HENDAYE son Histoire OLPHE-GALLIARD

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BAYONNE
Imprimerie « Le Courrier » 1949
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DIX EXEMPLAIRES
HORS COMMERCE SUR VÉLIN VOIRON
NUMÉROTÉS EN CHIFFRES ROMAINS DE I A X PAR L’AUTEUR.
TOUS DROITS DE REPRODUCTION RÉSERVÉS

Gabriel et Jean-Raoul OLPHE-GALLIARD

HENDAYE SON HISTOIRE

Il semble que la France, si riche en sites pittoresques et merveilleux qu’elle égrène, tel un chapelet aux maillons serrés, à travers villes et campagnes, littoral et frontières, ait rassemblé ses plus beaux trésors naturels de grâce et d’harmonie, de contours délicats et de couleurs chatoyantes, en ce coin de terre où les Pyrénées occidentales, de cimes en collines et de collines en dunes, s’enfoncent par bonds capricieux et légers dans les eaux bleutées du Golfe de Gascogne, comme pour mieux retenir le voyageur assez fou pour quitter notre sol. Ce sortilège qu’exerce Hendaye sur ceux qui l’ont découverte, nous en avons d’illustres exemples, au premier rang desquels se place le cas de Pierre Loti qu’avec d’autres nous évoquerons en terminant.
Mais avant d’avoir prise sur l’auteur de Ramuntcho, il s’est exercé sur un Lyonnais d’origine qui, après avoir séjourné en Suisse, traversa la France d’Est en Ouest et, en 1880, trouvant au bout de sa course Hendaye, s’y fixa jusqu’à sa mort. Ses fils, bien que nés à Lyon ou en Suisse, eurent ainsi, dès leur plus jeune âge, la vision de ce site d’une particulière beauté. Dès lors leur regard ne s’en détacha plus, et s’ils durent, au cours de leur existence, s’en éloigner momentanément, ils revenaient fréquemment se retremper dans ce bain de lumière et de poésie qui était un rappel de leur jeunesse et qui illustrait certainement leur espérance d’un au-delà de splendeur et de perfection. L’aîné repose avec ses parents et plusieurs des siens dans ce petit cimetière d’Hendaye qui dévale doucement entre l’église et la baie de Chingoudy. Le plus jeune, rassemblant dans les dernières années de sa vie son talent d’écrivain et son intelligence d’érudit dont il avait déjà donné de brillants témoignages dans de nombreux ouvrages d’Economie Politique couronnés par l’Institut de France, voulut payer son tribut de reconnaissance envers ce coin de terre dont il avait reçu les joies les plus pures de sa vie et dont il ne s’était jamais rassasié, en écrivant une Histoire d’Hendaye. Il mourut en 1947, ayant presque achevé son travail, mais sans avoir eu le temps d’en assurer la publication.
Je viens de parler de Gabriel OIphe-Galliard. De cette importante étude dont il n’est pas possible d’assurer une complète diffusion, un des fils de l’auteur a recueilli l’essentiel.

Les ORIGINES
Les collines qui forment le territoire d’Hendaye, dernières ramifications de la chaîne pyrénéenne s’abaissant jusqu’à l’Océan, bénéficient du climat extrêmement humide et tempéré dû à la condensation de la vapeur d’eau qui se produit au voisinage des montagnes et de la mer. Il résulte des observations météorologiques relevées à Abbadia que la moyenne annuelle de la température est d’environ 14° ; les gelées sont très rares et le thermomètre n’atteint qu’exceptionnellement 30 degrés pendant les fortes chaleurs.
Cette situation privilégiée favorise singulièrement la végétation : la flore est celle des régions tempérées : blé, maïs, prairies naturelles et artificielles, arbres fruitiers, châtaigniers, chênes, etc…; mais la vigueur et la rapidité de cette végétation rappellent celles des latitudes méridionales. Elle corrige l’aridité du sol qu’aucun cours d’eau permanent ne permet d’irriguer : tandis que le sommet des collines porte des fougères, des touyas et des chênes, les pentes et les vallons sont revêtus d’une couche d’excellente terre cultivable.
Aussi ce pays offrait-il des facilités particulières à ses premiers habitants pour la culture du sol. La pêche et la navigation n’ont été pratiquées qu’à une date très postérieure, en dépit des armes adoptées par la ville à une époque récente ; d’azur à la baleine d’argent, nageant sur une mer du même, surmontée de trois harpons, deux en sautoir et un en pal, accompagnée en chef d’une couronne royale accostée à dextre de la lettre H de sable et à sénestre de la lettre E du même. Ces deux lettres sont la première et la dernière du nom : Hendaye. Ces armes ne peuvent pas être antérieures à la deuxième moitié du XVIIè siècle, époque où Hendaye acquit son individualité administrative et où l’usage des armoiries s’est répandu. La couronne royale, souvenir du passage de Louis XIV sur le territoire d’Hendaye, précise même la date de ce blason après 1660. Comment la baleine du blason d’origine s’est-elle muée en un dauphin relevant la queue, qui figure sur les actes administratifs de la Commune depuis le XIXe siècle ? Cette modification provient sans doute de ce que, pendant la période d’une trentaine d’années consécutives à l’invasion de 1793, au cours de laquelle la commune perdit à la fois ses archives et son entité administrative, le souvenir du passé s’était affaibli. Lorsque la Municipalité reprit un sceau, on trouva le dauphin relevant la queue plus élégant et plus à propos que la baleine, la pêche de ce cétacé n’étant plus pratiquée depuis plus d’un demi-siècle.
L’étymologie du nom est assez incertaine. Suivant l’opinion commune, Hendaye viendrait de « Handi-Ibaia » (grande rivière), ce qui laisserait supposer que ses habitants étaient pêcheurs plutôt que cultivateurs. Cependant, au XII siècle, le cartulaire de Bayonne mentionne des domaines agricoles à Hendaye, tandis que seuls sont cités comme pêcheurs les habitants de Fontarabie. D’ailleurs, l’étymologie proposée plaçant l’adjectif avant le nom, contrairement à la construction normale, et faisant subir une contraction à la partie essentielle du nom, paraît peu satisfaisante. Ne serait-il pas plus logique de rattacher ce mot au radical « Anda », qui exprime l’idée de déplacement et qui se retrouve notamment dans « Andoain » (Guipuzcoa) et dans « Andagoya » (Alava), en se rappelant l’orthographe habituelle qui était Andaya jusqu’au siècle dernier ? Quant à la deuxième partie, « Aya », elle signifie pente, versant en langue espagnole. Ainsi la Haya, montagne d’Irun.
Cette double origine basque et espagnole du nom s’explique par celle de ses premiers habitants. Hendaye, séparée de la Gascogne par les derniers chaînons des Pyrénées difficilement franchissables en ces temps reculés, et largement ouverte vers l’Espagne dont elle n’est séparée que par une rivière presque guéable à marée basse, se peuple d’abord d’immigrants basco-espagnols du Guipuzcoa. Leur établissement remonte certainement à une époque reculée : à en juger par la date des incursions pratiquées par les Basques dans les plaines de l’Adour et de la Garonne, les habitants du Labourd furent sédentarisés vers les IXè ou Xe siècle. Ces immigrants s’installèrent sur de petits domaines, le rendement des terres assurant, sur une faible superficie, la subsistance de toute une famille.
Les plus anciens domaines que nous voyons exploités sur le territoire d’Hendaye sont ceux de Zubernoa, baigné par la Bidassoa, et d’Irandatz, qui lui était contigu. Dès le XIIe siècle, nous trouvons Guillaume de Zubernoa et Bernard d’Irandatz apposant comme témoins leur signature au bas d’un acte du 1er janvier 1149. Le Vicomte ou Gouverneur de Bayonne fait appel aux chefs de ces deux maisons en qualité de conseillers, suivant la coutume féodale alors en vigueur dans le Labourd. Par la suite, le nom de Zubernoa cessa de s’appliquer au domaine, mais s’étendit par contre, de la nouvelle paroisse qui allait être créée, aux maisons qui formèrent la Campagne d’Hendaye et une partie de celle d’Urrugne.  Quant à celui d’Irandatz, il subsiste encore, et après avoir passé entre les mains de la famille Laroulette, au XVIIè siècle, puis entre celles de la famille d’Aragorry au XVIII siècle, il est, depuis le mariage en 1752 de Rose d’Aragorry avec Michel d’Arcangues, la propriété des descendants de ce dernier.
L’acte du 1er janvier 1149 dont nous venons de parler était un compromis passé entre l’Evêque de Bayonne, les seigneurs de Zubernoa et d’Irandatz et le Prieur de l’Abbaye Bénédictine d’Arthous dans les Landes. Celui-ci, Sanche de Donnezain, avait fondé quelques années auparavant, en 1135, sur les terres données par Guillaume de Zubernoa, un hospice pour les pèlerins qui se rendaient à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il était question, dans ce compromis, de l’édification d’une chapelle que justifiait déjà l’importance de la population, et dont l’emplacement est encore aujourd’hui marqué d’une croix, à l’intersection des chemins de Béhobie et de Santiago.
L’Hôpital de Saint-Jacques, dit aussi de Zubernoa, était construit sur le domaine qui a conservé depuis lors le nom de Priorénéa (maison du Prieur).

Quelques habitations ne tardèrent pas à s’élever aux alentours et formèrent une paroisse ayant pour annexe Biriatou où le Prieur de Zubernoa nommait un vicaire. Le site était bien choisi : Santiago est l’un des points les plus rapprochés d’Irun et de la route de Saint-Sébastien, et le lit de la rivière y est plus étroit qu’ailleurs.
Les moines vivaient du produit des terres que leur avait concédées Guillaume de Zubernoa, de celui d’un moulin et du droit de la pêche au saumon. La ville de Fontarabie, lors de sa fondation en 1200, avait concédé au prieur de Zubernoa le droit de se servir de gabares, sous condition de les ramener tous les soirs au port de cette ville. On peut en conclure qu’à cette époque, les Ondarrabiars vivaient en paix avec leurs voisins hendayais et que ces derniers n’avaient pas encore commencé à leur porter ombrage en se livrant à la pêche. Des 1160 les moines bénédictins de l’Abbaye d’Arthous avaient été remplacés à Zubernoa par les prémontrés de la Chaise-Dieu. La paroisse qui comptait 260 communiants en 1747 fut supprimée en 1792 et réunie à celle d’Hendaye. L’église fut détruite lors de l’invasion espagnole de 1793. L’hôpital lui-même depuis longtemps abandonné par les pèlerins et ayant servi d’hôpital militaire, notamment lors de la prise de Fontarabie en 1719, n’existait plus en 1793. Le domaine fut vendu comme bien national en l’an IV à un habitant de Saint-Jean-de-Luz pour le prix de 5.280 francs. Il passa ensuite aux mains de Pierre Dalbarade qui le revendit à l’an IX à Marie Larroulet femme d’Etienne Pellot. Il appartient actuellement à la famille Durruty, descendant de ce dernier.

Deux routes conduisaient de France en Espagne à travers les Pyrénées Occidentales : celle de Saint-Jean-Pied-de-Port à Roncevaux et Pampelune et celle de Saint-Jean-de-Luz à Irun et Burgos par Santiago. La première était la moins pénible ; c’était la voie naturelle de la traversée des Pyrénées. Les armées de Charlemagne et de Louis le Débonnaire l’empruntèrent au IXè siècle : on sait ce qu’il leur en coûta. A plus forte raison les pèlerins inoffensifs, proie facile pour les bandits qui infestaient le pays et pour les indigènes qui, bien qu’adonnés à la culture, n’avaient pas perdu l’habitude de détrousser les voyageurs, ne pouvaient s’y aventurer sans danger. Beaucoup préféraient donc suivre le second itinéraire malgré les inconvénients qu’il présentait. De Saint-Jean-de-Luz à Santiago, la route passait à 500 mètres du bourg d’Urrugne, montait à Postaenea, un relai de poste, sans doute situé à la Croix des Bouquets, et, négligeant les lacets actuels de la descente sur Béhobie, atteignait la Bidassoa plus à l’ouest de ce bourg en dévalant la colline d’Aldapa. C’était le chemin suivi par les équipages et les courriers qui allaient de France en Castille et à Madrid. La chaussée était assez mal pavée, mais sans ornières. En hiver, par mauvais temps, les diligences avaient du mal à escalader ce que l’on appelait « la montagne de Béhobie ». Une diligence partait deux fois par semaine de Bayonne pour Madrid. Dans l’intervalle on devait louer des mules. Pour bénéficier de la poste et des relais, il fallait retenir sa place à l’avance et le prix était exorbitant : en 1722, le prix du voyage en poste de Paris à Hendaye était de 2.400 livres pour un fonctionnaire accompagné de deux valets, et autant pour le retour. Il ne faut pas oublier que la monnaie d’alors avait une toute autre valeur que notre pauvre petit franc.
L’impression des voyageurs passant de France en Espagne était assez vive pour que les pèlerins de Saint-Jacques crussent devoir exprimer les touchants adieux que voici :
Quand nous fûmes à Sainte-Marie (Irun)
Adieu la France jolie
Et les nobles fleuri de lys
Car je m’en vais en Espagne
C’est un étrange pays.
Ou encore :
En passant à Sainte-Marie,
Hélas mon Dieu
Nous eûmes danger de la vie
Dans tout ce lieu.
Nous regrettâmes le pays
De notre France
Où nous avions dans nos logis
Grande abondance.
Les dégradations causées par l’eau au gué de Santiago obligèrent dans la suite à modifier l’itinéraire, On utilisa le Pas de Béhobie à proximité de l’île des Faisans et dès lors fut créé un nouveau tracé de route qui, au pied de la redoute Louis XIV, suivant à peu près le tracé actuel, rejoignait l’ancienne route à la Croix des Bouquets.
On passait la rivière dans un grand bac qui transportait voyageurs, bêtes de somme, carrosses et charrettes. Les droits étaient perçus avant l’embarquement. Le tarif n’empêchait pas les bateliers de rançonner les voyageurs, aussi bien d’un côté que de l’autre. Toutes les relations de voyage le constatent. Pour en finir avec les exigences des passeurs, le roi de Castille avait, dès 1525, ordonné la construction d’un pont, mais l’exécution ne suivit pas. En 1701 existait un pont de bois, traversant l’île des Faisans. Mais ce pont fut alternativement détruit et reconstruit au cours de chaque guerre. On le remplaça dans la seconde moitié du XVIIIè siècle par un pont en pierre qui fut lui-même détruit en 1813 par l’armée française battant en retraite. Les Anglais lui substituèrent des pontons. En 1823, à la suite du passage de l’armée du comte d’Artois, il fut refait en pierre et en bois et appelé « pont du duc d’Angoulême ». Le pont actuel a été construit en exécution du traité de 1856.
Quant au passage entre Hendaye et Fontarabie, enlevé aux habitants d’Hendaye qui n’avaient pas le moyen d’en assurer le trafic et concédé en 1634 à la maison d’Urtubie en reconnaissance des services qu’elle avait rendus au cours du siège de La Rochelle, il semble n’avoir été que peu utilisé malgré l’existence d’une assez bonne route qui, prolongeant la rue Agorette à Ciboure, suivait les falaises de Socoa jusqu’à Haïçabia, pour s’enfoncer ensuite dans les terres, et par Dorrondéguy, Errondonia et Chorrioenia atteindre Irandatz.
Les pèlerins n’étaient pas les seuls voyageurs passant par Santiago. Un courant d’affaires s’établit de très bonne heure entre le Labourd et le Guipuzcoa. Cette province basque espagnole, montagneuse et au sol pauvre, avait besoin de blé et de bétail qu’elle importait de France avec laquelle elle communiquait plus facilement qu’avec le reste de la Péninsule. En échange, elle fournissait du vin, du fer, du charbon et du bois. Le Guipuzcoa jouissait de tout temps de l’exemption des droits de douane et de la liberté du commerce, et de leur côté, les habitants du Labourd résistaient victorieusement aux tendances centralisatrices du pouvoir royal.

RIVALITÉS FRANCO-ESPAGNOLES
En dehors de ces pèlerins et de ces marchands, Santiago, puis Béhobie, vit passer des guerriers appartenant aux armées françaises, espagnoles ou anglaises. Du XIIe siècle au début du XIXè siècle, les deux nations voisines se mesurent en des querelles meurtrières qui, presque chaque fois, prennent fin sur des échanges de princes, pour mieux se rallumer quelques années après. Et même en état de paix officielle, la possession de la Bidassoa, avec le droit de navigation et de pêche qui en découle, ne cessera d’opposer Ondarrabiars à Hendayais sous l’œil indifférent et même parfois avec la complicité tacite ou expresse du pouvoir central de chacun des deux pays.
L’histoire de ces incidents de frontières et de ces conflits qui s’échelonnent sur sept siècles forme à elle seule plusieurs chapitres du manuscrit entrouvert, devant vous. Pour abréger, il suffira d’en donner les principaux traits.
Les habitants de Fontarabie, qui n’avaient pas pris ombrage de l’établissement de leurs émigrants sur l’autre rive de la Bidassoa, ne mirent bientôt que plus d’acharnement à leur interdire l’usage de cette rivière. Confondant la possession de fait avec le droit de souveraineté, les Espagnols invoquaient la jouissance qu’ils avaient exercée, depuis la fondation de leur cité, sur le fleuve et ses deux rives jusqu’à la limite de la marée haute, per­cevant des droits de port et interdisant à tous autres de naviguer, de jeter l’ancre et de pêcher, à moins de concessions expresses, telles que celles accordées aux moines de Santiago et à quelques amis. Ils ajoutaient que les eaux de la Bidassoa étaient grossies par un cours d’eau venant de leur montagne.
Les Labourdins rétorquaient qu’ils bénéficiaient pour la pêche  et la navigation d’une prescription plus que trentenaire et que la plus grande profondeur du fleuve se mesurait près de la rive française et non du côté de Fontarabie. De plus, si les Guipuzcoans avaient un affluent sur leur territoire, eux-mêmes en comptaient trois aujourd’hui disparus : le Crasper, le Dalentchet et la Vertébie. Ils avaient établi trois nasses ou pêcheries alors que ceux de Fontarabie n’en avaient que deux qui, elles, payaient des redevances aux sires d’Urtubie. De ces trois nasses, deux appartenaient à l’hôpital de Santiago et la troisième à la maison d‘Ayzpurdi qui apparaît ainsi comme l’un des plus anciens domaines d’Hendaye, après ceux de Zubernoa et d’Irandatz. Des arguments, on en vint aux mains. Cet état d’hostilité avait dû commencer au plus tard dans la deuxième moitié du XIV siècle ; vers le milieu du siècle suivant, il était devenu une situation presque permanente, remontant à une date dont on avait perdu le souvenir. Il fut marqué par les habituels coups de surprise, destruction de nasses ou de filets, capture d’embarcations et de matelots, et parfois d’incidents burlesques ou tragiques.
Le traité des Pyrénées ajourna la solution de ce problème frontalier assez épineux, dans son article 8, ainsi rédigé : « Les différents entre le bourg d’Andaye, de la province de Guyenne, et la ville de Fontarabie, de la province de Guipuzcoa, n’ayant pu estre accomodéz avant la signature du présent traité de paix qui n’a pas dû estre retardé, il a esté convenu et accordé secret que les seigneurs maréchal duc de Grandmont et baron de Batteville (capitaine général du Guipuzcoa) prendront cognoissance des causes desdits différents et des raisons que chacune des parties a pour soustenir son prétendu droit, touchant à les faire convenir à l’amiable, et, si cela ne peut, prononceront d’un commun accord ce qui leur paroistra juste touchant lesdits différens. Après quoy ce que lesdits seigneurs maréchal duc et baron de Batteville auront jugé sera exécuté sans difficulté soulz quelque prétexte que ce puisse être. »
En application de cette clause, des négociations furent entamées. Elles furent laborieuses, coupées d’incidents diplomatiques, sans oublier ceux de frontières. Il s’avérait qu’on se heurtait à la duplicité et à la force d’inertie des Espagnols. Au bout de sept ans, les pourparlers furent abandonnés le 13 janvier 1666 sur le départ des représentants espagnols qui, rappelés à Madrid, annoncèrent avec désinvolture à leurs interlocuteurs français que ceux-ci pouvaient rendre leur sentence puisqu’elle n’obligerait pas les Espagnols.
Ce ne sera que vingt ans plus tard, le 13 octobre 1685, qu’un accord put intervenir, stipulant la liberté de la pêche et de la navigation pour les sujets des deux pays. La fermeté de Louis XIV eut ainsi raison de l’orgueil et de la fourberie des Espagnols.
Les querelles entre voisins hendayais et ondarrabiars n’en continuèrent pas moins pendant une cinquantaine d’années encore, puis s’apaisèrent peu à peu, par suite d’un phénomène naturel qui semblait donner raison aux Espagnols : le cours de la Bidassoa, s’écartant peu à peu d’Hendaye venait mouiller les murailles de Fontarabie et son embouchure se trouvait entièrement en territoire espagnol. Aussi, en 1727, tandis que ce port comptait alors une trentaine de chaloupes péchant en mer le thon, le maquereau et la sardine, celui d’Hendaye voyait ses effectifs diminuer de plus en plus.
Parallèlement à ces querelles frontalières et, souvent provoquées par elles, se déroulèrent pendant cette longue période que nous avons franchie rapidement, des guerres entre les deux nations voisines. Nous allons revivre un moment quelques-uns de ces faits historiques dont Hendaye fut le théâtre.

Un des plus anciens passages sur la Bidassoa dont les chroniques aient laissé trace est celui du roi Alphonse de Castille qui, en 1130, envahit le Labourd et assiégea Bayonne. Il récidiva quelques années plus tard avec le même insuccès et dut repasser la Bidassoa. En 1280, c’est au tour de Philippe le Hardi de venir assiéger Fontarabie pour obliger le roi de Castille, Alphonse le Sage, à rendre aux Infants, ses propres neveux, la liberté dont il les avait privés. On raconte que les hommes d’armes espagnols, ayant enveloppé de draps les sabots de leurs chevaux, surprirent l’armée assiégeante et l’attaquèrent avec tant d’impétuosité qu’ils l’obligèrent à se retirer en déroute, décimant l’entourage du roi de France qui, lui-même, eut sa vie en danger.
Un siècle après environ, soit en 1463, eut lieu à Hendaye une entrevue entre Louis XI et le roi de Castille en vue de tenter de mettre un terme — on a vu qu’ils n’y parvinrent pas — au différend franco-espagnol relatif à la possession des eaux de la Bidassoa. Le 4 mai, le roi de Castille traversa la rivière, venant de Fontarabie, avec une suite nombreuse. Louis XI, arrivé de Saint-Jean-de-Luz, l’attendait sur la rive hendayaise. Les Français se moquèrent de l’aspect du roi de Castille, très laid, mais vêtu avec beaucoup de recherche, tandis que les Espagnols tournaient en dérision la ladrerie de Louis XI, couvert de vêtements trop courts et coiffé d’un vieux chapeau garni de médailles de plomb. De son embarcation, Henri IV de Castille échangea avec le roi de France de grands saluts. Puis les deux monarques s’embrassèrent, et la main dans la main se dirigèrent vers une roche basse qui se trouvait à la limite des hautes marées ; le roi de Castille s’y appuya, tenant sa baguette, voulant sans doute ainsi marquer sa souveraineté sur l’endroit. On convint que le roi de Castille abandonnerait la Catalogne moyennant indemnité. De la Bidassoa, il ne fut plus question. Philippe de Commines, à qui nous empruntons, en le résumant, le récit de cette entrevue, ajoute que les deux rois se séparèrent peu satisfaits l’un de l’autre, et conclut mélancoliquement que les souverains ne devraient jamais se rencontrer en personne, lorsqu’ils veulent se mettre d’accord.

