LA GRANDE LEGENDE DE LA MER LE CORSAIRE PELLOT

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LA GRANDE LEGENDE DE LA MER
LE CORSAIRE
PELLOT
qui courut pour le Roi,
pour la République et pour l ’Empereur,
et qui était Basque
PAR
THIERRY SANDRE
P r i x C o n c o u r t 1924
LA RENAISSANCE DU LIVRE
94, r u e d ’ a l é s i a , PARIS
IL A É TÉ T IR É D E C ET O U V R A G E :
Q U A R A N T E -C IN Q E X E M P L A IR E S
SU R P A P IE R P U R F IL L A FU M A
N U M É R O T É S D E 1 A 45.
C o p y r ig h t b y « L a R en a is sa n c e du L iv r e » 1 93 3.
Tous droits de traduction, adaptation, reproduction
et représentation réservés pour tous pays, y compris
la Russie (U. R. S. S.),

LE CORSAIRE PELLOT
PREMIÈRE PARTIE
APPRENTISSAGE
I
En 1856, à Bayonne, sortit de l’imprimerie de Veuve Lamaignère, née Teulières, rue Pont- Mayou, 39, un petit volume, signé J. Duvoisin. Il s’ouvrait par ce portrait : « V o y e z -v ou s marcher dev an t vous ce cavalier ? Il s ’avance, monté ainsi qu ’un brave campagnard sur une jumen t suivie de son jeune poulain : tan tô t il presse de l ’ éperon les flancs de l ’ animal docile ; tan tô t il le laisse, la bride sur le cou, s ’ avancer à pas lents, tandis que luimême il se livre à haute v o ix à un soliloque prolongé. Mais vo ilà que tou t à cou p il saute brusquement à terre, preste et agile comme un jeune homme de quinze ans ; et cep en – dan t ce cavalier si agile est un vieillard, un vieillard à la chevelure blanche et épaisse comme une toison, raide et lisse com me la crinière de sa jumen t. Un chapeau d ’une respectable antiquité cou vre sa figure carrée : sa f igu r e 6 LE CORSAIRE PELLOT sans av o ir précisément une teinte pâle, n’est animée d ’aucune couleur ; ses yeu x gris sont vifs, mais sans rudesse ; sa taille est petite, ses épaules larges ; dans ce corps il y a de la force sans embon poin t ; sur ses jambes, d ’une surprenante v ivacité, repose un buste, autrefois d ’une rare souplesse, depuis rendu immobile par une vieille blessure qui le fait tourner tou t d ’ une pièce ; ses vêtements a c cu sent la négligence plu tô t que la recherche ; mais là, sur son coeur, brille le ruban des braves.  » Quelque chose d ’ original ou même d ’ étrange se révèle dans toute la physionomie du personnage ; et cette figure, à l ’ expression assurée, qui ne connut jamais l ’ étonnement, a le don d ’ étonner tous ceu x qui la rencontrent pour la première fois. Il excite la curiosité, cet homme qui semble n’en a vo ir aucune ; car, si ses y eu x transmettent quelque inspiration à son esprit, en lui le travail de la pensée est évidemment intérieur et profon d. Néanmoins, il n ’est ni indifférent ni sauvage ; il est calme ; et, pou r peu que vous vous retourniez de son côté , ce qu ’ il vous sera difficile d ’ é v i – ter, il ne tardera pas à vous adresser la parole. Il ne vous questionnera pas ; mais, étendant son bras, il vous fera admirer la beauté du site, ou bien il vous dira les excellentes qualités d on t Dieu a doué le cheval, le chien, le boeuf, serviteurs de l ’homme. Quel que soit le sujet sur lequel s ’engage son entretien, une noble inspiration jaillira tou – jou rs de son âme, et sa parole accentuée vous laissera un souvenir ineffaçable. Vous entrez naturellement en con v e r – sation a vec ce t homme ainsi qu ’ avec une vieille connaissance, tant sa bonhomie vous a promptement familiarisé
a vec cette figure qui a eu le p ou v o ir de changer en quelques instants v o s premières impressions. Elle ne vous présente plus aucune apparence d ’ étrangeté, mais elle vous in téresse, elle redouble la curiosité que vous avez d ’abord ressentie. Vou s ignorez encore les titres et qualités du personnage avec qui vous cheminez paisiblement ; cependant, sans vous en rapporter à un costume peu sévère, vous êtes sûr déjà de n’ avoir point affaire à un homme vulgaire. APPRENTISSAGE 7 Attendez ; difficilement terminerez-vous la conversation sans reconnaître que vous êtes en présence d ’un vieux corsaire , car c ’ en est bien là un et des plus résolus : c ’ est le brave Pellot qui est dev an t vous. » Le portrait n’est pas mauvais, et l’on voit ce Pellot qui fut, en effet, un vieillard étonnant. Il lui manque pourtant un décor. Car à quel signe discernerait- on si ce Pellot était breton, provençal, normand, auvergnat, lorrain, ou basque ? Et comment daterait-on le portrait ? Il est opportun de fournir au lecteur quelques premières précisions. Le corsaire Pellot n’a pas laissé un nom aussi retentissant que celui de Duguay-Trouin ou de Surcouf. Ses historiens n’ont écrit que pour des amaeurs peu nombreux, et leurs ouvrages ne se trouvent ni dans le commerce ni dans toutes les bibliothèques publiques. Hors de sa patrie, on ne connaît guère Pellot, si là même on le connaît. C’est le sort commun à maintes gloires de n’avoir pas forcé les limites de leur province, voire de leur ville, et pour beaucoup une telle épargne de renommée est injuste, alors qu’il n’eût souvent suffi que d’un léger coup de pouce du destin. Au demeurant, ces gloires locales, qui sont l’une des richesses spirituelles de la France, gagnent peutêtre à n’être pas divulguées. Chaque province tient à ses grands hommes comme à ses monuments et à ses traditions. Elle ne défend pas aux étrangers de l’admirer, mais elle n’aime pas non plus qu’ils poussent l’admiration jusqu’à l’excès. Il en est des provinces comme des femmes, qui 8 LE CORSAIRE PELLOT veulent bien qu’on les connaisse, mais non pas trop, et qui se fâchent, encore que les plus avisées sourient quand elles lisent certains romans psychologiques. Ne tardons pas davantage à présenter le corsaire Pellot. Il était basque. Il naquit en 1765. Il mourut en 1856, âgé de quatre-vingt-onze ans. Voilà toute sa vie, mais il faut l’expliquer. Sait-on assez, en effet, ce que c’était qu’un corsaire, et particulièrement un corsaire sous Louis XVI, sous la République, et sous Napoléon ? Sait-on, en outre, par quoi se différenciait d’un corsaire malouin, ou d’un corsaire dunkerquois, un corsaire basque ? Sait-on seulement qu’il y eut des corsaires basques ? Plus d’un lecteur confessera sa surprise. Parce que Saint-Malo fut un véritable «nid de corsaires », beaucoup de Français ne conçoivent pas qu’on puisse être corsaire et n’être pas malouin. Ils ont entendu parler de Surcouf et de Duguay-Trouin, mais ils hésiteraient à préciser dans quel siècle s’illustrèrent ces deux gars extraordinaires. Ils ont lu le merveilleux Thomas l’Agnelet, de Claude Farrère, mais ils ne décideraient pas si le Thomas en question fut corsaire ou flibustier. Or, entre corsaire et flibustier, il y a la même nuance qu’entre loup et chien de chasse. Mais chacun le sait-il ? J’appelle l’attention du lecteur, tout de suite, sur les deux dates de la vie de Pellot. Pellot est né en 1765, sous Louis XV, et mort sous Napoléon III, en 1856. Il est mort quelques jours à peine APPRENTISSAGE 9 avant que fût signée la Déclaration de Paris qui abolit la Course, dont il avait vécu. Et il fut l’un des derniers corsaires français. Mais il reçut le baptême du feu en 1778, sur la Marquise de Lafayette, pendant la guerre d’indépendance de l’Amérique. Or, c’est l’Américain Benjamin Franklin qui fut l’un des premiers à proposer la suppression de la Course. Notons la coïncidence. Les historiens ne détestent pas de noter qu’une espèce d’harmonie domine les événements et les personnages qu’ils étudient. Pellot, gloire basque, a servi de sujet à plusieurs historiens, et d’abord à J. Duvoisin, qui publia, l’année où mourut notre héros, Le Dernier des corsaires ou la Vie d’Etienne Pellot-Montvieux, de Hendaye. La même année, chez le même imprimeur, Edouard Lamaignière publiait Les Corsaires bayonnais, dont Pellot inspira quelques chapitres. En 1869, dans ses Lettres labourdines, H.-L.Fabre parlait en passant de Pellot, qu’il avait connu. En 1897, Edouard Ducéré publia Le Capitaine corsaire Pellot, in-8 tiré à cinquante-deux exemplaires, qui recopie, avec quelques additions et corrections, l’ouvrage de J. Duvoisin. Enfin, l’année suivante, le même auteur inséra sa brochure de 1897 dans son livre sur Les Corsaires basques et bayonnais sous la République et l’Empire. Telles sont les principales sources où l’on peut puiser pour une Vie de Pellot. Une seule a vraiment de l’importance, celle de J. Duvoisin, que ses successeurs ont exploitée. Elle a un avantage majeur ; 1 0 LE CORSAIRE PELLOT il est indubitable que J. Duvoisin écrivit, ou à peu près, sous la dictée du corsaire. Mais l’avantage a son revers aussi: J. Duvoisin n’a pas contrôlé les souvenirs de Pellot, et rien ne nous assure qu’il n’y ait pas des erreurs ou des complaisances dans les souvenirs de Pellot vieillard. Il ne faut donc suivre J. Duvoisin qu’avec prudence. En outre, le biographe choisi par notre héros ne semble pas avoir eu grand souci d’exactitude historique, et il se contente trop souvent de dates approximatives. Un recours à de sérieuses références s’impose. Par malheur, elles sont rares. Des incendies ont détruit, à Bordeaux comme à Bayonne, une partie des archives officielles dont l’examen eût été fructueux. Et d’autre part les héritiers actuels de Pellot ne possèdent aucun document de prix. On est acculé à la nécessité de croire sur parole les chroniqueurs du XIXe siècle, et de les confronter : travail parfois ingrat, parfois délicieux, toujours indispensable. Ajoutons que J. Duvoisin n’avait peut-être pas l’ambition de faire oeuvre d’historien. Il destinait son livre à des lecteurs qui avaient connu Pellot dans les derniers temps de sa vie et pour qui étaient familiers des spectacles, des événements et des coutumes dont les moindres nous obligent à un effort de reconstitution. Tous les ouvrages d’histoire contemporaine ont ce vice naturel : les auteurs ne prévoient pas que leurs allusions seront des énigmes pour la postérité et que le plus modeste ustensile de cuisine, qu’ils nomment par acciAPPRENTISSAGE 11 dent, pourra susciter enquêtes, commentaires, discussions, querelles. Les progrès de la mécanique au XIXe et au XXe siècle furent si précipités, qu’il y a sans doute, quant aux conditions matérielles de l’existence, une distance moins grande entre un homme de l’an 1400 et un homme de l’an 1800 qu’entre nous et celui-ci. Le siècle de la vitesse nous a bien séparés des autres. Pour être lu avec fruit par la plupart des lecteurs de notre époque, le livre de J. Duvoisin devrait aligner au bas de chaque page un lourd appareil critique, des notes, des éclaircissements, des citations de textes, des remarques. Car il fut de surcroît écrit pour des Bayonnais, et tout le monde ne connaît pas Bayonne, encore moins le Bayonne des atterrages de l’an 1800. Pour ces causes, au lieu de publier une nouvelle édition du livre de J. Duvoisin, on a préféré publier un livre nouveau. On espère en effet amener ainsi à la mémoire de Pellot quelques amitiés étrangères et, du même coup, quelques amitiés mieux fondées à la ville de Bayonne et au Pays Basque dont elle est la porte, sans préjudice d’une sympathie ranimée pour les corsaires de France qui firent le désespoir de nos chers ennemis les Anglais. II L’étranger qui descend à Bayonne pour la première fois, s’il se fie aux guides que les 12 LE CORSAIRE PELLOT libraires lui offrent, il apprendra qu’une demijournée suffit pour voir la ville, en parcourir les rues étroites dont quelques-unes sont bordées d’arcades, visiter la cathédrale, le cloître et le musée Bonnat. Peut-être aura-t-il le temps de s’assurer sur place, chez un pâtissier de la rue Port- Neuf, que Bayonne mérite pour son chocolat l’estime des gourmands, et il trouvera sans doute indifférent que la ville doive une si belle réputation aux Juifs portugais dont elle eut pitié jadis en leur accordant le droit de vivre au Faubourg Saint-Esprit. Peut-être aussi, malgré tant de choses que, docile à son guide, il veut voir, aurat- il pu deviner que, sous leur air audacieux, les Bayonnaises sont femmes difficiles. Après cela, comme il est pressé de courir à Biarritz si proche, que connaîtra-t-il de Bayonne ? Admettons que ni la statue du cardinal Lavigerie, ni celle du peintre Bonnat ne l’aient arrêté dans sa course. En fuyant vers Anglet par les allées Paulmy, il ne pourra pas ne pas céder un peu plus d’attention au Monument aux Morts de la guerre. C’est un monument magnifique. Contre la muraille du rempart où sont taillés les noms que l’oubli n’a pas encore emportés, le sculpteur a dressé, plus grand que nature, un jeune gars sans veste et coiffé du béret, qui tient l’aiguillon devant ses boeufs couplés, puis, à droite, plus loin, alourdi par le casque et la chape en peau de mouton, un soldat immobile, les mains croisées sur le quillon de la baïonnette : ici, la guerre, l’hiver, APPRENTISSAGE 13 la veille qui exténue et sauve ; là, l’été, la paix, le repos après le labeur familier. Au soleil couchant, la pierre dorée prend une splendeur pathétique dont l’éclat ressemble trop cruellement au destin de ceux qu’elle immortalise. C’est une des oeuvres simples et poignantes que 1914 inspira. Posée en un lieu choisi, au bord de l’avenue où roulent les autos de luxe attirées par le cosmopolitisme de Biarritz, elle a de la dignité comme un remords, et l’hommage qu’elle perpétue élève une leçon qu’on souhaiterait universelle. Mais les leçons n’ont de vertu que pour les hommes qui les donnent. Le Monument aux Morts de Bayonne rappelle du moins à l’étranger que Bayonne est la capitale du Pays Basque et que le Pays Basque est pays de laboureurs. De pareilles formules sont commodes. On cite, au besoin, sans excessif souci d’exactitude, le mot de Voltaire sur le petit peuple qui danse au pied des Pyrénées. On parle avec émotion des fandangos de Saint-Jean-de-Luz, et des parties de pelote où triomphe Chiquito, lequel joue du chistera comme personne. On a lu le Ramuntcho de Pierre Loti. On prône la chasse à la palombe, privilège de Sare. On admire, hélas ! la villa qu’Edmond Rostand se fit construire à Cambo. On boit des cocktails dans tous les bars américains et l’on perd de l’argent dans tous les casinos de la côte. On se chausse d’espargates. On vante les truites de la Nive et le vin d’ Irouléguy. On achète des nappes et des serviettes à raies bleues. On 14 LE CORSAIRE PELLOT croit connaître le Pays Basque et l’on est content. Chaque ville est condamnée à subir sa légende. Qui se hasarderait à prouver que le Pays Basque et Bayonne sont ce qu’ils sont et non pas ce que l’on croit qu’ils sont, il n’exciterait que sourire, compassion, incrédulité. Mais un écrivain français n’a pas charge d’entériner les opinions à la mode, et il a rempli sa tâche quand il a dit ce qu’il devait dire. Au demeurant, ce qu’il doit dire, il ne l’invente point. La vérité, on la rencontre à chaque pas dans la rue. Combien de gens pourtant savent qu’elle est la vérité ? Et combien de gens daigneront suivre un Bayonnais qui se propose de leur montrer Bayonne ? Commençons par le commencement. Allons au centre de la ville, ou, mieux, à la proue de la ville, car Bayonne est avant tout une cité maritime ; et les Basques aujourd’hui sont peut-être un peuple de paysans, mais ils furent longtemps moins paysans que marins. Et voilà d’abord ce qu’il faut relever. Allons donc à la proue de la ville, à la Pointe du Réduit. Le Réduit n’existe plus. On l’a jeté bas, malgré les démarches du roi Edouard VII, qui aimait Bayonne. Mais Bayonne, pour avoir jusqu’au XVe siècle obéi au roi d’Angleterre, ne s’est pas inclinée. Elle a rasé le Réduit. Tout le monde cependant, à Bayonne, conduira l’étranger à la Pointe du Réduit. Nous y sommes bien à la proue de la ville. A droite, ce fleuve, qui est plus large que la Seine à Paris ne l’est, on le nomme l’Adour ; à gauche, cette rivière, qui APPRENTISSAGE 15 devant nous se jette dans l’Adour, on l’appelle la Nive. C’est à la conjonction de ces deux cours d’eau fort mal disciplinés que Bayonne peut rendre des actions de grâce : elle en a tiré sa gloire et sa prospérité. Sans l’Adour, Bayonne ne serait qu’un autre Ustaritz. Sans la Nive, Bayonne n’aurait jamais eu la sympathie du Labourd et de la Navarre. Car la Nive est la grande rivière du Pays Basque, et l’Adour, s’ il n’était aidé par des affluents impétueux, on ignore dans quelle direction il chercherait son embouchure. Même aidé, en effet, il l’a déjà cherchée ailleurs, tant il peinait à lutter contre les sables dont l’océan obstrue et gêne la Barre actuelle. Mais que Bayonne aussi ne gémisse point ! Cette barre qui la gène a gêné ses ennemis et la protégea. A la Pointe du Réduit, nous sommes face au nord. Devant nous, se gonfle la colline où Vauban édifia la Citadelle ; elle commande le Faubourg Saint- Esprit:, qui fut jusqu’à la Révolution le quartier réservé aux Juifs et que les Jacobins de 1793 baptisèrent, sans ironie, Jean-Jacques Rousseau. Un pont majestueux nous relie au démocratique quartier qui s’enorgueillit de posséder la gare du chemin de fer. L’histoire de ce pont est riche, trop riche. II attache Bayonne à la France. On lasserait le lecteur en lui énumérant les rois, empereurs, princes et généraux qui, par ce pont, entrèrent à Bayonne. Disons seulement que les hôtes illustres étaient reçus à l’endroit où nous nous tenons, sur la Place du Réduit qui fut la Place Bourgeoise. 16 LE CORSAIRE PELLOT Nous sommes par conséquent au coeur de la ville? Non pas. La langue de terre, affilée par l’Adour et la Nive, où nous nous tenons, et qui finit au Château- Neuf, n’eut pas toujours l’amitié des Bayonnais. Ils nommaient ceci le Petit-Bayonne, non sans péjoration. On regardait de biais les insensés qui osaient y habiter. C’était, dit-on, un quartier triste, sale et enfumé. Il renfermait l’arsenal, une caserne, des couvents, des auberges où se réunissaient les Navarrais et les Souletins. il était surtout le quartier de la rue des Cordeliers et du quai de la Galuperie, que hantaient les marins et, quand il y avait encore des corsaires, les corsaires. Les bourgeois, on le devine, habitaient au Grand-Bayonne. Le Grand-Bayonne, qui est le quartier le plus vieux, puisqu’il garde des traces du passage des Romains, occupe la rive gauche de la Nive. Coeur de la ville, il garde d’autres souvenirs. L’ étranger peut goûter, en juillet, la douceur de l’ombre sous les arcades de la rue Port-Neuf. Certains Bayonnais y regrettent qu’au début du x ix e siècle on ait supprimé le rang d’arcades qui longeait l’autre côté de la rue. Il faut fermer les yeux et reconstituer. Les fortifications autrefois ne s’arrêtaient qu’au bord de ,’eau. A l’endroit où s’alourdit l’énorme bâtisse qui contient le théâtre, la mairie, la souspréfecture, le commissariat de police, et un café, s’ouvrait la Porte Marine. Au Grand-Bayonne appartiennent la cathédrale et le cloître, la plus sérieuse partie des remparts, avec le Château- Vieux qu’on n’a pas démoli, le Palais de Justice, APPRENTISSAGE 17 l’hôtel des Lieutenants du Roi, l’évêché, la rue des Pâtissiers, le carrefour des Cinq-Cantons, où se tenait en plein air une Bourse fort pittoresque, la Place d’Armes qui ne fut pas toujours où elle est en 1932, et la Place de la Liberté, que maints Bayonnais préfèrent nommer la Place Gramont. Cette place Gramont, un vieux Bayonnais s’y sent battre le pouls avec joie. Triangulaire, elle s’amorce au pont Mayou, reçoit le flot des oisifs de la rue Port-Neuf, s’efface devant l’énorme et dérisoire autorité du Théâtre et nargue les eaux de la Nive qu’elle ne craint plus. Chère place Gramont ! On l’a conquise sur les eaux. Qui pense, en s’y promenant, qu’elle fut un triste marécage et qu’au numéro un de la rue Port-Neuf il y eut un moulin ? Quel flâneur, assis à la terrasse du café Farnié, d’où il tient sous son regard toute la place, et le Pont Mayou, et la Pointe du Réduit, pense à la course de taureaux qu’on y donna pour réjouir, au mois de janvier 1701, Philippe V, roi d’Espagne, ou à la partie de pelote qui s’y joua pour distraire un autre voyageur, en juillet 1782, le comte d’Artois, qu’un trône attendait après une sanglante aventure ? Et qui, lorsque la foule joyeuse s’y presse, songe à évoquer la guillotine dont la Terreur l’affligea ? La place Gramont en 1932 est calme. On n’y offre plus de beaux spectacles aux princes qui traversent Bayonne : la ville a frontons, arènes et trinquets. Quand le roi d’Espagne Alphonse XIII passait, il passait à franche allure dans une auto 18 LE CORSAIRE PELLOT qu’on laissait passer. La ville de Bayonne a toujours refusé sa clémence aux seuls Bayonnais. En 1768, sous peine de prison et d’amende, elle interdisait qu’on se divertît dans les rues à pelote, fronde et bartuile, et contraignait les habitants à ne sortir, après onze heures, qu’avec une mèche allumée ou une lanterne garnie de chandelle ou de bougie. A la même époque, car la coutume qui datait du moyen âge ne tomba qu’en 1789, on plongeait dans la Nive, publiquement, du haut du Pont Pannecau, les femmes trop bavardes, et l’on châtiait du même châtiment quiconque se fût permis de railler à pareille exécution. Il y avait mieux. A la fin du XIIe siècle, on décréta que tout homme marié qui serait surpris avec une femme mariée courrait nu par la ville, comme d’ailleurs sa complice. Les Bayonnais sont-ils si extravagants qu’il faille ou qu’il ait fallu tant de menaces pour les brider ? A la vérité, on compterait sur les dix doigts des deux mains les Bayonnais qui pourraient se targuer d’être des Bayonnais purs. Nous touchons au paradoxe de la cité que, sa devise l’affirme, nul jamais ne pollua. L’étranger croit que Bayonne est la capitale du Pays Basque. Il se trompe. Le Pays Basque français comprend le Labourd, que borde l’Océan, capitale Ustaritz ; la Basse Navarre, capitale Saint-Jean-Pied-de-Port ; la Soûle, capitale Mauléon. Le Labourd a-t-il le droit de revendiquer Bayonne ? Il ne le demande pas. Trop peu de Basques se sont fixés à Bayonne pour que Bayonne APPRENTISSAGE 19 soit ville basque. Elle n’est pas non plus béarnaise, bien que les Béarnais y soient nombreux : Bayonne et Pau rivalisent sans aménité. Nous tournerons- nous vers les Landais, lesquels réclament le faubourg Saint-Esprit ? Pas davantage. Bayonne n’est ni basque, ni béarnaise, ni landaise, ni espagnole, ni juive. Elle a tout amalgamé. Elle est bayonnaise. Elle a su se faire une âme, un caractère, un tempérament particuliers. Aux avantpostes du Béarn et du Pays Basque, elle joint les deux provinces, si différentes, dont l’Administration forma l’unique département des Basses-Pyrénées. Et la jonction s’opère où se joignent l’Adour et la Nive, à la Pointe du Réduit. Bayonne est ville maritime : d’où sa primauté, que Dax et Pau jalousent. De l’embouchure de l’Adour à l’embouchure de la Bidassoa, qui sépare la France de l’Espagne, s’étend la Côte basque. Biarritz, Bidart, Guéthary, Saint-Jean-de-Luz, Ciboure, Hendaye, s’échelonnent sur les vingt-cinq kilomètres environ que mesure le littoral. Bidart et Guéthary, découverts par le snobisme, sont minuscules. Hendaye ne fut jamais un grand port. La renommée de Biarritz, station balnéaire où, vers 1838, chassés par la guerre carliste, les habitués de Saint-Sébastien cherchèrent un refuge, créerait une illusion. Reste Saint-Jean-de-Luz, que double Ciboure sur la rive gauche de la Nivelle. Saint-Jean-de-Luz est proprement le seul port du Pays Basque. Qu’on n’en juge pas d’après ce 20 LE CORSAIRE PELLOT qu’il est au temps présent : pour la pêche de la sardine et du thon, que l’on ne pratique plus ni à la voile ni à la rame, mais de façon industrielle, une colonie de Bretons s’est installée à Ciboure ; mais les marins basques vont-ils renoncer ? Il en fut différemment jadis. Les marins basques ne dédaignaient ni le thon, ni la sardine que leurs femmes portaient en courant jusqu’à Bayonne ; mais ils ne redoutaient pas les longs voyages, et l’on sait qu’ils inventèrent la pêche de la morue à Terre- Neuve et la chasse de la baleine. Ne dit-on pas même qu’ils furent les premiers à mettre le pied au Canada, et que l’un d’eux, revenant de Saint- Domingue où l’avait, malgré lui, emmené une tempête de vingt-deux jours, conta ses malheurs à Christophe Colomb, lequel par la suite n’eut pas lieu de le regretter ? La prospérité de Saint-Jean-de-Luz fut à son apogée sous Louis XIV. En 1692, les corsaires y avaient conduit tant de navires capturés, que l’on allait à Ciboure sur un pont de bateaux attachés les uns aux autres. L’ensablement de l’Adour, ruinant Bayonne, était cause de la faveur dont profitait Saint-Jean-de-Luz. Mais Bayonne travailla. Une colère de la Nive la secourut. Les fureurs de l’Océan, qui sont terribles dans le golfe de Gascogne, s’abattirent sur la ville fortunée. En 1675, déjà, la mer avait attaqué Saint-Jean-de- Luz. En janvier 1749, elle envahit et dévasta Saint-Jean-de-Luz et Ciboure. De 1730 à 1755, la population fléchit de neuf mille unités. En mars APPRENTISSAGE 21 1782, une nouvelle ruée décourageait armateurs et matelots. Bayonne cependant recouvrait sa prééminence, qu’elle n’a plus perdue. On objectera que des raisons plus impérieuses ont probablement détourné les Basques de la mer. En effet, la mer n’a jamais fait peur aux marins. La Révolution de 1789, et le régime qu’elle entraîna, nous donnent la clé dont nous avions besoin. On n’ignore pas que le Pays Basque, avant la guerre de 1914, comptait la plus forte proportion des déserteurs de l’armée. On les accusait de nourrir un fâcheux esprit d’indépendance, parce qu’ils protestaient à leur manière contre les rigueurs du service militaire obligatoire. On les jugeait avec sévérité. On oubliait que, dans toutes les guerres, au cas de danger, ils avaient fourni d’excellents soldats à la France, même en 1793, quand leurs pauvres villages étaient martyrisés par les Représentants de la Convention. En réalité, les Basques émigraient, au XIXe siècle, pour un motif plus grave. En Labourd, en Basse-Navarre et en Soûle, les propriétés foncières ne sont pas immenses. La loi, qui oblige un père à partager entre ses enfants, menaçait d’un émiettement désastreux ces champs exigus que tous aiment et vénèrent plus et mieux que des avares. Afin de conserver intact l’héritage paternel à celui que désignait le chef de la famille, les autres s’expatrièrent. Ils allèrent tenter la chance aux Amériques. Ainsi s’éteignit peu à peu la race des marins basques. Ils furent des meilleurs, l’histoire 22 LE CORSAIRE PELLOT en témoigne. La roue a tourné. Peut-être n’est-il pas inutile de témoigner encore pour ceux qui firent célèbre le nom basque. Les exemples ne manquent pas. Un Pellot n’est qu’un marin entre des marins. Il y en eut de plus glorieux. Aucun ne fut plus basque. A ce titre, il peut représenter toute une race qui mérite de se survivre. III Un Pellot n’est qu’un marin entre des marins. Gela dit tout pour qui s’intéresse aux choses de la mer. Pour la plupart des Français, cela ne dit malheureusement à peu près rien. La France a eu les premiers soldats du monde et la première armée. Elle a eu, également, les premiers marins, de l’aveu même de ses ennemis, et elle n’a jamais eu la première marine. En 1707, Duguay-Trouin écrivait au ministre : « Nous crevons tous de bonne volonté. » Plus tard, La Pérouse écrivait : « Nous ne devons pas oublier que le capitaine dont le courage est le plus opiniâtre est presque toujours vainqueur sur mer, dans un combat de forces égales, et qu’à cet égard, la nation française ne le cède à aucune autre. » Plus tard, en 1805, comme Napoléon l’interrogeait pour son fameux dessein, le corsaire Fourmentin, de Boulogne, qu’on surnomma le baron Bucaille, déclara sans hésiter: « Sire, je réponds de la descente en Angleterre comme de boire un verre de vin. » Qu’a fait la France pour permettre à de pareils APPRENTISSAGE 23 hommes de fournir tout leur effort ? Napoléon, qui mit debout une armée prodigieuse, eut ce mot sinistre : « Ce n’est pas la peine d’avoir une marine. » Nous sommes loin de Colbert, et du feu de paille éclatant qu’il alluma. Charles Rouvier, dans son Histoire des marins de la République, l’a remarqué : sur l’Arc de Triomphe de l’Etoile on trouve 30 noms de victoires, 99 noms de batailles ou sièges mémorables, 374 noms de généraux et colonels, et 25 noms de marins. On a omis des noms tels queceux de Bouvet, Dupetit-Thouars, Le Joille, Van Stabel, Nielly, Surcouf. Il est vrai qu’on y mit en revanche le nom de Renaudin, capitaine commandant le Vengeur du Peuple à la bataille du 13 prairial an II, qui se laissa sauver par les Anglais, lorsque 456 des 723 hommes de son équipage périrent. Mais Renaudin était un sans-culotte, et il devint amiral, naturellement. Honneur à lui, tandis que Surcouf, qui jamais ne fut vaincu, est relégué parmi les pirates de la pire espèce. Et pas le moindre bas-relief ne rappelle, sur l’Arc de Triomphe, que la marine française fit trembler les Anglais. L’histoire, pour qui la fréquente, est pleine de confidences singulières. Le 17 floréal an II, la Convention décidait de publier une importante Instruction aux marins de la République. Elle y proclamait : « Des vaisseaux, des canons, des matelots ! tel doit être le cri de ralliement. » La Convention avait raison. Louis XIV s’était ému avant elle. Louis XIV n’eût pas fait moins, si la morgue et la 24 LE CORSAIRE PELLOT sottise des privilégiés n’avaient pas lésiné. Un Suffren vaut un Nelson, voire davantage, les Anglais ne le nient pas. Mais Suff ren s’essoufflait à demander que les vaisseaux français fussent doublés en cuivre, comme ceux de l’ennemi dont la vitesse ainsi devenait supérieure. Sous la République, les Anglais avant nous s’armèrent de caronades plutôt que de canons, ceux-ci exigeant un écouvillon de bois difficile à manier dans un combat à courte distance : d’où leur supériorité quant au feu. « C’est à cette grêle de boulets », dit Nelson, « que l’Angleterre a dû l’empire des mers. » Ajoutons que cette grêle de boulets était servie par de bons canonniers. La République a cru qu’il suffit d’habiller un homme en matelot pour en faire un matelot. Elle poussa plus loin l’erreur : elle embarqua sur ses vaisseaux des soldats. Ils savaient combattre sur terre, ils ne savaient pas combattre sur mer. Et Napoléon, qui ne fut qu’un dictateur révolutionnaire, s’entêta dans la même absurdité. Pour lui, artilleur, un vaisseau n’était qu’une forteresse flottante. Il ignorait qu’un vaisseau d’abord doit manoeuvrer. Après la défaite d’Aboukir, où toute la flotte française livra bataille à l’ancre, il ne songea même pas à punir les chefs qui n’avaient pas tenté de livrer bataille à la voile. En cela, Napoléon était bien français : il n’entendait rien à la marine et ne s’y intéressait pas. De 1789 à 1805, la marine française a livré trois grandes batailles : — le 13 prairial an II (1er juin 1794), qui fut (on le prouverait) une victoire, APPRENTISSAGE 25 puisque, malgré nos pertes qui furent lourdes, l’escadre de l’amiral Howe ne put s’emparer des cent dix-sept navires de ravitaillement que Van Stabel ramenait de Norfolk à Brest ; — le 1er août 1798, à Aboukir, qui fut un désastre, en dépit de la conduite héroïque, sinon intelligente, du vice-amiral Brueys, lequel prononça qu’un amiral français doit mourir sur son banc de quart, et y mourut ; — le 21 octobre 1805, à Trafalgar, désastre définitif, où Nelson, avec vingt-sept vaisseaux, détruisit les trente-trois vaisseaux de la flotte francoespagnole commandée par Villeneuve et Gravina. Alors que sur terre, jusqu’aux derniers mois de Napoléon, la France ne remporta dans l’ensemble que des victoires, on peut s’ inquiéter de nos échecs sur mer. On a prétendu que Louis XVI avait laissé l’armèe et la marine dans un état lamentable, et que la République fut obligée de tout improviser. On a menti. Au 1er janvier 1789, la marine française comptait : 71 vaisseaux de ligne à flot ou en chantier (63 à flot) ; 64 frégates ; 45 corvettes et bâtiments légers ; 32 flûtes et gabares. On a prétendu que les soldats de l’an II furent conduits à la victoire par des généraux qui ne tenaient rien de l’ancien régime. On a menti. Dumouriez, le vainqueur de Valmy et de Jemmapes, était, dès 1778, commandant de Cherbourg. On a prétendu que les officiers de l’ancien régime, dans l’armée de terre comme dans l’armée de mer, désertèrent ou trahirent. Et on a menti une fois de plus. Ils ne se 26 LE CORSAIRE PELLOT sont vengés qu’après avoir subi outrages sur outrages dans leurs personnes et dans leurs biens. On a menti, parce qu’on n’a pas eu le courage d’avouer que l’on donna, tête basse, dans le piège tendu par les Anglais. Or, ce sont les Anglais qui, fort habilement, et par le canal même de leur ambassadeur à Paris, le duc de Dorcet, répandirent les bruits auxquels on crut. Car les historiens républicains signalent que l’Angleterre se dressa contre la Révolution, mais ils ne daignent pas voir qu’elle se dressa moins contre la Révolution que contre la France. Nous avions, en 1778, soutenu contre l’Angleterre la cause des insurgents d’Amérique. Il lui en souvint en 1789. Il lui en souvient peutêtre encore, si nous l’avons oublié. En frappant de suspicion les officiers de notre marine, elle détruisait notre marine, elle se fortifiait. A Brest, lors des mouvements qui marquèrent le début de la Révolution, l’amiral comte Albert de Rioms demanda aux mutins du Patriote : — Avez-vous à vous plaindre de moi ? — Non, non, répondirent-ils. — Avez-vous à vous plaindre de vos officiers ? demanda l’amiral. — Non, non, répondirent-ils de nouveau. Ils étaient seulement ivres d’anarchie. Les philosophes connaissent cette maladie : c’est la fièvre révolutionnaire. Elle n’a jamais fait la force des armées. Et qu’on ne parle pas des armées de la jeune République : ses chefs y avaient durement maté l’indiscipline. APPRENTISSAGE 27 A bord des vaisseaux de la Révolution, l’indiscipline fut plus tenace. Afin d’y remédier, le Gouvernement commit la faute d’édicter, en août 1790, un nouveau code pénal, qui était sévère, puis de le réviser, deux mois plus tard, sous prétexte qu’il fut mal accueilli. Voici mieux : la Convention installa sur tous les bâtiments des bibliothèques accessibles à tous les matelots ; mais ces bibliothèques ne contenaient que trois ouvrages : La Déclaration des Droits de l’Homme ; une histoire de la marine, composée de telle sorte que Ruyter, Tromp, Jean-Bart, Duguay-Trouin, Duquesne et Cassard n’ont, paraît-il, tiré leur gloire que de leur jacobinisme ; enfin le Bulletin des Séances de la Convention. Peut-on s’étonner que, quand la France, en 1793, eut déclaré la guerre à l’Angleterre, le contre-amiral Morard de Galles ait écrit à Paris que l’ardeur des marins n’était qu’en paroles et qu’ il ne fallait s’attendre qu’à des revers, pendant la longue guerre dont la République était menacée ? Villaret de Joyeuse remplaça Morard de – Galles, ce qui ne résolvait pas le problème. De tant de désordre, il sortit que, après la bataille du 13 prairial an II, le capitaine Huguet, commandant le Scipion, « très mal secondé par ses officiers, dont plusieurs quittèrent leurs postes, après avoir reçu des égratignures », écrivit dans son rapport qu’il eut à combattre « non seulement les Anglais, mais les lâches de son bord. » Mais il serait vain d’accabler les matelots. Les officiers ne valaient guère mieux. Les promotions 28 LE CORSAIRE PELLOT extraordinaires que la Révolution leur laissait espérer excuseraient, aux yeux d’un juge impartial, leur égoïsme et leurs appétits. En escadre, chaque capitaine songeait seulement à ne pas se perdre. Bien rares furent ceux qui exécutèrent les ordres de leur amiral. Ils répétaient les signaux et n’obéissaient pas. Rendons-leur cependant cette justice que, tout officiers révolutionnaires qu’ils étaient, ils continuaient la tradition des officiers de la marine royale. Le contre-amiral de Kerguélen a’ dit : « Tant que les officiers français auront ces sentiments d’orgueil, cette suffisance révoltante, cette morgue qui leur fait constamment tourner en dérision ou prendre en haine les chefs qu’ils devraient respecter, le pavillon de la France s’abaissera toujours, sur la mer, devant celui de l’Angleterre, et ils iront tous successivement remonter la Tamise et servir de risée au peuple de Londres. » Et M. G. Lacour- Gayet a rapporté, d’un observateur de 1779, ces propos : « A terre, comme en campagne, général, capitaine, enseigne, garde de la marine, tout est confondu. Ils se tutoient comme camarades; et, quand il s’agit d’une manoeuvre commandée par un officier supérieur, le subalterne répond quelquefois que l’on devrait en faire une autre ; il en dit son avis ; et le chef impatienté, quand le cas n’est pas pressant, préfère y déférer, plutôt que d ‘augmenter le nombre de ses ennemis. M. de Mortemart, commandant la frégate l’Aigrette, m’a assuré que c’était ainsi que le service se faisait sur quelques-uns des vaisseaux du roi, et j’avoue que j’avais besoin d’une autorité pour APPRENTISSAGE 29 croire que quelque chose d’aussi monstrueux pouvait exister dans un état militaire. » Ces révélations font comprendre la fureur qu’éprouva Suffren, le 17 février 1782, en vue de Sadras, dans la mer des Indes, quand une victoire complète lui échappa, de par la faute de ses officiers qui, « gâtés par l’extrême bonté de M. d’Orves, ne s’accoutumaient point à être commandés », fureur qu’il éprouva de nouveau le 3 septembre de la même année, au combat de Trincomali, où il fut seul avec son Héros ou à peu près pour lutter contre les douze vaisseaux de l’amiral Hughes. Et Villaret de Joyeuse éprouva la même fureur, le 23 juin 1795, avec son escadre républicaine, au combat de Groix. De ces constatations, dont on reconnaîtra l’objectivité, on pourrait conclure que les échecs de notre marine sont imputables à l’esprit d’indépendance qui n’a jamais fait défaut aux Français. Mais il resterait à découvrir les causes de cet esprit si funeste. Or il n’est pas douteux que l’oisiveté n’est pas bonne mère. Et il n’est pas moins certain que, jamais, depuis la mort de Louis XIV, jusqu’à l’avènement de M. Paul Doumer, président de la République, la marine française n’a disposé du matériel qui lui eût fourni les occasions et les moyens de donner toute sa mesure. En 1775, nous avions 157 capitaines de vaisseau, 316 lieutenants de vaisseau, et 388 enseignes, mais nous n’avions pas assez de vaisseaux pour y occuper tous les officiers prêts à embarquer. Par économie, malgré le désir de Louis XVI, roi, de Sartines et de 30 LE CORSAIRE PELLOT Castries, ministres, malgré de sérieuses tentatives pour éluder les refus du Trésor, la marine française, relevée, mais insuffisante, fut contrainte à ne pratiquer que la défensive. Le comte Barras de Saint-Laurent, chef d’escadre, disait en 1781: « Il est de principe à la guerre qu’on doit risquer beaucoup pour défendre ses propres possessions et très peu pour attaquer celles des ennemis. » Et l’on a résumé de la façon suivante la tactique de presque tous les amiraux français du xvme siècle : se rechercher ; s’observer à distance ; garder le vent ; se canonner ; s’avancer en ligne ; se dérober si l’on s’estime vaincu ; ne pas poursuivre quand on se croit vainqueur, l’essentiel étant de conserver ses vaisseaux. Il en résultait des batailles qui ressemblaient plutôt à des parades, et Suffren, notre grand Suffren, qui était partisan de l’attaque, appelait cette comédie la «reconnaissance d’Arlequin et de Scaramouche ». Au surplus, à la veille de la Révolution, la marine française perdit cinq amiraux dans le cours de la même année, en 1788 : Orvilliers, Grasse, Guichen, Latouche-Tréville, et surtout Suffren. Des hommes de pareille trempe, même si toutes leurs actions ne furent pas irréprochables, ne se remplacent pas du jour au lendemain. Toutefois, Suffren avait eu comme admirateur, disciple, voire aspirant rival, un Basque, dont la gloire est à peu près éteinte, Jean d’Albarade (ou Dalbarade), que la Convention allait nommer ministre de la Marine, au lieu de ce pauvre Monge, qui était APPRENTISSAGE 31 pour les politiciens un savant et pour les savants un politicien, qui fut un piètre ministre. Or Jean d’Albarade ne fut peut-être pas l’un des moins ardents inspirateurs de l’ Instruction aux Marins, du 17 floréal an II, laquelle proclamait que « la guerre de mer doit être essentiellement offensive », et que « la tactique de guerre, c’est la bayonnette ; celle de mer, l’abordage. » Seulement, malgré Suffren et malgré Jean d’Albarade, les amiraux de la Révolution recherchèrent fort peu l’abordage et l’offensive. La raison d’économie, qui avait arrêté Louis XVI, arrêta la République. La sagesse populaire avance qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. La France a manqué de sagesse. Faute d’argent, ou plutôt parce qu’elle ne sut pas employer son argent, et surtout parce qu’elle ne sut pas qu’elle devait l’employer à ces fins, la France a laissé prendre par l ’Angleterre la maîtrise de l’Océan. Or, depuis qu’elle existe, l’Angleterre est l’ennemie de tout ce qui n’est pas anglais. Qu’on remonte à l’origine de toutes les guerres qui, depuis huit siècles, ont déchiré notre planète : même au fond de celles où elle n’intervint pas directement, on est sûr de trouver son impulsion ou son intérêt, sinon les deux à la fois. C’est par sa marine qu’elle a imposé sur le monde son empire ; mais il chancelle, ce qui changera sans aucun doute la face de l’univers et nous assurera la paix ; car nous nous sommes plus souvent battus pour les Anglais que pour le roi de Prusse, nous, Français. Telle était la Car30 LE CORSAIRE PELLOT thage qu’il fallait détruire. Ni Louis XVI, ni la République, ni Napoléon ne l’ont compris. En juillet 1778, au moment du combat d’Ouessant, quand nous aidions les Etats de l’Amérique du Nord à s’unir en secouant le joug de l’Angleterre, Vergennes, notre ministre, écrivait à l’ambassadeur de France à Madrid : « Nous ne voulons pas être les maîtres; mais nous ne voulons point en avoir ». Tout est parfait dans cette phrase qui résume l’esprit de la civilisation et de la politique françaises ; tout, jusqu’à la distinction du pas et du point. Aucun Français ne refuserait de la contresigner, car notre amour de la paix ne date pas de 1930. Mais peut-être a-t-on le droit aujourd’hui d’estimer que Vergennes, ministre français, eut tort. Si l’Angleterre avait été vaincue avant l’an 1800, et il ne fallait qu’un sacrifice d’argent pour la vaincre, je cède à mon lecteur la joie de rêver à loisir, sans moi, devant une sphère ou un simple atlas. IV En 1847, Napoléon Gallois écrivait : « Dans le XIIIe siècle, nous avons eu à soutenir 39 années de guerre contre l’Angleterre ; dans le XIVe siècle, 33 ; dans le XVe siècle, 69 ; dans le XVIe siècle, 11 ; dans le XVNe siècle, 13 ; dans le XVIIIe siècle, 33 ; dans le x ix e siècle, 15 ans de luttes acharnées. Et si plus tard ces luttes n’ont point recommencé sous la Restauration

depuis 1830, c’est que, sans consulter la France, on nous a fait marcher de concessions en concessions, d’humiliations en humiliations, pour en éviter le retour. » Après ce que nous savons de notre marine, on se demandera comment nous avons soutenu de si longues luttes sans être réduits en colonie anglaise. Mais n’oublions pas que Vergennes, ministre de Louis XVI, avait dit: «Les Anglais ne respectent que ceux qui peuvent se faire craindre. » Et le Français, né malin, avait trouvé le moyen de se faire craindre sans obérer ses finances publiques pour équiper la flotte nécessaire. Il est patent aujourd’hui qu’en 1914, à l’heure de la bataille de la Marne, la France s’est sauvée elle-même. Elle s’est sauvée elle-même à d’autres heures. Quand le gouvernement se déclarait impuissant, le peuple rétablissait la situation ; mais le gouvernement n’ignorait pas que le peuple rétablirait la situation, et même qu’il la rétablirait à son profit. Comme elle n’avait pas encore inventé le système du service militaire obligatoire et monopolisé le droit de nuire à ses ennemis, la France déléguait aux particuliers, que le profit tentait, le pouvoir de faire la guerre. Sur mer, elle autorisait la course. Ainsi, toutes les chances de succès ne lui échappaient point. Muni de la lettre de marque nécessaire que le gouvernement lui délivrait, l’armateur qui désirait faire courre et qui avait pris tous les engagements requis, armait un navire, y installait un état-major 34 LE CORSAIRE PELLOT et un équipage, et l’envoyait donner chasse aux navires ennemis. Les bateaux capturés, sans combat ou après combat, par le corsaire, étaient vendus, bâtiment et cargaison, au bénéfice, qu’on partageait en trois, de l’État, de l’armateur et de l’équipage ; à quoi chacun trouvait son compte dans l’intérêt de tout le monde. On devine que les corsaires donnaient chasse de préférence aux bateaux de commerce, d’abord à cause de la cargaison, ensuite parce que, de tonnage médiocre afin d’être plus rapides, ils s’exposaient à de trop gros risques en s’attaquant aux vaisseaux de ligne et même aux frégates de la flotte. Mais il ne sied pas de conclure que jamais un corsaire ne livra bataille à un navire de guerre ou que la chasse des bateaux du commerce fut sans danger. Au cas de guerre, en effet, presque tous les bateaux, jusqu’aux plus petits, étaient armés et pouvaient se défendre, voire victorieusement. Et d’autre part, presque toujours, le commerce organisait des convois que des navires de guerre escortaient, de sorte que, pour en capturer un, il fallait que le corsaire eût de l’audace, un bateau prompt et puissant, un équipage intrépide, et un capitaine à la fois astucieux, habile, téméraire et prudent. On devine aussi qu’une pareille conception de la guerre sur mer eût prêté sans peine aux pires abus. Mais un capitaine de corsaire, tout maître qu’il était à bord après Dieu, n’ était nullement maître de donner chasse à n’importe quel navire, APPRENTISSAGE 35 ni maître d’attaquer à sa guise, ni maître de traiter selon son bon plaisir les bateaux capturés. La course était réglementée, et avec soin, jusque dans ses moindres détails. Elle était acceptée, reconnue, officielle, à telles enseignes que, sous le Directoire, par exemple, quand l’Etat, dégoûté de la marine, céda ses frégates à des armateurs pour la course, on exigea qu’elles fussent commandées par un officier de vaisseau. Le corsaire devait pratiquer les lois de la guerre aussi strictement qu’un navire de la flotte d’Etat. C’est à ce titre qu’un corsaire capturé devenait prisonnier de guerre. C’est par là qu’un corsaire se distinguait d’un flibustier, le flibustier n’étant qu’un pirate qui, en temps de paix comme en temps de guerre, capture ou rançonne tout bateau qu’il rencontre sans se soucier du pavillon. On ne saurait certes affirmer que nul corsaire ne se transforma jamais en flibustier ; mais on peut assurer que, pris en flagrant délit, il subissait le châtiment promis aux pirates, qui était la pendaison. On devine enfin qu’une pareille conception de la guerre sur mer plaisait aux marins français. Outre qu’elle payait, alors que les équipages de la flotte attendaient souvent leur solde pendant des mois et des mois, considération d’importance pour un matelot qui a femme et enfants à nourrir, elle satisfaisait à ce goût du risque dont on ne manque guère en France. A bord des vaisseaux de la marine, on n’avait pas beaucoup d’occasions de combattre et nous avons vu pourquoi : on escor36 LE CORSAIRE PELLOT tait des convois ; c’est une de leurs corvées que les marins ont toujours supportées mal. En 1779, La Bretonnière écrivait : « Convoyer est sans doute une des jonctions les plus indispensables et le devoir le plus sacré de notre métier ; mais il en est en même temps la partie honteuse et la moins méritante, quoique la plus pénible et la plus délicate. » A bord des corsaires, en revanche, on menait la vie d’aventures. On était à la merci d’une tempête, du calme plat, d’une rencontre magnifique ou désastreuse, du hasard qui dispensait tantôt la richesse et tantôt une mauvaise blessure ou une invitation à séjourner sur les pontons d’Angleterre. Et, pour achever, s’il s’agissait de combattre, même contre plus fort que soi, on avait cette joie bien française de monter à l’abordage, la hache ou le sabre en main, au lieu que, dans la marine de l’Etat, les combats à coups de canon étaient l’ordinaire, et l’abordage l’exception. Par le biais des armements en course, la France tint en échec la marine anglaise. On a parlé du lion qu’agacent des moustiques. Mais les moustiques français étaient de belle taille. Rappelons seulement ici que, de 1688 à 1697, les corsaires de Saint-Malo prirent aux Anglais 172 vaisseaux de guerre ou d’escorte et 3.384 bâtiments de commerce, de telle sorte qu’en 1709, lorsque divers capitalistes avancèrent 30 millions de livres au roi, Noël Danycan, fameux armateur malouin, fournit près de la moitié de la somme. A Bayonne, qui n’avait pas l’importance de Saint-Malo, il entra APPRENTISSAGE 37 néanmoins, en 1690, 40 bâtiments capturés et, en 1691, 90. Jean Perits de Haraneder, le Danycan basque, vit sa fortune s’élever à 2 millions de livres, ce qui, pour le pays, est prodigieux, et le roi l’anoblit en 1694. Celui-là, homme de coeur, employait une partie de ses revenus à entretenir, en Angleterre, les marins basques prisonniers, et sa popularité fut grande. Qu’on regarde à présent les chiffres que voici, publiés par Napoléon Gallois : « En 1793, les Anglais prennent 63 navires français et nous prenons 261 navires anglais. En 1794, ils en prennent 88, et nous 527 ; en 1795, eux 47, et nous 502 ; en 1796, eux 63, et nous 414 ; en 1797, eux 114 et nous 562. Au total, en cinq années, les Anglais avaient capturé 375 navires français et les Français 2.266 navires anglais ». Ces chiffres prouvent que, s’ils travaillaient pour leurs armateurs et pour eux-mêmes, les corsaires travaillaient en même temps pour l’Etat, et, constituant une véritable marine auxiliaire de combat, servaient autant, et plus peut-être, que la marine nationale. On conçoit que, si brillants marins et joueurs de jeu franc qu’ils veuillent se montrer, les Anglais aient accueilli avec faveur et vivement appuyé la proposition de Benjamin Franklin, touchant l’interdiction de la course. Ils n’avaient rien à y perdre, et ils désarmaient leurs plus terribles adversaires. Le 16 avril 1856, date de la Déclaration de, Paris, qui condamne la course, est une belle date de victoire pour les Anglais, et d’autant plus belle que, 38 LE CORSAIRE PELLOT sauf erreur, ni la Couronne ni le Parlement n’ont ratifié l’accord de Paris, en sorte que l’Angleterre aurait le droit, sans félonie stricte, d’armer en course et que nous, Français, nous ne l’avons plus. Car les Anglais ne sont pas des imbéciles. Les Anglais ne sont pas des imbéciles. Quand ils font la guerre, ils la font sérieusement, totalement, comme l’Allemagne, qui toujours imite quelqu’un, la fit en 1914. Ils y dépensent toutes leurs forces, toutes leurs ressources, et ils n’hésitent pas à perdre 20 vaisseaux pour en détruire 30. Ils n’oublient jamais que leur dessein est de détruire toutes les forces et toutes les ressources de l’ennemi. La France a moins de férocité. Elle est le pays des tournois, des charges de cavalerie, de l’assaut à la bayonnette et des coups de main. Les corsaires français, dans cette tradition française, étaient dans leur élément. Joignons que les lois de la course se compliquaient pour eux de quelques nécessités qui sont aussi bien françaises et qui sont des nécessités d’ économie. On attendait d’eux beaucoup et qu’ils se contentassent de moyens médiocres. Les corsaires étaient en général des navires d’assez faible tonnage où le principal souci de l’armateur portait sur la qualité de la voiture. Ils devaient échapper à la poursuite et joindre les fuyards. En outre, ils n’avaient pas pour mission première de couler bas les bâtiments ennemis, comme avaient mission de les couler, en 1914, les sousmarins allemands. Ils cherchaient à s’emparer de APPRENTISSAGE 39 ces bâtiments sans les détériorer et sans se détériorer. Il était utile, pour l’intérêt de l’armateur, pour l’intérêt de l’équipage, et pour l’intérêt et la gloire des capitaines, qu’une corvette de rien du tout rentrât au port suivie par une douzaine de prises opulentes. On voit que le rôle d’un capitaine exigeait des vertus délicates et contradictoires. Il était à supposer que le succès heureux de nos corsaires exciterait, en même temps que la rancune, le dénigrement. Bien qu’ il ne soit pas inédit, un propos définitif de Surcouf a sa place ici. C’est la réponse qu’il fit à un capitaine anglais, lequel prononçait devant lui que les Français ne se battaient que pour de l’argent, tandis que les Anglais combattaient pour l’honneur et la gloire. Surcouf répondit : « Eh bien! qu’est-ce que cela prouve, sinon que chacun de nous combat pour acquérir ce qui lui manque ? » Mais ce ne serait qu’un mot, si Surcouf n’avait prouvé qu’il méprisait les richesses dont la course le combla. Or il le prouva : d’abord, en 1796, quand, ayant gagné auprès du Directoire le procès qu’il intentait au gouvernement de l’ Ile de France pour dix-sept cent mille livres dont on lui déniait la bonne prise, il abandonna les deux tiers de sa créance au Trésor ; ensuite, en 1800, quand, ayant capturé sur le Kent un nombre respectable de barils pleins d’or en barres et en poudre que le gouvernement prétendait saisir, il fut, devant les officiers de l’amirauté, aligner sur son pont, puis jeter à la mer 40 LE CORSAIRE PELLOT les précieux barils, cependant qu’il tranchait : — « Allez les chercher maintenant. » Il convient d’observer qu’avec toutes les qualités que leur rude métier réclamait, les corsaires n’eussent pas été des corsaires complets s’ils avaient été dépourvus de ruse. Qu’on imagine la situation d’un petit navire, même avec le plus intrépide équipage, qui, par temps de brume et la brume se dissipant tout à coup, s’aperçoit qu’il est égaré au milieu d’une escadre ennemie. Comment se tirera-t-il de ce guêpier ? Au capitaine d’en décider. Il va sans dire que, malgré la loyauté que les règlements de la course ordonnaient, on pouvait sans déshonneur, dans un pareil cas, arborer le pavillon de l’ennemi et, sous cette ruse, forcer de voiles afin de s’éloigner. L’ennemi ne se gênait pas pour en faire autant. Et la même ruse était de bonne guerre à bord des vaisseaux de la flotte, en particulier des corvettes et des frégates qui poussaient trop avant une reconnaissance. Mais il était interdit d’attaquer sous autre pavillon que le pavillon national, qu’on assurait d’un coup de canon, à peine d’être traité comme pirate. Il n’était pas moins interdit de continuer à combattre après qu’on avait amené, signe qu’on se rendait. Les lois de la guerre sont honnêtes. Est-on en droit de prétendre qu’aucun corsaire, voire qu’aucun officier de vaisseau ne donna jamais d’entorse à ces lois difficiles ? Question épineuse. On n’oserait pas répondre sans enquête préalable. Il n’est pas aisé, en de telles matières, de faire le départ entre ce qui est permis et ce qui ne l’est
