que en el se contenian heran muy fuera de lo acordado en el dicho capitulo reservado de las paces y que excedian sumamente de lo que los de Endaya antes havian pretendido y deducido en dos papeles de pretencio- nes que dieron en esta ciudad al seiïor Joseph Gonzalez, del Consejo y Camara de Su Magestad, al mismo tiempo del tratado de las paces generales, sobre que cayo y se hiço.

– 56 –

précédemment demandés, tout en leur faisant remarquer que la lecture en serait une besogne très longue et que deux ou trois mois ne seraient que tout juste suffisants pour l’examen d’un aussi volumineux dossier1.
Le 6 février, les commissaires se réunirent de nouveau. D. Joseph Romeu de Ferrer et D. Francisco Henriquez de Ablitas arrivèrent porteurs de trois énormes registres. Aussitôt la lec- ture commença, faite par un notaire de Fontarabie, Miguel de Abadia, en présence du greffier des commissaires de France,
Me Jean de Cazabieille. Ils continuèrent ainsi le 7, le 8 et le 9 2.
Le 10 février, l’un des commissaires espagnols, que le grand froid avait indisposé, proposa d’abandonner la mauvaise baraque, d’ailleurs fort éloignée de Hendaye et de Fontarabie, dont la cloison très peu épaisse ne pouvait qu’imparfaitement garantir des intempéries de la saison, et de se réunir à Fontarabie. Naturellement, les commissaires français voulurent que les réunions se tinssent d’abord à Hendaye et déclarèrent qu’ils n’iraient à Fontarabie que les plénipotentiaires espagnols ne fussent d’abord venus à Hendaye3 ; ces derniers cédèrent et, le 1 1 , Miguel de
Abadia continua de lire à Hendaye
el dicho capitulo reservado, se disolvio la dicha junta por haver estado siempre los de Endaya en la resolucion referida mostrando poco animo y voluntad al dicho ajuste ; y porque siempre le havemos tenido y tenemos de procurarle de nuestra parte por el bien de la paz y quietud d’estas poblaciones, decimos de nuebo a V . Sas estamos prontos y dispuestos para que los dichos comisarios nombrados y otros, si combiniere nombrar, se junten otra vez y todas las neccessarias con los de Endaya a conferir en los medios de la composicion de las dichas diferencias y bénir por parte d’esta ciudad en todos los que fueren mas proporcionados para que ynbiolablemente se guarde la paz y concordia que deseamos entre nosotros, protestando que por nuestra parte se hara todo lo posible
para que se consiga este a j u s t e . . . , Arch. NatK 1670.
1. — Bibl. Nat.j Mél. Colbert, vol. 15, fol. 524 v°, fol. 525 et suivants.
2. — Bibl. ‘Nat., Mél. Colbert, vol. .15, fol. 525 v° et fol. 526 r°.
3. — « . . . Auquel jour dixieme l’un desdits commissaires d’Espagne s’estant trouvé
fort indisposé par le grand froict qu’il avoit souffert allant a ladicte barraque esloignée d’environ demy lieue de Fuentarabie par un tempz de nege fort rigoureux, lesdits com- missaires d’Espagne auroient proposé a choisir quelque autre lieu plus commode et auroient indiqué le lieu de Fuentarabie. A quoy nous commissaires susdits aurions res- pondu que, s’ils recevoient quelque incommodité de se rendre dans ladite barraque qui estoit le lieu commun que nous avions choisi pour noz conférences, nous leur offrions nostre maison en Hendaye et que, s’ils passoient en France les premiers, nous ne man- querions pas de leur faire toutte civilité, ensuite, ce que lesdits commissaires auroient accepté leur ayant absolument reffusé de passer à Fuentarabie qu’auparavant ils n’eus- sent passé en Hendaye.. .

» Bibl. Nat., Mél. Colbert, vol. 15, fol. 526 v°.
4. — Ibid., id., vol. 1 5 , fol. 526 v°.

_ 57 —
Le lendemain, 12 février, les quatre commissaires se réunirent à Fontarabie. Leurs délibérations durèrent ainsi alternativement à Hendaye et à Fontarabie jusqu’au 23 février inclus, date à laquelle, contrairement aux prévisions intentionnellement exagérées des commissaires espagnols, l’examen des documents fut entièrement terminé. Les plénipotentiaires français n’en furent d’ailleurs pas plus convaincus qu auparavant de l’évidence des droits de Fontarabie sur le fleuve 1.
Les délégués de Fontarabie avaient pu, lors de leur entrevue avec ceux de Hendaye, constater l’intransigeance des Hendayais et se rendre compte, dès ce jour, de l’impossibilité d’un accord durable, dans les conditions actuelles. Aussi, les Ondarabiarres pensèrent-ils pouvoir prévenir et réduire les exigences des Hendayais en modifiant d’eux-mêmes le mémoire que, de leur part, le 11 janvier, D. Joseph Romeu de Ferrer avait présenté aux commissaires du roi de France2.

De ce mémoire, le texte original nous manque et cette absence rend assez difficile l’appréciation des modifications qui y furent apportées. Toute- fois, nous constatons que Fontarabie, qui maintenait pour les Hendayais l’interdiction de se servir de barques à quille, leur permettait de faire librement le commerce dans la baie du Figuier, de décharger et charger leurs marchandises dans le port de Hendaye sans rien payer désormais à la Casa Lonja3.

1. — Bibl. Nat.j Mél. Colbert, vol. 1 5 , fol. 526 v° et fol. 5 2 7 r°.
2. — Arch. Nat.j K 1670.
3 . — . . . . En el capitulo 4, se puede dar facultad â los de Hendaya para remolcar
sus navios con sus chalupas.
En el capitulo 5 , se puede quitar la obligacion de pagar derechos â Fuenterravia, que-
dando la facultad de visitar Fuenterravia los vaseles y tambien se puede quitar la obli- gacion de descargar en la Lonja de Fuenterravia las mercaderias que vinieren en navios de Hendaya que no sean de vecinos de ella.
Del capitulo 6 se puede quitar la obligacion de no poder descargar y desembarcar
sino solo en la Lonja de Fuenterravia las mercaderias que los de Hendaya entraren en Espana por el rio, y antes de resolverlo se informaran si Fuenterravia tiene privilegio de que no se pueda desembarcar y descargar en los demas lugares.
Del capitulo 7 de las mercaderias que se sacaren de Espana para Francia se puede
quitar tambien la obligacion de llevarlas por Fuenterravia, como en el antecedente.
Del capitulo 8 se puede quitar la condicion de que los de Hendaya ayan de llevar la mitad de las sidras que los de Fuenterravia embarcaren para sus viages. . . . Arch. Nat.} K 1670.

58 ~
Concessions en vérité illusoires, puisque, sans barques à quille, les Hendayais ne pouvaient pas tenir la mer et, partant, faire le moindre commerce avec les villes côtières.
Le texte de ces modifications fut remis le 13 février aux com-
missaires de France qui l’envoyèrent à leur souverain, et le 25, à leur tour, présentèrent aux commissaires espagnols un nouveau mémoire des habitants de Hendaye
1.
Cependant, la commission des quatre plénipotentiaires expi- rait à la fin du mois, sans que rien eût été décidé2. Les délé- gués français reçurent, ainsi que leurs collègues espagnols, une nouvelle prorogation d’un mois 3.
Le 9 mars, l’abbé de Saint-Martin Barès écrivit aux délégués espagnols que.Monsieur d’Artagnan était de retour de Bayonne, où il avait été passer quelques jours et que tous deux se trou- vaient prêts à conférer de nouveau dans la baraque de l’île des Faisans 4. Le même jour, D. Joseph Romeu de Ferrer lui répon- dit, l’informant qu’il se trouvait actuellement au lit et que son collègue venait d’être également malade, ce qui remettait à quelques jours leur prochaine réunion5.
Le 20 mars, enfin, les quatre commissaires s’assemblèrent dans l’île des Faisans 6. L’accueil fait par l’abbé de Saint-Martin
ï . — Arch. Nat.j K 1670. Papel entregado por Don Joseph Romeu de Ferrer y Don Francisco Henrriquez de Ablitas, comissarios de Su Magestad Catholica, â los senores Dartaygnan y Abad de Saint Martin Bares, comissarios de Su Magestad Christia- nissima, en respuestas de sus replicas de 24 de febrero de 1665.
2. — Bibl. Nat.j Mél. Colbert, vol. 15, fol. 527 V0 et fol. 528 r°.
3 . — Ibid., id.; vol. 15, fol. 528 et suivants.
4- — Senores mios, el senor Dartaignan y yo besamos las manos de V . S a s y embia-
mos este expresso para saber si V. SSas quieren que nos juntemos hoy en la barraca, estando el dia famoso y la marea buena, y assi el dicho senor Dartaignan y yo estaremos esperando en este lugar de Hendaya la resoluzion de V. SSa » à quienes Dios guarde muchos anos. Hendaya, â 9 de marzo de 1665. B. 1. m. de V. SSas. L’abbé de St Martin Bares. — Arch. Nat.j K 1670.
5- — Senor mio, el papel de V. S. de hoy nos ha sido de mucho gusto por saber que
el senor Dartaignan ha buelto a esse lugar con salud y que V. S. la tiene. Y o me hallo sin ella y en la cama desde el martes passado que me comenzô una calentura continua, y aitnque ha aflojado el rigor, pero todavia queda algo que resolver ; el senor Don Francisco ha hecho cama tambien quatro dias por causa de un corrimiento que le ha maltratado mucho ; querra Dios mejoraros para que presto podamos vernos, que en estar para yr â la barraca se lo avisaremos â V. S, â quien y al senor Dartaignan guarde Dios muchos anos. Fuenterrabia, â 9 de marzo 1665. B. 1. m. de V. S. s. m, S. Don Joseph Romeu de Ferrer

. Arch. Nat.j K 1670.
6. — Bibl. NatMél. Colbert, vol. 15, fol. 528 v° et suivants.

-59—
Barès et le gouverneur de Bayonne aux délégués espagnols dut
être assez froid. La guérison de ces derniers leur avait paru longue ; ils leur déclarèrent dès le début que cinq mois venaient de s’écouler sans le moindre résultat et qu’il fallait rapidement conclure cette affaire. Des ordres avaient été donnés aux com- missaires espagnols pour lasser les français par leur lenteur ; D. Francisco Henriquez de Ablitas et D. Joseph Romeu de Ferrer répliquèrent en déclarant, au grand étonnement et scandale des commissaires français, que la commission du roi de France, expédiée le 21 février, n’était pas suffisamment explicite et que, dans ces conditions, ils se refusaient à rien faire, à moins que les dits commissaires français leur présentassent de nouveaux pou- voirs. Non sans protester contre un tel acte de mauvaise foi, ceux-ci promirent de se plier à cette incompréhensible exigence1.
Le 11 avril, les délégués du roi de France reçurent de Paris
leur nouvelle commission2 et le 21 — cette fois les commissaires français ne s’étaient pas pressés non plus d’aller trouver leurs collègues espagnols — une nouvelle réunion eut lieu dans 111e des Faisans. Les commissaires du roi d’Espagne se déclarèrent satisfaits des nouveaux pouvoirs accordés par le roi de France, mais ils ajoutèrent — fort courtoisement — qu’ils se seraient bien gardés d’exiger de leurs collègues français une formalité qu’eux-mêmes n’auraient pas eu à remplir, et qu’ils avaient
1. — « . . . . A quoy nous respondismes qu’ils agissoient de mauvaise foy de dire que noz commissions n’estoient pas suffisentes après les avoir approuvées et s’en estre con- tentés par deux diverses fois, sçavoir le 4° janvier et le premier de février audit an 1663, et après avoir mesme commencé de procéder avec nous en vertu d’icelles, que néant- moins, bien que nous reconnoissions qu’ils ne vouloient que nous lasser par leurs lon- gueurs et nous obliger de nous retirer sans rien c o n c l u r r e . . . . nous offrions de supplier Sa Majesté de nous faire envoyer une seconde commission plus ample et toutte telle
qu’ils nous la demandoient. » Bibl. NatMél. Colbert, vol. 15, fol. 529 r°.
2. — Cette commission leur donnait pouvoir de « continuer a traicter tant sur la propriété, seigneurie et jurisdiction de la dite riviere Bidassoa depuis le lieu de cette frontiere où la dite riviere commence a arrouser les terres de nostre obeissance jusques a la grand mer et de son emboucheure, conche et rade qui sont en la mer entre les Tombes et Ondaralçeu du costé de France et le cap Figuier du costé d’Espagne que sur les differentz qui sont entre les habitans dudit lieu de Hendaye et autres nos subjets et ceux de Fuentarabie que autres subjets de nostre dit frère, oncle et beau pere le roi Catholique pour raison tant de l’uzage.de la dite riviere, conche et rade que de la pro- priété, seigneurie et jurisdiction d’icelle. . . » Bibl. Nat., Mél. Colbert, vol. 1 5 , fol 530 v° et fol. 5 3 1 r°.