Ce voyage de Louis XI ne fut pourtant pas entièrement perdu pour les Hendayais. Le roi, ayant conservé un bon souvenir de son séjour à Saint-Jean-de-Luz, accorda à ses habitants l’exemption de la moitié des droits d’assise que la Couronne se réservait sur les marchandises vendues à Bayonne et à Saint-Jean-de-Luz. Cette franchise devait être étendue en 1565 à Urrugne et à Hendaye.
L’entrevue de 1463 ne porta pas de longs fruits de paix, et la fin du XVè siècle est ensanglantée par des guerres pendant lesquelles Fontarabie résiste victorieusement à deux sièges de l’armée du sire d’Albret, père du roi Jean de Navarre.
Après une dizaine d’années d’interruption, les hostilités reprennent entre les deux pays en juillet 1512 ; mais c’est au tour du duc d’Albe, commandant l’armée espagnole, d’envahir d’abord la Navarre d’où il délogea le roi Jean d’Albret, puis la Basse-Navarre et le Labourd. Ses troupes incendient Saint-Jean-de-Luz, tandis qu’une armée anglaise débarquée à Fontarabie pour lui prêter main forte, dévaste Hendaye.  Le duc de Bourbon tenta de reprendre l’offensive et parvint à conduire ses hommes jusqu’à Oyarzun, Renteria et Hernani ; mais un troisième siège devant Fontarabie n’eut pas plus de succès que les précédents. La Navarre, ruinée sous le joug castillan, devait attendre pendant neuf ans son libérateur en la personne d’André de. Foix. C’est alors que Bonnivet gouverneur de Guyenne, après avoir menacé Pampelune où les Espagnols concentraient toutes leurs forces, tournait brusquement par le col de Maya et Biriatou, enlevait le château de Gazteluzar qui dominait Béhobia, et mettait le siège devant Fontarabie. Les Basques et les Gascons qu’il commandait demandèrent avec insistance l’autorisation de donner l’assaut bien que la brèche fut insuffisante. L’assaut échoua; mais les défenseurs, effrayés, capitulèrent sans en subir un Second (Octobre I521). Bonnivet laissa dans la place trois mille volontaires gascons et, pressé de repartir, rejeta la suggestion judicieuse du comte de Guise de démanteler la forteresse et d’utiliser ses matériaux à la construction d’un fort à Hendaye.
Charles-Quint avait proposé à François 1er la restitution de Fontarabie en échange de Tournai qu’il assiégeait. Mais cette offre fut dédaignée. Tournai tomba bientôt au pouvoir des Impériaux, Fontarabie resta pendant près de deux ans en la possession des Français, jusqu’au moment où les Espagnols, étant parvenus à franchir la rivière à Béhobie, ravagèrent le Labourd et le Béarn sans pouvoir s’emparer de Bayonne, mais se fixèrent le long de la rive droite de la Bidassoa. La garnison de Fontarabie, déjà affaiblie par la trahison de Philippe de Navarre qui était passé à l’ennemi avec les troupes qu’il commandait, et dès lors privée de toute communication avec le reste des troupes françaises, se rendit aux Espagnols le 24 Mars 1524.

L’année suivante allait se produire le désastre de Pavie. François 1er, conduit prisonnier en Espagne par le Roussillon, dut consentir à signer, le 22 février 1526 le honteux traité de Madrid. En exécution de ce traité, eut lieu à Hendaye, le 17 Mars suivant, l’échange du roi rendu à la liberté contre ses deux enfants, le Dauphin et le duc d’Orléans, âgés de 9 et 6 ans, livrés comme otages à sa place. Sur un ponton fixé au milieu de la Bidassoa accostèrent simultanément deux gabares dont l’une amenait le roi venant de Fontarabie, et l’aute ses enfants conduits par le sire de Lautrec, du côté d’Hendaye. Les enfants baisèrent la main de leur père qui les embrassa et, suivant Sébastien Moreau qui assistait à la cérémonie, « ne leur sceut rien dire autre chose, sinon qu’ils se gardassent d’avoir mal et qu’ils fissent bonne chère, et que bientôt il les manderait quérir. En ce faisant les larmes luy tombèrent des yeux ; ce fait leur fist le signe de la croix en leur donnant la bénédiction de père. » Le sire de Lannoy qui l’accompagnait lui dit alors : « Sire, Votre Majesté est libre, qu’elle fasse ce qu’elle a promis. — Tout sera fait », répondit François 1er. II monta alors dans la barque qui était du côté français et aborda Hendaye. Dans sa hâte de retrouver la France, il sauta dans l’eau sans attendre l’accostage et fut complètement mouillé. Après avoir salué la suite venue pour l’accueillir, il sauta sur son cheval et piqua « rudement, roydement », tant qu’il fut bientôt à Saint-Jean- de-Luz.

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On sait qu’après avoir longtemps tergiversé sur la mise en application du traité de Madrid qui, disait-il, lui avait été imposé par la contrainte, il parvint à arracher la Bourgogne aux prétentions de son rival, mais fut obligé de lui céder le Tournaisis et de renoncer à toute action en Italie et en Allemagne, par le traité de Cambrai ou « paix des Dames » qui fut signé le 5 Août 1529. En exécution de ce traité, eut lieu un nouvel échange sur la Bidassoa : celui des deux enfants de François 1er et de la sœur de l’Empereur, Eléonore d’Autriche qu’il devait épouser, contre le paiment de 1.200.000 écus, sur les deux millions stipulés.
L’état de paix créé entre François 1er et Charles-Quint par le traité de Cambrai fut de courte durée, la question du royaume de Navarre constituant pour les deux pays une occasion permanente de conflits. Dès 1536 la guerre se rallume et les Français occupent Fontarabie. Puis, après une courte trêve, c’est au tour des Espagnols d’envahir le Labourd, pillant et incendiant le château d’Urtubie et une partie de Saint-Jean-de-Luz. On peut croire qu’Hendaye eut, dans ces événements, sa part de ruines et de souffrances.
Bien que victorieux, l’adversaire était épuisé par cette guerre. Henri II consentit néanmoins à signer, le 3 avril 1559, le traité de Cateau-Cambrésis qui stipulait la renonciation du roi de France à la Savoie, à la Bresse et au Bugey, et le mariage de Philippe II avec Elisabeth de France. C’est encore par Hendaye que passa cette jeune princesse, âgée de treize ans, pour monter sur le trône d’Espagne.
En juin 1565 nouveau passage de souverains : La Reine-Mère Catherine de Médicis et le jeune. Charles IX vont à la rencontre de la reine Elizabeth qui, accompagnée du duc d’Albe, vient se mettre au courant de la situation religieuse en Francs. Au bord de la Bidassoa, à l’endroit appelé « Marguery », entre Santiago et Béhobie, sous un abri de feuillage, les deux reines et Charles IX, après avoir été accueillis par une salve de cinq cents arquebusiers de la garde et par la musique royale, prirent, comme dit le chroniqueur, « une fort belle et riche collation composée de jambon de Mayence et langue de bœuf, cervelas, pâté, fruits, salades, confitures et une grande abondance de bons vins ». Puis on se dirigea vers Saint-Jean-de-Luz et Bayonne, la reine Elizabeth montée sur une fort « belle et brave haquenée blanche, splendidement harnachée ». Les entretiens des souverains eurent lieu à Bayonne et durèrent dix-sept jours, entrecoupés de fêtes fastueuses. Catherine de Médicis raccompagna ensuite sa fille la reine d’Espagne jusqu’à Irun.
Ce voyage princier n’avait pas été inutile aux Hendayais et Urrugnards : le 8 juillet 1565 Charles IX leur accorda les mêmes privilèges que ceux dont jouissaient depuis plus d’un demi-siècle les habitants de Saint-Jean-de-Luz, relatifs aux exemptions, libertés et franchises des droits d’entrée. L’exemption de la traite foraine avait d’ailleurs été étendue à tout le royaume par l’édit du 14 février 1557 qui proclamait la liberté du commerce comme « le principal moyen de faire les peuples riches », méthode dont pourraient s’inspirer nos gouvernants d’aujourd’hui.
Et nous franchissons une étape de soixante-dix ans pendant lesquels alternent les actes d’hostilité et les périodes d’accalmie. Après une dizaine d’années de détente, les relations franco- espagnoles s’enveniment à nouveau en 1635. C’est sur mer que les hostilités reprirent : depuis deux ans déjà les marins espagnols avaient commencé à attaquer les navires français et à ravager les côtes. Des préparatifs de guerre s’organisaient dans la Péninsule, et troupes et munitions étaient amenées à Fontarabie. Les habitants d’Hendaye donnèrent l’éveil et, en raison de cette tension, une ordonnance de Louis XIII datée de fin avril 1635 vint interdire tout trafic avec l’Espagne et prescrivit aux navires français de ne pas prendre la mer sans être armés. Les maladies contagieuses qui sévissaient alors à Fontarabie obligèrent d’ailleurs à fermer la frontière.
En 1636, le gouvernement espagnol profita des difficultés que rencontraient les troupes françaises en Picardie, pour franchir avec une armée de dix à douze mille hommes, la frontière à Biriatou. Deux jours après, le 25 octobre, les envahisseurs occupaient sans résistance Béhobie, Hendaye, Urrugne, Ciboure, Saint-Jean-de-Luz et Socoa qu’ils mirent à sac ; mais n’osèrent attaquer Bayonne. La rapidité de cette invasion était due à l’absence de dispositifs de protection, la défense consistant en un millier d’hommes dispersés sur le territoire des communes d’Urrugne et de Saint-Jean-de-Luz. Au bout d’un an d’occupation, au cours duquel les populations asservies surent résister dignement aux propositions du roi d’Es­pagne qui tentait de les faire passer dans son camp, l’armée ennemie, décimée par la faim et par la peste dut évacuer la région, talonnée par les troupes du duc de la Valette. Sains atten­dre l’attaque des Français qui devait avoir lieu le lendemain, les Espagnols repassèrent la Bidassoa en utilisant un pont qui existait alors entre Hendaye et Fontarabie. Ce pont qui prenait naissance entre le bourg d’Hendaye et Santiago aboutissait devant la porte principale de Fontarabie. Il n’existait certainement pas en 1618 lors de la visite de l’ingénieur Alleaume chargé d’étudier la construction d’un fort à Hendaye, et qui n’aurait pas manqué de le signaler. Il est vraisemblable qu’il fut construit d’un commun accord par les villes riveraines, au cours de cette période d’accalmie qui précéda l’invasion de 1636. Il était donc de construction récente lorsque l’armée espagnole l’utilisa dans sa retraite et le détruisit après son passage. Il en subsistait des tronçons que l’armée française négligea de réunir lors du siège de Fontarabie. Des plans dressés en 1637 et en 1638 le représentent comme « rompu » et les gravures dessinées en 1659 par l’ingénieur Pontault de Beaulieu à l’occasion du traité des Pyrénées ne reproduisent que ses deux extrémités.
Dans leur retraite les Espagnols avaient perdu plus de six mille hommes tués ou morts de maladie. Mais ils parvinrent à contenir en décembre une offensive française qui avorta par suite de la mésintelligence qui régnait entre les ducs de la Valette et d’Epernon et le comte de Gramont.
L’année suivante, une armée commandée par le prince de Condé, ayant comme lieutenant-général le duc de la Valette, envahit à son tour le Guipuzcoa et, après s’être emparée, au début de juillet 1638, d’Oyarzun, Lezo, Renteria et Pasajes qu’elle fortifia, entra sans coup férir dans le château du Figuier et revint mettre le siège devant Fontarabie.
Mais la place forte tardait à se rendre. Le cardinal de Sourdis, dont la flotte avait anéanti celle des Espagnols à Guétaria et était venue relâcher au large d’Hendaye, proposa d’enlever la place avec ses marins. La Valette, arguant de ses prérogatives, refusa, alors que la garnison, décimée par la faim et la soif, comptait moins de cinquante hommes valides. Après avoir négligé ce concours, le duc de la Valette commit une seconde faute en évacuant Pasajes, sous prétexte de réduire l’étendue du front. Il permit ainsi à une armée espagnole de secours de s’emparer des hauteurs du JaïzquibeL menaçant ainsi dangereusement les assiégeants de Fontarabie qu’elle attaqua le 7 septembre. Au lieu d’amener des renforts, la Valette donna l’ordre de la retraite qui dégénéra en déroute : beaucoup de soldats voulurent traverser le Bidassoa par leurs propres moyens et se noyèrent Le prince de Condé, accouru sur les lieux et après avoir vainement tenté d’arrêter les fuyards, quitta le dernier le rivage espagnol pour reprendre la tête de sa gendarmerie campée, à Hendaye.
Comme il arrive toujours en pareil cas, en présence d’une incurie aussi incompréhensible, le bruit se répandit que La Valette avait été acheté. De plus, il fut formellement accusé par le prince de Condé d’avoir manqué à son devoir. Par arrêt du Grand Conseil, il fut condamné à mort et à la confiscation de ses biens pour crime de lèse-majesté, ayant, par lâcheté et perfidie, abandonné le service du Roi.
Quant aux Espagnols, cette délivrance, inespérée leur parut tellement miraculeuse qu’ils décidèrent d’en commémorer le souvenir par une procession annuelle, le 8 septembre, à la chapelle de la Guadeloupe, cérémonie accompagnée de sermons patriotiques et de décharges de mousqueterie à blanc contre la France. Mais ils sortaient si épuisés de cette campagne qu’ils ne purent songer à tirer profit de la déroute de l’armée française, et même, pendant quelque temps, à continuer leurs vexations à l’égard des pêcheurs hendayais.
Nous venons de raconter un épisode local de la Guerre de Trente Ans qui, on le sait, prit fin avec le traité de Westphalie du 24 octobre 1848. En dépit de son échec devant Fontarabie, la France s’assurait par ce traité une situation prépondérante en Europe. Lors des négociations, les Hendayais envoyèrent aux plénipotentiaires réunis à Munster une requête tendant à insérer l’article suivant : « Que lesdits habitants d’Andaye pourront ancrer à la rade appelée le Figuier, entrer et sortir en la barre et naviguer sur toute l’étendue de la rivière de Vidassoa et prendre port à Andaye, y charger et descharger toutes sortes de marchandises et denrées avec chaloupes, pinasses et toute autre sorte de navires portant quille et non quille ; ensemble de pescher hault et bas ladite rivière et plaine mer avec retz, fillets et autres instruments servant à la pescherie, sans qu’à présent et à l’advenir les habitans d’Andaye soyent empeschez ni troublés par les Espagnols et commandant des forteresses de Fontarabie et du Figuier et autres subjets du Roy d’Espagne… »

Les questions relatives aux rapports entre la France et l’Espagne furent disjointes du traité, et la requête des Hendayais, quoique portant la recommandation de Mazarin, subit le même sort.
Ce n’est qu’en 1659 que devait prendre fin l’état de guerre entre les deux nations voisines sur les Pyrénées. Le Gouvernement espagnol, désireux de ne pas gaspiller davantage ses forces en vue de conserver les Flandres qu’il devait d’ailleurs abandonner au traité d’Aix-la-Chapelle, offrit la paix à la France, avec la main de l’Infante pour le jeune roi. Les préliminaires, négociés entre Mazarin assisté de Lionne, et l’envoyé espagnol don Luis de Haro, furent signés à Paris le 4 juin 1659. En fin juillet, Mazarin arriva à Saint-Jean-de-Luz tandis que, don Luis de Haro attendait à Fontarabie. Pour des raisons d’étiquette, on décida de se réunir à l’île des. Faisans, appelée depuis lors Ile de la Conférence, et on y construisit une loge où chaque ministre accéderait chacun de son côté tout en restant sur son propre territoire. Les négociations avancèrent lentement et péniblement, sous l’effet des atermoiements des Espagnols.
Mazarin dut se fâcher et menacer de les rompre. Enfin, le 7 novembre 1659, fut signé le fameux traité des Pyrénées par lequel l’Espagne reconnaissait la possession de la France sur l’Artois et le Roussillon et nous donnait une reine. En raison de la mauvaise saison et de l’état de santé de Philippe IV, le mariage de Louis XIV et de l’Infante Marie-Thérèse ne fut célébré que quelques mois plus tard. Le 6 juin 1660, les deux rois, entourés d’une Cour nombreuse et en grand apparât, s’étaient rencontrés à l’île des Faisans et avaient apposé leur signature au bas du traité. Le lendemain, Louis XIV, accompagné de la Reine-Mère et du Cardinal de Mazarin, revint à l’île des Faisans et Philippe IV lui remit sa file, après des adieux émouvants. Le cortège se diri­gea ensuite vers Saint-Jean-de-Luz où devait avoir lieu le mariage religieux.
On a vu plus haut qu’une fois de plus les Hendayais ne recueillirent de ce traité d’autres avantages que le souvenir des fastes historiques qui se déroulèrent sur leur territoire et qu’ils durent attendre vingt ans encore la reconnaissance du droit de libre navigation sur la Bidassoa.
Les cérémonies qui précédèrent le mariage de Louis XIV, pour plus célèbres qu’elles demeurent, ne mettent pas un terme aux passages des souverains et des princes, aux guerres non plus. En 1701 notamment, le duc d’Anjou emprunte la même voie pour prendre possession du trône d’Espagne. Ce fut le début d’une trêve de quelques années. Mais, à la suite des intrigues du cardinal Alberoni, conseiller de Philippe V, la guerre reprit entre les deux couronnes, en 1719. En mai de cette année, le marquis de Silly, conduisant un faible détachement, franchit la Bidassoa sur un pont de bateaux aménagé à l’aide de gabares hendayaises, prend Pasajes et Saint-Sébastien, tandis que le maréchal de Berwick investit Fontarabie. Le 15 juin, la place forte se rendait après un siège de trois semaines, et, deux ans plus tard, Philippe V était contraint de demander la paix, que consacre en janvier 1722 un nouvel échange de princesses : Elisabeth d’Orléans, fille du Régent, traversait l’île des Faisans pour aller épouser l’Infant Luis d’Espagne et croisait en ces mêmes lieux l’Infante Marie-Anne, fiancée à Louis XV. On sait que, sous l’influence du duc de Bourbon, ce projet fut abandonné et l’Infante renvoyée en Espagne, tandis que, presque en même temps, la princesse Elizabeth d’Orléans, devenue veuve, revenait en France. Mentionnons enfin le passage, en 1745, de l’Infante Marie-Thérèse, première épouse du Dauphin, et franchissons un demi-siècle sans incidents notables, pour arriver aux guerres de la Convention dont l’un des premiers épisodes fut la destruction d’Hendaye par l’armée espagnole.

image2Andaye en 1764 ( d’après un plan de l’époque ) 1 le fort 2 emplacement présumé de l’église et du cimetière 3 Vers Santiago 4 vers Irandatz 5 l’église 6 Baie de Belcenia

image31groupe scolaire 2 maison Pierre Loti 3 vers la gare 4 vers Irandatz 5 l’Eglise 6 Baie de Belcenia