pas. Et qui pourrait choisir s’ il y eut fourberie, ou seulement ruse, ou même impertinence sans plus et farce de marin jeune, dans la conduite que tint Surcouf selon l’anecdote que voici :  » Un jour, un bâtiment de guerre anglais, sorti de Trinquemalay, aperçut le corsaire français et se dirigea de son côté. Il était favorisé par le vent de terre et put s’approcher de la Confiance, qui se trouvait prise par le calme. Pour endormir les soupçons, l’anglais avait arboré un large pavillon tricolore qui battait fièrement à son pic. Cette supercherie ne trompa point Surcouff. « C’est un vieux jeu, dit-il, » et je vais payer de la même monnaie ». Aussitôt il fait hisser le pavillon britannique, et, sous ces couleurs, il salue trois fois le drapeau français porté par l’ennemi. Mais, pendant qu’il narguait ainsi l’anglais qui s’avançait vers lui, il prenait toutes ses dispositions pour lui échapper. La brise se faisant enfin sentir, il lui livra toutes ses voiles, et la Confiance se mit à marcher avec une telle vitesse qu’avant le commencement de la nuit la frégate ennemie était hors de vue » (1). Quant à Pellot, corsaire basque et contemporain de Surcouf, on n’est pas sûr qu’il n’ ait jamais amené pour laisser croire qu’ il était prêt à se rendre et en réalité pour que l’ennemi l’approchât et le rangeât jusqu’à lui permettre un abordage inespéré. Mais doit-on condamner un homme que (1) Robert Surcouff, par R . Surcouff, p. 109. 42 LE CORSAIRE PELLOT le danger presse ? Ou comment jugera-t-on les ruses froides qu’employaient les Anglais ? Henri Malo rapporte le trait suivant (1): «Dans son Histoire de Boulogne, Henry signale ce fait qu’en 1756 une frégate anglaise vint faire des signaux de détresse devant le port de Calais ; une chaloupe sortit pour lui porter secours: la frégate s’empara de la chaloupe et retint prisonniers les hommes qui la montaient. Un mois plus tard, un vaisseau suédois se trouva réellement dans une situation critique au même endroit. Les Calaisiens craignirent une nouvelle supercherie, et restèrent à quai. Le suédois périt corps et biens. » Tout commentaire est superflu. En face de cette vilenie, il est juste de placer ce simple diptyque-ci, à peine esquissé, mais combien lumineux, que le même auteur nous offre, à propos des corsaires du Directoire (2). « On était alors au temps où l’Anglais Spillard, revenant d’un voyage d’exploration avec de belles collections scientifiques, et arrêté successivement par deux corsaires français, était relâché. Truguet, félicitant les corsaires, leur écrivait : « Une bonne action vaut mieux qu’une » grande victoire. » C’était le même temps où Kerguélen, partant de son côté pour un voyage d’exploration avec des passeports de l’Amirauté britannique, était pris par des navires anglais, et arrêté. » Qu’on ne soupçonne pas toutefois que de si longues considérations sur les corsaires et les ( 1) Les Corsaires, p. 23. (2) Les Corsaires, p. 23. APPRENTISSAGE 43 difficultés de leur tâche visent à voiler quelque crime ou quelque rouerie inavouable du corsaire Pellot. On constatera qu’il n’en est rien. Pellot gagna le surnom de Renard basque. Il fut rusé. Mais on avouera bientôt que ses ruses n’eurent jamais rien d’ignominieux, même si elles sollicitent le lecteur d’une confiance absolue. V La ruse et les autres vertus nécessaires à un marin qui veut pratiquer la course, il n’ était guère miraculeux que Pellot n’en manquât pas. Naissance oblige. J. Duvoisin a écrit, au début de son livre : « Étienne Pellot-Montvieu x naquit le 1er septembre 1765, à Hendaye, bourgade située à l ’ embouchure de la Bidassoa, et qui d o it quelque célébrité à l ’ excellente eau-devie q u ’on y fabriquait avant la R évolu tion . La famille de Pellot, originaire de Biriatou, était venue s’ établir à Henda y e , au temps où de nombreuses expéditions pou r la pêche de la baleine s ’ organisaient dans ce por t. Les Basques, et parmi eux les Hendayais notamment, jouissaient alors d ’une réputation d ’ excellents marins, laquelle ne s ’est jamais démentie depuis. Au milieu de cette popula – tion qui entreprit des choses si glorieuses, les Pellot o c – cupaient un rang très h on o ra b le ; ils se firent distinguer d ’une manière toute particulière par leur hardiesse et leur énergie ; tous, de père en fils, ils se transmettaient comme un héritage le titre de capitaine, qui était le plus élevé que la Constitution du pays leur permît d ’ obtenir ; et, lorsque les Hendayais faisaient une expédition au service du roi, un Pellot était toujours à leur tête. » 44 LE CORSAIRE PELLOT Voilà qui appelle quelques observations, dès la première ligne. Qu’est-ce que ce nom de Pellot- Montvieux, que l’auteur attribue à notre corsaire ? Pellot, fils de Pellot, se nommait Pellot tout court. Pellot adjoignit-il au sien le nom de sa mère ? Mais sa mère était Caticha Dazpilcueta; et d’autre part, en pays basque, on n’adjoint à son nom que le nom de la maison d’où l’on sort, et Montvieux n’est pas un nom de maison basque. Les archives de Hendaye ayant été brûlées en 1793, la question serait insoluble si, par chance, en 1869, M. H.-L. Fabre, et sans le vouloir, ne l’avait résolue. On lit, en effet, à la page 119 des Lettres Labourdines : « — Qui ai-je l’honneur de recevoir? lui demandai-je. — Je suis Pellot de Hendaye, dit Mon Vieux, me répondit avec, volubilité, et en s’agitant, ce vigoureux vieillard dont la tête expressive était encadrée dans des cheveux blancs qui tombaient sur de belles épaules. » Ainsi Mon Vieux ne serait qu’un surnom, transformé en Montvieux par J. Duvoisin auquel le recul du temps, dont nous profitons, ne permettait pas de dépister l’origine et la saveur du surnom. Les Basques, quand ils parlent français, truffent leurs phrases d’expressions souvent triviales, et même grossières, qu’ils ont une fois entendues à la ville, qui les ont étonnés, qu’ils croient étonnantes, et qu’ils servent à leur tour pour n’avoir pas l’air de sots. Il est probable que Pellot avait la faiblesse de glisser de familiers Mon APPRENTISSAGE 45 Vieux dans ses phrases, que ses amis le remarquèrent, et qu’ils l’en baptisèrent d’un surnom que J. Duvoisin no comprit pas. Car, si cette explication n’est pas admise, le nom Montvieux, qu’on adjoint à celui de Pellot, est inexplicable. Cette question épuisée, passons au déluge, et arrêtons-nous à l’année 1627. La famille de Pellot nous y contraint, et notre curiosité aussi. C’était pendant le siège de La Rochelle, citadelle de la religion réformée. Le cardinal Richelieu, qui construisait l’unité de la France, voulait la prendre. Du côté de la terre, il organisa tout un appareil considérable et la ville fut bloquée. Du côté de la mer, le blocus se révéla moins facile. Le cardinal avait fait occuper l’ile de Ré, pour surveiller et interdire l’accès du port. Et La Ro- Mais, toujours prêts à ranimer les embarras de la France, sinon à les aggraver, les Anglais se présentèrent en défenseurs de la victime de Richelieu, et, assiégeant eux-mêmes l’ Ile de Ré, où le maréchal de Toiras fut cerné dans le fort de Saint- Martin, assurèrent ou firent semblant d’assurer le ravitaillement de La Rochelle. Le duc de Buckingham avait amené une flotte puissante. S’il voulait ne pas se retirer en avouant un échec, le cardinal ne pouvait plus que chercher à son tour à assurer le ravitaillement en vivres et en troupes de l’île de Ré bloquée. Problème complexe pour cette raison très simple que la France ne possédait pas encore de marine et qu’elle ne com46 LE CORSAIRE PELLOT mença à s’inquiéter d’en avoir une qu’après la leçon de La Rochelle. Mais Richelieu fut sauvé par les Basques. Le siège de La Rochelle a été l’objet de plusieurs études qui nous défendent d’en conter ici les péripéties différentes. Pour ce qui nous intéresse, J. Duvoisin le résumait en ces termes : «Dans ces conjonctures, un gentilhomme parla des Basques au Conseil du Roi. — «Les marins basques, dit-il, sont doués d’un courage qui ne recule devant aucune difficulté ; leur ardeur fougueuse sait vaincre des obstacles insurmontables à la plupart ; je les ai vus maniant avec une rapidité sans égale de légers bateaux, allant à la rame et à la voile, et qu’ils nomment pinasses. Voilà les hommes qui sauveront l’île de Ré. » Son avis fut goûté. Le cardinal de Richelieu se hâta d’écrire au comte de Gramont., gouverneur de Bayonne. A la voix connue de ce seigneur, qui ne s’adressait jamais aux Basques sans se glorifier du titre de herritar ( compatriote) , tout le pays se mit en mouvement. Chaque petit port fournit son contingent. Jean Pellot commandait la division hendayaise. La flottille cingla vers l’île de Ré. Les 5 et 29 septembre, elle perça la ligne des vaisseaux anglais, ravitailla la place et enleva les malades, les blessés, les femmes et toutes les bouches inutiles. Le 8 octobre, elle aida à introduire un secours beaucoup plus important. Le 16, le 27 et le 30, nos Basques percèrent de nouveau les lignes anglaises. Ces hardis coups de main ôtèrent à Buckingham tout espoir de se rendre maître de la place. Il rembarqua ses troupes et. retourna en
Angleterre pour s’y voir accusé de trahison et périr
sous le poignard d’un assassin. » Évidemment, ce résumé taille aux Basques une part belle. En réalité, ils ne furent pas seuls à forcer les lignes anglaises, et, si leurs coups de main atteignirent le duc de Buckingham, d’autres raisons contribuèrent à décourager les Anglais. Retenons néanmoins comme vraisemblable que les flottilles françaises de ravitaillement purent être entraînées par la flottille bayonnaise et cette ardeur fougueuse de ses marins basques, dont il avait été parlé au Conseil du Roi. Ajoutons que Bayonne arma deux expéditions : l’une, de 15 pinasses et de 26 flûtes, chargées en munitions et en vivres, sous le commandement d’un certain capitaine Vallin, inconnu à Bayonne, que peutêtre le cardinal avait chargé de cette mission, l’escadrille de Saint-Jean-de-Luz étant commandée par le sieur d’Ibaignette ; l’autre, quelques semaines plus tard, de 10 pinasses, conduites par le sieur d’Andoins, lequel était d’une vieille famille bayonnaise; et un Donibandar, Joannot de Haraneder, avait à lui seul offert au roi deux navires munis d’artillerie qui pouvaient faire bonne figure dans l’armée navale. Retenons enfin, et surtout, le nom de Jean Pellot, chef de la division de Hendaye. Le roi Louis XIII estima que les Basques l’avaient utilement servi, et il leur en témoigna son contentement en leur accordant quelques une des provinces les plus libres du royaume. Ainsi le roi, montrant qu’il les connaissait, gagna le coeur des Basques, lesquels prisent par-dessus tout l’indépendance. Mais il connaissait aussi le coeur des hommes, en bon roi de France qu’il était ; et, pour récompenser les marins de l’expédition de La Rochelle, il ordonna que fût frappée une médaille qui perpétuerait la mémoire de leur exploit. Les commandants de pinasses reçurent une médaille d’argent, et les chefs de divisions une médaille d’or. J. Duvoisin écrit à ce sujet : « La famille Pellot conserva avec un soin religieux la médaille d’or qui fut décernée à son chef. Etienne Pellot, qui vivait dans les souvenirs, nous répétait encore dans ses dernières années que, pour développer en lui les sentiments dont les germes étaient héréditaires dans la famille, son père lui rappelait de temps en temps les expéditions lointaines et les combats contre les Anglais ; il terminait ordinairement sa leçon en renouvelant la mémoire de la délivrance de l’île de Ré ; alors, il produisait la médaille d’or que l’enfant allait baiser avec respect ». Expéditions lointaines et combats contre les Anglais ? Dès son enfance, Pellot semble n’avoir vécu qu’avec cette pensée. Son père l’entretenait en lui, et pour un Basque toute parole paternelle est parole d’évangile. Mais Pellot était fort jeune quand il perdit son père, qui périt dans un naufrage. Avait-il encore sa mère ? On l’ignore. On sait seulement, par le récit de J. Duvoisin, qu’il avait un oncle, et l’enfant, qui était « le plus pétulant, du village », paraissait redouter les remontrances de celui qui lui tenait peut-être lieu de père. Cependant, on sait aussi que l’enfant, curieux d’histoires héroïques, trouva de complaisantes bouches pour lui en conter et raviver l’enseignement, interrompu par la mort. Ecoutons son biographe : « A cette époque, il existait à Hendaye un fo r t d on t on ne v o it plus au jou rd ’hui que les ruines. La garde en était confiée à une compagnie de vétérans. Les dimanches, Étienne se présentait devant le pon t-levis du fo r t, et attendait, pou r les suivre à la messe, ces guerriers mutilés, vers lesquels il se sentait entraîné par un penchant irrésistible. Il marchait au pas avec la troupe, au son des tam – bours et des fanfares. Mais, à l ’ église, il fallait prendre place au choeur, au milieu des autres enfants du village. Là, il attendait impatiemment l ’heure de l ’Élévation, c ’est-àdire l ’ instant où les tambours battaient aux champs. La v o ix sonore du commandant et les éclats de la musique militaire électrisaient son âme. Puis Étienne trépignait ju squ ’à la fin de la messe, p ou r avoir le bonheur d ’ a c c om – pagner les soldats à leur rentrée dans le fort. «C ’est en une semblable rencontre que le curé, m é c on – tent de son air dissipé, ne se con ten ta pas de lui infliger un soufflet ; il vou lut encore le faire chasser de l ’ église par les bedeaux. Mais Étienne se précipita dans les rangs des vétérans à qui il semblait demander protection ; et, en effet, par l ’ intervention de l ’ officier qui commandait le détachement, les bedeaux ne le mirent pas à la porte. Après la messe, Étienne n’ osa pas retourner à son domicile : un oncle, austère de son naturel, et grand ami du curé n’ aurait pas manqué de punir sévèrement l ’ incartade de l ’enfant. Étienne suivit donc les militaires. Il n ’eut pas de peine à obtenir d ’eux une hospitalité momentanée ; son esprit, ses saillies, ses tours malins, le sentiment recueilli avec lequel il écoutait les récits de bataille et des prouesses de nos braves, tou t avait contribué à faire de cet enfant l ’ idole des soldats et des officiers de la garnison. La journée fu t don c superbe ; mais, à l ’ approche de la nuit, les soupirs et les gémissements arrivèrent. Étienne, fon – dant en larmes, demandait qu ’ on le gardât. Les officiers, touchés de son désespoir, offrirent à sa famille par l ’entremise de M. de Rav ier, gouverneur de la place, de se charger de son entretien et de son éducation. Cette demande fu t accueillie, et, depuis ce temps, Étienne, à son grand contentement, demeura l ’hôte de la garnison. C’ est avec les expressions les plus vives de gratitude et la vénération la plus profonde que cet enfant, devenu vieillard à ch ev eux blancs, parlait encore, après un intervalle de quatre-vingts ans, des soins et des attentions de M. de Ravier, le bienfaiteur de son jeune âge. » Telles sont les seules précisions que nous ayons sur les premières années de la vie d’Ètienne Pellot ; peu nombreuses, elles nous permettent toutefois de souligner deux ou trois traits du caractère de notre héros : 6on espièglerie, sa vivacité, son goût de l’action et du risque. Vieillard, il sera ce qu’il était déjà dans son enfance, mais il aura réalisé le plus ardent de ses désirs : naviguer, et combattre. Car la fréquentation des soldats du fort et l’admiration qu’il leur vouait n’atténuèrent pas en lui la répugnance instinctive qu’éprouve tout Basque pour le service militaire. Fils de marins, il devait être marin. La guerre lui donnera l’occasion de satisfaire à ses penchants. Elle éclata, en 1778, comme il était dans sa treizième année. Il s’embarqua sans plus attendre, sur un corsaire. Mais, avant d’aborder cette heure décisive de la vie de Pellot, faisons un tour d’horizon pour mieux situer notre héros dans son époque. Au cours de ces années 1765 à 1778, quelques événements dignes d’être notés ont ému l’opinion ou passèrent inaperçus. Relevons-les, sans commentaires, dans l’ordre chronologique. Quand Pellot naît, Louis XV règne. Voici que Stanislas Leckzinski meurt, et la Lorraine est réunie à la Couronne. Bougainville entreprend un voyage autour du monde, et l’année suivante Cook entreprend le sien. Gênes cède à la France l’île de Corse. Fox, âgé de dix-neuf ans, débute au Parlement. Dans la même année, plusieurs hommes naissent qui deviendront célèbres : Napoléon Bonaparte, Georges Cuvier, Chateaubriand, Wellington, Canning, Walter Scott. Le dauphin de France épouse Marie- Antoinette, fille de Marie-Thérèse qui règne en Autriche. Goethe publie les premiers fragments de Faust. La Russie, où trône Catherine, et la Prusse, menée à la schlague par Frédéric II, préparent le démembrement de la Pologne, qui ne ressuscitera qu’après la guerre de 1914. Les colonies anglaises de l’Amérique du Nord s’insurgent. Goethe publie Werther. Priestley découvre l’oxygène. Lavoisier recueille les premiers résultats de ses expériences. Louis XV meurt, et son petitfils, qui n’a que vingt ans à peine, lui succède sous le nom de Louis XVI, tandis que le Pape Pie VI succède au pape Clément XIV. Le musicien Gluck arrive à Paris. Beaumarchais donne le Barbier de Séville et Mirabeau son Essai sur le despotisme. Le Congrès de Philadelphie déclare l’indépendance des treize États-Unis de l’Amérique. Franklin arrive à Paris en ambassadeur. Le roi de France fait armer 20 vaisseaux. On parle de guerre. Joseph II, frère de Marie-Antoinette, roi des Romains et empereur, visite la France, Marie- Thérèse continuant de gouverner l’Autriche, et il passe à Bayonne. La France soutient la cause américaine. La guerre éclate le 24 mai 1778. Pellot va pouvoir se battre contre les Anglais. Mais il ne partira que le 19 novembre, après que toute la France aura appris la mort de Voltaire et la mort de Jean-Jacques Rousseau. Surcouf était dans sa cinquième année
DEUXIÈME PARTIE POUR LE ROI I Un Français de 1932 est empêché de parler de cette guerre d’indépendance des Etats-Unis. La question des dettes interalliées, qui empoisonna les suites de la guerre de 1914, donne à beaucoup le sentiment que les Américains ont oublié une dette plus ancienne qu’ils avaient contractée. La France, en effet, aida sérieusement à la création des États-Unis d’Amérique. Quelques Français se rappellent que notre intervention nous endetta de sept cent trente-trois millions. Mais qui se rappelle que nous n’eûmes pas à attendre longtemps pour que notre générosité nous retombât sur le dos ? Il serait vain d’expliquer en ces pages le rôle moral que joua, dans le déchaînement de notre Révolution de 1789, Franklin, ce Wilson du XVIIIe siècle. Si l’on s’en, tient à des faits d’un ordre moins discutable, car le thème révolutionnaire fournira matière à discours jusqu’à la consommation des temps, qui se rappelle que les jeunes États-Unis d’Amérique, créés en 1783 par les traités de Paris et de Versailles, nous livrèrent dix ans plus tard une preuve de leur ingratitude ? En 1793, la France et l’Angleterre étant en guerre, la République de Washington se déclara strictement neutre. Ce n’est rien. Car, en 1809, pour démontrer son amour de la neutralité, elle ferma ses ports aux vaisseaux anglais et aux vaisseaux français. Mais voici mieux. Sous le Directoire, en réponse à l’Angleterre qui avait décidé de saisir tout bâtiment, même neutre, qui nous ravitaillerait, la France décida d’user de la même rigueur, et Villiers, rapporteur de la Commission des finances au Conseil des Cinq-Cents, fut obligé de prononcer les paroles suivantes : « Les nations neutres, je le répète, ne se formaliseront point de cette mesure; elles sont trop éclairées pour ne pas sentir qu’elle est dictée par un intérêt bien entendu. Parmi ces nations, il en est une qui avait conquis son indépendance avec gloire, et qui semble aujourd’hui la regretter et se ravaler au point de redevenir esclave du gouvernement anglais. Nos flottes, nos armées, notre argent, tout fut à sa disposition pour secouer un joug qui, alors, lui était insupportable, et aujourd’hui, oubliant les services que nous lui avons rendus, elle vient de se lier par un traité avec son ancienne ennemie, et de porter atteinte à nos intérêts les plus chers. Quand on voit le président des Etats-Unis prononcer en plein Sénat les mêmes discours que Pitt au Parlement anglais, et calomnier la nation française, peuton douter de L’union étroite qui existe entre les deux gouvernements ? Et le Directoire n’est-il point fondé à croire que tous les bâtiments américains qui couvrent les mers ne sont que des Anglais déguisés ? Avant la guerre, les Anglais avaient vingt mille bâtiments marchands en mer. Aujourd’hui, ils n’en ont pas un seul. Ainsi ceux qui, sous pavillon américain, font leur commerce, sont censés leur appartenir. » Nous avons entendu, de 1914 à 1917, une chanson qui se chantait sur le même air. Nous sommes délivrés de toute illusion, et désintéressés désormais, si nous désirons parler de la guerre d’indépendance des États-Unis. Il est peut-être également opportun que les idéalistes de la politique internationale ne l’ignorent pas : l’indépendance des Etats-Unis est née d’une question d’argent, compliquée par une adroite philosophie. La guerre de Sept Ans, dont nous subissons encore les conséquences qu’aggravèrent la République et l’Empire, avait établi la grandeur continentale de la Prusse et la suprématie maritime de l’Angleterre, au détriment de la France et de l’Autriche. Mais, comme nulle guerre ne paye, l’Angleterre, après sa victoire, se trouva dans une situation financière quasi désespérée. Elle eut recours au système facile des impôts, dont elle n’hésita pas à charger en particulier ses colonies. Les colonies protestèrent, parce qu’elles n’avaient pas de représentant au Parlement, qui vote les impôts. Les colonies d’Amérique résistèrent avec véhémence en s’unissant. La situation de l’Angleterre empirait. En 1770, l’Angleterre inquiète abolit les différentes taxes dont elle avait frappé les colonies d’Amérique. Elle cédait devant la menace. Elle ne maintint qu’un droit, pour le principe, celui du thé. Mais elle avait cédé. Les colonies connurent leur force. A Boston, le 18 décembre 1773, la population excitée jeta dans la mer le thé de trois navires appartenant à la Compagnie Anglaise. Ce fut le signal de l’insurrection. Des théoriciens, ainsi qu’il arrive dans tous les cas semblables, s’en mêlèrent afin de transformer la révolte en révolution. L’un d’eux s’embarqua pour porter à Paris les plaintes de ses compatriotes opprimés et le tendre alcool de son évangile. Paris est toujours sensible à la misère des autres, comme aux romances. La France accueillit Franklin avec enthousiasme, sans se douter qu’elle se préparât des verges pour un avenir proche. Louis XVI eutil la pensée de se servir de la cause américaine à dessein d’affaiblir l’Angleterre ? Rien n’est moins sûr. Louis XVI et la France donnèrent plutôt dans le panneau que nous connaissons bien. Après avoir libéré les Etats-Unis, nous avons libéré la Grèce, puis nous avons libéré l’ Italie ; et nous savons quelles récompenses nous valut notre dévouement gratuit. Mais on est la France ou on ne l’est pas. Le 6 février 1778, la France et les États-Unis, qui se sont déclarés indépendants le 4 juillet 1776, signent un traité d’amitié et de commerce. Six semaines plus tard, la France rompt officiellement avec l’Angleterre. Le 13 avril, le comte d’Estaing, amiral, part de Toulon, à destination de l’Amérique, avec douze vaisseaux de ligne et quelques frégates. Il a pour major d’escadre Borda, et sous ses ordres Bougainville, commandant le Guerrier, et Suffren, commandant le Fantasque. Gêné par le calme le plus plat, il ne franchit le détroit de Gibraltar que le 19 mai. C’est un amiral que les marins, et Suffren entre autres, ont jugé sévèrement. Mais qu’on juge moins sévèrement le chef qui écrivit alors à M. de Sartine, ministre : « Les détails d’humanité ne vous paraissent point être, Monseigneur, au-dessous de vous. Les matelots ont des familles auxquelles ils sont chers et qu’ils aiment. Leur imagination est satisfaite en leur écrivant, mais ils disent tous que leurs lettres n’arrivent jamais. J’ai ordonné, suivant la loi écrite, qu’elles fussent toutes enfermées sous votre enveloppe. Soyez assez bon pour ordonner bien positivement qu’on ne dédaigne point dans les bureaux de les faire exactement parvenir à leur adresse. Si elles arrivaient contresignées, cela ferait un effet prodigieux. Il n’y a point de femme de quartier-maître qui ne crût son mari en relations intimes avec vous. Toutes les filles du village, attendu cet honneur et la liberté que laisse un époux qui s’absente, voudraient sans contredit un matelot pour mari, et les classes en augmenteraient. Pardonnez-moi mon extravagance; mais le vent est bon, et ce vin-là porte à la tête. » La morgue des officiers de l’ancien régime a été assez calomniée pour que l’on rende hommage, en passant, à l’amiral comte d’Estaing qui allait secourir la naissante Amérique. Le premier coup de canon de la guerre francoanglaise fut tiré dans la Manche, au combat fameux de la Belle Poule et de l’Arethusa, le 17 juin 1778. Le 10 juillet, Louis XVI mande à l’amiral de France qu’il est temps de venger les insultes faites à son pavillon et de courre sus aux vaisseaux du roi d’Angleterre. Branle-bas général est ordonné. Le 27, Louis Guillouet, comte d’Orvilliers, qui a soixante-huit ans et qui commande en chef l’armée navale, livre bataille, à hauteur d’Ouessant, avec vingt-sept vaisseaux, aux trente vaisseaux de Keppel. Après quatre heures de canonnade, les Anglais se retirent. Ils ont 407 morts et 789 blessés. Les Français ont 163 morts et 517 blessés. Ni les Anglais ni les Français ne sont vainqueurs. Mais le comte d’Orvilliers était satisfait, parce qu’il avait résisté à l’ennemi. Cependant, ralenti dans sa marche par des vaisseaux mal gréés ou trop lourds, le comte d’Estaing était arrivé le 7 juillet dans la baie Delaware pour apprendre que les Anglais de l’amiral Howe ne l’y avaient pas attendu. Il les chercha, mais il ne fut pas plus heureux devant Sandy Hook, où il ne trouva pas assez d’eau pour livrer bataille. Et sa campagne semblait vouée à l’impuissance. La guerre ne commençait pas de façon brillante. Mais, en France, où l’on n’a jamais eu de confiance exaPOUR LE ROI 59 gérée à l’endroit des pouvoirs publics, on espérait sans doute moins de la marine royale que des corsaires auxquels les hostilités nouvelles ouvraient le champ. Un franc corsaire, qu’on suspecte d’avoir eu des tendances à la flibusterie et qui finit sa carrière à la préfecture maritime de Toulon en 1808, Gaspard v ence, de Marseille, — ce v ence dont Borda disait : « Vence toujours devance », — emplissait de son nom la chronique. Muni, dès 1776, d’une lettre de marque du Congrès américain, il avait, dans la mer des Antilles, en dix-huit mois avec son Tigre, de quatorze canons, engagé quarante combats et capturé deux cent onze bâtiments. Pareil exemple piquait d’émulation tous les corsaires de France. Un volume de six cents pages ne suffirait pas à résumer les exploits qu’accomplirent, dans la seule année 1778, les corsaires français qui s’armèrent de Dunkerque à Hendaye. Quant aux corsaires bayonnais et basques, s’ils s’employèrent à qui mieux mieux, et de leur mieux, on doit renoncer à l’ambition et de les dénombrer et de dénombrer leurs succès. Il faut, en effet, considérer que, depuis 1681, la course était strictement réglementée ; qu’un armateur se heurtait à de nombreuses formalités exigées par la loi ; que la réception et la vente des prises s’exécutaient sous la surveillance des agents du Gouvernement ; que, par suite, les armateurs, qui étaient d’abord des commerçants, et français, tâchaient de dérober au fisc toutes les prises qu’ils pouvaient lui dérober ; que, dans ces conditions, les capitaines tenaient leur journal de bord avec assez de nonchalance et de sobriété, et qu’ils le laissaient perdre sans émoi ; et que, pour finir, même si des incendies n’ont pas détruit les archives de l’Amirauté ou des tribunaux de commerce, les documents concernant les corsaires sont rares. Néanmoins, Louis XVI ayant ordonné que fût dressée, dans tous les ports, la liste des officiers marchands qui pourraient prendre un engagement dans la marine royale, on a établi que la liste de Bayonne comptait les noms de trente-trois officiers, parmi lesquels on cite Georges-Mathieu Forestier, fils de l’armateur, François Bourdet, Pierre Junca, Pierre Labadie, Jean Hargous,- Jean-Baptiste Balanqué ; et celle de Saint-Jean-de-Luz, quarante-trois noms, entre autres ceux de Dominique Naguille, Jean Hiriart et Petrico Salaberry. On a gardé aussi la trace de quelques corsaires qui furent armés dans les ports basques en 1778, encore qu’on manque de renseignements de détail. Citons, par exemple, le Hasard, double chaloupe de Saint-Jean-de- Luz, capitaine Marsans Sarrouble ; L’Espérance, goélette, capitaine Laurent Larrétéguy ; l’Embuscade, chaloupe de dix tonneaux, véritable moustique, capitaine Detchépare ; la Thérèse, goélette, capitaine Faulat ; la Minerve, armée à Saint-Jeande- Luz, capitaine Harismendy ; le Constant, senau de Bayonne, capitaine Jean Mirambeau ; enfin, deux navires moins modestes : la Cadette, brick de cent cinq tonneaux, capitaine Baptiste Denis ; et POUR LE ROI 61 la Marquise de Lafayette, avec trente canons, construite par Descande. Or, c’est sur la Marquise de Lafayette que notre héros, Etienne Pellot, embarqua pour la première fois, à l’âge de treize ans. En armant un navire en vue de la course, un armateur montait une affaire. Le plus souvent, il la montait par actions. De grands seigneurs ne dédaignèrent pas de s’intéresser à certains armements. Ainsi, en 1690, quand il fut question de lancer la Légère, que devait commander le terrible Joannis de Suhigaraychipi, dit Croisic, dit Coursic, de Bayonne, Charles-Antoine de Gramont, duc et pair de France, prince souverain de Bidache, comte de Guiche et de Louvigny, lieutenant général des armées, vice-roi de Navarre et de Béarn, gouverneur de Bayonne, voulut entrer de moitié dans l’armement de la frégate. Ainsi, en 1778, la frégate qui allait porter le nom fort en vogue de la Marquise de Lafayette, fut armée, à Bayonne, par les dames de la Cour. Tant de circonstances favorables ne pouvaient qu’enivrer l’imagination du jeune Pellot. La Marquise de Lafayette, pour un corsaire basque, était un grand corsaire. Bayonne et Saint- Jean-de-Luz armaient le plus souvent des goélettes, des pinasses, des senaus, des dogres, des chebecks, des chaloupes et des doubles-chaloupes, souvent des corvettes. La Marquise de Lafayette était une frégate de 400 tonneaux et de 30 canons. A son début. Pellot embarquait sur un corsaire de belle allure. Et la frégate, portant le pavillon bleu étoilé de blanc, sortit de Bayonne le 19 novembre 1778. Moins favorisés que leurs camarades malouins ou dunkerquois, les corsaires basques étaient obligés d’aller chercher l’ennemi assez loin de leurs ports d’attache. Mais ils ne boudaient pas contre les longs voyages. Trois points principaux semblent les avoir attirés : — l’entrée du canal de Saint- Georges, lequel sépare l’Angleterre de l’ Irlande, et qu’on surveille en surveillant la Manche, si l’on croise à hauteur du Cap Lizard ; — les abords du cap Finisterre, au nord-ouest de la péninsule ibérique, où l’on voit défiler les navires anglais qui se dirigent vers la Méditerranée et l’Afrique et l’Inde, ou qui en viennent ; — enfin le groupe des Açores, lieu de passage classique pour tout bâtiment qui arrive d’une des trois Amériques ou qui s’y rend. La Marquise de Lafayette alla s’installer en croisière dans la mer des Açores. Elle commença par courir des bords nombreux sans rencontrer un seul marchand de ballots à qui elle pût donner chasse. Quand l’ennemi lui fut signalé, il se présenta sous les espèces de deux marchands de boulets, deux frégates de guerre qui naviguaient de conserve. C’était trop. La Marquise de Lafayette prit chasse. Les deux anglais se contentèrent de lui tirer quelques coups de canon dans la voilure, sans la poursuivre. Ils avaient, croit-on, une mission à remplir qui leur interdisait, de se détourner de leur route. La croisière s’annonçait mauvaise. La mer des Açores ne procuPOUR LE ROI 63 rait aucune proie et elle dissimulait des Anglais d’une inutile supériorité. Une nouvelle frégate de guerre, l’Inconstante, attaqua la Marquise de Lafayette dans les eaux de l’île Saint-Miguel. Elle portait quarante canons. Le combat fut vif. Aucun des deux adversaires ne voulait céder la place à l’autre, mais il n’y eut pas abordage. Ce fut une lutte d’ artillerie, que la nuit arrêta. La frégate anglaise, à la faveur de l’ombre, disparut. La Marquise de Lafayette demeurait moralement victorieuse, ce qui pour un corsaire n’est pas suffisant. Elle avait, d’autre part, subi quelques avaries. Elle quitta sans regret un champ d’action où elle n’avait rien gagné, et fit voile vers le cap Finisterre, espérant y être plus heureuse. Elle y fut, en effet, plus heureuse. Elle tomba sur tout un convoi d’une cinquantaine de navires qui cinglait vers le Portugal. Mais cinq dogues puissants escortaient le convoi. Le corsaire attendit que la nuit l’aidât de sa complicité, et, pareillement aidé par une mer grosse, s’empara du plus opulent des retardataires. Ce fut une bonne prise, mais sans gloire. On ne sait pas si la Marquise de Lafayette croisa longtemps près du cap Finisterre. On sait seulement qu’elle quitta ce champ d’action où elle avait été plus heureuse que dans la mer des Açores, quoique avec modération, pour chercher un succès enfin sérieux du côté de l’Irlande, troisième champ d’action préféré des corsaires basques. Et en effet elle y fut récompensée de sa patience. Là 64 LE CORSAIRE PELLOT aussi, elle tomba sur un convoi marchand escorté. Là aussi, elle attendit le secours de la nuit et le secours d’une tempête, qui lui permit d’amariner deux prises. Après quoi, sans qu’on puisse préciser à quelle date et de quelle façon, la Marquise de Lafayette captura trois bâtiments et mit le cap vers la France. En septembre 1779, dix mois après son départ, elle rentrait au port. Hormis le combat à coups de canon que la Marquise de Lafayette soutint contre l’Inconstante près de Saint-Miguel, la chronique n’attribue pas à notre corsaire des exploits d’une assez large envergure pour que Pellot y ait pris la passion qui fut la sienne. Toutefois, Pellot en était à son apprentissage et il avait quatorze ans à l’heure du retour. Il vit peut-être plus de choses que la chronique n’en rapporte. Enfin, on dit qu’il reçut sa première blessure au cours de cette première croisière. Mais, sans vouloir réduire à néant l’expédition de la Marquise de Lafayette dont on aurait tort par ailleurs d’exagérer l’importance, on peut supposer que Pellot tira beaucoup moins de son premier voyage sur un corsaire que de la rencontre qu’il fit, en 1780, à quinze ans, d’un de ses compatriotes, marin fameux, Jean d’Albarade. II Un lapin ne naît pas d’une carpe. Pellot descendait de qui nous savons. Qu’ il pût et dût devenir, ou plutôt être marin, rien de moins douteux. Mais si, quand il avait quinze ans, et après sa première course d’apprentissage d’où il revint blessé, il n’avait pas rencontré Jean d’Albarade, son compatriote alors âgé de trente-sept ans et héros du jour, peut-être n’eût-il pas été le Pellot qu’il fut et qu’il devint. Il n’est donc pas superflu que l’on connaisse un peu ce Jean d’Albarade, qui eut ses heures de célébrité et qui fut un marin audacieux de l’école de Suffren, laquelle n’eut malheureusement pas beaucoup d’élèves. En 1780, année où Pellot l’apprenti le rencontra, il était à l’honneur. Qu’avait-il fait pour sortir de l’ombre ? En le cherchant nous resterons dans nos limites, puisque cet homme était basque. Jean d’Albarade (qu’on appela Dalbarade plus tard, pendant la Révolution, et sans doute à bon droit, car la particule n’est pas de mode en Escualdunie), naquit le 31 août 1743, certains disent à Biarritz, d’autres à Urrugne. On a pu résumer comme suit les premiers événements de sa vie jusqu’au moment qui nous intéresse : Il était fils d’Etienne d’Albarade, professeur d’hydrographie, et de Marie Capdeville. Il fut reçu matelot pilotin le 14 mars 1759, et entra en cette qualité à bord de la flûte du roi l’Outarde, capitaine Darragorry, et fit voile pour Québec. Le 2 octobre 1760, il embarqua comme lieutenant sur le corsaire le Labourt, de Saint-Jean-de-Luz, armé de 18 canons et de 207 hommes d’équipage placés sous les ordres de son compatriote Pierre Naguilhe. Pendant cette croisière, dont le résultat fut treize prises ennemies, d’Albarade reçut une grave blessure à la tête. A peine guéri, il passe sur la goélette la Minerve, corsaire bayonnais armé de 4 canons et 14 pierriers, sous le commandement de Pierre Dolatre. Dès sa première sortie, la Minerve enlève à l’abordage, et à la vue de trois navires de guerre ennemis, le Jency, de Lancastre. Cramponné à la vergue de fortune, d’Albarade s’élança le premier ; aidé de quelques matelots basques, il tue et blesse tout ce qui se présente devant lui, et force l’équipage anglais à fuir dans la cale. Epouvanté, le capitaine du Jency saute sur le pont de la goélette et rend son épée à Dolatre. Quoique dangereusement atteint à la tête et au pied, d’Albarade reçoit, en témoignage de ses services, la difficile mission de conduire en France, en port sûr, le navire à la prise duquel il a si brillamment coopéré. La Minerve ayant été obligée de désarmer afin de réparer ses avaries, le commandant Laverais engage d’Albarade, comme lieutenant en premier, à bord de la Triomphante, frégate bayonnaise, forte de 160 hommes d’équipage. Du 2 février 1762 au 5 mai suivant, le capitaine Lavernis croise le long de la côte d’Espagne. Enfin, sa bonne étoile le met en présence d’un convoi anglais et, grâce à de savantes manoeuvres, il s’empare de cinq gros navires qui, amenés à Bordeaux, Bayonne et Lorient, donnent aux vainqueurs une prime magnifique. POUR LE ROI 67 Le 19 juin 1762, d’Albarade rentre au service de l’État, en qualité de matelot aide-pilote de la Malicieuse, et tient campagne, sous les ordres du lieutenant de vaisseau de Chateaurat, jusqu’au 5 mai 1763. Licencié presque aussitôt, il passe successivement, comme capitaine, à 90 livres par mois, à bord du Régime, de la Marie, de la Sainte-Anne et du Saint-Jean, capitaines La Courtaudière, Clemenceau, Peyre et Nicolas Mary. Enfin le 5 septembre 1779, un riche armateur de Morlaix, plein de confiance en la bravoure et le savoir du jeune héros, lui confie le commandement de la Duchesse de Chartres, superbe corsaire défendu par 12 canons et plusieurs pierriers (1). C’est sur cette Duchesse de Chartres, premier corsaire important dont il assumât le commandement, qu’il s’illustra. Et la gloire lui vint d’une défaite, mais d’une défaite véritablement glorieuse. Veut-on avoir de cette défaite un récit encore tout chaud, qui fut peut-être (on le soupçonnerait) écrit par Jean d’Albarade lui-même, soucieux de se pousser en avant, sinon de se disculper, récit du moins inspiré et documenté par le capitaine du navire perdu ? Ouvrons le Mercure de France d’octobre 1780, à la page 34. Nous apprendrons à connaître mieux et Jean d’Albarade et la façon de combattre des corsaires. (1) Communay, Revue de Gascogne, n ov. 1888. « V o ic i une relation intéressante du com b a t de M. d ’A l – barade, de Bayonne, commandant la Duchesse de Chartres, contre deux cutters anglais. Les détails que nous allons rapporter sont l ’ ouvrage d ’un marin et prouvent entièrement que la manoeuvre du brave M. d ’Albarade, contre des forces aussi supérieures, est très hardie et du command ement le plus expérimenté : » La Duchesse de Chartres, s ’ étant armée de 12 canons, 16 pierriers et 107 hommes d ’ équipage, appareilla de la rade de Morlaix, le 8 septembre 1779. A y an t été mouiller à l ’ Isle de Bas, elle remit sous voile le 17 au soir et fu t établir sa croisière sur les côtes ennemies. Le 22 au matin, elle v it , approcha et com men ça à tirer bordée à une fré – gate anglaise de 32 canons, d on t 26 en batterie, laquelle lui riposta. La Duchesse de Chartres, marchant mieux, s ’ o c – cu pa à l ’ observer et la conserva plusieurs jou rs de très près, manoeuvrant et feignant de l ’ aborder, afin d ’ aguerrir son équipage devant l ’ennemi, la plupart d ’entre eux étant au premier voya g e , non habitués à la mer ni au feu. » A la vue du cap de Glare, le 24, à 11 heures du matin, on abandonna cette frégate, ayant vu dans une éclaircie, au nord-ouest, une flotte anglaise de 44 bâtiments, distante d ’environ trois lieues et venant de la Jamaïque. La Duchesse de Chartres ayant été aperçue à son tour, deu x frégates de guerre la chassèrent : elle fo r ça de voiles ju squ ’ à les perdre de vue. ayant auparavant observé les mouvements de la flotte. A l ’entrée de la nuit, elle manoeuvra pour la rejoindre et la rencontra vers les 10 heures. Elle v it plusieurs navires courant à l ’ est-sud-est. Le vent devenu gros frais et la mer très mauvaise la forçant à naviguer sur les d eu x basses voiles, elle ne pu t en attaquer aucun sans bruit. Elle resta toute la nuit à les conserver, sans se faire reconnaître. » Au p oin t du jou r, on ne v o y a it que cin q bâtiments, tous en frégates, éparses. Elle s’ approcha d ’une nommée le Général Dalling, ayant 14 canons. M. d ’Albarade, dans l ’ intention de l ’ attaquer à l ’abordage, attendait que la mer fût suffisamment tombée pou r l ’exécuter ; mais il se trouva forcé de l ’entreprendre au canon. Ne p ou v an t se servir de sa batterie dessous le vent, qui était dans l ’eau par la grosse mer, il se p o r ta sous le vent de l ’ anglais. Le feu du canon et de la mousqueterie com men ça à 8 heures, à la portée du pistolet, et continua de même a vec grande v iv a – cité de part et d ’ autre ju squ ’ à 10 heures que, la mer ayant permis de tenter l ’ abordage, on l ’effectua, et on s’empara de l’anglais… Il avait 35 hommes d ’ équipage et une femme ; sa cargaison, très riche, estimée à 600.000 livres consistait en sucre et autres ob je ts, allant à Bristol. » La Duchesse de Chartres avait eu ses voiles et ses m a noeuvres entièrement criblées, et trois hommes blessés. Dans l ’engagement, l ’ équipage s’ était com po r té avec tou t le courage et l ’ardeur possibles. » La Duchesse de Chartres étant occupée tou t à la fois à amariner le Général-Dalling et à se réparer, l ’ on aperçut au vent deu x sloops de guerre, appartenant à S . M. B . , venant en chasse : le Lively, commandé par le capitaine Inglefi eld, armé de 16 canons, et de 103 hommes d ’ équipage, et le Swalow, commandé par le capitaine Bickeron , armé de 14 canons, et de 97 hommes ; ils avaient l ’un et l ’autre des pierriers et des obusiers. » Le v en t était au sud b on frais, la mer grosse ; on avait les amures sur tr ibord. La prise du Général Dalling, à bord de laquelle on avait mis treize hommes de l ’ équipage français, abandonna la Duchesse de Chartres en virant de b o rd, prenant