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également demandé du roi d’Espagne, leur maître, une nouvelle commission qu’ils n’avaient pas encore reçue. Les commissaires français se retirèrent impatientés. Le 27, ils demandèrent aux envoyés espagnols des nouvelles de leur commission ; elle ne leur était pas encore parvenue, et ce fut ainsi durant tout le mois de mai1.
Cependant, les commissaires français étaient sans argent. Le roi de France n’avait jamais fait qu’augmenter jusque là le délai de leur commission ; ils n’avaient encore reçu d’autres subsides que ceux qui, le 24 septembre 1662, leur avaient été accordés pour un délai de trois mois. D’autre part, les habitants de Hendaye supportaient non sans se plaindre l’entretien des commissaires et de leurs équipages 2. Le 4 juin, l’abbé de Saint-Martin Barès n’eut pas crainte d’avertir Colbert de leur misérable situation 3.
Les commissaires français avaient donc des raisons particuliè- rement sérieuses pour souhaiter la prompte solution des différends de la Bidassoa. Ils réitérèrent, au mois de juin, leurs instances auprès des commissaires espagnols qui n’avaient toujours pas reçu la nouvelle commission et sans laquelle, malgré l’autorisa- tion du contraire que leur avaient, dès le début, donnée lesdélégués français, ils ne voulaient aucunement délibérer  4.

Le 17, enfin, une réunion eut lieu dans l’île des Faisans. Les commissaires espagnols avaient leurs nouveaux pouvoirs, mais, désireux de prolonger l’affaire par un autre détour, ils revinrent

1. — Bibl. NatMél. Colbert, vol. 15, fol. 552 v°.
2. — Cf. Lettre originale d’un des alcaldes ordinaires de Fontarabie, D. Martin de Ambu-
lodi, aux commissaires espagnols, 30 mars 1663 : « . . . . Y le dixo el dicho jacobe (il s’agit d’un habitant de Hendaye précédemment cité) con mucho sentimiento que estavan destruydos é inquietos aludiendo â lo mucho que les costeavan los commissarios de Francia y Io oprimidos que los tenian. . . » Arch. Nat., K l6jO.
3 . — Cf. Lettre de l’abbé de Saint-Martin à Colbert : « . .

. Nous attendons tous les jours qu’il plaise à Sa Majesté nous faire envoyer de l’argent comme elle a eu la bonté de nous escrire qu’elle feroit afin de pouvoir subsister et faire subsister nos équipages, ayant desja fait de grandes avances, nostre commission estant du vingt quatrième sep- tembre de l’année derniere, qui sont près de dix mois, ce qui nous oblige présentement de supplier votre Excellence d’avoir la bonté d’y donner ordre, vous asseurant que toutes choses sont extraordinairement cheres en ce p a y s . . . » Bibl. Nat., Mél. Colbert, vol. 1 1 6 ,
fol. 52 r°,
3. — Bibl. Nat., Mél. Colbert, vol. 1 5 , fol. 532 v°.
4. ___________________________________

— 61 —

à cette idée qu’il serait préférable que les habitants des deux villes s’entendissent, avant qu’eux-mêmes prissent aucune déci- sion1. Les commissaires français, dociles, acceptèrent et le 18 réunirent la communauté de Hendaye pour la faire procéder à l’élection de cinq délégués qui, le lendemain, se réuniraient avec ceux de Fontarabie dans l’île des Faisans 2.
La conférence eut lieu, dans un coin de l’île, tandis que les commissaires attendaient le résultat des pourparlers à l’intérieur de la baraque 3. Deux heures durant, les délégués des deux villes discutèrent. A la fin, ceux de Hendaye déclarèrent être si sûrs de leurs droits qu’ils s’en remettaient sans crainte au jugement des commissaires espagnols ; à leur tour, ceux de Fontarabie affirmèrent qu’ils jugeaient les représentants du roi de France assez justes et assez équitables pour reconnaître et confirmer leurs droits. Les Hendayais s’écrièrent alors : « Et bien, Messieurs, nous voilà d’accord ; laissons donc prononcer la sentence à Messieurs les quatre commissaires4 ! » Sur ce, les délégués se séparèrent, non sans avoir prévenu les commissaires royaux du résultat de leur conférence. Ceux-ci discutèrent quelques instants encore dans la baraque ; les commissaires français mon- trèrent la prorogation que leur envoyait Louis XIV pour tout le mois de juillet  5, en souhaitant que, passé ce délai, l’affaire fut définitivement conclue.
Les commissaires français comptaient sans la ruse des espa-gnols qui, ne pouvant plus alléguer l’absence de commissions suffisamment explicites et la nécessité qu’il y aurait de faire conférer les délégués des deux villes, déclarèrent, dès le 5 juillet, qu’ils étaient malades et, pour cette cause, jusqu’à la fin de
1 . — Bibl. Nat.j Mél. Colbert, vol. 15, fol. 534 v°.
2. — Ibià., fol. 533 r° et v°. *
3 . — « . . . Nous serions entrés dans la chambre de la conférence et les députtés de
Hendaye et de Fuentarabie se seroient assemblez en un coing de la dite isle où ils auroient conféré pendant environ deux heures et après diverses propositions, responces et contestacions desdits députtés de part et d’autre, ils se seroient enfin séparés sans rien conclure. . . » Bibl. Nat., Mél. Colbert, vol. 15, fol. 5 3 3 v° et fol. 534 r°.
4. — Bibl. Ncii.j Mél. Colbert, vol. 15, fol. 534 v°.
5 . — IbicL, fol. 535 r° et suivants.

— 62 —
juillet, époque à laquelle cessait la commission des délégués
français, se refusèrent à toute entrevue1.
Cependant le 31 août, sans en avoir nullement prévenu les commissaires du roi de France, D. Joseph Romeu de Ferrer et D. Francisco Henriquez de Ablitas prononcèrent une sentence dans laquelle ils déclarèrent ne reconnaître à Hendaye que lesdroits accordés à ce bourg par les commissaires de 1 5 1 0 2 Le mois de septembre et celui d’octobre se passèrent sans qu’aucune conférence eût lieu dans l’île des Faisans. Forts de la sentence du 31 août, les gens de Fontarabie recommencèrent même à tourmenter les pauvres pêcheurs de Hendaye. Le 25 novembre, ils capturèrent plusieurs gabarres chargée de filets qui partaient à la pêche 3.
Les commissaires français se plaignirent de ce nouvel attentat
estoit malade de la 1, — « . . . Et nous ayant respondu le troisîesme dudit mois de cheutte d’une meule, ils nous respondirent le quatorziesme qu’ils juillet que l’un d’euxestoient indisposés tous d e u x . . .
» Bibl. NaiMél. Colbert, vol. 15, fol. 536 v° et fol. 537 r°.
2. — Voici les passages essentiels de cette sentence :
« Declaramos y mandamos que ambas las dichas partes y cada una de ellas tenga los
usos del dicho rio en la conformidad que los han tenido sin hacer novedad alguna en esta manera que los vecinos y havitantes de Fuenterrabia han de poder usar y gozar en el dicho rio Vidasoa de navios, pinazas, chalupas, gavarras, tirolas y de todo genero de navios y barcas con quilla y sin quilla para pescar, navegar, llebar, portear, pasar, salir al mar y para todos y qualesquier usos a que puedan servir y de haver de hacer en dicha ciudad la carga y descarga todas las embarcaciones que entraren y navegaren en el dicho rio, de qualquier parte que vengan, y pagar en ella todos los derechos, como hasta aora se ha acostumbrado y gozar tambien de las yslas y nasas o pesqueras, paso de Beovia y de todos los otros qualesquier usos que hasta aora han tenido y gozado y les pueden competir y gozar de qualquier manera que sea en el dicho Rio Vidasoa a toda su voluntad, sin limitacion alguna y sin que los de Endaya ni otros les puedan poner impedimentto ni embarazo alguno en ello y que los vecinos y havitantes de Endaya solo usen y tengan y han de poder tener y gozar de las nasas o pesqueras que oy tienen en el dicho rio y de las yslas de que han usado para labrarlas y cu.ltibarlas a su voluntad, el paso de Beovia, el Molino del Hospital para moler y el poder pasar, navegar y llebar por el dicho rio y a Endaya con gavarras y tirolas y otras barcas sin quilla y con ellas pescar asi en el dicho rio Vidasoa, como en el mar asi como hasta oy han acostumbrado, sin que por los de Fuenterravia se les pueda poner ni ponga impedimento 111 embarazo alguno y no haver lugar en quanto a los demas usos preten- tidos por los de Endaya en el dicho rio ni deberseles permitir, y mandamos que ambas partes vivan en toda buena paz, union y sosiego y en la misma manera que anttes so pena de confiscacion de todos los vienes y de destierro perpetuo, y lo fîrmamos de nuestros nombres. Don Joseph Romeu de Ferrer. Don Francisco Henrriquez de Ablitas. — Arch. de Fontarabie.
3 . — Affaires étrangères. Correspondance politique, Espagne, tome 48, fol. 1 5 1 et suivants.

-6 3 –
et profitèrent de cette occasion pour réitérer auprès des commissaires espagnols leur désir de conclure le plus tôt possible ces interminables différends. Le 13 décembre, les envoyés du roi d’Espagne leur firent répondre qu’ils voulaient bien recommencer à délibérer, mais qu’ils n’entendaient le faire que sur l’usage et non sur la propriété du fleuve1. C’était un moyen de décourager par avance les commissaires français qu’ils savaient absolument intransigeants sur ce point. D’ailleurs, leur commission expirait au 31 décembre. L’année 1663 devait donc se terminer sans que rien eût été décidé.
Le 23 décembre, Louis XIV, pour dédommager ses malheu-
reux sujets de Hendaye, leur envoyait l’autorisation d’avoir deux foires dans l’année et un marché par semaine, dans les conditions qu’ils indiqueraient et que lui-même ratifierait. Cette mesure fit quelque effet de l’autre côté du fleuve ; on crut y reconnaître le désir du roi de France de relever Hendaye et d’en faire une ville commerçante, capable de rivaliser heureusement avec Fontarabie
2. La réplique, d’ailleurs, ne se fit guère attendre. Sous prétexte que, quelques jours auparavant, des habitants de Hendaye étaient montés sur un vaisseau hollandais contaminé, le 11 janvier 1664, les alcaldes de Fontarabie écrivirent aux jurats de Hendaye qu’ils défendaient, jusqu’à nouvel ordre, toute communication entre Hendaye et Fontarabie
3. Le lendemain, la communauté de Hendaye se réunit et décida d’avertir M. d’Artagnan. Le gouverneur de Bayonne leur conseilla d’agir de même à l’égard des habitants de Fontarabie, ajoutant qu’il allait avertir le roi de cette attitude nouvelle des Espagnols. Cette mesure inattendue gêna si fort les Guipuzcoans que, le 19, les alcaldes de Fontarabie permirent de reprendre le commerce avec Hendaye
4. Cependant, les commissaires espagnols se trouvaient toujours
— Affaires étrangères. — Ibià.y id., fol. 6 r°
— Affaires étrangères.
— Arch. de Fontarabie. 23 janvier1664,
Correspondance politique. Espagne, tome 48, fol. 7 r°. et v°.
Correspondance politique. Espagne, tome 48, fol. 12 et suiv.
Lettre originale des jurats de Hendaye à Fontarabie, 25 jan-
-64-
à Fontarabie, sans prorogation nouvelle 1, et dans la baie, sur la côte cantabrique, les Espagnols continuaient à poursuivre les gabarres labourdines
2. Le 15 avril, enfin, D. Joseph Romeu de Ferrer et D. Francisco Henriquez de Ablitas reçurent de Madrid de nouvelles commissions pour tout le mois de mai
3 ; mais les termes en parurent si obscurs et le délai accordé si court aux commissaires français que ceux-ci refusèrent, à leur tour, de délibérer tant que le roi d’Espagne n’expédierait pas une commission plus explicite, donnant plein pouvoir à ses commissaires pour décider, de la propriété du fleuve
5. Le 19 avril, les architectes nommés par le roi pour diriger les travaux de construction du nouveau fort arrivèrent à Hendaye ; c’était, de l’avis même des commissaires français, un remède plus efficace aux malheurs des sujets du roi de France que toutes les conférences qu’ils pourraient avoir avec les envoyés du roi d’Espagne
6. , Ces derniers, d’ailleurs, ne recevaient toujours pas les nouvelles commissions qu’avaient exigées d’eux les commis- saires français.
Cependant la tour s’élevait rapidement, face à Fontarabie, et le 13 juin, date à laquelle les commissaires français étaient tou- jours sans nouvelles de ceux d’Espagne, l’abbé de Saint-Martin Barès affirmait à Colbert qu’elle serait prête à recevoir la garni- son vers la fin du mois de juillet suivant6. Le 26 juillet, le roi envoyait des lettres à ses sujets de Hendaye dans lesquelles il
1 . — Cf. lettre des commissaires français à Hugues de Lionne, 15 mars 1664 : « . . . Nous attendons en ce lieu de pied ferme avec autant de phlegme que sy nous estions deux vrays Espagnols descendus de la race de Guzman ou de l’entiene maison de Don Pedro Ponce de Minerva et nous esperons d’avoir cette consolation que, sy l’on trouve des manquemens et des fautes dans nostre négociation, pour le moins ne pourra- t-on pas nous accuser d’avoir agy avec trop de précipitation dans les affaires, puisqu’il y a tantost un an et demy que nous sommes en cette frontière. » Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 48, fol. 40 r°.
2. — Arch. de Fontarabie. Lettre originale des jurats de Ciboure à Fontarabie,
24 février 1664.
5. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 48, fol. 48 r°.
4. — Ibid.j id., fol. 49 ru et suiv.
5. — Ibid., id., fol. 58′ v°.
6. —- Ibid., id., fol. 80 r° et v°.