III ESQUISSE d’HENDAYE SOUS l’ANCIEN REGIME
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Mais avant de voir disparaître le vieil Hendaye, essayons de reconstituer son aspect et sa vie propre au cours de ces siècles d’Histoire. A la suite des rois et des princesses, à la suite des guerriers, nous l’avons traversée rapidement. Arrêtons-nous y un instant.
Nous avons vu qu’à l’origine, Hendaye ne formait qu’un hameau dépendant de la paroisse d’Urrugne. En raison de sa situation par rapport à l’ancienne voie franco-espagnole et de la présence du Prieuré de Zubernoa, c’est d’abord le quartier de Santiago qui se développe. Celui d’Hendaye ne comptait encore, au milieu du XV° siècle, qu’une quarantaine de maisons. Mais peu à peu celui-ci prend de l’extension et une agglomération assez importante s’établit à l’endroit où se trouve situé le centre actuel de cette localité. Un plan dressé en 1764, le seul que nous ayons retrouvé, nous montre Hendaye telle qu’elle était tracée alors. Si nous lui superposons un plan, actuel, nous voyons; que sa configuration, en dépit du cataclysme de 1793, s’est peu modifiée. Nous reconnaissons la rue de Zubernoa, l’amorce de ce qui est devenu les Allées d’Irandatz ; et cette rue droite qui les prolonge et aboutît à l’ancien fort est très certainement la voie ouest de l’actuelle place de la République. A l’ouest du plan est tracé un chemin qu’empruntera plus tard, dans sa traversée du bourg, le boulevard de la Plage, depuis boulevard de Gaulle.
Dès 1598 apparaît dans le bourg une chapelle dédiée à Saint Vincent. Longtemps le Prieur de Zubernoa, redoutant de voir diminuer ainsi le nombre de ses paroissiens, s’était opposé à la création de cette église que l’importance acquise par le bourg d’Hendaye justifiait ; mais Monseigneur d’Etchaux passa outre.
La construction de cet édifice fut probablement assurée par les habitants de l’endroit. Son emplacement était le même que celui de l’église actuelle. Il reste de cette construction la croix en pierre du cimetière qui entourait l’église, croix qui porte l’inscription : « O crux ave, spes unica ». Cette croix a été classée monument historique. En 1647 cette chapelle fut transformée en paroisse indépendante de celle d’Urrugne. C’est vers cette époque que fut construite dans les dunes une chapelle où les marins d’Hendaye réunis en confrérie ou société de secours mutuels qui fut approuvée par Mgr d’Olce en 1644, venaient prier Sainte Anne pour le succès de leurs expéditions. Mais, en 1757, à propos de l’installation, à proximité de cette chapelle, de batteries pour protéger la côte contre un débarquement possible des Anglais avec lesquels nous étions en guerre, on notait qu’un corps de garde se trouvait installé dans cet édifice, ce qui permet de supposer qu’il avait été désaffecté et délaissé depuis un certain temps par les marins qui se livraient de moins en moins aux expéditions lointaines de la grande pêche. En 1779 on y voit vivre un ermite, Miguel de Goycotchéa. L’accès de cette chapelle était alors difficile car aucun chemin de terre ne longeait la baie de Chingoudy, et, pour aller du bourg à la plage, il fallait traverser la baie à marée basse. Tandis que de nos jours, c’est l’affaire de vingt minutes que de franchir à pied la distance qui sépare l’église Saint-Vincent de l’église Sainte-Anne, reconstruite grâce à la générosité de la comtesse d’Aramon et érigée en paroisse en 1938.
Quant, aux abords du bourg, le boulevard qui conduit à la plage traverse les gracieux jardins aménagés récemment aux alentours du monument aux Morts, sait-on que l’on foule l’emplacement de ce qui fut un fort ? Son aspect était familier aux Hendayais pendant tout le XVIIIè siècle. C’est en effet en décembre 1681, à la suite de nouvelles exactions qui dégénérèrent en un véritable massacre, commises par les Ondarrabiars sur les pêcheurs hendayais, que le gouvernement français décida la construction d’un fort à Hendaye. Il avait existé antérieurement et successivement trois « tours », sorte de constructions défensives assez légères qui n’avaient pas résisté aux attaques des Espagnols. Cette fois, on envoyait sur place, non Vauban lui-même, comme on l’a prétendu à tort, mais un de ses élèves, l’ingénieur de Vigny qui avait surveillé les travaux de fortifications de Bayonne. Il reconnut un em­placement pour la construction d’une redoute de huit mortiers et de six pièces de canon, à la pointe située au nord de la ville, en face et à huit cents mètres du château de Fontarabie. Suivant la méthode inaugurée par Vauban, une grande partie de l’ouvrage était aménagée au-dessous du niveau du sol. La redoute comportait un réduit de forme carrée, flanqué de deux donjons, à deux étages avec six chambres et six casemates chacun, l’un sous terre et l’autre au-dessus et surmontés d’une terrasse. Ce réduit était entouré d’une cour intérieure, d’un parapet en maçonnerie contenant un passage voûté et recouvert de terre formant glacis incliné ; d’un fossé en escarpe avec chemin couvert muni de contrescarpe en maçonnerie. Au Nord, du côté de la mer, se trouvaient une batterie haute à barbette pouvant contenir six pièces, et une autre basse à laquelle on accédait par des escaliers avec cour intérieure, protégée par un parapet portant six embrasures pour les canons et formant escarpe au-dessus de la Bidassoa. L’ouvrage comportait en outre une poudrière, une caponnière, une boulangerie, une citerne, un logement pour le commandant et un corps de garde.
20 A l’origine, l’effectif habituel de la garnison, était p.20 de cent hommes.
En même temps on édifiait d’autres redoutes du même genre, le long de la côte, à Bidart et à Socoa, et le long de la Bidassoa, notamment au-dessus de Béhobie, sur la colline qui surplombe les lacets actuels de la route internationale, à un endroit qui porte encore le nom de Redoute Louis XIV.
Le fort d’Hendaye ne put être utilisé lors de la reprise des hostilités entre la France et l’Espagne en 1684, sa construction n’étant pas achevée ; et, lors de la prise de Fontarabie en 1719, Berwick n’eut pas besoin de s’en servir. On peut inférer des documents que cet ouvrage n’a jamais tiré un seul coup de canon, nos relations avec l’Espagne s’étant améliorées dans le courant du XVIIIè siècle et sa présence ayant inspiré sans doute une peur salutaire. Il était encore en bon état en 1780, note le Comte de Guibert venu l’inspecter. En 1793, il ne put résister au premier assaut de l’armée espagnole. Il fut alors démantelé. Mon père racontait avoir vu ses derniers vestiges qui disparurent lors de la construction du boulevard de la Plage et du pont sur la baie de Belsénia en 1887.
La séparation communale entre Hendaye et Urrugne fut concomitante à celle des paroisses. Le 25 mai 1647, date de l’accord passé avec le Sire d’Urtubie au sujet de la paroisse, les habitants d’Hendaye et ceux d’Urrugne signaient une transaction dont les termes ne nous sont malheureusement pas connus, au sujet de l’administration des deux communautés. Des lettres patentes de novembre 1654 homologuèrent les statuts d’Hendaye. Auparavant, le bourg était administré par un syndic nommé par la municipalité d’Urrugne, puis, depuis le milieu du XVI » siècle, par cinq jurats élus par les habitants mais dépendant toujours de l’assemblée communale d’Urrugne. Comment les Hendayais s’y étaient-ils pris pour obtenir le consentement de leurs concitoyens d’Urrugne qui s’étaient toujours montrés acharnés à conserver l’intégrité de leur territoire, et n’eurent-ils pas à se heurter à l’opposition violente qui s’était manifestée à l’égard de Ciboure, dans des circonstances analogues, un demi-siècle auparavant ? En ce qui concerne la situation religieuse, la facilité avec laquelle ils triomphèrent des difficultés créées par le prieuré et l’empressement que mit l’évêché à répondre à leur requête laissent entrevoir une influence favorable de l’Evêque de Bayonne. Mais, dans le domaine administratif, aucune influence de ce genre ne pouvait s’exercer utilement. Le résultat fait honneur à la diplomatie des Hendayais. Ils ne s’en tinrent pas là, et, sous prétexte de se protéger des incursions de leurs voisins espagnols sur l’Ile des Joncaux qui dépendait de la nouvelle commune, mais que les Hendayais ne pouvaient atteindre sans traverser le quartier de Zubernoa, ils réclamèrent en 1689 l’annexion de ce quartier. Un accord fut passé à cet effet ; mais la question du partage des terrains communaux en ajourna l’application. jusqu’à la fin du XIXe siècle.
21 Nous avons dit qu’à l’origine le bourg d’Hendaye était surtout peuplé de cultivateurs. Alors comme aujourd’hui, l’objet principal de l’exploitation rurale était le bétail à cornes et la culture du blé et du maïs.
Mais, si certains Hendayais restaient attachés à la terre, très vite d’autres s’affirmaient comme d’excellents marins dont Joannès de Suhigaraychipy, dit Croisic, et Etienne Pellot furent les plus célèbres. Bien qu’ayant moins de panache que la piraterie, la pêche en haute mer exerçait un attrait sur les Hendayais et était non moins exempte de profit. La pêche à la baleine et à la morue étaient pratiquées couramment.
Une autre source de profit pour les Hendayais résidait dans le transit de marchandises. Entre leurs mains passent de l’huile, du réglisse, du saumon, de la morue, des sardines, du jambon, de la cire, des articles de quincaillerie et de mercerie. Vers 1650, ils y ajoutent du papier, du tabac, des toiles de Reims et de Bretagne, des draps de Ségovie, du cuir de Cordoue. Ils transportaient habituellement à Bayonne les marchandises venant d’Espagne et en rapportaient celles qui étaient destinées à ce pays. C’est à Bayonne que s’acquittaient les droits d’entrée et de sortie du royaume dits « droits de coutume ». Cependant les droits d’entrée pouvaient être payés à l’un des premiers bureaux de France : il en existait un à Hendaye.
Les Hendayais supportaient difficilement ces droits de coutume qui gênaient leur commerce. Nous avons vu qu’en 1565 ils avaient obtenu l’exemption de la moitié de ces droits ; mais les receveurs de Bayonne continuaient à percevoir la part de la ville. A plusieurs reprises, les Hendayais protestèrent contre ces taxes qui ne tenaient pas compte des lettres de franchise accordées par Charles IX. Bayonne répondait que les lettres ne visaient que les droits du roi, non ceux de la ville. La part du roi dans ces droits avait été d’ailleurs affermée en 1643 à la municipalité de Bayonne. L’année suivante, les échevins de cette ville sous-louèrent leur ferme d’Hendaye à Miguel de Ondarratxu, marchand de cette localité. Ce marchand est l’un des types les plus représentatifs de la riche bourgeoisie hendayaise de l’époque. Il avait déjà acquis une honnête aisance dans l’affrètement des navires de pêche. Le transit avec l’Espagne occupait également son activité. La prise à ferme des droits de coutume venait consacrer en quelque sorte sa situation. Cette même année il se faisait construire une demeure cossue qui existe encore dans la rue de Zubernoa, et dont le linteau porte l’inscription : « Peu et paix ». Nous ignorons si le deuxième terme de ce souhait se réalisa, mais le premier témoigne plus assurément du sens philosophique du propriétaire que de la modestie réelle de ses ambitions.
En marge de la grande pêche et du transit avec l’Espagne, se crée à Hendaye un commerce de production locale qui, pour être moins actif que celui du trafic frontalier, n’est pas négligeable.
22 La vente de la morue et de la baleine y figurait depuis que cette pêche était pratiquée, Egalement la vente du poisson d’eau douce, d’abord pêché dans les nasses installées sur les bords de la Bidassoa, puis, celles-ci ayant été progressivement détruites, à l’aide de filets. Après le poisson, les Hendayais pensaient au dessert et s’étaient assurés une certaine renommée dans la confection du massepain, gâteau aux amandes « rostillé fasson Despaigne », comme on disait alors. Enfin Hendaye attache son nom à la fabrication d’une certaine eau-de-vie. C’est à Jean Darmore que revient la paternité de cette création. Le 20 novembre 1658, il rapporta de Bayonne une chaudière « à fère eau-de-vye ». La liqueur, improprement appelée « eau-de-vie d’Hendaye », était en réalité un produit de la raffinerie de l’alcool soumis à une deuxième distillation. Son bouquet lui venait du fenouil, distillé en même temps que l’alcool. On ajoutait ensuite le sirop qui sucrait la liqueur en la ramenant au degré voulu. N’est-ce pas, en définitive, ce « secret » que M. Paulin Barbier recueillit en 1860 auprès de quelques anciens habitants et qu’il utilisa dans la restauration de la « Véritable Liqueur d’Hendaye » ?
Malgré ses qualités, et malgré quelques débouchés coloniaux qu’elle s’était assurés à l’origine, cette eau-de-vie ne connut pas la fortune des grandes liqueurs françaises.
Ainsi, à la veille de sa destruction, Hendaye apparaît comme un gros bourg planté de maisons cossues, avec des boutiques nombreuses : ici un d’Irandatz concurrence les chocolatiers de Bayonne, un peu plus loin un certain Esteben tient atelier de forgeron ; en bas de la rue de Zubernoa, à l’extrémité de la baie de Belsénia, des marins réparent leurs filets en chantant ou devisant. Les rues s’animent au passage des muletiers, des pataches ou des carrosses qui vont en Espagne ou en reviennent. Et les jours de foire — car à partir de 1783 les Hendayais eurent l’autorisation d’ouvrir un marché hebdomadaire qui se tenait le samedi, — sans compter une grande foire annuelle — les habitants sont toutes voiles dehors, tandis que là-bas, sur l’estuaire de Chingoudy d’autres voiles, celles des trois-mâts terre-neuviers, se gonflent au vent du large qui les conduiront vers pêches lointaines

23 DE 1789 à NOS JOURS

Mais une ère s’achève pour Hendaye. Son visage d’autrefois va disparaître, et il ne restera rien de ses maisons qui furent détruites de fond en comble, ni même de ses archives qui furent incendiées et qui, elles, auraient pu, tel un vieux et fidèle portrait, perpétuer le souvenir de ses traits essentiels.
Les débuts de la Révolution française affectent peu la vie locale. Seul fait à mentionner : la destitution, lors de la Constitution civile du Clergé, du curé, Dominique Galbarret, qui refusa de prêter serment et qui émigra à Fontarabie d’où il administrait secrètement les sacrements à ses paroissiens, tandis qu’était nommé à sa place un prêtre constitutionnel. On assiste aussi au passage d’émigrés auxquels se joignent quelques citoyens hendayais se sentant visés par un arrêté du 25 Pluviôse An II pris à l’encontre de ceux qui avaient « affiché leur aristocratie et leur haine de la révolution ».
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Mais la situation se gâte singulièrement avec la déclaration de guerre de la Convention à l’Espagne (7 mars 1793). A ce moment, Hendaye était occupée par le 7è Bataillon de la Gironde comprenant trois cents hommes environ et par un effectif de 2.000 fantassins commandés par le général Duvergez. Ces troupes s’appuyaient, d’une part sur le fort d’Hendaye, et de l’autre sur la Redoute Louis XIV. En face, l’armée espagnole, forte de 22.000 hommes sous les ordres du général Caro, était disposée le long de la Bidassoa, de San Martial à Fontarabie. Le premier objectif des Espagnols, afin d’occuper les hauteurs qui descendent de la Rhune sur Urrugne et Ciboure, était de détruire le Fort d’Hendaye. Le 23 avril, ils ouvrirent le feu avec une telle violence, tant de Fontarabie que des collines qui, de la rive gauche, dominaient le fort, qu’au bout de peu de temps, le fort, l’église et la ville n’étaient plus qu’un monceau de ruines. A midi, les Espagnols s’emparaient du fort démantelé et à bout de munitions, tandis que la Redoute Louis XIV était prise à revers. Les Espagnols s’avancèrent jusqu’à Olette, mais ils y trouvèrent retranché le bataillon des Pyrénées ou chasseurs basques qui les battit et les repoussa au-delà de la frontière, mettant le siège devant Fontarabie qui se rendit aussitôt et fut incendiée. Pourtant, tirant profit de l’incurie du général Servan qui, sous le prétexte de réorganiser ses troupes, avait ordonné l’évacuation d’Hendaye, les Espagnols reprirent l’offensive et, le 2 mai, entraient à Saint-Jean-de-Luz. Le 31 mai, un détachement venu de Béhobie occupait Hendaye qu’il acheva de détruire en y mettant le feu.
24 Les habitants s’étaient enfuis et beaucoup périrent de misère ; plusieurs furent rattrapés et emmenés en Espagne par les troupes. Ceux qui revinrent se virent contraints de prêter serment de fidélité au roi d’Espagne. Le 4 Frimaire, la Convention, sur la proposition du Comité de Salut Public, décréta une allocation de 80.000 francs pour indemniser les citoyens hendayais. Suivant le rapporteur, les Espagnols font une guerre d’un nouveau genre : ils ont organisé des compagnies qu’ils appellent compagnies de voleurs ; lorsque l’artillerie a bombardé une ville, ils lancent ces compagnies armées de torches, et celles-ci incendient, pillent et égorgent hommes, femmes et enfants. Il est avéré que l’armée espagnole, dans sa marche en avant, détruisait toutes les maisons pour ne pas gêner les opérations.
Le 22 juin, le générai Servan obligea de nouveau les ennemis à repasser la Bidassoa. Mais les deux armées, aussi mal organisées et équipées l’une que l’autre, les Espagnols ayant toutefois la supériorité du nombre, se tenaient mutuellement en respect le long de la rivière que, pendant un an, elles franchirent alternativement dans un sens ou dans l’autre, sans résultat décisif.
La situation changea d’aspect lors de l’attaque d’ensemble lancée le 25 juillet 1794 par les soldats de la République, sous le commandement du général Muller épaulé à sa gauche par le général Moncey. L’armée espagnole était alors culbutée jusqu’à Oyarzun, tandis qu’une flotte improvisée s’emparait par surprise de Fontarabie, le 1er août, A leur tour, San Sébastian, Tolosa, Ondarroa et Vittoria tombaient sous les coups portés par Moncey. Celui-ci, nommé commandant en chef en remplacement du général Muller, après un temps d’arrêt imposé par la mauvaise saison reprit, en mars 1795, son offensive en Biscaye. En juillet, il obligea les Espagnols à battre en retraite et à évacuer Bilbao et l’Alava. Il se disposait à investir Pampelune, lorsqu’il reçut, à San Sébastian, la visite du marquis d’Jranda, Simon d’Aragorry, qui, émigré de France, avait laissé à Hendaye un domaine placé sous séquestre dont il désirait récupérer la possession. C’était là le but avoué de sa démarche. Mais il était porteur d’une lettre du roi d’Espagne qui demandait la paix. Et ce fut le traité de Bâle du 21 juillet 1795.
Ravagée par l’ennemi passant et repassant sur son territoire, Hendaye avait en outre perdu son autonomie administrative par une loi qui l’annexait à Urrugne. Cependant elle n’allait pas tarder à recouvrer celle-ci.
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Ses blessures n’étaient pas encore pansées qu’elle eut à subir une nouvelle invasion, celle des troupes de Wellington qui, le 7 octobre 1813 passant à l’offensive sur la Bidassoa, enlevaient Hendaye et refoulaient peu à peu l’armée française jusqu’à Toulouse où celle-ci remporta une victoire qui mit fin à la campagne. A la vue des envahisseurs, les habitants d’Hendaye avaient fui de nouveau, abandonnant dans leur précipitation tout ce qu’ils possédaient Presque seul, le capitaine Pellot était resté. Il offrit sa maison pour y établir un hôpital. Le général anglais répondit par un autre geste d’humanité : il engagea Pellot à faire revenir la population
25 promettant de respecter les personnes et les biens, et renvoya à Irun les soldats espagnols qui avaient commis quelques excès au début de la campagne. Il parvint, par l’attitude de ses troupes, à rassurer les habitants qui subirent l’occupation avec patience.
Pendant les Cent Jours une armée espagnole fut formée à la frontière et envahit Saint-Jean-de-Luz ; mais trouvant les Français retranchés à Anglet et à Ustaritz et apprenant l’échec de l’Espagne dans le Roussillon, elle repassa la Bidassoa.
En avril 1823, le Comte d’Artois, à la tête d’une armée levée pour secourir le Roi Ferdinand menacé par l’insurrection, entre à Irun aux acclamations de la population et occupe Fontarabie. Lorsque le 22 novembre, il revint en France, il franchit la rivière sur le pont de pierre et de bois qui venait d’être réparé et qu’il baptisa alors du nom de son fils, le Duc d’Angoulême.
Hendaye mit de longues années à se relever de ses ruines. En 1820 on ne comptait encore que 332 habitants. L’église ne fut rendue au culte que vers 1807. Elle nécessitait des réparations urgentes qui ne purent être exécutées qu’en 1831, faute de ressources de la commune. En vue de les augmenter, celle-ci obtint du gouvernement la concession de l’herbe des terrains du vieux Fort, dont le projet de reconstruction après plusieurs atermoiements, avait été définitivement abandonné en 1820, sur avis du général Lamarque, qui considérait que cet ouvrage était incapable d’opposer le plus léger obstacle aux mouvements d’une armée ennemie. Le premier étage du clocher, en bon état, servait de mairie et d’école. Il fut endommagé par la foudre en 1836. Les services municipaux se transportèrent alors à la maison Imatz et y demeurèrent jusqu’au jour où, en 1865, fut construite une nouvelle mairie
Suivant la narration d’un voyageur, Lacour, Hendaye offrait encore en 1834 un aspect de désolation : « La vue de cette ville fait un mal que je ne saurais définir ; il me semble que ces traces de vieille et sanglante douleur devraient être effacées de notre sol ; elles réveillent la haine. »
La commune avait son territoire réduit à la surface occupée par le bourg et le bas quartier
. En 1830, les dunes de la plage lui furent annexées. Mais elle avait perdu les Joncaux, rattachés sous la Révolution à Urrugne.
Cette île ne lui fut rendue que par la loi du 19 juin 1867.
La superficie de la commune d’Hendaye passait ainsi à 228 hectares comprenant les maisons d’Otatx, Hinda, Ayzpurdi, Uristy. Larrun, Sascoénia, Ondaralxu et les dunes, et sa population de 617 à 918 habitants. Mais il subsistait deux anomalies : Hendaye restait séparée des Joncaux par une bande de terre d’un kilomètre de longueur qui suivait le cours de la Bidassoa depuis la pointe de Santiago jusqu’au pont de Béhobie. En outre, alors que le domaine d’Irandatz et le quartier de Zubernoa étaient à proximité du bourg d’Hendaye, ils dépendaient administrativement de celui-ci d’Urrugne, distant de plus de cinq kilomètres. Il faudra attendre un décret du 14 octobre 1896 pour voir disparaître ces anomalies. Désormais, le territoire d’Hendaye se rapprochait sensiblement de ses limites naturelles :
26 partant du cimetière de Béhobie, passant à proximité des maisons Maillarrenia, Erreca, Oriocoborda, Mentaberry qu’elles laissent en dehors, ces limites suivent le cours du ruisseau Mentaberry jusqu’à Haiçabia.
Reprenant l’accord de 1685, un traité de délimitation de frontières fut signé avec l’Espagne le 2 décembre 1856, L’art. 9 stipulait que, depuis Chapitelacoarria, un peu en-dessous d’Enderlaza, jusqu’à l’embouchure de la Bidassoa, la frontière suivait le milieu du cours principal, sans changer la nationalité des îles, celle de la Conférence restant indivise entre les deux nations. La navigation, le commerce et la pêche sont déclarés libres sur les eaux de la Bidassoa (art 29 et 21). Tout barrage est désormais interdit (art. 23 et 24). Le pont de Béhobie, reconstruit à frais communs, appartiendra aux deux nations (art. 26). L’éponge était ainsi passée sur de longs siècles de querelles ou de violences ; les deux peuples voisins pouvaient désormais vivre côte à côte. Il est vrai que, la pêche n’étant pour ainsi dire plus pratiquée par les Hendayais, les motifs de discussion avaient à peu près disparu. Il est vrai aussi, que, du côté espagnol, on a eu à enregistrer souvent la violation des règlements frontaliers et qu’il n’est pas rare de voir, la canonnière française donner la chasse aux pêcheurs espagnols en maraude dans les eaux françaises.
Vers 1860 un savant basque, né à Dublin en 1810, Antoine d’Abbadie, après une vie errante et laborieuse qu’il avait consacrée à l’étude des problèmes géographiques et ethnologiques, notamment pendant son séjour en Ethiopie, fit construire, sur les plans de Viollet le-Duc, un château où la fantaisie du propriétaire mêlait à l’architecture du XVè siècle les souvenirs des habitants et de la faune de l’Afrique. Napoléon III qui, à la suite de son équipée de Strasbourg et de son expulsion, avait été le compagnon de voyage d’Antoine d’Abbadie au Brésil, lui avait promis de poser la dernière pierre du château. Le désastre de Sedan ne permit pas la réalisation de ce projet et l’emplacement de la pierre est resté vacant au balcon d’une des fenêtres de l’Observatoire. Antoine d’Abbadie mourut sans postérité en 1897. Son œuvre scientifique a été continuée par l’Institut, à qui il avait légué son domaine et qui a consacré l’Observatoire à l’exécution d’un catalogue astronomique.
Si Napoléon III n’eut pas le temps de venir à Abbadia, Hendaye avait eu en 1857 la visite de l’Impératrice Eugénie. La souveraine fut moins sensible à la beauté du site qu’à la vue des blessures dont le bourg portait encore de nombreuses traces, après plus de soixante ans. Cependant, Hendaye allait bientôt connaître un nouvel essor, plus important que celui qu’elle avait reçu sous l’Ancien Régime.
L’une des causes de ce développement réside dans le prolongement jusqu’à Irun de la ligne de chemin de fer de Bordeaux à Bayonne et dans l’ouverture de la gare internationale, en 1864. Dès lors surgit aux alentours de celle-ci un quartier qui ne cessa de s’étendre, rejoignant le bourg tant le long de la voie ferrée que par Irandatz. De plus, les facilités ainsi créées pour le transport des marchandises donnèrent naissance à des industries nouvelles : fabrique de chocolat, conserves alimentaires, sans omettre de mentionner la liqueur d’Hendaye dont M. Paulin Barbier venait de reprendre, l’exploitation. A ces activités locales, Hendaye ajouta plus tard, sous la direction de la famille Mauméjean, une fabrique de vitraux et de céramiques dont le renom artistique a franchi les limites de notre région et jusqu’aux frontières de notre pays.
Un autre mouvement d’expansion de la population et d’activité des affaires se porta du côté de la plage. Jusqu’alors, tant parce que la pratique des bains de mer n’était pas répandue qu’à cause des difficultés d’accès — seul un étroit chemin longeant la baie de Chingoudy reliait le bourg aux dunes — l’exploitation de la plage n’avait tenté personne. Et même après l’élargissement de ce chemin d’accès en 1869, personne n’osait encore se lancer dans une entreprise qui paraissait hasardeuse.
L’exploitation de la plage se résuma tout d’abord dans l’installation d’un établissement de bains édifié en 1877 au-dessous du monticule où se dresse actuellement le Nid Marin. C’était une construction en planches comportant une trentaine de cabines avec un restaurant-buvette, que je revois dans mes souvenirs d’enfance, car il ne disparut que vers 1913, lors du prolongement de la digue vers les Deux Jumeaux.
En 1881, le lancement de la plage était donné en adjudication à la « Société Civile Immobilière d’Hendaye-Plage » au capital de 800.000 francs. Des charges onéreuses étaient imposées à l’entreprise adjudicataire : la construction d’un quai, d’un casino comportant un nouvel établissement de bains, d’un hôtel, en regard du développement de la clientèle qui ne suivait qu’avec une lente progression, provoqua, dès l’origine, de telles difficultés dans la trésorerie de cette société, que celle-ci entra bientôt dans une agonie que seule son insolvabilité ne fît que prolonger. C’est dans cette situation que M. Martinet reprit l’affaire en 1904 et qu’il entreprit de donner une nouvelle impulsion à l’aménagement et à l’exploitation de la station de la plage, en créant en 1910 « La Foncière de Hendaye et du Sud-Ouest ». Mais ses projets étaient grandioses : prolongement de la digue vers les Deux Jumeaux, construction d’une route en corniche reliant la plage à Ciboure, d’un hôtel de luxe, d’une « Réserve » à Haïçabia, aménagement de la voirie et d’un réseau d’égouts, d’un golf sur les pelouses d’Abbadia, et récupération de terrains pris sur la baie de Chingoudy, par la création d’une digue qui devait relier la pointe de Socoburu au vieux port. Si cette dernière partie du programme est demeurée inachevée, le reste fut réalisé, au grand dam des finances de la nouvelle société qui n’était pas parvenue à accorder selon le même rythme exploitation et aménagement. Aussi, cette société fut-elle acculée à déposer son bilan. La situation dans laquelle se trouvait la Foncière amena la municipalité, en 1936, à se rendre acquéreur du Parc des Sports et, en 1939, à incorporer au domaine
28 communal la voirie de la plage qu’elle entretenait à ses frais depuis longtemps.
Il apparaît ainsi que les deux sociétés qui se sont succédées dans l’exploitation de la plage, malgré leur fin malheureuse, ont fait œuvre profitable à la commune d’Hendaye. De son côté, celle- ci n’était pas restée inactive dans l’exécution de travaux d’embellissement. Les terrains du vieux fort, vendus jadis par l’Etat à un particulier, furent rachetés par la commune en août 1887. Si on peut regretter que la municipalité alors en exercice ait pris la détermination de raser les ruines qui, dans un îlot de verdure sauvage, se miraient mélancoliquement dans les eaux de la Bidassoa, il faut convenir que la création à cet endroit d’un boulevard qui, à l’aide d’un pont enjambant la baie de Belsénia, assurait désormais une liaison rapide et directe entre la gare et la plage, constituait une amélioration indispensable.
En 1923, la construction d’un groupe scolaire et d’un Monument aux Morts conçu avec un goût d’une sûreté rarement rencontrée dans les édifices de ce genre, puis celle des élégantes halles actuelles, enfin l’aménagement en terrain de sport et en jardins de tout ce terre-plein du vieux fort, donnent à cet endroit, avec ses larges échappées sur les eaux de la baie de Chingoudy, cernées à droite par Fontarabie et à gauche par le promontoire de la plage, un air de grâce et d’harmonie incontestables.
Nous n’omettrons pas de rappeler enfin que, de 1899 à 1912 a surgi à l’extrémité est de la plage, toute une cité de pavillons destinés à abriter les enfants rachitiques ou scrofuleux à la charge de l’Assistance Publique de la Ville de Paris. Le 6 octobre 1913, M. Poincaré, Président de la République, inaugurait officiellement ce sanatorium.
HENDAYE DANS LA LITTÉRATURE
Cette Hendaye dont nous avons essayé de retracer les phases de sa lente élaboration à travers le temps afin de la mieux connaître et de la mieux aimer, cette Hendaye dont le panorama merveilleux captive le regard de ceux qui ont le bonheur d’y vivre et éblouit le voyageur, il est curieux de constater qu’elle a peu retenu l’attention des littérateurs. Chose étrange, c’est à un Anglais, Swinburne, que revient l’honneur d’avoir le premier chanté le site, dans cette relation qu’il fit en 1776 de son passage à Hendaye, alors qu’il revenait d’Espagne : « Nous gagnâmes de très bonne heure le sommet d’une montagne couverte de bois, d’où nous découvrîmes la baie de Biscaye, Fontarabie, Andaye, le cours de la Bidassoa, la province du Labourd en France, et une prodigieuse étendue de la Chaîne des Pyrénées : il n’a jamais existé une plus belle vue que celle-là, même dans l’imagination du divin Claude Lorrain. »
Flaubert qui, vers 1840, décrit avec détail Irun et Fontarabie, n’a pas un mot pour Hendaye. De même Victor Hugo, refaisant en 1843 le voyage qui, enfant, l’avait conduit en Espagne aux côtés de son père, ne voit que Fontarabie, « village d’or au clocher aigu, au fond d’un golfe bleu, dans un éloignement immense. »
Théophile Gautier, pressé de « découvrir l’Espagne », jette à peine un coup d’œil sur l’Ile des Faisans qu’il compare à une sole frite — pourquoi frite ? sole, passe encore ! — et se hâte vers Irun. Par bonheur, la montée de la route, au sortir de la ville, l’incite à se retourner et lui fait apercevoir ce qu’il laisse derrière lui : « C’était un spectacle vraiment magnifique : la chaîne des Pyrénées s’abaissait en ondulations harmonieuses vers la nappe bleue de la mer, coupée çà et là par quelques barres d’argent. »
Sous la plume de Frédéric Ozanam, qui s’inspirait aux sources les plus élevées de l’art et de la poésie, le sentiment de la nature jaillit spontanément : « Le 16 novembre, écrivait-il en 1852 dans « Un pèlerin au pays du Cid », par une tiède matinée nous passions la Bidassoa et nous laissions fuir derrière nous l’Ile des Faisans… La route suivait la côte du Guipuzcoa. D’un côté s’étageaient les cimes abruptes, les pentes boisées, les coteaux cultivés qui rattachent les Pyrénées aux Asturies, de l’autre côté, de fréquentes échappées de vue laissaient apercevoir la mer. Ces grands aspects, la douceur de l’air, la verdure encore toute vive et fraîche dans une saison si avancée faisaient de ce pays un paradis terrestre, mais un paradis ensanglanté par la passion des hommes ; car nous apercevions de loin, le château et les bastions démantelés de Fontarabie. »
Il faut attendre Pierre Loti, pour trouver un peintre digne de la splendeur exceptionnelle du panorama. Pierre Loti habita Hendaye pendant plus de trente ans. Sa maison, une petite villa de style basque aux contrevents verts, dont la terrasse surplombe les eaux de la Bidassoa, est devenue l’une des curiosités du pays. Le célèbre écrivain avoue qu’il y séjourna un an « sans y avoir rien découvert de particulier ». Il lui fallait ce délai pour adapter à son propre état d’âme les représentations qu’il se faisait du pays et de ses habitants. Ce rêveur sensitif, perpétuellement désenchanté, pour qui la vie est une « sombre route » parsemée de « figures et choses qui passaient » (notez ce verbe à l’imparfait), nul n’était moins préparé que lui à comprendre le Basque au tempérament essentiellement pratique, réfléchi et peu loquace, se déridant volontiers à ses moments d’humour, épris de pelote, de musique, de poésie et de danse, s’adaptant aux circonstances changeantes avec une souplesse diamétralement opposée à l’immobile traditionalisme que le romancier lui prête, foncièrement animé d’une saine et robuste confiance dans la vie se traduisant par l’énergie et la ténacité qu’il déploie dans tous ses actes. Ce n’est pas lui qui rêvera aux « ailleurs », comme ce Ramuntcho, qui n’a rien de basque et ne doit l’existence qu’à des circonstances extrêmement fortuites; en Euskualerria, et surtout à la fantaisie de l’auteur qui a mis dans son héros plus de Loti que de Basque.
À cette erreur de conception des personnes, s’ajoute celle des choses : ce que Loti a surtout retenu des charmes si prenants de ce site incomparable, ce n’est pas l’extraordinaire douceur, la pureté de l’air qui dilate les poumons et enivre le cœur, ce n’est pas l’harmonie des lignes et des teintes qui réconforte et apaise. Pour l’attacher à ce coin de terre privilégié, il a fallu l’été de la Saint-Martin, avec les montagnes dont les fougères rougissantes en­sanglantent les flancs et qui, sous le sinistre et dur du vent du Sud, semblent se rapprocher jusqu’aux premiers plans, imposant leurs lourds contours dans une inexorable et uniforme crudité, et donnant une sensation d’oppression, presque d’écrasement. Ce vent du Sud, Loti l’a appelé « le grand magicien du Pays Basque » ; magicien si l’on veut, mais malfaisant puisqu’à à son souffle s’évanouissent les vapeurs bleuâtres, si légères et transparentes, qui estompent les lointains et donnent au paysage sa pénétrante douceur ; bienfaisant seulement lorsqu’il apporte l’été au cœur de l’hiver ; car c’est presque toujours dans cette saison qu’il a la délicate attention de souffler. Et c’est encore un contre-sens que d’avoir pris pour caractéristique du pays le vent qui souffle le plus rarement dans l’année.
La méprise était trop lourde pour échapper totalement au peintre si sensible aux beautés de la nature. Par une contradiction pour ainsi dire logique, dont le lecteur ne peut que, se féliciter, les tableaux pleins de charme et de vie que Pierre Loti a laissés
d’Hendaye sont généralement indemnes de la baguette du « magicien » relégué pour la circonstance dans les solitudes de la Rhune. En novembre il note : « La mer, au loin, luit comme une bande de nacre bleue. Il y a des teintes méridionales, presque africaines, sur les montagnes qui se découpent au ciel avec une netteté absolue, et qui sont vaporeuses cependant, noyées dans un je ne sais quoi de diaphane et de doré. La Bidassoa, à mes pieds, inerte et lisse, reflète et renverse avec une précision de miroir le vieux Fontarabie d’en face, son église, son château-fort… »
Et cette description d’une matinée de printemps : « Du haut d’une colline, au bord de la Bidassoa, le cimetière regarde de grandes profondeurs lumineuses, de grands déploiements de mer et de montagnes qui sont, à cette heure, de tous les bleus connus, depuis les plus pâles et les plus diaphanes jusqu’aux indigos les plus intenses… Le mois de Mai méridional a jeté sur ce lieu une exquise parure éphémère et il fait aujourd’hui un temps rare, même dans le Midi ; un temps limpide parmi les plus limpides, et calme, tiède sans accablement, presque immobile, avec de légers souffles tout imprégnés de vie, qui passent… Le soleil monte, monte radieux dans le ciel tout bleu. L’heure de midi s’avance avec une tranquille splendeur. »
Et pour en terminer avec ces citations, voici un lever de soleil en Juin : « Autour de moi, tout est fête et splendeur. Sur la mer de Biscaye qui, en ce moment, joue le lac bleu aux tranquillités inaltérables, la côte des Cantabres se pose comme une haute découpure légère toute imprégnée de soleil levant. Une paix délicieuse est dans l’air avec une vivifiante chaleur. Respirer seulement est déjà un bienfait, une chose qui enivre. La Terre semble remplie de joies et de promesses pour les hommes, les bêtes et les plantes. »
J’ai voulu terminer par ces tableaux qui donnent, avec la fidélité et la précision de la peinture, les divers aspects de ce pays. Et je demande à tous ceux qui connaissent bien ce coin de terre privilégiée : par quel sortilège Hendaye les enchante, les retient, les captive ? Est-ce celui du vent du Sud ; est-ce la sensation d’immobilité mélancolique, de torpeur écrasante ? Ou n’est-ce pas plutôt ce « souffle tout imprégné de vie », le véritable magicien qui a exercé son influence sur Loti, et sur nous après lui ?
FIN