l ’amure sur b âbord, et cingla à la rencontre des ennemis. Malgré tous les signaux qu ’ on lui fit pou r revirer de b o rd, elle continua sa route sans qu’ il fût possible à la Duchesse de Chartres de virer de bord pour courir dessus et la forcer de changer de route : elle fut reprise par les Anglais à 1 heure après midi. » La Duchesse de Chartres resta tou jou rs au même b o rd, travaillant à se raccommod er au mieux possible dans le cas qu ’ il fallût en venir aux prises avec ces deu x ennemis qui approchaient grand frais, forçant la voile. A v a n t qu ’ ils n ’ eussent accosté, on parvint tant bien que mal à orienter les quatre voiles majeures, sans p ou v o ir encore les forcer ; on ne pu t faire servir l ’ artimon. » A midi, un cutter de guerre de 14 canons, venant du sud-ouest, vin t à deux portées de canon reconnaître la Duchesse de Chartres, et prit les amures sur bâbord sans venir au plus près. M. d ’Albarade se trouvait presque dans l ’ impossibilité de se défendre, par le mauvais état de ses voiles, de ses manoeuvres, ne pou van t faire aucun usage de ses canons et de ses pierriers sous le vent, qui étaient entièrement dans l ’eau ; la mer, entrant à bord par dessus le mi-bord, gênait extrêmement le service de la mousqueterie ; les hommes étaient dans l ’ eau et très fatigués. Malgré tous ces obstacles, ce capitaine, v ou lant défendre et soutenir son pavi llon, fit débarrasser tou t le p on t de l ’avant à l ’arrière en faisant je te r à la mer tou t ce qui était dessus, excep té les canons et les autres armes, afin que rien ne g ê – nât. Huit matelots étrangers qui s ’ étaient vaillamment distingués dans le com ba t du Général Dalling, consternés à l ’ aspect d ’un second, intimidèrent le reste de l ’ équipage, disant, à l ’ insu du capitaine, qu ’ il y avait de la témérité à s’ entêter contre des forces aussi supérieures, tandis que les leurs étaient épuisées ; que les deu x ennemis étaient des vaisseaux du roi, chacun plus grand et plus fo r t que la Duchesse de Chartres, vaisseau particulier, qui serait coulé bas s ’ il résistait. » Le capitaine, M. d ’Albarade, dans l ’ état le plus désavan tageu x, ayant 16 hommes de moins, se tr ouvan t engagé contre deu x ennemis trop puissants, mit en usage la seule ressource qui lui restait p ou r tâcher de leur faire face : c ’ était l ’abordage, qui avait de très grands dangers à c ou – rir par la grosse mer, la voilure encore de la plus grande in – com m od ité pou r exécu ter des manoeuvres aussi précises et aussi difficiles, et ayant un désavantage dans la marche. Les ennemis ayant 30 canons, des pierriers et des obusiers à servir, et étant sous le vent, pouvaient exterminer en peu de temps la Duchesse de Chartres sans qu ’ elle pût POUR LE ROI 71 riposter d ’aucun des siens. Ces considérations n ’ arrêtèrent po in t M. d ’Albarade : l ’abordage fu t résolu comme dernier moy en, dans cette extrémité, de garantir l ’ équipage du feu du canon ennemi ; n ’ ayant d ’autres armes à em p loy e r pour le succès que des sabres, des haches, le ca p i taine, en encourageant son monde, pr it lui-même les armes, qu ’ il déposa, au pied du grand mât, dans un tonneau assuje t t i pour empêcher que l ’eau qui submergeait le p on t ne l ’emportât, en disant à son équipage : » — Nous n ’avons que de ce c i à p ou v o ir faire usage aujo u rd ’hui. Ceux qui en manqueront, vien dron t en prendre dans la barrique ! » Les ennemis, s’ étant approchés vers les trois heures et un quart, croyaient que la Duchesse de Chartres se rendrait aussitôt. Ils se portèrent, l ’un au ven t, l ’ autre sous le ven t, à la portée de fusil. Le Lively, au ven t, tira un cou p de canon et vint se présenter par le travers de la Duchesse de Chartres, qui continuait la route tranquillement et sans mouvement, sous les quatre voiles majeures, faisant deux lieues et demie à l ’ heure. L ’Anglais, lassé de ce calme apparent, se laissa culer, fit feu de tou te sa bordée, et, en c o n – tinuant son feu, manoeuvra pou r passer sous le ven t. Au même instant, le Swalow commen ça aussi son feu par toute sa volée. Ainsi la Duchesse de Chartres était entre deu x feux et le capitaine attentif guettait un instant favorable pour exécu ter ses desseins. » Le moment venu, le Lively étant sous le vent, le ca p i – taine d ’Albarade, avec sa même voilure, arriva dessus avec viva c ité pou r l ’aborder, et l ’ aborda effectivement au ven t. Il ordonna à sa mousqueterie de faire feu. En abordant, M. d ’Albarade fut blessé au haut du bras gauche par une balle de mousquet qui pénétra jusque dans la poitrine et fractura le sternum. Le bras lui resta immobile, il perdait beaucoup de sang. La douleur d ’une blessure aussi dangereuse ne lui arracha qu ’une exclamation. Plusieurs de ses gens, près de lui, répétant qu ’ il était blessé, il leur en imposa en disant : 72 LE CORSAIRE PELLOT » — Taisez-vous ! Ce n ’est rien. » Il continua de commander et d ’encourager son équipage. » Le Lively, s’ étant vu serré de si près, travailla à se d é – gager. Marchant mieux, il réussit et fila de l ’ avant, son grand porte-haubans écrasé. » Malgré sa blessure, le capitaine d ’Albarade ne se d é c on certa pas : il command ait avec la même précision et avec son sang-froid ordinaire dans des manoeuvres aussi précipitées, aussi délicates que hardies et dangereuses. Il fit arriver, aussitôt que son beaupré fut dégagé du Lively, et fit faire la décharge de toute sa batterie du vent, à brûlepourpoint, sur le derrière de l ’Anglais, qui le chassa à son tour, et du même mou vement il cou rut sur le Swalow, qu ’ il aborda aussi au ven t, qu’ il tint bon allongé, et qui fit de vains efforts pou r se dégager. Ce fut en l ’ abordant que M. d ’Albarade fit faire feu de sa mousqueterie. Les gens du devant de l ’Anglais fléchissant, il ordonna à son équipage de sauter à bord de l ’ennemi. L ’arrière se présenta bien, étant sur le plat-bord . Quelques-uns avaient été blessés et furent arrêtés par les ennemis qui opposèrent une résistance qu ’ on ne put surmonter. Ceux en avant du grand mât de la Duchesse de Chartres, que rien ne p ou – vait arrêter, au lieu de p rofiter du moment et de sauter à bord de l ’anglais, furent se cacher, à la suite d ’un homme qui, par état et par devoir, était fait pour montrer l ’ exemple du dev o ir et du courage dans le péril. Les ennemis, s ’ apercevant de cette retraite, reprirent courage et se présentèrent avec forte résistance. Si les Français du d e – vant, en tou t ou partie, eussent sauté à bord de l ’ennemi, cette alternative n’ aurait pas eu lieu ; ils auraient fait d i – viser ceu x qui défendaient l ’ arrière de l ’ennemi, et les Français de l ’ arrière de la Duchesse de Chartres, toujours parés pour sauter à b o rd du Swalow, trouvant un jou r , s ’en seraient rendus maîtres. Les huit matelots étrangers lâchèrent complètement le pied au commencement de l ’ a c – » Cette belle occasion si bien amenée ayant été manquée, M. d ’Albarade, sans se décourager et plein d ’espérance de la retrouver, chercha à rallier et à encourager son équipage, l ’ exhortant à empêcher l ’ennemi de passer à son b o rd. Il y avait trois quarts d ’heure qu ’ on tenait l ’Anglais a c c ro – ché, que l ’on se batta it avec acharnement, q u ’ on employait réciproquement la force et les ressources de l ’ art pou r se détruire, ju squ ’ à se jeter avec la main, d ’un b o rd à l ’ autre, les boulets de canon, les pierres, etc . V o y a n t enfin le moment de p ou v o ir pénétrer, M. d ’Albarade exhorte d e – rechef son équipage, ordonne à son monde de l ’arrière, qui avait arraché des lances des mains des Anglais, de se tenir paré ; il passe en avant pour conduire ses gens et les faire sauter devant lui à bord de l ’ennemi. Mais à peine avait-il fait quelques pas, qu’ il fu t renversé sur le pon t par un b oulet de canon qui lui tom ba en mourant sur le cô té g a u ch e e t qui, a ch e v an t d e lui assommer la poitrine, le laissa sans respiration. » Un moment après, p ou vant prononcer quelques paroles, il fit appeler le sieur Cotte, un de ses premiers lieutenants, déjà blessé à la tête d ’un coup de pique, lui recommanda l ’honneur du pavi llon, lui remit le sabre qu ’ il tenait encore en main, et, perdant beaucoup de sang qui sortait à gros bouillons, retomba sans connaissance sur le pon t, en priant qu’ on l ’ y laissât. » A y an t recouvré quelques forces et rouvert les yeu x , loin du bonheur au delà de toute espérance don t il avait été près de jou ir et que son courage et ses manoeuvres lui avaient mérité, le capitaine se trouva au p ou v o ir des A n – glais. Son é tat-m ajor lui représenta que l ’ équipage, le v oy an t étendu sur le pon t, l ’ avait cru mort, et qu ’ en le pleurant et le regrettant on avait amené, ayant un homme tué et quatorze blessés. Les Anglais disaient avoir eu deux hommes tués et douze blessés. Quarante-cinq hommes au plus de l ’ équipage de la Duchesse de Chartres, d on t la majeure partie non amarinés et à leur premier coup d ’essai au feu, avaient prêté la main pour com bat tre des forces 74 LE CORSAIRE PELLOT aussi supérieures. Les officiers, les volontaires d ’honneur e t autres de l ’ équipage en arrière du grand mât se sont com portés avec bravoure et courage, et cet équipage estime que, si le capitaine d ’Albarade eût pu continuer son commandement, il serait parvenu, par ses manoeuvres, à réduire et prendre les bâtiments contre lesquels il se b a t – tait. » Le même jou r , 25, dans la nuit, on mouilla dans la r i – vière de Milford. Les commandants ennemis, applaudissant aux manoeuvres et à la défense courageuse du ca p i – taine d ’Albarade, lui témoignèrent leur estime et lui remirent son épée et ses armes. Ils prirent un v i f intérêt au rétablissement de sa santé. Il fut mis à terre à Hubberston et, quelques jours après, il fut con du it à Pembroke où, malgré les secours les plus généreux, il a été longtemps dans l ’ état le plus désespéré ; il ne d o it le bonheur de revoir sa patrie qu’ aux soins et aux attentions assidus des Anglais. Son équipage reçut aussi le meilleur traitement : les blessés furent transportés à Pembroke, dans des maisons bourgeoises, pour y être soignés. » La balle du mousquet, que M. d ’Albarade a reçue au haut du bras gauche, a passé sous la grande artère ; elle a pénétré dans la poitrine et a fracturé le sternum. On n ’a pu la retirer, parce qu ’elle est tombée dans la cavité du th orax, où elle est restée. Le 15 décembre (1779), il lui est sorti de la poitrine, par la fracture, un morceau de la d ou blure de son habit. Le 14 jan vie r , il est sorti un petit os ou esquille du sternum. » Dans la dernière guerre, ce brave capitaine a reçu plusieurs blessures dans divers engagements ; et, quoique sa santé soit altérée par ses dernières blessures et qu ’ il ait la main gauche difforme, il se trouve en état de reprendre la mer et de recommencer de nouveaux travaux. » Voilà ce qu’avait fait Jean d’Albarade, âgé de trente-sept ans, quand notre Pellot, âgé de quinze ans, le rencontra, en 1780. Ce long récit \ de première main, ce reportage, n’était pas inutile. Il nous donne par avance la clé de toute la vie de Pellot. Pellot répétera plusieurs fois les aventures de son aîné. Comme son aîné, il aimera l’abordage et le danger. Comme son aîné, il cumulera les blessures. Comme son aîné, il sera prisonnier des Anglais. Mais jamais il ne sera ministre de la Marine, comme nous verrons, en son temps, que Jean d’Albarade le fut. Pellot demeurera corsaire, simple corsaire, et il aura si peu de goût pour la marine d’Etat qu’il se démènera comme un diable afin d’échapper aux servitudes et aux grandeurs de la flotte nationale. Cependant, en 1780, Jean d’Albarade ne rêvait peut-être pas de devenir ministre. Corsaire dont un bel exploit a mis le nom en vedette, rentré d’Angleterre après avoir manqué d’y mourir, il se rétablissait dans son pays, en pays basque. Le jeune Pellot, rentré dans ses foyers, blessé lui aussi, après sa course sur la Marquise de La Fayette, était, dit-on, occupé d’études nautiques. Il y avait, en effet, à Bayonne, depuis 1676, une école d’hydrographie. Il y en eut une pareillement à Saint-Jean-de-Luz. Et l’on dit que Jean d’Albarade s’attacha au jeune Etienne Pellot. Tant et si bien que lorsque, guéri, prêt à reprendre la mer, Jean d’Albarade accepta de commander l ‘Aigle, il emmena Pellot, « page » plein d’admiration pour son capitaine et d’ardeur pour la course. POUR LE ROI 75 76 LE CORSAIRE PELLOT III Le jeune Pellot suivit Jean d’Albarade avec enthousiasme sur l ‘Aigle. Mais, à cet endroit de la vie de notre Basque, J. Duvoisin, son biographe, est avare de détails. Il se contente de dire que l ‘Aigle « fit une course dans la mer du Nord, y prit deux navires de guerre et plusieurs bâtiments du commerce ». Devant tant de discrétion, on pourrait croire qu’un corsaire en course ne s’offrait qu’un voyage d’agrément et que « prendre deux navires de guerre et plusieurs bâtiments du commerce » ne demandait pas plus d’efforts, de peines, de risques, voire de sang, que de l’énoncer en dix mots. Si, rentré au port avec ses prises, le corsaire résumait en termes laconiques sa croisière au bureau de l’Amirauté, on loue sa modestie qui n’est étonnante que pour ceux qui ne furent pas corsaires, ou sa prudence, car il ne tenait peut-être pas, lui, à donner trop de détails. On a cependant le droit d’être plus curieux que les scribes de l’Amirauté. Au vrai, l ‘Aigle fit une « merveilleuse croisière ». C’était une bonne frégate, construite par Dujardin de Saint-Malo, et ce fut le premier navire appartenant au commerce qui ait été doublé en cuivre comme un vaisseau de guerre. Elle reçut 40 canons de 28 et 24 livres et un équipage de 360 hommes. L’armateur malouin, hardi comme tous les armateurs malouins, n’hésita pas à la confier au POUR LE ROI 77 capitaine Jean d’Albarade. Il n’eut pas à le regretter. En effet, pour commencer, Jean d’Albarade s’empara de trois marchands, dont un seul fut estimé 400.000 livres, et qu’il conduisit à Lorient. L’armateur étant déjà satisfait, le capitaine s’accorda plus de liberté et, suivant son tempérament, se mit à chasser tout ce qu’il rencontra d’ennemi, navires de commerce, navires de guerre, et corsaires même, lesquels, on le sait, n’enrichissaient pas les armateurs. Mais Jean d’Albarade, en mer, ne résistait pas au plaisir d’attaquer et de prendre. Il n’eut sans doute pas, avec ses 40 canons et ses 360 hommes d’équipage, beaucoup de mérite à s’emparer, en juillet, du Greyhound, lougre corsaire de Bristol, capitaine James Nelson, qui n’avait que 10 canons de 6 et 35 hommes. Il n’en eut point parce qu’il était Jean d’Albarade. Car le Greyhound, très fin voilier, tout chétif qu’il paraissait, nous avait fait neuf prises et il avait échappé, sept ou huit fois, à la poursuite de nos chasseurs. Et ce combat de l’ Aigle contre le chétif Greyhound eut peut-être sur la vie de Pellot corsaire plus d’influence qu’on ne le supposerait. Mais ne nous hâtons pas. Nous ne sommes qu’à la fin de juillet 1781, et l’ Aigle a capturé 17 bâtiments, dont cinq corsaires, soit 86 canons et 294 hommes. La croisière n’est pas terminée. Et Jean d’Albarade ne s’en plaint pas. Il respire. Il est content. Il va continuer. Il grandira. Or, en octobre, on signale la flotte de la Ja78 LE CORSAIRE PELLOT maïque. Jean d’Albarade se jette à sa rencontre. Il cherche, cherche, cherche, et ne trouve pas. Il ne trouve que le mauvais temps, qui arrive normalement avec octobre. Mais un corsaire n’est pas libre de se reposer où il aimerait de se reposer. Il doit tenir la mer, et la mer lui est meilleure quand elle est mauvaise. L’Aigle de Jean d’Albarade, fuyant néanmoins une mer trop mauvaise, pousse sa croisière en faisant le tour des Trois- Royaumes. Mais c’est par le plus mauvais temps qu’un corsaire triomphe. L’Aigle s’empare d’une frégate qui se rendait à Ostende, puis d’un marchand plein de chanvre et de lin, puis d’un lourdaud chargé de bois de construction, et il conduit le tout en sûreté, à Dunkerque. Sans souffler, il traverse la Manche, se bat contre deux frégates de 36 et 22 canons et deux cutters, leur échappe, attaque et prend, échappe encore à deux frégates de guerre. A la fin de l’année 1781, le jour de Noël, l ‘Aigle est en rade de Saint-Martin-de-Ré, ayant besoin de recouvrer des forces. Depuis combien de mois tient-il la mer ? Il a fait deux fois le tour des Trois- Royaumes et pris 28 navires anglais, dont 6 corsaires. Va-t-il désarmer ? Quoi qu’en pense l’équipage, le capitaine n’y songe pas. Le capitaine se nomme Jean d’Albarade. Jean d’Albarade ne songe pas à désarmer. La gloire le porte. Qui prouvera qu’il n’avait pas des espérances infinies ? Nous devons poser un point d’interrogation. En effet, le 25 décembre 1781, tandis que son Aigle est en rade de Saint- Martin-de-Ré, le capitaine Jean d’Albarade reçoit du ministre l’ordre de désarmer. Pourquoi ? Nous ne le saurons probablement jamais. Le capitaine Jean d’Albarade, corsaire triomphant, est accusé d’avoir débauché, pour son propre service, des marins de la flotte royale. S’inclinera-til, même si on ne l’accuse pas à tort ? Il proteste. Sans modestie, il déclare au ministre que son Aigle est la plus belle frégate de l’Europe, simplement, et il lui écrit :  » Les Anglais, Monseigneur, connaissent bien cette frégate. » Mais le ministre ne l’ignorait pas. Il l’ignorait même si peu qu’au Conseil du Roi on avait décidé d’expédier l ‘Aigle, en croisière officielle, vers la baie d’Hudson. On avait seulement négligé d’en aviser Jean d’Albarade. Que se passa-t-il ensuite ? Nous avons posé un point d’interrogation. Le corsaire fut-il appelé à Paris ? Nous ne le savons pas. Nous savons que La Pérouse fut chargé, plus tard, delà mission que le ministre avait d’abord voulu confier à Jean d’Albarade, et qu’on n’entendit plus parler de l ‘Aigle. D’autre part, le. biographe de Pellot nous révèle, sans davantage, « qu’après cette campagne Pellot continua d’étudier jusqu’au mois de septembre 1782. » Où étudia-t-il ? Mystère. Il avait étudié déjà. Il continuait. Il désirait évidemment ne point couler toute sa vie de marin avec un grade subalterne, dans l’effroyable promiscuité des matelots, racaille héroïque mais sinistre. Or il n’avait, en 1782, que dix-sept ans. Et quand il 80 LE CORSAIRE PELLOT embarqua de nouveau, en septembre 1782, ce fut pour suivre encore Jean d’Albarade, qu’il n’avait peut-être pas quitté puisqu’il était son page. Mais, et le point d’interrogation que nous avons posé ci-dessus demeure un point d’interrogation, Jean d’Albarade n’était plus corsaire. Il avait rang de capitaine de frégate dans la marine royale, et il commandait le vaisseau le Fier. Ici, nous sommes obligés de poser de nombreux points d’interrogation. La chronique est insuffisante ; la légende, en défaut. Nous pourrions trancher. Nous préférons douter, même au détriment de notre héros, et laisser le lecteur juge. J. Duvoisin déclare : « D’Albarade était chargé de transporter des troupes à l’ Ile de France et de joindre ensuite l’escadre de l’illustre Suffren dans la mer des Indes. Il soutint deux combats près du cap de Bonne-Espérance et remplit la première partie de sa mission. Puis il se plaça sous les ordres de M. de Suffren. Pellot prit part à une bataille navale qui fut livrée aux Anglais dans le golfe de Bengale. L’action fut très sanglante, mais non décisive. » Voilà quelques lignes qui exigent un peu de critique. Nous y reviendrons. Vidons tout de suite la page de J. Duvoisin, afin d’en tirer cette anecdote : « Le capitaine d ’Albarade ne faisait jamais de visite qu’ il ne fût suivi de son page chéri. Les officiers du vais – seau amiral n’ avaient pas tardé à remarquer la tournure d ’esprit vive et malicieuse de ce dernier. Ils s’ empressaient autour de lui et s ’amusaient de ses intarissables lazzis. POUR LE ROI 81 » Un jou r , un mauvais plaisant s’ avisa de lui lancer par derrière une orange sur la tête. Pellot ne s ’ en fâcha point. » — A h ! ah! dit-il en riant, il serait digne d ’un goddam, si les goddams savaient tirer si droit. » Mais déjà il méditait sa vengeance. Pensant que cette orange serait suivie de quelque autre, il se tint sur ses gardes. Et, en effet, il para le second projectile avec sa prestesse habituelle, le ren voya aussitôt, et réussit à l ’ aplatir sur le nez de l ’ assaillant. Les éclats de rire empêchaient l ’ équipage de s’apercevoir que l ’ amiral regardait faire. » — Ce n’ est rien, dit d ’Albarade à Suffren. C’est un Basque, et il s ’ appelle Pellot. » — Bien baptisé ! répliqua l ’ amiral. Il ne pelote pas mal. » Acceptons l’anecdote, et que notre petit Basque ait fait le singe, un jour, devant le grand Suffren. Rien ne nous empêche de le croire. Mais remontons plus haut et reprenons l’histoire telle que l’écrivit J. Duvoisin. Duvoisin écrivait à peu près sous la dictée de Pellot, quand Pellot avait quatre-vingts ans. Mais Pellot avait à peine dix-huit ans lors de ces événements. Connaissait-il bien alors la mission de son capitaine ? Et s’il la connut bien, se la rappelait-il bien, soixante ans plus tard ? En réalité, Jean d’Albarade, promu capitaine de frégate dans la marine royale, escortait, avec le Fier, un convoi de la Compagnie Hollandaise et un transport de troupes, hollandaises aussi, à destination de l’île de Ceylan. Cela, par ordre du ministre français. Or, à peu près, c’était la mission même dont avait été chargé Suffren, dix-huit mois plus tôt : conduire un convoi de troupes 82 LE CORSAIRE PELLOT hollandaises destinées à défendre le Cap et Ceylan, ravitailler l’ Ile de France et l’ Ile Bourbon, puis chercher la flotte anglaise. Parti en septembre 1782, le Fier roula pendant cinq mois avant de toucher au port désigné. S’il soutint deux combats près du Cap de Bonne-Espérance, on ne peut pas en discuter. Vraisemblablement, il les soutint. Le capitaine Jean d’Albarade se plaça-t-il ensuite sous les ordres de Suffren ? Les preuves manquent. Il est établi que Suffren, après sa magnifique campagne de 1782, reçut, le 10 mars 1783, les renforts que lui amenait la division Peynier : le Fendant, l’Argonaute, le Hardi, et la frégate Cléopâtre, convoyant 35 voiles. Du Fier, il n’est pas question. Du Fier, il n’est pas question non plus dans l’escadre de Suffren. Or, il n’est pas douteux que Le Fier appartenait à la série du Fendant et du Hardi. Qu’advint-il du Fier ? Communay, historien plus méticuleux que Duvoisin, prétend que le Fier fut envoyé « en missions lointaines », et qu’il «ne put prendre part à l’expédition de l’Inde ». Mais comment démontrer que Communay a raison ? Certes, le Fier n’est pas nommé, lorsqu’on nomme les vaisseaux dont le prodigieux Suffren se servit. Mais qui peut se vanter de nommer tous les vaisseaux dont se servit Suffren ? Il avait des vaisseaux de ligne, et il en avait d’autres. Le prodigieux Suffren, qu’a-t-il fait du Fier ? L’a-t-il envoyé en « missions lointaines » ? Le capitaine qui commandait le Fier méritait qu’on lui confiât ces missions. Après cela, est-il imposPOUR LE ROI 83 sible que, quelques semaines plus tard, le 20 juin 1783, le Fier ait pris sa place au combat de Gondelour, même si les rapports officiels ne le nomment pas ? Or, cette bataille de Gondelour, qui dura deux heures, la cinquième des grandes batailles qu’engagea Suffren, elle ne fut pas décisive, si elle fut très sanglante. Duvoisin a raison : les Français comptèrent 200 morts et 376 blessés. Mais le Fier, malgré les rapports officiels, était-il l ’un des navires français que Suffren lança contre les Anglais ? Duvoisin le donne à entendre. Si donc il ne se trompe pas, notre petit Basque ne put se battre que dans cette bataille de Gondelour. Ou bien il ne s’est pas battu du tout, dans la mer des Indes, sous les ordres de Suffren. Ne croironsnous pas, pourtant, tout pesé, tout mesuré, que le jeune Pellot eut l’honneur de tuer quelques Anglais dans cette mer des Indes, sous le regard de l’incomparable Suffren ? Mais ne croironsnous pas aussi, ne serons-nous pas certains que son biographe l’a trahi, en se montrant si avare de renseignements ? Néanmoins, en face d’un homme tel que Jean d’Albarade, il sied d’hésiter. Si, arrivé à l’île de Geylan, ayant rempli la première partie de sa mission, le capitaine du Fier assuma d’autres mispeut- être des lieux où Suffren cherchait l’amiral Hughes, on ne doit pas trop s’en étonner. En Jean d’Albarade, Suffren avait reconnu l’un des siens, un marin comme il les aimait. Les preuves man84 LE CORSAIRE PELLOT quent, certes. On est toutefois libre de penser que, capitaine de frégate de promotion récente, Jean d’Albarade ne fut pas homme à reculer devant les aventures les plus folles où un Suffren osât l’engager. Jean d’Albarade était corsaire, malgré son titre nouveau, et il était basque. Et l ’on aurait peut-être tort de chercher plus outre ce qu’il fit sous les ordres de Suffren, dans la mer des Indes. Au reste, les mois suivaient les mois. La France était toujours en guerre contre l’Angleterre, pour les beaux yeux de l’Amérique naissante. Le 28 juin 1783, loin, très loin, là-bas, dans la mer des Indes, Suffren apprit, par les Anglais, que la paix allait être signée. S’il en fut content ou mécontent, nous l’ignorerons à jamais. Le 26 mars 1784, il rentra, avec son Héros, que les Anglais — toujours les Anglais! — devaient brûler en 1793, sans combat, à Toulon. Pellot, lui, ne débarqua que le 13 juin 1784, à Lorient. La paix était signée. Publiée à Bayonne, le 9 janvier, «par les échevins à cheval, en robe, précédés de leurs massiers et du personnel du guet », elle consacrait l’indépendance des treize Etats-Unis d’Amérique, reconnue par l’Angleterre ; la France gardait le Sénégal, Tabago, Sainte-Lucie, Saint-Pierre et Miquelon avec le droit de pêche à Terre-Neuve ; l’Espagne conservait Minorque et recouvrait les Florides, que les Anglais possédaient depuis vingt ans. Mais, à se battre pour l’Amérique, la France s’était endettée de 733 millions, et cette dette, aggravant sa situaPOUR LE ROI 85 tion financière, ne fut pas sans influence sur les difficultés intérieures qui causèrent la Révolution de 1789. Cependant, tandis que le jeune Pellot, naviguant, achevait son apprentissage, des événements d’ importance diverse avaient plus ou moins ému la France. A Saint-Jean-de-Luz, par exemple, — pour ne parler que du pays basque, — une violente tempête, en 1782, renouvelant les ravages de celle du 22 janvier 1749, avait emporté les estacades et le mur de garantie de la plage, envahi la ville et ruiné quarante maisons. « On comprit alors, dit J. Nogaret, que les défenses construites sur le rivage étaient insuffisantes et que le salut était dans la construction d’ouvrages avancés, ainsi que l’avait prévu le génie de Vauban. Le roi Louis XVI autorisa l’allocation de crédits pour de nouveaux travaux… On résolut de fermer la rade par deux jetées et de ménager entre elles une passe, conformément au plan établi par Vauban. De 1783 à 1786, on construisit une digue de cent toises à Sainte-Barbe, et, de 1785 à 1788, une digue de même longueur du côté de Socoa ». Malheureusement, la Révolution arrêta les travaux. Saint-Jean-de-Luz dut attendre que Napoléon III s’intéressât à son sort pour ne plus redouter la fureur de l’océan. « On reprit le programme de Vauban en le modifiant : au lieu de fermer la rade par deux digues présentant une seule entrée, on prévoyait les deux digues de Socoa et de Sainte-Barbe, mais moins longues, et 8 6 LE CORSAIRE PELLOT l’aménagement des hauts fonds de l’Artha ; on présentait ainsi un front de résistance équivalent, tout en ménageant deux passes pour les navires ». Mais, en 1782, Saint-Jean-de-Luz avait été durement éprouvé. Et l’on ne parlait que de cette catastrophe, quand Pellot revint de la mer des Indes. On parlait aussi, surtout à Bayonne, de la visite de trois grands personnages : le comte d’Artois, le duc de Bourbon, et le comte de Fumel. Làdessus, le commandant de Blay de Gaïx a écrit : « Le com te d ’Artois arriva le 12 juillet 1782, à d ix heures du soir. Il fut salué sur le pon t Saint-Esprit par le maire et son Conseil, le marquis d ’Am ou, lieutenant de roi, le majo r , l ’aide-major, le capitaine des postes, les commandants des Châteaux et de la Citadelle, les officiers du génie et de l ’ artillerie, et un grand nombre de personnes de rang distingué. Il traversa en carrosse les rues Mayour et de l ’A r – genterie, et la place Notre-Dame, jonchées et tapissées, puis il alla coucher à l ’ évêché. Le corps de ville alla présenter ses respects aux seigneurs formant la suite du prince : le com te de Maillé, le chevalier de Crussol, d ’Alsace, le chevalier des Cars et MM. de Vaudreuil. Le lendemain, le com te d ’Artois alla v o ir les deu x digues du Boucau et pr it part à un banquet où il fut servi par le maire de Bayonne. Rentré à Bayonne, il se rendit avec sa suite sur une estrade disposée contre la maison de la douane, sur la place Gramont, afin d ’ y assister à une partie de paume à la main. De là, il passa au Jeu de paume, situé vis-à-vis le jardin de la Visitation, où se jou a une partie de raquette à quatre. Le prince revint alors au balcon de la place Gramont, d ’ où il v it se dérouler une pamperruque sur deu x files, dansée au bruit des tambours et d ’ instruments de musique, éclairée par cinquante flambeaux. Le POUR LE ROI 87 prince vou lut bien descendre et se placer au milieu des danseurs, qui l ’accompagnèrent ju squ ’ à la por te de l ’ évêché. Il eut un compliment pou r chacun et ajou ta qu’ il se ferait un plaisir de repasser, à son retour d ’Espagne. Il reçut un cadeau de cent bouteilles de vin et de vin g tquatre jambons . MM. de Maillé et de Crussol eurent vingtquatre bouteilles et six jambons. » Le 24 ju illet 1782, le du c de Bourbon, prince du sang, vin t à passer, en se rendant par Madrid au siège de Gibraltar. Il se présenta, suivi du com te de Puységur et du marquis de Vibraye. I l r eçut le lendemain les compliments du Conseil. Il employa ensuite sa journée à assister à la manoeuvre d ’un bataillon de grenadiers roy au x au camp Saint-Léon, à visiter la Citadelle et la barre de l ’Adou r . Le soir, il y eut en son honneur bal et souper à l ’hôtel de ville. Le du c repartit le 26 ju illet , salué par le canon. »Le com te d ’Artois, q u i revint le 14 novembre, traversa la ville entre deux haies de troupe et de milice. Il se borna à assister, le soir, au spectacle, et repartit le lendemain, de grand matin. Le du c de Bou rbon repassa ce même jou r et fut reçu comme le com te d ’Artois . » Entre les deu x séjours du frère du roi, la ville reçut la visite du com te de Fumel, commandant en ch ef de la p r o – vince, qui vint faire sa première entrée. Les échevins lui rendirent les honneurs dus à sa charge : grenadiers royau x et milice bourgeoise postés sur son parcours, cadeau d ’une bourse de cent louis d ’ or e t de corbeilles contenant des bouteilles de vin. Il refusa la bourse, mais fit bon accueil au vin. Les échevins l ’ invitèrent à dîner à l ’hôtel de ville : il repoussa le fauteuil qu ’ on lui présentait et prit une chaise comme les autres convives.» (1) Notre Pellot ne vit ni le comte d’Artois, ni le duc de Bourbon, ni le comte de Fumel. Il naviguait, loin, très loin de son pays basque. Il ne rentra, à (1) Histoire militaire de Bayonne, tome II , p . 432 (1908). Lorient, que le 13 juin 1784. La paix était signée. Il n’avait pas dix-neuf ans. 8 8 LE CORSAIRE PELLOT IV Quand la paix fut signée, Pellot n’avait pas dix-neuf ans. C’était en 1784. Savait-il quel avenir se mijotait, pendant son absence, en France et ailleurs ? Et, s’il le savait, tout jeune qu’il était, le sut-il mieux que n’importe qui ? Ne cherchons pas à le magnifier. Comme la plupart de ses contemporains, il ne se rendit certainement pas compte qu’ il vivait en un temps, qui, un siècle plus tard, sembla merveilleux. Peut-on pourtant, en 1932, ne pas relever avec satisfaction, — avec satisfaction d’historien, — des faits qui passèrent peut-être et sans doute inaperçus ? Offrons-nous ce plaisir de les relever. Tandis qu’ il naviguait, notre héros, Cook était assassiné dans une des Sandwich. Parmentier publiait son Examen critique de la pomme de terre. Marie-Thérèse, après un règne de quarante ans, mourait, laissant le trône à son fils Joseph II. Louis XVI abolissait le servage et la mainmorte dans ses domaines, et pour tous les tribunaux la question préparatoire. Herschell, astronome de Hanovre, découvrait la planète Uranus. Kant commençait à publier la Critique de la Raison pure. Necker, ministre français, livrait à la nation pour POUR LE ROI 89 la première fois un état des recettes et des dépenses. Maurepas mourait. En Europe, tout allait mal. Pitt était chancelier de l’échiquier. Suffren se couvrait de gloire, par ses seuls moyens, loin de France. Haïder-Ali, prince de Mysore, disparaissait ; mais son fils Tippoo-Sahib continuait la guerre contre les Anglais. Un avocat général de Dijon, Guyton de Morveau, dressait une nomenclature de chimie. A Annonay et à Versailles d’une part, à Paris d’autre part, les frères de Montgolfier, Pilâtre du Rosier et d’Arlande tentaient des expériences d’aérostats. Watt perfectionnait la machine à vapeur « à double effet ». L’hiver de 1783 fut très rude. Hauy fonda l’ Institut des Aveugles. Beaumarchais donna son Mariage de Figaro. Le peintre David commençait à répandre le goût de l’antique. Il y avait en France 24 millions d’habitants. En Angleterre, il y en avait 12 millions. Et la dette anglaise s’élevait à 257 millions de livres sterling, alors qu’en 1739 elle n’était que de 54 millions : l’indépendance des Etats-Unis ne coûta pas moins cher aux Anglais qu’aux Français. Mais arrêtons-nous. Notre Pellot vient de rentrer en France. Pellot est rentré. Que va-t-il faire ? La paix est signée. Rien de plus triste pour un corsaire. Rien de plus triste pour un corsaire qui n’a pas dixneuf ans, et qui servit sous les ordres d’un Jean d’Albarade, voire d’un Suffren. Va-t-il rechausser ses sabots au pays ? Va-t-il embarquer sur un navire marchand, puisqu’ il aime tant la mer, 90 LE CORSAIRE PELLOT pour naviguer sans risque d’un port à un autre ? Non. La paix est signée. La course est interdite. Il ne reste plus au jeune Pellot, qui veut être marin, que de se livrer au seul risque possible, le risque de la grande pêche. Et cette pêche, c’est encore une chasse ; car il va pêcher la baleine, en bon basque qu’ il est ; et cette pêche, c’est véritablement une chasse plus qu’une pêche. Mais sait-on aujourd’hui ce qu’était, singulièrement pour les Basques, la chasse à la baleine ? Ecoutons J. Nogaret qui sait beaucoup de choses sur le pays basque : « Le pays étant peu fertile et pauvre, surtout dans sa partie voisine de la mer, il était naturel que les habitants se livrassent à la pèche. C’est ce qu ’ ils firent depuis la plus haute antiquité, et ils avaient d ’autant plus de raisons de demander à la mer de p ou rv oir à leur subsistance, que le golfe était très riche en animaux marins de toutes sortes et notamment en baleines. Or, l ’huile et les fanons de baleines étant très recherchés, la capture d ’un de ces animaux procurait à ses auteurs des bénéfices considérables. Par contre, cette pêche était des plus périlleuses ; elle fa i – sait chaque année de nombreuses victimes, et il fallait tou t le courage et l ’ énergie de ces populations côtières pour affronter des dangers d ’ autant plus grands qu ’ on opérait avec un matériel des plus rudimentaires. » On trouve trace de cette pêche dès le XIe siècle, alors que les Anglais et les Hollandais ne la pratiquèrent que beaucoup plus tard, vers la fin du x v e siècle. Encore n’ estil pas sûr que les Basques ne s’ y adonnassent pas plus tô t ; mais aucun document ne permet de l ’affirmer. Les XIIe et XIIIe siècles virent son apogée, et elle fut une source de richesses et de prospérité pou r toute la population côtière. En 1255, Edouard I er, roi d ’Angleterre, con céda aux BiarPOUR LE ROI 91 rots le droit de pêcher la baleine et le cach alot, à la c on d i – tion qu ’ ils paieraient, par animal capturé, un dro it de quinze livres morlannes applicables à l ’entretien des fo r – tifications de Bayonne. En 1262, la dîme de ce droit fut concédée à la cathédrale de Bayon ne, et cette concession fut l ’ origine d ’une foule de difficultés et de procès entre les Biarrots et la Cathédrale. On n’ en v it la fin que lorsque les baleines eurent complètement déserté le golfe de Gascogne. Enfin, et sans qu ’ on pû t préciser quelle était son origine, un usage attribuait à l ’ évêque de Bayonne la langue de la première baleine pêchée dans l ’ année et qui con st ituait, paraît-il, un mets des plus délicats et des plus recherchés. » Cependant, à la suite de la chasse intensive qu’ on leur faisait, ces cétacés diminuèrent notablement et finirent même par déserter complètement le golfe de Gascogne. Les Basques les poursuivirent tou t le lon g de la cô te d ’Es – pagne ju squ ’ au cap Finisterre ; mais ils durent borner là leurs expéditions, ju squ ’au jou r où l’ invention du compas de route et de la balestrolle leur permit de se lancer en haute mer. Le lieu de la chasse ne fit ainsi que se déplacer insensiblement vers l ’ ouest et c ’ est dans ces circonstances, si l ’ on en croit la tradition, qu’ ils atteignirent Terre-Neuve vers 1372, soit cent vin g t ans avant que Christophe Colomb eût d écouvert les Antilles… Au cours de leurs e x p é – ditions à Terre-Neuve, ils découvrirent aussi des morues, don t ils commencèrent la pêche pou r leur consommation sur place. Puis, ayant eu l ’ idée de les saler, ils purent les rapporter en Europe, et ils les écoulèrent si facilement que certains armateurs armèrent des navires exclusivement pour cette pêche qui dev int une nouvelle source de p r o – fits, sans nuire à la pêche de la baleine. On installa à Terre- Neuve des séchoirs pou r sécher les morues et, à chaque saison de pêche, tou te une colonie basque se transportait dans l ’ île qu ’elle occu pait pendant plusieurs mois. La pêche à la baleine n’ en continuait pas moins, quoique ces animaux se retirassent de plus en plus vers le Nord. Les Basques furent ainsi conduits à les poursuivre successivement dans la baie d ’Hudson, dans les parages du Groënland, et à se mettre en rapp ort a vec les Esquimaux. En 1412, ils allèrent en Islande, et pendant longtemps la grande pêche fut pratiquée dans ces régions… Au commen – cement du XVIIe siècle, les baleines étaient devenues fort rares dans les parages du L abrador et de l ’ Islande, lorsqu’un navire labourdin, chassé par la tempête, arriva au Spitzberg, et y d é cou v r it de grandes quantités de ces cé ta – cés. Les premières expéditions pou r ces régions s ’ organisèrent en 1617 et se continuèrent les années suivantes… Cette époque marque l ’ apogée de la prospérité de la région maritime du Labourd et on peut dire du pays tou t entier. Pendant la première partie du règne de Louis X IV , on armait plus de 50 navires pour la grande pêche, et on cite une année où l ’on en arma 80. On peut se rendre compte des bénéfices considérables qu ’ on en retirait, si on remarque qu ’une baleine produisait en moyenne 58 barils d ’huile à 80 francs l ’un, et 21 quintaux de fanons à 352 francs. Or, on en prenait un grand nombre, auquel s ’a jou – taient les milliers de morues rapportées de Terre-Neuve. » Est-ce à dire que les Basques étaient seuls à s’enrichir par la grande pêche ? Il s’en faut de beaucoup. Suivons encore J. Nogaret : « Les pêcheurs labourdins vendaient les produits de leur pêche partout où ils trouvaient acquéreurs, notamment dans les pays voisins des lieux de pêche ; les A n g la is et surtout les Hollandais étaient leurs meilleurs clients. Ces derniers, v o y an t les bénéfices que procurait cette industrie, désirèrent ne plus être tributaires des Basques et les concurrencer ; mais, comme ils ignoraient tou t de la pêche à la baleine, certains négociants, habiles et rusés, firent des conditions exceptionnellement avantageuses à quelques capitaines et harponneurs basques pou r les embarquer sur leurs navires. Puis, lorsqu’ ils eurent formé un nombre suffisant de ces spécialistes, ils congédièrent les POUR LE ROI 93 Basques, et, en quelques années, ils étaient devenus leurs plus redoutables concurrents. Les rivalités avec les Anglais furent peut-être encore plus désastreuses. Après la R é v o lution, Cromwell contraignit un certain nombre de familles anglaises à s ’ expatrier et à chercher un asile dans le N ou – veau Monde. Ces familles s’ installèrent à Terre-Neuve et au Canada. Au début, elles ne furent pas une gêne pour les Basques ; mais, après quelques années, le nombre des Anglais établis dans la région était devenu si considérable qu ’ils leur suscitèrent les plus grandes difficultés. Ils les gênaient dans leurs travaux, les empêchaient de descendre à terre et par mille Vexations rendaient leurs opérations impossibles. Pour parer à ces difficultés, le capitaine Sopite, de Ciboure, inventa un fourneau qui permettait de fondre la graisse de baleine à b o rd des navires. Son invention rendit les plus grands services en dispensant les équipages de quitter leur bord et bien des incidents avec les Anglais furent ainsi évités. Mais ce n ’ était pas là la solution d ’un état de choses que les complications de la politique eu ro – péenne ne faisaient qu ’ envenimer. Les longues guerres de la fin du règne de Louis X IV , et surtout le traité d ’Utrecht, portèrent aux établissements de Terre-Neuve et des pays voisins un cou p mortel, et les événements qui se suc cé – dèrent au XVIIIe siècle ne firent qu ’ achever la ruine d ’ entreprises qui périclitaient de jou r en jou r . Les traités d ’A ix – la – Chapelle e t de Paris achevèrent de dépouiller la France de ce qui lui restait des magnifiques colonies d on t les premières étaient dues à l ’esprit d ’ initiative et au courage d e s Basques ( Acadie, baie d ’ Hudson, île du Cap Breton e t du G olfe de Saint Laurent), et la paix de 1783, qui termina la guerre de l ’ in dé – pendance de l ’Amérique, ne nous reconnut que le droit de pêche sur les côtes sud et sud-est de Terre-Neuve. Pendant ces événements désastreux, la pêche avait complètement pér iclité. Le Labourd, qui armait couramment 40 à 50 navires au XVIIe siècle, n ’en armait plus que 4 en 1745, et, bien qu’après 1784 on ait pu constater un nouvel essor, le rôle des Basques dans la grande pêche était virtuellement terminé… » 94 LE CORSAIRE PELLOT Ne serait-ce pas là de quoi décourager un homme d’à présent ? Mais Pellot, notre Pellot, qui n’a pas encore dix-neuf ans quand il revient de la mer des Indes, le 13 juin 1784, va-t-il hésiter ? Son biographe, J. Duvoisin, nous déclare sans s’étonner : « Le 13 juin 1784, il abordait à Lorient, d’où il était parti vingt et un mois auparavant. Dès le lendemain, il s’embarqua sur un bâtiment baleinier ». Si J. Duvoisin ne s’étonne pas, soyons étonnés néanmoins. Ce Pellot, ce garçon qui n’a pas dixneuf ans encore, sait-il où il va, quand, revenu d’une longue croisière, il va chasser la baleine ? Sait-il ce qu’est un navire qui va chasser la baleine ? Sait-il seulement ce qu’est un matelot qui a chassé la baleine ? Évidemment, il n’a pas encore lu, pour se décourager, les pages que publia plus tard, en 1856, un homme qui l’admira. Car voici, pour nous, beaucoup plus que pour Pellot, un extrait du petit livre de Lamaignère. Ecoutons et nous connaîtrons la vie d’un chasseur de baleines : « — Allons I qui commence une histoire ? Toi, Lapierre. Tu as été à la pêche de la baleine, tu dois avoir vu de fa – meuses choses dans une campagne de deu x ans. » — Au diable les baleines, la pêche, le navire, l ’armateur et tou t le tremblement ! répondit Lapierre. Je ne veu x pas en entendre parler ; j ’entre en fureur rien que de songer à cette affaire. Vou s le savez. Ainsi, assez causé, ou je dérape ! » — Ça d o it être bien curieux, tou t de même. Allons, POUR LE ROI 95 pe t it Lapierre, laisse-toi attendrir. Sois bon enfant, dis – nous au moins d ’ où venait le coup de harpon qui t ’a tou – ché au vif. » — Eh bien I v ou s le voulez ? V o ic i . Ça ne sera pas long. Mais que ce soit pou r la dernière fois, et qu ’ on me laisse tranquille ensuite a vec ma chique. Vo ilà d on c que j ’ étais embarqué p ou r mes péchés sur le Bayard, qu’ il y avait quinze mois que nous étions dans les parages des mers du Sud, et que nous avions deu x mille barils d ’huile bien arrimés dans la cale, lorsque le capitaine nous dit com me ça : « Encore deux baleines, mes gars, et puis nous mettons le cap sur France. » E t nous, bien contents, comme vous pensez. Vo ilà que, le lendemain, il s’ en présente une, mais grande à faire peur aux plus hardis. Un vaisseau rasé, quoi ! Cent vingt pieds de quille au moins, et un vrai diable, qu ’ on v o y a it des harpons plein son dos des pirogues qu ’ il avait chavirées. Alors le capitaine, qui était un crâne lapin, nous dit : « Garçons, à moi l’honneur. Comme celle-ci en vaut deux, elle finira la campagne, et je m’en charge. » Aussitôt il sauta dans une pirogue, s ’ installa au poste sur l ’avant ; et les autres pirogues venaient après, qui avaient peine à le suivre. Arrivé à une vingtaine de pieds du monstre, qui semblait arrêté et lançait par ses évents deux jets d ’eau qui s’ élevaient à une grande hauteur, le capitaine ordonna à ses rameurs de se tenir prêts à scier ; puis, saisissant le moment fav orable, il lança son harpon a vec une telle force que le fer pénétra de plus de deu x pieds dans la chair. Quand la baleine se sentit piquée, elle plongea, en frappant l ’eau de sa terrible queue a vec une vigueur telle qu ’elle produisit un bruit semblable à une décharge d ’ artillerie ; et elle s ’ enfuit, entraînant la pirogue du capitaine avec une rapidité étourdissante, tellement que nous tremblions pou r les hommes qui étaient dedans. Cependant elle ne tarda pas à s ’affaiblir, tant le coup avait été vigoureusement por té ; sa vitesse diminua, et elle reparut bientôt à la surface en soufflant du sang épais comme du goudron. » Tous les marins étaient émerveillés de ce récit, ne 96 LE CORSAIRE PELLOT comprenant rien à la rancune de leur camarade contre son ancien métier, si beau, si dramatique. » — Sais-tu que c ’est fameux, ce que tu as vu là ? lui dit Pierre Duhalde, et que cela vaut autant que notre métier de corsaire, sans com pter le bénéfice qui te sera revenu sur ces milliers de barils d ’huile ? » — Bénéfice ? Allons d on c ! reprit en s ’animant le conteur. Vou s allez voir. Quand nous avons passé la revue à Nantes, qui était notre p o r t d ’armement, v o ic i le d é – com pte que l ’ on m ’a remis, et que je me rappellerai toute ma vie, fût-elle longue comme celle du Juif-Errant. D ’ abord j ’ avais reçu deux cents francs d ’ avance pou r payer mon hôtesse et mes nippes pour la campagne, et puis l ’intérêt ; ensuite, quinze francs de contribution à la part pour la sacrée cuisine du docteur, que le tonnerre élingue ! qui me présentait sa lancette quand je lui demandais de la réglisse p ou r une sciatique, que j ’ avais attrapée sur les barres de perroquet, en doublant le cap Horn, qui me saccageait les reins ; encore, deux chemises rouges que j ’ ai prises au magasin du bord, un gu eux de requin ayant avalé mes deux neuves n’ayant jamais envergué, que j ’avais mises à la traîne au b ou t d ’une corde, pou r les empêcher de me tatouer la peau en déteignant sur moi. Bref, en com ptan t le ta bac à pipe et à chique, que j ’en ai usé terriblement, c ’ est vrai, pendant la campagne, il me revenait que je devais, en fin finale de com pte, quatorze francs à l ’armement. » — Comment, mon pauvre Lapierre ! Tu devais qu a – torze francs à l ’ armement ? Le plus souvent, que je l ’aurais payé ! » — Ah ! bien oui ! prenez garde à cette écoute de fo c . Payer ? Bonsoir, la caisse ! Et avec quoi, s ’ il vous plaît ? On ne pêche pas de ce poisson-là à la mer. Après c ela, l ’armateur ne fit pas trop le méchant. Il m ’offrit même de me faire cadeau de ma dette, si je voulais retourner sur son navire. Mais nous ne fûmes pas du même avis. Assez comme ça de pêche de baleine ! que je me dis. E t , ma feuille de route dans son étui, mon sac sur le dos, après avoir touché POUR LE ROI 97 ma conduite, je mis sous mes pieds le chemin de Bayonne, sans demander mon reste, et en laissant la pêche de la baleine pour les job a rd s ou les novices qui n ’en ont pas tâté » (1). J. Duvoisin a écrit très simplement : « Le 13 juin 1784, Pellot abordait à Lorient d’où il était parti vingt et un mois auparavant. Dès le lendemain, il s’embarqua sur un bâtiment baleinier, fit naufrage sur les côtes d’Islande, et rentra dans ses foyers. » Peut-être pouvons-nous supposer que, chasseur de baleines et ayant fait naufrage sur les côtes d’ Islande, notre jeune Pellot vit encore des choses que nous ne pouvons que supposer. Mais il avait vingt ans, et il n’était pas le Pellot qu’il fut par la suite. Il achevait son apprentissage.
(1) Les Corsaires bayonnais, p. 217-221.