– 65 –

leur annonçait son intention de fortifier la tour, comme ils en avaient exprimé le désir dans leur requête du 23 mars 1663, et sa volonté de les voir librement pêcher, commercer et navi- guer sur la Bidassoa1. Le 20 août on annonça l’arrivée prochaine du commandant de la nouvelle place, le capitaine Michel deLisle, qui se. trouvait alors à Saint-Jean-de-Luz2 ; le 30, il fit son entrée dans la ville, escorté de trente fantassins, au milieu des acclamations des Hendayais enthousiasmés3.
La fortification de Hendaye eut pour résultat immédiat que,
dès le lendemain, les habitants de ce bourg purent se servir de barques à quilles, sans que les gens de Fontarabie osassent protester. Les commissaires français constatèrent le fait, tout en feignant de n’en rien savoir, se félicitant de ce résultat qu’eux- mêmes n’avaient pu obtenir depuis leur arrivée sur cette frontière4.
Le 4 septembre, Don Bernardo de Puxol, secrétaire, des
commissaires d’Espagne, vint à Hendaye présenter aux commis- saires français les prorogations nouvelles, expédiées de Madrid le 26 août et leur donnant pouvoir de délibérer jusqu’au 12 sep- tembre5. Les commissaires français protestèrent, trouvant par trop exigu le délai fixé et réitérèrent leur intention de ne point conférer tant que les commissions du roi d’Espagne n’indique- raient pas que ses commissaires devaient s’occuper tant de l’usage que de la propriété du fleuve : ce que ne disait pas la présente commission 6.
1 . — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 48, fol. 105 r°.
2. :— Ibid., id.3 fol. 1 1 8 r°.
3 . — « . . . L e S r De Lisle que Sa Majesté a nommé pour commander dans la tour
de Hendaye y est entré le 50e du mois passé un jour de’ sabmedi avec trente soldatz de sa compagnie, un sergent et un tambour et six pieces de canon qu’il faisoit marcher a la teste de ses gens. Ce qui a fort surpris les habitans de Fuentarabie et ils ont de la peine a s’accoustumer (a ce que l’on nous a dit) a entendre battre du costé de France
la dianne et la retraitte, le soir et le m a t i n . . . » Affaires étrangères. Correspondance
politique. Espagne, tome 48, fol. 1 2 6 v°.
4. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 48, fol. 1 3 3 et
suivants,
5 . :— Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 48, fol. 1 2 1 r°.
6. — Ibid., i d v tome 48, fol. 126 r\

— 66 —
Le 7 octobre, les commissaires espagnols avertirent leurs
collègues français qu’ils se rendraient le 11 dans la baraque et qu’ils seraient particulièrement heureux de les y rencontrer. Les commissaires français impatientés ne se donnèrent pas la peine de leur répondre et, le 1 1 , Don Francisco Henriquez de Ablitas et Don Joseph Romeu de Ferrer attendirent en vain les envoyés du roi de France1.
Le 19, cependant, les quatre commissaires se réunirent dans l’île des Faisans2 ; les représentants espagnols commencèrent par déclarer que, voyant l’inutilité de leurs efforts à ramener la paix en ce pays, ils allaient, sous peu, quitter la frontière ; vraisem- blablement, ils n’.en avaient pas l’intention. Les commissaires français, cependant, se laissèrent prendre à cette ruse et désireux de ne point les laisser partir sans que le moindre accord eût été conclu, leur proposèrent une dernière solution, celle de recon- naître aux habitants de Fontarabie et de Hendaye des droits égaux sur la Bidassoa et de faire de ce fleuve une propriété indivise, quant à l’usage. Les commissaires espagnols promirent de réfléchir à cette affaire; le 27, ils répondirent qu’il leur fau- drait de nouveaux pouvoirs du roi d’Espagne, qu’il leur semblait inutile et inopportun de les demander, après tous ceux qu’ils avaient déjà obtenus, et que dans ces conditions, ils ne pouvaient encore rien décider3.
Les Hendayais, pendant ce temps, continuaient de naviguer
librement sur le fleuve avec des barques à quille, sans qu’aucune réclamation eût été faite de la part des Espagnols.
Toutefois, le 29 novembre, l’abbé de Saint-Martin Barès et le gouverneur de Bayonne se rendirent dans l’île des Faisans, à la requête des commissaires espagnols qui leur exposèrent que le roi d’Espagne avait appris avec stupéfaction que depuis quelque temps les Hendayais se servaient de barques à quille et qu’il n’entendait pas tolérer plus longtemps cette nouveauté, ajoutant
1 . — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 48, fol. 1 5 8 v°. 2. — Ibid.j icL, tome 48, fol. 158 v°, fol. 159 r° et v°.
3 . — Ibid,, id., tome 48, fol. 165 r° et v°.

qu’en vérité, Fontarabie consentirait peut-être à accorder à
Hendaye quelques droits que ce bourg n’avait pas jusque là, mais qu’à ce sujet les commissaires français feraient bien de S’entendre directement avec les délégués de Fontarabie1.
Ce fut la dernière conférence de l’année. Le 19 janvier 1665, les quatre commissaires se réunirent encore, sans rien décider ni rien faire qui pût légalement terminer des différends que l’apparition de quelques canons sur la rive d’Hendaye avait d’ailleurs fait complètement cesser depuis plus de cinq mois2. Depuis janvier, les commissaires espagnols laissaient sans nouvelles les commissaires français, ne voulant toujours pas consentir à ce que la Bidassoa fût non pas partagée entre les deux royaumes, mais seulement reconnue appartenir indifférem- ment, quant à l’usage, aux habitants de ses deux rives3 quand, le 27 juin, ils se décidèrent à prévenir leurs collègues français que des gabarres et des filets pris aux Hendayais le 25 novembre 1663 étaient à leur disposition à la douane de Fontarabie ; ils prenaient soin d’ajouter que le roi d’Espagne ne leur avait nullement donné l’ordre d’agir ainsi et que cette décision, due à leur seule initiative, prouvait suffisamment que leur désir était de voir régner la paix sur cette frontière. La vérité, c’est que, depuis la victoire de Schomberg à Villaviciosa, l’ordre était venu — de Madrid — de ne point davantage irriter le roi de France dont on pouvait tout craindre
4.
1. _ Affaires étrangères. Correspondance politique, Espagne, tome 48, fol. 185 et suivants.
2. — Ibid., ïd., tome 50, fol. 332 r°.
— ibid., id., tome 5 1 , fol. 75 r°.
retz et gavarres, avec quoy il s’entretenoit luy et sa famille, et l’autre réduit a aller demander l’aumosne, que néanmoins nous nous resjouissions chrestienement de ce bon mouvement de charité, de quelque 4. — « . . . A quoy nous luy respondismes que nous avions assés recognu dans toutte la suitte de cette commission le zele de Messieurs les commissaires d’Espagne pour l’entretien de la bonne correspondance entre ces deux peuples, mais qu’en cette rencontre nous ne pouvions pas nous empescher de luy dire que lesdits seigneurs commissaires avoient esté un peu tardifs a produire ce dernier acte de charité envers les propriétaires de ces retz et gavarres, puisqu’elles avaient esté enlevées des le 25e novembre 1 6 6 3 , depuis lequel temps l’un estoit mort de faim pour n’avoir peu ravoir ses endroit qu’il peut venir a Messieurs les Commissaires, quand mesmes il vien- droit du costé de P o r t u g a l . , . » Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne,
tome fol. 102 v \
manque 67
— 68 –
Le lendemain, les habitants de Hendaye se rendirent à Fonta-
rabie; mais les épaves qu’ils y trouvèrent étaient en si piteux état qu’ils n’en voulurent point  1. Les commissaires espagnols déclarèrent qu’ils n’avaient pas cru les gabarres et les filets si endommagés et promirent de les faire réparer.
L’inquiétude était évidemment grande à Fontarabie ; l’on y craignait quelque invasion venant de France. L’un des représentants espagnols, D. Francisco Henriquez de Ablitas se rendit à Pampelune pour conférer à ce sujet avec le vice-roi 2. A son retour, deux pièces de canon furent conduites du château du Figuier à l’intérieur des remparts de la Cité ; le 10 juillet, une petite troupe armée entra dans la ville ; enfin, un navire chargé de blé fut acheté au port de Saint-Sébastien et conduit au port de la Madeleine3.
A la fin du mois de juillet, les commissaires espagnols prièrent leurs collègues français de se rendre à la baraque. Le 11 août, l’abbé de Saint-Martin Barès et M. d’Artagnan y allèrent. L’entrevue fut, d’ailleurs, comme les précédentes, parfaitement inutile ; les commissaires espagnols exprimèrent le vœu qu’avant toute chose, Hendaye réparât les dommages qu’elle avait commis à l’égard de Fontarabie, ce à quoi les commissaires français répliquèrent, comme ils l’avaient déjà fait tant de fois, qu’ils ne reconnaîtraient les droits de Fontarabie qu’on ne les leur montrât indubitablement établis par des documents authentiques 4.
Le 17 septembre, Philippe IV mourut. Cet événement fit grand bruit sur la frontière5 et dans la crainte plus forte que jamais d’une prochaine invasion française, les habitants de Fontarabie 1 . — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, t. 5 1 , fol. 103 r°.
2. — Ibid., id., fol. 103 v°.
3 . — Ibid., id., tome 5 1 , fol. 1 1 8 r° et v°.
4. — Ibid., id., fol. 1 5 8 et suivants.
5. — Cf. Lettre de l’abbé de Saint-Martin Barès à Hugues de Lionne, 23 sept. 1665 :
« . . . Comme aussi il vous plairra me faire connoistre de quelle maniéré il faudra agir doresnavant avec Messieurs les Commissaires d’Espagne, veu la mort de Sa Majesté Catholique qui faira sans doutte changer de face a toutes les affaires d’Espagne, et j e YOUS dois dire en passant que la personne que j’avois envoyé ce soir a Fuenterabie pour veriffier cette nouvelle m’a rapporté que les premieres paroles que l’alcalde de Fuenterabie avoit dict après avoir entendu la nouvelle de la mort du roy Catholique avoient esté

– 69 –
continuèrent à fortifier leur ville
1. Toutefois, contrairement à ce que paraissaient supposer les commissaires français, les délégués espagnols demeurèrent à la frontière ; ils se réunirent même le 14 octobre dans l’île des Faisans avec leurs collègues français, à propos d’un vol commis par des Guipuzcoans sur la rive française de la Bidassoa
2. Le 29 eut lieu une seconde réunion
3. Les commissaires espagnols n’avaient pas encore reçu les nouvelles commissions que le roi de France exigeait d’eux. Les commissaires français s’impatientèrent et déclarèrent comprendre d’autant moins ce mauvais vouloir et cette lenteur calculée à produire les pouvoirs demandés qu’eux-mêmes avaient toujours présenté leurs commissions dans le plus bref délai possible
4. Sur ce, les commissaires se séparèrent. Le jour même, dans l’après-midi, le vice-roi de Navarre, duc de San German, arriva à Fontarabie dont il visita minutieusement les remparts
5 Cependant — et c’était là un résultat fort appréciable — les
Hendayais continuaient de naviguer et de pêcher librement sur celles-ci
: « Senores, en poco tiempo saremos en Francia, sin salir de nuestras casas », voulant dire par là que, Fuenterabie estant a la dépendance de la haute Navarre et la haute Navarre appartenant a la Couronne de France, Sa Majesté ne laisseroit pas eschapper une si belle conjoncture sans en demander la restitution et de s’en mettre en possession… » Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 5 1 , fol. 272 v° et 275 r°, et cette autre lettre également adressée par l’abbé au même Hugues de Lionne, le 26 septembre 1665 : « . . . Toutte la ville de Fuentarabie est en grand deuil de la mort du Roy d’Espagne. Nous ne sçavons pas si cela les fera venir plus équitables pour le fait de nostre négociation et si ce nouvel exemple les faisant resouvenir qu’il faut qu’ilz meurent comme leur Roy et qu’il n’y a point de salut sans restitution du bien mal acquis ou uzurpé, ilz ne se résoudront point a rendre de bonne foy a Sa Majesté ce qu’ilz lui détiennent si injustement et qu’ilz lui refusent depuis tant d’années… » îbid.. id., tome 5 1 , fol. 297 v° et 298 r°.

1. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, fol. 3 1 0 r°.
2. — Ibid.j id., fol. 3 3 5 v°. •
3 « . . . Jeudy dernier 29e, nous eusmes conférence avec Messieurs les Commissaires
d’Espagne dans la Barraque ordinaire de l’isle des Faisans où les dits commissaires compareurent en habit de dueil et avec des visages fort contritz et affligés ; ce qui nous donna occasion de leur faire le compliment de condoléance sur la mort du Roy Catho- lique, leur maistre, que nous avions différé jusques a ce qu’ilz eussent pris le dueil. Auquel ils nous respondirent fort succintement et passèrent d’abord a « las alabanças de Carlos 2° », leur jeune Roy… »

Ibid., id., fol. 363 r°.
4. —- Ibid., id., fol. 363 r° et v°.
5 . — Ibid., id., fol. 364 rb.