OLPHEGAILLARD

 

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GRANDE LEGENDE DE LA MER
LE CORSAIRE
PELLOT
qui courut pour le Roi, pour la République et pour l ’Empereur,et qui était Basque
PAR
THIERRY SANDRE
P r i x C o n c o u r t 1924
LA RENAISSANCE DU LIVRE
94, r u e d ’ a l é s i a , PARIS
IL A É TÉ T IR É D E C ET O U V R A G E :
Q U A R A N T E -C IN Q E X E M P L A IR E S
SU R P A P IE R P U R F IL L A FU M A
N U M É R O T É S D E 1 A 45.
C o p y r ig h t b y « L a R en a is sa n c e du L iv r e » 1 93 3.
Tous droits de traduction, adaptation, reproduction
et représentation réservés pour tous pays, y compris
la Russie
LE CORSAIRE PELLOT
PREMIÈRE PARTIE
APPRENTISSAGE
I
En 1856, à Bayonne, sortit de l’imprimerie de
Veuve Lamaignère, née Teulières, rue Pont-
Mayou, 39, un petit volume, signé J. Duvoisin.
Il s’ouvrait par ce portrait :
« V o y e z -v ou s marcher dev an t vous ce cavalier ? Il
s ’avance, monté ainsi qu ’un brave campagnard sur une
jumen t suivie de son jeune poulain : tan tô t il presse de
l ’ éperon les flancs de l ’ animal docile ; tan tô t il le laisse,
la bride sur le cou, s ’ avancer à pas lents, tandis que luimême
il se livre à haute v o ix à un soliloque prolongé. Mais
vo ilà que tou t à cou p il saute brusquement à terre, preste
et agile comme un jeune homme de quinze ans ; et cep en –
dan t ce cavalier si agile est un vieillard, un vieillard à la
chevelure blanche et épaisse comme une toison, raide et
lisse com me la crinière de sa jumen t. Un chapeau d ’une
respectable antiquité cou vre sa figure carrée : sa f igu r e
6 LE CORSAIRE PELLOT
sans av o ir précisément une teinte pâle, n’est animée d ’aucune
couleur ; ses yeu x gris sont vifs, mais sans rudesse ;
sa taille est petite, ses épaules larges ; dans ce corps il y a
de la force sans embon poin t ; sur ses jambes, d ’une surprenante
v ivacité, repose un buste, autrefois d ’une rare
souplesse, depuis rendu immobile par une vieille blessure
qui le fait tourner tou t d ’ une pièce ; ses vêtements a c cu sent
la négligence plu tô t que la recherche ; mais là, sur
son coeur, brille le ruban des braves.
 » Quelque chose d ’ original ou même d ’ étrange se révèle
dans toute la physionomie du personnage ; et cette figure,
à l ’ expression assurée, qui ne connut jamais l ’ étonnement,
a le don d ’ étonner tous ceu x qui la rencontrent pour la
première fois. Il excite la curiosité, cet homme qui semble
n’en a vo ir aucune ; car, si ses y eu x transmettent quelque
inspiration à son esprit, en lui le travail de la pensée est
évidemment intérieur et profon d. Néanmoins, il n ’est ni
indifférent ni sauvage ; il est calme ; et, pou r peu que vous
vous retourniez de son côté , ce qu ’ il vous sera difficile d ’ é v i –
ter, il ne tardera pas à vous adresser la parole. Il ne vous
questionnera pas ; mais, étendant son bras, il vous fera
admirer la beauté du site, ou bien il vous dira les excellentes
qualités d on t Dieu a doué le cheval, le chien, le boeuf,
serviteurs de l ’homme. Quel que soit le sujet sur lequel
s ’engage son entretien, une noble inspiration jaillira tou –
jou rs de son âme, et sa parole accentuée vous laissera un
souvenir ineffaçable. Vous entrez naturellement en con v e r –
sation a vec ce t homme ainsi qu ’ avec une vieille connaissance,
tant sa bonhomie vous a promptement familiarisé
a vec cette figure qui a eu le p ou v o ir de changer en quelques
instants v o s premières impressions. Elle ne vous présente
plus aucune apparence d ’ étrangeté, mais elle vous in téresse,
elle redouble la curiosité que vous avez d ’abord ressentie.
Vou s ignorez encore les titres et qualités du personnage
avec qui vous cheminez paisiblement ; cependant,
sans vous en rapporter à un costume peu sévère, vous êtes
sûr déjà de n’ avoir point affaire à un homme vulgaire.
APPRENTISSAGE 7
Attendez ; difficilement terminerez-vous la conversation
sans reconnaître que vous êtes en présence d ’un vieux corsaire
, car c ’ en est bien là un et des plus résolus : c ’ est le
brave Pellot qui est dev an t vous. »
Le portrait n’est pas mauvais, et l’on voit ce
Pellot qui fut, en effet, un vieillard étonnant. Il lui
manque pourtant un décor. Car à quel signe discernerait-
on si ce Pellot était breton, provençal,
normand, auvergnat, lorrain, ou basque ? Et
comment daterait-on le portrait ? Il est opportun
de fournir au lecteur quelques premières précisions.
Le corsaire Pellot n’a pas laissé un nom aussi retentissant
que celui de Duguay-Trouin ou de Surcouf.
Ses historiens n’ont écrit que pour des amaeurs
peu nombreux, et leurs ouvrages ne se
trouvent ni dans le commerce ni dans toutes les
bibliothèques publiques. Hors de sa patrie, on ne
connaît guère Pellot, si là même on le connaît.
C’est le sort commun à maintes gloires de n’avoir
pas forcé les limites de leur province, voire de leur
ville, et pour beaucoup une telle épargne de renommée
est injuste, alors qu’il n’eût souvent suffi
que d’un léger coup de pouce du destin. Au demeurant,
ces gloires locales, qui sont l’une des
richesses spirituelles de la France, gagnent peutêtre
à n’être pas divulguées. Chaque province
tient à ses grands hommes comme à ses monuments
et à ses traditions. Elle ne défend pas aux
étrangers de l’admirer, mais elle n’aime pas non
plus qu’ils poussent l’admiration jusqu’à l’excès.
Il en est des provinces comme des femmes, qui
8 LE CORSAIRE PELLOT
veulent bien qu’on les connaisse, mais non pas
trop, et qui se fâchent, encore que les plus avisées
sourient quand elles lisent certains romans psychologiques.
Ne tardons pas davantage à présenter le corsaire
Pellot. Il était basque. Il naquit en 1765. Il
mourut en 1856, âgé de quatre-vingt-onze ans.
Voilà toute sa vie, mais il faut l’expliquer. Sait-on
assez, en effet, ce que c’était qu’un corsaire,
et particulièrement un corsaire sous Louis XVI,
sous la République, et sous Napoléon ? Sait-on,
en outre, par quoi se différenciait d’un corsaire
malouin, ou d’un corsaire dunkerquois, un corsaire
basque ? Sait-on seulement qu’il y eut des corsaires
basques ? Plus d’un lecteur confessera sa
surprise. Parce que Saint-Malo fut un véritable
«nid de corsaires », beaucoup de Français ne conçoivent
pas qu’on puisse être corsaire et n’être
pas malouin. Ils ont entendu parler de Surcouf et
de Duguay-Trouin, mais ils hésiteraient à préciser
dans quel siècle s’illustrèrent ces deux gars extraordinaires.
Ils ont lu le merveilleux Thomas l’Agnelet,
de Claude Farrère, mais ils ne décideraient pas
si le Thomas en question fut corsaire ou flibustier.
Or, entre corsaire et flibustier, il y a la même
nuance qu’entre loup et chien de chasse. Mais chacun
le sait-il ?
J’appelle l’attention du lecteur, tout de suite,
sur les deux dates de la vie de Pellot. Pellot est
né en 1765, sous Louis XV, et mort sous Napoléon
III, en 1856. Il est mort quelques jours à peine
APPRENTISSAGE 9
avant que fût signée la Déclaration de Paris qui
abolit la Course, dont il avait vécu. Et il fut l’un
des derniers corsaires français. Mais il reçut le
baptême du feu en 1778, sur la Marquise de Lafayette,
pendant la guerre d’indépendance de
l’Amérique. Or, c’est l’Américain Benjamin Franklin
qui fut l’un des premiers à proposer la suppression
de la Course. Notons la coïncidence. Les
historiens ne détestent pas de noter qu’une espèce
d’harmonie domine les événements et les personnages
qu’ils étudient.
Pellot, gloire basque, a servi de sujet à plusieurs
historiens, et d’abord à J. Duvoisin, qui publia,
l’année où mourut notre héros, Le Dernier des corsaires
ou la Vie d’Etienne Pellot-Montvieux, de
Hendaye. La même année, chez le même imprimeur,
Edouard Lamaignière publiait Les Corsaires bayonnais,
dont Pellot inspira quelques chapitres.
En 1869, dans ses Lettres labourdines, H.-L.Fabre
parlait en passant de Pellot, qu’il avait connu.
En 1897, Edouard Ducéré publia Le Capitaine
corsaire Pellot, in-8 tiré à cinquante-deux exemplaires,
qui recopie, avec quelques additions et corrections,
l’ouvrage de J. Duvoisin. Enfin, l’année
suivante, le même auteur inséra sa brochure de
1897 dans son livre sur Les Corsaires basques et
bayonnais sous la République et l’Empire.
Telles sont les principales sources où l’on peut
puiser pour une Vie de Pellot. Une seule a vraiment
de l’importance, celle de J. Duvoisin, que ses successeurs
ont exploitée. Elle a un avantage majeur ;
1 0 LE CORSAIRE PELLOT
il est indubitable que J. Duvoisin écrivit, ou à peu
près, sous la dictée du corsaire. Mais l’avantage
a son revers aussi: J. Duvoisin n’a pas contrôlé
les souvenirs de Pellot, et rien ne nous assure qu’il
n’y ait pas des erreurs ou des complaisances
dans les souvenirs de Pellot vieillard. Il ne faut
donc suivre J. Duvoisin qu’avec prudence. En
outre, le biographe choisi par notre héros ne semble
pas avoir eu grand souci d’exactitude historique,
et il se contente trop souvent de dates approximatives.
Un recours à de sérieuses références s’impose.
Par malheur, elles sont rares. Des incendies
ont détruit, à Bordeaux comme à Bayonne, une
partie des archives officielles dont l’examen eût été
fructueux. Et d’autre part les héritiers actuels de
Pellot ne possèdent aucun document de prix. On
est acculé à la nécessité de croire sur parole les
chroniqueurs du XIXe siècle, et de les confronter :
travail parfois ingrat, parfois délicieux, toujours
indispensable.
Ajoutons que J. Duvoisin n’avait peut-être pas
l’ambition de faire oeuvre d’historien. Il destinait
son livre à des lecteurs qui avaient connu Pellot
dans les derniers temps de sa vie et pour qui étaient
familiers des spectacles, des événements et des
coutumes dont les moindres nous obligent à un
effort de reconstitution. Tous les ouvrages d’histoire
contemporaine ont ce vice naturel : les auteurs
ne prévoient pas que leurs allusions seront des
énigmes pour la postérité et que le plus modeste
ustensile de cuisine, qu’ils nomment par acciAPPRENTISSAGE
11
dent, pourra susciter enquêtes, commentaires, discussions,
querelles. Les progrès de la mécanique
au XIXe et au XXe siècle furent si précipités, qu’il
y a sans doute, quant aux conditions matérielles
de l’existence, une distance moins grande entre
un homme de l’an 1400 et un homme de l’an 1800
qu’entre nous et celui-ci. Le siècle de la vitesse nous
a bien séparés des autres. Pour être lu avec fruit
par la plupart des lecteurs de notre époque, le livre
de J. Duvoisin devrait aligner au bas de chaque
page un lourd appareil critique, des notes, des
éclaircissements, des citations de textes, des remarques.
Car il fut de surcroît écrit pour des Bayonnais,
et tout le monde ne connaît pas Bayonne,
encore moins le Bayonne des atterrages de l’an
1800.
Pour ces causes, au lieu de publier une nouvelle
édition du livre de J. Duvoisin, on a préféré
publier un livre nouveau. On espère en effet amener
ainsi à la mémoire de Pellot quelques amitiés
étrangères et, du même coup, quelques amitiés
mieux fondées à la ville de Bayonne et au Pays
Basque dont elle est la porte, sans préjudice d’une
sympathie ranimée pour les corsaires de France qui
firent le désespoir de nos chers ennemis les Anglais.
II
L’étranger qui descend à Bayonne pour la
première fois, s’il se fie aux guides que les
12 LE CORSAIRE PELLOT
libraires lui offrent, il apprendra qu’une demijournée
suffit pour voir la ville, en parcourir les
rues étroites dont quelques-unes sont bordées
d’arcades, visiter la cathédrale, le cloître et le musée
Bonnat. Peut-être aura-t-il le temps de s’assurer
sur place, chez un pâtissier de la rue Port-
Neuf, que Bayonne mérite pour son chocolat l’estime
des gourmands, et il trouvera sans doute indifférent
que la ville doive une si belle réputation
aux Juifs portugais dont elle eut pitié jadis en
leur accordant le droit de vivre au Faubourg
Saint-Esprit. Peut-être aussi, malgré tant de
choses que, docile à son guide, il veut voir, aurat-
il pu deviner que, sous leur air audacieux, les
Bayonnaises sont femmes difficiles. Après cela,
comme il est pressé de courir à Biarritz si proche,
que connaîtra-t-il de Bayonne ?
Admettons que ni la statue du cardinal Lavigerie,
ni celle du peintre Bonnat ne l’aient arrêté
dans sa course. En fuyant vers Anglet par les
allées Paulmy, il ne pourra pas ne pas céder un
peu plus d’attention au Monument aux Morts de
la guerre. C’est un monument magnifique. Contre
la muraille du rempart où sont taillés les noms que
l’oubli n’a pas encore emportés, le sculpteur a
dressé, plus grand que nature, un jeune gars sans
veste et coiffé du béret, qui tient l’aiguillon devant
ses boeufs couplés, puis, à droite, plus loin,
alourdi par le casque et la chape en peau de mouton,
un soldat immobile, les mains croisées sur le
quillon de la baïonnette : ici, la guerre, l’hiver,
APPRENTISSAGE 13
la veille qui exténue et sauve ; là, l’été, la paix, le
repos après le labeur familier. Au soleil couchant,
la pierre dorée prend une splendeur pathétique
dont l’éclat ressemble trop cruellement au destin
de ceux qu’elle immortalise. C’est une des oeuvres
simples et poignantes que 1914 inspira. Posée en
un lieu choisi, au bord de l’avenue où roulent les
autos de luxe attirées par le cosmopolitisme de
Biarritz, elle a de la dignité comme un remords, et
l’hommage qu’elle perpétue élève une leçon qu’on
souhaiterait universelle.
Mais les leçons n’ont de vertu que pour les
hommes qui les donnent. Le Monument aux Morts
de Bayonne rappelle du moins à l’étranger que
Bayonne est la capitale du Pays Basque et que
le Pays Basque est pays de laboureurs. De pareilles
formules sont commodes. On cite, au besoin,
sans excessif souci d’exactitude, le mot de Voltaire
sur le petit peuple qui danse au pied des
Pyrénées. On parle avec émotion des fandangos
de Saint-Jean-de-Luz, et des parties de pelote où
triomphe Chiquito, lequel joue du chistera comme
personne. On a lu le Ramuntcho de Pierre Loti.
On prône la chasse à la palombe, privilège de
Sare. On admire, hélas ! la villa qu’Edmond Rostand
se fit construire à Cambo. On boit des cocktails
dans tous les bars américains et l’on perd de
l’argent dans tous les casinos de la côte. On
se chausse d’espargates. On vante les truites
de la Nive et le vin d’ Irouléguy. On achète
des nappes et des serviettes à raies bleues. On
14 LE CORSAIRE PELLOT
croit connaître le Pays Basque et l’on est content.
Chaque ville est condamnée à subir sa légende.
Qui se hasarderait à prouver que le Pays Basque
et Bayonne sont ce qu’ils sont et non pas ce que
l’on croit qu’ils sont, il n’exciterait que sourire,
compassion, incrédulité. Mais un écrivain français
n’a pas charge d’entériner les opinions à la mode,
et il a rempli sa tâche quand il a dit ce qu’il devait
dire. Au demeurant, ce qu’il doit dire, il ne l’invente
point. La vérité, on la rencontre à chaque
pas dans la rue. Combien de gens pourtant savent
qu’elle est la vérité ? Et combien de gens daigneront
suivre un Bayonnais qui se propose de leur
montrer Bayonne ?
Commençons par le commencement. Allons
au centre de la ville, ou, mieux, à la proue de la
ville, car Bayonne est avant tout une cité maritime
; et les Basques aujourd’hui sont peut-être
un peuple de paysans, mais ils furent longtemps
moins paysans que marins. Et voilà d’abord ce
qu’il faut relever. Allons donc à la proue de la ville,
à la Pointe du Réduit. Le Réduit n’existe plus. On
l’a jeté bas, malgré les démarches du roi Edouard
VII, qui aimait Bayonne. Mais Bayonne, pour
avoir jusqu’au XVe siècle obéi au roi d’Angleterre,
ne s’est pas inclinée. Elle a rasé le Réduit.
Tout le monde cependant, à Bayonne, conduira
l’étranger à la Pointe du Réduit. Nous y sommes
bien à la proue de la ville. A droite, ce fleuve, qui
est plus large que la Seine à Paris ne l’est, on le
nomme l’Adour ; à gauche, cette rivière, qui
APPRENTISSAGE 15
devant nous se jette dans l’Adour, on l’appelle la
Nive. C’est à la conjonction de ces deux cours d’eau
fort mal disciplinés que Bayonne peut rendre des
actions de grâce : elle en a tiré sa gloire et sa prospérité.
Sans l’Adour, Bayonne ne serait qu’un
autre Ustaritz. Sans la Nive, Bayonne n’aurait
jamais eu la sympathie du Labourd et de la
Navarre. Car la Nive est la grande rivière du Pays
Basque, et l’Adour, s’ il n’était aidé par des affluents
impétueux, on ignore dans quelle direction
il chercherait son embouchure. Même aidé, en effet,
il l’a déjà cherchée ailleurs, tant il peinait à lutter
contre les sables dont l’océan obstrue et gêne
la Barre actuelle. Mais que Bayonne aussi ne gémisse
point ! Cette barre qui la gène a gêné ses
ennemis et la protégea.
A la Pointe du Réduit, nous sommes face au nord.
Devant nous, se gonfle la colline où Vauban édifia
la Citadelle ; elle commande le Faubourg Saint-
Esprit:, qui fut jusqu’à la Révolution le quartier
réservé aux Juifs et que les Jacobins de 1793 baptisèrent,
sans ironie, Jean-Jacques Rousseau. Un
pont majestueux nous relie au démocratique quartier
qui s’enorgueillit de posséder la gare du chemin
de fer. L’histoire de ce pont est riche, trop
riche. II attache Bayonne à la France. On lasserait
le lecteur en lui énumérant les rois, empereurs,
princes et généraux qui, par ce pont, entrèrent à
Bayonne. Disons seulement que les hôtes illustres
étaient reçus à l’endroit où nous nous tenons, sur
la Place du Réduit qui fut la Place Bourgeoise.
16 LE CORSAIRE PELLOT
Nous sommes par conséquent au coeur de la ville?
Non pas. La langue de terre, affilée par l’Adour et la
Nive, où nous nous tenons, et qui finit au Château-
Neuf, n’eut pas toujours l’amitié des Bayonnais.
Ils nommaient ceci le Petit-Bayonne, non sans péjoration.
On regardait de biais les insensés qui
osaient y habiter. C’était, dit-on, un quartier triste,
sale et enfumé. Il renfermait l’arsenal, une caserne,
des couvents, des auberges où se réunissaient
les Navarrais et les Souletins. il était surtout le
quartier de la rue des Cordeliers et du quai de la
Galuperie, que hantaient les marins et, quand il y
avait encore des corsaires, les corsaires. Les bourgeois,
on le devine, habitaient au Grand-Bayonne.
Le Grand-Bayonne, qui est le quartier le plus
vieux, puisqu’il garde des traces du passage des
Romains, occupe la rive gauche de la Nive. Coeur
de la ville, il garde d’autres souvenirs. L’ étranger
peut goûter, en juillet, la douceur de l’ombre sous
les arcades de la rue Port-Neuf. Certains Bayonnais
y regrettent qu’au début du x ix e siècle on ait
supprimé le rang d’arcades qui longeait l’autre côté
de la rue. Il faut fermer les yeux et reconstituer.
Les fortifications autrefois ne s’arrêtaient qu’au
bord de ,’eau. A l’endroit où s’alourdit l’énorme
bâtisse qui contient le théâtre, la mairie, la souspréfecture,
le commissariat de police, et un café,
s’ouvrait la Porte Marine. Au Grand-Bayonne
appartiennent la cathédrale et le cloître, la plus
sérieuse partie des remparts, avec le Château-
Vieux qu’on n’a pas démoli, le Palais de Justice,
APPRENTISSAGE 17
l’hôtel des Lieutenants du Roi, l’évêché, la rue des
Pâtissiers, le carrefour des Cinq-Cantons, où se
tenait en plein air une Bourse fort pittoresque, la
Place d’Armes qui ne fut pas toujours où elle est
en 1932, et la Place de la Liberté, que maints
Bayonnais préfèrent nommer la Place Gramont.
Cette place Gramont, un vieux Bayonnais s’y
sent battre le pouls avec joie. Triangulaire, elle
s’amorce au pont Mayou, reçoit le flot des oisifs de
la rue Port-Neuf, s’efface devant l’énorme et
dérisoire autorité du Théâtre et nargue les eaux
de la Nive qu’elle ne craint plus. Chère place Gramont
! On l’a conquise sur les eaux. Qui pense,
en s’y promenant, qu’elle fut un triste marécage
et qu’au numéro un de la rue Port-Neuf il y eut
un moulin ? Quel flâneur, assis à la terrasse du
café Farnié, d’où il tient sous son regard toute la
place, et le Pont Mayou, et la Pointe du Réduit,
pense à la course de taureaux qu’on y donna pour
réjouir, au mois de janvier 1701, Philippe V, roi
d’Espagne, ou à la partie de pelote qui s’y joua
pour distraire un autre voyageur, en juillet 1782,
le comte d’Artois, qu’un trône attendait après
une sanglante aventure ? Et qui, lorsque la foule
joyeuse s’y presse, songe à évoquer la guillotine dont
la Terreur l’affligea ?
La place Gramont en 1932 est calme. On n’y
offre plus de beaux spectacles aux princes qui
traversent Bayonne : la ville a frontons, arènes et
trinquets. Quand le roi d’Espagne Alphonse XIII
passait, il passait à franche allure dans une auto
18 LE CORSAIRE PELLOT
qu’on laissait passer. La ville de Bayonne a toujours
refusé sa clémence aux seuls Bayonnais.
En 1768, sous peine de prison et d’amende, elle
interdisait qu’on se divertît dans les rues à pelote,