 

TROISIÈME PARTIE POUR LA RÉPUBLIQ U E

I

Après avoir fait naufrage sur les côtes d’Islande, en 1784 (ou 1785), Pellot était rentré, nous a-t-on dit, dans ses foyers. Il n’avait pas vingt ans. Une révolution se préparait. Nous serons sans nouvelles de lui jusqu’en 1793. Qu’est-il devenu pendant ces années d’où sortit un régime nouveau ? Apprenti corsaire, il avait couru pour le Roi. Qu’est-il donc devenu avant de courir pour la République ? Nul ne pourrait le dire. Nous nous arrêtons devant un trou de la vie de Pellot. Mais les événements dépassèrent Pellot, voire le submergèrent, comme tout le monde. En se sacrifiant pour libérer les Américains, la France s’était enferrée. Elle subit le contrecoup de sa générosité. Les Anglais ne manquèrent pas de pousser à la roue. Quelle misère et quel 100 LE CORSAIRE PELLOT désarroi dans tout le pays ! Les scandales balancent l’héroïsme. Que d’événements, plus ou moins tragiques, plus ou moins rassurants ! Éclate l’affaire du collier de la reine. L’aéronaute Pilâtre du Rozier se tue. L’Académie de Berlin couronne Rivarol pour son discours sur l’universalité de la langue française. La Pérouse part de Brest avec la Boussole et ïAstrolabe. La France et les Provinces- Unies signent un traité d’alliance. Le marquis de Castries, qui a succédé à M. de Sartines comme ministre, réorganise la marine. La France et l’Angleterre signent un traité de commerce, qui sera d’ailleurs plus favorable à l’Angleterre qu’à la France, comme par hasard. Louis XVI visite Cherbourg, où l’on veut entreprendre de grands travaux. Lebon invente l’éclairage au gaz hydrogène. Frédéric, roi de Prusse et de sinistre mémoire, meurt à Potsdam. Charles III, d’Espapagne, meurt aussi, et Charles IV le remplace. En France, le roi lutte contre les Parlements. Il convoque une assemblée de notables, dans l’espoir qu’une meilleure répartition des charges publiques augmentera les revenus. Il concède aux protestants tous les droits civils et politiques, ce qui n’empêchera pas les protestants de haïr le roi de France. Lavoisier, que la Révolution guillotinera, et Guyton de Moreau, avec la collaboration de Berthollet et de Fourcroy, établissent une nouvelle nomenclature chimique. En Hollande, la guerre civile bat son plein. En Europe, pour la question de l’Escau POUR LA RÉPUBLIQUE 101 Autriche, Danemark, Russie, Suède et Turquie se déchirent à l’envi. En Angleterre, le Times fait ses débuts. En France, on décide de convoquer les Etats Généraux. Buffon meurt. L’abbé Barthélémy publie le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, et Bernardin de Saint-Pierre Paul et Virginie. On apprend que La Pérouse, dont on est sans nouvelles depuis le 7 février 1788, a péri sur les récifs qui entourent l’île de Vanikoro. Et nous abordons à l’année névralgique, 1789, celle qui dut bouleverser Pellot comme elle bouleversa tous les Basques, tout le pays basque. La Révolution ! Parmi les opposants qu’elle suscita, l’histoire garde surtout le souvenir des Bretons et des Vendéens. Elle passe vite sur les émeutes de Lyon, de Bordeaux, de Marseille. Et elle ne parle pas des Basques. Or, et pourtant, il n’est point de province française qui ait perdu plus que l ‘Escualdunie au changement de régime. Victor Hugo l’a fort bien vu, et bien dit, en 1843, quand il écrivit, sans séparer le pays basque français du pays basque espagnol : « La France a pris un revers des Pyrénées, l ’Espagne a pris l ’autre ; ni la France ni l ’Espagne n’ ont pu désagréger le groupe basque. Sous l ’histoire nouvelle qui s ’y superpose depuis quatre siècles, il est encore parfaitement visible, comme un cratère sous un lac… » . . .I c i l ’on vivait sous une charte, tandis que la France était sous la monarchie absolue très chrétienne et l ’Espagne sous la monarchie absolue catholique. Ic i , depuis un temps immémorial, le peuple élit l ’alcade, et l ’alcade gouverne le peuple. L ’alcade est maire, l ’alcade est juge. 102 LE CORSAIRE PELLOT et il appartient au peuple. Le curé appartient au pape. Que reste-t-il au roi ? Le soldat. Mais si c ’est un soldat castillan, le peuple le rejettera ; si c ’est un soldat basque, le curé et l ’alcade auront son coeur ; le roi n ’ aura que son u niforme. » Au premier abord, il semblerait qu ’une nation p a – reille était admirablement préparée p ou r re cevo ir les n ou – veautés françaises. Erreur. Les vieilles libertés craignent la liberté nouvelle. Le peuple basque l ’a bien prouvé… Et, sous cette contradiction apparente, il y avait une logique p ro fon d e et un instinct vrai. Les révolutions ne traitent pas moins rudement les anciennes libertés que les anciens p ou vo irs . Elles remettent tou t à neuf, et refont tou t sur une grande échelle… Dans la langue révolutionnaire, les v ieu x principes s ’ appellent préjugés, les vieux faits s ’ a p – pellent abus. Cela est tou t à la fois vrai et fau x. Quelles qu ’elles soient, républicaines ou monarchiques, les sociétés vieillies se remplissent d ’abus, comme les vieu x hommes de rides et les v ieu x édifices de ronces. Mais il faudrait dis – tinguer, arracher la ronce et respecter l ’ édifice, arracher l ’abus et respecter l ’Etat . C’est ce que les révolutions ne savent, ne veulent, ni ne peuvent faire. Distinguer, choisir, élaguer, elles ont bien le temps vraiment ! Elles ne vien – nent pas pou r sarcler le champ, mais pour faire trembler la terre. Une révolution n ’est pas un jardinier ; c ’est le souffle de Dieu. Elle passe une première fois, tou t s ’ écroule ; elle passe une seconde fois, tou t renaît. » Les révolutions d on c malmènent le passé. Tou t ce qui a un passé les craint. A u x y eu x des révolutions, l ’antique ro i d ’Espagne était un abus ; l ’ antique alcade basque en était un autre. Les deu x abus ont senti le péril, et se sont ligués contre l ’ennemi commun. Le roi s ’ est appuyé sur l ’alcade ; et vo i là commen t il s ’ est fait qu ’ au grand éton – nement de ceu x qui ne voien t que les surfaces des choses, a vieille république guipuzcoane a lutté pour le v ieu x despotisme castillan contre la con stitution de 1812. » Ceci du reste n ’est pas sans analogie avec le fait de la POUR LA RÉPUBLIQUE 103 Vendée. La Bretagne était un pays d ’ états et de franchises. Le jou r où la Répu blique une et indivisible fu t décrétée, la Bretagne sentit confusément que l ’unité bretonne allait se perdre dans la grande unité française ; elle se leva comme un seul homme pour défendre le passé, et lutta pour le roi de France contre la Convention nationale » (1). Dans ces réflexions de Victor Hugo, du Victor Hugo de 1843 dont l’orthodoxie révolutionnaire ne peut être suspectée, il y a beaucoup à prendre et beaucoup à laisser. Il voyageait. Il découvrait le pays basque, qui l’étonna. Il ne sut pas, naturellement, distinguer et choisir, comme il disait, entre les sept provinces basques, — quatre en Espagne, trois en France, les sept n’en faisant qu’une selon la formule héraldique. Mais, honnête homme, il a mis le doigt où il devait le mettre : la Révolution a détruit le Pays Basque. Est-ce que les Basques pouvaient se soumettre en répondant par des chants et des apothéoses ? Il faudrait tout un volume pour fixer exactement la situation, le rôle, les sentiments des Basques français pendant la Révolution. Comment résumer tant de choses en quelques pages ? Les historiens les plus sérieux, qui sont les historiens régionaux que la littérature moderne ignore, car elle est ignorante, déroutent évidemment l’amateur. Ils disent, sans insister : « Le Labourd accueillit mal le changement de régime qui ruinait l’autonomie locale et les (1) Alpes et Pyrénées, Sa int-Sébastien. 104 LE CORSAIRE PELLOT privilèges ; plus tard, la suppression du culte, dans un pays essentiellement religieux, mit le comble au mécontentement. Il n’en dut pas moins subir la loi commune : l’assemblée provinciale et le bailliage d’Ustaritz furent supprimés et remplacés, comme dans les deux provinces voisines, par le régime administratif imposé à toute la France (1). » N’allons pas plus loin. Ces lignes si brèves contiennent tout, si l’on sait beaucoup déjà. Mais peut-être n’est-ce faire injure à personne que de penser que tout le monde ne connaît pas l’histoire du Labourd ? Qu’on me permette donc de placer quelques jalons. Le Pays Basque français, en effet, qui forme avec le Béarn le département actuel des Basses-Pyrénées, — et la création arbitraire de ce département mécontenta les Basques et les Béarnais, — se divise, si petit soit-il, en trois provinces : à l’ouest, le Labourd, qui est la province maritime ; à l’est, la Soule, qui est la province montagneuse ; entre les deux, la Basse- Navarre, c’est-à-dire la Navarre sauvage, qui eut son histoire particulière. Notre corsaire Pellot était labourdin : nous nous tiendrons au Labourd. Or, avant 1789, le Labourd était heureux. A lui seul, si minuscule fût-il, il constituait une république, une république indépendante, mais, comme on dit à présent, dans le cadre du royaume de France. Voyez comment : (1) J. Nogaret, Petite histoire du pays basque français, p. 54. POUR LA RÉPUBLIQUE 105 Le Labourd, capitale Ustaritz, s’administrait lui-même et se défendait lui-même. Un petit Parlement, composé des chefs de familles, réglait toutes les questions, — toutes. Notez cependant, s’il faut insister, qu’aucun membre du clergé ne faisait partie de ce petit Parlement, puisqu’ il fallait être chef de famille pour en faire partie ; et ce détail nous oblige à relever que jamais, avant 1789, le Labourd ne fut un pays mené par « les curés ». En 1932 encore, on révère les curés à Ustaritz, mais on ne leur accorde pas plus d’importance temporelle qu’ailleurs. A preuve : allez demain sur la place de n’importe quel village ; le curé ou le vicaire, s’ils jouent à la pelote, ne sont ni plus ni moins admirés ou sifflés que le dernier des pilotaris. Dois-je ajouter que, dans le Labourd, la devise Liberté, Egalité, Fraternité, ne risque pas de donner à sourire ? La liberté, on l’avait : on payait, tous les ans, au roi, pour l’avoir. L’égalité ? Mais il n’y eut jamais de noble en terre basque. Tous étaient basques, sans plus, ce qui devenait beaucoup. Quant à la fraternité, je suppose que l’on avouera que ce mot n’a guère de sens dans aucun pays du monde. La liberté, pourtant, ce n’est pas « rien ». Qui est libre, en 1932 ? Avant 1789, dans le pays basque, un père de famille avait le droit de léguer son mince héritage à l’enfant qu’il lui plaisait de désigner ; la Révolution détruisit ce privilège naturel et détruisit la famille basque. Le Labourd entretenait ses routes, ses églises, ses édifices communaux, sans demander 1 0 6 LE CORSAIRE PELLOT un sol à l’État ; la Révolution supprima cet abus et se chargea de tout, en suite de quoi il n’y eut plus rien que de délabré en pays basque. Le Labourd avait sa milice particulière, qu’il payait ; la Révolution supprima cet autre abus, leva des soldats, et ne les paya pas. Avant 1789, le Labourd était riche ; il n’y a pas à présent en France de pays plus pauvre, car on ne peut pas tenir pour une source de richesse les sociétés anonymes qui, en 1932, exploitent les hôtels de la région à l’usage des touristes. On cultivait du lin à Iïasparren ; on y fabrique des chaussures. On semait du maïs à Cambo ; on y soigne des tuberculeux. On péchait la baleine à Saint-Jean-de-Luz ; on y secoue des cocktails. On armait des corsaires à Bayonne ; on y désarme les meilleures volontés. Et le Labourd, comme aussi tout le pays basque, aurait applaudi aux succès tragiques de la Révolution ? D’autant qu’on prévoyait peut-être, dans cet humble et simple Labourd, tout humble marin, tout simple paysan qu’on était, que cette Révolution commencée ne finirait pas du jour au lendemain. L’aventure de l’apprenti sorcier reste éternelle. La Révolution n’est pas encore finie : on s’en aperçoit en pays basque, où commerçants, instituteurs, fonctionnaires, venus du Béarn, des Landes, de Gascogne, et de partout, comme sauterelles en Afrique, éliminent peu à peu, sournoisement, les indigènes, leur langue, leurs moeurs, leurs traditions. Or, ce que nous voyons de nos jours, sous nos yeux armés de lunettes d’écaille, véritable POUR LA RÉPUBLIQUE 107 ou fausse, pourquoi d’autres ne l’auraient-ils pas vu, dès 1792, sans lunettes ? Pourquoi n’auraient- ils pas vu, ces autres, qu’on voulait tout prendre au pays basque et ne lui donner rien ? Et pourtant c’est ce qui fut. Hugo peut écrire, en 1843, que, la révolution, c’est «le souffle de Dieu ». D’autres, moins grands que lui, plus humbles et plus simples aussi, car ils ne sont que des paysans et des marins, ont peut-être le droit de penser que la Révolution est l’oeuvre du Diable, du Basa-Yaùn. Qui décidera ? Et qui est plus ridicule, du prophète qui n’a rien à perdre, ou du paysan et du marin qui ont tout perdu ? On prétend que les Basques de 1932 sont réactionnaires, cléricaux, même royalistes. Quelle plaisanterie ! Ils sont Basques, comme ils l’étaient, et rien de plus. Le roi ? Ils ne le connaissaient pas, car le roi était assez intelligent pour ne pas les maltraiter, voire pour les ignorer jusqu’aux heures de péril national. Le clergé ? Ils l’ont toujours éloigné de leurs assemblées, tout en le respectant. Et réagir ? Réagir contre quoi ? Ils étaient eux, ils sont demeurés eux, à travers les temps. On les a ruinés. Que leur veut-on ? Avec la Guanhumara de ce Victor Hugo que nous citions plus haut, ils pouvaient répondre aux délégués de la Révolution : « Je ne te parle pas, mais laisse-moi tranquille ». Seulement, on ne les laissa pas tranquilles. On voulut les incorporer au grand jeu de la Révolution. Ils ne s’insurgèrent pas, comme s’insurgè108 LE CORSAIRE PELLOT rent les Vendéens. Ils résistèrent, sans plus, comme ils avaient toujours résisté à tous ceux qui les menaçaient dans leurs libertés. Ils avaient prouvé qu’ils existaient à Gharlemagne, et singulièrement à son neveu Roland : de quoi une vieille chanson conserve la mémoire. Mais contre la Révolution ils firent moins de frais, car ils ne savaient pas contre qui ou contre quoi ils se battaient, ou résistaient. C’étaient de simples et d’humbles marins et paysans, durs à la tâche, farouches en leur quant-à-soi, dévoués à ceux qu’ ils aimaient, têtus comme des mulets, fidèles comme des chiens, rusés comme des renards, et fiers comme une frégate qui franchit la barre de Bayonne sous le nez des Anglais. La folie révolutionnaire les écrasa. Mais Pellot, notre corsaire, que devenait-il ? Nous l’ignorons. Le biographe prétend qu’après sa malheureuse expédition pour chasser la baleine, il rentra « dans ses foyers ». L’avenir s’annonçait si sombre ! Rentré au pays, nous croyons que Pellot, devenu un homme, mais demeuré basque, ne comprit pas grand’chose aux événements qui le troublaient comme ils troublaient tout le monde autour de lui. Monarchie et république ne pouvaient être pour lui que des mots sans intérêt. L’ Église ? Il était catholique, bon chrétien ainsi que tous les Basques : entendez qu’il saluait avec amitié les prêtres, qu’il assistait à la messe quand rien ne le retenait ailleurs, et que pour le reste il n’avait, comme tous les Basques, rien d’un bigot. Que furent à ses yeux les premiers mois de la POUR LA RÉPUBLIQUE 109 Révolution ? Mystère. États Généraux, Assemblée Constituante, Assemblée Législative, ce ne sont encore que des mots d’avocats et de publicistes. Qu’est-ce que ces mots, rien que des mots, pour un marin et pour un paysan d’une des provinces les plus lointaines ? 1789, 90, 91, s’écoulent. A Paris, on se prend pour le nombril du monde. A Bayonne, à Saint- Jean-de-Luz, à Hendaye, on se demande si Paris devient fou. Que désirent ces publicistes et ces avocats ? Etre tout, alors qu’ils sont si peu ? Mais qu’importe à un paysan, à un marin du Pays Basque ? N’y a-t-il pas quelque manigance anglaise sous ces folies ? Si l’on était en état de guerre avec les Anglais, Pellot, notre Pellot, ne se rongerait pas les poings dans l’inaction. Il aiderait, de toutes ses forces, à mettre de l’ordre au milieu de ces extravagances. La France n’est pas, malheureusement pour notre corsaire, en guerre avec les Anglais. Au Pays Basque, pays de marins et de paysans, pays d’esprits modestes, on sait pourtant, par instinct, ce qu’on ne sait pas à Paris : que l’Angleterre souffle sur la Révolution comme une ménagère souffle sur son feu. On le sait, parce que le pays est un pays de marins, et de corsaires, qui connaissent les Anglais, tandis que publicistes et avocats ne les connaissent pas. Or on avait raison au Pays Basque. A cause d’intrigues menées par des princes européens, on crut, à Paris, que la Prusse et l’Autriche avaient décidé de combattre la Révolution. En 1792, la France 110 LE CORSAIRE PELLOT aveuglée déclara la guerre à l’Autriche. La patrie fut déclarée en danger. La patrie était en danger, mais l’Autriche et la Prusse et toute l’Europe se seraient brisé les dents sur la France : Dumouriez, ce général d’ancien régime, le prouva. La patrie était en danger parce que l’Angleterre voulait anéantir, non pas la Révolution, mais la France. Ce point négligé par les historiens de la République, et qui est un point d’importance, on soupçonne que la Convention, qui tint sa première séance le 21 septembre 1792, comprit qu’il était d’importance. Sans doute la Convention se rendit coupable de crimes irréparables ; mais elle dénonça l’ennemi de la France, et, dès le 1er février 1793, déclara la guerre à l ’Angleterre, comme à la Hollande et à l’Espagne, satellites puissants. Il n’en fallait pas davantage pour réveiller tous les corsaires de France, et notre Pellot en particulier. Et l’on pourrait constater que tout se tient, tout s’enchaîne, tout s’explique. Mais on exagérerait. Il sied en effet de ne pas oublier qu’en 1792, au mois de juillet, quand la patrie fut déclarée en danger, le gouvernement demanda des soldats et en obtint 450 000 par enrôlements volontaires ; que les victoires de Dumouriez et de Kellermann épuisèrent vite ce trésor ; que l’on apprit, à travers toute la France, que, si l’on ne trouvait pas de volontaires, on réquisitionnerait des hommes comme on réquisitionne des voitures, des chevaux, POUR LA RÉPUBLIQUE 111 de l’avoine et des souliers ; que la guerre commencée, fille de la Révolution, ne s’achèverait, comme la Révolution, que par une espèce de miracle ; et enfin qu’il n’y avait possibilité de salut pour un Basque marin et ancien corsaire, même s’il détestait au plus profond de lui ce régime révolutionnaire, qu’à servir, servir la République, en faisant la course pour elle. Et c’est ce que fit notre Pellot, qui n’y prit pas plus d’amitié à l’égard des .Anglais, et pour cause, ainsi que nous le verrons. II Les Basques furent toujours d’excellents guerriers quand ils défendaient leurs villages ; mais ils ont toujours eu pour le service militaire officiel une aversion profonde. Les enrôlements volontaires de 1792, qui allaient être suivis de réquisitions de plus en plus importantes, ne les laissèrent pas indifférents. Il ne se refusèrent pourtant pas, comme se refusèrent les Vendéens. C’est que leurs villages étaient directement menacés d’une invasion espagnole. « Les Basques donc, dit A. Dutey- Harispe, bien avant l’ouverture des hostilités, se groupèrent en compagnies franches, composées d’hommes robustes et agiles dont le courage naturel et l’habitude de la montagne ne pouvaient manquer de faire de précieux auxiliaires. Vers la fin de décembre 1792, quatre de ces compagnies occupaient les environs de Saint-Jean-Pied-de112 LE CORSAIRE PELLOT Port. Elles étaient commandées par Jean-Isidore Harispe (qui, né à Baïgorry en 1768, deviendra plus tard maréchal), Iriart, Lassalle et Berindoague, qu’elles avaient élus pour capitaines. De nouveaux groupes se formèrent à la voix de d’Etchas et de Fargues. Au mois de septembre 1793, ils étaient au nombre de dix, avec un effectif d’environ 1.800 hommes. C’est surtout comme partisans qu’ils furent employés dans les premières rencontres. Il en fut de brillantes. Le col d’Ispéguy, les crêtes d’Orisson, les Aldudes, le rocher d’Arrola virent de beaux faits d’armes. » Mais Pellot, marin, s’inquiétait d’embarquer sur un corsaire plutôt que de se risquer dans la montagne avec les Chasseurs basques de son âge. En 1792, la France n’était en guerre que contre les Autrichiens et autres Prussiens du continent. Mais depuis que la Convention, rompant toutes attaches, tenait le pouvoir, ne parlait-on pas de l’imminence d’une guerre générale ? La mort du roi Louis XVI précipita les événements. On sut qu’on se battrait sans doute contre l’Angleterre, contre la Hollande, contre l’Espagne, contre le monde entier peut-être : belles heures d’avenir pour les corsaires. Et Pellot cherchait un bon navire où il pût se montrer enfin tel qu’il se sentait capable de l’être, afin de n’être pas le dernier à embarquer, si la guerre éclatait. La guerre éclata le 1er février. Branle-bas partout. Pellot embarqua sur le Général Dumouriez. Et ce fut tout de suite la grande fièvre. 1793 : l’année fut POUR LA RÉPUBLIQUE 113 aussi chargée d’aventures extraordinaires pour Pellot que pour la France. La ville de Bordeaux avait armé par souscription trois corsaires : la Liberté, le Sans-Culotte et le Général-Dumouriez. Le Général-Dumouriez, portant 22 canons de 6, avait comme premier capitaine Dihinx de Saint-Jean-de-Luz, comme second Dufourcq de Ciboure, et comme premier lieutenant, choisi, voire imposé par Dihinx, notre Pellot. Et l’équipage était en majeure partie composé de Bayonnais et de Basques. Ayant mis à la voile le 15 février 1793, le Général- Dumouriez se dirigea vers le sud. Début plein de promesses : sur les côtes d’Espagne, il ne tarda pas à s’emparer d’une lettre de marque anglaise, armée de 12 canons, protégeant une riche cargaison, qui fut envoyée à Saint-Jean-de-Luz. « Cependant, dit E. Ducéré, le Général-Dumouriez avait obtenu des avis certains de l’arrivée prochaine d’un galion qu’on attendait en Espagne. C’était le Santiago du Chili, expédié par le gouvernement du Pérou pour la métropole, et qui portait des richesses immenses. Il s’agissait en effet de vingt-quatre millions dont la cour de Madrid avait le plus pressant besoin. Le corsaire abandonna aussitôt les côtes d’Espagne et vola vers les Açores où nos hardis marins croisèrent sans relâche à l’ouest de ces îles. Enfin, le 13 avril, au point du jour, le Santiago du Chili parut à l’horizon. » Mais ici nous céderons la parole à J. Duvoisin, qui ne fit que consigner le récit de Pellot lui-même : 114 LE CORSAIRE PELLOT « Le vaisseau était armé de 40 canons et monté par un équipage proportionné à l ’ importance du chargement. I l avançait majestueusement sur l ’Océan ; et, à mesure qu ’ il approchait, les lunettes braquées sur lui cherchaient avidement à le reconnaître. Quand le capitaine Dihinx déclara reconnaître l ’identité du voyageu r solitaire, ce fut une explosion parmi les corsaires ; leur jo ie tenait de la frénésie ; tous auraient voulu b ond ir d ’un seul trait, se précipiter sur les canons et mettre l ’équipage en pièces a vec les haches d ’ abordage ; les mousquets, les sabres, la mitraille ne les intimidaient po in t ; ils les appelaient au contraire de toute l ’ardeur de leur exaltation . Poin t de d i vergence dans les avis : tous voulaient courir au devant du requin ; leur impatience se manifestait autour du con seil de guerre alors en délibération sur la dunette du navire. » Pellot fit connaître pou r la première fois, dans cette occasion, les grandes qualités qui distinguent le ch e f ca – pable : ce courage qui bouillonne, ce sang-froid qui tem – père, ce coup d ’oeil et cette énergie qui triomphent ; pour la première fois, il fit preuve de cette éloquence, incisive p ou r commander l ’obéissance, entraînante pou r cen tu – pler la force humaine dans l ’action. Il ou vr it son avis, et, après une courte délibération, le conseil de guerre fu t unanime pour le suivre. » Ce n ’est pas sans quelque précaution qu ’ on pou va it faire connaître cette décision à l ’ équipage. Afin de couper cou r t aux malentendus et aux murmures, Pellot se chargea de tou t. Il courut au milieu des marins, et, montant sur une caisse pour être mieux vu et mieux entendu : » — App roch ez I s ’ écrie-t-il. » Il reprend : » — Mes amis, il faut attendre en panne. » L ’ étonnement surprend l ’ obéissance du silence ; un geste énergique la commande. En peu de mots, Pellot donne de bonnes raisons ; et ces hommes, qui trépignaient tou t à l ’heure, sont subjugués par cette supériorité de vues qui ne permet pas au dou te de pénétrer dans leur esprit. POUR LA RÉPUBLIQUE 115 Aussi calmes qu’ ils étaient agités naguère, ils n ’ ont de hâte que pou r occu per leurs postes respectifs. Pellot assigne a chacun le rôle à remplir et l ’encourage d ’un m o t dit près de l ’oreille. » M. Dihinx se tenait sur la dunette, les bras croisés, im – mobile dans l ’admiration. Il répétait à ses officiers : » — Je vous le disais bien… Je vous le disais bien… » — Mais quoi donc, capitaine ? » — Que Pellot à lui seul vau t plus de cent hommes. » Quand tou t paraît à peu près disposé, le capitaine descend de la dunette, visite tous les postes, s ’ assure de ce qui est bien, presse ce qui reste à faire, répand la confiance dans tous les rangs ; ses yeux, pleins d ’une mâle ardeur, prono s – tiquent le succès, et cette perspective anéantit ju sq u ’ à l ’idée du danger. » T ou t était tranquille à bord. » Le Santiago arrivant à une petite portée de canon, le Dumouriez, a vec ses batteries masquées, ne ressemblait, ni plus ni moins, qu ’à un pauvre b r ick qui n’ ose trop avou er sa nationalité. L a s ituation qu’ il avait prise aurait certes paru bien suspecte, si sa force eût été comparable à celle du gros galion. C’ était justement sur cette méprise que Pellot avait com pté. » Cependant, à un cou p de sifflet, une voile est livrée au ven t. La roue du gouvernail tourne a vec lenteur. Le gracieu x navire ob é it au mouvement ; sa proue s’ élève sur la vague, s ’ incline, se relève encore et fend l ’ onde sans effort : le Dumouriez s ’ élance comme un oiseau à t ire -d ’ aile. C’est alors, mais trop tard, que le corsaire est reconnu. » Malgré la confusion inséparable d ’une surprise, les Espagnols engagent bravement l ’ action à demi-portée de canon. Les bouches à feu tonnent de part et d ’ autre, et vomissent la mitraille et la mo r t sur les pon ts des d eu x navires. Les Basques n’aspiraient qu’ à l ’ abordage. Le co r – saire dévore l ’ espace, décharge ses batteries à b ou t p o r – tant, et accroche le galion. » L ’ intrépide Pellot se trouve d ’un seul bond au milieu 1 1 6 LE CORSAIRE PELLOT des Espagnols. Il est grièvement blessé. Mais quel spectacle affreux ! Le pon t est cou v e r t . . . » Voilons ce spectacle affreux tel que le décrivit J. Duvoisin. Et résumons : le gros galion fut pris par le Dumouriez. Mais, s’inspirant aussi du récit de J. Duvoisin, E. Ducéré résuma dans ces termes : « Que l ’ on juge do la jo ie des corsaires ! Ils com men – cèrent par transporter sur leur b o rd une partie de ces richesses et mirent à la voile pour la France avec leur précieuse capture. Mais… » Hélas ! le résumé de Ducéré, très simple, est sans miséricorde : « L ’aurore du lendemain, dit-il (alors que Duvoisin vieillit de plusieurs jou rs la catastrophe), leur ménageait un triste réveil. Le 14 avril, par 41° 43’ latitude nord et 25° longitude ouest (car cet historien est d ’une précision im pitoyable), ils aperçurent une petite escadre qui fo r – çait de voiles pou r les atteindre. Ces vaisseaux, sous le commandement du contre-amiral John Gell, étaient le Saint-Georges, de 92 canons, le Gange, l’Edgar et l ‘Egmount, tous trois de 74, et la frégate Phaéton, de 38. Il fallait fuir. Les vaisseaux ennemis s ’avançaient a vec une rapidité merveilleuse ; la frégate surtout paraissait voler sur les lames. La résistance était impossible. Les corsaires u tilisèrent le temps de la chasse en défonçant des barils de poudre d ’or. Les uns en remplirent leurs botte s et leurs bas, d ’autres imaginèrent d ’en laisser glisser dans la doublure de leurs vêtements. Pendant ce temps, le Phaëton, laissant le vaisseau le Gange s ’emparer du Santiago, continuait la chasse du corsaire. Au b ou t de deux heures, le Général Dumouriez fu t capturé à son tour. Les hommes de son équipage furent rigoureusement fouillés et obligés de resPOUR LA RÉPUBLIQUE 117 tituer l ’or d on t ils s’ étaient munis. Quelques coups de garcette leur apprirent même que le meilleur parti était de s ’ exécuter de bonne grâce. Les Anglais trouvèrent que l ’ équipage du Général Dumouriez avait transporté sur son bord une somme de cinq millions en 680 caisses. » Conclusion : « Les deux prises arrivèrent à Portsmouth à la fin du mois. » Notre Pellot, blessé, tombait pour la première fois entre les mains des Anglais. Pour la première fois, il était prisonnier, — prisonnier de guerre : il commençait à peine sa grande aventure. Cependant, l’affaire du Santiago et du malheureux Dumouriez n’ était pas close. Elle l’était si peu que, d’alliée de l’Angleterre, l’Espagne en devint l’ennemie. Le tout à cause de notre Pellot. Mais suivons le guide. Que dit-il, le guide ? Il dit, en quelques lignes : « D’après une convention conclue entre les gouvernements d’Angleterre et d’Espagne, les reprises faites à l’ennemi commun devaient être restituées réciproquement. Ce fut en vain que le commandant espagnol invoqua la loi des traités. Rendre, par scrupule, vingt-quatre beaux millions, ce n’est pas une de ces excentricités que les Anglais savent commettre, mais une folie dont ils ne se seraient pas rendus coupables pour rien au monde. » Brenton n’a-t-il pas raconté que la seule part de l’amiral Howe montait à 50. 000 livres sterling, et que l’on démolit le galion pour mieux le fouiller partout ? Le Prince de la Paix (qui ne reçut ce titre qu’en 1795, et qui était don Manuel Godoy, duc d’Alcudia par faveur spéciale de la 1 1 8 LE CORSAIRE PELLOT reine d’Espagne), réclama l’exécution de la convention ; mais, écrivit-il dans ses mémoires, « le cabinet anglais ne voulut pas s’y conformer, préférant au soin de son honneur la misérable conservation d’un navire chargé d’or. » Et c’est pourquoi, quelque temps après, lorsque l’Espagne déclara la guerre à l’Angleterre, le vol des richesses du Santiago figura dans le manifeste de Charles IV comme l’un des principaux griefs de la nation espagnole. Assurément, Pellot eut par la suite le droit de tirer vanité de pareilles conjonctures ; mais à la fin d’avril 1793, il était prisonnier des Anglais, en Angleterre. Blessé, il ne subit pas, cette première fois, l’épreuve des pontons que tous les historiens ont honnie, car les historiens ne pouvaient pas prévoir que, en 1914, les Allemands pousseraient plus loin l’ignominie à l’égard des prisonniers de guerre. Il fut mis à l’hôpital et soigné. Mieux : pour aider à sa convalescence, les Anglais l’autorisèrent à prendre des bains de mer. Chers vieux bons Anglais ! N’étant pas prisonnier sur parole, même s’il n’était pas surveillé de très près, Pellot n’en demanda pas davantage pour leur fausser compagnie. Pellot mérita plus tard le surnom de Renard basque. Il le mérita dès 1793. Tout en se baignant dans la Manche, en déplorable blessé qu’il était, il causait avec les pêcheurs, avec les contrebandiers, avec les jeunes et les vieux marins de la côte. Il ne craignait rien, pas même d’en imposer. POUR LA RÉPUBLIQUE 119 A des contrebandiers qu’ il avait fait bavarder, il dit un jour : — Je suis corsaire français. Vous pouvez me tomber bientôt entre les pattes, car je dois rentrer chez moi. Nous sommes en guerre. Faites-moi rentrer tout de suite, et je vous promets ma protection, car je suis des amis du ministre. Pellot n’exgérait pas. Depuis le 10 avril 1793, Jean Dalbarade, capitaine de vaisseau, qui avait été nommé chevalier de Saint-Louis en 1787, était ministre de la Marine. Et l’on prétend qu’après l’affaire du Santiago, dont on parla beaucoup chez les marins de France, Jean Dalbarade écrivit à Pellot: — « Tu ne m’as pas trompé. Tu es un brave. Je te serre sur mon coeur. Tâche de me rejoindre. » Et J. Duvoisin nous révèle que « cette lettre trouva Pellot sur la côte inhospitalière d’Angleterre. » Toujours est-il que les contrebandiers anglais, excités par Pellot, n’hésitèrent pas à l’emmener dans leur bateau vers la France. Chers vieux bons Anglais ! Ils laissèrent échapper le renard. Lui, comme dit laconiquement J. Duvoisin, « à la hauteur de Fécamp, il rencontra des pêcheurs français, qui le reçurent à leur bord. » Et le candide biographe ajoute : « A peine eut-il touché terre qu’il courut à Paris. L’amiral Dalbarade le reçut dans ses bras comme un enfant qu’il croyait perdu. » Mais l’année 1793 nous réserve encore des surprises. Et Pellot aussi, grâce à son compatriote Jean Dalbarade, qui était ministre de la Marine, sinon amiral. 120 LE CORSAIRE PELLOT III Ce que fut en 1793 la conversation des citoyens Dalbarade et Pellot, l’un ministre de la Marine et l’autre corsaire évadé d’Angleterre, qui tous deux étaient basques et tous deux avaient ensemble servi sous les ordres de Suffren, au temps du Roi, et qui se retrouvaient dans de telles circonstances, nul n’en sait rien. Mais tout le monde sait comment, dans tous les temps, un ministre reçoit un jeune compatriote qu’il veut obliger. Nous pouvons donc supposer que Dalbarade, dépourvu de tout loisir comme tous les ministres, grogna quand on lui annonça l’arrivée de Pellot ; puis, qu’il l’accueillit avec un large sourire ; qu’ils parlèrent de la pluie et du beau temps, brièvement, et du pays,— du Pays Basque ; que le ministre exalta l’affaire du Santiago, brièvement ; que le corsaire crut devoir entrer dans les détails de l’affaire ; que le ministre, sans s’excuser d’interrompre, dit au corsaire : — Mon petit, reviens demain ; je verrai ce que je peux faire pour toi. Et que le ministre poussa notre Pellot vers la porte de sortie. Car, dans tous les pays, et sous tous les régimes, un ministre est un ministre. Mais peut-être me trompé-je : nos deux larrons étaient basques en effet, et larrons tous deux, et peut-être en 1793 un ministre daignait-il avoir le loisir de causer avec un visiteur. Peut-être donc est-ce lors de leur première et unique entrevue que POUR LA RÉPUBLIQUE 121 Jean d’Albarade (devenu Dalbarade sans hésitation par sans-culottisme) mit, quoique rapidement, son cadet « au courant de la situation générale », car le cadet arrivait des geôles anglaises, et lui dit : — Mon petit, la Convention a levé 300.000 hommes le 24 février. Le 22 juin, comme la flotte avait besoin de 11.000 matelots, Barère a demandé l’embargo sur tous les marchands et tous les corsaires, sauf sur la Citoyenne-Française, 26 pièces, corsaire de chez nous. Le 16 août, la Convention a décrété la levée en masse. Il nous faut un million d’hommes. Par conséquent, je vais te f…. en subsistance sur une frégate quelconque de la flotte et te charger de mission, pour te tirer de là. Cela te permettra d’aller au pays. Mais fais attention : entre Nantes et Bordeaux, les routes ne sont pas sûres. Et là-dessus, embrassons-nous. Adieu, citoyen. Quoi qu’ait dit le ministre Jean Dalbarade, la situation générale et la situation particulière pour Pellot, rentrant de captivité, n’avaient rien d’agréable. Il fut mis en subsistance sur la Justice, nous ne savons pas avec quel grade, et chargé de mission, comme le lui avait annoncé Dalbarade. Et sa mission devait le conduire jusqu’au « pays » où la situation générale et toutes les situations particulières étaient, semble-t-il, assez graves. Que s’était-il donc passé dans le pays pendant la malheureuse croisière de Pellot ? Car Pellot aimait mieux son pays basque que la France, ou, plutôt, il n’aimait celle-ci qu’à 122 LE CORSAIRE PELLOT cause et en fonction de celui-là. Or, en pays basque comme en France, la guerre sévissait durement depuis le départ de Pellot. En pays de Labourd surtout. Aux 22.000 Espagnols échelonnés sur la frontière sous les ordres du général Ventura Caro, la France opposait 8.000 hommes, commandés par Duverger, La Génetière et Régnier. Notons en passant que, depuis 1788, le légendaire La Tour d’Auvergne occupait le fort de Socoa avec 300 hommes et qu’il prit part aux premières opérations. Mais c’est à Pellot que nous nous intéressons, à Pellot originaire de Hendaye. Or, Fabre écrit, dans ses Lettres Labourdines : « Le général Régnier, commandant une colonne de l’armée française des Pyrénées-Occidentales, campait auprès de Hendaye. Sur la rive opposée de la Bidassoa, au pied de Fontarabie, campait aussi un détachement de l’armée espagnole, sous les ordres du général Caro. Ces deux petites armées s’observaient sans que leur attitude fît pressentir une attaque de part ou d’autre. Cependant cette sécurité apparente ne fut pas de longue durée. » Le 23 avril 1793, au milieu de la nuit, un feu subit s’ouvre de Fontarabie contre Hendaye, alors que les habitants, sans méfiance aucune, étaient plongés dans le sommeil. La plupart d’entre eux sont écrasés sous les décombres des maisons qui s’écroulent, enflammées par l’ effet des bombes et des obus qui pleuvent sur la ville ; et, pour finir sa ruine, profitant du désordre inévitable qu’avait POUR LA RÉPUBLIQUE 123 produit cette attaque inopinée, les Espagnols traversent la rivière, et, par le moyen de torches, mettent le feu aux maisons que le bombardement n’avait pas atteintes. Cependant, l’ennemi à son tour est refoulé, et obligé de repasser sur l’autre rive, mais, hélas ! trop tard : la ville n’était plus pour ainsi dire qu’un monceau de cendres et de cadavres. » De son côté, J. Nogaret a écrit : « Dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1793, les troupes espagnoles pénétrèrent en France par les cols d ’ Ibardin, d ’E chalar, et entourèrent par surprise le camp de Sare (où était concentré le gros de l ’armée). Les Français n ’ étaient pas en mesure d ’offrir une grande résistance et ils durent évacuer. Cette affaire aurait pu être grosse de conséquences, si La Tour d ’Auvergne, avec ses grenadiers, n ’ avait cou ve r t la retraite et permis à l ’armée française de se replier en bon ordre sur Ustaritz. Après avoir incendié le camp et le château de Saint-Pée, les Espagnols se retirèrent vers Irun et occupèrent Urrugne, Biriatou et les hauteurs d ’Hendaye, où ils s’ établirent solidement… On ne disposait, pour contenir l ’ennemi, que d ’effectifs réduits que l ’ occupation d ’Urrugne par les Espagnols obligea à reporter en arrière, sur les hauteurs dominant Saint-Jeande- Luz. On s’ y retrancha le mieux possible et, du cô té de Socoa, on fit, pour protéger le quartier et le po r t, une série de retranchements entre la mer et la rade, et on y cantonna des troupes, mais en petit nombre, car les effectifs d on t on disposait étaient peu importan ts… Ces troupes restèrent quelque temps dans l ’expectative, pendant que les opérations militaires se déroulaient dans les environs de Saint- Jean-Pied-de-P ort. » C’est en effet à ce moment que les Chasseurs francs d’ Iriart, Harispe, Lassalle et Berindoague, 124 LE CORSAIRE PELLOT interdisaient aux Espagnols l’accès de la Basse- Navarre. « Mais, continue J. Nogaret, le 28 juin, une attaque fut déclenchée dans le bu t de chasser les ennemis d ’Urrugne, et de les refouler de l ’ autre cô té de la Bidassoa. Cette ten – tative n’ eut qu ’un succès partiel. Les Espagnols durent évacuer Urrugne, la Croix des Bouquets et les hauteurs avoisinantes ; mais, malgré les plus grands efforts, les troupes françaises ne purent s ’ emparer de Biriatou, qui resta une menace sur le flanc de l ’armée. » Cependant, quand Pellot apprit ces événements, s’il les apprit à Paris, d’autres événements, moins graves peut-être pour lui, émouvaient la France. Le 21 janvier, la Convention avait guillotiné le roi. Le 13 juillet, une jeune fille égorgea Marat dans sa baignoire. Que signifiait ceci ? Que signifiait cela ? En Vendée, la guerre était déchaînée entre Français. Dumouriez, qui avait battu les ennemis à Valmy et à Jemmapes, ce Dumouriez dont le navire de Pellot portait orgueilleusement le nom, était passé du côté des ennemis. Que signifiait cela ? Que signifiait ceci ? A Paris, on se disputait entre Girondins et Montagnards. Mais qu’ étaient ceux-ci et qu’étaient ceux-là ? Dans les plus grandes villes de France, des émeutes dressaient les habitants les uns contre les autres. Pourquoi ? On parlait de guillotiner la reine. Pourquoi ? Pellot, pauvre, simple, humble, naïf corsaire, se le demandait et se posait mille questions, en revenant d’Angleterre, comme plus d’un pauvre, simple, POUR LA RÉPUBLIQUE 125 humble et naïf Français. Lui, marin, souffrait peut-être plus que n’importe quel Français, parce que les Anglais nous avaient enlevé Tabago dans les Antilles et, dans les Indes, Pondichéry. Hélas ! j ’ai déjà posé des points d’interrogation, quand il s’agissait de Pellot avant l’époque où nous voilà. Je ne peux pas ne pas en poser un autre. Ou bien J. Duvoisin a trahi Pellot, ou bien je ne sais pas lire. J. Duvoisin écrit en effet : « Afin de le laisser suivre sa vocation et le dérober à la levée en masse décrétée par la Convention, Dalbarade le mit en subsistance sur la frégate la Justice. Il lui con fia la mission de por ter des dépêches secrètes au ch ef maritime du p o r t de Nantes. En outre, il le munit d ’ instructions verbales que, dans ces temps de liberté et de fraternité, il eût été imprudent d e c on f ie r au papier, de peur de prêter à une interprétation malveillante. Ces mesures co ïn c i – daient avec les grandes opérations militaires ordonnées en Bretagne par la Convention, qui avait en voyé les fameux Mayençais pour comprimer l ’ insurrection de la Vendée. » Que le lecteur m’excuse, si je lui avoue que je n’ai pas recopié ces lignes sans émoi. Qu’a donc fait le ministre Jean Dalbarade, ministre du gouvernement de la Terreur ? Qu’a fait Pellot pour le ministre ? Les lignes de J. Duvoisin, que je n’ai pas pu recopier sans émoi, que cachentelles ? Etait-on si malheureux, si misérable, à ce moment, en 1793, qu’on dût, pour échapper au service militaire, pour échapper à la réquisition, tremper la main dans le sang de ces Bretons dont on peut tout dire, sauf qu’ils n’avaient pas de 1 2 6 LE CORSAIRE PELLOT courage ? On ignore ce que fit faire à Pellot le ministre Dalbarade. Il vaut peut-être mieux l’ignorer. Mais que penserons-nous des faits qui s’ensuivirent et surtout des commentaires dont les entoura J. Duvoisin, biographe de Pellot ? Sans faire de critique, que je ne veux pas faire, je me contenterai de citer : « Pellot remplit sa mission et prit le chemin des Pyrénées. Le désir d ’embrasser ses parents lui fit oublier le danger qu’il allait courir dans les pays insurgés. Comptant sur ses jambes et son étoile, il se mit bravement en route avec un marin des environs de La Rochelle. Les Républicains venaient d’être battus à Torfou. Pellot arriva aux Quatre-Chemins au moment où le général Mieskouski, chassé de Saint-Fulgent par le célèbre Charette, abandonnait la position des Quatre-Chemins devant l ’ennemi victorieux. Pellot, engagé p ar le hasard entre les deux armées, cherchait à s’éloigner du péril, lorsqu’il rencontra le général Mieskouski. A l’instant, un soldat républicain tombe, frappé d’une balle. Mieskouski, s’avançant vers Pellot : » — Prends ce mousquet I crie-t-il, et remplace celui qui le portait ! » — Mais, dit Pellot, jamais de la vie je n’ai tiré un coup de fusil. Je servirai à enlever les blessés. » Aussitôt, il chargea sur ses épaules le soldat qui gisait à terre. » Bientôt après, il tombe entre les mains des royalistes qui le prennent pour un espion. Les uns veulent le fusiller, malgré ses protestations ; d’autres, plus humains, cherchent à lui conserver la vie. Sur ces entrefaites, Pellot aperçoit un général, que ses grandes plumes blanches signalent à l ’attention. » — Général, général I s’ écrie-t-il, pitié pour un innocent ! » Charette, car c’ était lui-même, tourne de ce côté. Il POUR LA RÉPUBLIQUE 127 entend les explications de Pellot, et, lui rendant la liberté : » — Si tu revois les bleus, lui dit-il, tu leur apprendras que le chef des brigands épargne les hommes qui s ’emploient à leur service, tandis qu’ils massacrent nos vieillards, nos femmes et nos enfants. Dieu sera juge entre nous I » Pellot, ajoute J . Duvoisin, n’avait jamais couru de danger de cette sorte. Il fut saisi de crainte, lui qui savait se précipiter avec transport au milieu des bayonnettes et des sabres anglais. En nous racontant cette anecdote, il porta sa main sur son épaisse chevelure. » — Je ne sais, dit-il, si elle ne commença pas à blanchir alors. Je m’aperçus, du moins, que, dès ce jour, j ’eus des cheveux blancs sur la tête. Rien, ajouta-t-il, n’est horrible comme une guerre entre frères. Elle est sans pitié ni merci. Les guerres entre nations peuvent être promptement éteintes et suivies d’une bonne paix ; elles sont faites avec gloire et générosité. Les dissensions intestines durent autant que la génération et quelquefois davantage ; elles sont souillées de toutes les lâchetés et de crimes atroces. » Comment critiquer ce récit, évidemment dicté par Pellot ? Ne semblera-t-il pas trop parfait au lecteur le plus indulgent ? Cette double rencontre des deux généraux (mais Kléber n’est pas nommé) ; cette rencontre de Charette avec ses grandes plumes blanches ; ces généraux qui s’occupent d’un blessé, ou d’un marin qui va de Nantes à Bayonne ; faut-il croire que Pellot n’a pas un peu brodé ici ? A beau mentir, qui vient de loin. Il venait de très loin, ce Pellot, quand, à quatrevingts ans, il contait ses souvenirs, plus ou moins enjolivés, à J. Duvoisin. Et puis, si nous acceptons la crainte dont il fut saisi parce qu’il n’avait jamais « couru de danger de cette sorte » ; si nous 128 LE CORSAIRE PELLOT acceptons toute l’histoire d’un Pellot perdu, si héroïquement ou si piteusement, dans l’insurrection vendéenne, comment pourrons-nous accepter les propos philosophiques dont le candide J. Duvoisin somme l’histoire ? J’aime bien Pellot. Mais la vérité ? De deux choses l’une, en effet : ou la mission de Pellot auprès du commandant de la marine de Nantes n’était qu’un prétexte imaginé par Jean Dalbarade pour aider un compatriote, et alors on admettra que Pellot réprouve la guerre civile, la guerre entre frères telle qu’on la menait au sud de la Loire ; ou Pellot — et les phrases de son biographe l’accusent — porta des ordres tragiques à Nantes, et alors, complice de cette guerre civile qu’il se donna plus tard les gants de réprouver, il n’est qu’un coquin ou, comme on dit en 1932, un opportuniste. De toutes façons, il sied peutêtre de tenir douteuse, au moins comme on veut nous la présenter, l’histoire de Pellot se faufilant à travers la Vendée. Il s’y faufila, sans aucun doute, et comme il put, par ses propres moyens, à pied probablement, mais non pas certainement. Car on prétend qu’il a fait tant de choses dans cette année 1793, notre cher Pellot, qu’on peut affirmer qu’il ne put pas tout faire à pied. Sachons, nous aussi, toujours raison garder. LE PORT DE BAYONNE Vu de la Rive gauche au-dessus de la Ville à POUR LA RÉPUBLIQUE 129 IV Gomment pourrions-nous raison garder ? Ce cher Pellot, je l’aime bien, nous l’aimons bien. Il revint « au pays » pour y entendre ce que nous connaissons déjà. Mais lui, question de « pays » mise à part, approuve-t-il ou désapprouve-t-il les ordres de la Convention ? Le ministre Jean Dalbarade l’a chargé de mission pour le commandant de la marine à Nantes, tout en le dirigeant vers Toulon, mais avec autorisation de passer par Bayonne. Quel chemin ! Certes, tous mènent à Toulon. Que cache cependant le mystère de cette embusque ? Ou bien Pellot était un franc sansculotte, et on ne comprend pas qu’il n’ait pas voulu tout donner de lui à la Nation ; ou bien il n’était que l’opportuniste dont nous avons parlé, et cet opportunisme ne l’honore pas. Où va-t-il, en effet ? Où a-t-il accepté d’aller, pour s’embusquer ? A Toulon, ville et port qui refusent de s’incliner devant le gouvernement de la Terreur dont Dalbarade est ministre ; à Toulon, où l’on meurt de faim ; à Toulon, où la populace révolutionnaire oblige les bourgeois à se révolter ; à Toulon, où s’est déchaînée cette guerre civile que Pellot prétend, nous dit-on, abhorrer. Et il accepta ? Je souhaite que le doute soit favorable à notre Pellot. Mais comment trancher ? Son biographe écrit, d’une main calme : « Il lui fallut partir pour Toulon, dont l’armée de la 130 LE CORSAIRE PELLOT République faisait alors le siège. Il arriva assez à temps pour être témoin de la chute de cette place et voir les horreurs de la victoire. L’impression qu’il garda de sa campagne en France fit qu’il ne voulut jamais se mêler de politique. Il accepta sans passion tous nos changements de gouvernement ; et, quand on lui demandait son opinion : « Tout pour la patrie, répondait-il, rien pour les factions. » Et pourtant, ce Pellot accepta d’aller à Toulon, « faire partie d’un détachement de marins commandé par le lieutenant Meynier ». Mais l’affaire de Toulon, saura-t-on jamais ce qu’elle fut ? Il est facile de dire que Toulon fut livré aux Anglais parles royalistes le 27 août 1793. Il est facile aussi de dire que « des égarés livrèrent Toulon, l’arsenal et la flotte aux Anglais. » Il est facile d’accuser Saint-Julien, Trogoff, Le Bret d’Imbert, voire Truguet qui, sentant la catastrophe proche, s’était enfui jusqu’à Paris. Il est non moins facile de donner tous les torts au Club de Saint- Jean qui, trop jacobin, avait suscité d’inexorables oppositions. Il est toujours facile, après les événements, d’en fournir une explication plausible, en ne présentant que les pièces nécessaires du dossier. Qui cherche cependant une explication simplement humaine demeure confondu par les feuilles de papier que l’affaire de Toulon fit noircir. Fallait-il aller chercher si loin ? Et faut-il charger celui-ci ou celui-là ? Essayons seulement de regarder les choses d’un peu haut, sans nous empêtrer dans les détails. POUR LA. RÉPUBLIQUE 131 Voyons. A Paris, la Convention triomphante terrorisait. Elle ne s’en défendait pas. Elle s’en vantait. Elle avait pour elle la force et les moyens d’imposer ses décisions. Inclinons-nous. Mais la France, la France qu’on décrétait une et indivisible, la France des provinces, de provinces si dissemblables, si personnelles, pouvait-elle s’incliner comme nous nous inclinons avec désinvolture ? Toutes les paroles tombées de la bouche de Paris n’étaient point paroles d’évangile pour les provinces, en ce temps-là. Comprenons-le. Un décret ne transforme pas du jour au lendemain l’âme d’un pays, l’âme des diverses parties de ce pays, les âmes mêmes de ces pays. Paris commandait ; mais à qui ? A des provinces ou à de grandes villes qui ne lui avaient jamais obéi, et qui tenaient à leur liberté tout autant qu’à leurs libertés. Jamais roi de France n’avait eu l’arrogance et la sottise de vouloir