—7O —
le fleuve, sans être nullement inquiétés. Le 3 novembre, ils cap- turèrent une baleine dans la rade du Figuier et, contrairement à ce qui s’était toujours passé jusqu’alors, la ramenèrent au port de Hendaye. Ils en furent si joyeux que, grimpés sur le dos du monstre, ils burent en chœur à la santé du roi de France 1.
Pour le moment, les habitants de Fontarabie ne songeaient qu’à prévenir les dangers d’un prochain siège2 ; ils préparèrent même une flotille vraisemblablement destinée à repousser le premier choc des galères françaises ; ils recrutèrent dans ce but des pilo- tes, dans toute la région avoisinante; chose curieuse, ils enrôlè- rent des Labourdins et l’on vit même des Hendayais, des jurats de la ville, se faire inscrire, ignorants peut-être, il est vrai, de la besogne à laquelle on les destinait3. Néanmoins, les commissaires français, agacés par ces préparatifs et surtout indignés de voir les Hendayais oublier si rapidement leurs anciennes inimitiés, — inimitiés pour lesquelles eux, commissaires, se morfondaient depuis plus de deux années en ces parages, — avisèrent le ministre De Lionne de ce singulier état de choses et demandèrent qu’une ordonnance prescrivît désormais aux jurats de ne point quitter leur paroisse tant qu’ils seraient en charge 4.

1. — Affaires étrangères. Correspondance politique, Espagne, foi, 381 r° et v°.
2. -— « . . . Les habitans de Fuenterabie sont tellement éspouvantés, à ce qu’on nous
vient de dire, qu’ils ont tenu cinq assemblées généralles en moins de 48 heures, aus- quelles Messieurs les Commissaires d’Espagne ont assisté. Et après touttes ces assemblées, ils ont despeché un correo volante a Madrid pour représenter au Roy d’Espagne le mauvais estât de la place et demander 1500 hommes pour y mettre dedans et du bled pour six mois, attendu qu’il n’y en a pas une seule fanegue (c’est ainsi qu’ils nomment leur mesure) dans tous les magasins, et comme nous avons voulu sçavoir le sujet pour lequel ils estoîent si alarmés, il nous a esté respondu que c’estoit sur l’advis des levées de cinquante mille hommes qu’on faisoit dans la Guyenne destinés pour venir recouvrer la Navarre et qui doivent commenter par la prise de Fuentarabie. Pour moy, j’ay dit a ceux qui m’ont parlé de cela que je croyois que le plus grand ennemi que les soldats de Fuentarabie eussent à craindre estoit la fain et qu’asseurement le gouverneur de la place avoit faict courir tous ces faux bruictz et despecher un courrier a la cour de Madrid pour leur mettre le feu soubz le ventre, afin qu’ils lui envoyassent du pain et de l’argent pour sa garnison et pour lui m e s m e . . . » Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 5 1 , fol. 450 r° et v°.
3 . — Bibl. NatMél. Colbert, vol. 1 3 4 b i s , fol. 5 0 6 v°, et Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 5 1 , fol. 449 v°.
4- — « . . . en sorte qu’il me semble, sauf le meilleur advis de Votre Excellence, qu’il seroit bon qu’il pleut a sa Majesté nous envoyer un ordre portant que Sa Majesté veut et entend que les juratz resident actuelement pendant l’année de leur charge dans les

7I —
L’année 1665 finissait et rien n’avait encore été décidé ; bien
mieux, les commissaires d’Espagne faisaient courir le bruit, sur la frontière, de leur prochain départ. Le 5 janvier 1666, les com- missaires français les sommèrent une première fois d’avoir à leur répondre, si, oui ou non, il existait encore des commissaires du roi d’Espagne et si, comme ils l’avaient fait entendre à plusieurs personnes, le corregidor de Guipuzcoa, D. Martin Joseph Badaran de Osinalde, viendrait bientôt remplacer D. Francisco qui devait se retirer en Navarre 1. Le 12, D. Joseph Romeu de Ferrer et D. Francisco Henriquez de Ablitas vinrent à Hendaye pour pren-
dre congé des commissaires du roi de France leur attitude
parut peu franche et les commissaires français crurent voir dans ce prétendu départ un habile moyen de précipiter, en faveur de Fontarabie, la solution des différends. Cependant, le même jour, D. Francisco partit pour Pampelune avec toute sa famille3. Dès le lendemain, 13 janvier, les commissaires français réitérèrent leurs sommations 4 ; un de leurs secrétaires se rendit à Fontarabie, à qui D. Joseph Romeu déclara qu’il n’y avait plus de commissaires du côté d’Espagne et que, s’il était lui-même encore en ce pays, c’est qu’il attendait le carrosse qui bientôt le recon- duirait à Madrid.
Le secrétaire se rendit ensuite à la demeure de D. Francisco
Henriquez de Ablitas 5 ; il y fut reçu par’ le propriétaire de la maison, brutalement, avec menace d’être poignardé s’il ne quit- tait pas immédiatement les lieux 6.

paroisses dont ils sont juratz, comme estant les chefz du peuple et estant nommés pour les gouverner et y maintenir le bon ordre avec inhibitions et deffences de s’en absenter que’pour les affaires du Roy ou ceux desdites parroisses dont ils sont j u r a t z , . . » Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 5 1 , fol. 449 v°.
1 . — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 52, fol. 19 et
suivants.
2. — Ibid.j id., tome 52, fol. 68 v°.
3 . — Ibid.j id.; fol. 97 v°.
4. — Ibid.j id., fol. 13 r°.
5 . — Ibid., id., fol. 1 5 et 16.
6. — « … lequel Joseph de Soubiabre, propriaitaire de ladite maison, après m’avoi pris rudement ladite coppie des mains, conimença a jeurer et blasphemer le saint nom de Dieu, menassant tant moy notaire que Me Pierre de Berrogain, pretre et aumosnier de la tour de Hendaye, et M0 Arnaud Birac, secretaire de Monsieur l’abbé de St Martin

— 72 —
Cependant, le jeudi 4. février, D.Joseph Romeu de Ferrer et
toute sa suite quittèrent Fontarabie, se rendant à Madrid. Restés seuls sur les bords du fleuve, les commissaires français et notam- ment l’abbé de Saint-Martin Barès, jeune prélat désireux de revoir la cour et de s’y faire donner l’un des plus beaux évêchés de France, n’eurent plus qu’un désir, quitter ces parages maudits et de leur vie n’entendre jamais plus parler de la Bidassoa. Le roi, toutefois, ne semblait pas être de cet avis et continuait de mander à ses malheureux commissaires de signer quelque accom- modement avec ceux du roi Catholique qui, selon lui, regagne- raient bientôt Fontarabie. Le 21 février, l’ordre fut donné aux commissaires français de faire une dernière sommation aux com- missaires d’Espagne ; l’intention du roi était alors de retirer l’abbé de Saint-Martin Barès et de nommer à sa place un officier du gouvernement de Bayonne 1.
Le ÏÏ mars, en effet, Louis XIV écrivait à Henri d’Artagnan qu’il allait nommer à la place de l’abbé M. d’Echeverri2, officier sur lequel nous n’avons d’ailleurs aucun renseignement. Toute- fois, le 24 mars, l’abbé de Saint-Martin était toujours à Hendaye, criblé de dettes et sans argent, désespérant de jamais revoir Paris  3.
Cependant, les habitants de Hendaye continuaient à user libre-

Bares, qui estoient venus avec moy pour servir de tesmoins, de nous mal traicter si nous retournions une autre fois dans sa maison, de laquelle il nous chassa disant plusieurs et diverses injures attroces en langue espagnole, et pour ce que ledit Berrogain lui avoit respondu qu’il auroit tort de nous mal traicter de la sorte, icelui Joseph de Soubiabre auroit tiré a demi son espée du fourreau et dit audit Berrogain qu’il avoit envye de la lui passer au travers du corpz et que nous méritions d’estre pendus et tous les autres françois aussi qui estoient de « picaros et lutheranos », et non content de ce, ledit Don
Joseph nous auroit suivis jusques au bort de la Riviere Bidassoa… » Ibidid., fol. 11 6 r°.
1. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 5 2 , fol. 1 1 8 r°.
2. — Ibid., id., fol. 2C6 r°.
5- — Cf. cette lettre de l’abbé à un de ses amis : « . . . J’attens response a toutes mes precedentes et surtout des nouvelles de Monsieur de Fussember pour sçavoir si mon argent est a Bourdeaux, vous suppliant de solliciter le dit Sr, car je suis miserable et je dois a Dieu et au diable, et comme je me préparé pour partir par la grâce de Dieu de ce pays et vous aller voir, jugez si j’ay besoin de l’argent. Je vous prie, ne perdes point de temps afin qu’avant partir d’icy j e reçoive la lettre de change de 3000 livres ou pour le moins que j e la trouve a Bourdeaux s’il vous plaist. Mais pressés de la bonne façon, je vous en prie. Je suis si aise de sortir de ce diable de cul de sac que vous ne le sçauriés c r o i r e . . . , » Ibid., id., fol. 207.
_____________________________________________
ment de la Bidassoa, d’y pêcher et d’y naviguer sur toutes sortes
d’embarcation, sans que ceux de Fontarabie fissent aucune récla- mation 1. Tout au contraire, les Hendayais, à leur tour, se montrèrent agressifs et le 1er avril saisirent l’alcalde Martin de Ambulodi qui, soi-disant par mégarde, avait dépassé le milieu du fleuve, tenant à la main sa baguette haute 2. Les Hendayais étaient, d’ailleurs, dans une telle joie que, le 26 avril, ils dépu-tèrent au roi un de leurs jurats,
73
Joannisco de Galbarette, chargé de transmettre au souverain leurs très humbles remercîments   3.
L’abbé de Saint-Martin Barès, de son côté, ne dissimulait pas
le plaisir que lui procurait l’idée de quitter ces parages et de revoir bientôt Paris où, selon toute vraisemblance, il arriverait vers le milieu du mois de mai. Il lui fallait auparavant rédiger conjointement avec M. d’Artagnan le procès-verbal de tout ce qu’ils avaient fait pour la conclusion des fameux différends, pour le moment terminés, sans que rien eût été d’ailleurs officielle- ment décidé 4M. d’Echeverri, le nouveau commissaire, arriva à la fin du mois à Hendaye ; il fut froidement accueilli par la population qui le détestait depuis 1659, époque à laquelle, lors du traité, il avait maladroitement, au nom du comte de Gramont, fait de trop avantageuses propositions aux habitants de Fontarabie5. En réalité, toute commission avait cessé de part et d’autre du fleuve et le rôle de M. d’Echeverri semblait devoir être surtout celui de juge et d’arbitre des différends qui pourraient encore survenir entre les habitants des deux villes rivales.
Le départ de l’abbé de Saint-Martin Barès fut regretté des
Hendayais qui se reprirent à désespérer de jamais pouvoir être sérieusement protégés contre les vexations des Espagnols. Le seul avantage qu’ils avaient retiré des récentes commissions était
1. — Ajjaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, fol. 238 r° et v°. 2. — [bid., ici., fol. 237 r° et 239 r°.
3. — Ibid., id., fol. 283 r°.
4. — Ibid., id., tome 52, fol. 4 1 4 et suivants. Arcb. NatK 1670, et Bibl. Nat
Mél. Colbert, vol. 15, fol. 5 1 4 et suivants.
5. — Ibid., id., tome 52, fol. 4 1 7 r°.
73 manque
— 74 –
que, déjà pauvres et malheureux sans cette nouvelle charge, ils
devaient désormais entretenir une garnison bien plutôt destinée à leur enlever toute liberté qu’à réprimer les attaques des Espagnols1.
Ces plaintes, empreintes d’un mauvais esprit assez dangereux de la part d’une population frontière, firent quelque effet à la cour de France ; l’abbé de Saint-Martin Barès se dévoua ; il repartit pour Hendaye, en vertu de nouvelles commissions que, le 6 août 1666, Louis XIV lui accorda, ainsi qu’à M, d’Artagnan, gouverneur de Bayonne2.
Le 16 septembre, une tartane venant de Marseille entrait à la nuit dans la baie du Figuier, faisant voile directement sur Hen- daye, quand, de Fontarabie, des embarcations garnies d’hommes armés, vinrent l’accoster. L’équipage, inférieur en nombre, fut fait prisonnier et la tartane, remorquée par les barques espagnoles, amenée à la Lonja3.
Les matelots marseillais, bientôt relâchés par la justice de Fon-
tarabie, résolurent de se venger et, dans la nuit du 12 au 13 oc- tobre, sous la conduite d’un jurat de Hendaye, capturèrent en vue de St-Jean-de-Luz une barque de Fontarabie venant d’An gleterre 4. Les commissaires français, qui déjà s’étaient plaints à D. José Badaran de Osinalde, corregidor de Guipuzcoa et commissaire du roi d’Espagne5, espéraient que cette saisie activerait, par voie d’échange, la délivrance de la tartane marseillaise6. Il n’en fut
1 . — Cf. lettre orig, des jurats hendayais, Joannis de la Parque, Pétri de Bergara, Pétri de Macondo, à Hugues de Lionne : « . . . . et malheureux que nous sommes, nous restons avecq ce diable de tour et de garnisson sur les bras qu’il nous caussera la ruine et de tout le pays de Labourt quy nous veut ung grand mal de mort a causse de la ditte tour, dissant que c’est pour hostter toutte liberté au pays et que nous pouvons bien juger que la ditte tour n’a pas esté faitte pour la Riviere de Bidasoa puisqu’on ne s’et pas souscié de la conserver du costé de France. . . » Ibid., id., fol. 4 1 8 r°.
2. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, t. 48, fol. 223 r° et v°.
3 . — Arch. de Fontarabie. Lettre de D. José Badaran de Osinalde aux alcaldes,
•2.6 septembre 1666.
4. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne} tome 53, fol. 221 r°.
5. — Arch. de Fontarabie. Lettre originale de D. José Badaran de Osinalde aux
alcaldes, 3 0 septembre 1666.
6. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 53, fol. 221 r°.____________________________________________
–75–
rien. D. José Badaran de Osinalde écrivit à Madrid pour
demander quelle devait être la solution de ce nouveau différend1 ; mais avant qu’il eût pu obtenir une réponse, les habitants de Fontarabie mettaient en vente les marchandises dérobées 2.
Le lendemain même de l’attentat de St-Jean-de-Luz, une nou- velle occasion fut providentiellement offerte aux Espagnols de nuire aux malheureux Hendayais. Un navire anglais contaminé traversa la barre ; chassé pour ce motif du port guipuzcoan, il fit voile vers Hendaye. Les alcaldes, aussitôt, décidèrent qu’à partir de ce moment toute relation devait cesser avec Hendaye et, non contents de défendre l’accès de leur ville aux Labourdins, prièrent leurs collègues de Lezo et de Pasajes d’agir de même en préve- nant la province qu’il serait peut-être bon d’étendre cette mesure