fronde et bartuile, et contraignait les habitants à
ne sortir, après onze heures, qu’avec une mèche
allumée ou une lanterne garnie de chandelle ou
de bougie. A la même époque, car la coutume qui
datait du moyen âge ne tomba qu’en 1789, on
plongeait dans la Nive, publiquement, du haut
du Pont Pannecau, les femmes trop bavardes, et
l’on châtiait du même châtiment quiconque se fût
permis de railler à pareille exécution. Il y avait
mieux. A la fin du XIIe siècle, on décréta que tout
homme marié qui serait surpris avec une femme
mariée courrait nu par la ville, comme d’ailleurs
sa complice. Les Bayonnais sont-ils si extravagants
qu’il faille ou qu’il ait fallu tant de menaces pour
les brider ?
A la vérité, on compterait sur les dix doigts des
deux mains les Bayonnais qui pourraient se targuer
d’être des Bayonnais purs. Nous touchons au paradoxe
de la cité que, sa devise l’affirme, nul jamais
ne pollua. L’étranger croit que Bayonne est la
capitale du Pays Basque. Il se trompe. Le Pays
Basque français comprend le Labourd, que borde
l’Océan, capitale Ustaritz ; la Basse Navarre, capitale
Saint-Jean-Pied-de-Port ; la Soûle, capitale
Mauléon. Le Labourd a-t-il le droit de revendiquer
Bayonne ? Il ne le demande pas. Trop peu de
Basques se sont fixés à Bayonne pour que Bayonne
APPRENTISSAGE 19
soit ville basque. Elle n’est pas non plus béarnaise,
bien que les Béarnais y soient nombreux :
Bayonne et Pau rivalisent sans aménité. Nous tournerons-
nous vers les Landais, lesquels réclament
le faubourg Saint-Esprit ? Pas davantage. Bayonne
n’est ni basque, ni béarnaise, ni landaise, ni espagnole,
ni juive. Elle a tout amalgamé. Elle est
bayonnaise. Elle a su se faire une âme, un caractère,
un tempérament particuliers. Aux avantpostes
du Béarn et du Pays Basque, elle joint les
deux provinces, si différentes, dont l’Administration
forma l’unique département des Basses-Pyrénées.
Et la jonction s’opère où se joignent l’Adour
et la Nive, à la Pointe du Réduit. Bayonne est ville
maritime : d’où sa primauté, que Dax et Pau jalousent.
De l’embouchure de l’Adour à l’embouchure de
la Bidassoa, qui sépare la France de l’Espagne,
s’étend la Côte basque. Biarritz, Bidart, Guéthary,
Saint-Jean-de-Luz, Ciboure, Hendaye, s’échelonnent
sur les vingt-cinq kilomètres environ que
mesure le littoral. Bidart et Guéthary, découverts
par le snobisme, sont minuscules. Hendaye ne fut
jamais un grand port. La renommée de Biarritz,
station balnéaire où, vers 1838, chassés par la
guerre carliste, les habitués de Saint-Sébastien
cherchèrent un refuge, créerait une illusion.
Reste Saint-Jean-de-Luz, que double Ciboure sur
la rive gauche de la Nivelle.
Saint-Jean-de-Luz est proprement le seul port
du Pays Basque. Qu’on n’en juge pas d’après ce
20 LE CORSAIRE PELLOT
qu’il est au temps présent : pour la pêche de la
sardine et du thon, que l’on ne pratique plus ni à
la voile ni à la rame, mais de façon industrielle,
une colonie de Bretons s’est installée à Ciboure ;
mais les marins basques vont-ils renoncer ? Il en fut
différemment jadis. Les marins basques ne dédaignaient
ni le thon, ni la sardine que leurs femmes
portaient en courant jusqu’à Bayonne ; mais ils
ne redoutaient pas les longs voyages, et l’on sait
qu’ils inventèrent la pêche de la morue à Terre-
Neuve et la chasse de la baleine. Ne dit-on pas
même qu’ils furent les premiers à mettre le pied
au Canada, et que l’un d’eux, revenant de Saint-
Domingue où l’avait, malgré lui, emmené une
tempête de vingt-deux jours, conta ses malheurs
à Christophe Colomb, lequel par la suite n’eut
pas lieu de le regretter ?
La prospérité de Saint-Jean-de-Luz fut à son
apogée sous Louis XIV. En 1692, les corsaires y
avaient conduit tant de navires capturés, que l’on
allait à Ciboure sur un pont de bateaux attachés
les uns aux autres. L’ensablement de l’Adour,
ruinant Bayonne, était cause de la faveur dont
profitait Saint-Jean-de-Luz. Mais Bayonne travailla.
Une colère de la Nive la secourut. Les
fureurs de l’Océan, qui sont terribles dans le golfe
de Gascogne, s’abattirent sur la ville fortunée. En
1675, déjà, la mer avait attaqué Saint-Jean-de-
Luz. En janvier 1749, elle envahit et dévasta
Saint-Jean-de-Luz et Ciboure. De 1730 à 1755, la
population fléchit de neuf mille unités. En mars
APPRENTISSAGE 21
1782, une nouvelle ruée décourageait armateurs
et matelots. Bayonne cependant recouvrait sa
prééminence, qu’elle n’a plus perdue.
On objectera que des raisons plus impérieuses
ont probablement détourné les Basques de la
mer. En effet, la mer n’a jamais fait peur aux
marins. La Révolution de 1789, et le régime qu’elle
entraîna, nous donnent la clé dont nous avions
besoin. On n’ignore pas que le Pays Basque, avant
la guerre de 1914, comptait la plus forte proportion
des déserteurs de l’armée. On les accusait de
nourrir un fâcheux esprit d’indépendance, parce
qu’ils protestaient à leur manière contre les rigueurs
du service militaire obligatoire. On les
jugeait avec sévérité. On oubliait que, dans toutes
les guerres, au cas de danger, ils avaient fourni
d’excellents soldats à la France, même en 1793,
quand leurs pauvres villages étaient martyrisés
par les Représentants de la Convention. En réalité,
les Basques émigraient, au XIXe siècle, pour
un motif plus grave. En Labourd, en Basse-Navarre
et en Soûle, les propriétés foncières ne sont pas
immenses. La loi, qui oblige un père à partager
entre ses enfants, menaçait d’un émiettement désastreux
ces champs exigus que tous aiment et
vénèrent plus et mieux que des avares. Afin de
conserver intact l’héritage paternel à celui que
désignait le chef de la famille, les autres s’expatrièrent.
Ils allèrent tenter la chance aux Amériques.
Ainsi s’éteignit peu à peu la race des marins
basques. Ils furent des meilleurs, l’histoire
22 LE CORSAIRE PELLOT
en témoigne. La roue a tourné. Peut-être n’est-il pas
inutile de témoigner encore pour ceux qui firent
célèbre le nom basque. Les exemples ne manquent
pas. Un Pellot n’est qu’un marin entre des marins.
Il y en eut de plus glorieux. Aucun ne fut
plus basque. A ce titre, il peut représenter toute
une race qui mérite de se survivre.
III
Un Pellot n’est qu’un marin entre des marins.
Gela dit tout pour qui s’intéresse aux choses de
la mer. Pour la plupart des Français, cela ne dit
malheureusement à peu près rien. La France a eu
les premiers soldats du monde et la première armée.
Elle a eu, également, les premiers marins,
de l’aveu même de ses ennemis, et elle n’a jamais
eu la première marine. En 1707, Duguay-Trouin
écrivait au ministre : « Nous crevons tous de bonne
volonté. » Plus tard, La Pérouse écrivait : « Nous ne
devons pas oublier que le capitaine dont le courage
est le plus opiniâtre est presque toujours vainqueur sur
mer, dans un combat de forces égales, et qu’à cet
égard, la nation française ne le cède à aucune autre. »
Plus tard, en 1805, comme Napoléon l’interrogeait
pour son fameux dessein, le corsaire Fourmentin,
de Boulogne, qu’on surnomma le baron Bucaille,
déclara sans hésiter: « Sire, je réponds de la descente
en Angleterre comme de boire un verre de vin. »
Qu’a fait la France pour permettre à de pareils
APPRENTISSAGE 23
hommes de fournir tout leur effort ? Napoléon, qui
mit debout une armée prodigieuse, eut ce mot
sinistre : « Ce n’est pas la peine d’avoir une marine. »
Nous sommes loin de Colbert, et du feu de paille
éclatant qu’il alluma.
Charles Rouvier, dans son Histoire des marins de
la République, l’a remarqué : sur l’Arc de Triomphe
de l’Etoile on trouve 30 noms de victoires, 99 noms
de batailles ou sièges mémorables, 374 noms de généraux
et colonels, et 25 noms de marins. On a omis
des noms tels queceux de Bouvet, Dupetit-Thouars,
Le Joille, Van Stabel, Nielly, Surcouf. Il est vrai
qu’on y mit en revanche le nom de Renaudin, capitaine
commandant le Vengeur du Peuple à la
bataille du 13 prairial an II, qui se laissa sauver
par les Anglais, lorsque 456 des 723 hommes de
son équipage périrent. Mais Renaudin était un
sans-culotte, et il devint amiral, naturellement.
Honneur à lui, tandis que Surcouf, qui jamais ne
fut vaincu, est relégué parmi les pirates de la
pire espèce. Et pas le moindre bas-relief ne rappelle,
sur l’Arc de Triomphe, que la marine française
fit trembler les Anglais.
L’histoire, pour qui la fréquente, est pleine de
confidences singulières. Le 17 floréal an II, la Convention
décidait de publier une importante Instruction
aux marins de la République. Elle y proclamait
: « Des vaisseaux, des canons, des matelots !
tel doit être le cri de ralliement. » La Convention
avait raison. Louis XIV s’était ému avant elle.
Louis XIV n’eût pas fait moins, si la morgue et la
24 LE CORSAIRE PELLOT
sottise des privilégiés n’avaient pas lésiné. Un
Suffren vaut un Nelson, voire davantage, les
Anglais ne le nient pas. Mais Suff ren s’essoufflait
à demander que les vaisseaux français fussent
doublés en cuivre, comme ceux de l’ennemi dont
la vitesse ainsi devenait supérieure. Sous la République,
les Anglais avant nous s’armèrent de caronades
plutôt que de canons, ceux-ci exigeant un
écouvillon de bois difficile à manier dans un combat
à courte distance : d’où leur supériorité quant au
feu. « C’est à cette grêle de boulets », dit Nelson, « que
l’Angleterre a dû l’empire des mers. » Ajoutons que
cette grêle de boulets était servie par de bons
canonniers. La République a cru qu’il suffit d’habiller
un homme en matelot pour en faire un matelot.
Elle poussa plus loin l’erreur : elle embarqua
sur ses vaisseaux des soldats. Ils savaient combattre
sur terre, ils ne savaient pas combattre sur
mer. Et Napoléon, qui ne fut qu’un dictateur révolutionnaire,
s’entêta dans la même absurdité.
Pour lui, artilleur, un vaisseau n’était qu’une forteresse
flottante. Il ignorait qu’un vaisseau d’abord
doit manoeuvrer. Après la défaite d’Aboukir,
où toute la flotte française livra bataille à l’ancre,
il ne songea même pas à punir les chefs qui n’avaient
pas tenté de livrer bataille à la voile. En
cela, Napoléon était bien français : il n’entendait
rien à la marine et ne s’y intéressait pas.
De 1789 à 1805, la marine française a livré trois
grandes batailles : — le 13 prairial an II (1er juin
1794), qui fut (on le prouverait) une victoire,
APPRENTISSAGE 25
puisque, malgré nos pertes qui furent lourdes, l’escadre
de l’amiral Howe ne put s’emparer des cent
dix-sept navires de ravitaillement que Van Stabel
ramenait de Norfolk à Brest ; — le 1er août 1798,
à Aboukir, qui fut un désastre, en dépit de la conduite
héroïque, sinon intelligente, du vice-amiral
Brueys, lequel prononça qu’un amiral français
doit mourir sur son banc de quart, et y mourut ; —
le 21 octobre 1805, à Trafalgar, désastre définitif,
où Nelson, avec vingt-sept vaisseaux, détruisit
les trente-trois vaisseaux de la flotte francoespagnole
commandée par Villeneuve et Gravina.
Alors que sur terre, jusqu’aux derniers mois de
Napoléon, la France ne remporta dans l’ensemble
que des victoires, on peut s’ inquiéter de
nos échecs sur mer.
On a prétendu que Louis XVI avait laissé l’armèe
et la marine dans un état lamentable, et que
la République fut obligée de tout improviser. On
a menti. Au 1er janvier 1789, la marine française
comptait : 71 vaisseaux de ligne à flot ou en chantier
(63 à flot) ; 64 frégates ; 45 corvettes et bâtiments
légers ; 32 flûtes et gabares. On a prétendu
que les soldats de l’an II furent conduits à la victoire
par des généraux qui ne tenaient rien de l’ancien
régime. On a menti. Dumouriez, le vainqueur
de Valmy et de Jemmapes, était, dès 1778, commandant
de Cherbourg. On a prétendu que les
officiers de l’ancien régime, dans l’armée de terre
comme dans l’armée de mer, désertèrent ou trahirent.
Et on a menti une fois de plus. Ils ne se
26 LE CORSAIRE PELLOT
sont vengés qu’après avoir subi outrages sur outrages
dans leurs personnes et dans leurs biens. On
a menti, parce qu’on n’a pas eu le courage d’avouer
que l’on donna, tête basse, dans le piège tendu par
les Anglais. Or, ce sont les Anglais qui, fort habilement,
et par le canal même de leur ambassadeur
à Paris, le duc de Dorcet, répandirent les bruits
auxquels on crut. Car les historiens républicains
signalent que l’Angleterre se dressa contre la Révolution,
mais ils ne daignent pas voir qu’elle se
dressa moins contre la Révolution que contre la
France. Nous avions, en 1778, soutenu contre
l’Angleterre la cause des insurgents d’Amérique.
Il lui en souvint en 1789. Il lui en souvient peutêtre
encore, si nous l’avons oublié. En frappant de
suspicion les officiers de notre marine, elle détruisait
notre marine, elle se fortifiait. A Brest, lors
des mouvements qui marquèrent le début de la
Révolution, l’amiral comte Albert de Rioms demanda
aux mutins du Patriote :
— Avez-vous à vous plaindre de moi ?
— Non, non, répondirent-ils.
— Avez-vous à vous plaindre de vos officiers ?
demanda l’amiral.
— Non, non, répondirent-ils de nouveau. Ils
étaient seulement ivres d’anarchie. Les philosophes
connaissent cette maladie : c’est la fièvre
révolutionnaire. Elle n’a jamais fait la force des
armées. Et qu’on ne parle pas des armées de la
jeune République : ses chefs y avaient durement
maté l’indiscipline.
APPRENTISSAGE 27
A bord des vaisseaux de la Révolution, l’indiscipline
fut plus tenace. Afin d’y remédier, le Gouvernement
commit la faute d’édicter, en août 1790,
un nouveau code pénal, qui était sévère, puis de
le réviser, deux mois plus tard, sous prétexte qu’il
fut mal accueilli. Voici mieux : la Convention installa
sur tous les bâtiments des bibliothèques
accessibles à tous les matelots ; mais ces bibliothèques
ne contenaient que trois ouvrages : La
Déclaration des Droits de l’Homme ; une histoire
de la marine, composée de telle sorte que Ruyter,
Tromp, Jean-Bart, Duguay-Trouin, Duquesne et
Cassard n’ont, paraît-il, tiré leur gloire que de leur
jacobinisme ; enfin le Bulletin des Séances de la
Convention. Peut-on s’étonner que, quand la
France, en 1793, eut déclaré la guerre à l’Angleterre,
le contre-amiral Morard de Galles ait écrit
à Paris que l’ardeur des marins n’était qu’en paroles
et qu’ il ne fallait s’attendre qu’à des revers,
pendant la longue guerre dont la République était
menacée ? Villaret de Joyeuse remplaça Morard de –
Galles, ce qui ne résolvait pas le problème. De
tant de désordre, il sortit que, après la bataille
du 13 prairial an II, le capitaine Huguet, commandant
le Scipion, « très mal secondé par ses officiers,
dont plusieurs quittèrent leurs postes, après
avoir reçu des égratignures », écrivit dans son rapport
qu’il eut à combattre « non seulement les
Anglais, mais les lâches de son bord. »
Mais il serait vain d’accabler les matelots. Les
officiers ne valaient guère mieux. Les promotions
28 LE CORSAIRE PELLOT
extraordinaires que la Révolution leur laissait
espérer excuseraient, aux yeux d’un juge impartial,
leur égoïsme et leurs appétits. En escadre,
chaque capitaine songeait seulement à ne pas se
perdre. Bien rares furent ceux qui exécutèrent les
ordres de leur amiral. Ils répétaient les signaux et
n’obéissaient pas. Rendons-leur cependant cette
justice que, tout officiers révolutionnaires qu’ils
étaient, ils continuaient la tradition des officiers
de la marine royale. Le contre-amiral de Kerguélen
a’ dit : « Tant que les officiers français auront ces
sentiments d’orgueil, cette suffisance révoltante, cette
morgue qui leur fait constamment tourner en dérision
ou prendre en haine les chefs qu’ils devraient
respecter, le pavillon de la France s’abaissera
toujours, sur la mer, devant celui de l’Angleterre,
et ils iront tous successivement remonter la Tamise et
servir de risée au peuple de Londres. » Et M. G. Lacour-
Gayet a rapporté, d’un observateur de 1779,
ces propos : « A terre, comme en campagne, général,
capitaine, enseigne, garde de la marine, tout est
confondu. Ils se tutoient comme camarades; et,
quand il s’agit d’une manoeuvre commandée par un
officier supérieur, le subalterne répond quelquefois
que l’on devrait en faire une autre ; il en dit son avis ;
et le chef impatienté, quand le cas n’est pas pressant,
préfère y déférer, plutôt que d ‘augmenter le nombre
de ses ennemis. M. de Mortemart, commandant la
frégate l’Aigrette, m’a assuré que c’était ainsi que le
service se faisait sur quelques-uns des vaisseaux du
roi, et j’avoue que j’avais besoin d’une autorité pour
APPRENTISSAGE 29
croire que quelque chose d’aussi monstrueux pouvait
exister dans un état militaire. » Ces révélations font
comprendre la fureur qu’éprouva Suffren, le
17 février 1782, en vue de Sadras, dans la mer des
Indes, quand une victoire complète lui échappa, de
par la faute de ses officiers qui, « gâtés par l’extrême
bonté de M. d’Orves, ne s’accoutumaient point à
être commandés », fureur qu’il éprouva de nouveau
le 3 septembre de la même année, au combat de
Trincomali, où il fut seul avec son Héros ou à peu
près pour lutter contre les douze vaisseaux de
l’amiral Hughes. Et Villaret de Joyeuse éprouva
la même fureur, le 23 juin 1795, avec son escadre
républicaine, au combat de Groix.
De ces constatations, dont on reconnaîtra
l’objectivité, on pourrait conclure que les échecs
de notre marine sont imputables à l’esprit d’indépendance
qui n’a jamais fait défaut aux Français.
Mais il resterait à découvrir les causes de cet esprit
si funeste. Or il n’est pas douteux que l’oisiveté
n’est pas bonne mère. Et il n’est pas moins certain
que, jamais, depuis la mort de Louis XIV, jusqu’à
l’avènement de M. Paul Doumer, président de la
République, la marine française n’a disposé du
matériel qui lui eût fourni les occasions et les
moyens de donner toute sa mesure. En 1775,
nous avions 157 capitaines de vaisseau, 316 lieutenants
de vaisseau, et 388 enseignes, mais nous
n’avions pas assez de vaisseaux pour y occuper
tous les officiers prêts à embarquer. Par économie,
malgré le désir de Louis XVI, roi, de Sartines et de
30 LE CORSAIRE PELLOT
Castries, ministres, malgré de sérieuses tentatives
pour éluder les refus du Trésor, la marine française,
relevée, mais insuffisante, fut contrainte à
ne pratiquer que la défensive. Le comte Barras de
Saint-Laurent, chef d’escadre, disait en 1781:
« Il est de principe à la guerre qu’on doit risquer
beaucoup pour défendre ses propres possessions et
très peu pour attaquer celles des ennemis. » Et l’on a
résumé de la façon suivante la tactique de presque
tous les amiraux français du xvme siècle : se
rechercher ; s’observer à distance ; garder le vent ;
se canonner ; s’avancer en ligne ; se dérober si
l’on s’estime vaincu ; ne pas poursuivre quand on
se croit vainqueur, l’essentiel étant de conserver
ses vaisseaux. Il en résultait des batailles qui ressemblaient
plutôt à des parades, et Suffren,
notre grand Suffren, qui était partisan de l’attaque,
appelait cette comédie la «reconnaissance d’Arlequin
et de Scaramouche ».
Au surplus, à la veille de la Révolution, la
marine française perdit cinq amiraux dans le
cours de la même année, en 1788 : Orvilliers,
Grasse, Guichen, Latouche-Tréville, et surtout
Suffren. Des hommes de pareille trempe, même si
toutes leurs actions ne furent pas irréprochables,
ne se remplacent pas du jour au lendemain. Toutefois,
Suffren avait eu comme admirateur, disciple,
voire aspirant rival, un Basque, dont la gloire est
à peu près éteinte, Jean d’Albarade (ou Dalbarade),
que la Convention allait nommer ministre
de la Marine, au lieu de ce pauvre Monge, qui était
APPRENTISSAGE 31
pour les politiciens un savant et pour les savants
un politicien, qui fut un piètre ministre. Or Jean
d’Albarade ne fut peut-être pas l’un des moins
ardents inspirateurs de l’ Instruction aux Marins,
du 17 floréal an II, laquelle proclamait que « la
guerre de mer doit être essentiellement offensive »,
et que « la tactique de guerre, c’est la bayonnette
; celle de mer, l’abordage. » Seulement,
malgré Suffren et malgré Jean d’Albarade, les
amiraux de la Révolution recherchèrent fort peu
l’abordage et l’offensive. La raison d’économie,
qui avait arrêté Louis XVI, arrêta la République.
La sagesse populaire avance qu’on ne fait pas
d’omelette sans casser des oeufs. La France a
manqué de sagesse. Faute d’argent, ou plutôt
parce qu’elle ne sut pas employer son argent, et
surtout parce qu’elle ne sut pas qu’elle devait
l’employer à ces fins, la France a laissé prendre
par l ’Angleterre la maîtrise de l’Océan. Or, depuis
qu’elle existe, l’Angleterre est l’ennemie de tout
ce qui n’est pas anglais. Qu’on remonte à l’origine
de toutes les guerres qui, depuis huit siècles, ont
déchiré notre planète : même au fond de celles
où elle n’intervint pas directement, on est sûr de