ce que voulut la Convention. Car la Convention voulut violer et viola les consciences. Qui s’inclinerait en 1932 devant de pareilles prétentions, du moins en France ? Or, si nous nous bornons à notre objet, Marseille et Toulon estimaient excessives les prétentions de Paris. C’ était leur droit, leur droit naturel, et leur droit garanti par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Chiffon de papier ? Parce que Marseille et Toulon avaient l’impertinence de ne pas chanter amen lorsque leur parvenaient les ordres de Paris, la Convention lança sur ces deux villes courageuses le général Carteaux, qui ne se récusa pas. 132 LE CORSAIRE PELLOT Maudit soit le nom de ce général ! Il devrait être peint en rouge sur tous les pavés de Marseille et de Toulon. Car ce sinistre bourreau ne pouvait pas ignorer qu’afin de l’aider dans sa mission ignominieuse, la Convention coupait les vivres, froidement, à Marseille et à Toulon. Le lecteur qui lit ceci a-t-il jamais vécu dans une ville telle que Marseille ou Toulon, lorsqu’on la menace de l’affamer ; — pis ! lorsqu’on l’affame ; — pis ! lorsqu’on se réjouit de l’affamer ? Habitués aux prodiges de la vitesse, en 1932, nous nous représentons mal ce que cela représente de misère inexpiable. Refuser du blé à une ville comme Marseille ou Toulon, à leurs hommes, à leurs femmes, à leurs vieillards, à leurs enfants, à leurs malades, est-ce possible ? Ce fut possible pour la Convention. Mais dans un cas pareil, aujourd’hui, que ferait ou que ne ferait pas le Conseil municipal de la ville exaspérée ? Laisserait-il mourir tout le monde ? Ou ne chercherait-il pas du pain n’importe où, n’importe comment, n’ importe à quel prix ? Ce fut le crime de Toulon de chercher du pain n’importe où. En rade, une escadre française était prisonnière d’une escadre anglaise, commandée par l’amiral Hood, et d’une escadre espagnole, commandée par l’amiral Gravina. L’escadre française, bloquée, ne servait à rien. Toulon avait besoin de pain. Toulon, en appelant aux sentiments d’humanité de l’amiral Hood, le pria, non sans dignité, de laisser passer les convois de raviPOUR LA. RÉPUBLIQUE 1.33 taillement. L’Anglais ne refusa pas, mais posa des conditions. Elles furent lourdes. Les jours succédaient aux jours. Toulon avait faim. L’Anglais attendait et maintenait ses conditions : il exigeait qu’on lui remît l’escadre française, le port, l’arsenal, la ville. Toulon mourait de faim. On se tuait dans les rues de la ville. Toulon se rendit. Qui osera condamner Toulon ? Un homme à la dernière extrémité peut se détruire sans se livrer à l’ennemi ; mais le même homme, chef d’une ville à la dernière extrémité, peut-il et doit-il détruire toute la ville ? Au reste, s’ il sied que la fameuse trahison de Toulon ait eu un dénouement moral, le voici, comme Ch. Rouvier le consigna : « Les Toulonnais payèrent cher la venue de leurs nouveaux hôtes, qui, se logeant à grands frais dans les principaux établissements, mirent les autorités en demeure de leur procurer le luxe, qu’ils appelaient du confortable. Hood supprima tous les traitements des fonctionnaires, et, laissant la nourriture des équipages à la charge du comité général, le mit ainsi dans un cruel embarras. On eut l’idée d ’un emprunt d’un million de piastres, et l’acte en fut dressé devant notaire ; mais ni Trogoff , ni Chassegros, ni Puissant de Molimont ne le signèrent. Plus tard, Pitt proposa des stipulations nouvelles portant que Toulon ne serait rendue qu’à la paix et resterait la protégée de l’Angleterre. Hood insinua aussi que l’emprunt d’un million de piastres ne serait garanti par son gouvernement que moyennant une vente, consentie en bonne forme, de la ville, de l’arsenal, de ses richesses. Ainsi les pauvres Toulonnais se voyaient joués, trompés, insultés par ceux auxquels ils s ’étaient livrés. » 134 LE CORSAIRE PELLOT Ce texte ne permet aucun doute. Puisque, après de premières négociations, Pitt proposa « des stipulations nouvelles portant que Toulon ne serait rendue qu’à la paix », il est évident que Toulon ne s’était livrée que pour quelques jours, à fin de ravitaillement, et non pas à titre définitif. Les Toulonnais, il n’est que trop vrai, furent joués, trompés, et insultés. Mais l’Angleterre n’a-t-elle mérité que dans ces circonstances son nom de perfide Albion ? L’Angleterre est l’Angleterre, et tout ce qui n’est pas anglais n’a droit qu’à son mépris. Les Toulonnais, comme d’autres plus tôt et plus tard, l’apprirent à leurs dépens. Vergennes, ministre de Louis XVI, avait dit, — répétons- le : « Les Anglais ne respectent que ceux qui peuvent se faire craindre. » Mais, répétons-le aussi, Toulon avait faim, et un homme qui a faim est à la merci de tous les autres hommes. Cependant, ayant commencé par mater les Marseillais, les généraux Carteaux et Lapoype (dont la femme et l’enfant étaient à Toulon) se mirent en marche vers Toulon le 29 août 1793, avec 4.500 hommes. Le 1er octobre, ils s’emparèrent des hauteurs de Faron, mais ils les perdirent le lendemain après un combat où les Anglais et les Espagnols eurent 128 tués et blessés. L’armée républicaine entoura Toulon. « Le 30 novembre, d it Ch. R ou v ie r , vers trois heures du matin, le général O’Hara, se por tant a vec de grandes forces sur nos postes, attaqua le centre de l ’armée de la R é p u – blique, tandis qu ’une autre colonne se dirigea vers la POUR LA RÉPUBLIQUE 135 batterie de la Convention, établie par Bonaparte. Nos s o l – dats opposèrent une héroïque résistance ; surpris d ’abord, parce que l ’attaque eut lieu de nuit, ils se rallièrent à la v o ix de leurs chefs, et Dugommier, qui commandait depuis quelques jours, cita, comme ayant le plus contribué à électriser les hommes, le jeune officier d ’ artillerie que la Providence destinait à tenir le sceptre de la France, à d e – venir le plus grand capitaine des temps modernes et à remplir le monde de l ’ éclat de sa gloire. Les alliés, taillés en pièces, prirent la fuite, et le général O’Hara, blessé, resta notre prisonnier… » Le 14 décembre, nos batteries canonnèrent les forts Malbousquet et Saint-Elme. Le surlendemain, vers une heure du matin, toutes nos troupes marchèrent en avant, suivant un plan habile conçu par Dugommier, et, v ic t o – rieuses sur toute la ligne, emportèrent les hauteurs de F aron, du Petit-Gibraltar, de l’Éguillette et de Balaguer. » Dès lors, les Anglais, jugeant que leur situation d e v e – nait critique, résolurent d ’ évacuer, contre l ’avis des Espagnols. Leurs malades durent être embarqués sans retard, ceux de nos bâtiments qui étaient armés jo in ts à leur flotte, les autres brûlés ou coulés, tous les établissements de l ’arsenal détruits de fond en comble. Des ordres prescrivirent aux commandants des postes avancés de se replier, et quelques-uns furent chargés de tenir ju squ ’ au d e r – nier moment, n otamment à Miessiessy et à Malbousquet. Enfin, les mesures les plus sages furent prises pour que l ’ évacuation se f ît en bon ordre. » Lorsque les habitants apprirent ces faits, ils éprouvèrent une folle terreur ; le mystère qui cou vrait les opérations rendait la situation plus critique encore, car ils ne savaient s ’ ils devaient croire à un acte aussi infâme ; les Anglais pensant que, dans leur désespoir, ceu x qu ’ ils abandonnaient à leur malheureux sort pouvaient se s ou lever, ourdir une trame secrète et les exterminer tous, prirent mille précautions contre un pro je t de ce genre. Ainsi, le soir même de l ’évacuation, ils publièrent dans les 136 LE CORSAIRE PELLOT rues, à la lueur des lanternes, que les troupes ne partaient pas, que chacun pou va it dormir en paix. » C’ était au moment même où se publiaient ces nouvelles fausses pou r rassurer les infortunés Toulonnais, que le commodore Sidney Smith, arrivé depuis quelques jours, disposait tou t pour l ’ acte perfide, car il s’ était chargé de brûler les établissements de l ’ arsenal, avec les vaisseaux qui s’ y trouvaient. Quant aux habitants, ils s ’embarquaient en foule pour fuir cette terre de France où désormais ils étaient hors la loi, et chacun emportait ses effets les plus précieux, lorsque ces mêmes cris d ’ alarme qui avaient terrifié les Marseillais retentirent sur les quais et dans les rues : « Voilà Carteaux ! voilà. Carteaux ! » Des vieillards, des femmes, des enfants se précipitèrent vers le p o r t en je tan t des cris d ’effroi ; les canots des Espagnols, des Na – politains, des Sardes, des Anglais se remplirent des premiers qui se présentèrent ; on en v it qui, dans leur délire, se jetèrent à l’ eau et se noyèrent ; de malheureux enfants en bas âge se trouvèrent séparés de leurs parents qu’ ils ne revirent jamais. » — Pauvres Français ! disait l ’ amiral espagnol Langara. Nous sommes venus ici pour vous faire assassiner. » On a dit que 14.877 personnes s’ embarquèrent sur les vaisseaux des alliés. Hood défendit d ’ abord de laisser monter les fugitifs à bord des siens ; mais il réfléchit qu ’en refusant l ’hospitalité dans cette circonstance solennelle, véritable sauve-qui-peut, sous l ’empire d ’une terreur indicible, il encourrait une trop grande responsabilité et revint sur sa décision première. L ’ embarquement s ’ opéra dans la nuit du 18 au 19 décembre, alors que Sidney Smith mettait le feu aux matières incendiaires qu ’ il avait apprêtées de longue main. » Les Anglais accomplirent leur oeuvre de destruction à la vue des forçats rangés silencieusement et sur lesquels étaient braqués des canons chargés à mitraille ; ils n ’ osèrent pas s ’ approcher du Thémistocle, à bord duquel se tr ou – vaient détenus 800 jacobin s du fameux club Saint-Jean. POUR LA RÉPUBLIQUE 137 Ces derniers, aidés par les forçats, travaillèrent de leur mieux à éteindre l ’ incendie. » Les Espagnols mirent seulement le feu à deu x p ou – drières. Les Anglais brûlèrent ou détruisirent 17 vaisseaux (parmi lesquels le fameux Héros de Suffren), 1 frégates, 2 corvettes. » Ajoutons que les Anglais emmenèrent trois vaisseaux, 5 frégates et 7 corvettes ; et les Espagnols, 1 frégate et 2 corvettes. Ils ne purent ni emmener ni détruire le Censeur, le Guerrier, le Souverain, la Victoire et le Sans-Culotte, demeurés à peu près’ intacts ; le Tonnant, l’ Heureux, le Commerce-de- Bordeaux, le Mercure, le Conquérant, qui ne souffrirent pas de façon irréparable ; ainsi que les frégates la Sérieuse, la Courageuse, l ‘ Iphigénie, la Minerve et la Justice, cette Justice sur laquelle le ministre Dalbarade avait mis Pellot en subsistance quelques mois plus tôt. Nous savons, par J. Duvoisin, que Pellot « arriva assez à temps à Toulon pour être témoin de la chute de la place et voir les horreurs de la victoire. » Les horreurs de la victoire, Ch. Rouvier les a résumées, voici comment : « Le général Cervon entra le premier en ville, à la tête d ’une légion franche de Piémontais et de Savoisiens, qui pillèrent et saccagèrent, avec l ’autorisation des représentants. Ils fusillèrent, séance tenante, deu x cents hommes d ’ infanterie de marine qu’ ils trouvèrent sur leur chemin et qui protestèrent en vain, avec leurs officiers, d ’ avoir travaillé à éteindre l ’ incendie de l ’ arsenal. L ’ ancien major de la place, Durand, vieillard de quatre-vingts ans, se présentant à la soldatesque en grande tenue, la poitrine 138 LE CORSAIRE PELLOT cou verte de décorations, fut tué par ceu x qu ’ il voulait empêcher de pénétrer dans sa maison. On dit que le butin fut immense et qu’un arrêté prescrivit à tous les habitants de se réunir sur le champ de bataille, en y apportant leurs objets précieux. On les aurait, paraît-il, fusillés en masse, si l ’approche de la nuit n ’ avait fait remettre l ’exécution au lendemain. » Le représentant Salicetti pria ses collègues Fréron et Robespierre jeune de ne sévir que contre quelques c ou – pables. Dugommier conseilla de pardonner, parce qu ’ il supposait que les vrais coupables avaient suivi les ennemis de la Répu blique, mais on fut implacable. Le 20 décembre 1793, sans attendre les ordres de la Convention, les représentants ordonnèrent d ’exécuter les sentences de mort. Les clubistes, qui avaient été détenus pendant la réaction r o y a – liste, désignaient les malheureux que les soldats rangeaient, à coups de crosse de fusil, contre le mur qui ferme un des côtés du champ de bataille. A chaque commandement de « feu ! » partait une décharge générale et l ’ on assure que l ’ on se permit des plaisanteries de bourreau. » — Que ceux qui ne sont pas morts, criaient les soldats, se relèvent I La République leur fait grâce. » Beaucoup se relevaient, en effet, mais retombaient, mortellement frappés par une deuxième décharge plus meurtrière que la première. Pons dit que ces exécutions durèrent plusieurs jours sans discontinuer, et qu’on fusilla huit cents personnes. » La Convention nationale décréta que Toulon serait rasé, les établissements de l ’ arsenal seuls conservés, le nom infâme de Toulon remplacé par celui de Port-Montagne. Conformément à ces ordres, Fréron fit venir 1.200 maçons pour démolir la ville ; mais, à la réflexion, l ’ idée absurde de démolir les maisons ne fut pas mise à exécution. Ce féroce représentant écrivait à ses amis de Paris que les têtes tombaient comme des ardoises, qu ’ il faisait deux cents exécutions par jou r , que ses collègues de Marseille n’allaient pas si vite en besogne. » POUR LA RÉPUBLIQUE 139 Horreurs de la victoire des républicains, dit J. Duvoisin. Pellot les vit. Y participa-t-il ? On l’ignore. On préfère supposer qu’ il s’abstint. Son biographe affirme que « l’impression qu’il garda de sa campagne en France fit qu’il ne voulut jamais se mêler de politique, et que, quand on lui demandait son opinion : « Tout pour la patrie, répondait-il, rien pour les factions. » S’il était, en effet, républicain, voire jacobin et sans-culotte comme son protecteur Jean Dalbarade, avant d’avoir vu ce qu’il vit en Vendée et à Toulon dans cette seule année 1793, on ne s’étonnera pas qu’il ait mis de l’eau dans son vin, ou il aurait été la pire des brutes. Sans s’attarder, J. Duvoisin nous conte seulement, du passage de Pellot à Toulon, l’anecdote suivante : «A Toulon, Pellot lit partie d ’un détachement de marins commandé par le lieutenant Meynier. Il acquit l’estime de ce nouveau chef et eut occasion de connaître auprès de lui Napoléon Bonaparte, camarade de collège et ami particulier de M. Meyner. » Un jour, qu’ils venaient de faire une promenade sur l’eau, leur embarcation toucha fond avant d’avoir accoste. Pellot, d’un bond prodigieux, saute à terre pour jeter une planche qui devait servir de,pont. » — Etes-vous basque ? demanda Bonaparte surpris. » — Commandant, c’est assez clair. » — Vous avez raison. Et, quand on aura besoin de gens qui sachent voler, on s’adressera aux Basques… »— …Qui sauront voler sur l’ennemi ! reprit Pellot, » 140 LE CORSAIRE PELLOT Cette petite scène n’est peut-être pas de pure imagination. Mais ne l’attendait-on presque pas ? Quelle année pour Pellot, en effet, que cette année 1793 ! Il a tout fait et tout vu: il a capturé un galion plein d’or, il a été blessé, il a été prisonnier des Anglais, il s’est évadé, il a vu le ministre de la Marine, il a traversé la Vendée en guerre et il a vu Charette, il a pu retrouver à Saint- Jean-de- Luz sa famille chassée d’Hendaye par l’invasion espagnole, il a vu la chute de Toulon, et il a vu Bonaparte, qui lui a, ou peu s’en faut, pincé l’oreille. Comme aventure, on n’inventerait pas mieux. Et qui prouvera que tout cela n’est pas vrai, rigoureusement vrai ? Mais voici une très humble réalité. Après tant de merveilleuses choses, J. Duvoisin nous apprend, très sobrement, que Pellot tomba malade, « par l’effet des misères du service ». Et il ajoute, toujours très sobrement : « Il eut pour refuge un hôpital, d’où il revint à Hendaye. » J. Duvoisin n’ayant pas le culte de la précision, ces quatre derniers mots nous permettent de penser que Pellot ne revint à Hendaye qu’en août 1794, ou, au plus tôt, dans les derniers jours de juillet. Comme l’écrit, en effet, le très précis J. Nogaret : « Le 24 juillet 1794, 10.000 des nôtres pénétrèrent dans la vallée du Baztan, tandis que 7.000 hommes s’emparaient des montagnes de Vera. Le 1er août, Irun et Fontarabie se rendaient (à La Tour d’Auvergne), et Saint-Sébastien était pris le 4, ce qui permettait à l’armée française de s’établir solidePOUR LA RÉPUBLIQUE 141 ment en Espagne et d’occuper tout Je nord du Guipuzcoa et de la Biscaye. » Une telle victoire vengeait les Basques des avanies que leur avait fait subir, au printemps de 1793, l’Espagnol Caro. Mais Hendaye était une ville détruite. Pellot néanmoins y retrouva sa famille. La retraite des Espagnols suffisait-elle pourtant aux Basques ? Ils avaient souffert, non seulement de la guerre, mais de la guerre civile, eux aussi, qu’ils n’avaient pas cherchée. Et qui pouvaient-ils haïr davantage ? Les ennemis d’au delà de la Bidassoa, ou, comme les Toulonnais, les ennemis de Paris ? Cette question aussi fournirait matière à tout un livre. Contentons-nous de citer encore quelques lignes de J. Nogaret, si brèves, si complètes en même temps, et si tragiques : « Pendant cette campagne, les représentants du peuple commirent un acte inqualifiable. Irrités de l ’échec du débu t de la campagne, ils accusèrent les Basques d ’ intelligence a vec les Espagnols, et, par mesure de représailles, ils ordonnèrent la déportation en masse des habitants de Sare, Ascain, Biriatou, Itxassou, Espelette, Souraïde, Gambo, Larressore, Macaye, Mendionde et Louhossoa. Tous ces malheureux, sans distinction d ’âge et de sexe, furent arrachés à leurs demeures, entassés dans des ch a – riots, et internés dans les Landes et le Gers, à vingt lieues au moins de la frontière. Parqués dans des lo cau x malsains, mal et insuffisamment nourris, dénués de tout, ils périrent en grand nombre de faim et de misère. C’est seulement le 30 septembre 1794 que les survivants furent autorisés à revenir dans leurs foyers. » 142 LE CORSAIRE PELLOT Le 30 septembre 1794, oui, parce que la journée du 27 juillet avait été celle du IX Thermidor. Et Pellot, notre Pellot, si ce qu’il avait vu de la guerre civile en Vendée et à Toulon ne pesait pas lourd pour lui, corsaire au coeur froid, fut-il encore de coeur froid dans son pays dépeuplé si atrocement par les sans-culottes ? V 1795. Pellot touchait à la trentaine. « La patrie réclamait plus que jamais les bras de tous ses enfants. L ’amiral Dalbarade enrôla son protégé avec le grade d ’ enseigne à b o rd de la co rve t te la Suffisante. Ce bâtiment faisait partie de l ’escadre qui devait concourir à la conquête de la Hollande. Pellot partit au mois de juin 1795. » Mais il semble que J. Duvoisin fasse erreur. En juin 1795, non seulement la Hollande était conquise, puisque le 19 janvier, après un combat livré sur la glace, Pichegru avait pris Amsterdam, mais, depuis le 16 mai, la France et la Hollande avaient signé un traité de paix qui supprimait le stathoudérat et nous laissait la Flandre hollandaise. L’escadre à laquelle appartenait la Suffisante devait plutôt être chargée de défendre notre nouvelle possession. Au reste, la Suffisante était mouillée à Flessingue, et ce fut par voie de terre que Pellot la rallia. POUR LA RÉPUBLIQUE 143 Ce voyage par terre valut à Pellot une surprise agréable : en passant par Arras, il retrouva M. de Ravier, « son premier patron », celui-là qui commandait jadis les vétérans du fort d’Hendaye où Pellot enfant, enfant dissipé, cherchait refuge contre les poursuites et les châtiments de son oncle. M. de Ravier « versa des larmes de joie » et ne manqua pas d’accabler de questions le jeune marin. Il voulait tout savoir de ceux qu’il avait connus à Hendaye, et savoir mieux quels ravages avait exercés dans la ville la sauvagerie des Espagnols de Caro, en 1793. Arrivé à Flessingue, Pellot fut détaché de la corvette pour conduire un corps de pontonniers sur l’Escaut : mission que lui confia son capitaine Tobie Nosten en croyant lui faire plaisir, parce que le ministre Dalbarade lui avait recommandé son protégé ; mission que l’enseigne accepta sans joie et dont il supplia bientôt qu’on le relevât. Précisément l’escadre allait mettre à la voile pour une croisière à l’entrée de la Baltique, et l’on devine que, déjà peu satisfait d’être officier de la flotte, il eût été navré de demeurer sur l’Escaut, avec des pontonniers, quand sa corvette risquait de courir à un combat. Il paraît que la Suffisante fit « un mal immense » au commerce des Anglais, mais les preuves ne nous en sont point parvenues, et que Pellot, même sur un navire de l’Etat, trouva moyen de se distinguer. N’en doutons pas : sur mer, il était chez lui. Il gagna, dit J. Duvoisin, l’affection du contre144 LE CORSAIRE PELLOT amiral Van Stabel. N’en doutons pas non plus : dès qu’il le voulait, il plaisait, et Van Stabel était un marin de grande classe. Mais le gouvernement, délivré de quelques ennemis par les traités de paix du 5 avril avec la Prusse et du 22 juillet avec l’Espagne, sans compter le traité du 16 mai avec la Hollande, permettait à nouveau l’armement de corsaires contre l’Angleterre ; et rien ni personne, pas plus le ministre Dalbarade que le contre-amiral Van Stabel, ne put retenir Pellot au service de l’Etat. Au ministre il ne demanda qu’une dernière faveur : de lui rendre la liberté. Dernière faveur, en effet, que Jean Dalbarade put lui accorder comme ministre ; car un nouveau gouvernement s’ installait, le Directoire, et, le 24 novembre 1795, Jean Dalbarade cédait sa place au vice-amiral Truguet. Le Directoire désirant panser les blessures causées par la Convention, Truguet rappela les officiers qui avaient été « persécutés » comme lui, et fendit l’oreille aux amiraux en activité qu’il suspectait, entre autres Van Stabel, Nielly, Martin Vence, Latouche-Tréville. Dalbarade, auquel J. Duvoisin donne le titre d’amiral et qui était capitaine de vaisseau, ne fut pas épargné. Sa réputation, d’ailleurs, n’avait rien de brillant. On le tenait, certes, pour un excellent marin ; mais Guérin raconte « qu’il commit dans sa jeunesse des actes de pirate autant que de corsaire, qu’il était méfiant et jaloux des talents des autres, et qu’en sa qualité de ministre il passait son temps à festiner avec les POUR LA RÉPUBLIQUE 145 Montagnards : en réalité, le représentant Jean- Bon-Saint-André, en mission à Brest, fut le vrai ministre de cette époque ; il préparait les décrets, les présentait à Dalbarade, et ce dernier les faisait voter par leurs amis de la Montagne ». Pellot reprit sa liberté avec enthousiasme. I l ne soupçonna certainement pas qu’en participant, à Flessingue et sur l’Escaut, à l’organisation de notre conquête des Pays-Bas autrichiens, il concourut à une oeuvre qui devait entraîner la République française, même gouvernée par l’empereur, à vingt années de guerre : car jamais l’Angleterre, excitant l’Europe à sa guise, n’ac cepta qu’Anvers, chef-lieu du nouveau département des Deux-Nèthes, fût entre nos mains avec huit autres départements nouveaux. Elle ne l’acceptera d’ailleurs jamais, non plus qu’elle n’accepterait que l’Allemagne pût songer à s’installer dans cet Anvers de malheur, ce qui poussa les Anglais à entrer dans la tragique danse de 1914 beaucoup plus ardemment que le mépris des traités affiché par Berlin. Mais, comme a dit un Anglais, cela est une autre histoire. Ne lâchons pas notre Pellot. On pense bien qu’il s’empressa de rentrer « au pays », car il avait besoin d’embarquer sur un corsaire, mais sur un corsaire « du pays », et le plus tôt. Craignait-il que l’Angleterre acceptât de signer aussi la paix ? Certains y songeaient. En Vendée aussi l’agitation s’était calmée, grâce au désaccord qui sépara Charette et Stoffl et, 10 chefs des chouans. Dans toute la France on commençait à respirer. La guillotine en 1795 n’avait raccourci que quelques terroristes payant leurs crimes, Fouquier-Tinville par exemple. Le tribunal révolutionnaire avait été aboli. Louis XVII, âgé de dix ans, était mort dans la prison du Temple, le 8 juin, précisait-on. La République semblait s’affermir. Un corps d’émigrés, débarqués par les Anglais à Quiberon, avait été écrasé par le général Hoche. En octobre, à Paris, la rue s’était bien encore animée, à cause de la nouvelle constitution ; mais un général d’ artillerie avait maté l’émeute avec ses canons, et c’était ce Bonaparte que Pellot connut à Toulon en décembre 1793. Les esprits échauffés se refroidissaient. On ne mesurait plus, depuis quelques mois, que par mètres, litres et kilogrammes, ce qui donnait aux oisifs un sujet d’entretien, voire de discussions. Ce n’était rien. Mais tant de symptômes n’annonçaient-ils pas une paix universelle, quoique le 19 septembre l’Angleterre eût déclaré la guerre à la Hollande devenue notre alliée ? Pellot corsaire avait peut-être raison de la craindre. Aussi ne se fit-il pas prier pour embarquer, le 2 septembre 1796, comme second capitaine, sur le Coro, commandant Larreguy, de Saint-Jean-de- Luz. C’était pour lui la meilleure embusque. On ne sait malheureusement pas beaucoup de choses sur la course de ce Coro, ni même sur la qualité de son armement. On sait toutefois qu’à l’embouchure du Douro, un portugais fut pris et 146 LE CORSAIRE PELLOT POUR LA. RÉPUBLIQUE 147 Pellot chargé de le mener en lieu sûr. L’Espagne étant alors pays ami, car un traité d’alliance offensive et défensive avait été signé le 19 août, Pellot mena la prise au port de Bayona, en Galice. Il fut à deux doigts de s’y perdre. Voici en effet comment, en peu de mots, J. Duvoisin rapporte cette aventure, que nous ne connaissons que par lui : « Le gouverneur de cette ville, don Gregorio da Silva, ennemi secret des Français, l’arrêta sous divers prétextes. » Au moment où la garde allait conduire Pellot, un de ses hommes était là qui le suivait d’un oeil triste. » — On dirait que tu pleures ? lui dit vivement Pellot. Va dire à tes camarades qu’ils se tiennent prêts à partir. » Les gardes ne comprirent rien à cet ordre donné en basque. A la première taverne, ils laissèrent leur raison au fond d’une dame-jeanne que Pellot leur paya généreusement. E t, quelques instants après, les corsaires voguaient à pleines voiles sur l’océan. » Dès que la prise fut mise en sûreté, une plainte partit pour l ’ambassade française à Madrid, et le gouverneur de Bayona fut destitué ». Pellot, corsaire basque, n’aimait pas qu’on lui marchât sur le pied. La vengeance qu’il tira de don Gregorio de Silva peut paraître audacieuse, et le gouvernement espagnol se montra large, sinon juste, en destituant le gouverneur dénoncé. Car, depuis le 17 septembre, le Portugal s’était déclaré neutre entre la France et l’Angleterre, et le corsaire avait-il le droit de prendre un navire portugais ? On objectera qu’il l’avait sans aucun 148 LE CORSAIRE PELLOT doute, si le portugais transportait de la contrebande de guerre. Mais nous n’en savons rien. Supposons donc que la prise en cause était une bonne prise. L’anecdote n’y perdra qu’un peu de sel, parce qu’un corsaire tel que Pellot n’en était ni à une ruse ni à une fraude près : on s’en rendra compte, si on lit ce livre jusqu’à la dernière page. Au surplus, si l’on désire laver Pellot de toute injure, on a la ressource d’objecter aussi qu’un corsaire en mer n’est pas coupable d’ignorer que des signatures diplomatiques ont été échangées entre son pays et un autre. Il n’eût pas été plus coupable d’ignorer qu’en Hollande la République batave avait été proclamée ; que l’impératrice Catherine II était morte, non sans avoir vu, avant de mourir, la Pologne enfin démembrée et anéantie ; que Stofflet et Charette en Vendée avaient été fusillés ; que les assignats étaient abolis ; que l’ Irlande, aidée par Hoche et Truguet, ne parvenait pas à se détacher de l’Angleterre ; et que le général Bonaparte, après avoir épousé Joséphine, s’était, pendant l’année 1796, couvert de gloire en rendant pour longtemps célèbres les noms de ses éblouissantes victoires de Montenotte, de Mondovi, du pont de Lodi, de Lonato, de Castiglione, de Bassano, d’Arcole. N’insistons pas, afin de ne contrister personne. Mais n’oublions jamais que, devant Pellot, nous sommes devant un corsaire basque. Et rappelonsnous, si nous voulons n’être pas étonnés par tel ou tel geste de Pellot, que Vinson, d’ailleurs sans POUR LA RÉPUBLIQUE 149 tout dire, a dit des Basques : « Ils ont un grand fond de droiture, quoique leur ignorance, leur entêtement, l’extrême vivacité de leur imagination les entraînent fréquemment à juger faux. Ils sont doux et complaisants, mais irascibles et redoutables dans leurs colères. Je ne crois pas qu’ils soient haineux et vindicatifs. Ils sont ardents et enthousiastes : un rien les séduit, un rien les désenchante. Habituellement sérieux, ils se laissent volontiers entraîner aux jeux, aux plaisirs de la table; leur gaîté se développe alors bruyante et interminable. Ils ont l’usage et le culte de l’hospitalité dans la plus large acception du mot ». Notons enfin, avant de clore ce chapitre, que désormais Pellot corsaire va commander et mener ses navires en maître, comme il lui plaira. Il a trente et un ans. VI Le 8 août 1797, Pellot reçut de Labrouche, armateur de Saint-Jean-de-Luz, le commandement du Flibustier, petit corsaire de 8 canons et 40 hommes. Mais ce petit corsaire méritait le nom qu’on lui donna, car, mené par Pellot, il pratiqua la tactique des flibustiers, qui était l’abordage, toujours l’abordage, rien que l’abordage, quelle que fût la puissance de l’ennemi attaqué. Et Pellot, qui aimait l’abordage, préféra toujours les petits corsaires aux grandes frégates. En cas de perte, l’armateur ne perdait pas trop. En cas de 150 LE CORSAIRE PELLOT danger, le mince voilier s’enfuyait plus aisément. En cas de gain, armateur, équipage et capitaine gagnaient beaucoup à peu de frais. Tout était donc pour le mieux. Malheureusement, le sort ne servit pas le nouveau capitaine. Parti vers le Portugal, certes il s’empara d’un marchand anglais armé en guerre et porteur de 16 canons. Mais, dès le lendemain, revers qui attendait souvent les corsaires trop gourmands, le Flibustier et sa prise furent capturés par une corvette (ou frégate) anglaise, la Belliqueuse, et conduits à la Rye, sans avoir rencontré de sauveur sur la route. Pour la deuxième fois, Pellot était prisonnier. Il ne s’alarmait pourtant pas. Il ne s’alarma jamais en effet de ces hasards de la guerre : quand la situation était désespérée, il n’exposait pas ses hommes à une mort inutile ; il acceptait ; il croyait qu’un prisonnier de guerre ne reste prisonnier que s’il le veut bien ; et lui se jurait de tout tenter pour fausser compagnie à ses gardiens. Ainsi cette fois. « En attendant q u ’ il y eût quelque ponton de préparé, dit J. Duvoisin, les Anglais placèrent Pellot et ses c om – pagnons d ’ infortune dans un fo r t d on t la garde était faite avec le plus grand soin. De nombreuses sentinelles d éfen – daient l ’ approche du rempart, et le passage du pont-levis était surveillé d ’une manière toute spéciale. Les prisonniers étaient réunis, pendant le jou r , dans une cou r qui ne leur laissait voir que le ciel et les murs don t ils étaient entourés. Cette situation n’ était propre à rien moins qu ’ à les rendre gais. Mais les jov iales excentricités de l ’ allègre POUR LA RÉPUBLIQUE 151 Pellot soutenaient leur moral, et souvent cette triste cour retentissait des éclats du rire le plus franc. » Les gardes s’humanisaient autour des prisonniers, parmi lesquels ils se mêlaient pour jouir des pasquinades de l ’infatigable Pellot. Celui-ci s ’adressait souvent à eux et il en apprenait un vocabulaire de mots choisis, au moyen desquels il débitait les choses les plus facétieuses du monde. Il faisait beau le voir sauter comme un cabri contre le mur de la tour placée au milieu du fort. Il prétendait, disait-il, monter sur la plate-forme pour reconnaître de ce point culminant si les dames d’Angleterre étaient aussi jolies que les Françaises. » Ces facéties n’étaient peut-être pas d’une finesse incomparable. Mais Pellot faisait l’âne pour avoir du son. Il avait remarqué, en effet, que « derrière le rideau d’une petite fenêtre, d’où elle assistait aux scènes bouffonnes de la cour », se tenait une jeune femme que les farces de Pellot semblaient amuser. Or cette jeune femme était l’épouse assez ennuyée du gouverneur du fort, car le gouverneur aimait mieux s’enivrer, même tout seul, que de la distraire. Par les gardiens amusés de ses plaisanteries, Pellot apprit comment vivait sir Thomas Wanley et la jeune femme de la petite fenêtre. Il fît l’âne avec ardeur. Et ce qu’il cherchait, il l’obtint. Un soir qu’elle avait des invités chez elle et que le gouverneur dormait, Mrs. Thomas Wanley voulut offrir à ses hôtes le régal des farces de Pellot. Pellot se dépensa, se surpassa, dérida les hôtes moroses. Ravie d’aise, Mrs. Thomas Wanley se promit de recommencer, et recommença. Pellot, 152 LE CORSAIRE PELLOT non moins ravi, savait où il tendait. Pour comble de chance, au cours d’une de ces soirées de pitrerie, il connut un certain M. Durfort, d’origine française, mais anglais à cause de la révocation de l’édit de Nantes, qui était propriétaire du plus grand hôtel de Folkestone, et qui prit plaisir à causer avec Pellot : occasion que Pellot ne laissa pas perdre. Les travaux d’approche terminés, Pellot joua son jeu. A la femme du gouverneur, il annonça qu’il avait composé une « pièce de sa façon », intitulée Le Général boiteux, qui ridiculisait un général américain abandonné par ses soldats dans une forêt vierge du Nouveau-Monde. Comme prévu, Mrs. Thomas Wanley eut sans délai l’envie de voir représenter cette pièce où un Américain apparaissait grotesque. Le tout, naturellement, et toujours, à l’insu du gouverneur. La suite, on la devine. Pour tenir son rôle de général, Pellot eut besoin d’un uniforme. Celui du gouverneur, qui dormait, lui suffit. Et, sitôt le premier acte de sa comédie achevé, le corsaire, canne du gouverneur à la main, chapeau du gouverneur en tête, sortit de scène, gagna la poterne de service, se fit présenter les armes par les factionnaires, et, une fois dehors, courut jusqu’à Folkestone sans s’arrêter. La chronique ne dit pas si Mrs. Thomas Wanley et ses hôtes trouvèrent très drôle le deuxième acte de la pièce. Pellot, lui, on s’en doute, alla frapper, à Folkestone, chez M. Durfort. « M. Dufort, écrit POUR LA RÉPUBLIQUE 153 J, Duvoisin, fut très surpris de voir arriver sa nouvelle connaissance ; le sang français qui coulait dans ses veines lui fit surmonter toutes les appréhensions ; il accorda un refuge au fugitif dans son hôtel ». Mais le deuxième acte ne dénouait pas la comédie : Pellot avait quitté sa prison ; il n’était pas en France. Aimait-il les complications ? Probablement. Le troisième acte, voici de quelle façon J. Duvoisin l’exposa : « De son asile, Pellot épiait sans cesse les occasions de fuir la côte ennemie de l ’Angleterre ; pou r réussir, il lui fallait user de patience et de circonspection. Un jou r , toute sa prudence s ’envola au v en t de sa fougue et de sa générosité. En effet, des cris plaintifs se faisaient entendre dans un appartement de l ’hôtel : c ’ était une femme que l ’ on frappait cruellement. « O Dieu ! s ’ écriait-elle en français, ayez pitié de moi ! » A ces mots qui lui rappellent sa patrie, Pellot n ’est plus maître de lui-même. Oubliant ses propres dangers, il monte et se précipite sur l ’homme qui maltraitait la femme d on t la v o ix l ’a va it ému. « Arrête ! » s’ écrie-t-il, et en même temps il saisit le b âton qui servait d ’ instrument de supplice et l ’arrache des mains du b a r – bare Anglais. La fureur de ce dernier redouble : il s’ empare de la femme et va la précipiter par la fenêtre ; Pellot s ’o p – pose au crime, et, d ’une main vigoureuse, il paralyse le bras de l ’Anglais. Le concierge accourt d ’un air épouvanté: « Malheureux I s ’ exclame-t-il, vous avez levé la main sur un général d’armée ! — C’est un général ? réplique Pellot ; mais, pour cela, est-il moins méprisable ? » C’ était le général Hope, oncle de celui qui, quelques années après, c om – manda les troupes anglaises au blocus de Bayonne et d e – vin t notre prisonnier. Frappé des paroles qu ’ il vien t d ’ e n – tendre et peut-être effrayé de son propre emportement, 154 LE CORSAIRE PELLOT Hope s ’arrête ; il regarde sa victime et Pellot, et se retire brusquement, comme si la honte et la confusion précipitaient ses pas. Alors, une dame, toute échevelée, la figure en larmes, belle de ses attraits et de tou t l’ intérêt que lui prête la situation, embrasse les gen oux de Pellot et lui rend mille grâces. Pellot s ’empresse de la relever ; il s ’excuse presque de sa bonne action : « Mais cous n’êtes pas Anglaise, «madame, a jou te -t- il ; je dois du moins le penser d’après les « quelques paroles que j’ai entendues de votre bouche. — Non, « monsieur, répond-elle, je suis Liégeoise. » Et elle raconte tout un roman. En bref, « née d ’une famille riche et distinguée de Liège, orpheline dès son bas âge, Mlle C… vivait chez un oncle, son père d ’ adoption, lorsque le général Hope lui fit agréer ses hommages, l ’enleva et l ’amena en An g le – terre où leur mariage devait être célébré. Mais Hope avait une femme et des enfants ; de là les plaintes de la malheureuse Liégeoise trompée et les mauvais traitements de l ’Anglais. » — Je vous en supplie, ajoute la belle dame, puisque vous avez eu la générosité de me dérober aux coups de cet homme, ayez encore celle de me faire passer en Belgique. » — A h ! répond Pellot ému, je me trouve moi-même au milieu de trop graves embarras, pou r que je puisse vous être de quelque secours. Sachez que je suis un prisonnier français qui ne soupire q u ’après son retour dans sa patrie. » — Mais au moins, monsieur, promettez-moi de ne pas séparer votre cause de la mienne et de m ’emmener en France, lorsque la fuite vous deviendra possible ! » Ce troisième acte est digne de Pellot. Mais les affaires de Pellot ne s’amélioraient pas. Au contraire. Recherché par sir Thomas Wanley, gouPOUR LA RÉPUBLIQUE 155 verneur de la prison, n’allait-il pas être poursuivi aussi par le général Hope ? Et que lui réservait le quatrième acte ? Il était homme de décision. Il para au plus pressé : il habilla la jeune Liégeoise en gentleman, et, le soir même, « il se retira avec elle dans un quartier plus obscur, chez un ami de M. Durfort ». Ils étaient provisoirement en sûreté : il leur restait à sortir d’Angleterre. Mais Pellot risqua pour deux ce qu’il n’eût peut-être pas risqué pour lui seul. Et voici le dernier acte, tel que J. Duvoisin l’expose et qui est magnifique : « Tous les matins, il allait flairer quelque moyen d ’ éva – sion. Enfin, un jou r qu ’ il se tenait à l ’ affût aux alentours du por t, il entend quatre matelots qui se plaignaient de leur capitaine et qui paraissaient fo r t disposés à lui jou e r quelque mauvais tour. Ils étaient d ’ autre part dans cette s ituation où le vin, sans a vo ir rien enlevé à l ’homme de sa force corporelle, prive la raison d ’une bonne partie de sa lu cidité. » Or Pellot avait aussi remarqué que l ’ équipage d ’un cutter, savourant à terre les joies d ’une noce, n’ avait point laissé de gardien à bord. Il ne lui fallait que quelques h om – mes décidés pou r s ’ en emparer. Une idée traverse son esprit. Il se saisit d ’un canot qu ’ il trouve amarré au quai et monte sur le navire avec la noble Liégeoise. D ’un coup d ’oeil, il v o it que le cutter est dans de bonnes conditions pou r filer d ix noeuds. » Il retourne à terre, et prie les quatre matelots mé con – tents de lui venir en aide pour déplacer l ’ ancre. Une fois arrivé à b o rd : « Je suis, leur dit – il vivement, un prisonnier qui cherche sa liberté. Vous avez des raisons d ’ être m é – contents de votre capitaine ? Abandonnez-le pou r m ’aider 156 LE CORSAIRE PELLOT à fuir ; j ’ai de l ’or, ce jeune homme en a beaucoup plus que moi ; nous vous récompenserons noblement. » Il paraît que Pellot possédait l’art de persuader et de convaincre, voire d’imposer. Les quatre matelots obéirent sans hésitation. « — Allons, mes amis, dit Pellot. La brise est bonne, il n’ y a pas de temps à perdre : levons l ’ ancre. » Et l ’ancre est levée, et les amarres sont c ou p é e s , et, au b ou t de quelques instants, le cutter, chargé de toile à en crever, vole, v en t arrière, comme une flèche, vers les côtes de France. » Un enlèvement aussi audacieux ne pou va it passer inaperçu. Une circonstance militait en faveur des fugitifs : il n’ y avait là aucun bâtiment qui pût les arrêter. Une seule chose était à craindre : depuis le commencement de la guerre, les Anglais avaient ceint leur île d ’une ligne télégraphique destinée à combattre par ses signaux les entreprises de l ’ennemi sur tou t le littoral britannique. » Le Français Chappe avait en effet inventé le télégraphe à signaux, et les Anglais exploitaient largement l’invention française, plus qu’on ne l’exploitait en France, comme il sied. Pellot en fit la dure épreuve. «D è s qu ’à Folkestone, continue J. Duvoisin, on eut reconnu le cou p opéré a vec tant d ’ adresse par Pellot et ses compagnons, on courut au télégraphe et on annonça, à cinq lieues de là, aux autorités de Douvres, un événement aussi surprenant qu ’ imprévu. Incontinent une frégate et une corve t te reçoivent l ’ordre de poursuivre les fugitifs. Mais tou t cela ne peut se faire sans la perte d ’un temps précieux. D ’ailleurs, le cutter est fin voilier, et Pellot est à la POUR LA RÉPUBLIQUE 157 barre, qui dirige la marche. L ’oeil en feu, il commande la manoeuvre a v ec science et fermeté. » Cependant, quelle que soit la vélocité de son navire, la marche de l ’ennemi est encore supérieure. E t , si ce n ’ était l’avance gagnée en premier lieu, le cu tter ne serait pas arrivé en vue de Dunkerque, où il se trouve déjà par sa vitesse extrême. Néanmoins, son salut est dou teu x ; le léger navire est près d ’ être atteint ; les boulets anglais le dépassent depuis quelque temps et commencent à entamer sa voilure. Mais Pellot s’ engage entre les bancs de sable qui s ’ étendent le long du rivage français ; les Anglais, de crainte d ’ échouer, n ’osent le suivre dans ce pertuis dangereux : ils ne s ’attachent plus qu ’ à le couler. » Au bruit sinistre du canon, toute la population des environs est accourue ; des cris, des voe ux inutiles, c ’est tou t ce qu ’elle peut en faveur du corsaire. Pellot v o it son navire percé d ’ outre en outre en plusieurs endroits ; de la v o ix et du geste, il anime l ’ équipage. Par une manoeuvre habile, il rase la cô te et les écueils, et, après mille efforts, il parvient tr iomphant au p o r t de Dunkerque. Le peuple, attiré par ce spectacle, se pressait sur le quai en une masse com pacte. Pellot ne peut fendre la foule. Enlevé de terre et soulevé sur les épaules de la multitude, il est ainsi porté au milieu des cris et des vivats, devant l’ autorité maritime de la ville. » À cette comédie dramatique, un bon dénouement était nécessaire. Le dénouement fut édifiant. Le corsaire Pellot, qui sauva la jeune Liégeoise victime d’un général anglais, pouvait exciper de son droit de prise. On croit qu’il s’abstint. Peu importe qu’on l’en loue ou qu’on en doute. Le biographe écrit d’une main calme : « Nous ne devons pas oublier de faire connaître le sort ultérieur de la noble Liégeoise. L ’honnête Pellot s’ empressa 158 LE CORSAIRE PELLOT de l ’ habiller d ’ une manière conforme à sa condition. Il renvoya la belle fugitive à son oncle, à qui il écrivit une lettre pour implorer sa clémence. Mlle C… entra dans un cou vent, mais elle n ’ oublia jamais son libérateur ; elle eut soin de lui envoyer, de temps à autre, des ob je ts brodés de ses mains et de lui témoigner une v iv e reconnaissance. » Et le biographe ajoute, toujours d’une main tranquille : « Les quatre matelots étaient quatre Irlandais, nos frères tou t aussi bien que les héroïques Polonais. L ’un d ’ eux avait été tué dans l ’ action. On abandonna la p r o priété du cutter aux trois autres, qui continuèrent à servir sous les drapeaux de la France. » C’était l’année de Rivoli. Mais ce Pellot, quel homme ! VII Jamais peut-être autant que sous le Directoire, la marine en France ne fut négligée, voire sacrifiée. Et pourtant elle avait un grand rôle à jouer. « Lorsque le Directoire signa un traité d’alliance avec le cabinet de Madrid, dans l’été de 1796, écrit Ch. Rouvier, les circonstances ne furent jamais plus belles pour poursuivre les Anglais. Alors que l’amiral Jervis évacuait la Corse et laissait libres les eaux de la Méditerranée, alors qu’une armée navale franco-espagnole de 40 vaisseaux se trouvait disponible, on n’essaya même pas d’inquiéter la retraite de nos ennemis, qui n’aPOUR LA RÉPUBLIQUE 159 vaient que 15 vaisseaux de ligne et étaient soucieux de l’immense convoi chargé du matériel qu’il leur fallait transporter d’Ajaccio à Gibraltar. Dans l’hiver de 1796 à 1797, on imagina de faire la désastreuse expédition de l’ Irlande, qui fut aussi mal conçue que mal organisée. On compromit nos vaisseaux, une belle armée, l’illustre général Hoche lui-même auquel avait été confié le commandement en chef des troupes. Pendant toute l’année 1797, nos escadres restèrent immobiles sur nos rades, alors que les équipages de l’armée navale de lord Bridport étaient en pleine insurrection, que les Espagnols qui tenaient la mer combattaient au cap Saint-Vincent contre lord Jervis et que les Hollandais livraient aussi une bataille sanglante à l’escadre des Dunes. » Tels sont les faits. Comment expliquer une telle politique ? « On fut, à cette époque, ajoute Ch. Rouvier, pris d’un grand découragement à l’égard de la marine, et l’on assure que l’on pensa sérieusement à revenir à une marine d’armateurs corsaires. Plusieurs frégates, la Cybèle, la Thétis, la Médée, la Néréide, l’Africaine, la Diligente, la Sagesse, la Railleuse, furent cédées au commerce dans le seul port de Rochefort. Pourtant on décida que les capitaines seraient choisis par les armateurs dans les cadres des officiers de vaisseau. Fort heureusement, ce décret, signé le 26 septembre 1797, fut annulé trois mois plus tard, et on lit dans le Moniteur universel que Latouche-Tréville offrit ses services aux armateurs ». 160 LE CORSAIRE PELLOT Si l’on joint à ces réflexions de Ch. Rouvier que, du 14 octobre 1780 au 24 octobre 1790, la France eut, en dix ans, deux ministres de la marine, et que, pendant les dix années suivantes, du 24 octobre 1790 au 1er janvier 1800, elle en eut douze, on pourra ne pas s’étonner que nous ayons subi, le 1er août 1798, à Aboukir, une défaite navale que Nelson à Trafalgar n’aura qu’à rendre définitive. Mais les corsaires empêchèrent les Anglais de se croire les maîtres de l’Océan. De Dunkerque à Bayonne, on arma des navires de tous tonnages pour le plus grand profit des armateurs et du pays. Et l’on peut répéter ici que, de 1793 à 1798, en cinq ans, les Anglais capturèrent 375 navires français et que les Français capturèrent 2.266 navires anglais. Rentré d’Angleterre après les aventures que nous avons rapportées, Pellot, se contentant d’un bref repos, prit, le 4 août 1798, — au moment d’Aboukir, — le commandement des Deux-Amis, petit corsaire armé par Alexandre père, de Bayonne. Mais Pellot capitaine, ayant comme second capitaine Pierre Doussinague, de Bayonne, comme premier lieutenant Jean Miquelperitz, de Sare, et un équipage basque, emmena de surcroît, non pas un de ces instituteurs par lesquels la Convention avait sur ses vaisseaux remplacé les aumôniers, mais un ménétrier. Un ménétrier labourdin joue à la fois du tambour et d’un flageolet à trois trous qu’on nomme chiroula. Sur les airs très aigus qu’il module sans POUR LA RÉPUBLIQUE 161 se iasser, on danse principalement ce qu’on appelle le saut basque, danse noble que les hommes seuls exécutent, car elle exige du muscle et du jarret. Mais il ne faut pas confondre le saut basque et le fandango que les touristes aiment voir danser à Saint-Jean-de-Luz : le fandango, importé d’Espagne, est relativement de mode récente ; le saut basque, fort ancien, tend à disparaître ; les barbares sont passés là. A bord des Deux-Amis, sous les ordres de Pellot, entre deux chasses, on dansait. « C’est au bruit de la musique, dit J. Duvoisin, qu’on amarina cinq prises portugaises ». En réalité, on prit, au cours de cette croisière en musique, cinq anglais et douze portugais, tous richement chargés. J. Duvoisin ajoute : « Un magnifique automne avait semblé se faire le complice des plaisirs et des succès des corsaires. Mais la fin de l’année arriva, grosse de mauvais temps. Le navire, qui avait bien résisté à sa course effrénée, faillit succomber sous l’effort de la tempête. Pellot rentra en France et débarqua le 25 décembre. » Pellot, corsaire heureux, put apprendre à loisir quels événements avaient occupé les esprits pendant son absence : on parlait beaucoup de l’expédition d’Egypte entreprise par ce général Bonaparte qu’il avait vu à Toulon. Mais, chez les Basques, on parlait davantage de Jean Dalbarade, ancien corsaire, ancien capitaine de vaisseau, devenu ministre de la Convention, puis remplacé par Truguet, et redevenu capitaine de vaisseau 162 LE COBSAIRE PELLOT et nommé commandant d’armes à Lorient. Or, dans la nuit du 30 avril 1798, le vaisseau le Quatorze- Juillet, « amarré à quatre amarres, chargé de ses vivres, de ses rechanges et de tous ses approvisionnements, prit feu tout à coup, sans qu’on ait jamais connu exactement la cause de ce sinistre ; le conseil municipal de la ville se plaignit au ministre que le commandant des armes ne l’eût pas fait prévenir officiellement d’un événement qui pouvait compromettre la sécurité des habitants ; et, à la suite d’une longue enquête, le capitaine de vaisseau Dalbarade fut déclaré incapable de commander ». Mauvaise pour son protecteur de naguère, l’année 1798 n’avait pas été mauvaise pour Pellot. L’année suivante ne lui fut pas aussi bonne. Aux corsaires puissants, nous le savons, il préférait les petits, comme les flibustiers, et, avec les Deux- Amis, il avait fait en 1798 une croisière fructueuse. En 1799, Darrigrand, qui allait commander en premier le Bordelais, insista pour que Pellot acceptât d’être son second. Pellot n’acceptait pas. Darrigrand insista de nouveau. Pellot finit par accepter, mais sans enthousiasme et même à contre-coeur. Vingt-quatre canons et 220 hommes, tels étaient l’armement et l’équipage du Bordelais, propriété de Balguerye, de Bordeaux. Avant le départ, détail singulier, le constructeur dit aux capitaines : — « J’ai construit le Révolutionnaire et j ’ai construit le Bordelais. Les Anglais ont pris le POUR LA RÉPUBLIQUE 163 Révolutionnaire. Mais, s’ils ne le lancent pas contre vous, il n’y a pas un croiseur anglais que vous puissiez redouter. » Excellent corsaire, le Bordelais montra qu’il l’était. Ayant quitté Bordeaux le 20 mars 1799, au moment où se formait contre la France la deuxième coalition, qui liguait l’Angleterre, l’Autriche, l’Allemagne, le Portugal, la Russie, la Turquie, Naples et les Etats barbaresques, il fit d’abord deux croisières au cours desquelles il maîtrisa huit anglais : deux, qui furent coulés ; deux, chargés de poudre et de boulets, qu’on dirigea sur Bordeaux; deux, de 10 et 16 canons de 6, qui furent envoyés à Bayonne ; un brick, que Bilbao reçut ; et une lettre de marque, doublée en cuivre, riche de café, de coton et d’indigo, qui fut mise en sûreté à Passages, qui ne rapporta pas moins de 1.200.000 francs de bénéfice (valeur du temps). Et les prisonniers qu’on fit permirent de récupérer, par voie d’échange, bon nombre de marins français. Mais Darrigrand, premier capitaine, céda sa place à Moreau, marin éprouvé, et le Bordelais fit voile vers l’Irlande. Or Pellot, qui avait embarqué à contre-coeur, n’était plus du tout le Pellot que chacun admirait. Que craignait-il ? Rien, sans doute, puisqu’il ne craignait jamais rien. Pourtant, J. Duvoisin nous a gardé l’étrange récit d’une aventure étrange, qui ne surprendra d’ailleurs aucun marin : 164 LE CORSAIRE PELLOT « Un fâcheux pressentiment assombrissait le visage de Pellot, si jo y e u x d ’ordinaire. C’ est en vain qu ’ il cherchait à rappeler sa gaieté d ’autrefois ; le rire contractait ses lèvres sans les épanouir. Poussé par une inquiète curiosité, il ne savait pas laisser de la main une longue-vue avec la – quelle il interrogeait incessamment l ’horizon. » Plusieurs fois, il signala une voile anglaise que personne ne pou vait apercevoir ; et lui, s ’obstinait à v ouloir virer de bord. » — Tenez ! disait-il, ne voy e z -v ou s pas cette frégate ? Je distingue ses rangées de canons. Virons de bord, ou nous sommes perdus. » E t toutes les lunettes ôtaient braquées dans la direction qu ’ indiquait Pellot, et personne ne v oy a it rien. Quelques grognards d ’ eau salée grommelaient entre leurs dents ; des loustics lançaient des brocards : Pellot, absorbé, fasciné par une vision mystérieuse, n’ entendait rien et ne semblait revenir à lui que pour crier : « Fuyons ! fuyons ! » » Cependant sa persistance irritait quelques-uns et rendit le sérieux à tout le monde. » — Regardez, disait Pellot, elle tourne de notre côté, mais elle ne semble pas nous avoir encore aperçus. Tenez, la vo ilà debout. Virez ! Virez, mes amis !  » — Etes-vous doué du don de seconde vue ? lui dit enfin le commandant impatient,. » — Etes-vous aveugle ? répondit le second capitaine. » — Il est fou. » — Il faudra l ’ attacher. » — Vou s ne connaissez pas le farceur : il jou e un de ses tours. » Tels étaient les propos qu’ on tenait à bord. » Le maître d ’équipage, Gouziot (d e Brest), homme à la figure mystique et qui connaissait certaines pratiques de divination, pr it la parole en ces termes : » — App o r te z un chaudron d ’eau sur le pon t, et, quand la surface du liquide sera tranquille, vous y verrez l ’ennemi si tant est que nous soyons sous son influence. POUR LA RÉPUBLIQUE 165 » Un gros matelot fo r t crédule se hâte d ’ apporter le chaudron demandé. Il le place près du capitaine. M. Moreau y je t te un regard dédaigneux. Le fluide n’avait pas encore repris son calme, que déjà on v o y a it clairement la voilure et le bois d ’une frégate anglaise vaciller dans les ondulations de l ’eau. Les yeu x effrayés se portent à tribord sur la mer. » — A bâbord ! crie Pellot. Ici ! là-bas I » Le charme est rompu. Chacun peut voir, de ses yeux, sans le secours des lunettes, une belle frégate faisant force voiles sur le corsaire. » On expliquera comme on voudra cette aventure. Tout ce que nous pouvons dire, c ’est que Pellot nous en a plus d ’une fois attesté la vérité ju squ ’ à corroborer sa parole par un serment. » Voilà ce que rapporte J. Duvoisin, mystérieusement. Réellement, le 11 octobre 1799, à 7 heures du matin, le Bordelais fut rencontré par le seul navire qui ne devait pas le rencontrer, par le Révolutionnaire, frégate anglaise, commandant Twysden. Chasse immédiate. Course de 114 milles. A cinq heures après midi, le Bordelais fut rejoint par le Révolutionnaire, évidemment supérieur. Le Bordelais, attaqué au canon, eut le dessous. Le capitaine Moreau voulait se faire sauter. Pellot refusa. Le Bordelais se battait, se battit, s’était battu jusqu’à la limite de ses possibilités. Pellot trouvait, dit J. Duvoisin, « qu’il n’y a aucun déshonneur à se rendre, quand la défense est impossible », d’autant que « les prisons d’Angleterre ne furent jamais pour lui que des claires-voies au travers desquelles il sut passer », 166 LE CORSAIRE PELLOT Mais Pellot était prisonnier des Anglais pour la troisième fois. Ses pressentiments ne l’avaient pas trompé. Les Anglais l’emmenèrent, lui et ses compagnons, à Corck, puis à Kinsale, puis sur de sinistres pontons mouillés au milieu d’un vaste marécage. C’était le moment où, revenu d’Egypte sans aucune autorisation, le général Bonaparte, prenant conscience de la lâcheté des hommes, se sentait prêt à faire triompher son ambition. Un mois plus tard, le 18 brumaire entrera dans l’histoire. Qu’importe si, quelques jours plus tard encore, est défait et meurt, dans l’Inde, Tippoo- Sahib, dernier espoir, -dernier allié de la France, dernier témoin des efforts superbes de Suffren ? Des pontons mouillés au milieu d’un vaste marécage ? Près de cette horreur, le fort du gouverneur sir Thomas Wanley et de sa charmante jeune femme était un palais d’où l’on s’évadait à plaisir. Mais ceux qui avaient tenté de s’évader à travers ces boues tragiques s’y étaient perdus. Un Harispe, frère cadet du capitaine de Chasseurs basques dont Bonaparte, devenu Napoléon, devait faire un général, s’y perdit. Il s’évada, et on n’a jamais plus rien su de lui. Combien de temps notre Pellot allait-il demeurer prisonnier de ce marécage mortel ? Et allait-il en sortir par ses propres moyens, sans attendre qu’un échange de prisonniers l’en tirât ? On pourrait se le demander, et trembler pour lui, que l’on connaît capable d’affronter tous les dangers. Il s’en tira pourtant par ses propres moyens. Il s’évada. Et cette évaPOUR LA RÉPUBLIQUE 167 sion, J, Duvoisin l’a consignée en quelques lignes d’une simplicité peut-être excessive ; car Pellot n’a peut-être jamais rien tenté, et exécuté, de plus difficile. Mais écoutons J. Duvoisin, chroniqueur impassible : « Pellot, dit-il, ne lu t pas des plus pressés à fuir de sa prison. Il travailla longtemps, avec un petit couteau et une grande patience, à amincir quatre légères planchettes d ’un bois tenace ; il y ajouta des lanières de cuir ; et, quand tout fut prêt, il les adapta à ses pieds et à ses mains, et prit comme les autres la voie des boues. Plus d ’une fois, il faillit succomber durant ce périlleux trajet ; il fit des haltes forcées pou r reprendre haleine ; mais, grâce à son énergie et à la vigueur de ses muscles, il gagna la terre ferme avant le jou r . Il se rendit à Dublin, où ils’embarqua comme matelot à b o rd d ’un navire en partance pour Por to. » Aller d’Angleterre en Portugal, c’était passer des mains d’un ennemi aux mains d’un autre ennemi. Mais, depuis déjà longtemps, le Portugal n’était plus le Portugal, et en tout cas, risque pour risque, le Portugal en 1799 n’était pas l’Angleterre. Et Pellot avait sans doute, en embarquant à Dublin comme matelot, son idée de derrière la tête. Pour rentrer en France par un biais de génie, il ne trouva rien de mieux que de se déguiser en pèlerin de Saint-Jacques, « avec le bourdon à la main, dit J. Duvoisin, sans oublier la gourde », et sans oublier les coquillages du manteau, aurait-il pu ajouter. Trouvaille admirable, qui lui permit de longer la côte espagnole, de revoir Bayona, où certain gouverneur lui avait voulu jouer un mau168 LE CORSAIRE PELLOT vais tour et à qui il en joua un plus mauvais, et de marcher de port en port, à la quête, non pas d’une aumône de pèlerin, mais d’un navire, d’un bon corsaire. Le pèlerinage de Santiago en Galice, le plus important après le pèlerinage de Jérusalem et de Rome, attirait les dévots de toute l’Europe et particulièrement de France. Tous traversaient le pays basque pour s’y rendre. Pourquoi Pellot n’aurait-il pas fait le voyage inverse ? D’après ce que l’on a rapporté de scs sentiments religieux, on peut douter qu’il ait chanté, avant de partir pour Santiago : Pour à Dieu satisfaire Des maux que j ’ ai commis, Je désire un voeu faire, Malgré mes ennemis, A Saint Jacques l’Apôtre En Galice honoré, Où le Seigneur Dieu nôtre En lui est adoré. À Santiago, comme on peut aussi supposer qu’il ne chantait pas depuis sa plus tendre enfance les chansons des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, — ou, s’il en chanta des fragments, il ne les chanta qu’en basque, — on peut supposer qu’ il ne chanta pas Enfin, étant à Compostelle, Fûmes contents. Nous courûmes tous avec zèle, Petits et grands, POUR LA RÉPUBLIQUE 169 Pour rendre notre hommage à Dieu, Dans son saint temple, Afin d ’accomplir notre voeu, Prenant des saints exemple. Mais, s’il les a connus, on peut être assuré que Pellot chanta plutôt ces autres couplets de la même chanson : Enfin partis de Compostelle En dév otion , L ’esprit soumis, le coeur fidèle, De bonne union, Nous prîmes tous le grand chemin Qui mène en France, N’ayant sur nous aucun butin, Faisant peu de dépense. Nous ne sentîmes la misère Que faiblement. L’esprit de Dieu venait de faire Ce changement. Résignés à ses volontés, Les chemins rudes Nous paraissant bien plus aisés Chassaient nos inquiétudes. Nous ne chantâmes dans la route Que nos plaisirs, E t cette jo ie venait sans doute Des saints désirs Où nous étions de persister Dans la sagesse E t nous nous sentions animés D ’une sainte allégesse. Nous revîmes enfin Bayonne… 170 LE CORSAIRE PELLOT Ne chantons pas plus avant. Car Pellot ne poussa pas jusqu’à Bayonne. « Dans son village, nous apprend J. Duvoisin, il fut accueilli par les rires universels et les tendres embrassements de sa famille et de ses amis. » Pellot, pèlerin de Saint- Jacques par nécessité, continuait d’être un Pellot capable de tout. Mais en 1799 rien n’était merveilleux : le corsaire que montait Pellot quand il avait été pris par le Révolutionnaire, ancien corsaire français, le Bordelais, sans changer de nom, était entré dans la marine royale anglaise, armé de 32 caronnades de 32 et de 2 canons de 9. Et un officier corse, qui détestait les Français, devenait le maître de la France. Le siècle s’achevait de prodigieuse façon. VIII En réalité, le siècle ne s’acheva ni politiquement, ni historiquement le 31 décembre 1799. Aucun siècle ne s’achève un 31 décembre 99. L’histoire et la politique ne se servent du calendrier que pour « la commodité du discours ». Quand le chiffre d’une nouvelle centaine va paraître au calendrier, les hommes ont le droit de se réunir en une soirée de fête et de croire qu’ils sont les témoins d’un grand événement : au réveil, ils s’aperçoivent que la nuit de réveillon n’a rien changé. Entre le XVIIIe et le XIXe, tout un siècle réellement s’est, écoulé, qui ne dura que dix années, mais chacune de ces dix années en valait dix. La paix d’Amiens a POUR LA RÉPUBLIQUE 171 clos les temps héroïques de la France. La rupture de la paix d’Amiens et le couronnement du général corse ont ouvert l’ère nouvelle : qu’on approuve ou qu’on réprouve la Révolution de 1789, qu’on s’en lamente ou qu’on s’en réjouisse, la vie du monde civilisé fut bouleversée dès le jour où Bonaparte, se sacrant Napoléon Ier, remplaça par des bottes les sabots de la Révolution. Depuis ce jour-là, les peuples du monde, et du moins de l’Europe, n’ont vécu que sous la menace quotidienne de guerres possibles. Le mot d’armée n’a pris un sens qu’avec Napoléon. A-t-on jamais parlé de l’armée de Saint Louis, de Louis XIII, de Louis XIV ? Mais les pacifistes de 1932 ne condamnent pas Napoléon : il fut en effet l’empereur jacobin, et tous les pacifistes de 1932 sont jacobins et jacobinissimes, sans savoir pourquoi, comme le serpent qui se mord la queue. Ils prétendent parler au nom du peuple, des peuples. Noire plaisanterie : les peuples ne sont jamais si malheureux que sous un gouvernement démocratique ; à qui daigne y réfléchir, toute l’histoire de la France le prouve, car tous les rois de France ont gouverné pour le peuple et avec le peuple contre la noblesse et le clergé, ou, en style de réunion électorale, contre le sabre et le goupillon. Mais dans quel manuel d’école primaire de 1932 lira-t-on cette vérité tout à fait primaire ? Quant à Pellot, car nous ne le quittons pas du regard, s’il fut jacobin par opportunisme et surtout afin de ne pas servir dans la marine d’État, il 172 LE CORSAIRE PELLOT était basque, et chaque Basque, marin ou paysan, sait ou sent que celui qui écrit ceci ne trahit ni l’évidence ni la foi de tous les Basques. Et lui, Pellot, notre Pellot, en 1800, il prit, il reprit la mer, en commandant le Retour, bien nommé, de 10 canons et 46 hommes d’équipage. Il ne voulait plus être que corsaire. Les intrigues et les victoires du général corse (Marengo est du 14 juin 1800) l’inquiétaient. La France était en guerre contre sept ou huit ennemis. Gela suffisait au corsaire Pellot. On ignore, hélas ! si le Retour fit d’importantes captures. Il est au reste curieux de noter qu’à mesure que les années passent, que l’administration s’organise, que la bureaucratie s’installe, que le progrès s’affiche, les renseignements font défaut sur les opérations des corsaires. L’histoire offre aux historiens de ces mécomptes. Des opérations du Retour, nous ne savons rien. J. Duvoisin, biographe de Pellot, ne nous a gardé qu’une anecdote. Il est vrai qu’ il ne faut qu’un peu de lumière pour éclairer tout un tableau, voire toute une conscience. Or, il parait qu’avec le Retour, Pellot s’empara d’un sloop anglais de rien, qui ne méritait d’être ni amariné, ni coulé, ni abandonné. Ce rien était monté par des contrebandiers. Et Pellot hésitait à trancher la question. Mais le patron du sloop gémissait, et Pellot entendait l’anglais. Et un matelot dit à son patron : — Courage, allons, mon cher Wilson ! Tout n’est pas perdu. POUR LA. RÉPUBLIQUE 173 — Wilson ? fit Pellot. Vous vous nommez Wilson ? — Oui, répondit l’Anglais. — Vous mentez. Le contrebandier Wilson, je le connais. — Celui de Portsmouth ? — Y en a-t-il un autre ? — Il y a moi, son frère, qui habite à Jersey. — Vous êtes le frère de George Wilson ? — Je le suis. Pellot tendit vivement la main à son prisonnier. — Voilà huit ans, dit-il, votre frère m’a aidé à sortir d’Angleterre. Vous êtes libre. Partez, avec votre navire. L’Anglais pensait rêver. — Mais à charge de revanche, dit Pellot. En 1914, 1915, 1916, 1917, 1918, une pareille aventure eût mené Pellot devant un Conseil de guerre. Mais, en 1801, la civilisation n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Et il me semble bon de reproduire maintenant, pour illustrer cette anecdote, une autre anecdote dont le capitaine Soustra, bayonnais, fut le héros, en 1794, à Brest, et que rapporte E. Lamaignère comme suit : « Le théâtre était, à cette époque, le délassement obligé de tous les officiers de la flotte. A u x approches de la fin du spectacle, on v oy a it se détacher de tous les navires en rade une flottille d ’ embarcations sveltes et brillamment peintes, qui allaient attendre les états-majors à l ’ embarcadère. Il était sévèrement défendu aux officiers de marine de coucher à terre. 174 LE CORSAIRE PELLOT » Deux jours après son entretien avec l ’amiral Villaret de Joyeuse, le capitaine Soustra fut retenu quelque temps après sa sortie du théâtre par des amis qui lui firent la galanterie d ’un bo l de punch, qu’un marin ne refuse jamais. Il se trouvait don c attardé et le dernier des capitain3s à terre lorsqu’ il songea à regagner son bord. Toutes les embarcations avaient quitté l ’ embarcadère. Seule, une péniche légère se balançait gracieuse sur les flots mollement agités par la brise du soir : c ’ était celle de l ‘Atalante.  » Arrivé sur le quai, le capitaine Soustra remarqua, enveloppés dans des manteaux, deux hommes d on t les allures lui parurent suspectes. Il allait accoster pou r leur demander ce qu’ ils faisaient là à cette heure indue de la nuit, lorsqu ’ il réfléchit que ce pouvaient être des gardes de nuit ou des douaniers, et, sautant dans son embarcation, il ordonna de pousser au large. La péniche, manoeuvrée par six marins vigoureux, s’ élança avec rapidité vers la rade, q u ’elle atteignit en quelques coups d ’ avirons. » A u moment de quitter les eaux de la pet ite rivière de Penfeld, qui traverse le por t intérieur de Brest, le patron qui pilotait le can ot de l ‘Atalante je ta les y eu x par hasard, à droite, sur la terre qui allait se fondre dans l ’ obscurité, puis il fit remarquer au capitaine un o b je t confus, indécis, mais qui paraissait se m ou vo ir sans bruit dans les ténèbres. » — Eh bien ! que v eu x-tu que cela soit, Martin ? lui dit Soustra. » — Je n’ en sais rien, capitaine, répondit le patron. Ça a l ’ air d ’une embarcation, c ’est vrai ; mais du diable si, depuis que je navigue, j ’en ai jamais vu aucune avec cette allure. Remarquez, monsieur, qu’ on ne nage pas à bord ; car, à cette petite distance, nous entendrions le bruit des rames dans l ’ eau et sur le plat-bord. E t cependant v oilà qu ’elle file, ou plu tô t qu ’ elle glisse comme un lon g serpent noir. Tenez, monsieur ! Que Dieu protège ceu x qui sont dans ce bateau, si ce sont des hommes toutefois. Quant à moi, on m’offrirait double part de prise à bord du navire auquel elle appartient, que je refuserais net. POUR LA RÉPUBLIQUE 175 » — A h ça ! Martin, tu crois d on c aux sorciers ? Je ne m’en serais pas douté. Toi, si brave à la mer et au feu ? Allons, je vais tâcher de te guérir au moins pour ce qui a trait à ce navigateur mystérieux. Ne nageons plus, garçons ! Je veu x l ’examiner à mon aise quand il va se trouver hors de l ’ombre du fo r t et qu ’ il sera à découvert à l ’ embouchure du Penfeld vers laquelle il se dirige. » Les marins qui tenaient les avirons suspendirent la nage avec une satisfaction d ’ autant plus vive qu’ ils étaient superstitieux, eux aussi, com me leur camarade et comme le sont en général presque tous les enfants de l ’Océan. La conversation entre le capitaine et Martin, don t ils n’ avaient pas perdu un mot, leur causait une impression d ’ inquiétude vague, jo in te à une curiosité indicible, et bien naturelle à pareille heure et dans de telles circonstances. » En effet, il était minuit. Un silence profond régnait à terre comme sur la rade. On distinguait seulement les fanaux, escarboucles brillantes attachées à la proue et à la poupe des vaisseaux pour indiquer leur position, et les réverbères fumeux placés à l ’entrée du port. Tou t le reste était plongé dans une obscurité profonde. Et, à quelques brasses de la péniche de l ’Atalante arrêtée dans une immobilité complète, l ’embarcation étrangère continuait tou – jours sans bruit sa marche fantastique. » Un sifflet sec, aigu, traversa l ’air tou t à coup. Il paraissait venir du cô té du port. A cet appel, l ’embarcation mystérieuse quitta l ’ombre protectrice du fo r t qu’ elle longeait et, sans qu’ aucun son trahît sa marche, elle traversa comme une flèche l ’ étroite embouchure du Penfeld. Une sueur froide perlait les fronts des canotiers de l ‘ Atalante ; les coeurs battaient à rompre ces vigoureuses p o i – trines. Le capitaine Soustra, lui, observait et réfléchissait. Prenant bientôt son parti : » — Nagez, dit-il à ses gens ; et toi, Martin, gouverne à terre en remontant la rade. Je v eu x en avoir le coeur net. Je me doute que deux individus que j ’ ai remarqués au moment de vous joindre ne sont pas étrangers à tou t ceci. 176 LE CORSAIRE PELLOT Nous allons nous mettre en embuscade et voir de près la couleur de ce navigateur silencieux qui va positivement revenir par le même chemin. Allons, garçons ! Nageons en double ! » La péniche, longeant la terre, s’éloigna rapidement. Parvenu à une certaine distance, le capitaine Soustra fit suspendre la marche de son embarcation, qui s ’arrêta immobile derrière un massif de rochers qui se détachait de terre. L ’attente ne fu t pas longue ; car, au b ou t de quelques minutes, le patron Martin, lui saisissant le bras a vec sa main de fer, lui glissa à l ’ oreille ces mots, les seuls qu ’ il pût prononcer : » — Capitaine, le voilà. » Tous les y eu x se dirigèrent vers le point qu ’ il indiquait et l ’ on v it une longue embarcation noire et effilée glissant sur l ’eau comme une ombre. Elle n’ appartenait à aucun des navires de la rade, car elle se dirigeait évidemment vers la pleine mer. Le capitaine Soustra se mit en devoir de la héler. » — Oh ! du canot, ohé ! » Point de réponse. L ’ ombre silencieuse sembla seulement redoubler de vitesse, tout en inclinant au large pour s ’éloigner. A ce mépris affiché des usages de la mer, les canotiers se regardèrent et un léger frisson parcourut leurs membres. » — Oh ! du canot, ohé ! répéta le capitaine de l ‘Atalante, avec un accent de colère, au moment où le navigateur mystérieux allait lui passer devant. » Un silence profon d suivit ce second appel. » — Allons ! il fau t savoir à quoi nous en tenir. Ferme sur les avirons, garçons ! Quand ce serait le diable, je suis dans mon droit et je l ’arrête. » Rendus à l ’ action, à l ’exercice de leur métier, les can o – tiers se mirent à nager a vec une ardeur fiévreuse. La pé – niche s ’élança comme un trait à la poursuite de l ’ obstiné navigateur qui, de son côté, dép loyait pou r lui échapper une agilité qui tenait du prodige. Mais l ’ amour-propre de POUR LA RÉPUBLIQUE 177 nos marins était en jeu, ils étaient tous basques, et l ’on sait qu ’ ils n’on t pas leurs pareils pour la nage. Ils parvinrent facilement à gagner leurs adversaires dans cette lutte de vitesse. » Sûr d ’atteindre le bateau mystérieux, le capitaine Sou stra, voulant mettre ju squ ’ au b ou t tous les procédés de son côté, passa sur l ’ avant de sa péniche, et, hélant pour la troisième fois : » — Voulez-vous bien me dire ce que c ’est que cette embarcation, et ce qu ’elle fait ici à cette heure ? » Le bateau n’était plus qu ’à quelques brasses : un c om – mandement étranger se fit entendre ; le bateau reçut une impulsion contraire, et s ’ arrêta immobile. » — Des Anglais ! s’ écrièrent les marins de l’Atalante. » — Stop, m y boys ! dit, en posant la gaffe sur le plat bord, le capitaine Soustra. » Et, sautant dans l ’ embarcation, il se trouva en face de deux jeunes officiers de marine anglais qui, bravant le péril, n’avaient pu résister à la tentation d ’ aller au spectacle à Brest. Ils avaient quitté à l ’entrée de la nuit leur frégate qu ’ ils allaient rejoindre en dehors du goulet. L ’un d ’eux était neveu de l ’amiral Howe. Et les besoins de la guerre étaient tels, la discipline si sévère alors dans la marine britannique, qu ’ il y avait deux ans que ces jeunes officiers n’étaient descendus à terre. » Ému par ce récit fait avec franchise, le capitaine Soustra eut pitié de leur jeunesse. Il leur laissa continuer leur route, en leur faisant promettre solennellement de délivrer, à la première occasion, un nombre de prisonniers français égal à celui des hommes qui montaient leur embarcation. » Cet acte généreux accompli dans l ’élan d ’une âme noble et sympathique, le capitaine de l’Atalante réfléchit, en revenant à son bord, que sa conduite, qui avait eu ses matelots pour témoins, pouvait, mal commentée, lui att irer des désagréments. Il se rendit le lendemain, de bonne heure, auprès de l ’ amiral Villaret de Joyeuse, et lui ra- 12 178 LE CORSAIRE PELLOT c on ta le fait sans détours. Après l ’ avoir entendu, l ’ amiral lui prit la main dans les siennes en lui disant : » — Capitaine Soustra, je puis d’ autant moins désapprouver votre conduite, qu ’ à v otre place j ’ aurais agi a b – solument comme vous. Ne craignez don c aucune suite désagréable pou r cette affaire don t je prends la responsabilité sur moi. » Tels sont, tels étaient les Français à la guerre. Tel fut le capitaine Soustra, tel fut son amiral. Tel fut aussi notre Pellot à l’endroit de ces contrebandiers qu’il avait pris avec le Retour, vraiment bien nommé. Mais, tandis que nous nous attardions sur cette anecdote du capitaine Soustra, l’aiguille tournait à l’horloge. Chose plus grave pour un corsaire, l’année 1801 fut une année de traités de paix. En février, la France et l’Autriche déposent les armes. En mars, la France et l’Espagne, et d’autre part Naples cessent d’être ennemies. La Russie et le Portugal signent à leur tour. Le pape lui-même accepte le concordat que lui offre le Premier Consul. Le Congrès d’Amiens, qui doit préparer des jours heureux pour toute l’Europe, s’ouvre en octobre. Des hommes célèbres sont morts : Washington, Beaumarchais, Marmontel, Desaix, Kléber, La Tour d’Auvergne, D a u b e n t , Souvarow. En France, on élabore le Code civil ; et, tandis que Chateaubriand corrige les épreuves du Génie du Christianisme, le Premier Consul, qui rêve d’un autre titre, s’apprête à créer la Légion d’honneur. Enfin, le 25 mars 1802, la paix d’Amiens est signée : la France et l’Angleterre ne POUR LA RÉPUBLIQUE 179 sont plus en guerre. Les corsaires n’ont qu’à désarmer. Notre Pellot n’a qu’à rentrer chez lui. Surcouf est rentré à Rochefort le 13 avril 1801. Naturellement, Pellot rentra chez lui. La paix était signée. Que pouvait-il faire ? Il se maria. Il épousa Marie Larroulet, d’Urrugne. J. Duvoisin nous dit que Marie Larroulet donna « plus de quarante ans de bonheur intime » à Pellot. Elle mourut, en effet, en 1842, alors que Pellot devait lui survivre. Mais elle lui donna d’abord un fils, qui décéda, jeune, à Cuba, de la fièvre jaune, et une fille qui devint Mme Passement et eut à son tour deux enfants : Etienne Passement, docteur en médecine, mort en 1860, et Virginie Durruty, mère des derniers descendants de Pellot. Mais Pellot n’a pas fini de nous étonner. En 1803, le traité d’Amiens fut détruit. La guerre recommença, ou plutôt elle continua, car on n’avait signé à Amiens qu’un armistice, une trêve, une pause, un contrat valable pour quelques mois.

 

QUATRIÈME PARTIE POUR L’EMPEREUR

I

Nous avons déjà dit, voire répété, en historien consciencieux, que les documents vraiment historiques sont rares, qui nous ranimeraient la vie des corsaires sous Louis XVI aussi bien que sous la République et sous Napoléon. Messieurs les corsaires aimaient assez l’ ombre, ou du moins la pénombre. Mais, si nous pouvons, avec beaucoup de peine, reconstituer ce que fut leur dur métier, nous possédons aussi des textes qui nous sont d’un grand secours. Pour Pellot, par exemple, et les corsaires bayonnais des premières années du XIXe siècle, — dernières années des corsaires, — il nous reste un récit de Lamaignère, grâce auquel il nous est loisible de nous les représenter au repos, à terre, dans un caboulot de Bayonne, quand ils attendaient l’ordre d’embarquer. Ce récit tient peut182 LE CORSAIRE PELLOT être plus du roman que de l’histoire, mais Lamaignère , qui l’écrivit, avait connu des corsaires émérites et le vieux Bayonne dont plus rien ne subsiste que le souvenir. Qu’est-ce qui nous interdirait donc de lui accorder pleine confiance ? Il me serait facile de copier, d’interpréter, de composer. Je préfère mettre sous les yeux du lecteur ces pages toutes nues, même si par trop de fioritures démodées elles risquent de choquer. Allumons la lanterne. Nous sommes aux débuts de l’Empire. La France a subi ce qu’elle a subi de sublime et d’affreux. Un aventurier cherche à lui rendre la paix dont elle a besoin. Comme la Bretagne, le Pays Basque a souffert profondément : de 1790 à 1800, ces deux provinces françaises furent les plus malheureuses des provinces françaises ; car les autres tirèrent quelque profit de la Révolution, mais celles-là y perdirent leur indépendance, leur prospérité, leur caractère, leur âme. Laissons. Nous ne nous occupons que de corsaires, que d’un corsaire, et basque. Et voyons, suivant Lamaignère, ces corsaires basques dans un bouchon de Bayonne, au début de l’Empire : « On était dans les premiers jours du printemps. La nuit, descendait, lente, couvrant de son voile sombre la ville de Bayonne, bruyante et animée comme une ville frontière en temps de guerre. » L ’animation était encore accrue par les équipages nombreux des corsaires du pays qui étaient venus se ravitailler tou t en réparant les avaries de combats récents, nobles cicatrices reçues dans des rencontres glorieuses, sur lesquelles POUR l ’ e m p e r e u r 183 les y eu x des plus indifférents s’ attachaient avec fierté. » La rue des Cordeliers, rendez-vous obligé des marins à cette époque, se faisait remarquer entre toutes par un bruit, un tumulte assourdissants, et par l ’étrangeté des scènes qui s ’ y déroulaient. Ses nombreux cabarets étaient pleins de loups de mer attablés ; d ’autres marins, formés par groupes, causaient a vec animation sur la rue. Des femmes, de gracieuses jeunes filles circulant parmi ces têtes brunes et caractéristiques, donnaient une couleur pittoresque à ce tableau duquel se détachaient quelques couples isolés, causant confidentiellement sur le pas d ’une porte entr’ ouverte ou sous l ’ abri protecteur des arcades qui ornent d ’une façon presque disgracieuse une partie de la rue. Des chants, des cris, des v o ix confuses, le ch o c des verres et des bouteilles annonçaient aux habitants paisibles du quartier que la nuit serait passablement agitée, circonstance habituelle chez eux du reste, et contre laquelle ils étaient parfaitement aguerris depuis longtemps. » Dans un des principaux bouchons, don t l ’enseigne reflétait une marine de quelque Vernet du cru, au bas de la – quelle on lisait Au Lougre brillant, s ’ était réuni l ’ équipage d ’un corsaire en partance, l ‘Invincible-Napoléon, bien connu des Anglais don t il était l ’admiration et la terreur, qui attendait, mouillé au Boucau, l ’ instant favorable pour entreprendre un des voyages aventureux d on t le drame se dénouait en France au milieu de l ’or et des orgies, s’ il y avait réussite, et sur les pontons anglais ou au fond de la mer, si la chance était défavorable. » Un homme à la stature gigantesque, aux larges épaules, aux bras longs et musculeux, se tenait debout, dominant la foule des marins attablés, et se faisait remarquer par les éclats de sa v o ix et l ’animation désordonnée de ses gestes. Un sifflet d ’ argent, a vec sa chaîne en sautoir, indiquait un contre-maître. C’ était S…, surnommé le Terrible. Laissant tom b e r sur la table, qu’ il disloqua presque, un poing osseux capable d ’assommer un boeuf : » — Silence à bord ! s ’ écria-t-il d ’une v o ix tonnante en 184 LE CORSAIRE PELLOT regardant de travers quelque contradicteur mai avisé. Où est-il, celui qui m ’ a traité de vieu x blagueur ? Qu’ il se mon tre,si c ’ est un homme… Personne ? A la bonne heure… Alors, je vais continuer, mais gare dessous à celui qui m’ interrompt, s ’ il tient à sa peau. Je vous disais donc, camarades, qu’ étant au service, j ’ ai tiré une fois le navire d ’une passe bien critique, et le commandant d ’un grand embarras. Figurez-vous que la côte était là, sous le v en t à nous, la mer dure et creuse, du tangage à casser tout, à faire venir la mâture en bas, et, pour arranger l ’ affaire, un vent par bouffées, tantôt soufflant à prendre un ris, et l ’ instant d ’après laissant toutes les voiles battre les mâts et les c o r – dages, comme si la toile ne coû tait pas plus que le Dieu vous bénisse d ’un riche. Horreur de temps, va ! J’ aurais préféré une belle et bonne tempête, bien ronde, bien franche, où l ’ on se trémousse au moins, ou même le calme plat, notre désespoir à tous, comme vous savez. Mais non, ce n’était ni chair ni poisson ; pas moyen de faire tranquillement son quart dans cette équivoque. Alors, je m’app rochai insensiblement de l ’ arrière afin de v o ir ce qu’en pensaient nos officiers, et de dire mon avis, si on lui faisait l ’honneur de vou loir le connaître. Il faut que je vous dise, camarades, qu ’ il m ’ était arrivé parfois d ’ être consulté, dans des moments difficiles comme il nous en arrive si souvent à la mer, par notre brave commandant. Cela ne tarda pas à arriver, comme je l ’ avais prévu. » — Que penses-tu de ce temps, matelot ? me dit le capitaine. Voilà un grain là-bas qui approche et qui ne me fait pas plaisir. » — Ma foi, répondis-je hardiment, car je ne suis jamais embarrassé, et ma langue est bien pendue quand on me parle convenablement, sauf meilleur avis, mon commandant, il faut envoyer du monde, en haut, carguer lestement les huniers, et, pour appuyer le navire, l ’empêcher de rouler, nous avons la grand’ voile… » — Vous auriez dû la carguer également ! interrompit du milieu de la foule une v o ix sonore, aussi forte, POUR L’EMPEREUR 185 quoique moins rude, que celle de l ’éloquent contre-maître. » A cette exclamation aussi hardie qu ’ inattendue, tous les marins, qu ’ intéressait vivement la narration de leur chef, se regardèrent étonnés, dans l ’attente des suites qu’elle allait avoir. Celui-ci, rouge de colère et d ’indignation, étendit son bras formidable du côté d ’où l ’ interruption était partie, en s ’écriant : » — Où est-il, ce marin d ’eau douce, ce batelier de l’Adou r qui ose parler ainsi devant moi ? Qu’ il se montre, et je suis sûr qu ’ il n’ a jamais manié l ’épissoire, ni grimpé dans une enfléchure. Qu’ il s ’ avance donc, ce novice, ce moussaillon, qui n’est pas capable de distinguer un grelin d ’une aussière, que je lui tanne sa peau de nègre ! » Au même instant, un homme se leva, et, se plaçant carrément devant le contre-maître furieux, il le regarda avec le plus grand calme. Il paraissait doué d ’une force athlétique qui se reflétait dans chacun des mouvements de son corp s admirablement proportionné. » — É cou te , lui dit-il, on t ’ a déjà traité de vieux blagueur, et moi je v eu x te convaincre d ’ ignorance crasse en fait de marine. Je te l ’ ai déjà dit, et je te le répète : ta grand’v oile, tu aurais dû la carguer comme tes huniers. Tu m’ as traité de novice, de mousse, et de bien d ’autres choses encore. Eh bien ! me v o ic i maintenant : regardemoi en face. Si tu es maître d ’équipage de Jorlis, le sabreur, moi je le suis de Pellot, qui ne craint personne. Le Général-Augereau est aussi connu des Anglais que ton In – vincible, crois-le bien. Quant à moi, je suis Imatz, de Ciboure, à qui jamais un homme n’ a fait peur, vois-tu. J ’ ai doublé les deux caps Horn et Espérance ; j ’ai combattu bien jeune sous Suffren ; j ’ étais à bord de la frégate Psyché dans l ’ Inde, avec Bergeret, bord à bord avec un vaisseau de 74. Tu as dû entendre parler de cette affaire glorieuse entre les glorieuses, dans laquelle notre brave commandant lit un tel ravage à bord de son formidable adversaire qu ’ il nous accorda une capitulation honorable, ni plus ni moins que si nous avions été des pousse-cailloux retranchés dans 186 LE CORSAIRE PELLOT un fort à terre. E t maintenant, rengaine tes aussières et tes grelins. J ’ ai des mains qui ont tordu plus de brasses de bitord que tu n’ a s de poils de barbe, et si tu veu x en éprouver la puissance, avance, grand caïman ! Elles te préparent une réception don t tes vieu x os se plaindront et gémiront longtemps. » Les choses, on le voit, étaient montées à un diapason tel qu ’une bataille paraissait inévitable entre les deux champions. Les marins, échauffés par de nombreuses libations, s ’apprêtaient à ne pas rester spectateurs oisifs de la lutte. Déjà les Basques se rangeaient derrière Imatz leur compatriote. Les Bayonnais entouraient le maître d ’ équipage de l ’Invincible. Un seul coup porté de part ou d ’autre, et une scène de carnage était inévitable entre ces hommes tous jeunes, ardents, aux passions énergiques, indomptables, habitués à jou e r avec leur vie… Mais un homme parut tou t à coup à la porte du Lougre-Brillant, tel que le deus ex machina. A sa vue, tout change de face : les plus hardis, devenus timides comme des écoliers surpris, tremblent, se tiennent cois, ou cherchent à se cacher. Cet homme fascinateur por tait le petit uniforme des o f f i – ciers de marine de l ’époque, le chapeau rond ; un petit poignard doré à manche de nacre, véritable jou jou d ’enfant, se balançait sur son cô té gauche. Arrêté sur le seuil, son cigare à la b ou ch e , s a main jou ant avec un jon c flexible des Indes, il était admirable de calme, de sang-froid, de – vant cette scène de violence et de désordre prête à éclater. On v o y a it qu ’ il avait assisté à bien d ’autres, autrement sérieuses. » — Eh bien ! mes enfants, dit-il avec un sourire narquois, que signifie tou t ce tapage ? Etes-vous devenus fous ou enragés ? E t sa v o ix vibrait, accentuée au milieu du calme, elle, habituée à dominer la tempête. N ’ êtes-vous plus marins ? Ne sentez-vous pas la brise carabinée qui souffle de l ’ est ? Croyez-vous que l ‘Invincible appareillera tout seul demain ? A bord, mes lapins, à bord ! Allons, buvons un dernier coup, et que ça finisse… Pousse au p o u r l ’ e m p e r e u r 187 large et filons en double… Que dans une heure chacun soit dans son hamac, et ne vous inquiétez pas du reste : c ’est moi qui paie. » Ces derniers mots magiques, qui tranchaient si fa v o – rablement le noeud gordien, furent accueillis par un hurrah général poussé par cette masse de vigoureuses poitrines. » Les vieilles vitres des maisons de cet antique quartier en frémirent comme après une commotion électrique, et les factionnaires du Château-Neuf et de la porte Mousserole, croyan t à une émeute, crièrent : « Aux armes ! » » Après l ’épisode que nous venons de raconter, l ’aspect de la rue des Cordeliers changea subitement de face. La paix fut rétablie, sinon le silence et le calme. Le mot partance était le magicien qui avait opéré la fusion et détruit ju squ ’ au plus léger ferment de discorde entre ces fortes natures surexcitées, don t les passions, l ’ activité dévorante venaient de recevoir une nouvelle direction. Le cri « embarque ! embarque pour l’Invincible ! » retentissait fréquemment, et l ’ on v o y a it les robustes marins qui appartenaient à l ’équipage de ce vaillant navire, se chercher, se grouper, se masser pou r le départ. Les mères, les soeurs de ces braves qui allaient entreprendre une nouvelle campagne si chanceuse à cette époque grosse de périls et de gloire, étaient là, se suspendant aux bras ou à l ’épaule des objets de leur affection. Rien d ’expansif, on le sait, comme les enfants du peuple : la nature prend là son libre essor, et n’a pas ces formes de convention que l ’ on trouve dans les classes plus élevées. On pleurait, on s’ embrassait, et l ’espoir d ’un heureux retour, don t la perspective, sombre et chargée de nuées orageuses cependant, s ’ offrait dans l ’avenir incertain, pou vait seul aider à calmer les douleurs de la séparation. » Imatz, de Ciboure, le maître d ’équipage du Général Augereau qui était amarré dans le por t de Saint-Jean-de- Luz, remplissait en même temps une mission de confiance que lui avait donnée son capitaine. Il avait été dépêché à Bayonne pour savoir au juste le moment de l ’appareil188 LE CORSAIRE PELLOT lage de l ’Invincible, avec lequel Pellot devait faire sa jo n c – tion en mer, pou r entreprendre la course ensemble. Aussi, dès qu’ Imatz v it les marins de l ‘Invincible s’ apprêter à rallier leur bord, il héla d ’une façon particulière les Basques qui l ’avaient accompagné, et cette troupe d ’hommes jeunes, lestes et vigoureux, prit la route de Saint-Jean-de-Luz a vec la souplesse de jarret, l ’ élasticité énergique de muscles qui distinguent les enfants de la Cantabrie… »… Le lendemain, Pellot s ’était empressé, dès la pointe du jour, de larguer les amarres qui retenaient son corsaire au quai de Saint-Jean-de-Luz. R em orqué par deux trincadoures armées de vingt avirons chacune, il traversa la baie, et, après avoir dépassé les deux pointes de Sainte- Barbe et du fo r t Socoa, il orienta sa voilure au plus près du vent, pou r rejoindre l ‘Invincible qui arrivait grand largue de Bayonne. » Les deux hardis corsaires, après le hurrah de bienvenue poussé par les équipages, mirent le cap à l ’ouest, naviguant de conserve pour doubler le cap Machichaco et commencer leur croisière aventureuse. » Il ventait grand frais, la mer était belle. Ils s ’éloignèrent rapidement. Quelques heures après, l ’observateur, placé sur les falaises du pays basque qui dominent la mer, n’avait devant lui qu’un horizon vide de navigateurs. Pellot ! Jorlis ! Pour qui a connu Bayonne à l ’époque des corsaires, ces deux noms promettent. » Évidemment, un écrivain de 1930 ne décrirait pas cette scène comme Lamaignère la décrivit. Mais, telle qu’elle est, ne sent-elle pas le cabaret qu’on trouve peut-être encore à Bayonne, comme dans tous les ports ? Les délicats lèveront les sourcils. D’autres se passeront la langue sur les lèvres, en gourmands. Moi, je vois ces corsaires, ces mauvais garçons, qui sont prêts à foutre bas POU R L ‘EMPE R EUR 189 tous les Anglais qu’ils rencontreront. Et je les admire, parce que je sais qu’ils étaient prêts aussi à payer de leur vie cette belle aventure. O corsaires, marins, mauvais garçons de mon pays, comme je regrette de n’avoir pas été des vôtres ! Je ne fus qu’un soldat de la guerre de 1914, et sur terre : ce qui est d’ailleurs sans importance, absolument. D’autant plus, ou d’autant moins, que nous allons connaître maintenant ce que fit Pellot, comme corsaire, sous l’Empire, sinon pour l’Empereur, avec ce Général-Augereau que Lamaignère nous a présenté, et avec d’autres navires aussi ; car le Général-Augereau ne fut pas éternel. 11 Pour que Pellot obtint l’autorisation de prendre la mer avec un corsaire que désiraient armer les frères Basterrèche, Bayonnais, il avait fallu de nombreuses démarches auprès du général Augereau, qui était à Bayonne avec une armée d’observation. Le Premier Consul en effet songeait à envahir l’Angleterre et il mobilisait dans le camp de Boulogne tous les marins de France. On peut penser que Pellot se démena de son mieux pour échapper à cette nouvelle levée en masse. Il obtint l’indispensable lettre de marque, mais « sous la condition expresse de n’embarquer de marins français que le nombre strictement nécessaire pour former l’état-major du corsaire.». Sans en 190 LE CORSAIRE PELLOT demander davantage, il se rendit à Marseille, afin d’y recruter un équipe d’ italiens et de Grecs, « gens de sac et de corde, mais flibustiers par excellence », qu’il dirigea sur Passages, où l’on achevait d’armer le corsaire. Il aurait bien voulu tricher un peu, ruser avec la condition imposée, et enrôler quelques Basques qui l’eussent aidé à surveiller son équipage de flibustiers ; là aussi, il se démena pour arriver à ses fins. Or, le président du tribunal de première instance, créé à Bayonne en 1799, comme la souspréfecture, M. Damborgez, qui était d’ailleurs son parent, lui confia que quatre Basques, arrêtés à la suite d’une rixe, attendaient en prison de comparaître devant les juges. Pellot n’était pas sourd. « A l ’instant, conte J. Duvoisin, il forme le p r o je t de les enlever. Il invite le geôlier à dîner. Le repas est suivi de copieuses libations. Quand le geôlier paraît assez échauffé, Pellot témoigne le désir de visiter la prison. Le corsaire reconnaît aisément les individus qui lui ont été signalés : ce sont quatre jeunes gens vigoureux, à l ’ air déterminé, enfin tels qu ’ il les faut. » — Vraiment, dit-il au geôlier, vous êtes trop bon pour des brigands de cette espèce. Si j ’avais l ’honneur de tenir le commandement de la prison, je les traiterais un peu plus rudement, comme ils méritent. Tenez, si vous voulez me croire, nous les placerons dans le comble de la prison et les attacherons à des poteaux, après avoir pratiqué des g ou t – tières au-dessus de leurs têtes, afin que ces damnés purgent un peu leurs péchés. » Le geôlier, don t la raison est égarée, suit les instigations de Pellot. La nuit suivante, un ramoneur enlevait les p o u r l ’ e m p e r e u r 191 quatre prisonniers. Pellot les attendait au pied du mur de la prison ; il les conduisit sur le rempart de la ville ; au moyen d ’une corde, il les fit descendre dans les fossés ; il les suivit par la même route et arriva, au point du jou r, à Bidart. Pour dérober ses hommes à toutes recherches, il les tint cachés ju squ ’ à la nuit dans la sacristie de l ’église ; et puis, à la faveur des ténèbres, il les amena au por t de Passages. » Et c’est ainsi que, selon J. Duvoisin, fut armé Je Général-Augereau (162 tonneaux, 12 caronades, 70 hommes d’équipage), commandant Pellot, second capitaine Baho. De l’origine de ce corsaire, E. Lamaignère a consigné un récit différent. Il conte que, prisonnier à Plymouth, et reçu par l’amiral major de la place curieux de causer avec lui, Pellot s’empara d’une tenue de l’amiral, s’en revêtit, s’évada, gagna Hastings, admira fort un brick de 12 canons qu’on armait pour la course, se fit agréer par le capitaine au point de devenir son factotum, et, le jour du mariage de ce trop confiant capitaine, tandis que tous festoyaient à terre, enivra les six hommes de garde du brick, enleva le bateau et entra triomphalement à Boulogne. L’auteur ajoute qu’Augereau, commandant d’armes à Boulogne, laissa le navire à Pellot en récompense et l’autorisa à le nommer de son nom. L’histoire est certes séduisante, mais semble controuvée : elle rassemble et mélange des détails empruntés aux diverses évasions de Pellot ; et d’autre part, on ne nous dit ni comment ni quand Pellot était tombé entre les mains des Anglais ; 192 LE CORSAIRE PELLOT sans omettre que Pellot passe pour avoir été quatre fois prisonnier des Anglais, et que, si l’on accepte le conte d’ E. Lamaignère, Pellot l’eût cinq fois été. Il paraît donc que l’on doive plutôt accepter l’explication de J. Duvoisin. Au précédent chapitre, nous avons vu Pellot et Jorlis partir de conserve en croisière de chasse. Pendant trois jours, ils n’aperçurent pas une seule voile ennemie; le golfe de Gascogne était vide. Les deux amis décidèrent de se séparer et de tirer chacun de son côté, Jorlis vers le sud, Pellot vers le nord. Quittons Jorlis, accompagnons Pellot. Vingtquatre heures plus tard, la chance le favorisa, mais il aida singulièrement la chance, on en conviendra. Ce qu’il rencontra ? Un convoi de dix marchands, escorté par deux lettres de marque anglaises, de vingt canons l’une et l’autre. Pellot lança tout de suite son Augereau sur le plus proche: c’était le Lovely. Équipage et commandant du Lovely eurent peut-être envie de rire devant tant d’audace. Mais, Pellot ne comptant guère sur ses douze canons et se ruant à l’abordage, ils n’eurent peut-être pas le temps de rire beaucoup. L’abordage fut sanglant. Les Anglais se défendaient avec énergie ; mais, entraînés par le lieutenant Duhalde, « beau jeune homme de Saint-Jean-de-Luz, plein de coeur et de résolution », et par Imatz, Lermet, Garat, Berindoague, Balzaguy, basques intrépides, les flibustiers grecs et italiens attaquaient férocement. Pellot surveillait. Il ne pouvait pourtant pas se contenter d’être spectateur. POU R L ‘EMPE R EU R 193 « Après s’ être assuré, rapporte Lamaignère, que le second croiseur n’accourait pas à l ’aide de son camarade, il saisit une manoeuvre courante qui flottait au vent, s’y suspendit, et, s ’ élançant à travers l ’espace, il tomba comme un plom b au milieu des combattants. Ses pistolets abattirent les deux premiers Anglais qui s’ offrirent à lui ; puis, faisant jou er son sabre d ’abordage, il éclaircit les rangs et fit reculer tou t ce qui se présentait. Le capitaine anglais, acculé sur la dunette, reconnaissant à cette action hardie le commandant de l ’enragé corsaire, résolut de décider la question en l ’attaquant corps à corps ; il marcha vers lui, suivi de quelques-uns de ses plus braves marins. Il donnait en même temps un ordre bref, pour qu ’une partie des hommes qui lui restaient, passant en dehors des porte-haubans, fût prendre les Français par derrière et les mît ainsi entre deux feux. » Cet ordre, exécuté avec promptitude, eût pu changer la face des affaires, mais la vigueur incroyable d ’un homme vint déranger les plans du capitaine anglais. Au moment où il se disposait à attaquer seul à seul le corsaire français, le brave Imatz ramassa un fusil qui se trouvait sous ses pieds, et, avec la rapidité de l ’ éclair, l ’ énergie de la foudre, l ’oeil en feu, sans prononcer un mot, il s’élança en avant, renversant tou t sur son passage, et de son bras irrésistible il déchargea un tel coup de crosse sur la tête du malheureux capitaine anglais, qu’ il tomba, le crâne brisé en morceaux. » — Écartez-vous I cria-t-il à ses camarades après cet exploit, laissez-moi faire ! » Alors, exécutant un moulinet rapide avec cette arme, terrible dans ses mains, il en déchargea des coups mortels si précipités sur tous ceu x qui se trouvaient à sa portée, que les Anglais, consternés, abattus, découragés déjà par la mort de leur capitaine, et ne sachant s ’ ils avaient affaire à un homme ou à un diable, ne songèrent plus à se défendre et s ’affalèrent dans l ’entrepont et à fond de cale. Pello t et son équipage étaient maîtres du Lovely. 