à tous les ports dépendants de sa juridiction Les commissaires français ripostèrent fort habilement en déci-
dant que, dans ces conditions, l’accès de Hendaye, de Béhobie et de Biriatou, c’est-à-dire de toutes les communes riveraines de la Bidassoa, serait interdit jusqu’à nouvel ordre aux habitants de Fontarabie5. Or, il ne se passait pas de jour que ces derniers n’eussent besoin de venir au bourg de Hendaye s’approvisionner de denrées qu’ils ne pouvaient se procurer que difficilement sur la rive espagnole.
Depuis plus de deux mois, toute relation avait cessé entre les
deux villes voisines quand, le 8 janvier 1667, ne pouvant sup- porter plus longtemps un état de choses aussi préjudiciable à leurs intérêts, les habitants de Fontarabie envoyèrent dire à Hendaye que, de nouveau, leur ville était ouverte aux Labour- dins et qu’ils regrettaient sincèrement cette mesure prise sur l’initiative malencontreuse de quelques conseillers communaux,

1. — Arch. de Fontarabie. Lettre orig. de D. José Badaran aux alcaldes, 26 sep. 1666.
2. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne} tome 53, fol. 221 r°.
3. — Cf. lettre des alcaldes de Fontarabie à ceux de Lezo et de Pasajes, 15 octo-
bre 1666. Arch. de Fontarabie.
4. — Cf. lettres des alcaldes à la Députation Provinciale, 16 octobre 1666. Arch. de Fontarabie.
5. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 53, fol. 258 v \

– 76 –

particulièrement mal intentionnés à l’égard des Français 1. De
nouveau, Espagnols et Français purent librement traverser la frontière.
Le Ier février, les commissaires français envoyèrent à Fonta- rabie un messager chargé de prier les commissaires d’Espagne de vouloir bien se rendre quelque prochain jour à la baraque pour y terminer ces interminables différends. Le messager revint ; les commissaires espagnols avaient quitté la frontière et déclaré à qui voulait bien les entendre que jamais plus ils n’y reviendraient, préférant que les commissaires français établissent seuls une sentence à laquelle, eux-mêmes n’y ayant point participé, les habi- tants de Fontarabie ne seraient nullement tenus de se conformer 2.
En vérité, les querelles entre Ondarabiarres et Hendayais
avaient singulièrement diminué d’intensité; évidemment, au large de la côte basque, du Boucau à Saint Sébastien, les corsaires de Fontarabie ne se gênaient pas pour arrêter les galères françaises allant en Portugal, mais ce n’était plus dans la baie cette vie infernale et ces rixes interminables et sanglantes qui jadis déso- laient la frontière.
Néanmoins, le 26 février, les commissaires français publièrent
une sentence, dans laquelle ils attribuaient au roi de France la propriété de la moitié du fleuve, d’Endarlatza à son embouchure, entre les dunes sablonneuses d’Ondarraïtz et la pointe rocheuse du Figuier. En outre, les habitants de Hendaye et des communes adjacentes avaient le droit de naviguer dans toute l’étendue du fleuve avec toutes sortes d’embarcations à quille et sans quille ; ils pouvaient librement pêcher avec toutes sortes d’engins, commercer non moins librement sur toute la rive française, charger et débarquer des marchandises au port de Hendaye, y piloter et ancrer des navires étrangers. De plus, les sujets Labourdins de Sa Majesté Très Chrétienne pouvaient cultiver à leur guise les îles du fleuve détachées de la rive française3 et jouir
Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 55, fol. 34 r°.
ïbidid., foi. 88 r°.
Les Juncaux actuels._______________________________

— 77 —
librement des nasses et des moulins établis tant au Pas de Santiago qu’à Béhobie et Biriatou
1.
La sentence fut à peine connue à Fontarabie que les habitants de cette ville, en manière de protestation, attaquèrent de nouveau les Labourdins ; chose curieuse, ils persécutèrent surtout, le long de la côte basque, les marins bayonnais qui, cependant, n’étaient
I. — Des copies de cette sentence, dont nous ne possédons point le texte original, se trouvent aux Archives communales de Hendaye, DD i , aux Affaires étrangères. Corres- pondance politique. Espagne, tome 48, fol. 226 et suiv., et tome 55, fol. 125 et suiv., et à la Bibl. Nat., Mél. Colbert, vol. 15, fol. 506 et suiv. C’est de cette dernière copie que nous extrayons les passages suivants : « Dans la possession de la moytié de laquelle riviere, le grand canal d’icelle, en quel lieu qu’il puisse estre et se changer a l’advenir, depuis ledit lieu d’Andarlatz, où elle commence d’arrouser les terres de France, jusques dans la mer inclusivement, ensemble de la moytié des dites conche, rade et nasse de Biriatu et de la totalité desdits isles et jouncaux qui sont au deçà le milieu de ladite riviere et des dits passages de Biriatu, de Behobie, de l’Hospital Saint Jacques et de Hendaye, nous avons maintenu et maintenons lesdits habitans de Hendaye et autres subjetz de Sa dite Majesté très chrestienne, et en conséquence avons ordonné et ordon- nons qu’ils continueront d’en jouir plainement et paisiblement et qu’ils auront le droict et faculté de naviguer avec toute sorte de vaisseaux à quille et sans quille et de pescher avec toutte sorte de retz et en tout temps aux saumons, sardines et a toutte autre sorte de poisson dans toutte laditte rivière Bidassoa, conche et rade, et d’entrer et sortir a la mer par la barre et emboucheure commune, rader et anchrer dans ladite conche, charger et descharger dans les vaisseaux qui seront dans leurs portz et dans ladite conche toutte sorte de denrées et marchandises qui entreront ou sortiront par la dite rivière et qui viendront tant par icelle que. par mer ou par terre au dit port de Hendaye et autres lieux desdites frontières de France et d’Espagne, et de passer et repasser de France en Espagne et d’Espagne en France, soit au devant de Fuentarabie ou par les autres endroicts de la dite riviere, a touttes heures du jour et de la nuict, toutte sorte de bestail et de marchandises avec leurs dits bastimens à quille et sans quille de la mesme manière que ceux de la dite ville de Fontarabie et autres subjetz de Sa dite Majesté Catholique font et en uzent, et d’ayder à faire entrer et sortir de ladite riviere leurs navires et ceux des estrangers, avec leurs chaloupes et pinasses, iceux rader et anchrer dans la dite conche, si besoing est, et de tenir en leur port de Hendaye et autres toutte sorte de navires, barques, chaloupes et pinasses a I’anchre pour les charger et descharger, y vendre en destail, hiverner ou autrement, a la charge touttes fois de payer à la Tour de Hendaye l’antien droit d’anchrage et hivernage desdits vaisseaux : sçavoir, pour chaque navire, la somipe de trois livres, pour chaque patache ou barque quarante sols, pour chaque pinasse vingt sols, pour chaque chaloupe, gavarre ou autre petit bastiment un carolus valant dix deniers, et de faire generallement toutte sorte de navigation et de pesches sur ladite riviere, conche et rade, sans aucune restriction, comme aussy de labourer et cultiver lesdites isles et jouncaux, et particulièrement la grande isle appellée Insura, avec faculté de faire bastir et construire des moulins sur ladite riviere, et qu’ils jouiront plainement et paisiblement des passages de Biriatu, de Behobie, de l’Hospital et de Hendaye, ensemble des moulins, isles, nasses et pescheries qui sont sur ladite riviere du costé de France, avec les mesmes privilèges, franchises et advantages que lesdits habitans de Fontarabie et autres subjetz de sa dite Majesté Catholique jouissent de leur costé sans exception quelconque et sans que ceux de Fontarabie ny autres puissent exiger des habitans de Hendaye et autres subgetz de sadite Majesté très chrestienne aucun droit ny reconnoissance ; sçavoir les habitans du quartier de Biriatu jouiront et posséderont le passage dudit lieu de Biriatu et la moytié de ladite nasse appelée Martias Corenea ;

–87 —

jamais intervenus dans les différends de la Bidassoa1. Le 15 mars, cependant, ce furent des Hendayais que les Ondara- biarres attaquèrent ; un habitant de Hendaye, Joannisco de Galbarette, premier jurat de la ville, entre temps corsaire, avait capturé dans les parages une galère anglaise qu’il ramenait à Hendaye quand, à la barre, son équipage dut subir une canonnade effrénée de la part des soldats espagnols postés dans le fort du Figuier2. Les réclamations des commissaires français contre cet attentat, qui pouvait, à lui seul, constituer une véritable déclaration de guerre, furent vaines et, par la suite, les querelles reprirent incessantes, comme aux plus mauvais jours des années 1617 et 1618, entre Labourdins et Guipuzcoans.
Cependant, l’abbé de Saint-Martin Barès et M. d’Artagnan, en attendant la confirmation de leur sentence, s’occupaient du recrutement des matelots basques destinés à la flotte qui devait investir les ports flamands.
Le bruit de cette levée de marins Labourdins effraya quelque peu les populations guipuzcoanes, et vers la fin du mois de juillet le bruit se répandit à Fontarabie, à Irun et à Saint-Sébastien que les troupes du roi de France allaient bientôt traverser la frontière3. Le capitaine De Lisle demanda du renfort àColbert, car l’intention des Espagnols était, paraît-il, de ne pas attendre l’arrivée des Français et d’attaquer le plus tôt possible la tour de Hendaye, d’ailleurs mal défendue4.
Le 28 août, les deux ambassadeurs espagnol et français, le
Marquis de la Fuente et l’Archevêque d’Embrun, tous deux

les habitans de la paroisse d’Urrugne jouyront et posséderont le passage de Behobie ; les habitans de Hendaye, le passage de l’Ospital Saint Jacques avec celuy de Hendaye, vis a vis de Fuentarabie, comme aussy jouiront et posséderont lesdits habitans de Hendaye toutte la grande isle appellée communément Insura et autres terres appelées j o u n c a u x . . . » (fol. 5 1 0 et suiv.). Un exemplaire de cette sentence rédigée en castillan à l’usage des commissaires d’Espagne est conservé aux Archives municipales de Fonta- rabie.
1 . — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 55, fol. 177 r° et v°.
2. — Ibid., id., fol. 178, r° et Arcb. de Fontarabie. Lettre du corregidor aux alcaïdes
de la Cité, 16 mars 1667.
3. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 55, fol. 525 r°.
4. — Bibl. Nat.y Mél. Colbert, vol. 144, fol. 549 et 550.
________________________________________
78 manque
—– 79 —-
rappelés par leurs souverains, se rencontrèrent à la frontière ; ils
eurent une courte entrevue, sur la Bidassoa, dans une barque ancrée au milieu du fleuve1. L’archevêque resta .quelques jours à Hendaye, auprès de l’abbé de Saint-Martin Barès, désormais seul commissaire; car, quelques jours auparavant, M. d’Artagnan était mort à Bayonne2.
L’année 1667 s’acheva sans que l’abbé de Saint-Martin Barès, malgré ses demandes maintes fois réitérées, eût reçu de la Cour la confirmation de la sentence prononcée le 26 février. Elle fut enfin confirmée le 25 janvier 1668, à Saint-Germain-en-Laye3, au moment même où les querelles reprenaient, plus fréquentes que jamais, entre Basques espagnols et français.
Mais alors — chose curieuse — ce fut surtout une commune
française, voisine d’Hendaye, celle d’Urrugne, qui, non pour complaire aux Espagnols, mais pour nuire aux Hendayais contre lesquels le vicomte d’Urtubie devait l’exciter pour des raisons personnelles, refusa d’observer la sentence et fit mine de recon- naître aux habitants de Fontarabie des droits contre lesquels elle- même avait jadis violemment protesté
4. Louis XIV, averti, manda à tous ses officiers de Labourd
de faire strictement observer la sentence par tous les habitants
1 . — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 56, fol. 47 r°.
2. — Cf. la note ajoutée par l’abbé de Saint-Martin Barès à la lettre qu’il écrivait de
Bayonne, le 31 août 1667, à Hugues de Lionne : « j e ne doutte pas que Votre Excellence n’ayt sçeu la mort de M. d’Artagnan, lieutenant de Roy de Bayonne, qui feut enseveli lundy dernier 29e du courant ; j’estime que, si nostre commission n’eust prins fin, il auroit vesçu plus long temps ; le Roy a gaigné par sa mort dix mille livres qui lui estoient dheu de ses appointemens. » Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 56, fol. 47 r°.
3 . — Bïbl. Nat.j Mél. Colbert, vol. 146, fol. 4 1 6 r° et v° et vol. 147., fol. 349 r° et v°.
4: — Cf. lettre orig. du jurât hendayais, Mounjouny de Gource, au ministre Hugues
de Lionne, juillet 1668 : « . . . La communauté d’Urrugne s’oppose a ladite sentence et fait beaucoup de violançe, et l’ayant informé contre eux et presanté requete a Monsieur l’intendant Pellot lequel auroit remis a Monsieur le Lieutenant General de Bayone avec ordre de nous faire droit et justiçe, çe quy n’a pas volu faire et j e n’ose pas le dire le sujet pour quoy, cet pourquoy sy Votre Excellence nous puise obtenir du Roy d’ordonner audit sieur Intendant Pellot de faire executer la dite sentence et de nous endomager de tout depens, domage, interet que la dite comunauté d’Urrugne nous ont caussé ; vous voyès, Monseigneur, que je suis âgée et que je né point d’anfent et que tout çe que je fait, cet pour l’amour de ma patrie, car a mon particullier je suis très content du bien que Votre Excellence me fait jouir pour passer honnetement notre vieillesse. , , » Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 57, fol. 145 r°.
__________________________________________