trouver son impulsion ou son intérêt, sinon les deux
à la fois. C’est par sa marine qu’elle a imposé sur
le monde son empire ; mais il chancelle, ce qui
changera sans aucun doute la face de l’univers
et nous assurera la paix ; car nous nous sommes
plus souvent battus pour les Anglais que pour le
roi de Prusse, nous, Français. Telle était la Car30
LE CORSAIRE PELLOT
thage qu’il fallait détruire. Ni Louis XVI, ni la
République, ni Napoléon ne l’ont compris. En
juillet 1778, au moment du combat d’Ouessant,
quand nous aidions les Etats de l’Amérique du
Nord à s’unir en secouant le joug de l’Angleterre,
Vergennes, notre ministre, écrivait à l’ambassadeur
de France à Madrid : « Nous ne voulons pas
être les maîtres; mais nous ne voulons point en
avoir ». Tout est parfait dans cette phrase qui
résume l’esprit de la civilisation et de la politique
françaises ; tout, jusqu’à la distinction du pas et
du point. Aucun Français ne refuserait de la
contresigner, car notre amour de la paix ne date
pas de 1930. Mais peut-être a-t-on le droit aujourd’hui
d’estimer que Vergennes, ministre français,
eut tort. Si l’Angleterre avait été vaincue avant
l’an 1800, et il ne fallait qu’un sacrifice d’argent
pour la vaincre, je cède à mon lecteur la joie de
rêver à loisir, sans moi, devant une sphère ou un
simple atlas.
IV
En 1847, Napoléon Gallois écrivait :
« Dans le XIIIe siècle, nous avons eu à soutenir
39 années de guerre contre l’Angleterre ; dans le
XIVe siècle, 33 ; dans le XVe siècle, 69 ; dans le
XVIe siècle, 11 ; dans le XVNe siècle, 13 ; dans le
XVIIIe siècle, 33 ; dans le x ix e siècle, 15 ans
de luttes acharnées. Et si plus tard ces luttes
n’ont point recommencé sous la Restauration
LE PORT DE SAINT-JEAN-DE-LUZ
Vu du Quai de Ciboure
APPRENTISSAGE
et depuis 1830, c’est que, sans consulter la
France, on nous a fait marcher de concessions en
concessions, d’humiliations en humiliations, pour
en éviter le retour. »
Après ce que nous savons de notre marine, on se
demandera comment nous avons soutenu de si
longues luttes sans être réduits en colonie anglaise.
Mais n’oublions pas que Vergennes, ministre de
Louis XVI, avait dit: «Les Anglais ne respectent
que ceux qui peuvent se faire craindre. » Et le Français,
né malin, avait trouvé le moyen de se faire
craindre sans obérer ses finances publiques pour
équiper la flotte nécessaire. Il est patent aujourd’hui
qu’en 1914, à l’heure de la bataille de la
Marne, la France s’est sauvée elle-même. Elle s’est
sauvée elle-même à d’autres heures. Quand le
gouvernement se déclarait impuissant, le peuple
rétablissait la situation ; mais le gouvernement
n’ignorait pas que le peuple rétablirait la situation,
et même qu’il la rétablirait à son profit. Comme
elle n’avait pas encore inventé le système du service
militaire obligatoire et monopolisé le droit
de nuire à ses ennemis, la France déléguait aux
particuliers, que le profit tentait, le pouvoir de
faire la guerre. Sur mer, elle autorisait la course.
Ainsi, toutes les chances de succès ne lui échappaient
point.
Muni de la lettre de marque nécessaire que le gouvernement
lui délivrait, l’armateur qui désirait
faire courre et qui avait pris tous les engagements
requis, armait un navire, y installait un état-major
34 LE CORSAIRE PELLOT
et un équipage, et l’envoyait donner chasse aux
navires ennemis. Les bateaux capturés, sans
combat ou après combat, par le corsaire, étaient
vendus, bâtiment et cargaison, au bénéfice, qu’on
partageait en trois, de l’État, de l’armateur et de
l’équipage ; à quoi chacun trouvait son compte
dans l’intérêt de tout le monde.
On devine que les corsaires donnaient chasse de
préférence aux bateaux de commerce, d’abord à
cause de la cargaison, ensuite parce que, de tonnage
médiocre afin d’être plus rapides, ils s’exposaient
à de trop gros risques en s’attaquant aux
vaisseaux de ligne et même aux frégates de la
flotte. Mais il ne sied pas de conclure que jamais
un corsaire ne livra bataille à un navire de guerre
ou que la chasse des bateaux du commerce fut
sans danger. Au cas de guerre, en effet, presque
tous les bateaux, jusqu’aux plus petits, étaient
armés et pouvaient se défendre, voire victorieusement.
Et d’autre part, presque toujours, le commerce
organisait des convois que des navires de
guerre escortaient, de sorte que, pour en capturer
un, il fallait que le corsaire eût de l’audace, un
bateau prompt et puissant, un équipage intrépide,
et un capitaine à la fois astucieux, habile, téméraire
et prudent.
On devine aussi qu’une pareille conception de
la guerre sur mer eût prêté sans peine aux pires
abus. Mais un capitaine de corsaire, tout maître
qu’il était à bord après Dieu, n’ était nullement
maître de donner chasse à n’importe quel navire,
APPRENTISSAGE 35
ni maître d’attaquer à sa guise, ni maître de traiter
selon son bon plaisir les bateaux capturés. La
course était réglementée, et avec soin, jusque
dans ses moindres détails. Elle était acceptée,
reconnue, officielle, à telles enseignes que, sous
le Directoire, par exemple, quand l’Etat, dégoûté
de la marine, céda ses frégates à des armateurs
pour la course, on exigea qu’elles fussent commandées
par un officier de vaisseau. Le corsaire devait
pratiquer les lois de la guerre aussi strictement
qu’un navire de la flotte d’Etat. C’est à ce titre
qu’un corsaire capturé devenait prisonnier de
guerre. C’est par là qu’un corsaire se distinguait
d’un flibustier, le flibustier n’étant qu’un pirate
qui, en temps de paix comme en temps de guerre,
capture ou rançonne tout bateau qu’il rencontre
sans se soucier du pavillon. On ne saurait certes
affirmer que nul corsaire ne se transforma jamais
en flibustier ; mais on peut assurer que, pris en
flagrant délit, il subissait le châtiment promis aux
pirates, qui était la pendaison.
On devine enfin qu’une pareille conception de
la guerre sur mer plaisait aux marins français.
Outre qu’elle payait, alors que les équipages de la
flotte attendaient souvent leur solde pendant des
mois et des mois, considération d’importance pour
un matelot qui a femme et enfants à nourrir, elle
satisfaisait à ce goût du risque dont on ne manque
guère en France. A bord des vaisseaux de la
marine, on n’avait pas beaucoup d’occasions de
combattre et nous avons vu pourquoi : on escor36
LE CORSAIRE PELLOT
tait des convois ; c’est une de leurs corvées que les
marins ont toujours supportées mal. En 1779,
La Bretonnière écrivait : « Convoyer est sans doute
une des jonctions les plus indispensables et le devoir
le plus sacré de notre métier ; mais il en est en même
temps la partie honteuse et la moins méritante,
quoique la plus pénible et la plus délicate. »
A bord des corsaires, en revanche, on menait la
vie d’aventures. On était à la merci d’une tempête,
du calme plat, d’une rencontre magnifique ou
désastreuse, du hasard qui dispensait tantôt la
richesse et tantôt une mauvaise blessure ou une
invitation à séjourner sur les pontons d’Angleterre.
Et, pour achever, s’il s’agissait de combattre,
même contre plus fort que soi, on avait
cette joie bien française de monter à l’abordage,
la hache ou le sabre en main, au lieu que, dans la
marine de l’Etat, les combats à coups de canon
étaient l’ordinaire, et l’abordage l’exception.
Par le biais des armements en course, la France
tint en échec la marine anglaise. On a parlé du
lion qu’agacent des moustiques. Mais les moustiques
français étaient de belle taille. Rappelons
seulement ici que, de 1688 à 1697, les corsaires de
Saint-Malo prirent aux Anglais 172 vaisseaux
de guerre ou d’escorte et 3.384 bâtiments de commerce,
de telle sorte qu’en 1709, lorsque divers
capitalistes avancèrent 30 millions de livres au roi,
Noël Danycan, fameux armateur malouin, fournit
près de la moitié de la somme. A Bayonne, qui
n’avait pas l’importance de Saint-Malo, il entra
APPRENTISSAGE 37
néanmoins, en 1690, 40 bâtiments capturés et,
en 1691, 90. Jean Perits de Haraneder, le Danycan
basque, vit sa fortune s’élever à 2 millions de livres,
ce qui, pour le pays, est prodigieux, et le roi l’anoblit
en 1694. Celui-là, homme de coeur, employait
une partie de ses revenus à entretenir, en Angleterre,
les marins basques prisonniers, et sa popularité
fut grande. Qu’on regarde à présent les
chiffres que voici, publiés par Napoléon Gallois :
« En 1793, les Anglais prennent 63 navires
français et nous prenons 261 navires anglais.
En 1794, ils en prennent 88, et nous 527 ; en 1795,
eux 47, et nous 502 ; en 1796, eux 63, et nous 414 ;
en 1797, eux 114 et nous 562. Au total, en cinq
années, les Anglais avaient capturé 375 navires
français et les Français 2.266 navires anglais ».
Ces chiffres prouvent que, s’ils travaillaient pour
leurs armateurs et pour eux-mêmes, les corsaires
travaillaient en même temps pour l’Etat, et, constituant
une véritable marine auxiliaire de combat,
servaient autant, et plus peut-être, que la
marine nationale.
On conçoit que, si brillants marins et joueurs de
jeu franc qu’ils veuillent se montrer, les Anglais
aient accueilli avec faveur et vivement appuyé la
proposition de Benjamin Franklin, touchant l’interdiction
de la course. Ils n’avaient rien à y perdre,
et ils désarmaient leurs plus terribles adversaires.
Le 16 avril 1856, date de la Déclaration de, Paris,
qui condamne la course, est une belle date de victoire
pour les Anglais, et d’autant plus belle que,
38 LE CORSAIRE PELLOT
sauf erreur, ni la Couronne ni le Parlement n’ont
ratifié l’accord de Paris, en sorte que l’Angleterre
aurait le droit, sans félonie stricte, d’armer en
course et que nous, Français, nous ne l’avons
plus. Car les Anglais ne sont pas des imbéciles.
Les Anglais ne sont pas des imbéciles. Quand ils
font la guerre, ils la font sérieusement, totalement,
comme l’Allemagne, qui toujours imite quelqu’un,
la fit en 1914. Ils y dépensent toutes leurs
forces, toutes leurs ressources, et ils n’hésitent pas
à perdre 20 vaisseaux pour en détruire 30. Ils
n’oublient jamais que leur dessein est de détruire
toutes les forces et toutes les ressources de l’ennemi.
La France a moins de férocité. Elle est le
pays des tournois, des charges de cavalerie, de
l’assaut à la bayonnette et des coups de main.
Les corsaires français, dans cette tradition française,
étaient dans leur élément.
Joignons que les lois de la course se compliquaient
pour eux de quelques nécessités qui sont
aussi bien françaises et qui sont des nécessités
d’ économie. On attendait d’eux beaucoup et
qu’ils se contentassent de moyens médiocres.
Les corsaires étaient en général des navires d’assez
faible tonnage où le principal souci de l’armateur
portait sur la qualité de la voiture. Ils devaient
échapper à la poursuite et joindre les fuyards.
En outre, ils n’avaient pas pour mission première
de couler bas les bâtiments ennemis, comme
avaient mission de les couler, en 1914, les sousmarins
allemands. Ils cherchaient à s’emparer de
APPRENTISSAGE 39
ces bâtiments sans les détériorer et sans se détériorer.
Il était utile, pour l’intérêt de l’armateur,
pour l’intérêt de l’équipage, et pour l’intérêt et
la gloire des capitaines, qu’une corvette de rien
du tout rentrât au port suivie par une douzaine
de prises opulentes. On voit que le rôle d’un capitaine
exigeait des vertus délicates et contradictoires.
Il était à supposer que le succès heureux de nos
corsaires exciterait, en même temps que la rancune,
le dénigrement. Bien qu’ il ne soit pas inédit, un
propos définitif de Surcouf a sa place ici. C’est la
réponse qu’il fit à un capitaine anglais, lequel
prononçait devant lui que les Français ne se
battaient que pour de l’argent, tandis que les
Anglais combattaient pour l’honneur et la gloire.
Surcouf répondit : « Eh bien! qu’est-ce que cela
prouve, sinon que chacun de nous combat pour
acquérir ce qui lui manque ? » Mais ce ne serait
qu’un mot, si Surcouf n’avait prouvé qu’il méprisait
les richesses dont la course le combla. Or il le
prouva : d’abord, en 1796, quand, ayant gagné
auprès du Directoire le procès qu’il intentait au
gouvernement de l’ Ile de France pour dix-sept cent
mille livres dont on lui déniait la bonne prise, il
abandonna les deux tiers de sa créance au Trésor ;
ensuite, en 1800, quand, ayant capturé sur le
Kent un nombre respectable de barils pleins d’or
en barres et en poudre que le gouvernement prétendait
saisir, il fut, devant les officiers de l’amirauté,
aligner sur son pont, puis jeter à la mer
40 LE CORSAIRE PELLOT
les précieux barils, cependant qu’il tranchait :
— « Allez les chercher maintenant. »
Il convient d’observer qu’avec toutes les qualités
que leur rude métier réclamait, les corsaires
n’eussent pas été des corsaires complets s’ils
avaient été dépourvus de ruse. Qu’on imagine la
situation d’un petit navire, même avec le plus
intrépide équipage, qui, par temps de brume et
la brume se dissipant tout à coup, s’aperçoit
qu’il est égaré au milieu d’une escadre ennemie.
Comment se tirera-t-il de ce guêpier ? Au capitaine
d’en décider. Il va sans dire que, malgré la
loyauté que les règlements de la course ordonnaient,
on pouvait sans déshonneur, dans un pareil
cas, arborer le pavillon de l’ennemi et, sous cette
ruse, forcer de voiles afin de s’éloigner. L’ennemi ne
se gênait pas pour en faire autant. Et la même
ruse était de bonne guerre à bord des vaisseaux de
la flotte, en particulier des corvettes et des frégates
qui poussaient trop avant une reconnaissance.
Mais il était interdit d’attaquer sous autre
pavillon que le pavillon national, qu’on assurait
d’un coup de canon, à peine d’être traité comme
pirate. Il n’était pas moins interdit de continuer
à combattre après qu’on avait amené, signe qu’on
se rendait. Les lois de la guerre sont honnêtes.
Est-on en droit de prétendre qu’aucun corsaire,
voire qu’aucun officier de vaisseau ne donna jamais
d’entorse à ces lois difficiles ? Question épineuse.
On n’oserait pas répondre sans enquête préalable.
Il n’est pas aisé, en de telles matières, de faire le
APPRENTISSAGE 41
départ entre ce qui est permis et ce qui ne l’est
pas. Et qui pourrait choisir s’ il y eut fourberie,
ou seulement ruse, ou même impertinence sans
plus et farce de marin jeune, dans la conduite
que tint Surcouf selon l’anecdote que voici :
 » Un jour, un bâtiment de guerre anglais, sorti
de Trinquemalay, aperçut le corsaire français et se
dirigea de son côté. Il était favorisé par le vent
de terre et put s’approcher de la Confiance, qui se
trouvait prise par le calme. Pour endormir les soupçons,
l’anglais avait arboré un large pavillon tricolore
qui battait fièrement à son pic. Cette supercherie
ne trompa point Surcouff. « C’est un vieux jeu, dit-il,
» et je vais payer de la même monnaie ». Aussitôt
il fait hisser le pavillon britannique, et, sous ces
couleurs, il salue trois fois le drapeau français
porté par l’ennemi. Mais, pendant qu’il narguait
ainsi l’anglais qui s’avançait vers lui, il prenait
toutes ses dispositions pour lui échapper. La brise
se faisant enfin sentir, il lui livra toutes ses voiles,
et la Confiance se mit à marcher avec une telle vitesse
qu’avant le commencement de la nuit la frégate
ennemie était hors de vue » (1).
Quant à Pellot, corsaire basque et contemporain
de Surcouf, on n’est pas sûr qu’il n’ ait jamais
amené pour laisser croire qu’ il était prêt à se
rendre et en réalité pour que l’ennemi l’approchât
et le rangeât jusqu’à lui permettre un abordage
inespéré. Mais doit-on condamner un homme que
(1) Robert Surcouff, par R . Surcouff, p. 109.
42 LE CORSAIRE PELLOT
le danger presse ? Ou comment jugera-t-on les
ruses froides qu’employaient les Anglais ? Henri
Malo rapporte le trait suivant (1): «Dans son
Histoire de Boulogne, Henry signale ce fait qu’en
1756 une frégate anglaise vint faire des signaux de
détresse devant le port de Calais ; une chaloupe sortit
pour lui porter secours: la frégate s’empara de la
chaloupe et retint prisonniers les hommes qui la
montaient. Un mois plus tard, un vaisseau suédois
se trouva réellement dans une situation critique au
même endroit. Les Calaisiens craignirent une nouvelle
supercherie, et restèrent à quai. Le suédois périt
corps et biens. » Tout commentaire est superflu.
En face de cette vilenie, il est juste de placer ce
simple diptyque-ci, à peine esquissé, mais combien
lumineux, que le même auteur nous offre, à propos
des corsaires du Directoire (2). « On était alors au
temps où l’Anglais Spillard, revenant d’un voyage
d’exploration avec de belles collections scientifiques,
et arrêté successivement par deux corsaires français,
était relâché. Truguet, félicitant les corsaires, leur
écrivait : « Une bonne action vaut mieux qu’une
» grande victoire. » C’était le même temps où Kerguélen,
partant de son côté pour un voyage d’exploration
avec des passeports de l’Amirauté britannique,
était pris par des navires anglais, et arrêté. »
Qu’on ne soupçonne pas toutefois que de si
longues considérations sur les corsaires et les
( 1) Les Corsaires, p. 23.
(2) Les Corsaires, p. 23.
APPRENTISSAGE 43
difficultés de leur tâche visent à voiler quelque
crime ou quelque rouerie inavouable du corsaire
Pellot. On constatera qu’il n’en est rien. Pellot
gagna le surnom de Renard basque. Il fut rusé.
Mais on avouera bientôt que ses ruses n’eurent
jamais rien d’ignominieux, même si elles sollicitent
le lecteur d’une confiance absolue.
V
La ruse et les autres vertus nécessaires à un
marin qui veut pratiquer la course, il n’ était
guère miraculeux que Pellot n’en manquât pas.
Naissance oblige. J. Duvoisin a écrit, au début de
son livre :
« Étienne Pellot-Montvieu x naquit le 1er septembre
1765, à Hendaye, bourgade située à l ’ embouchure de la
Bidassoa, et qui d o it quelque célébrité à l ’ excellente eau-devie
q u ’on y fabriquait avant la R évolu tion . La famille de
Pellot, originaire de Biriatou, était venue s’ établir à Henda
y e , au temps où de nombreuses expéditions pou r la
pêche de la baleine s ’ organisaient dans ce por t. Les Basques,
et parmi eux les Hendayais notamment, jouissaient
alors d ’une réputation d ’ excellents marins, laquelle ne
s ’est jamais démentie depuis. Au milieu de cette popula –
tion qui entreprit des choses si glorieuses, les Pellot o c –
cupaient un rang très h on o ra b le ; ils se firent distinguer
d ’une manière toute particulière par leur hardiesse et leur
énergie ; tous, de père en fils, ils se transmettaient comme
un héritage le titre de capitaine, qui était le plus élevé que
la Constitution du pays leur permît d ’ obtenir ; et, lorsque
les Hendayais faisaient une expédition au service du roi,
un Pellot était toujours à leur tête. »
44 LE CORSAIRE PELLOT
Voilà qui appelle quelques observations, dès la
première ligne. Qu’est-ce que ce nom de Pellot-
Montvieux, que l’auteur attribue à notre corsaire ?
Pellot, fils de Pellot, se nommait Pellot tout
court. Pellot adjoignit-il au sien le nom de sa
mère ? Mais sa mère était Caticha Dazpilcueta;
et d’autre part, en pays basque, on n’adjoint à son
nom que le nom de la maison d’où l’on sort, et
Montvieux n’est pas un nom de maison basque.
Les archives de Hendaye ayant été brûlées en
1793, la question serait insoluble si, par chance,
en 1869, M. H.-L. Fabre, et sans le vouloir, ne
l’avait résolue. On lit, en effet, à la page 119 des
Lettres Labourdines :
« — Qui ai-je l’honneur de recevoir? lui demandai-je. —
Je suis Pellot de Hendaye, dit Mon Vieux, me répondit avec,
volubilité, et en s’agitant, ce vigoureux vieillard dont la tête
expressive était encadrée dans des cheveux blancs qui tombaient
sur de belles épaules. »
Ainsi Mon Vieux ne serait qu’un surnom, transformé
en Montvieux par J. Duvoisin auquel le
recul du temps, dont nous profitons, ne permettait
pas de dépister l’origine et la saveur du surnom.
Les Basques, quand ils parlent français,
truffent leurs phrases d’expressions souvent triviales,
et même grossières, qu’ils ont une fois
entendues à la ville, qui les ont étonnés, qu’ils
croient étonnantes, et qu’ils servent à leur tour pour
n’avoir pas l’air de sots. Il est probable que Pellot
avait la faiblesse de glisser de familiers Mon
APPRENTISSAGE 45
Vieux dans ses phrases, que ses amis le remarquèrent,
et qu’ils l’en baptisèrent d’un surnom que
J. Duvoisin no comprit pas. Car, si cette explication
n’est pas admise, le nom Montvieux, qu’on adjoint
à celui de Pellot, est inexplicable.
Cette question épuisée, passons au déluge, et
arrêtons-nous à l’année 1627. La famille de Pellot
nous y contraint, et notre curiosité aussi.
C’était pendant le siège de La Rochelle, citadelle
de la religion réformée. Le cardinal Richelieu,
qui construisait l’unité de la France, voulait
la prendre. Du côté de la terre, il organisa tout un