13 194 LE CORSAIRE PELLOT Belle victoire, qui avait coûté beaucoup de sang. Pendant la bataille, le « matelot » du Lovely s’était couvert de toile et, fuyant le combat malgré les vingt canons dont il était armé, avait abandonné la partie. Les dix navires du convoi n’avaient pas attendu pour essayer de fuir aussi. Mais Pellot corsaire ne courait pas uniquement pour la gloire. La capture du Lovely ne lui suffisait pas. Il poursuivit les fuyards, rappela les sourds à coups de canon, et finit par regrouper sous ses ordres les dix navires du convoi. Un seul Anglais lui avait échappé : le « matelot » du Lovely. On mit alors le cap sur France. Le butin était énorme. Mais il convient de lire dans le texte d’E. Lamaignère le récit de ce retour magnifique : « La flottille qui faisait route vers les côtes hospitalières de France, avec une ardeur facile à comprendre, se c om posait de douze voiles. Le Général-Augereau et le Lovely, qui por tait à sa corne un large pavillon tricolore, signe de son changement de nationalité, escortaient les dix navires capturés. Ceux-ci avaient ordre de torcher de la toile à casser tou t, c ’est-à-dire de por ter le plus de voiles possible, pou r suivre les corsaires à l ’allure la plus leste ; et Pellot enrageait de v o ir ces bailles à brai, comme il les appelait, rester en arrière, quand il avait ses basset voiles et ses perroquets cargués. » Alors, prenant avec lui les meilleurs marcheurs du con – v o i , il laissa les autres sous la garde du Lovely, et, larguant de la toile, il atteignit sans encombre les eaux de la Gironde, qui reçurent à l ’abri des événements une partie de sa riche capture. » Le reste du c on v o i atteignit La Rochelle, Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, suivant l ’ impulsion du vent, la dérive POU R L ‘EMPE R EUR 195 du navire ou le caprice du capitaine de prise qui p r é fé rait aborder avec sa fortune sur te l po in t p lu tô t que sur tel autre. » Voilà don c nos héros à terre. Ils on t de l ’or, de l ’ or à pleines mains. Ils sont riches. A eu x les jouissances du riche ! C’est une fièvre, un enivrement, un délire… » …Suivons-les, ces hommes, dans leur folle course à travers la cité monumentale assise sur les bords du fleuve girondin. » Une troupe joyeuse parcourt les rues, causant à haute v o ix , chantant, riant aux éclats, avec les gestes les plus désordonnés. Ce sont des marins endimanchés. Ils ont bu le coup du matin. Ils s’arrêtent devant les plus beaux étalages : tou t ce qui frappe leurs yeu x d ’une manière part iculière, ils l ’achètent sans marchander et s ’en parent séance tenante. C’est une montre, une chaîne, un bouquet pour la boutonnière, un large ruban pour le chapeau, une épingle et des bagues d ’or, des boucles d ’oreille. Les voilà beaux, attifés, brillants : on dirait le cortège d ’une mariée. » L ’ enseigne d ’un traiteur s ’off re à leurs regards. Ils n’ ont pas déjeuné : ils entrent bruyamment, hèlent les garçons étonnés, surpris, qui, ne sachant auquel entendre, restent bouche béante sans les servir, en tortillant leur serviette. » — Ohé ! les marsouins ! v oulez-vous bien nous donner à boire et à manger ? » — Quel vin veulent ces messieurs ? » — Est-ce que nous ne sommes pas à Bordeaux, nom d ’une galerne? Du bordeau x ! et du plus fameux, encore ! » — Mais… messieurs, vous savez qu ‘i l coûte six francs la bouteille ? » — Qu’est-ce que cela te fait, vieu x congre ? As-tu peur qu ’ on ne te paie pas ? Tiens, regarde : en voilà, des six francs. » Et, plongeant sa main calleuse dans une vaste poche, le corsaire la retire pleine de pièces d ’or et d ’ argent qu ’ il 196 LE CORSAIRE PELLOT étale complaisamment sur la table aux y eu x des garçons émerveillés. » — Allons ! leste, maintenant, tas de vermine ! ou je vous genope dur, et je vais vous coincer les os à coups de maillet. » Les garçons du restaurant s’ esquivent dev an t le poing tendu du marin, mais ils se hâtent de revenir, abrités derrière un panier de bouteilles sveltes, au long cou , aux b ou – chons non moins longs, qu ’ ils jugent être l ’argument le plus propre à calmer la furia de ces terribles enfants de l ’Océan. » — Allons ! c ’ est bien. On t ’excuse. A manger, maintenant ! Qu’as-tu à nous servir ? » — Si ces messieurs voulaient consulter la carte… » — V a – t ’ en au diable a vec ta carte. Nous crois-tu encore à la mer ? Tiens, ta carte ! la voilà ! Ça regarde nos officiers, pour faire leur point. » E t les feuillets du V a te l bordelais, lancés à tour de bras, volent sur la face du garçon, qui pare le ch o c en se baissant avec prestesse. » — Crois-tu que nous avons le temps de pointer notre déjeuner, tonnerre de Dieu ? Porte-nous de la chicaille en masse ! Du fricandeau et qu’ il soit bon, ou gare dessous ! Des poulets, du jam b on , de la salade, du café, du cognac et tou t le tremblement, quoi !… E t puis, nous verrons. » Les garçons courent, galvanisés par cette éloquence caractéristique du marin. Le repas est servi a vec un entrain inusité. Les mets se succèdent et disparaissent comme par enchantement, attaqués, engloutis avec la vigueur digestive qui distingue ces hommes d on t la jeune et forte constitution est saturée d ’air salin. Les bouteilles vides présentent à l ’oeil nu leur corps diaphane ; le moka fume et humecte les lèvres, qui s’ épanouissent sous son con tact savoureux. Le cognac circule à la ronde et achève, par son influence alcoolique, de porter à la température la plus élevée l’atmosphère au milieu de laquelle sont lancés les convives. POUR L ‘EMPE R EU R 19/  » Aussi, que de cris ! que de chants ! que de gestes ! Les vases fragiles volen t dans toutes les directions et retom b en t en éclats. Les garçons n’ osent plus entrer dans la salle : il y a péril imminent. La rue est encombrée de cu – rieux qui écoutent les chants de l ’orgie. » Mais tout a une fin dans ce monde, même un déjeuner de corsaires. Il faut qu ’une émotion succède à une autre émotion. Mille plans sont rejetés aussitôt que proposés, pour finir dignement la journée en attendant l’heure du spectacle, auquel le corsaire ne manque jamais d ’ assister. » — Allons promener sur l ’eau. » — Merci. J’ en ai assez comme ça de ton eau. Est-ce que des marins se promènent sur l ’eau, à terre ? » — Eh bien, faisons venir des voitures. Nous irons parcourir la ville, et puis relâcher chez la mère Brinquebale. » — Bravo ! Ça va ! Fameuse, cette idée. Garçon, le com pte ! E t des voitures en masse ! Le garçon se présente, tremblant, sa note à la main. Si le déjeuner vau t cent francs, il est porté cent écus. On a cassé pou r vingt francs de vaisselle et de verres : la note en por te quatre-vingts. Mais les corsaires n ’y regardent pas de si près. Ils ont jou i à leur manière, et c ’est tout pou r eux. Le com pte est payé sans observation, et les garçons reçoiven t un louis pour les taloches qui leur ont été distribuées. T ou t le monde est content. » Les fiacres sont à la porte. Les cochers se tiennent aux portières, le marchepied baissé. La troupe bruyante s’ élance et s’ engouffre dans les véhicules. Seul, un jeune marin grimpe sur l ’ impériale de la voiture qui est en tête. Il est muni d ’un grappin et d ’un b ou t de cordage. Dans quel b u t ? Nous allons le savoir tou t à l ’heure. » — Messieurs, où faut-il vous conduire, s ’ il vous plaît? » — Marche toujours, clampin, et ne t ’occupe pas du reste. On s ’ arrêtera quand on voudra, sans que tu t ’en 1 9 8 LE CORSAIRE PELLOT mêles. Pousse au large, filons en double, et attention au commandement ! » Les haridelles excitées partent au tr o t à travers les rues, don t les habitants sont attirés sur leurs portes par la gaieté expansive des marins. Les voitures se suivent à la file. On marche toujours, les rues succèdent aux rues. » T ou t à cou p, un cri perçant traverse l ’air : » — Mouille ! » » C’ est le jeune marin perché sur l ’ impériale de la première voiture qui l ’ a poussé, en lançant avec force son grappin dans l ’ allée d ’une maison d on t la porte est entrebâillée. La corde attachée à la voiture l ’ arrête brusquement ; les ch evaux tom bent sous la secousse sur leurs ja r – rets de derrière : les voitures qui suivent viennent se heurter les unes contre les autres ; les ch evaux s ’abattent ; les cochers crient et jurent. Un tumulte, une confusion épouvantable s’ ensuivent. Mais les marins sont heureux de l ’ espièglerie de leur camarade : ils rient, chantent, enfoncent les portières fragiles, et se précipitent tête baissée dans la maison au grappin, où nous ne les su i – vrons pas et pou r cause… Nous les retrouverons au théâtre. » Les cochers de fiacre, revenus de leur première s tu – peur, relèvent leurs rosses qui n’ ont que quelques écorchures. La course leur a été payée, sans compter , d ix fois sa valeur. Ils v on t au cabaret du coin boire à la santé des jo y eu x corsaires. » Que devenait, pendant cette vie orageuse de son équipage, le brave capitaine Pellot ? Pellot était le héros du jou r : Bordeaux avait sa curiosité, son lion, qui occu pait tous les esprits, d on t le nom v o la it de bouche en bouche. Déjà connu par ses actions hardies, le dernier exploit du capitaine basque surpassait en vigueur, en audace, tou t POUR L’EMPEREUR 1 9 9 ce qu’ il avait fait précédemment. D ix navires richement chargés, con voyés par deux croiseurs armés de vingt ca – nons chacun, enlevés à l ’abordage, c ’était inouï, fabuleux, surtout quand on considérait le Général Augereau mouillé en rade, avec sa coque basse, étroite, garnie de d ix canons de faible calibre, aboyeurs d on t la v o ix ne devait pas s’ élever bien haut. Le mérite n ’en était que plus éclatant. Les armateurs s ’arrachaient l ’ intrépide capitaine et les dames le trouvaient charmant. C’ était à qui l ’ inviterait, le choierait. Ses jours étaient une série de fêtes non interrompues. » Le directeur du Grand Théâtre de Bordeaux, don t les ballets ont eu longtemps la prétention de rivaliser avec ceu x de l ’Opéra, voulut, lui aussi, présenter son hommage à ces hôtes de la mer si bien accueillis par la population bordelaise. Une affiche monstre annonça aux habitants que le ballet du jou r sera terminé par le saut basque dansé par les meilleurs sujets de la troupe. Comme on le pense bien, les corsaires furent exacts au rendez-vous. Pas un n’y manquait. La salle était comble. » V o ic i comment nous ayons entendu raconter par Pe llot lui-même, l ’ aventure comique qui termina la représentation et fit tant de bruit à Bordeaux : » — J ’avais assisté, ce jour-là, à un grand dîner que mon consignataire avait donné en mon honneur. J ’avais endossé ma grande tenue de ville. » Le soir, je me rendis comme d ’habitude au théâtre, qui était plein comme un oeuf. Je le dis franchement, messieurs : après mon corsaire et la mer, ce que j ’aime le mieux au monde, c ’ est le théâtre. E t le ballet, don c ! Comme cela vous impressionne, quand on est resté un ou deux mois à la mer ! C’est à en perdre la tête ! Aussi, j ’avoue que je la perdis un peu, ce soir-là. » Quand l ’ opéra fut terminé, les danses commencèrent. J ’étais placé derrière l ’orchestre, et j ’ouvrais mes yeu x tou t grands pour admirer ces gracieuses sirènes qui avaient l ’air, par leurs regards et leurs gestes, de vou loir nous char200 LE CORSAIRE PELLOT mer, lorsque tou t à coup je bondis sur mon siège, et j ’entendis des cris et des bravos dans toute la salle : on venait de commencer le saut basque. » Mes marins, qui étaient dans les loges, ne se possédaient plus. On eut de la peine à leur imposer silence. Moi, messieurs, j ’ avais mon cerveau qui battait à rompre son enveloppe. J ’étais là, haletant, le corps penché, suspendu à cette danse à laquelle je ne pouvais me mêler. Je devais être curieux à voir, parole d ’honneur ! Bientôt, ma situation ne fut plus tenable. Une idée diabolique me traversa l ’esprit. « E t pourquoi non ? » me dis-je. « Est-ce que tu crains quelque chose, Pellot ? Fais comme devant une bordée ennemie : en avant ! » E t aussitôt, m ’ élançant pardessus l ’orchestre, une contre-basse et un pupitre me servant de marchepied, d ’un bond je fus sur le théâtre. J ’ étais si leste, à cette époque, messieurs, et mon action fut si rapide, que les musiciens continuèrent à jou e r sans s’ être aperçus de rien : une ombre seulement avait passé audessus de leurs têtes. Et , avant que le public manifestât son étonnement, je m ’ écriai : » — Le saut basque, ça ? Laissez don c ! Pellot le c o r – saire va vous faire voir comment on le danse à Hendaye. » Déjà, d ’une poussée, j ’avais envoyé l ’un des danseurs à d ix pas, et, prenant sa place, je me trémoussai tellement et si bien, surexcité que j ’ étais par toutes ces jolies demoiçelles aux robes blanches si courtes et aux visages si roses, que je me surpassai, moi, l ’un des meilleurs danseurs du pays basque. Aussi, la salle entière m’ applaudit avec fu – reur. Mes gens surtout faisaient, avec leur cri particulier au pays (irrintzinà), un vacarme infernal. Tant il y a que la police dut s ’en mêler ; et, comme auteur du désordre, on se mit en mesure de me conduire en prison. » Heureusement que, dans un moment plus calme, j ’ entendis une v o ix amie qui me criait en basque : « Sauve-toi, Pellot ! sauve-toi ! prends garde aux gendarmes ! » Cet avertissement me suffit. Je bondis comme un tigre sur la foule qui garnissait le théâtre. Culbutant tout, je m ’ ouvris POUR L ‘EMPE R EUR 201 un passage à travers les coulisses ; puis je traversai, tête baissée, une enfilade de portes ; et j ’ arrivai enfin, je ne sais trop comment, sous le péristyle, où je trouvai plusieurs de mes corsaires, officiers en tête, prêts à m’enlever si j ’avais été arrêté, et nous filâmes lestement à bord. » » Le lendemain de l ’ incartade de Pellot, toutes les notabilités commerciales de Bordeaux, qui s’ intéressaient à lui, firent des démarches actives pour étouffer cette affaire, qui était une peccadille en présence des services réels qu ’ il rendait à son pays. Les dames s’en mêlèrent aussi, et dès lors l ’ arrangement fut de moitié plus facile. Seulement, les autorités prièrent les protecteurs du corsaire de hâter le plus possible le départ du Général-Augereau, afin de débarrasser la ville de cette légion de diables turbulents. » III Pendant que Pellot faisait des siennes, sur mer et à terre, et se taillait aux dépens des Anglais une réputation enviable, la France, après la conspiration de Cadoudal et l’exécution du duc d’Enghien à Vincennes, se donnait à un maître. Le 18 mai, à Saint-Cloud, Napoléon fut proclamé empereur. Aussitôt il créa la garde impériale, adopta les aigles, et nomma dix-huit maréchaux. En principe, et toute la France le crut, la Révolution était finie : nous avions gagné la frontière du Rhin, et les Anglais avaient gagné l’ Inde. On ne sait pas si Pellot vit avec plaisir naître le nouveau régime. Il était corsaire, et il craignait sans doute qu’avec son dessein de descendre en Angleterre, l’empereur ne consentît plus à laisser 202 LE CORSAIRE PELLOT courir les corsaires. Il avait eu assez de peine à monter sur L’Augereau. Aussi, après sa triomphale prise du Lovely et des dix marchands du convoi, éprouva-t-il le désir de ne pas s’attarder à terre. Son équipage de flibustiers, enchantés de leur première croisière, ne demandait qu’à le suivre. l ‘ Augereau se remit en chasse, cap au nord, vers le Canal Saint-Georges, où les risques étaient grands, mais où abondaient les chances de rencontres heureuses. Est-ce ici qu’il convient de placer une aventure que rapporte E. Lamaignère, et que ne rapporte pas Duvoisin, ce qui serait inquiétant si Duvoisin, peut-être à l’instigation de Pellot, n’avait pas eu des raisons de la passer sous silence ? Elle n’est pas en effet d’un héroïsme très édifiant, et ce renard de Pellot y a les allures d’un renard qu’une poule aurait pris. Mais que nous importe, à nous, si les rieurs ne sont pas toujours du même côté ? Or voici. A l’entrée de la Manche, l’ Augereau découvrit une voile. Immédiatement, chasse en règle, ordonnée par Pellot. Assez vite, on s’aperçut que le navire poursuivi était un fort navire, d’au moins 600 tonneaux, « sur les flancs duquel se dessinait une formidable ceinture de 20 pièces de canon ; mais, chose étonnante, ce navire évidemment anglais n’arborait aucun pavillon, ne faisait aucune démonstration hostile ; il continuait paisiblement sa route, sans s’inquiéter de l’acharnement que déployait à sa poursuite le POUR L ‘EMPE R EUR 2 0 3 corsaire français. Etait-ce le calme dédaigneux de la force ? Cette tranquillité affectée cachait-elle un piège ? » Irrité, Pellot ordonna le branle-bas de combat, et de gouverner droit sur le silencieux anglais. Il s’apprêtait à une lutte inégale, donc terrible. Il prévoyait tout. Soudain il cria : — Il y a beaucoup de monde certainement à bord de ce navire. Il faut nous déguiser en sacripants pour leur en imposer. Mousse ! apporte de la peinture noire, et que chacun se barbouille le muffle à son idée ! Payant d’exemple, il se traça une paire d’énormes moustaches et entoura ses yeux d’un cercle horrifique « qui le faisait ressembler à un échappé de l’enfer ». Les flibustiers, pleins d’entrain, l’imitèrent à l’envi. — A l’abordage ! Mais personne de l’anglais ne se présenta pour les repousser. Etait-il vide ? Non pas. Sur le pont, les mains levées au ciel, trois cents hommes à genoux suppliaient les « vaillants pirates » de les épargner. Que signifiait cette plaisanterie ? Pellot mit le capitaine en demeure de le lui expliquer. Hélas ! Pellot et ses flibustiers, déguisés en sacripants, allaient attaquer un inoffensif navire « qui n’avait que de faux sabords sans canons ni armes » et qui menait à Botani-Bay, pour le gouvernement anglais, trois cents condamnés. Prise dérisoire en vérité ! Pellot refusa de la conduire dans un port français : — Je mériterais d’être lapidé ou pendu par 2 0 4 LE CORSAIRE PELLOT un croc au bout d’un cartahu, dit-il, si je débarquais avec une cargaison de cette espèce ! Le navire pourtant était bon à vendre, et les condamnés imploraient le vainqueur. Pellot accepta de les conduire au Portugal, alors neutre entre la France et l’Angleterre. Ainsi fit-il, et, après avoir vendu le navire, regagna son poste de chasse dans la Manche. Pour effacer le souvenir de cette aventure piteuse, une aventure héroïque était nécessaire. Pellot la chercha sur les côtes d’ Irlande, mit en panne devant le cap Clear, attendit, et, le 4 août 1804, trouva. De l’affaire du 4 août qui devait illustrer, sinon enrichir Pellot, nous possédons deux récits, l’un que Pellot confia directement à H.L. Fabre, auteur des Lettres Labourdines, et qui est d’une émouvante simplicité ; l’autre, de Duvoisin, moins sommaire. Nous compléterons le premier par le second. A H.-L. Fabre, Pellot confia : « — Pendant que je commandais le corsaire le Général- Augereau, armé à Bayonne, n ’ ayant que douze caronades en batterie et monté seulement par soixante-dix hommes, j ’attaquai et enlevai à l ’abordage, devant le p o r t de Cork (Irlande), le William-Scott, navire anglais de Liverpool, à trois mâts, armé de v in gt-deu x canons, escortant, de con – serve avec la Marguerite, armée aussi de dix-h uit canons de gros calibre, un c on v o i assez nombreux. » Le com bat entre le corsaire et le William, soutenu par la Marguerite, commença à deux heures de l ’après-midi. Ne pouvant soutenir le feu de deux navires qui nous étaient si supérieurs en artillerie, j ’ordonnai d ’aborder le William. POU R L ‘EMPE L EUR 2 0 5 Les Français sautèrent à bord, mais ils furent repoussés. Pendant ce temps, l ’autre navire nous canonnait par la hanche et nous faisait le plus grand mal. On me rendit com pte que le corsaire, percé à la flottaison par plusieurs boulets, faisait une grande quantité d ’ eau. Profitant de cette circonstance alarmante, je criai que le corsaire allait couler. Mon équipage, saisi d ’ épouvante, ne v it de salut qu ’ à bord de l ’ennemi. Je me précipitai avec lui. Les ponts du William furent à l ’ instant couverts de morts et de blessés. Je fus du nombre de ces derniers, mais enfin l ’ ardeur et la valeur française l ’emportèrent sur un ennemi trois fois plus n ombreux. Le William amena son pavillon, après un com ba t des plus acharnés, où l ’audace et le courage triomphèrent. Ce fait est relaté dans les Annales Maritimes, année 1830, deuxième partie, page 452, n° 85. » Non sans une visible satisfaction, Pellot signalait qu’il avait eu les honneurs des Annales Maritimes, tout de même qu’avait eu ceux du Mercure de France, jadis, son patron Jean d’Albarade. Mais il était encore plus fier de la lettre qu’il avait reçue d’Augereau dont son navire portait le nom. Or cette lettre était telle : « Paris le 16 fructidor an X I I . » Le maréchal de l ’Empire Augereau, grand-officier de la Légion d ’honneur, ch e f de la 15e cohorte, à M. E. Pellot, capitaine du corsaire le Général-Augereau. » Si la belle action, par laquelle vous vous êtes distingué, Monsieur le capitaine, n’ a pas été profitable à votre fo r – tune, elle n’est pas perdue pour votre gloire et pou r votre avancement. Je vous ai déjà annoncé qu ’elle ne resterait pas sans récompense, et j ’ en contracte avec vous l ’agréable engagement. L ’Empereur aime les braves autant que moi : 2 0 6 LE CORSAIRE PELLOT j ’ espère lui faire partager les sentiments que vous m’ avez inspirés par votre conduite intrépide. » Hâtez-vous de rétablir votre santé : bientô t vous aurez l ’occasion de vous signaler encore ; dites à vo s com p a – gnons que l ‘Augereau ne d o it jamais tom ber au pou voir de l ’ennemi. » Notons tout de suite que l ‘Augereau tomba, le 23 pluviôse an XIII, au pouvoir de l’ennemi, malgré les ordres du maréchal, mais que Pellot ne le commandait plus. Disons aussi que Pellot ne fut pas récompensé par cette croix d’honneur que le maréchal semblait lui promettre. Disons enfin qu’un tableau, représentant le combat de L’Augereau, contre le William-Scott et la Marguerite, fut placé, en 1830, sur un mur de l’Ëcole d’hydrographie de Saint-Jean-de-Luz, et une copie remise à l’École des mousses et novices de Bordeaux. Pourtant, si la « belle action par laquelle s’était distingué M. le capitaine Pellot » n’avait eu pour historien que H.-L. Fabre, on s’étonnerait à bon droit de tant de bruit mené autour d’une affaire banale, — banale dans le monde des corsaires, naturellement. Mais le récit de J. Duvoisin rend à l’affaire une couleur que la sobriété de H.-L. Fabre ternissait. Lisons-le donc, sans le couper d’aucun commentaire, bien que parfois le plus enthousiaste lecteur puisse éprouver l’envie de s’exclamer : « Sous le cap Clear, promontoire d ’ Irlande, le 4 août, il aperçut un con v o i de cinquante voiles arrivant sous le POUR L ‘EMPE R EUR 2 0 7 ven t. Deux navires de guerre (1), le William-Scott, de 22 canons et la Marguerite, de 18 canons, servaient d ’escorte à la flottille. Pellot n ’ avait à leur présenter que ses 12 b ou – ches à feu. Devait -il laisser passer, sans y mettre obstacle, ce magnifique con v o i qui arrivait d ’Amérique, chargé de marchandises de pr ix, et allait disparaître dans le por t de Cork ? La proie était si belle ! Comment résister à la tentation de l ’ attaquer ? Mais quelle témérité de le faire !. . . » Sans balancer, Pe llo t combina son plan d ’ attaque : se présenter comme pilote, surprendre le William-S colt, enlever une partie du c on v o i ; et montrer trente-six belles dents à la Marguerite, si elle ne se contentait pas de con – server son reste ; tel fut le plan peu compliqué que Pellot exposa à ses hommes. » On fait un mouvement vers le con voi. Les Anglais hèlent le corsaire. » — The Pellot ! répond le capitaine. » — C’est le pilote, se dit-on. » Qui pou va it en dou ter ? On laisse approcher.  » Par malheur, quelques hommes, commandés pour accrocher l ’ennemi, mettent trop de précipitation à d ép o – ser leurs engins. Un coup de canon vient annoncer au c o r – saire qu ’ il est reconnu. Sans plus tarder, un com ba t terrible s’engage de part et d ’autre. A une aussi faible portée, la lutte ne peut être longue. Les corsaires se couchent à plat ventre toutes les fois que les bouches anglaises s ’enflamment devant eux. Ils subissent néanmoins des pertes. A leur tour, ils fon t quelques heureuses décharges. » Au milieu de l ’action, un boulet ennemi fait ch oir le drapeau français : » — Cessez le feu ! s ’ écrie Pellot. La fortune se déclare pou r nous. L ’Anglais va croire que nous nous rendons : laissez-le arriver, et à l ’abordage ! » L ’ennemi s’ avance effectivement pour se saisir du navire français. Pellot commande le feu à b ou t por tant et couvre de morts le p on t du William. Le poignard à la (1) En réalité, deux lettres de marque. 2 0 8 LE CORSAIRE PELLOT main, il saute le premier à bord de l ’ennemi. Son équipage se précipite sur ses pas. Les Anglais résistent avec bravoure. Dans la mêlée, P ellot tombe, frappé de plusieurs coups. Ses p risonniers de B ayonne se je t ten t devant lui, lui font un rempart de leurs corps, et le sauvent par leur d évouement. P e l lo t se relève. Il ranime le com ba t . Il renverse tout sur son passage. » — Death ! Death ! (mort ! mort !) crie-t-il en fureur. » Rien ne peut résister à l ’ impétuosité de cette nouvelle attaque. Le chef des Anglais, capitaine Killy, qui soutenait seul le courage de l ’ennemi, tombe mort, avec un grand nombre des siens ; parmi les survivants, il n’ en est aucun qui n’ait reçu quelque blessure. Le com ba t touche à sa fin ; les Anglais ne se défendent plus que faiblement ; ils demandent quartier. » Les Grecs et les Italiens veulent les immoler tous. Sans écouter la v o ix de leur capitaine, ils continuent la boucherie. Pellot avec ses Basques, est obligé de se mettre entre eu x et les Anglais. En accomplissant cette noble action, il est frappé par les siens et tom be de nouveau : tous les bras sont saisis de stupeur, et le carnage cesse. » Heureusement, les blessures de Pellot ne sont pas aussi graves qu’ on aurait pu croire : il fait bander ses plaies et continue à commander. » Durant ce com ba t à outrance, la Marguerite s ’ était enfuie honteusement pour se mettre à cou vert dans le por t de Cork avec tou t le c on v o i d ’Amérique. » Pellot, plein du sentiment des plus hautes con v e – nances en matière de guerre, recueillit le corps d e . son noble adversaire, le capitaine Killy, et l ’enveloppa dans un linceul glorieux : ce fut le drapeau si bien défendu par lui. Il fit déposer le corps dans un canot et l ’en voya à Cork avec quatre matelots à qui il rendait la liberté. Cette a c – tion fut justement appréciée par la veuve du capitaine Killy et par les Anglais… » Mieux éclairés par ce récit, nous comprenons mieux que le combat de L’Augereau contre le POU R L ‘EMPE R EUR 2 0 9 William-Scott, soutenu par la Marguerite (quoi qu’en laisse croire J. Duvoisin, qui confondit peutêtre cette affaire-ci et l’affaire du Lovely dont le « matelot » s’enfuit en effet) ait suscité quelque rumeur dans certains ports de France et d’Angleterre. Cependant, l’ affaire n’est pas close. La Marguerite, protégeant les cinquante voiles convoitées par Pellot, était entrée à Cork. Pellot avait maté le William-Scott. Mais, vainqueur, il ne tenait qu’un butin de gloire ; et puis, tout n’était pas fini. En effet, dit J. Duvoisin : « Pellot ne jou it pas longtemps de son triomphe. Attirée par le bruit du canon, une frégate anglaise vin t lui couper la retraite. Le vent était peu favorable à l’Augereau, dont la marche n’ était supérieure que vent arrière ; alors, elle était incomparable. Par bonheur, il se faisait déjà nuit et l ’ombre rendait incertain le tir du canon ; aussi les Anglais ne songèrent-ils pas à engager le combat. Un magnifique clair de lune donnait la facilité de surveiller tous les mouvements du corsaire, qui courait le long de la cô te au risque d ’ échouer sur quelque récif ; la frégate suivait tous ses mouvements sans se hasarder à s ’approcher trop de la terre ; elle com pta it bien que, dès qu’ il ferait jou r , les Français seraient obligés de se rendre à discrétion, car alors la fuite deviendrait impossible et la défense une folie. » On manoeuvra ainsi de part et d ’autre pendant une partie de la nuit. Le renard Pellot essaya bien des tours : aucun ne lui réussissait. Mais, à minuit, le vent change de direction ; il souffle avec une certaine force du cô té de terre. » — V iv e Dieu ! crie Pellot ; je vois qu’ il est pou r nous… » Pellot place chacun à son poste, lui explique la manoeuvre qu ’ il d o it exécuter, s’ assure qu’ il a bien saisi son 14 2 1 0 LE CORSAIRE PELLOT ordre, et fait partager à tous la confiance qui l ’anime. Un instant après, les voiles sont serrées ; il ne reste dehors que celles qui sont indispensables pou r arriver ju squ ’à la frégate anglaise. Celle-ci cro it que les Français, désespérant de leur salut, v on t se rendre à elle. Le capitaine Thompson les hèle : » — Qui êtes-vous ? » — Français.  » — Votre nom ? » — L ’ Imprenable. » — Imprenable… Pas cette fois, du moins. Commencez par abattre votre pavillon. » Le pavillon tombe. Le corsaire n ’ était qu’à quelques brasses de la frégate ; il dérive sur elle et n’ évite de la choquer qu ’ en tournant devant son artimon. » — Arrêtez ! crie l ’Anglais. » Le corsaire dérive toujours. » — Arrêtez ! Au trement, je vous balaie de dessus la mer ! » Un sifflet aigu se fait entendre sur le corsaire. A l ’ instant toutes les voiles se trouvent tendues comme par enchantement, le ven t les gonfle et emporte le navire avec rapidité. Les artilleurs anglais, pris au dépouvu, courent à leurs pièces ; ils tirent les premières bordées sans ajuster ; une mer houleuse et la fausse lumière de la lune mettent ensuite leur tir en défaut. Les Anglais reconnaissent bientôt qu ’ ils n ’ auront raison du corsaire qu’ à la condition de l ’emporter de vitesse. Mais il n ’ y a peut-être pas sur cette mer un seul navire qui puisse gagner L’Augereau dans la situation présente. » Cependant, son salut demeure longtemps incertain ; le jou r succède à la nuit, et les Anglais n’en ont que plus de courage. Les capitaines des deux bords, également soutenus par leurs équipages, épuisent dans cette chasse tou t ce que la science nautique possède de ressource. Sir Daniel Thompson cherche à gagner la gauche du corsaire, pou r l ’ éloigner des côtes les plus voisines de France. Pellot POUR L ‘EMPE R EUR 2 1 1 rit dans sa barbe. Il sait bien, lui qui connaît son navire, qu’ il d o it garder v en t arrière ou succomber dans la lutte ; il sait qu’ il ne peut se sauver qu ’en touchant à un por t d ’Espagne. La fausse manoeuvre de l ’Anglais décide l ’a v an tage en faveur du corsaire, qui arrive, sain et sauf, au Passages. Mais son capitaine était dans un état bien dép lo rable. » J. Duvoisin ajoute : « La conduite de Pellot fut considérée comme une merveille d’habileté. Les marins de ce temps-là, ne sachant comment exprimer leur admiration, appelèrent le retour de Pellot « la retraite de Moreau », par allusion à la célèbre retraite que ce général exécuta en Allemagne en 1796 ». IV Le port où se réfugia Pellot après une si belle victoire dont le bénéfice était douteux, on le nomme Passage, le Passage, Passages, le Passages, Pasages, à loisir. C’est un refuge sans pareil. « Situé dans le fond du golfe de Gascogne, dit Edouard Lamaignère, le Passages est le seul port qui puisse recevoir en tout temps des vaisseaux et des frégates. Le navigateur qui arrive du large pour attaquer son entrée, voit d’abord une côte escarpée, haute, raide, coupée à pic, dont la mer baigne le pied, formant une muraille immense sans solution de continuité, contre laquelle il semble devoir se briser. A mesure qu’il approche, une mince ouverture se dessine, vraie porte taillée 2 1 2 LE CORSAIRE PELLOT dans le roc entre deux montagnes. C’est l’entrée du port, et il faut être pratique pour la trouver, si peu que le temps soit défavorable. Le navire s’engage dans un chenal étroit, dominé par des hauteurs entre lesquelles coule une rivière profonde qui n’a pas plus d’un demi-kilomètre de parcours et qui aboutit à une baie intérieure, immense, enserrée entre des collines et des montagnes, qui pourrait contenir à l’aise toutes les flottes de l’Europe ». Et Victor Hugo, qui séjourna dans le village, a écrit : « La baie du Passage, abritée de toutes parts et de tous les vents, pourrait faire un port magnifique. Napoléon l’avait pensé, et, comme il était bon ingénieur, il avait lui-même crayonné un plan des travaux à faire. Le bassin a plusieurs lieues de tour, et le goulet qui mène à la mer est tellement étroit qu’il ne peut y passer qu’un seul bâtiment à la fois ». Voilà l’excellent port où Pellot exténué se réfugia, en plein août 1804. Mais, comme le dit J. Duvoisin, il y arriva « dans un état bien déplorable ». Blessures. Mois d’août en Espagne. Chirurgie de 1804. Pellot manqua d’en mourir. Grâce, sans doute, à la sympathie du maréchal Augereau, il fut visité « par des chirurgiens de l’armée française ». Qui a lu Molière se représentera facilement la scène. Il n’était ni plus ni moins question que d’amputer Pellot d’une jambe. Couper une jambe à un corsaire ? Pellot se fâcha. Il cria : — Coupez-moi un bras, coupez-moi le nez, POUR L ‘EMPE R EUR 2 1 3 coupez-moi les deux oreilles, mais laissez-moi ma cuisse : j ’en ai besoin. Mais, conte J. Duvoisin, «il avait beau protester et jurer, les chirurgiens ne semblaient point l’écouter. Au contraire, ils étalaient leur horrible trousseau. A cette vue, Pellot devient plus furieux encore : il croit qu’on va user de contrainte envers lui ; il se jette sur les instruments étalés à ses yeux, s’empare du plus grand de tous, et promène des regards effrayants sur les chirurgiens. Ceux-ci se hâtèrent d’évacuer la salle et d’abandonner à son sort le terrible corsaire ». Et le terrible corsaire se remit, tant bien que mal, sans chirurgien, de ses blessures. Il se fit transporter à Bayonne, prit des bains aux thermes de Tercis, et se tira vaille que vaille de la bagarre. Duvoisin déclare simplement : « Il en fut quitte pour perdre à la fois un oeil et la faculté de tourner le cou ». Duvoisin était certainement un homme de sang-froid. Mais Pellot gardait ses deux jambes. Il en avait besoin, disait-il. Et il en eut besoin, c’est vrai. Près de la quarantaine et se sentant encore d’un bel appétit, il ne renonçait pas à la course. Dès qu’il put repartir, il repartit, sur le Retour, ce petit corsaire de 10 canons avec lequel il avait couru dans l’hiver de 1800. Il aimait les petits corsaires, nous le savons, qui risquent peu (quant à l’armateur) pour gagner beaucoup. On se rappelle peut-être que les croisières du Retour, commandant Pellot, dans l’hiver de 1800, n’ont laissé 214 LE CORSAIRE PELLOT aucun souvenir. Celles de 1805 en ont laissé un, qui fut émouvant surtout pour ceux qui aimaient Pellot. Une fois encore, en effet, mais la dernière, Pellot tomba entre les mains des Anglais, d’où il eut toutes les peines du monde à s’évader. Mais les Anglais ne le cueillirent pas sur son petit corsaire comme on cueille une pomme sur un pommier. Il ne faut pas confondre. «A u commencement du mois de février (1805), dit J. Duvoisin, Pellot gagna la grande mer pour croiser sur la route des navires anglais vers le Portugal. Il fit deux bonnes prises, qu’ il ramena vers les côtes d ’Espagne. Après avoir reconnu le cap Finisterre, il se dirigea sur Vig o . Le gros temps le fatigua toute la nuit du 11 au 12. Le vent se calma au po in t du jou r. Une brume épaisse couvrait encore la mer. Elle ne se souleva que pou r montrer à Pellot deux corvettes anglaises, sur son derrière, à une petite portée de canon. Cette apparition soudaine ne l ’alarmait pas outre mesure : il était assez proche du p o r t de V ig o pour espérer d ’ y entrer sans encombre. Les deu x prises avaient le devant, et les hommes qui les conduisaient en hâtaient la marche de leur mieux. Pellot protégeait leur retraite. Les Anglais, de leur côté , faisaient force de voiles ; leurs canons de chasse tiraient sans relâche sur le corsaire ; mais ils pointaient si mal qu ’ à entendre l ’ équipage du Retour, ils tiraient le « canon de réjouissance ». Cette dédaigneuse hilarité ne dura pas longtemps. Un boulet vin t frapper le grand mât du Retour. La plus forte por tion de ce mât était retenue par les cordages et son poids faisait pencher le navire. Pellot, sans se déconcerter, chercha à rétablir les manoeuvres. Pendant le ralentissement forcé de sa marche, les Anglais firent pleuvoir la mitraille sur son bord. Son équipage était menacé d ’une entière destruction. Bientôt, il ne lui resta qu’une ressource, celle de se rendre à dis crétion. » POUR L ‘EMPE R EUR 215 Et Pellot se rendit aux Anglais avec le Retour, mais consolé, relativement, par la pensée que se3 deux prises étaient en sûreté dans le port de Vigo. On prétend qu’il y a un dieu pour les ivrognes. Il y en avait un pour les corsaires. Il y en avait un sans aucun doute pour Pellot. Devine-t-on où Pellot fut débarqué ? Dans l’unique ville ennemie où il pût n’être pas molesté : à Corck, ville d’Irlande. Et il n’y fut pas molesté seulement parce que Corck était ville d’ Irlande ; et il n’y fut pas reçu seulement avec sympathie parce que Corck était ville d’Irlande : à Corck, Pellot passait pour le dernier des chevaliers. N’avait-il pas, très récemment, et très religieusement, renvoyé à Mrs. Killy le corps de son mari, commandant ce Wïlliam- Scott dont L’Augereau s’était emparé le 4 août 1804 ? « La population se porta en foule sur son passage », nous dit Duvoisin sans plus s’émouvoir que jamais, et il ajoute qu’en lui «rapportant cette circonstance de sa vie », Pellot lui déclara qu’on « venait voir le vieux renard pris au piège ». Mais il faut lire dans le texte de Duvoisin le récit cette nouvelle aventure de Pellot. Elle en devient merveilleuse. « L ’ accueil que Pellot reçut des autorités et des notables de la ville fut pou r lui aussi glorieux qu’un triomphe. Les habitants de Corck se disputèrent l ’honneur de lui donner les soins qu ’ exigeait sa santé. Mrs. Killy ne fu t pas la dernière à se signaler dans ces manifestations. Elle alla rendre grâce au digne vainqueur de son mari, et, entre plu2 1 6 LE CORSAIRE PELLOT sieurs cadeaux qu’ elle lui fit, on remarqua un magnifique tapis qu ’ elle avait orné de figures emblématiques. » Comme la guerre était donc charmante au temps de Napoléon Ier ! Et, si bien traité par les Anglais, Pellot ne voulait pas demeurer prisonnier ? Duvoisin écrit : « Pellot ne s’endormit pas au milieu des prévenances et des marques d ’estime qu ’on lui prodiguait. Suivant son incorrigible habitude, il prépara les voies à une prochaine évasion. » Il avait été laissé, pour raison de santé, dans une maison située à l ’entrée de la ville, du côté de la campagne, et habitée par un officier de la yeomanry, sorte de gendarmerie à cheval. Non loin de là, il y avait un abreuvoir très fréquenté dès le matin. Une nuit, par un beau clair de lune, Pellot descendit d ’une fenêtre au moyen de ses draps de lit. Il se rendit à l ’abreuvoir. Là, il tira ses souliers, les attacha sous les pieds en tournant les pointes du côté des talons, de façon à faire des traces en sens inverse de la direction qu ’ il allait prendre. Son intention était de se rendre à Dublin. » Un accès de fièvre bien intempestif l ’ arrêta à W aterford. Il était là depuis deux jours, quand un malheureux hasard le mit entre les mains des constables. Ceux-ci, en poursuivan t quelques mauvais sujets qui avaient fait du bruit dans la rue, pénétrèrent dans la taverne où Pellot s’ était réfugié, et l’arrêtèrent sans le connaître. On sait combien les Anglais sont fiers de leur habeas corpus, ce qui ne les empêche pas de violer tous les jours la liberté individuelle, en liant les mains derrière le dos aux flâneurs attardés et en les engageant malgré eux dans un régiment de malfaiteurs (condemned regiment). Pellot risquait donc fort d ’ aller mourir au Bengale ou en Australie, s ’ il ne se faisait pas connaître. Il prit ce parti, qui était de beaucoup POUR L’EMPEREUR 2 1 7 le plus sage, et rejoignit ses compagnons d ’ infortune. » Il resta peu de temps avec eux. Un marchand de ch oux consentit, pou r quelques guinées, à le mettre dans un sac avec ses légumes et à le transporter ainsi ju squ ’à Kilmaloe. De là, Pellot reprit le chemin de Dublin, et fut complètement dévalisé par les voleurs dans les montagnes du Leinster. Un homme sans argent ne peut aller loin : Pellot, arrêté de nouveau, fut ramené à Corck et placé, avec quelques-uns de ses compagnons, dans un îlot formé par une rivière qui a son embouchure dans le canal Saint- George. » Il ne désespéra pas de lui-même. Cependant, son esprit si fertile en expédients ne lui offrait, dans son état de dénuement absolu, aucun moyen praticable d ’évasion. A bout de ressource, il prit un parti désespéré. Une nuit, il se jeta dans la rivière. Il por tait sur son dos une outre vide et un gros pain. Arrivé à terre, il suivit le cours de la rivière jusque près de son embouchure, se saisit d ’une barque de pêcheur amarrée au rivage, et s’abandonna à la mer. Il rama courageusement et longtemps, prenant peu de repos et arrosant d ’eau le pain noir qui lui servait d ’ aliment. Cette étonnante persévérance allait être couronnée du succès qu ’elle méritait, quand Pellot fut rencontré, à une lieue de Calais, par un croiseur anglais. Il y avait là plusieurs marins qui avaient été prisonniers de notre corsaire et qui le reconnurent. « Messieurs, dit Pellot aux Anglais, je ne regrette pas tant d ’être repris, car j ’espère bien que vous ne parviendrez pas à me garder; tou t ce que je crains, c ’est que cette barque, la seule ressource d ’un père de famille, ne lui soit pas rendue. » Ses ennemis restaient en admiration devant lui. Pellot dut les rappeler à euxmêmes pour faire donner le signal du départ. » Conduit à Plymouth, on n’osa pas le plonger dans un cachot. Son nom était trop connu et trop respecté parmi la population maritime de cette côte pour qu ’on osât lui faire subir de mauvais traitements d ’une manière ostensible . Quelqu’un proposa de le presser. Ceci demande une 2 1 8 LE CORSAIRE PELLOT explication. La marine anglaise se recrute par la presse en temps de guerre. Dans un por t de mer, tou t nomme qui a la tournure d ’un marin est sûr d ’être enlevé de force, con du it à bord d ’un bâtiment, et d ’y rester plusieurs années sans mettre pied à terre. C’est le cas de crier : Vive la liberté ! Mais nous devons à l ’honneur des Anglais de dire que la proposition de presser Pellot ne trouva pas d ’approbateur. A dam Simler, officier préposé à la garde des prisonniers français, se distingua même par une opposition pleine de jactance. C’était un homme vain, qui se c royait un esprit supérieur et qui prenait sa faconde pour du talent. Il prétendit que Pellot était un simple mortel, aussi peu sorcier que les autres hommes, capable de tromper les imbéciles, mais non les clairvoyants. Enfin, lui, A dam Simler, répondait de maintenir Pellot dans l ’ ordre et dans la prison. Malgré sa présomption, il crut devoir soumettre son prisonnier à une surveillance spéciale. Il ne se contenta pas des précautions ordinaires ; il fit garder à vue l ’habile corsaire par un homme d ’une fidélité éprouvée, qui ne devait le quitter pas plus que son ombre. » La mesure prise pou r s’assurer de la personne de Pe llo t ne fut pour lui qu ’un moyen plus facile d ’évasion. D ’ abord, il était impossible d ’être bien sévère envers un homme aussi jo y eu x et aussi aimable ; puis, comme il était constamment suivi de son gardien, les autres surveillants n’avaient pas tant à s ’ occuper de lui, et ils le laissaient plus librement circuler que ses compagnons. » Pellot ne cessait de s ’ informer des Wilson, ces con tre bandiers à qui il était lié par des services réciproquement rendus. Il apprit enfin, d ’un patron de barque de Wight, que les hommes qu ’ il cherchait se trouvaient dans cette île. Il leur écrivit. La réponse ne se fit pas attendre. Les Wilson accoururent à Plymouth et promirent à Pellot de le transporter en France, s ’ il parvenait à tromper la v ig ilance de son Argus. Ils lui donnèrent même de l ’ argent et des vêtements neufs, don t il avait le plus grand besoin; La fortune ennemie n’ avait pu abattre notre corsaire : POUR L’EMPEREUR 2 1 9 elle lui sourit de nouveau. Pellot réussit à faire enivrer son gardien ; II gagna le rivage de la mer, et fut transporté par les contrebandiers sur les côtes de France. » Déposé dans l’île de Batz, Pellot se rendit à Morlaix. Il avait bien mérité de revoir sa France. Mais quelles mauvaises nouvelles l’y attendaient ! Certes, les soldats de Napoléon avaient franchi le Danube, étaient entrés à Vienne. Certes, l’Empereur avait battu les Russes et les Autrichiens à Austerlitz. Mais, à Trafalgar, la flotte française s’était anéantie ; et, pour un marin, ceci dépassait cela, non sans raison. A Morlaix, on gémissait de Trafalgar plus qu’on ne se réjouissait d’Austerlitz, alors qu’en Angleterre on feignait d’ignorer Austerlitz pour ne célébrer que Nelson et sa victoire éclatante. Et quant à Pellot, ce pauvre Pellot enfin libre, il apprit en rentrant que, pour avoir empoisonné son gardien, il avait été condamné à mort par les Anglais et pendu en effigie. Pellot, dit-on, supporta mal cette nouvelle dont on pourrait croire qu’il aurait ri. Il n’avait pas empoisonné son gardien, « qui se faisait peutêtre beaucoup plus malade qu’il ne l’était réellement », par crainte de punition. Il ne l’avait même pas enivré. Il s’était contenté de l’endormir avec un peu d’opium, et si peu que l’opération n’en devait pas avoir de suites tragiques. Mais, même à suites bénignes, Pellot comprenait que, si jamais les Anglais le ressaisissaient, on le pendrait bel et bien, non plus en effigie, mais réellemen t 2 2 0 LE CORSAIRE PELLOT Et, pour un corsaire exposé à tous les risques et qui n’a pas envie de mourir, le cas n’ était pas drôle. Aussi, courageux, voire téméraire, Pellot n’hésita-t-il pas. « Il prit sa résolution à deux mains », dit J. Duvoisin. Il était rentré en France ; il retourna en Angleterre et se présenta devant le sheriff de Plymouth, demandant à être régulièrement jugé. Et J. Duvoisin dit que les Anglais demeurèrent stupéfaits. Il paraît même que les Anglais furent encore plus ennuyés que stupéfaits, et que c’est pour eux surtout que le cas ne fut plus drôle. L’opinion s’en mêla. Pellot trouvait des partisans ardents, sans les chercher. Mais il paraît aussi que la justice anglaise ne pouvait pas renvoyer Pellot innocent : elle ne pouvait, prétend-on, que casser le premier jugement, sans davantage, ce qui ne contentait Pellot qu’à moitié. En outre, bien qu’il fût venu de lui-même se livrer aux juges, les juges ne consentaient à le relâcher que si la France relâchait un capitaine prisonnier. Pellot protesta, n’ayant pas qualité pour s’engager et encore moins pour engager le gouvernement français. Têtu comme un mulet, ou, si l’on préfère, comme un Basque, il entendait être relâché sans condition et absous. Ce fut évidemment pour se débarrasser d’un tel importun que les Anglais le laissèrent partir. En partant, il respirait, le mauvais garçon qui avait joué sa vie à ce jeu ; mais, alors qu’il partait, les Anglais respiraient aussi, tant le mauvais garçon les avait mis en fâcheuse posture. Cependant la POUR L’EMPE R EUR 2 2 1 chronique ne nous apprend pas que le gouvernement de Sa Majesté Britannique ait reconduit Pellot en France sur une frégate royale. Pellot, d’ailleurs, n’était peut-être pas si exigeant. V Pellot, définitivement libre, reparut à Morlaix. C’était en 1806, la plus belle année de l’Empire, au mois d’avril. A Paris, après une triomphale réception des drapeaux pris à l’ennemi, on avait décerné à Napoléon le titre de Grand. William Pitt, notre adversaire acharné, était mort. On préparait en France des arcs monumentaux et une colonne commémorative. Mais à Morlaix on parlait encore de la défaite de Trafalgar. En effet, l’amiral vaincu, Villeneuve, était sorti d’Angleterre après six mois de captivité, et l’on présumait qu’il attendait à Rennes l ’ordre de passer devant le Conseil de guerre que l’Empereur avait promis de réunir. On ne doutait guère d’une condamnation inévitable. Pellot n’éprouvait pas à l’égard de Napoléon un amour excessif, car il n’ignorait pas que ce Napoléon n’estimait ni les marins ni les corsaires, et il savait d’autre part, lui corsaire qui avait même servi dans la flotte, que l’amiral Villeneuve avait pu être moins coupable que malheureux. Immédiatement, il conçut le dessein de sauver l’amiral que d’ailleurs il ne connaissait pas. 2 2 2 LE CORSAIRE PELLOT Prompt à s’exalter, en vrai Basque, il soumit son projet à quelques Bretons qui, eux, connaissaient l’amiral pour avoir servi sous son pavillon. J. Duvoisin conte cette aventure de façon assez émouvante : Le 21 avril, écrit-il, Pellot arrive à Rennes. « Il se fait introduire auprès de l ’amiral, qu ’ il trouve dans une agitation extrême. » — Qui êtes-vous ? lui d it Villeneuve. » — Je suis Pellot, capitaine de corsaire, qui viens vous dissuader d ’ aller à Paris. Restez libre et vous pourrez vous défendre. Désignez tel pays que vous vou drez, et je vous y conduirai. » — Je v ou s répondrai demain. » Le lendemain, on trou va Villeneuve étendu dans sa chambre et frappé de six coups de couteau. » Duvoisin ajoute que les contes les plus absurdes ont circulé sur la fin tragique du vaincu de Trafalgar. « La démarche de Pellot, travestie dans les Mémoires de Robert Guillemard, a servi elle-même de texte à l’histoire de quatre militaires, vêtus en bourgeois, qui seraient venus assassiner l’amiral. Cette assertion ne souffre pas l’examen. Ce qui paraît certain, au dire de Pellot, c’est que Villeneuve, tout en s’attendant à passer devant un Conseil de guerre, ne redoutait nullement le résultat du jugement. Mais les espérances de l’empereur s’étaient brisées entre ses mains ; la puissance navale de la France et de l’Espagne avait péri sous son commandement ; il allait avoir à supporter les regards irrités de l’empereur, POU R L’EMPE R EUR 2 2 3 l’hostilité de quelques grands dignitaires, et la compassion des autres ; voilà la perspective à laquelle son âme ulcérée voulut se dérober par la mort. » La mort de l’amiral Villeneuve troubla certainement Pellot. En tout cas, elle l’empêcha de courir une aventure bien romanesque, bien faite pour le tenter, et au demeurant tout à son honneur. Il n’avait plus qu’à regagner Hendaye et sa maison. Il se reposa, dit-on, pendant plusieurs mois. Et c’est « au pays » qu’il apprit les grandes nouvelles de l’année : l’ascension de la famille Bonaparte, Joseph devenant roi de Naples, et Louis roi de Hollande ; la défaite noire des Prussiens à Iéna (14 octobre 1806, date tragique pour la France) ; les victoires françaises d’Auerstaedt, de Leipzig, de Halle, de Wittenberg, de Potsdam, de Lubeck, de Custrin, de Magdebourg ; puis, en 1807, de Breslau, d’Eylau. Il apprit peutêtre avec plus d’intérêt, à la fin de 1806, que le décret de Napoléon ordonnant le blocus continental contre l ’Angleterre laisserait sans doute plus de libertés aux corsaires français, que trop de règlements administratifs gênaient; et il apprit avec un gros rire, évidemment, que « le nombre des enfants venus au monde, à Bayonne, d’une manière illicite, était si élevé que l’on défendit à toute personne, quelle qu’elle fût, de recevoir des filles ou des femmes enceintes ». Donc, au blocus continental décrété par Napo2 2 4 LE CORSAIRE PELLOT léon s’opposant le blocus maritime décrété par l’Angleterre, on pensera qu’un capitaine de corsaire tel que Pellot eut de belles heures devant lui. Il n’en fut rien : décrets anglais et décrets français, en effet, n’eurent pour résultat que de limiter, raréfier, sinon supprimer, les transports marchands, dont la prise enrichissait État, armateurs et corsaires. Les bâtiments de chasse armés en pays basque furent petits, petits, petits : les armateurs n’avaient pas envie de tout perdre d’un seul coup ; en outre, les capitaines étaient priés de « ne pas se hasarder trop loin des ports de refuge ». Si cela pouvait plaire à un Pellot, ceci pouvait ne plus être de son goût. Bref, il embarqua néanmoins, le 16 février 1807, sur L’Eve (165 tonneaux, 4 canons de 6, 10 caronades de 12, 40 hommes d’équipage), armée par Bateur, de Bayonne. Plein hiver. Temps mauvais. Nombreux croiseurs ennemis qu’il valait mieux éviter. Marchands ennemis ? Rares, plus que rares. La croisière difficile de l’Eve n’a pas fatigué, semble-t-il, les scribes de l’Administration. Ou bien, car les époques héroïques permettent tous les héroïsmes et toutes les ruses, voire toutes les duperies, les prises faites par l’Eve doivent être passées sous silence. Faire une prise et l’escamoter devant les bureaucrates d’une administration, n’est-ce pas faire double prise ? Pas un Français ne le nierait. Et que dirait un Basque dans ces conjonctures, quand tous les Basques sont plus ou moins contrebandiers ? Il faut en POU R L ‘EMPE R EUR 225 effet noter que, si nous avons peu de renseignements sur les premières navigations de Pellot, nous n’en avons pas davantage sur ses dernières sorties, et en particulier sur ses courses pendant les années 1807, 1808, 1809, 1810 et 1811. Et l’on a peut-être le droit de supposer qu’une si parfaite harmonie fut voulue par Pellot lorsqu’il conta sa vie à J. Duvoisin. Car, que nous révèle J. Duvoisin pour 1807 ? « Un jour, c ’ était le 1er juin, par une chaleur accablante, Pellot avait été prendre quelque repos. Les cris de l ’ équipage le rappelèrent sur le pont. » Tous les regards se portaient vers le nord. Pellot se prit du plus grand étonnement en se trouvant tou t à cou p transporté sur la cô te d ’Angleterre, à cent lieues de sa croisière. Il avait devant lui le canal de Bristol ; au fond, il apercevait l ’embouchure de la Savern, et, sur la côte méridionale, celle de l ’A v on que dominait la ville de Bristol elle-même. » Trois frégates et deux vaisseaux, venant du cô té de la baie de Cardigan, défilaient tranquillement devant le corsaire, sans porter sur lui la moindre attention. Le dédaignaient- ils ou ne le reconnaissaient-ils pas ? La chose n’était pas facile à expliquer, mais il n’était pas sûr de se livrer à l ’insouciance. » L ’ équipage effrayé demandait à virer de b o rd et à profiter d ’une légère brise qui venait de poindre à l ’ est. Pellot n’ écoutait pas. Il se frottait les yeux, comme pour chasser une vision importune. Il va visiter sa carte et ses instruments, et s ’écrie : » — Virez de bord ! Allez où vous voudrez, pourvu que vous ne vous écartiez pas de dix lieues. » E t là-dessus, il se recouche aussi tranquillement que s ’ il ne se trouvait pas en présence du plus grand danger 15 226 LE CORSAIRE PELLOT L ’équipage ne comprenait rien à la conduite de son capitaine dans cette périlleuse conjoncture. Les marins, abandonnés à eux-mêmes, se réunissent en conseil et décident qu ’ on se passera du concours du chef qui n’ a cure du salut commun. Le malicieux capitaine riait sous cape : il avait reconnu que cette terrible apparition était l ’effet d ’un mirage et que ses hommes étaient le jou e t du singulier phénomène. » Ceux qui ne savent pas ce que sont les mirages hausseront les épaules ou pinceront les lèvres. A ceux-là, il convient de replacer sous les yeux ce petit récit que je tire du Voyage de La Pérouse: « Les journées du 15 et du 18 juin 1787 furent très brumeuses : nous nous éloignâmes peu de la côte de Tartarie, et nous en avions connaissance dans les éclaircies ; mais ce dernier jou r sera marqué dans notre journal par l ’ illusion la plus complète d on t j ’aie été le témoin depuis que je navigue. » Le plus beau ciel succéda, à 4 heures du soir, à la brume la plus épaisse. Nous découvrîmes le continent qui s ’étendait de l ’ ouest un quart-sud-ouest au nord un quart-nordest et, peu après, dans le sud, une grande terre qui allait rejoindre la Tartarie vers l ’ ouest, ne laissant pas entre elle et le continent une ouverture de 15°. Nous distinguions les montagnes, les ravins, enfin tous les détails du terrain, et nous ne pouvions pas con cevoir par où nous étions entrés dans ce détroit, qui ne pou vait être que celui de Tessoy, à la recherche duquel nous avions renoncé. » Dans cet te situation, je crus dev oir serrer le vent et gouverner au sud-est ; mais bientô t ces mornes, ces ravins disparurent. Le banc de brume le plus extraordinaire que j ’ eusse jamais vu occasionna notre erreur. Nous le vîmes se dissiper ; ses formes, ses teintes s’ élevèrent, se perdirent p o u r l ’ e m p e r e u r 2 2 7 dans la région des nuages, et nous eûmes encore assez de jou r pour qu’ il ne nous restât plus aucune certitude sur l ’ inexistence de cette terre fantastique. Je fis route toute la nuit sur l ’espace de mer qu’ elle avait paru occuper et, au jour, rien ne se montra à nos yeux. » Ces merveilles peuvent émerveiller ceux qui ne sont jamais sortis de leur village, voire de leur ville. Et ceux-là n’ont pas tort de s’émerveiller. Mais la vie des corsaires était trop rude pour qu’une poésie de cet ordre leur suffît. Aussi, fuyant de tels sortilèges, notre Pellot, corsaire, eut-il la satisfaction plus prosaïque d’amariner un anglais «chargé de denrées coloniales et de tafia, dont l’équipage était parfaitement ivre », puis un autre anglais, chargé de vins. Mais Pellot ne perdit pas la tête pour si peu ou pour tant. Avant d’amener ses prisonniers dans un port sûr, « il se détourna de sa route pour déposer à l ’embouchure du Minho, en Portugal, les deux capitaines devenus ses prisonniers ». Si l’on se rappelle la condition que lui imposaient les Anglais avant de le relâcher en en 1806, condition que Pellot n’avait pas acceptée, on peut admirer qu’il ait rendu la liberté à deux capitaines anglais sans y être contraint, et l’on peut admirer aussi qu’en échange de sa libération il ait estimé que deux ennemis libérés étaient nécessaires, sinon suffisants. Curieuse discordance : ces mois, si lourds d’événements pour Napoléon et pour la France, sont à peu près vides pour Pellot, du moins selon la chronique. 