—80 —
de cette province1. Les esprits se calmèrent enfin; le bon
accord revint entre Urrugne et Hendaye. L’abbé de Saint- Martin Barès partit à son abbaye de la Chaise-Dieu 2 et la vie sur les rives du fleuve redevint ce qu’elle était jadis, avant l’arrivée des commissaires : les querelles continuèrent, avec captures et échanges mutuels de prisonniers ; les plaintes qui, le plus souvent, devaient rester sans réponse précise, affluèrent à Bayonne, à Pampelune, à Saint-Sébastien, à Madrid, à Paris3, mais était-il désormais bien nécessaire de faire revenir à la fron-
tière de nouveaux commissaires ?
Cependant, dès janvier 1669, le roi de France fit savoir offi- ciellement à ses sujets de Hendaye et autres communes adja- centes qu’il prétendait les maintenir dans leurs droits et saurait répondre aux provocations des Espagnols4. De leur côté, les alcaldes de Fontarabie écrivaient à la Reine Régente d’Espagne demandant instamment la nomination de nouveaux commis- saires 5. Le 8 janvier, la nouvelle parvint sur les bords du fleuve que le nouveau corregidor de Guipuzcoa, Don Manuel Bernardo
1. — « D e par le Roy. Sa Majesté désirant que la sentence donnée le 25e febvrier de l’année derniere par le feu Sr d’Artagnan, lieutenant pour Sa Majesté dans le gouver- nement de Bayonne et le Sr Abbé de Saint-Martin Barès, conseiller en son Conseil d’Estat, commandeur de son Ordre de Saint Michel, commissaires par elle nommés pour le règlement des limites du royaume le long de la riviere Bidassoa au pays de Labourt et qu’elle a confirmée par la ratification expresse du 25e janvier dernier, soit exécutée en tous ses pointz, sadite Majesté a ordonné au Sr. de S1 Pée, son lieutenant dans ledit gouvernement de Bayonne et pays adjacens, de tenir la main à l’execution de ladicte sentence et de se transporter pour cet effect, conjointement et ave.cq ledit S r abbé de Saint-Martin Barès, en tous les lieux de ladite frontiere que besoing sera pour restablir et mettre en possession et jouissance des isles, nasses et passages men- tionnés dans ladite sentence tant les habitants de Hendaye, Urrugne et Biriatu que autres sujetz de sa dite Majesté habitans de ladite frontiere, enjoignant très expresse- ment sa dite Majesté ausdits baillyf, scindig, bailles, abbés, juratz et autres dudit pays de Labourt qu’il appartiendra de prester toute ayde et assistance lorsqu’ils en seront requis, soubz peyne de désobéissance. » Affaires étrangères. Correspondance politique, Espagne, tome 57, fol. 63 r°.
2. — Bibl. Nat, Mél. Colbert, vol. 149, fol. 138 et suiv.
3- — Cf. entre autres documents intéressants : lettre originale des jurats de Saint-Jean- de-Luz aux alcaldes de Fontarabie (28 septembre 1668). — Lettre du Capitaine général à la Cité (28 septembre 1668). — Lettre de la Cité à la Province (3 octobre 1668). — Lettre du Capitaine général à la Cité (18 octobre 1668) Arch. de Fontarabie ; — et lettre originale des jurats hendayais à Hugues de Lionne ( 1 4 décembre 166S). —
Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 57, fol. 1 5 1 et 1 5 2 .
4. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 5 7 , fol. 167 et 168. 5 . — Arch. de Fontarabie. Lettre des alcaldes à Marie-Anne d’Autriche, 5 janvier 1669.
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81 —

de Quiros, devait remplacer D. Martin José Badaran.de Osinalde 1 et que bientôt il viendrait, ainsi que D. Francisco Henriquez de Ablitas, s’entendre avec les commissaires du roi de France sur la solution à donner aux incidents récemment survenus2. Toutefois, sans nouvelle de leurs collègues français dont ils ignoraient même les noms3, les commissaires espagnols ne purent qu’écouter d’une oreille plus ou moins attentive les réclamations de plus en plus pressantes des habitants de Fontarabie. Le 8 mai, un bruit courut, qu’avait intentionnellement propagé le gouverneur de Hendaye : le roi de France avait enfin nommé deux commissaires, M. d’Espelette et le fameux abbé de Saint-Martin Barès4 ; ils seraient bientôt à la frontière. En vérité, aucun commissaire ne vint ; le roi de France semblait avoir définitivement renoncé à protéger ses malheureux sujets Labourdins contre les attaques chaque jour plus hardies des Espagnols5.
Ces attaques devinrent si fréquentes et si violentes que les
plaintes affluèrent de plus en plus nombreuses à la Cour de France et que, tout commerce devenant impossible pour les Français dans cette région, Louis XIV, de nouveau, s’émut de l’intolérable situation faite à ses sujets Labourdins. En mai 1680, le marquis de Lambert6, commandant des troupes royales postées

1. — Ibid. Lettre de D. Bernardo de Pantosa, capitaine général de Guipûzcoa, aux alcaldes de Fontarabie, 8 janvier 1669.
2. — Dans la nuit du Ier au 2 janvier 1669, pour se venger de la prise de Tune de
leurs barques, les Hendayais enlèvent sept chaloupes amarrées dans le port de Fonta- rabie. Cf. Arch. de Fontarabie. Borrador de carta para el général Pantosa que llevaron el Senor alcalde Zuzuarregui y Thomas de Arsu ; — et Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 57, fol. 155 1° Le 20 décembre 1 6 6 8 , des pêcheurs de Fontarabie avaient saisi une pinasse de Saint-jean-de-Luz ; les alcaldes la firent restituer. Cf. Arch. de Fontarabie. Lettre des alcaldes à la ville de Saint-Jean-de-Luz, 3 janvier 1669, et réponse des jurats de cette ville aux alcaldes, 8 janvier 1669.
3 . — Arch. de Fontarabie. Lettre du corregidor aux alcaldes, 17 janvier 1 6 6 9 et
réponse des alcaldes, 24 janvier 1669.
4. — Arch. de Fontarabie. — Lettre originale du Capitaine général aux alcaldes
8 mai 1669 ; et lettre des alcaldes à D. Pedro de Zuloaga, notable de la Province, en résidence à Tolosa, 20 mai 1669.
5. — Cf. notamment Arch. de Fontarabie. Lettre originale des jurats de Ciboure et
de Saint-Jean-de-Luz, demandant la restitution d’une barque marchande de Ciboure, prise au large de Socoa par les corsaires de Fontarabie, alors qu’elle revenait de Bordeaux, 1e1 mai 1676.
7. — Henri de Lambert, marquis de Saint-Bris, mort en 1686,
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— 82 —
sur la frontière basque et prêtes à envahir le Guipuzcoa, somma le gouverneur de Fontarabie, D. Alonso Jordan de Fuenmayor, de faire cesser les agressions journalières des Ondarabiarres contre les Hendayais et autres sujets du roi de France. Le gouverneur répondit que ces différends étaient de bourgeois à bourgeois et non entre soldats des deux royaumes et qu’il ne pouvait en aucune façon intervenir dans cette affaire ; il serait d’ailleurs préférable, ajoutait-il, d’en aviser D. Diego de Portugal, capitaine
général de Guipuzcoa, en résidence à Saint-Sébastien
La Province s’alarma cependant des préparatifs de guerre que faisait le roi de France dans tout le pays de Labourd ; elle écrivit à Madrid pour protester contre cette attitude belliqueuse que rien, disait-elle, ne pouvait justifier, et, en même temps, recom- manda aux habitants de Fontarabie de cesser toute attaque contre les Labourdins. La frayeur fut d’autant plus grande dans tout le Guipuzcoa que les places de Fontarabie et de Saint-Sébastien n’étaient guère en mesure de supporter le choc des cinq ou six mille hommes de troupes que le marquis de Lambert comman- dait à Bayonne. La Junte provinciale, réunie à Saint-Sébastien, demanda que cinq cents hommes fussent envoyés à Fontarabie et que cinq cents autres fussent établis en quelque lieu sûr, entre Irun et Béhobie ; trois cents seulement purent être immédia- tement recrutés, qui vinrent loger au Château de Charles-Quint2. Le 6 mai, un envoyé du Marquis de Lambert, le capitaine Beaullier, se présenta à Fontarabie ; il notifia aux alcaldes que désormais toute embarcation ondarabiarre rencontrée par les galères royales françaises serait impitoyablement capturée, et cela jusqu’à ce que les habitants de la cité guipuzcoane eussent restitué aux Labourdins toutes les gabarres qu’ils leur avaient dérobées3.
ï . — Arch. de Fontarabie, Registro de juntas, mayo 1680. 2. — Ibid.} Id.
3 . — « Yo vengo â deciros de la parte de mi Commandante que el Rey nuestro Senor
nos ha ordenado de tomar todas las embarcaciones que entraren y salieren de Fuenter- rabia entretanto que los Espanoles les hayan vuelto lo que les han tomado â los Franceses y dar satisfaccion al mal trato que han hecho â los habitantes de Hendaya, » Arch. de Fontarabie, Registro de juntas, mayo 1680.
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-8 3 –
La Junte Provinciale, de plus en plus effrayée/résolut de faire
une enquête sur les faits incriminés aux habitants de Fontarabie et, par quelque décision bienveillante à l’égard des Français, d’éviter l’invasion du Guipuzcoa qui serait pour l’Espagne un véritable désastre.
Le 8 mai 1680, les enquêteurs, D. Martin Antonio de Barrutia
y Salinas et le licencié D. Francisco de Eguzquiza y Sagardi, partirent de Saint-Sébastien, assistés d’un greffier, pour se rendre à Fontarabie. Ils arrivaient au couvent des Capucins, situé à peu de distance des remparts de la ville, quand le prieur, Frère D. Francisco de Irun, vint à leur rencontre pour leur dire, sachant le but de leur voyage, que, vu l’état des esprits dans la cité, il serait plus prudent qu’ils renonçassent à leur enquête1. Le frère prêcheur fut donc chargé d’aller notifier aux alcaldes la présence au couvent des délégués de la Junte Provinciale, chargés d’enquêter sur les incidents survenus entre Hendaye et Fontarabie ; son caractère sacré devait, semble-t-il, le rendre inviolable. Il arrivait cependant aux portes de la cité quand des prêtres de la paroisse lui déclarèrent qu’il risquait sa vie et qu’il ferait bien de s’éloigner. Le capucin, effrayé, revint à la hâte porter cette nouvelle aux envoyés, qui, le soir même, regagnèrent Saint-Sébastien2.
Le lendemain, une lettre parvint à la Junte : Fontarabie s’y
excusait de ne point envoyer de procureurs ; ceux qu’elle avait élus étaient subitement tombés malades. Elle aurait pu en nommer de nouveaux, mais son mauvais vouloir était évident. La Junte répondit aussitôt que cette absence était d’autant plus fâcheuse que l’assemblée devait spécialement s’occuper d’affaires concernant Fontarabie ; mais le messager porteur de cette réponse