appareil considérable et la ville fut bloquée. Du
côté de la mer, le blocus se révéla moins facile.
Le cardinal avait fait occuper l’ile de Ré, pour
surveiller et interdire l’accès du port. Et La Ro-
Mais, toujours prêts à ranimer les embarras de
la France, sinon à les aggraver, les Anglais se présentèrent
en défenseurs de la victime de Richelieu,
et, assiégeant eux-mêmes l’ Ile de Ré, où le maréchal
de Toiras fut cerné dans le fort de Saint-
Martin, assurèrent ou firent semblant d’assurer
le ravitaillement de La Rochelle. Le duc de Buckingham
avait amené une flotte puissante. S’il
voulait ne pas se retirer en avouant un échec,
le cardinal ne pouvait plus que chercher à son
tour à assurer le ravitaillement en vivres et en
troupes de l’île de Ré bloquée. Problème complexe
pour cette raison très simple que la France ne
possédait pas encore de marine et qu’elle ne com46
LE CORSAIRE PELLOT
mença à s’inquiéter d’en avoir une qu’après la
leçon de La Rochelle. Mais Richelieu fut sauvé par
les Basques.
Le siège de La Rochelle a été l’objet de plusieurs
études qui nous défendent d’en conter ici les péripéties
différentes. Pour ce qui nous intéresse,
J. Duvoisin le résumait en ces termes : «Dans ces
conjonctures, un gentilhomme parla des Basques au
Conseil du Roi. — «Les marins basques, dit-il,
sont doués d’un courage qui ne recule devant
aucune difficulté ; leur ardeur fougueuse sait
vaincre des obstacles insurmontables à la plupart
; je les ai vus maniant avec une rapidité sans
égale de légers bateaux, allant à la rame et à la
voile, et qu’ils nomment pinasses. Voilà les hommes
qui sauveront l’île de Ré. » Son avis fut goûté.
Le cardinal de Richelieu se hâta d’écrire au comte
de Gramont., gouverneur de Bayonne. A la voix
connue de ce seigneur, qui ne s’adressait jamais aux
Basques sans se glorifier du titre de herritar ( compatriote)
, tout le pays se mit en mouvement. Chaque
petit port fournit son contingent. Jean Pellot commandait
la division hendayaise. La flottille cingla
vers l’île de Ré. Les 5 et 29 septembre, elle perça la
ligne des vaisseaux anglais, ravitailla la place et
enleva les malades, les blessés, les femmes et toutes
les bouches inutiles. Le 8 octobre, elle aida à introduire
un secours beaucoup plus important. Le 16, le
27 et le 30, nos Basques percèrent de nouveau les
lignes anglaises. Ces hardis coups de main ôtèrent
à Buckingham tout espoir de se rendre maître de la
APPRENTISSAGE 47
place. Il rembarqua ses troupes et. retourna en
Angleterre pour s’y voir accusé de trahison et périr
sous le poignard d’un assassin. »
Évidemment, ce résumé taille aux Basques une
part belle. En réalité, ils ne furent pas seuls à
forcer les lignes anglaises, et, si leurs coups de
main atteignirent le duc de Buckingham, d’autres
raisons contribuèrent à décourager les Anglais.
Retenons néanmoins comme vraisemblable que
les flottilles françaises de ravitaillement purent
être entraînées par la flottille bayonnaise et cette
ardeur fougueuse de ses marins basques, dont il
avait été parlé au Conseil du Roi. Ajoutons que
Bayonne arma deux expéditions : l’une, de 15
pinasses et de 26 flûtes, chargées en munitions et
en vivres, sous le commandement d’un certain
capitaine Vallin, inconnu à Bayonne, que peutêtre
le cardinal avait chargé de cette mission,
l’escadrille de Saint-Jean-de-Luz étant commandée
par le sieur d’Ibaignette ; l’autre, quelques
semaines plus tard, de 10 pinasses, conduites par
le sieur d’Andoins, lequel était d’une vieille famille
bayonnaise; et un Donibandar, Joannot de Haraneder,
avait à lui seul offert au roi deux navires
munis d’artillerie qui pouvaient faire bonne figure
dans l’armée navale. Retenons enfin, et surtout,
le nom de Jean Pellot, chef de la division de
Hendaye.
Le roi Louis XIII estima que les Basques
l’avaient utilement servi, et il leur en témoigna
son contentement en leur accordant quelques
48 LE CORSAIRE PELLOT
exemptions et immunités qui firent du Labourd
une des provinces les plus libres du royaume.
Ainsi le roi, montrant qu’il les connaissait, gagna
le coeur des Basques, lesquels prisent par-dessus
tout l’indépendance. Mais il connaissait aussi le
coeur des hommes, en bon roi de France qu’il
était ; et, pour récompenser les marins de l’expédition
de La Rochelle, il ordonna que fût frappée
une médaille qui perpétuerait la mémoire de leur
exploit. Les commandants de pinasses reçurent
une médaille d’argent, et les chefs de divisions une
médaille d’or. J. Duvoisin écrit à ce sujet : « La
famille Pellot conserva avec un soin religieux la
médaille d’or qui fut décernée à son chef. Etienne
Pellot, qui vivait dans les souvenirs, nous répétait
encore dans ses dernières années que, pour développer
en lui les sentiments dont les germes
étaient héréditaires dans la famille, son père lui
rappelait de temps en temps les expéditions
lointaines et les combats contre les Anglais ; il
terminait ordinairement sa leçon en renouvelant
la mémoire de la délivrance de l’île de Ré ; alors,
il produisait la médaille d’or que l’enfant allait
baiser avec respect ».
Expéditions lointaines et combats contre les
Anglais ? Dès son enfance, Pellot semble n’avoir
vécu qu’avec cette pensée. Son père l’entretenait
en lui, et pour un Basque toute parole paternelle
est parole d’évangile. Mais Pellot était fort jeune
quand il perdit son père, qui périt dans un naufrage.
Avait-il encore sa mère ? On l’ignore. On sait
APPRENTISSAGE 49
seulement, par le récit de J. Duvoisin, qu’il avait
un oncle, et l’enfant, qui était « le plus pétulant, du
village », paraissait redouter les remontrances de
celui qui lui tenait peut-être lieu de père. Cependant,
on sait aussi que l’enfant, curieux d’histoires
héroïques, trouva de complaisantes bouches
pour lui en conter et raviver l’enseignement,
interrompu par la mort. Ecoutons son biographe :
« A cette époque, il existait à Hendaye un fo r t d on t
on ne v o it plus au jou rd ’hui que les ruines. La garde en
était confiée à une compagnie de vétérans. Les dimanches,
Étienne se présentait devant le pon t-levis du fo r t, et
attendait, pou r les suivre à la messe, ces guerriers mutilés,
vers lesquels il se sentait entraîné par un penchant irrésistible.
Il marchait au pas avec la troupe, au son des tam –
bours et des fanfares. Mais, à l ’ église, il fallait prendre place
au choeur, au milieu des autres enfants du village. Là, il
attendait impatiemment l ’heure de l ’Élévation, c ’est-àdire
l ’ instant où les tambours battaient aux champs. La
v o ix sonore du commandant et les éclats de la musique
militaire électrisaient son âme. Puis Étienne trépignait
ju squ ’à la fin de la messe, p ou r avoir le bonheur d ’ a c c om –
pagner les soldats à leur rentrée dans le fort.
«C ’est en une semblable rencontre que le curé, m é c on –
tent de son air dissipé, ne se con ten ta pas de lui infliger un
soufflet ; il vou lut encore le faire chasser de l ’ église par
les bedeaux. Mais Étienne se précipita dans les rangs des
vétérans à qui il semblait demander protection ; et, en
effet, par l ’ intervention de l ’ officier qui commandait le
détachement, les bedeaux ne le mirent pas à la porte. Après
la messe, Étienne n’ osa pas retourner à son domicile :
un oncle, austère de son naturel, et grand ami du curé
n’ aurait pas manqué de punir sévèrement l ’ incartade de
l ’enfant. Étienne suivit donc les militaires. Il n ’eut pas de
peine à obtenir d ’eux une hospitalité momentanée ; son
50 LE CORSAIRE PELLOT
esprit, ses saillies, ses tours malins, le sentiment recueilli
avec lequel il écoutait les récits de bataille et des prouesses
de nos braves, tou t avait contribué à faire de cet enfant
l ’ idole des soldats et des officiers de la garnison. La
journée fu t don c superbe ; mais, à l ’ approche de la nuit,
les soupirs et les gémissements arrivèrent. Étienne, fon –
dant en larmes, demandait qu ’ on le gardât. Les officiers,
touchés de son désespoir, offrirent à sa famille par
l ’entremise de M. de Rav ier, gouverneur de la place,
de se charger de son entretien et de son éducation. Cette
demande fu t accueillie, et, depuis ce temps, Étienne, à
son grand contentement, demeura l ’hôte de la garnison.
C’ est avec les expressions les plus vives de gratitude et la
vénération la plus profonde que cet enfant, devenu vieillard
à ch ev eux blancs, parlait encore, après un intervalle
de quatre-vingts ans, des soins et des attentions de M. de
Ravier, le bienfaiteur de son jeune âge. »
Telles sont les seules précisions que nous ayons
sur les premières années de la vie d’Ètienne Pellot ;
peu nombreuses, elles nous permettent toutefois
de souligner deux ou trois traits du caractère de
notre héros : 6on espièglerie, sa vivacité, son goût
de l’action et du risque. Vieillard, il sera ce qu’il
était déjà dans son enfance, mais il aura réalisé
le plus ardent de ses désirs : naviguer, et combattre.
Car la fréquentation des soldats du fort
et l’admiration qu’il leur vouait n’atténuèrent
pas en lui la répugnance instinctive qu’éprouve
tout Basque pour le service militaire. Fils de
marins, il devait être marin. La guerre lui donnera
l’occasion de satisfaire à ses penchants. Elle éclata,
en 1778, comme il était dans sa treizième année.
Il s’embarqua sans plus attendre, sur un corsaire.
APPRENTISSAGE 51
Mais, avant d’aborder cette heure décisive de
la vie de Pellot, faisons un tour d’horizon pour
mieux situer notre héros dans son époque. Au
cours de ces années 1765 à 1778, quelques événements
dignes d’être notés ont ému l’opinion ou
passèrent inaperçus. Relevons-les, sans commentaires,
dans l’ordre chronologique. Quand Pellot
naît, Louis XV règne. Voici que Stanislas Leckzinski
meurt, et la Lorraine est réunie à la Couronne.
Bougainville entreprend un voyage autour
du monde, et l’année suivante Cook entreprend
le sien. Gênes cède à la France l’île de Corse. Fox,
âgé de dix-neuf ans, débute au Parlement. Dans
la même année, plusieurs hommes naissent qui
deviendront célèbres : Napoléon Bonaparte, Georges
Cuvier, Chateaubriand, Wellington, Canning, Walter
Scott. Le dauphin de France épouse Marie-
Antoinette, fille de Marie-Thérèse qui règne en
Autriche. Goethe publie les premiers fragments de
Faust. La Russie, où trône Catherine, et la Prusse,
menée à la schlague par Frédéric II, préparent
le démembrement de la Pologne, qui ne ressuscitera
qu’après la guerre de 1914. Les colonies
anglaises de l’Amérique du Nord s’insurgent.
Goethe publie Werther. Priestley découvre l’oxygène.
Lavoisier recueille les premiers résultats
de ses expériences. Louis XV meurt, et son petitfils,
qui n’a que vingt ans à peine, lui succède sous
le nom de Louis XVI, tandis que le Pape Pie VI
succède au pape Clément XIV. Le musicien Gluck
arrive à Paris. Beaumarchais donne le Barbier de.
52 LE CORSAIRE PELLOT
Séville et Mirabeau son Essai sur le despotisme.
Le Congrès de Philadelphie déclare l’indépendance
des treize États-Unis de l’Amérique. Franklin
arrive à Paris en ambassadeur. Le roi de
France fait armer 20 vaisseaux. On parle de guerre.
Joseph II, frère de Marie-Antoinette, roi des
Romains et empereur, visite la France, Marie-
Thérèse continuant de gouverner l’Autriche, et il
passe à Bayonne. La France soutient la cause
américaine. La guerre éclate le 24 mai 1778. Pellot
va pouvoir se battre contre les Anglais. Mais il
ne partira que le 19 novembre, après que toute
la France aura appris la mort de Voltaire et la
mort de Jean-Jacques Rousseau. Surcouf était
dans sa cinquième année.
DEUXIÈME PARTIE
POUR LE ROI
I
Un Français de 1932 est empêché de parler de
cette guerre d’indépendance des Etats-Unis. La
question des dettes interalliées, qui empoisonna
les suites de la guerre de 1914, donne à beaucoup
le sentiment que les Américains ont oublié une
dette plus ancienne qu’ils avaient contractée. La
France, en effet, aida sérieusement à la création
des États-Unis d’Amérique. Quelques Français se
rappellent que notre intervention nous endetta de
sept cent trente-trois millions. Mais qui se rappelle
que nous n’eûmes pas à attendre longtemps
pour que notre générosité nous retombât sur le
dos ? Il serait vain d’expliquer en ces pages le rôle
moral que joua, dans le déchaînement de notre
Révolution de 1789, Franklin, ce Wilson du
XVIIIe siècle. Si l’on s’en, tient à des faits d’un
54 LE CORSAIRE PELLOT
ordre moins discutable, car le thème révolutionnaire
fournira matière à discours jusqu’à la consommation
des temps, qui se rappelle que les jeunes
États-Unis d’Amérique, créés en 1783 par les traités
de Paris et de Versailles, nous livrèrent dix
ans plus tard une preuve de leur ingratitude ?
En 1793, la France et l’Angleterre étant en guerre,
la République de Washington se déclara strictement
neutre. Ce n’est rien. Car, en 1809, pour démontrer
son amour de la neutralité, elle ferma ses
ports aux vaisseaux anglais et aux vaisseaux français.
Mais voici mieux. Sous le Directoire, en réponse
à l’Angleterre qui avait décidé de saisir tout
bâtiment, même neutre, qui nous ravitaillerait,
la France décida d’user de la même rigueur, et
Villiers, rapporteur de la Commission des finances
au Conseil des Cinq-Cents, fut obligé de prononcer
les paroles suivantes : « Les nations neutres, je le
répète, ne se formaliseront point de cette mesure; elles
sont trop éclairées pour ne pas sentir qu’elle est
dictée par un intérêt bien entendu. Parmi ces nations,
il en est une qui avait conquis son indépendance
avec gloire, et qui semble aujourd’hui la regretter
et se ravaler au point de redevenir esclave du
gouvernement anglais. Nos flottes, nos armées, notre
argent, tout fut à sa disposition pour secouer un joug
qui, alors, lui était insupportable, et aujourd’hui,
oubliant les services que nous lui avons rendus, elle
vient de se lier par un traité avec son ancienne ennemie,
et de porter atteinte à nos intérêts les plus chers.
Quand on voit le président des Etats-Unis prononcer
POUR LE ROI 55
en plein Sénat les mêmes discours que Pitt au Parlement
anglais, et calomnier la nation française, peuton
douter de L’union étroite qui existe entre les deux
gouvernements ? Et le Directoire n’est-il point fondé
à croire que tous les bâtiments américains qui
couvrent les mers ne sont que des Anglais déguisés ?
Avant la guerre, les Anglais avaient vingt mille bâtiments
marchands en mer. Aujourd’hui, ils n’en ont
pas un seul. Ainsi ceux qui, sous pavillon américain,
font leur commerce, sont censés leur appartenir. »
Nous avons entendu, de 1914 à 1917, une chanson
qui se chantait sur le même air. Nous sommes
délivrés de toute illusion, et désintéressés désormais,
si nous désirons parler de la guerre d’indépendance
des États-Unis.
Il est peut-être également opportun que les
idéalistes de la politique internationale ne l’ignorent
pas : l’indépendance des Etats-Unis est née
d’une question d’argent, compliquée par une
adroite philosophie. La guerre de Sept Ans, dont
nous subissons encore les conséquences qu’aggravèrent
la République et l’Empire, avait établi
la grandeur continentale de la Prusse et la suprématie
maritime de l’Angleterre, au détriment de
la France et de l’Autriche. Mais, comme nulle
guerre ne paye, l’Angleterre, après sa victoire, se
trouva dans une situation financière quasi désespérée.
Elle eut recours au système facile des impôts,
dont elle n’hésita pas à charger en particulier ses
colonies. Les colonies protestèrent, parce qu’elles
n’avaient pas de représentant au Parlement, qui
56 LE CORSAIRE PELLOT
vote les impôts. Les colonies d’Amérique résistèrent
avec véhémence en s’unissant. La situation
de l’Angleterre empirait. En 1770, l’Angleterre
inquiète abolit les différentes taxes dont elle avait
frappé les colonies d’Amérique. Elle cédait devant
la menace. Elle ne maintint qu’un droit, pour le
principe, celui du thé. Mais elle avait cédé. Les
colonies connurent leur force. A Boston, le 18 décembre
1773, la population excitée jeta dans la mer
le thé de trois navires appartenant à la Compagnie
Anglaise. Ce fut le signal de l’insurrection. Des
théoriciens, ainsi qu’il arrive dans tous les cas
semblables, s’en mêlèrent afin de transformer la
révolte en révolution. L’un d’eux s’embarqua pour
porter à Paris les plaintes de ses compatriotes opprimés
et le tendre alcool de son évangile. Paris est
toujours sensible à la misère des autres, comme aux
romances. La France accueillit Franklin avec
enthousiasme, sans se douter qu’elle se préparât
des verges pour un avenir proche. Louis XVI eutil
la pensée de se servir de la cause américaine à
dessein d’affaiblir l’Angleterre ? Rien n’est moins
sûr. Louis XVI et la France donnèrent plutôt
dans le panneau que nous connaissons bien. Après
avoir libéré les Etats-Unis, nous avons libéré la
Grèce, puis nous avons libéré l’ Italie ; et nous
savons quelles récompenses nous valut notre
dévouement gratuit. Mais on est la France ou on
ne l’est pas.
Le 6 février 1778, la France et les États-Unis,
qui se sont déclarés indépendants le 4 juillet 1776,
POUR LE ROI 57
signent un traité d’amitié et de commerce. Six semaines
plus tard, la France rompt officiellement
avec l’Angleterre. Le 13 avril, le comte d’Estaing,
amiral, part de Toulon, à destination de l’Amérique,
avec douze vaisseaux de ligne et quelques
frégates. Il a pour major d’escadre Borda, et sous
ses ordres Bougainville, commandant le Guerrier,
et Suffren, commandant le Fantasque. Gêné par
le calme le plus plat, il ne franchit le détroit de
Gibraltar que le 19 mai. C’est un amiral que les
marins, et Suffren entre autres, ont jugé sévèrement.
Mais qu’on juge moins sévèrement le chef
qui écrivit alors à M. de Sartine, ministre : « Les
détails d’humanité ne vous paraissent point être,
Monseigneur, au-dessous de vous. Les matelots ont
des familles auxquelles ils sont chers et qu’ils aiment.
Leur imagination est satisfaite en leur écrivant,
mais ils disent tous que leurs lettres n’arrivent jamais.
J’ai ordonné, suivant la loi écrite, qu’elles
fussent toutes enfermées sous votre enveloppe. Soyez
assez bon pour ordonner bien positivement qu’on ne
dédaigne point dans les bureaux de les faire exactement
parvenir à leur adresse. Si elles arrivaient contresignées,
cela ferait un effet prodigieux. Il n’y a
point de femme de quartier-maître qui ne crût son
mari en relations intimes avec vous. Toutes les filles
du village, attendu cet honneur et la liberté que laisse
un époux qui s’absente, voudraient sans contredit
un matelot pour mari, et les classes en augmenteraient.
Pardonnez-moi mon extravagance; mais le
vent est bon, et ce vin-là porte à la tête. » La morgue
58 LE CORSAIRE PELLOT
des officiers de l’ancien régime a été assez calomniée
pour que l’on rende hommage, en passant, à l’amiral
comte d’Estaing qui allait secourir la naissante
Amérique.
Le premier coup de canon de la guerre francoanglaise
fut tiré dans la Manche, au combat fameux
de la Belle Poule et de l’Arethusa, le 17 juin 1778.
Le 10 juillet, Louis XVI mande à l’amiral de
France qu’il est temps de venger les insultes faites
à son pavillon et de courre sus aux vaisseaux du
roi d’Angleterre. Branle-bas général est ordonné.
Le 27, Louis Guillouet, comte d’Orvilliers, qui a
soixante-huit ans et qui commande en chef l’armée
navale, livre bataille, à hauteur d’Ouessant,
avec vingt-sept vaisseaux, aux trente vaisseaux de
Keppel. Après quatre heures de canonnade, les
Anglais se retirent. Ils ont 407 morts et 789 blessés.
Les Français ont 163 morts et 517 blessés.
Ni les Anglais ni les Français ne sont vainqueurs.
Mais le comte d’Orvilliers était satisfait, parce
qu’il avait résisté à l’ennemi.
Cependant, ralenti dans sa marche par des vaisseaux
mal gréés ou trop lourds, le comte d’Estaing
était arrivé le 7 juillet dans la baie Delaware pour
apprendre que les Anglais de l’amiral Howe ne l’y
avaient pas attendu. Il les chercha, mais il ne fut
pas plus heureux devant Sandy Hook, où il ne
trouva pas assez d’eau pour livrer bataille. Et
sa campagne semblait vouée à l’impuissance. La
guerre ne commençait pas de façon brillante. Mais,
en France, où l’on n’a jamais eu de confiance exaPOUR
LE ROI 59
gérée à l’endroit des pouvoirs publics, on espérait
sans doute moins de la marine royale que des corsaires
auxquels les hostilités nouvelles ouvraient
le champ. Un franc corsaire, qu’on suspecte d’avoir
eu des tendances à la flibusterie et qui finit sa carrière
à la préfecture maritime de Toulon en 1808,
Gaspard v ence, de Marseille, — ce v ence dont
Borda disait : « Vence toujours devance », — emplissait
de son nom la chronique. Muni, dès 1776,
d’une lettre de marque du Congrès américain, il
avait, dans la mer des Antilles, en dix-huit mois