2 2 8 LE CORSAIRE PELLOT 1807, après Breslau et après Eylau, c’est l’année de Dantzig, de Friedland, de Koenigsberg, de Tilsitt. Un autre Bonaparte devient roi de Westphalie. Cependant, trois armées françaises traversent Bayonne : celle de Junot d’abord, forte au départ de 20.000 hommes, qui va conquérir le Portugal et qui entrera dans Lisbonne de façon épique, avec des hommes sans souliers ; puis celle de Dupont ; puis celle de Moncey. Et cependant aussi, sur l’Hudson, en quatre jours, Fulton fait le double trajet d’aller et retour, entre New- York et Albany, avec son bateau à vapeur. Mais 1808 ? 1808, c’est l’année où Napoléon se prépare un piège sans issue. Et c’est à Bayonne que l’incomparable général va construire la machine qui l’écrasera lentement, peu à peu, comme un marteaupilon écrase une noix. Depuis longtemps, depuis surtout qu’elle avait aidé les Américains, la France ne pouvait se connaître qu’une ennemie : l’Angleterre. La France révolutionnaire et napoléonienne se chercha des ennemis dans toute l’Europe, négligea l’Angleterre et, si elle ne la négligea pas, voulut l’atteindre et l’abattre en atteignant et en abattant les puissances européennes que les Anglais dressaient intelligemment contre elle. En Europe, l’incomparable général Napoléon Bonaparte, avec son incomparable armée, atteignit, vainquit, abattit les puissances européennes que l’Angleterre était incapable d’aider. Mais l ’Angleterre demeurait l’ennemie intacte. On l’a POUR L ‘EMPE R EUR 2 2 9 dit et redit, l’Angleterre est une île. Si l’on ne peut pas l’attaquer directement (et même en 1914 l’Allemagne s’y brisa les dents), ne serait-il pas utile de l ’attaquer dans ses forces vives, les plus vives, dans ses colonies ? Le roi de France, avant de mourir guillotiné, l ’avait attaquée en Amérique et dans l’Inde, points sensibles. La République et Napoléon l ’attaquèrent en Prusse, en Hollande, en Autriche, en Italie, en Russie. Mais qu’importait aux Anglais que Russes, Italiens, Autrichiens, ou Prussiens fussent anéantis par les soldats de la Révolution française ? Si l’on excepte Anvers, le royaume des Anglais n’est pas en Europe, ou du moins n’est pas dans l’Europe continentale. Dépliez une mappemonde, en effet. Que faut-il aux Anglais, marins qui ont des navires, pour tenir en respect, voire en servitude, toute l’Europe continentale ? Tenir en respect la France et la péninsule Ibérique. Or en 1808, comme s’il avait enfin compris, Napoléon attaque l’Angleterre dans la péninsule Ibérique, en Portugal, puis en Espagne. Projet enfin sérieux. Projet sans issue, comme le piège qu’il dissimulait, parce que l’Espagne et le Portugal n’appartiendront jamais qu’à des marins, et la France, en 1808, n’avait pas de marine. Le lecteur impartial, ou qui se croit tel, — mais qui donc peut se flatter d’être impartial ? — protestera, ou simplement sourira. S’il réfléchit, il ne sourira peut-être plus. L’histoire n’est faite que par les historiens, et c’est en confrontant les historiens que chacun se fait une histoire à sa 2 3 0 LE CORSAIRE PELLOT mesure. Et qui prouvera que les historiens officiels soient les seuls véridiques ? Et qui prouvera que ce n’est pas en Espagne que Napoléon trouva, sinon chercha, le piège où il s’empêtra ? H.-L. Fabre a écrit : « En 1808, le 11 avril, à neuf heures du soir, arrivée de Napoléon à Bayonne. La réception qu’on lui fit fut tellement enthousiaste que l’on sonna les cloches, bien que ce fût un jeudi saint. Il descendit au gouvernement ; mais, peu de jours après, il transféra sa résidence à Marrac, qu’il acheta, ainsi que le bien Saint- Michel, qui est attenant, pour la somme de 80. 000 francs ». Mais J. Nogaret, de son côté, a écrit : « Le 6 mai 1808, au cours de l’entrevue de Bayonne, Charles VI et son fils Ferdinand abdiquèrent leurs droits sur la couronne d’Espagne en faveur de Joseph, frère de Napoléon. Le mouvement national que provoqua, dans l’Espagne entière, ce qu’on a appelé « le guet-apens de Bayonne », fut l’origine d’une guerre dont l’Espagne fut le théâtre pendant cinq ans et qui absorba les meilleures troupes de l’Empire ». 1808. Sinistre année. Les Français ont tout envahi. Joseph est nommé roi d’Espagne. Mais il y a eu des insurrections à Madrid. A Baylen, Dupont capitule. Joseph se retire à Burgos. A Saragosse, le 15 août, levée du siège. Wellington est victorieux à Vimeira. Junot, le grand Junot, capitule à Cintra, le 30 août. Le Portugal est évacué. A la même heure, l’Empereur appelle 160.000 conscrits et rencontre Alexandre à Erfurt. POUR L ‘EMPE R EUR 2 3 1 Puis il rebondit vers l’Espagne. Sa présence stimule les succès heureux. Victoire à Burgos. Reddition de Pampelune. Entrée à Madrid. Capitulation de Barcelone. Les Anglais sont battus à la Corogne. Le roi Joseph rentre dans sa capitale, que son frère lui a conquise ; Saragosse va se rendre enfin. Rien n’est fini pourtant. 1808. Cette année-là, notre Pellot « fit une course » sur le Prince de Neuchâtel ( 170 tonneaux, 12 canons de 6,4 caronades de 6,60 hommes d’équipage), armé par la maison Basterrèche, de Bayonne. Mais, dit J. Duvoisin qui écrivait sous la dictée de Pellot, « nous ne possédons aucun renseignement sur cette campagne qui dura trois mois ». En revanche, quoique très brièvement, J. Duvoisin nous déclare que « dans les premiers jours de l’année 1809, l’Empereur passa à Irun », que Pellot lui fut présenté, que l’Empereur offrit au corsaire « un emploi soit dans la marine de l’Etat, soit dans les marins de la Garde », et que Pellot préféra demeurer corsaire. Sur quoi, J. Duvoisin ajoute que « cette réponse ne fut pas goûtée ». Ici encore, peut-êtie, le lecteur protestera, ou sourira. Il aurait tort. Napoléon Ier n’a pas laissé d’excellents souvenirs au Pays Basque. En veuton une preuve, très rapidement donnée ? En 1808, de Bayonne, il envoya le capitaine Darribeau, commandant le corsaire Amiral-Martin, à la Martinique, avec des lettres urgentes pour le gouverneur des Antilles. Cinquante-huit jours après son départ, le capitaine Darribeau revint à Bayonne. 2 3 2 LE CORSAIRE PELLOT L’Empereur, qui n’entendait rien aux choses de la mer, parla de punir de mort le marin « qui osait se moquer de lui ». Heureusement, le capitaine Darribeau rapportait des réponses qui authentiquaient son exploit. Napoléon sut seulement par la suite, et sans que le Bayonnais en eût soufflé mot, que, pour échapper à des Anglais, et s’alléger, et remplir sa mission plus vite, le corsaire avait, dès sa sortie de Bayonne, jeté tous ses canons par-dessus bord. Car ainsi se conduisaient les marins basques, parce qu’ils étaient basques et parce qu’ils étaient marins, même quand ils n’aimaient pas l’empereur Napoléon Ier, qui ne les aimait pas. VI Ces années premières du siècle dix-neuvième, ces années légendaires de l’Empire, on les compte sur les dix doigts des deux mains, et elles semblent longues comme des lustres, tant elles sont chargées de faits et d’événements. Comment résumerait-on en quelques lignes ce qui nécessite des volumes énormes, et qu’il faut néanmoins résumer ? Essayons de résumer : 1809. Joseph, roi d’Espagne, est rentré à Madrid. Saragosse tombe. Soult prend Oporto. La cinquième coalition se forme contre la France. Abensberg, Landshut, Eckmühl, Ratisbonne, Vienne, Essling : victoires françaises. Annexion des États romains, excommunication de Napoléon, POUR L’EMPEREUR 2 3 3 enlèvement du pape Pie VII, victoire de Wagram, divorce de l’Empereur : est-ce tout ? Non. Les Anglais ont pris la Martinique. Les Français ont supprimé tous les ordres religieux en Espagne et à Naples. Chateaubriand a publié Les Martyrs. Résumons. 1810 : les Français prennent Grenade, Séville, Cordoue. Les Anglais prennent la Guadeloupe. Napoléon épouse Marie-Louise. Suchet s’empare de Lérida, mais Masséna est battu par Wellington à Busaco. L’empereur lève 160.000 hommes. La France compte 130 départements. Les Anglais prennent l’ Ile de France. Fouché a été disgracié. Continuons. 1811 : la guerre est en Espagne. Suchet prend Tortone, Tarragone, Sagonte, attaque Valence. Soult prend Olivenza, Badajoz. Mais les Anglais rentrent en Portugal. L’Empereur a un fils, le roi de Rome. Chateaubriand, élu à l’Académie française, n’est pas admis à prononcer son discours de réception. Cent mille hommes sont appelés sous les aigles. De tout cela, il ne restera, pour le peuple de France, que le souvenir d’une comète et d’une prétendue vendange exceptionnelle. Mais, tandis que se déroulaient ces événements que l’histoire consigne avec orgueil, que devint le corsaire Pellot ? Son biographe écrit, sans plus : « Les années 1810 et 1811, Etienne Pellot courut la mer sur le Général-Darmagnac et sur le Cupidon ; nous ignorons quels furent ses succès ». Tant de discrétion donne à rêver. Nous savons, par ail2 3 4 LE CORSAIRE PELLOT leurs, que le Cupidon, de 168 tonneaux, portait 6 canons de 9 et 2 de 6, et que plus chétif encore était le Général-Darmagnac, armé par la maison Basterrèche, de Bayonne. Et nous ne saurions rien de plus, par J. Duvoisin et par E. Ducéré, si H.-L. Fabre, flâneur loquace, ne nous avait pas gardé le récit d’une promenade qu’il fit, dans la campagne d’Hendaye, en 1867, et au cours de laquelle il rencontra un vieillard qui avait été corsaire sous les ordres de Pellot et précisément à bord d’un de ces chétifs corsaires que Pellot commandait dans ce temps-là. Car, le lecteur en jugera, c’est à ce temps-là qu’ il sied de reporter l’anecdote que conta H.-L. Fabre et que voici (datée du 7 juillet 1867) : « Je me promenais ce matin de bonne heure dans les rues, cherchant une maison que je ne connaissais pas, lorsque j ’aperçus, non loin de moi, un individu muni de son makila. Sa démarche est leste et il porte crânement son béret bleu. Je l ’atteins bientôt en pressant le pas, envie que j ’avais de faire une petite causette. Ma surprise est assez grande lorsque, croyan t rencontrer un jeune homme, je me trouvai près d ’un vieillard, mais d ’un vieillard découplé et n ’accusant pas, de bien s ’ en faut, son âge. Ses traits sont rudes ; cependant on y démêle un air de bonté. Cet homme m ’ intéresse et pique ma curiosité, car son extérieur n’est pas comme celui de tout le monde. » — Agur, Yauna (bonjour, monsieur), lui dis-je. » —- Bai zuri ere (Ainsi qu ’à v ou s ) , me répondit-il. » — Allez-vous loin ? lui demandai-je. » — Non, monsieur, à Subernoa, v o ir un de mes fils. » — Ah I c ’ est très bien. Nous ferons un bou t de chemin ensemble : précisément, je me dirige de ce côté. » — A v e c plaisir. POUR L’EMPE R EUR 235 » — Savez-vous que vous êtes bien vert pour votre âge? » — Comme ça. Je suis bien vieux. Il y a plus de quatrevin gt-d ix ans que j ’ai tété ma nourrice. Je me sens bien cassé. J’ ai bien roulé, bien navigué ; j ’ ai goûté des pon – tons d ’Angleterre, et c ’ était un véritable enfer, puisqu’ on y devenait fou. Tou t cela ne m ’ a pas peu éprouvé. » — Je le conçois facilement ; mais, malgré tout, vous êtes encore bien robuste. » — Si vous m’aviez connu lorsque je m ’embarquai sous les ordres de Pellot, alors, alors, vous m’ auriez trouvé vigoureux. » — Quel était ce Pellot ? lui dis-je, feignant de ne l ’avoir pas connu. » — Oh ! celu i-là était un terrible requin. Gare au poisson qui nageait dans ses eaux ! Son affaire était claire. » Et, le regard du vieillard s ’ animant, il reprit : » — C’est celui-là qui a jou é des tours à ces marsouins d ’Anglaisl Ils le firent prisonnier cinq ou six fois au moins; mais, pour Pellot, il n’ y avait jamais d ’assez bonne garde. Il connaissait la langue anglaise tou t aussi bien que W e l – lington, et, pour lui, une prison était comme si on l ’avait laissé libre dans une rade, par un bon vent, sur une fine embarcation. Il filait son noeud, c ’était un plaisir. Aussi, à la fin, sa tête fut-elle mise à prix. Il le savait, il en riait, et se moquait d ’eux en leur raflant, dans leurs ports, des navires, sans respect de tonnage, et, qui plus est, en se servant de leurs matelots. Dragona ! Il me semble être encore dans ces jours glorieux, alors qu ’il nous disait : « A nous, l ’Anglais ! Guriac dire, maïtiac, haurrac ! Droit ! D ebout ! à l ’abordage ! » Oh ! il savait y faire, Jinkoaren Bihotza 1! Tenez, pour vous donner un échantillon de ce don t il était capable, je vais vous raconter une des cent farces qu ’ il jou a à ses très chers amis. » Nous montions une trincadoure d ’une marche supérieure. L ’équipage s’ élevait à soixante hommes ; et nous avions employé nos munitions à pousser au large des frégates qui nous serraient de trop près, lorsque nous aper2 3 6 LE CORSAIRE PELLOT çûmes de nouveau une voile. « — Encore un anglais ! » s ’écrie Pellot, en jurant com me un démon. « Oh ! pour celui-ci, il est à nous, mes enfants. Nous n’avons plus que quelques gargousses, mais il en aura de reste. » Nous le crûmes fou. V oy an t notre étonnement et notre peu de dispositions à lui obéir, il saisit un pistolet à sa ceinture et menaça de casser la tête à celui qui ne suivrait pas ses ordres. « — Vire de bord ! Droit dessus ! A l ’ abordage ! » La manoeuvre s ’exécute dès le commandement ; car nous savions qu ’ il fallait agir : Pellot ne plaisantait pas. Nous arrivâmes à pleine voile sur une corv e t te montée et armée comme une citadelle. « Pauvre trincadoure ! pensionsnous. Cette fois-ci, nous coulons avec toi. » Une bordée brise nos mâts. Nos cordages, nos voiles volent en lambeaux. Nous jetons nos crampons d ’ abordage. Nous travaillions à qui mieux mieux. C’était vraiment une noce complète, monsieur ; c ’était horrible que ce com b a t à mort. Cependant, accablés par le nombre, nous sommes refoulés sur notre pon t, qui fu t envahi par tou t l ’ équipage de la corvette. Nous entassions les cadavres ; mais nous nous voy ion s vaincus, car nous n’ avions pas seulement la Sainte-Barbe garnie pour faire sauter notre pauvre embarcation, ce qui nous aurait consolés, parce qu’ avec nous auraient péri tous nos ennemis. « — Haùrrac ! s’ écrie tou t à cou p le brave Pellot, en s ’ adressant à un matelot. Ekharrac hunat behereko barilletaric bai bat. » Tou t l ’ équipage est étourdi ; il ne comprend pas l ’ intention de Pellot : il n’y avait plus à bord un seul baril de poudre. Enfin, le matelot prend un des premiers barils qu ’ il trouve, sans s ’ inquiéter du contenu, et le place devant son capitaine. Celui-ci s’ empare d’une mèche enflammée, et, l ’ approchant du baril, il s ’écrie d ’une v o ix tonnante : « — Rendez-vous, Anglais, rendez-vous ! Vous êtes tous mes prisonniers, ou nous sautons ensemble ! » Les Anglais, qui ne s’attendaient pas à cet acte d ’ énergie, sont saisis d ’ effroi. Ils reculent, supplient le corsaire. « — Bas les armes, coquins ! s ’ écrie celui-ci, ou… » Son geste va passer de la menace aux POUR L ‘EMPE R EUR 2 3 7 effets : les Anglais posent les armes, et, pendant qu’ il les tient en respect de la même manière, nous les attachons et nous les mettons à fond de cale. Une fois qu’ ils furent en lieu de sûreté dans leur propre corvette, les uns après les autres, Pellot se mit à rire, car il n ’y tenait plus. Il défonce le baril qui avait fait rendre tou t l ’ équipage anglais : ce baril redoutable était rempli de salé. Nous n’en revenions pas d ’une pareille audace, de sa ruse et de son sang-froid. Nous montâmes le vaisseau anglais avec notre cargaison, et nous rentrâmes gaiement au port. — « Comment trouvez-vous celle-là, monsieur ? me dit mon vieu x marin, ravivé par sa narration. Elle est bonne, n ’est-ce pas ? (1) » Nous pouvons la trouver bonne, parce que ce n’est pas encore la dernière bonne histoire de Pellot que nous avons à connaître. Car le renard n’avait pas épuisé tous ses tours. Mais il était utile peutêtre de connaître celle-là que ni J. Duvoisin, ni E. Lamaignère, ni E. Ducéré n’ont enregistrée. Nous touchons, en effet, à la fin de la vie de corsaire du Pellot que nous avons suivi dans ses courses. Il n’avait pas cinquante ans. Il était couvert de cicatrices. Il possédait toute sa vigueur, toute son allégresse, toute son astuce, toute sa maîtrise. Et voici comment son biographe — son secrétaire, dirait-on aujourd’hui, — J. Duvoisin, conte cette dernière aventure de mer où Pellot s’illustra : « Le 12 février 1812, il repritle commandement du Général- Darmagnac. Ce bâtiment portait 8 caronades et 45 hom- (1) Lettres Labourdines, p. 114-118. 2 3 8 LE CORSAIRE PELLOT mes d ’ équipage. Pellot alla se placer en observation sous le cap Penas, près de Gijon. » Il resta longtemps blo tt i à l ’ ombre des rochers élevés qui dominent le rivage ; et, de là, il flairait l ’ arrivée de la Nuestra Senora de Begona, brick-goélette que la junte rebelle de Cadix en voyait aux insurgés du nord de l ’Espagne avec un chargement de vin, de denrées coloniales et de médicaments, et avec de fortes sommes d ’ argent destinées à attiser le feu de la rébellion contre l ’ autorité de Joseph Bonaparte. » Enfin, ce navire parut en vue : il était faiblement armé, mais il marchait sous l ’escorte d ’une frégate anglaise. » C’ était l ’entrée de la nuit. Pellot s ’ annonce comme pilote, et amariné la Begona. Il se dirige lentement vers Gijon, et, quand les ténèbres lui semblent assez épaisses, il passe devant ce por t avec son cap dirigé sur Bayonne. Les Anglais ne se doutent pas du stratagème. Comme ils ne sauraient entrer dans le p o r t de Gijon, ils restent tranquillement au large, en vue des côtes. » Cependant le v en t est contraire, e t Pellot, malgré tous ses efforts, ne peut mettre une distance suffisante entre lui et l ’ennemi. » Dès qu ’ il fait jour, les Anglais reconnaissent leur erreur. Ils se mettent à la poursuite de Pellot qui, pour leur échapper, est forcé de relâcher à Berméo. » Mais il ignore que cette place est tombée au pou voir des insurgés. Le gouverneur Salado se charge de le lui apprendre, en s ’ emparant du corsaire et de sa prise. » M. Magne, de Saint-Jean-de-Luz, commandant le corsaire le Maréchal-Moncey, se trouvait également à Berméo, arrêté, comme Pellot, avec une prise qu’ il avait faite. » De leur côté, les Anglais descendent à terre, pour avoir leur part du gâteau. » Pellot était connu de toute la ville. On vin t le complimenter avec force éclats de rire. E t lui, de répondre : » — Le renard s ’est pris à une toile d ’ araignée. POUR L ‘EMPE R EUR 2 3 9 » On ne fit aucune attention à ces paroles ; mais Pellot ne cessa d ’y penser. » La reprise de la Begona était un événement majeur ; car les fonds qu’ elle portait devaient sérieusement influer sur le succès de l ’ insurrection des provinces du Nord. A cette occasion, le gouverneur espagnol donna un splendide festin, auquel il con via les officiers anglais. Il fit au capitaine Pellot la politesse de l ’y inviter pareillement. Le pauvre renard fu t obligé de prendre part aux réjouissances que causait sa mésaventure. Mais lui, qui possédait le secret de découvrir une bonne fortune dans les plis mêmes du malheur, sut tirer de la circonstance actuelle un parti don t aucun ne se serait douté. » A u milieu du festin, lorsque le vin fermente dans toutes les têtes, il s’ élève des prétentions diverses sur la propriété de la capture qui vient d ’ être faite : les Espagnols se l ’attribuent exclusivement ; les Anglais prétendent que ce sont eux qui ont obligé les Français à se jeter dans Berméo, et ils ne veulent pas se contenter de l ’honneur de l ’affaire ; ils réclament la plus grosse part dans les bénéfices. » Au milieu du désordre soulevé par ce débat, Pellot simule une indisposition et demande à se retirer de la salle du festin. Il ne désire pou r chambre qu ’un galetas et qu ’un peu de paille pour lit. Les Anglais et les Espagnols, échauffés par la contestation, ne prennent pas garde à Pellot. » Le corsaire avait le corps ceint d ’une corde qu ’ il ca chait sous ses vêtements : c ’était un moyen mis en réserve pour nécessités urgentes. Déjà la nuit tombe : Pellot attache sa corde à un chevron, sort par une lucarne, se glisse le long du mur, et se rend au port. » Par une singulière imprudence, les Espagnols n’ avaient pas encore fait débarquer l ’équipage français réparti entre le corsaire et la prise. Cependant, la marée baissait ; e t ces deux navires allaient rester à sec. Pellot fait c om – prendre à l ’ officier du port qu ’ il leur faut un mouillage plus profond. 2 4 0 LE CORSAIRE PELLOT » Pendant que l ’ officier fait filer les amarres, Pellot, monté à bord, pousse ses bâtiments plus au large, s ’ éloigne peu à peu, coupe ensuite ses amarres et sort tou t à coup du port. » Il s’ écoule du temps avant que les Anglais et les Espagnols puissent se mettre à sa poursuite. Les corsaires forcent de voiles ; et, poussés par un vent favorable, le Darmagnac et la Begona arrivent de conserve à Bayonne. » La toile d ’araignée avait été rompue. » Cette affaire eut un grand retentissement : les g ou vernements d ’Espagne et d ’Angleterre s ’ en émurent. Le commodore anglais, sir Daniel Jonas, fut destitué de son commandement ; et le gouverneur espagnol, dégradé de noblesse comme traître à la patrie, fut condamné aux présides. Il fut transporté en Afrique, et il est mor t aux galères sans avoir été gracié. Cependant, sa famille tient un rang distingué en Espagne. Elle a poursuivi la réhabilitation de l ’ancien gouverneur de Berméo. Pour l ’obtenir, la déposition du chef des corsaires a été requise ; et le capitaine Pellot a attesté sous serment qu’ il n’ y avait eu aucune collusion de la part des autorités de Berméo pour préparer ou favoriser sa fuite. » Telle fut la dernière aventure de mer qu’eut le corsaire Pellot. J. Duvoisin dit tranquillement : « Le 28 juillet 1812, Pellot quitta le commandement de son navire : sa carrière de corsaire fut fermée ce jour-là. » Wellington venait de gagner sur Marmont la bataille de Salamanque. Mais nous ne sommes qu’en 1812. Et Pellot ne mourra qu’en 1856. Il n’a pas encore tout vu ni tout fait. Nous le constaterons bientôt. Mais il n’est plus et ne sera plus corsaire. Il a « fermé sa carrière » sur un tour de renard. Seulement, le renard n’est pas encore pris. PO U R L ‘EM P E R E U R 2 4 1 Quelques semaines plus tard, Murât entrait à Moscou. Quelques semaines plus tard, la fameuse retraite de Russie commençait. Napoléon était vaincu. L’heure de la débâcle sonnait. CINQUIÈME PARTIE RETRAITE I Pourquoi le corsaire Pellot a-t-il cessé de courir en 1812 ? On l’ignore. J. Duvoisin, son biographe, déclare que «toutes les puissances de l’Europe s’étaient armées contre la France ; leurs escadres balayaient sans cesse nos rivages ; la course n’offrait plus que des périls ; le capitaine Pellot renonça au métier pour lequel il avait vécu jusquelà ; il se retira dans ses foyers ; sa vie avait été assez agitée pour qu’il pût aspirer à quelque repos ». Mais, et ce n’est pas la première fois que nous le constatons, il semble que le biographe trahisse son héros, qui est le nôtre. Pellot renonçant parce que la course n’offrait plus que des périls ? Qui le croira ? Les armateurs, peut-être, hésitaient à lancer des corsaires ; on le croirait plus facilement. Ou bien Pellot souffrait de ses blessures ; car il 2 4 4 LE CORSAIRE PELLOT avait perdu un oeil, était incapable de tourner la tête, et gardait une jambe qu’on voulut lui couper : raisons qui paraîtront sans doute plus vraisemblables. Ou bien encore, craignant toujours d’être appelé par la marine de l’Etat, feignit-il de se montrer plus amoindri qu’il ne l’était ? Dès le 11 janvier 1813, en effet, Napoléon levait 350. 000 hommes. Mais Pellot, renonçant à courir parce que la course n’offrait plus que des périls ou parce qu’il s’était suffisamment enrichi aux dépens des Anglais, ne serait pas notre Pellot. Il ne courut plus cependant. Les événements aussi peut-être l’en empêchèrent. 1813 est l’année où s’annonce l’invasion de la France, où l’Europe s’use pour mettre Napoléon à genoux. 1813 est l’année de Fichte, de Kotzebue, de Koerner et de Schlegel, évangélistes de la mystique allemande du x ix e siècle. 1813 est l’année de la septième coalition, du désastre de Leipzig et simultanément des désastres d’Espagne, où les Anglais tiennent le grand rôle. Le roi de Prusse crée l’ordre de la croix de fer. Pour conserver un trône à son frère Joseph, impuissant et jaloux, Napoléon laissa 200.000 hommes au delà des Pyrénées : 200.000 hommes qui auraient été utiles à Leipzig, 200.000 hommes que les Anglais grignotèrent en Espagne. Le 28 mai, Joseph, pauvre roi, abandonnait à nouveau Madrid. Un mois plus tard, les Français étaient battus à Vitoria, et Napoléon dépêcha Soult pour sauver la situation : les Anglais assiégeaient déjà Saint-Sébastien et Pampelune. RETRAITE 245 L’invasion s’annonçait. Elle commença par la frontière méridionale. Saint-Sébastien avait capitulé le 31 août, et Pampelune le 8 septembre. «U n mois après, dit J. Nogaret, le 8 octobre, Wellington attaqua les armées françaises. Son armée atteignait le chiffre de cent douze mille hommes, tandis que celle de Soult ne dépassait pas soixante-huit mille hommes, don t beaucoup de jeunes recrues. L ’ attaque se produisit sur l ’ aile droite de Soult ; les alliés traversèrent la Bidassoa, et, par un vaste et irrésistible mouvement d ’ ensemble, brisèrent la résistance des troupes françaises et occupèrent les hauteurs de la Groix-des-Bouquets et la Bayonnette. D eu x jours plus tard, après de durs combats, ils étaient maîtres de tous les sommets s ’étendant ju squ ’ à la Rhune. L ’affaire de la Croix-des-Bouquets ne fu t qu’une affaire d ’avant-postes, tandis que la perte de la Rhune porta un cou p mortel aux espérances du maréchal ; car, si le danger du côté de Saint-Jean-de-Luz n’était pas imminent, il s ’ était irrémédiablement aggravé du cô té de Sare. Le fron t des armées françaises se trouvant ainsi fortement entamé, Soult du t reporter la défense plus en arrière. Il appuya sa droite à la mer, sa gauche à la Nive. Les troupes occupaient une ligne passant par Socory, Urrugne, les ou – vrages élevés au nord de la Nivelle, Sare et Espelette. Les ennemis restèrent pendant deux mois à consolider leurs positions et les Français en profitèrent pour améliorer les leurs. » Pendant que les Anglais envahissaient le pays basque, Pellot était chez lui, à Hendaye — qu’on écrivit longtemps Andaye, — près de la Bidassoa. Hendaye, en 1932, pour les touristes, se compose de deux bourgs, Hendaye-plage et Hendaye-ville. En 1867, pour H.-L. Fabre, Hendaye était. autre 246 LE CORSAIRE PELLOT chose. Veut-on savoir comment H.-L. Fabre découvrit Hendaye, venant d’Urrugne ? Écoutez-le : « Après avoir gravi une longue pente rapide, me vo ic i à la Croix-des-Bouquets, qui en basque porte le nom de Teillatua (toit). » Parvenu au sommet, une seule et unique maison borde la route à droite, qui, aussi du cô té opposé, descend rapide et en serpentant ju sq u ’à Béhobie, quartier de la commune d ’Urrugne. » D ’ auprès de cette maison, part un chemin tortueux et raviné qui con du it à Subernoa par des endroits agrestes couverts de genêts épineux, de fougères, où sont disséminés, par-ci, par-là quelques bouquets de chênes ; on remarque, sur les élévations, des petits mamelons, des restes d ’ anciennes redoutes. » A l ’est, en face de la même habitation, est un autre chemin qui mène, par des lieux assez sauvages et des ravins dangereux, à Herbourou… » Du haut du plateau, un panorama admirable se déroule : au couchant, la mer vient expirer sur les grèves des deu x rivales démantelées, Hendaye et Fontarabie… Je foule aux pieds une terre palpitante d ’ événements anciens et récents ; à chaque pas, elle peu t fournir une page à l ’histoire… » Un com ba t sanglant eut lieu ici, le 23 avril 1793, entre les Français et les Espagnols, et le 7 o ctobre 1813, contre les Alliés… » Je dois me rendre à Hendaye. Je prends à droite un chemin de traverse, montueux, coupé de ravins, quelquesuns boisés de chênes. La nature du terrain varie : des caillou x roulés, des schistes argileux, quelquefois feuilletés, alternent ; puis, en approchant de la côte, la roche calcaire se montre. Je passe par un bas-fond éloigné de toute habitation ; une prairie naturelle, couverte de camomille à la fleur odorante, est traversée dans sa longueur par un ruisseau limpide qui murmure sur des cailloutis ; ses bords RETRAITE 2 4 7 sont couverts de jon cs, de campanules, de diverses autres plantes, sur lesquelles voltigen t des demoiselles au co r sage allongé, aux ailes transparentes, bleues, vert-émeraude, bronze-doré ; des mouches grises abondent et vous désolent. Quelques pierres jetées dans l ’eau servent de pon t en passant pou r suivre un sentier ombragé de châtaigniers… » Après un bou t de chemin, j ’ arrive aux premières maisons du bourg. C’est là que naquit le fameux corsaire surnommé par les Anglais le Renard Cantabre, et si redouté par eux qu ’ ils avaient mis sa tête à pr ix : une récompense de mille guinées avait été promise. » …Qu’ on ne cherche pas une ville dans Hendaye. S’ il y a quelques maisons debout, les autres sont en ruines ou disparues sous des décombres couverts de ronces. » H.-L. Fabre écrivait ces lignes en 1867. Qu’était Hendaye en 1813, vingt ans après le forfait accompli par le courageux général espagnol Caro ? Un petit village fort délabré dont le corsaire Pellot était le grand homme. Devant l’ennemi, en 1813, beaucoup de Basques prirent la fuite. Pellot resta. Sa maison étant l’une des plus importantes, il y vit se présenter le général Wellington. De cette entrevue, J. Duvoisin donne la version que voici : « Pou r détourner de lui l ’ attention, Pellot avait échangé ses habits avec son domestique, qui eut le malheur d ’ être tué. » Wellington arrive à la maison de Pe llo t : » — Où sont, dit-il, l ’ armée, la douane, la population ? » — L ’ armée s’ est portée sur la ligne de Saint-Jean-de- Luz ; la douane a suivi son mouvement, et la population a fui à votre approche. 2 4 8 LE CORSAIRE PELLOT » — Où est le capitaine Pellot ? » — Il est devant vous. » — Ce n’ est pas possible. » — L ’habit ne fait pas le moine. » — Capitaine, je vous connais par v otre réputation. Je vous offre, au nom de l ’Angleterre, une place honorable et lucrative dans sa marine. » — Je n’ai qu’un Dieu, qu’une patrie, et mon honneur que je transmettrai à ma descendance. Je puis, sans blesser mon honneur, vous offrir cette maison que votre nation a payée. Établissez-y un hôpital, je me charge de le défrayer en bois, luminaire, et charpie. » Il paraît que ces mots excitèrent l’enthousiasme de l’état-major du général anglais et que de nombreuses mains se tendirent pour presser celle de Pellot. Il paraît aussi que Wellington revit Pellot, et qu’ ils tinrent les propos suivants : « — Capitaine, que pensez-vous de cette campagne? » — Les forces de la France refluent vers son coeur. A y e z de l ’humanité envers le peuple, et faites observer une discipline sévère, si vous ne voulez v o ir votre armée dévorée par la terre qu ’ elle foule. » — Capitaine, la Grande-Bretagne ne fait pas la guerre au peuple de la France. Je vous autorise à dire aux habitants que leurs vies et leurs propriétés seront respectées, et que, s’ ils veulent rentrer dans leurs foyers, ils y trouveront protection et sécurité. » Et il paraît que, fort de la parole du général, Pellot fit rentrer chez eux la plupart de ses concitoyens. Il paraît même qu’il « obtint également de la justice du général en chef de faire exécuter publiquement, sur la place, les pillards et les RETRAITE 2 4 9 assassins ». Rendons justice, par conséquent, à ce général en chef, voire à ses troupes, car les pillards et les assassins signalés par Pellot n’étaient pas anglais. Les historiens sont en effet d’accord pour relever que des bandes espagnoles suivaient les troupes anglaises, commettaient bravement toutes sortes d’atrocités, et refusaient de rentrer en Espagne, malgré les ordres de Wellington. S’il faut en croire la chronique, le corsaire et le général en chef ennemi traitèrent en somme d’égal à égal. Malheureusement, la maison de Pellot ne devint ni le quartier général de Wellington, ni l’hôpital proposé. Le général Hope s’y établit. Hope ? Ce nom ne sonnait pas pour la première fois aux oreilles de Pellot. Rappelons-nous : en 1797, à Folkestone, dans l’hôtel de M. Durfort, où il s’était réfugié, Pellot avait tiré des pattes d’un général Hope une jeune Liégeoise séquestrée. De ce général Hope-là, le général Hope de 1813 était le neveu. Or le neveu ne valait pas mieux que l’oncle. Orgueilleux, arrogant, il n’ évitait aucune occasion de prouver qu’il était en vainqueur chez le corsaire. Quelle différence entre ce Hope et Wellington ! Pour comble, tout valet s’inspirant de son maître, la suite du général se livrait, dans la maison de Pellot, aux pires turpitudes. Vieux renard, Pellot laissait faire, attendant son heure, sinon patiemment, du moins résolument. Et son heure vint. Elle fut belle, et digne du vieux renard. 2 5 0 LE CORSAIRE PELLOT « Le 10 novembre 1813, dit J. Duvoisin, l ’ armée anglaise fit un mouvement en avant. A l ’heure du. départ, le cheval de bataille du général Hope se trouva absent de l ’écurie. Qu’ était-il devenu ? Comment avait-il pu disparaître d ’une maison parfaitement gardée ? Nul ne savait répondre. On interrogeait. On s ’ interrogeait. Peine inutile. Il fallait partir : Hope monta un autre cheval, et s ’en fut en jurant, en maudissant et en menaçant tous ses gens de la corde. » La nuit suivante, le capitaine Pellot courait vers les montagnes de Biriatou sur l e cheval du général. Il s’ était fait justice de ses propres mains. Pou r parvenir à ce résultat, il avait pratiqué un vide suffisant dans le foin engrangé sur la tête des ch evaux de Hope. Il souleva quelques planches, passa des sangles sous le ventre de l ’ animal choisi, l ’ enleva ensuite au moyen de poulies et, sous ses pieds, referma le plancher. » J. Duvoisin termine ainsi l’anecdote : « On prétend que lord Wellington eut connaissance de ce cou p de main et qu ’ il applaudit à la punition infligée par le corsaire à un général infidèle à son devoir. » Ce jour-là, la vengeance de Pellot du t être entière. A ce sujet, il disait agréablement : » — Si j ’ai pris à un Hope sa maîtresse et à l ’autre son cheval, c ’est Dieu qui l ’a voulu. Qu’ il nous ait tous en sa grâce et merci ! » Comme lui eût dit encore Suffren, si l’histoire est vraie : — Bien peloté, Pellot ! II L’interminable guerre trouva son terme en 1814, le sursaut de 1815 n’étant que le dernier sursaut RETRAITE 251 d’un corps agonisant, la fusée de 1815 n’étant que la dernière fusée, — espoir suprême et suprême pensée, — lancée vers le ciel noir par une escouade perdue. Mais cette guerre gigantesque ne s’acheva pas sans avoir épuisé de toutes les manières le tout petit Pays Basque. En 1814, les belles forêts du Labourd furent abattues, pour arrêter l ’ennemi venant d’Espagne et pour fournir de bois les armées françaises ; il n’en reste plus, en 1932, que la double rangée de chênes magnifiques de la grande allée de Cambo. Le corsaire Pellot vit le massacre de ces forêts dont les landes chétives de Saint-Pée gardent un souvenir poignant. O petit Pays Basque, mutilé, martyrisé, anémié, roué par la République et par l’Empire, et qui pourtant donnas ton sang, ton sang pur, sans te révolter, parce que tu croyais ainsi sauver la France qui te fut toujours une marâtre ! ô Espagne, jadis si superbe, si admirable, mais depuis si longtemps si faible, si fourbe, si lâche, si nulle, et qui t ’imagines avoir vaincu Napoléon parce que tu livras tes ports aux Anglais dès 1808, comme tu les livras aux Allemands en 1914 ! Tandis que l’Empereur des Français abdiquait le 6 avril 1814, tandis que la France, attaquée par l’Europe entière, fléchissait, l’anglais Wellington, venu d’Espagne, grâce à l’Espagne, se faisait battre à Toulouse, le 10, par un Basque, le général Harispe, général de l’armée de Soult. Trop tard ? Trop tard peut-être pour les Français. Mais les Espagnols étaient en fuite. Gloire aux Basques. 252 LE CORSAIRE PELLOT « Depuis ce temps, écrit placidement J. Duvoisin, plus de course, plus de prison, plus de danger, plus de bruit. A une agitation extrême succède un calme p ro fon d . Dès lors, la vie de Pellot coule heureuse et tranquille comme le ruisseau de sa prairie. Tou t entier aux plaisirs des champs et aux joies de la famille, levé a vec le jou r , rentrant quand l ’ombre de la nuit s’ allonge dans la vallée, l ’ardent c o r – saire, qui n’ a nulle part sur son corps un endroit où on puisse poser la main sans cou vrir une cicatrice, change complètement de physionomie, est l ’homme le plus accort, le plus inoff ensif du monde. Sa main, si longtemps armée du poignard, ne sait plus que caresser les enfants. » Arrêtons-nous. J. Duvoisin nous ferait pleurer. Le petit livre qu’ il a consacré aux exploits du corsaire Pellot s’achève en effet par des pages d’une naïveté déconcertante, qu’il vaut mieux écarter. En 1815, Pellot avait cinquante ans ; il mourut à l’âge de quatre-vingt-douze ans. En 1815, sa vie publique était close ; sa vie d’ancien corsaire qui se prolonge à terre n’a plus d’importance, sinon pour lui et pour sa famille, chasse gardée. Du petit livre de J. Duvoisin, qui est d’ailleurs d’une saveur délicieuse, nous tirerons encore ces lignes : « Pellot avait l ’habitude de dire que, si le marin v eu t être terrible dans l ’ action, il d o it être humain dans la victoire. Nous lui avons entendu répéter plus d ’une fois : » — Ceux à qui je livrais un com b a t à outrance dev enaient mes frères en même temps qu ’ils devenaient mes prisonniers ; et, si on s ’ imagine que j ’ ai été l ’ ennemi acharné des Anglais, on se trompe grandement : je n’ai été que leur rival. » Puis il ajoutait facétieusement : RETRAITE 253 » — Comment voulez-vous que je haïsse les Anglais ? N ’ ont-ils pas eu la bonté de se faire les officiers payeurs de ma maison et de mes biens ? » Ne sont-ce pas là déjà les paroles d’un homme qui a vieilli ? Mais que pensera-t-on alors de la scène suivante, telle que la rapporte J. Duvoisin : « Un jou r, au sortir de la messe, il pérorait dans le cimetière qui entourait l ’église de Hendaye. » — On vous parle d ’égalité, disait-il au peuple ; mais le Créateur, notre maître a tous, a partout établi l ’ inégalité : il a fait le grand et le petit, le faible et le fort; il a voulu que tel fût intelligent et tel autre un idiot ; que celuici viv e longtemps et que celui-là meure avant l ’âge. E t je tiens que Dieu a fait tout cela dans sa grande sagesse. » Puis, étendant son bras vers les sépulcres : » — Ici, ici seulement règne l ’ égalité. » Pellot, à terre, vieillissait. Il vit tant de gouvernements se succéder ! Et dans sa famille, il vit se succéder tant de deuils ! Lui, physiquement le plus éprouvé de tous, il survécut à tous. Autour de lui, tous mouraient. Lui ne mourait pas. Sa maison de Prioreteguy, — que les Anglais avaient payée, comme il aimait à le dire, — devenait de plus en plus vide, de plus en plus vaste. Il se mit à la fuir et à se promener à cheval dans le pays. Autour de lui, tous mouraient. Lui, se promenait à cheval et contait ses souvenirs. Parti de Bordeaux pour la Nouvelle-Orléans, le 17 août 1828, son gendre, Passement, capitaine au long cours, avait disparu avec son navire. En 1842, sa femme était morte. Et de son fils mort à Cuba de la fièvre jaune, et si 254 LE CORSAIRE PELLOT jeune, où pouvait-il retrouver la mémoire ? Il se promenait à cheval dans le pays. Il était, à Hendaye, un bourgeois cossu, « vigoureux vieillard, dit H.-L. Fabre, dont la tête expressive était encadrée dans des cheveux blancs qui tombaient sur de belles épaules. Un sourire gai laissait voir des dents en bon état ; ses yeux grisbleu étaient pleins de feu ; sa taille, tout au plus de quatre pieds six pouces, mais qui était bien prise, son corps, dénotaient par ses mouvements qu’il avait dû être souple comme un serpent et leste comme un cabri ». Que désirait ce vieillard ? Ce que le maréchal Augereau lui avait promis le 3 septembre 1804. Pendant quarante ans, il attendit : le 1er septembre 1846, âgé de quatre-vingt-un ans, le corsaire Pellot fut nommé chevalier de la Légion d’honneur. La récompense eut-elle alors pour lui le prix qu’elle aurait eu quarante ans plus tôt ? Mais les vieillards aiment les hochets. On dit que Pellot fut content. Il vieillissait. La croix cependant ne lui fut pas donnée par Napoléon, fondateur de l’Ordre. III Le corsaire Pellot mourut, dans son lit, en 1856, âgé de quatre-vingt-onze ans. C’est l’année où naquit le prince impérial, fils de Napoléon III, et où Victor Hugo publia les Contemplations. C’est aussi l’année où fut solennellement abolie la course, la course dont avait vécu Pellot, notre RETRAITE 255 corsaire basque. Mais Pellot, corsaire en retraite, corsaire honoraire, Pellot ancien corsaire, Pellot corsaire, ne pouvait pas mourir comme tout le monde. Souvent, en effet, on le tint mourant : il ne mourait pas. J. Duvoisin, que nous citerons pour la dernière fois, a écrit : « Si Pellot causa bien des surprises à l ’âge où il était en possession de toutes ses facultés, il ne nous réservait pas un moindre sujet d ’ étonnement pour les derniers instants de sa vie. » Sa vie ! On peut dire qu’ elle ne pou vait se séparer d ’un corps bien-aimé ; l ’ agonie s ’emparait de ce corps mal usé, et était cent fois repoussée par une vitalité sans exemple. Il semblait que Pellot vou lû t encore déjouer toutes les prévisions. » Le curé de Hendaye, trompé par les apparences, lui administra plus d ’une fois l ’ extrême-onction. Le malade n’avait plus que le souffle ; chacun s ’attendait à le v o ir trépasser d ’un instant à l ’ autre ; le ministre de la religion lui prodiguait les consolations suprêmes ; et, quand il se retirait, Pellot, rigide observateur des règles de la po litesse, se trouvait tout à coup ranimé par le sentiment d ’un devoir don t il ne se croyait pas encore dispensé : il éprouvait un soubresaut inexplicable, il bondissait de son lit ; et l ’ agonisant accompagnait le curé ju sq u ’ à l ’ escalier, dans le costume le plus léger. » Quel homme ! Mais nous l’avons déjà dit. Celui qui a écrit le présent récit de la vie du corsaire Pellot désire néanmoins soumettre au lecteur une anecdote que lui confia le Dr Durruty, de Hendaye, l’un des derniers descendants de Pellot, et telle qu’on la lui confia : 256 LE CORSAIRE PELLOT « L ’anecdote du plat à barbe, la v o ic i : » Pellot, âgé de quatre-vingt-sept ans, mais jusque-là tou jou rs alerte et bien portant, se trouvait prostré dans son lit par une pneumonie contractée en traversant la Bidassoa à cheval. Sa pe t ite – f ille , ma mère, lui annonce la visite du curé du village. Le malade, dont les pratiques religieuses, quoique respectées, n’ ont jamais beaucoup embarrassé l ’existence, demande quelques minutes pour préparer son examen de conscience dans un silencieux isolement. » Quand le brave curé, à l ’ appel convenu, pu t enfin pénétrer dans la chambre : » — Vou s venez pour me raser, n’est-ce pas, mon cher abbé ? Je vous ai épargné la moitié de la besogne. Voulezvous l ’ achever ? lui dit le bon vieux, en lui tendant son plat à barbe et sa figure déjà toute barbouillée de savon. » Et, comme le barbier improvisé hésitait à mettre la main à la pâte, le gouailleur corsaire, s’asseyant devant sa glace, finit de se raser. » Mais Pellot, domicilié à Urrugne, maison Prioreteguy, mourut enfin, le 2 avril 1856, à dix heures du soir. Les scribes de l’état civil lui décernèrent les titres d’ancien chef de timonnerie, d’ex-enseigne auxiliaire, et de chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur. Et le tout fut transcrit sur les registres d’après la déclaration de Jean-Croix Dambolena, soixante-sept ans, et de Joseph Enatarriaga, soixante-trois ans, cultivateurs, domiciliés à Urrugne. Le corsaire Pellot était mort, — réellement mort

 

691 -1 0 -32. — C ORBELL. Impr ime rie C RETE.
LA GRANDE LEGENDE
DE LA MER
Collection dirigée par JOSÉ GERMAIN
Vol. in-8 couronne tirés sur papier alfa
avec hors texte en héliogravure
N° 1 . Le Radeau de la Méduse, p a r A u g .
BA IL L Y (P r ix L a s a e r r e ).
N° 2 . Jean-Bart, p a r H e n r i MALO (d e l ’A c a d ém ie
d e M a r in e ) .
N° 3. Les Prouesses du Bailli de Suffren,
p a r G e o r g e s LEGOMTE ( d e l ‘A c a d ém ie F r a n ç a i s e ) .
n ° 4 . Le Breton Yves de Kerguelen, p a r
A u g . DUPOUY
N° 5 . L’Ile de la Tortue, p a r F r . FUNCk –
BR EN T AN O .
N° 6. La Guerre des Enseignes, p a r L o u is
G U ICH AR D «P r ix d e l ’ A c a d ém ie d e M a r in e ( 1 9 2 8 ) .
N° 7 . L ‘É p o p é e t r a n s a t l a n t i q u e , p a r
l ’A m i r a l X . . .
n ° 8 . J a c q u e s C a s s a r d , C o r s a i r e de
Nantes, p a r M a r c E L D E R «P r ix G o n c o u r t ) .
N° » . Une Epopée Canadienne, p a r c h . d e la
R o n c i è r e .
N- 10. Le Voyage de la Pérouse «1785-1788».
P r é fa c e d e C la u d e F A R R E R E .
N ° 1 1 . Les Grandes Escadres du Maréchal
de Tourville, p a r H . LE M AR Q U AN D .
N ° 1 2 . Dumont d’Urville, p a r C am i l le V E R G NIOL
N ° 1 3 . Sir Walter Raleigh, p a r L é on L E M O –
N IE R .
N ° 1 4 . Chevaliers de la Mer, p a r L é o n b e r –
TH A I IT .
N° 15 » . La Lutte pour la Mer, p a r J -H . ROSNY
J e u n e , d e l ‘A c a d ém ie G o n c o u r t .
n ° 1 6 . Aristide du Petit-Thouars, p a r R o la n d
C H A RM Y . L e t t r e -p r é fa c e d e C la u d e F A R R R E .
N° 17 . Le Chevalier Paul, p a r L é o n V ER ON E
e t le l ie u t e n a n t d e V a i ss e a u C H A S S IN .
N° 18. Un grand ennemi : Nelson, p a r A n d r é
G E R V A IS . P r é fa c e d e P a u l CH A C K .
N ° 1 8 . Tempête, p a r P ie r r e HUMBOUR G .
N° 20. Sir Francis Drake, p a r L é o n l e m o n n i e r .
N° 21. Mor bihan, p a r S té p h a n e F A Y E .
N° 22. Le Corsaire Pellot, p a r T h ie r r y S A N D R E .
PRINTED IN FRANCE

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