1. — « . . . El dicho Padre guardian representô â Sus Mercedes de como en la dicha ciudad ténia entendido con cierta y évidente noticia habian estado y estaran los vecinos con determinada resolucion de no permitîr procedimiento alguno de los que Su Merced del dicho Senor Don Martin habia de ejecutar en virtud de su comision. . . y que solo querian que estos procedimientos naciesen unicamente de mandato real y por orden del Rey (Nuestro Senor Dios le guarde), y no por otro alguno y que si Sus Mercedes entrasen en la dicha Ciudad de Fuenterrabia, tenian firme resolucion de matarlos. . . » Arch. de Fontarabie. Registro de Juntas, mayo 1680.
2. — Arch. de Fontarabie. Registre de Juntas, mayo 1680.
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ne put pénétrer dans la ville 1. L’hostilité de Fontarabie contre la Province était évidente.
Cependant le bruit courait que trente vaisseaux de guerre
français allaient bientôt traverser la barre du Figuier et bloquer le port de Fontarabie. Voulant éviter la guerre à tout prix, la Junte Provinciale envoya au Marquis de Lambert des excuses officielles en même temps qu’elle blâmait énergiquement Fonta- rabie de sa conduite à l’égard des Labourdins2.
La Cité indignée protesta ; elle dépêcha à Madrid l’un de ses
notables, D. Martin de Miranda. Charles II, qui, tout en ne vou- lant point mécontenter une ville sur la vaillance et l’héroïsme de laquelle la Couronne d’Espagne pouvait tant compter, hésitait cependant à s’aliéner davantage l’irascible roi de France, promit de nommer un commissaire enquêteur et de tout faire pour que les droits de la Cité fussent respectés de tous, tant Français qu’Espagnols 3.
I. — Cf. le curieux interrogatoire du messager, Martin Lorenzo de Bengoechea, habitant de Saint-Sébastien : « , . . dijo : que, el dia 9 de este présenté mes, â las 10 horas de la mariana, salio el testigo de esta ciudad para Fuenterrabia con un pliego de la Provincia, y habiendo llegado a hora de las dos de la tarde â la ermita que llaman de Santa Engracia, que esta poco antes de llegar â la misma ciudad, le salieron al encuentro dos de siete u ocho clérigos que habia en la dicha ermita y le dijeron se detuviese y les dijese â donde y â que efecto iba, y, aunque al principio el testigo res- pondiô le dejasen proseguir su viaje, por no haberlo permitido dichos clérigos, se detuvo y le quitaron el pliego que llevaba, y habiendo leido el sobre escrito y reconocido las armas y sello de la nema, le arrojaron diciendo al testigo que se volviese de alli, que ya no habia Fuenterrabia, y el testigo volviô a decirles que tambien llevaba otro papel que es el parte y que le reconociesen y mirasen lo que hacian, y habiendolo leido hicieron lo mismo que con el pliego, diciendole que se volviesse luego y que por haber replicado el testigo que habia de llegar.à la ciudad para hacer su diligencia, llego otro clerigo a donde el testigo estaba con los otros dos referidos, y habiendo sacado delà cinta y debajo de la loba un punal de sara que ténia la baina atada con una abugeta roja, quisô con él dar algun golpe al testigo, y le detuvieron los demas clérigos sus companeros; con que el testigo dijo habia de entrar en la ciudad y pedir en ella testimonio y por esta razôn volvio segunda vez el dicho clerigo â sacar el dicho punal de sara con ânimo al parecer de herir al testigo, y haviendole agarrado el dicho clerigo le llevaba â la dicha ermita de Santa Engracia, diciendo que le habian de desnudar totalmente, lo cual séria el mejor testimonio que podria traer el testigo, y los demas clérigos sus companeros se lo emba- razaron y uno de dichos clérigos dijo al testigo que dijese a D. Sébastian Manuel de Arriola, â D. Martin de Valencegui y à los de Arbelaiz y â D. Léon de Aguirre que fuesen alla y que los acomodarian, y lo mismo afirmaron los demas clérigos sus companeros, todos los cuales asi mismo dijeron al testigo que deseaban que, como el testigo habia llegado alla, hubiese llegado algun juntero por que lo hubieran acomodado ; y v i o e l testigo que tenian dentro de la misma ermita arrimadas â la pared algunas escopetas, con lo cual volvio el testigo a esta ciudad, con su pliego y parte… » Arch. de Fontarabie. Registro de juntas, mayo 1680.
2. — Arch. de Fontarabie. Registro de Juntas, mayo 1680.
3 . — Lettre du Roi à la Cité de Fontarabie : « E l Rey, Muy noble, muy leal y muy
valerosa ciudad de Fuenterrabia, He visto vuestra carta que mè ha entregado Don
85
Pendant ce temps, en vertu des ordonnances forales, la Junte Provinciale, irritée de l’attitude de Fontarabie,. l’avait, le 21 mai 1680, exclue de la Hermandad de Guipuzcoa1.
Le 7 juin 1680, le commissaire royal, D. Fernando Ramirez de Alcantarâ, arriva à Fontarabies. Il y demeura seulement quel- ques jours, interrogeant les habitants et prenant conseil de divers grands personnages, dont le duc d’Albuquerque, D. Pedro, évêque de Pampelune et le Comte de Fuenzalida, vice-roi de Navarre. A son retour a Madrid, il remit le dossier de son enquête au Roi qui en confia l’examen au Conseil d’État3. De son côté, le roi de France avait chargé l’un de ses officiers de Bayonne, Lespès de Hureaux, d’examiner les requêtes des Hendayais et de lui en adresser un rapport succinct ; mais sur les détails de cette dernière commission nous manquons absolu- ment de détails4.
Cependant les troupes françaises avaient’quitté la frontière et,
moins craintive, la Province regrettait alors la mesure rigou- reuse et sévère qu’elle avait prise à l’égard de Fontarabie, protégée par le Roi. L’enquête du Conseil ne fit d’ailleurs qu’af- firmer les droits et privilèges de l’antique cité. Le 3 octobre, enfin, Charles II, de sa propre autorité, manda qu’elle fût immé- diatement réintégrée dans la Hermandad et, le 12 mai 1681,
Martin de Miranda, vuestro diputado, su fecha de diez de este, en que me représentais el desconsuelo en que os hallabais de la resolucion que la Provincia de Guipuzcoa habia tomado de enviar â ofrecer al Mariscal de I^ambert satisfaccion de las quejas que suponen Franceses contra los vecinos de esa ciudad, y en inteligencia de su contenido ha parecido deciros (como lo hago) que con la resolucion que he tomado de que vaya Don Fernando de Alcantara,’como se os participé en despacho de primero de este, à la averiguacion d’estas diferencias, se ocurreal reparo de los inconvenientes que pondérais, siendo mi animo el de la mayor satisfaccion de la justicia que asiste a cada uno y ,deseando que de cada vez se atajen los prejuicios que pudieran resultar de no fenecerse la mala inteligencia con que se ha obrado hasta aqui de una â otra frontera, lo cual he mandado se advierta a la Provincia y â Don Diego de Portugal, hordenando â cada uno que de su parte contribuya lo mismo, esperando que atendereis â que sin dar nuevo motivo â Franceses, se facilite la composicion d’estas controversias, y de lo que fuere resultando me ireis dando cuenta para tenerlo entendido. De Madrid a 22 de Mayo de 1680. Yo el Rey. Don Pedro Coloma. » Archives de Fontarabie. Libro de actas. Copie insérée dans le procès verbal de la séance du 30 mai 1680.
1. — Arch. de Fontarabie. Papeles sueltos (Rio Vidasoa).
2. — Ibid., id.
3 . — Ibid. Registro de Juntas. Mayo 1 6 8 1 .
4. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne} tome 442, fol. 24 r°.
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aux juntes de Hernani, le corregidor, D. Manuel de Arce y
Astete, lut le mandement royal aux procureurs des villes gui- puzcoanes qui promirent de s’y conformer1.
Le siècle s’acheva sans nouvel incident grave et même les différends sur la Bidassoa se firent de moins en moins fréquents par suite du traité provisionnel que conclurent à Madrid, le 19 octobre 1 6 8 5 , le marquis de Feuquières, ambassadeur de France et le marquis de Los Balbases, conseiller d’État et com- missaire de l’ambassadeur de France. Nous n’avons d’ailleurs pas pu retrouver le texte de cette convention qui — selon toute vraisemblance — devait, tout en reconnaissant au roi d’Espagne la propriété exclusive du fleuve, en permettre le libre usage aux sujets du roi de France

CHAPITRE QUATRIÈME

XVIII me Siècle.

La convention d’octobre 1685 dut, tout au moins pour quel- ques années, ramener la paix sur la frontière basque. L’absence de documents relatant comme jadis de sanglants différends sur le fleuve nous le laisse fortement supposer. Toutefois, il semble bien qu’en 1 7 1 5 , les Hendayais aient dû, de nouveau, réclamer la libre navigation que les Ondarabiarres se refusaient à leur reconnaître.
Nous rappellerons — brièvement, car tel n’est point notre
sujet — qu’en avril 1 7 1 9 , une division française franchit le Pas de Béhobie et que, devant Ja formidable armée de quarante mille hommes que commandait le maréchal duc de Berwick, Fonta- rabie, sans défense, dut capituler le 18 juin, après seulement deux jours de siège 3.
1. — Arch. de Fontarabie. Registre» de Juntas. Mayo 1 6 8 1 .
2. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne} tome 7 1 , fol. 283 v°
et fol. suiv.
3. — Sur cette campagne de 1 7 1 9 , cf. notamment Serapio MUGICA : Monografia
histôrica de la villa de Irûn, ïrun, 1 9 0 3 , in-8°, t. Ier, chap. III, § XI, pages 153 et suiv.

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A partir de ce moment, les querelles recommencèrent, évi-
demment moins vives et moins sanglantes que jadis, entre les deux villes rivales. De la propriété du fleuve, il n’était plus question ; pourvu qu’ils pussent librement naviguer, pêcher et commercer sur la Bidassoa, les Labourdins se souciaient peu que la frontière du royaume de France fût avancée de quelques aunes. Les différends, désormais, n’éclatèrent plus qu’au sujet d’intérêts purement économiques et ce ne fut guère qu’un échange de lettres, le plus souvent très courtoises, entre les alcaldes de la Cité et les jurats des communes françaises avoi- sinantes.
En 1 7 2 5 , notamment, ceux de Biriatou, sans que nous
sachions exactement à quel propos, réclamèrent à Fontarabie un droit d’un saumon et de six ducats que la Cité avait depuis longtemps coutume — en théorie1 — de payer au village labourdin, en échange du droit qu’elle avait de poser des filets à cet endroit du fleuve. La Cité, naturellement, refusa et les jurats, trouvant peut-être quelque autre moyen plus sûr d’augmenter les
ressources de leur petit village, n’insistèrent pas davantage 2.
En mai 1 7 3 4 , la vicomtesse Jeanne d Urtubie, a son tour,
réclama la livraison d’un saumon qu’en vertu de conventions fort anciennes, Fontarabie devait annuellement lui donner en échange du privilège qu’avaient les pêcheurs Ondarabiarres de placer des filets, au droit des propriétés d’Urtubie, sur la rive d’Urrugne. Les alcaldes refusèrent, déclarant que, la vicomtesse ayant récemment fait fermer entièrement sa nasse de Santiago et ainsi barré le fleuve, de telle sorte qu’il devenait impossible de rien éprendre dans les filets placés en amont, ils n’étaient plus tenus de payer ce droit jadis établi dans d’autres conditions3. A cela, la vicomtesse répliqua qu’elle possédait une nasse au pas de Santiago pour en disposer comme bon lui semblerait et que
1 – — Cf. Copia de \ina escritura de concordia otorgada entre la villa de Fuenterrabia y la casa Burmott de Biriatu (Francia), sobre pago de ciertos derechos â esta ultima
por el cuïdado de las nasas. 1489. Arch. à’irim, C, neg. 5, série i , lib. 28, exp. 2.
2. — Arch. de Fontarabie. — Libro de actas, 1725, sans indication de quantième.
3 . — IbidLibro de actas, 12 mai 1 7 3 4 .
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cette question n’avait aucun rapport avec le paiement de la rede-
vance annuelle que Fontarabie devait lui payer. Le Conseil de la Cité ne voulait cependant pas céder ; il répondit qu’il paierait le saumon si la nasse de Santiago était ouverte de nouveau1. L’intransigeance des parties fit que le différend resta sans solu- tion pendant plus d’une année.
Entre temps, en avril 1 7 3 5 , les jurats de Biriatou se hasardè- rent à demander le paiement qu’ils avaient déjà, neuf ans aupa- ravant, réclamé vainement aux alcaldes de la cité et, d’ailleurs, cette fois encore, ils n’obtinrent qu’un refus catégorique2.
La vicomtesse d’Urtubie n’eut elle-même qu’une ressource : faire saisir par ses gens le saumon que, malgré toutes leurs pré- tendues enquêtes et délibérations, les alcaldes n’avaient jamais voulu lui donner3. Elle dut, d’ailleurs, les années suivantes, réclamer vainement de nouveau ce droit, malgré les conférences qu’elle et les jurats d’Urrugne eurent à ce sujet avec les délé- gués de Fontarabie4.
Le 4 février 1 7 3 7 , un petit bâtiment breton chargé de sel
échoua dans la baie sur la côte de Hendaye. Les habitants de Fontarabie accoururent et, aux yeux des Hendayais indignés, s’emparèrent de la cargaison. Les jurats portèrent plainte aux alcaldes ; ceux-ci déclarèrent qu’il n’y avait nullement délit de la part des habitants de Fontarabie et que, le fleuve appartenant tout entier à la couronne d’Espagne, ces derniers n’avaient fait qu’user de droits et .de prérogatives d’ailleurs maintes fois recon- nus par les Français. D’autre part, le gouverneur de Hendaye, M. de Gource, et l’un de ses lieutenants, M. de Monrepeaux, refusèrent de faire aucune démarche pour provoquer la restitu- tion des marchandises dérobées 5.
Au mois d’avril suivant, les Ondarabiarres se rendirent cou-
î. — Arch. de Fontarabie. Libro de actas, 26 mai 1 7 3 4 .
2. — îbià.} id.; 5 avril 1 7 5 5 .
3 . — Arch. de Fontarabie, 1 1 et 25 mai et 4 juillet 1 7 3 5 .
4. — Ibid., id.; 6 et 11 juin 1 7 3 6 , et Ibid., Lettre de la vicomtesse aux alcaldes,
8 mars 1 7 3 7 .
5. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 440, fol. 1 2 2 et
1 2 3 , et Ibid. Mémoires et documents. France, tome 359, fol. 1 8 8 r°.
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pables d’un autre méfait. Neuf Français enrôlés au service de l’Espagne par un racoleur irlandais désertèrent et, s’échappant du château de Charles-Quint où ils étaient casernes, gagnèrent la rive française à marée basse. Des soldats en armes se mirent à les poursuivre, qui, dans leur zèle à vouloir rejoindre les fugitifs, continuèrent leur course échevelée sur la terre de France ; quel- ques coups de feu furent même tirés1. L’affaire fit grand bruit à Hendaye et dans toute la région ; de nouveau, les jurats hendayais indignés protestèrent, mais cette fois auprès de M. d’Adoncour, lieutenant de roi à Bayonne, qui fit faire une enquête sur ces incidents par le commissaire des guerres
Dubarbier 2. Cependant, Fontarabie refusait toujours d’acquitter les rede- vances annuelles qu’elle devait tant à la maison d’Urtubie qu’à la commune de Biriatou 3. Dès ce moment, l’on parla de la nomination prochaine de commissaires royaux 4. Dans les premiers jours du mois d’août, M. de Hureaux, lieutenant de la séné- chaussée de Bayonne, reçut les commissions royales5; de son côté, le roi d’Espagne avait nommé l’un de ses conseillers, D. Antonio de Lisôn6.
Le 13 août, M. de Hureaux, de Bayonne, prévint le commis-
saire espagnol en résidence à Pampelune qu’il était à ses ordres, lui demandant de lui bien vouloir indiquer le lieu et la date de leur prochain entretien7. D. Antonio de Lisôn commença par déclarer qu’attendant de l’Escurial de plus amples instructions, il ne pourrait guère se trouver à la frontière avant le 25 sep- tembre8.
M. de Hureaux patienta et fort consciencieusement étudia le
1. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 440, fol. 209 r°
et v°, et Ibid. Mémoires et documents. France, tome 359, fol. 1 8 7 r° et v°.
2. — Ibid. Correspondance politique. Espagne, tome 440, fol. 2 1 4 r° et v°.
3 . — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 440, fol. 209 r°
et v°, et Ibid. Mémoires et documents. France, tome 359, fol. 1 8 7 r° et fol. 1 9 0 v°.
4. — Ibid. Correspondance politique. Espagne, tome 440, fol. 2 1 0 r ».
5 . — Ibid., îd., Espagne, tome 442, fol. 1 3 7 r°.
6. — Arch. de Fontarabie. Libro de actas, 20 septembre 1 7 3 8 .
7. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 442, fol. 1 7 4 r°*
8. — Ibid., id.; Espagne, tome 442, fol. 2 3 1 v°.
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dossier de l’affaire dont il avait déjà d’ailleurs quelque connais-
sance, ayant, en 1 6 8 0 , accompagné son père dans l’enquête dont l’avait alors chargé le Marquis de Croissy.
Le 4 octobre, les commissaires se réunirent à Hendaye1. Dès cette première entrevue, D. Antonio de Lisôn se montra d’une arrogante intransigeance ; il déclara que la Bidassoa appartenait tout entière à la Couronne d’Espagne et que dans ces conditions il ne pouvait être accordé le moindre droit sur ce fleuve aux sujets du roi de France 2. Toutefois les entrevues continuèrent alternativement à Hendaye et à Fontarabie jusqu’à la fin de janvier 1 7 3 8 3 . Sur ce qu’il y fut dit nous ne sommes guère renseignés et nous ne pouvons affirmer qu’une seule chose, c’est que, le 3 février, les commis- saires se séparèrent sans avoir pu conclure le moindre accord4.
Guipuzcoans et Labourdins n’en continuèrent pas moins à
vivre en assez bonne intelligence ; une convention fut même signée le 26 avril 1747 entre Biriatou et Fontarabie 5. A part
1. — Affaires étrangères. Correspondance politique. Espagne, tome 433, fol. 21 r° et v°, et ïbià. Mémoires et documents France, tome 359, fol. 1 8 8 r°.
2. — Affaires étrangères. Mémoires et documents. France, tome 359, fol. 1 8 8 v*.
3 . — ïbià., id., tome 359, fol. 1 9 0 et suiv.
4. — ïbià., id., tome 359, fol. 1 9 2 r° et v°.
5. — Voici le texte espagnol de cette convention :
« En la Parroquia de Urruna, pays y baillage comunmente llamado de Labour,
entre once y doce del dia veinte y seis del mes de abril del ano mil setecientos y quarenta y siete, ante mi el infrascripto escribano real y en presencia de los testigos que abaxo se citan, comparecieron los senores Dn juan Antonio de Zuloaga, alcalde de la noble ciudad de Fuenterrabia en Esparia, DQ Pedro de Salazar, Dn José de Goicoechea y Dn Francisco Ladron de Guevara, igualmente vecinos y diputados de la misma ciudad, por una parte, y Estevan Haramburu, senor de Arrupe, Juan Broc, senor de Betricobaita, jurados de la Parroquia de Biriatu y vecinos de ella, asistidos de Dn Pedro Hiribarren, decano de Aquerre, Martin Heguy, senor de Etcheverria, Juan Dibildox, senor de Araunts, José Dorelte, senor de Gastenalde, Miguel Hiribarren, senor de Hiribarrenea y Juan Dostis, senor de Adatcheneà, vecinos igualmente y diputados del susodicho Biriatu, por la otra. Entre las quales partes, despues de haberse comunicado los motivos de su mision, se ha convenido en presencia y exercicio de la palabra del senor Maria Bernardo Curuchaga, canonigo regular, prior y vecino de Subernoa, interprete nombrado de comun acuerdo y por ambas partes, el quai, despues de haber prestado el correspon- diente juramento ante mi el infrascripto escribano y testigos al efecto y para la validation y formalidad de los présentes articulos, dixo a saber : Que los dichos senores alcalde y diputados prometen pagar anualmente veinte libras cada un ano en moneda de plata de Francia y poner esta cantidad en manos del senor Haramburu y représentantes, debiendo contarse el ano desde el veinte y très de febrero ultimo y un salmon la quaresma de cada un ano de peso de diez y seis a veinte libras que debera ser entregado en la Parroquia de Biriatu en manos del senor jurado de ella.
En consequencia, los mismos senores Jurados y Diputados de Biriatu consienten
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quelques différends qui éclatèrent, en 1753 et en 1759, entre les
habitants de Hendaye et de Fontarabie au sujet d’une nasse que possédait la Cité au Pas de Béhobie 1. on peut dire, ou tout au moins l’absence de documents nous permet de le supposer, qu’il n’y eut point de conflits bien graves sur la frontière pen- dant près de quarante ans.
Nous avons vu, au cours de cette étude, que l’orgueilleuse Cité n’entendait point que les villes guipuzcoanes portassent la moindre atteinte à ses droits2. La communauté marchande de Irun qui, depuis 1203
3, dépendait juridiquement de Fontarabie, avait, de bonne heure 4, secoué le joug d’une tyrannique
tutelle; elle obtint enfin son entière indépendance en 1766 5.
Fontarabie qui, jadis, lorsqu’elle empêchait les malheureux
Labourdins de naviguer librement sur le fleuve se faisait fort
por su parte en que el senor alcalde y diputados retiren las redes de pesca y demas de punto de malla que se hallen baxo del paso de Biriatu, terreno de la comunidad del mismo lugar en todo el transcurso del ano, obligandose ademas los Senores alcalde y diputados a pagar igualmente cada un ano al ya nombrado Juan Dibildox, senor de Araunts, en Biriatu, la cantidad de treinta libras por los danos que los pescadores pueden causar en los s u r c o s . . . * de sus tierras quando hacen la pesca del salmon en la dicha
nasa y un ** a los propietarios de Pansoubaita del referido Biriatu cada un ano
por el paso por el huerto.
Esta convencion fué asi concluida entre ambas partes, sin que ninguno de sus arti-
culos, contenidos en ella, pueda danar ni perjudicar en nada a los derechos respectivos que las partes tienen sobre la expresada nasa ni a las excepciones qualesquiera que fuesen que se reservan en todo evento ni mucho menos a los derechos de las Coronas dcFrancia y Espana que siempre deben ser conservados.
Y al efecto del complimiento de la présente convencion las susodichas partes en lo
que a cada una le pueda tocar se obligaron. . .*** é hipotecaron todos sus bienes muebles y inmuebles habidos y por haber y expresamente sus rentas y productos de todas sus comunidades prometiendo sugetarse ademas a todo el rigor de la justicia a quien el conocimiento sobre este asunto pudiere pertenecer en lo sucesivo.
Asi lo declararon como testigos Juan Tausin, capitan de militares, los senores Lisarrita
de Urruna y Martin Harboure, senor de la casa de su nombre que firmaron en el origi- nal, no habiendolo hecho los otros, aun en vista de mi interpelacion por decir, no lo sabian hacer. Duhalde, escribano real. — Arch. de Fontarabie.
* Mots illisibles.
** Id.
*** En blanc dans l’original.

., lib. 1 6 .

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d’avoir surtout en vue la défense des droits et prérogatives de
la Couronne d’Espagne, ne voulut point consentir à ce que désormais Irun pût, comme elle, défendre ces mêmes droits ; elle demanda qu’on lui conservât sur la Bidassoa la juridiction

exclusive qu’elle y avait jusqu’alors exercée
1. Dès 1769, des différends éclatèrent sur le fleuve entre les pêcheurs des deux villes espagnoles. En juin 1790, les habitants d’Irun firent établir au Pas de Santiago une nasse semblable à celle que possédait Fontarabie, un peu plus haut dans la vallée, et pour laquelle la Cité payait au vicomte d’Urtubie et aux jurats de Biriatou une redevance annuelle. Fontarabie demanda la sup- pression de la nasse. Les Hendayais protestèrent également. L’alcalde d’Irun fut obligé de faire cesser la pêche. Informé de ce nouvel incident, le gouverneur de Bayonne, comte de L’Hospital, écrivit au Marquis de Basecourt, capitaine général de Guipuzcoa, qu’il serait bon de provoquer la réunion de commissaires des deux villes. Cette idée prévalut et, dès février 1 7 7 1 , la commune de Hendaye nomma le sieur d’Elizalde, habitant d’Espelette, cependant qu’en sa séance du 3 mars, le Conseil communal d’Irun choisissait de son côté D. José Beltrân de Portû y Jausuro, alcalde de Zarauz 2. Le 1er mai, les deux délégués se réunirent au Pas de Béhobie et de leur accord il résulta que l’Université d’Irûn paierait annuellement à Hendaye cinquante ducats d’argent, en échange du droit qu’elle aurait d’entretenir une nasse sur le fleuve et d’en tirer les filets sur la rive française 3.
Cette convention indigna fort les Ondarabiarres qui redoublè- rent d’instances, tant auprès du capitaine général qu’auprès du Conseil royal de Castille, pour obtenir la suppression de la nasse d’Irûn. Le Marquis de Basecourt, sur l’ordre du roi, fit une première enquête qu’il termina le 25 juin 1771 ; il en remit le
ï . — « . . . Mandando igualmente que la juridiccion en todo el rio Vî.dasoa no obstante la exempcion concedida â Yrun se exerza como antes de ella se hacia por la Ciudad y sus alcaldes para que con livertad pueda defender y conservar el derecho â todo el rio como la hizo hasta entonzes… » Extrait d’un Mémoire adressé par fontarabie
au Conseil Royal de Castille. Arch. d’Irûn, C, neg. 5, série 1, lib. 28, exp. 4,
2. —• Arch. d’Irun, C, neg. 5, série 1, lib. 28, exp. 4.
3 . — Ibid.j C, neg. 5, série l, lib. 29, exp. I.

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dossier au Conseil de Castille qui, le 31 août, conclut à la
nécessité de démolir la nasse. L’Université d’Irun protesta ; ses alcaldes rédigèrent un mémoire qu’ils envoyèrent à la Cour ; une nouvelle enquête fut ordonnée qui ne fut guère plus heureuse ; le 31 mars 1772, sur les instances de Fontarabie, le Conseil de Castille confirma sa première décision. Le capitaine général reçut l’ordre d’aller exécuter la sentence avec quelques soldats, mais lorsqu’il arriva sur les bords du fleuve, il fut accueilli à coups de mousquets et d’arquebuses par les habitants de Hendaye qu’avaient prévenus ceux d’Irun. Menacé de mort, il dut à la hâte regagner Saint-Sébastien. À partir de ce jour, habitants d’Irun et de Hendaye, alliés pour la défense de leurs droits communs, ne cessèrent pas d’attaquer les pêcheurs de Fontarabie et leur interdirent d’une façon absolue l’usage de la nasse que possédait la Cité au Pas de Béhobie. Toutefois nous n’avons pas l’intention de raconter dans leurs détails les inces- santes bagarres qui se livrèrent alors sur le fleuve ; nous dirons seulement qu’après un troisième jugement, prononcé en 1773 et resté, comme les précédents, sans effet, la nasse d’Irun fut enfin démolie, en vertu d’une dernière sentence du Conseil de Castille prononcée le 31 janvier 1775. Fontarabie, triomphante, avait gagné sa cause 1.
Nous nous arrêterons ici : brusquement, dira-t-on ; l’absence
de documents nous y oblige
2. Selon toute vraisemblance, les différends durent, en effet, devenir de moins en moins fréquents, de moins en moins graves jusqu’aux premières années du
XIXe siècle ; ils reprirent alors. On comprendra que nous ne voulions point continuer l’étude d’une question qui, à l’heure
actuelle encore non réglée, — bien que les relations entre
Basques des deux rives soient devenues des plus cordiales — appartient au domaine intangible de l’histoire diplomatique contemporaine
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