avec son Tigre, de quatorze canons, engagé quarante
combats et capturé deux cent onze bâtiments.
Pareil exemple piquait d’émulation tous les corsaires
de France.
Un volume de six cents pages ne suffirait pas à
résumer les exploits qu’accomplirent, dans la
seule année 1778, les corsaires français qui s’armèrent
de Dunkerque à Hendaye. Quant aux corsaires
bayonnais et basques, s’ils s’employèrent
à qui mieux mieux, et de leur mieux, on doit renoncer
à l’ambition et de les dénombrer et de
dénombrer leurs succès. Il faut, en effet, considérer
que, depuis 1681, la course était strictement
réglementée ; qu’un armateur se heurtait à de
nombreuses formalités exigées par la loi ; que la
réception et la vente des prises s’exécutaient sous
la surveillance des agents du Gouvernement ; que,
par suite, les armateurs, qui étaient d’abord des
commerçants, et français, tâchaient de dérober
au fisc toutes les prises qu’ils pouvaient lui déro60
LE CORSAIRE PELLOT
ber ; que, dans ces conditions, les capitaines tenaient
leur journal de bord avec assez de nonchalance
et de sobriété, et qu’ils le laissaient perdre
sans émoi ; et que, pour finir, même si des incendies
n’ont pas détruit les archives de l’Amirauté
ou des tribunaux de commerce, les documents
concernant les corsaires sont rares. Néanmoins,
Louis XVI ayant ordonné que fût dressée, dans
tous les ports, la liste des officiers marchands
qui pourraient prendre un engagement dans la
marine royale, on a établi que la liste de Bayonne
comptait les noms de trente-trois officiers, parmi
lesquels on cite Georges-Mathieu Forestier, fils de
l’armateur, François Bourdet, Pierre Junca, Pierre
Labadie, Jean Hargous,- Jean-Baptiste Balanqué ;
et celle de Saint-Jean-de-Luz, quarante-trois noms,
entre autres ceux de Dominique Naguille, Jean
Hiriart et Petrico Salaberry. On a gardé aussi la
trace de quelques corsaires qui furent armés dans
les ports basques en 1778, encore qu’on manque
de renseignements de détail. Citons, par exemple,
le Hasard, double chaloupe de Saint-Jean-de-
Luz, capitaine Marsans Sarrouble ; L’Espérance,
goélette, capitaine Laurent Larrétéguy ; l’Embuscade,
chaloupe de dix tonneaux, véritable moustique,
capitaine Detchépare ; la Thérèse, goélette,
capitaine Faulat ; la Minerve, armée à Saint-Jeande-
Luz, capitaine Harismendy ; le Constant, senau
de Bayonne, capitaine Jean Mirambeau ; enfin,
deux navires moins modestes : la Cadette, brick de
cent cinq tonneaux, capitaine Baptiste Denis ; et
POUR LE ROI 61
la Marquise de Lafayette, avec trente canons, construite
par Descande. Or, c’est sur la Marquise de
Lafayette que notre héros, Etienne Pellot, embarqua
pour la première fois, à l’âge de treize ans.
En armant un navire en vue de la course, un
armateur montait une affaire. Le plus souvent, il
la montait par actions. De grands seigneurs ne
dédaignèrent pas de s’intéresser à certains armements.
Ainsi, en 1690, quand il fut question de
lancer la Légère, que devait commander le terrible
Joannis de Suhigaraychipi, dit Croisic, dit
Coursic, de Bayonne, Charles-Antoine de Gramont,
duc et pair de France, prince souverain de Bidache,
comte de Guiche et de Louvigny, lieutenant
général des armées, vice-roi de Navarre et de Béarn,
gouverneur de Bayonne, voulut entrer de moitié
dans l’armement de la frégate. Ainsi, en 1778,
la frégate qui allait porter le nom fort en vogue
de la Marquise de Lafayette, fut armée, à Bayonne,
par les dames de la Cour. Tant de circonstances
favorables ne pouvaient qu’enivrer l’imagination
du jeune Pellot.
La Marquise de Lafayette, pour un corsaire
basque, était un grand corsaire. Bayonne et Saint-
Jean-de-Luz armaient le plus souvent des goélettes,
des pinasses, des senaus, des dogres, des
chebecks, des chaloupes et des doubles-chaloupes,
souvent des corvettes. La Marquise de Lafayette
était une frégate de 400 tonneaux et de 30 canons.
A son début. Pellot embarquait sur un corsaire
de belle allure. Et la frégate, portant le pavillon
62 LE CORSAIRE PELLOT
bleu étoilé de blanc, sortit de Bayonne le 19 novembre
1778.
Moins favorisés que leurs camarades malouins
ou dunkerquois, les corsaires basques étaient
obligés d’aller chercher l’ennemi assez loin de leurs
ports d’attache. Mais ils ne boudaient pas contre
les longs voyages. Trois points principaux semblent
les avoir attirés : — l’entrée du canal de Saint-
Georges, lequel sépare l’Angleterre de l’ Irlande,
et qu’on surveille en surveillant la Manche, si l’on
croise à hauteur du Cap Lizard ; — les abords du
cap Finisterre, au nord-ouest de la péninsule ibérique,
où l’on voit défiler les navires anglais qui
se dirigent vers la Méditerranée et l’Afrique et
l’Inde, ou qui en viennent ; — enfin le groupe des
Açores, lieu de passage classique pour tout bâtiment
qui arrive d’une des trois Amériques ou qui
s’y rend. La Marquise de Lafayette alla s’installer
en croisière dans la mer des Açores.
Elle commença par courir des bords nombreux
sans rencontrer un seul marchand de ballots à qui
elle pût donner chasse. Quand l’ennemi lui fut
signalé, il se présenta sous les espèces de deux marchands
de boulets, deux frégates de guerre qui
naviguaient de conserve. C’était trop. La Marquise
de Lafayette prit chasse. Les deux anglais se contentèrent
de lui tirer quelques coups de canon
dans la voilure, sans la poursuivre. Ils avaient,
croit-on, une mission à remplir qui leur interdisait,
de se détourner de leur route. La croisière s’annonçait
mauvaise. La mer des Açores ne procuPOUR
LE ROI 63
rait aucune proie et elle dissimulait des Anglais
d’une inutile supériorité. Une nouvelle frégate de
guerre, l’Inconstante, attaqua la Marquise de
Lafayette dans les eaux de l’île Saint-Miguel. Elle
portait quarante canons. Le combat fut vif.
Aucun des deux adversaires ne voulait céder la
place à l’autre, mais il n’y eut pas abordage. Ce
fut une lutte d’ artillerie, que la nuit arrêta. La
frégate anglaise, à la faveur de l’ombre, disparut.
La Marquise de Lafayette demeurait moralement
victorieuse, ce qui pour un corsaire n’est pas suffisant.
Elle avait, d’autre part, subi quelques avaries.
Elle quitta sans regret un champ d’action où elle
n’avait rien gagné, et fit voile vers le cap Finisterre,
espérant y être plus heureuse.
Elle y fut, en effet, plus heureuse. Elle tomba
sur tout un convoi d’une cinquantaine de navires
qui cinglait vers le Portugal. Mais cinq dogues puissants
escortaient le convoi. Le corsaire attendit
que la nuit l’aidât de sa complicité, et, pareillement
aidé par une mer grosse, s’empara du plus
opulent des retardataires. Ce fut une bonne prise,
mais sans gloire.
On ne sait pas si la Marquise de Lafayette croisa
longtemps près du cap Finisterre. On sait seulement
qu’elle quitta ce champ d’action où elle
avait été plus heureuse que dans la mer des Açores,
quoique avec modération, pour chercher un succès
enfin sérieux du côté de l’Irlande, troisième
champ d’action préféré des corsaires basques. Et
en effet elle y fut récompensée de sa patience. Là
64 LE CORSAIRE PELLOT
aussi, elle tomba sur un convoi marchand escorté.
Là aussi, elle attendit le secours de la nuit et le
secours d’une tempête, qui lui permit d’amariner
deux prises. Après quoi, sans qu’on puisse préciser
à quelle date et de quelle façon, la Marquise de
Lafayette captura trois bâtiments et mit le cap vers
la France. En septembre 1779, dix mois après
son départ, elle rentrait au port.
Hormis le combat à coups de canon que la Marquise
de Lafayette soutint contre l’Inconstante près
de Saint-Miguel, la chronique n’attribue pas à
notre corsaire des exploits d’une assez large envergure
pour que Pellot y ait pris la passion qui fut
la sienne. Toutefois, Pellot en était à son apprentissage
et il avait quatorze ans à l’heure du retour.
Il vit peut-être plus de choses que la chronique
n’en rapporte. Enfin, on dit qu’il reçut sa première
blessure au cours de cette première croisière.
Mais, sans vouloir réduire à néant l’expédition
de la Marquise de Lafayette dont on aurait
tort par ailleurs d’exagérer l’importance, on peut
supposer que Pellot tira beaucoup moins de son
premier voyage sur un corsaire que de la rencontre
qu’il fit, en 1780, à quinze ans, d’un de ses compatriotes,
marin fameux, Jean d’Albarade.
II
Un lapin ne naît pas d’une carpe. Pellot descendait
de qui nous savons. Qu’ il pût et dût devePOUR
LE ROI 65
nir, ou plutôt être marin, rien de moins douteux.
Mais si, quand il avait quinze ans, et après sa première
course d’apprentissage d’où il revint blessé,
il n’avait pas rencontré Jean d’Albarade, son
compatriote alors âgé de trente-sept ans et héros
du jour, peut-être n’eût-il pas été le Pellot qu’il
fut et qu’il devint. Il n’est donc pas superflu que
l’on connaisse un peu ce Jean d’Albarade, qui eut
ses heures de célébrité et qui fut un marin audacieux
de l’école de Suffren, laquelle n’eut malheureusement
pas beaucoup d’élèves. En 1780, année
où Pellot l’apprenti le rencontra, il était à l’honneur.
Qu’avait-il fait pour sortir de l’ombre ? En
le cherchant nous resterons dans nos limites,
puisque cet homme était basque.
Jean d’Albarade (qu’on appela Dalbarade plus
tard, pendant la Révolution, et sans doute à bon
droit, car la particule n’est pas de mode en Escualdunie),
naquit le 31 août 1743, certains disent
à Biarritz, d’autres à Urrugne. On a pu résumer
comme suit les premiers événements de sa vie jusqu’au
moment qui nous intéresse :
Il était fils d’Etienne d’Albarade, professeur
d’hydrographie, et de Marie Capdeville. Il fut
reçu matelot pilotin le 14 mars 1759, et entra en
cette qualité à bord de la flûte du roi l’Outarde,
capitaine Darragorry, et fit voile pour Québec.
Le 2 octobre 1760, il embarqua comme lieutenant
sur le corsaire le Labourt, de Saint-Jean-de-Luz,
armé de 18 canons et de 207 hommes d’équipage
placés sous les ordres de son compatriote Pierre
6 6 LE CORSAIRE PELLOT
Naguilhe. Pendant cette croisière, dont le résultat
fut treize prises ennemies, d’Albarade reçut
une grave blessure à la tête. A peine guéri, il
passe sur la goélette la Minerve, corsaire bayonnais
armé de 4 canons et 14 pierriers, sous le commandement
de Pierre Dolatre. Dès sa première sortie,
la Minerve enlève à l’abordage, et à la vue de trois
navires de guerre ennemis, le Jency, de Lancastre.
Cramponné à la vergue de fortune, d’Albarade
s’élança le premier ; aidé de quelques matelots
basques, il tue et blesse tout ce qui se présente
devant lui, et force l’équipage anglais à fuir dans
la cale. Epouvanté, le capitaine du Jency saute
sur le pont de la goélette et rend son épée à
Dolatre. Quoique dangereusement atteint à la
tête et au pied, d’Albarade reçoit, en témoignage
de ses services, la difficile mission de conduire en
France, en port sûr, le navire à la prise duquel il
a si brillamment coopéré.
La Minerve ayant été obligée de désarmer afin
de réparer ses avaries, le commandant Laverais
engage d’Albarade, comme lieutenant en premier,
à bord de la Triomphante, frégate bayonnaise,
forte de 160 hommes d’équipage. Du 2 février
1762 au 5 mai suivant, le capitaine Lavernis
croise le long de la côte d’Espagne. Enfin, sa
bonne étoile le met en présence d’un convoi anglais
et, grâce à de savantes manoeuvres, il s’empare
de cinq gros navires qui, amenés à Bordeaux,
Bayonne et Lorient, donnent aux vainqueurs une
prime magnifique.
POUR LE ROI 67
Le 19 juin 1762, d’Albarade rentre au service
de l’État, en qualité de matelot aide-pilote de
la Malicieuse, et tient campagne, sous les ordres
du lieutenant de vaisseau de Chateaurat, jusqu’au
5 mai 1763. Licencié presque aussitôt, il
passe successivement, comme capitaine, à 90 livres
par mois, à bord du Régime, de la Marie, de
la Sainte-Anne et du Saint-Jean, capitaines La
Courtaudière, Clemenceau, Peyre et Nicolas
Mary.
Enfin le 5 septembre 1779, un riche armateur
de Morlaix, plein de confiance en la bravoure et le
savoir du jeune héros, lui confie le commandement
de la Duchesse de Chartres, superbe corsaire
défendu par 12 canons et plusieurs pierriers
(1).
C’est sur cette Duchesse de Chartres, premier
corsaire important dont il assumât le commandement,
qu’il s’illustra. Et la gloire lui vint d’une
défaite, mais d’une défaite véritablement glorieuse.
Veut-on avoir de cette défaite un récit encore
tout chaud, qui fut peut-être (on le soupçonnerait)
écrit par Jean d’Albarade lui-même, soucieux
de se pousser en avant, sinon de se disculper,
récit du moins inspiré et documenté par le
capitaine du navire perdu ? Ouvrons le Mercure
de France d’octobre 1780, à la page 34. Nous
apprendrons à connaître mieux et Jean d’Albarade
et la façon de combattre des corsaires.
(1) Communay, Revue de Gascogne, n ov. 1888.
68 LE CORSAIRE PELLOT
« V o ic i une relation intéressante du com b a t de M. d ’A l –
barade, de Bayonne, commandant la Duchesse de Chartres,
contre deux cutters anglais. Les détails que nous allons
rapporter sont l ’ ouvrage d ’un marin et prouvent entièrement
que la manoeuvre du brave M. d ’Albarade, contre des
forces aussi supérieures, est très hardie et du command ement
le plus expérimenté :
» La Duchesse de Chartres, s ’ étant armée de 12 canons,
16 pierriers et 107 hommes d ’ équipage, appareilla de la
rade de Morlaix, le 8 septembre 1779. A y an t été mouiller
à l ’ Isle de Bas, elle remit sous voile le 17 au soir et fu t établir
sa croisière sur les côtes ennemies. Le 22 au matin,
elle v it , approcha et com men ça à tirer bordée à une fré –
gate anglaise de 32 canons, d on t 26 en batterie, laquelle
lui riposta. La Duchesse de Chartres, marchant mieux, s ’ o c –
cu pa à l ’ observer et la conserva plusieurs jou rs de très près,
manoeuvrant et feignant de l ’ aborder, afin d ’ aguerrir son
équipage devant l ’ennemi, la plupart d ’entre eux étant au
premier voya g e , non habitués à la mer ni au feu.
» A la vue du cap de Glare, le 24, à 11 heures du matin,
on abandonna cette frégate, ayant vu dans une éclaircie,
au nord-ouest, une flotte anglaise de 44 bâtiments, distante
d ’environ trois lieues et venant de la Jamaïque.
La Duchesse de Chartres ayant été aperçue à son tour,
deu x frégates de guerre la chassèrent : elle fo r ça de voiles
ju squ ’ à les perdre de vue. ayant auparavant observé les
mouvements de la flotte. A l ’entrée de la nuit, elle manoeuvra
pour la rejoindre et la rencontra vers les 10 heures.
Elle v it plusieurs navires courant à l ’ est-sud-est. Le vent
devenu gros frais et la mer très mauvaise la forçant à naviguer
sur les d eu x basses voiles, elle ne pu t en attaquer
aucun sans bruit. Elle resta toute la nuit à les conserver,
sans se faire reconnaître.
» Au p oin t du jou r, on ne v o y a it que cin q bâtiments, tous
en frégates, éparses. Elle s’ approcha d ’une nommée le
Général Dalling, ayant 14 canons. M. d ’Albarade, dans
l ’ intention de l ’ attaquer à l ’abordage, attendait que la mer
POUR LE ROI 69
fût suffisamment tombée pou r l ’exécuter ; mais il se trouva
forcé de l ’entreprendre au canon. Ne p ou v an t se servir de
sa batterie dessous le vent, qui était dans l ’eau par la
grosse mer, il se p o r ta sous le vent de l ’ anglais. Le feu du
canon et de la mousqueterie com men ça à 8 heures, à la
portée du pistolet, et continua de même a vec grande v iv a –
cité de part et d ’ autre ju squ ’ à 10 heures que, la mer ayant
permis de tenter l ’ abordage, on l ’effectua, et on s’empara
de l’anglais… Il avait 35 hommes d ’ équipage et une
femme ; sa cargaison, très riche, estimée à 600.000 livres
consistait en sucre et autres ob je ts, allant à Bristol.
» La Duchesse de Chartres avait eu ses voiles et ses m a noeuvres
entièrement criblées, et trois hommes blessés.
Dans l ’engagement, l ’ équipage s’ était com po r té avec tou t
le courage et l ’ardeur possibles.
» La Duchesse de Chartres étant occupée tou t à la fois
à amariner le Général-Dalling et à se réparer, l ’ on aperçut
au vent deu x sloops de guerre, appartenant à S . M. B . ,
venant en chasse : le Lively, commandé par le capitaine
Inglefi eld, armé de 16 canons, et de 103 hommes d ’ équipage,
et le Swalow, commandé par le capitaine Bickeron ,
armé de 14 canons, et de 97 hommes ; ils avaient l ’un et
l ’autre des pierriers et des obusiers.
» Le v en t était au sud b on frais, la mer grosse ; on avait
les amures sur tr ibord. La prise du Général Dalling, à
bord de laquelle on avait mis treize hommes de l ’ équipage
français, abandonna la Duchesse de Chartres en virant de
b o rd, prenant l ’amure sur b âbord, et cingla à la rencontre
des ennemis. Malgré tous les signaux qu ’ on lui fit pou r revirer
de b o rd, elle continua sa route sans qu’ il fût possible
à la Duchesse de Chartres de virer de bord pour courir dessus
et la forcer de changer de route : elle fut reprise par les
Anglais à 1 heure après midi.
» La Duchesse de Chartres resta tou jou rs au même b o rd,
travaillant à se raccommod er au mieux possible dans le cas
qu ’ il fallût en venir aux prises avec ces deu x ennemis qui
approchaient grand frais, forçant la voile. A v a n t qu ’ ils
70 LE CORSAIRE PELLOT
n ’ eussent accosté, on parvint tant bien que mal à orienter
les quatre voiles majeures, sans p ou v o ir encore les forcer ;
on ne pu t faire servir l ’ artimon.
» A midi, un cutter de guerre de 14 canons, venant du
sud-ouest, vin t à deux portées de canon reconnaître la
Duchesse de Chartres, et prit les amures sur bâbord sans
venir au plus près. M. d ’Albarade se trouvait presque dans
l ’ impossibilité de se défendre, par le mauvais état de ses
voiles, de ses manoeuvres, ne pou van t faire aucun usage
de ses canons et de ses pierriers sous le vent, qui étaient
entièrement dans l ’eau ; la mer, entrant à bord par dessus
le mi-bord, gênait extrêmement le service de la mousqueterie
; les hommes étaient dans l ’ eau et très fatigués. Malgré
tous ces obstacles, ce capitaine, v ou lant défendre et
soutenir son pavi llon, fit débarrasser tou t le p on t de l ’avant
à l ’arrière en faisant je te r à la mer tou t ce qui était dessus,
excep té les canons et les autres armes, afin que rien ne g ê –
nât. Huit matelots étrangers qui s ’ étaient vaillamment
distingués dans le com ba t du Général Dalling, consternés à
l ’ aspect d ’un second, intimidèrent le reste de l ’ équipage,
disant, à l ’ insu du capitaine, qu ’ il y avait de la témérité
à s’ entêter contre des forces aussi supérieures, tandis que
les leurs étaient épuisées ; que les deu x ennemis étaient des
vaisseaux du roi, chacun plus grand et plus fo r t que la
Duchesse de Chartres, vaisseau particulier, qui serait coulé
bas s ’ il résistait.
» Le capitaine, M. d ’Albarade, dans l ’ état le plus désavan
tageu x, ayant 16 hommes de moins, se tr ouvan t engagé
contre deu x ennemis trop puissants, mit en usage la seule
ressource qui lui restait p ou r tâcher de leur faire face :
c ’ était l ’abordage, qui avait de très grands dangers à c ou –
rir par la grosse mer, la voilure encore de la plus grande in –
com m od ité pou r exécu ter des manoeuvres aussi précises
et aussi difficiles, et ayant un désavantage dans la marche.
Les ennemis ayant 30 canons, des pierriers et des obusiers
à servir, et étant sous le vent, pouvaient exterminer
en peu de temps la Duchesse de Chartres sans qu ’ elle pût
POUR LE ROI 71
riposter d ’aucun des siens. Ces considérations n ’ arrêtèrent
po in t M. d ’Albarade : l ’abordage fu t résolu comme dernier
moy en, dans cette extrémité, de garantir l ’ équipage
du feu du canon ennemi ; n ’ ayant d ’autres armes à em p
loy e r pour le succès que des sabres, des haches, le ca p i taine,
en encourageant son monde, pr it lui-même les armes,
qu ’ il déposa, au pied du grand mât, dans un tonneau assuje
t t i pour empêcher que l ’eau qui submergeait le p on t ne
l ’emportât, en disant à son équipage :
» — Nous n ’avons que de ce c i à p ou v o ir faire usage aujo
u rd ’hui. Ceux qui en manqueront, vien dron t en prendre
dans la barrique !
» Les ennemis, s’ étant approchés vers les trois heures et
un quart, croyaient que la Duchesse de Chartres se rendrait
aussitôt. Ils se portèrent, l ’un au ven t, l ’ autre sous le ven t,
à la portée de fusil. Le Lively, au ven t, tira un cou p de
canon et vint se présenter par le travers de la Duchesse de
Chartres, qui continuait la route tranquillement et sans
mouvement, sous les quatre voiles majeures, faisant deux
lieues et demie à l ’ heure. L ’Anglais, lassé de ce calme apparent,
se laissa culer, fit feu de tou te sa bordée, et, en c o n –
tinuant son feu, manoeuvra pou r passer sous le ven t. Au
même instant, le Swalow commen ça aussi son feu par toute
sa volée. Ainsi la Duchesse de Chartres était entre deu x feux
et le capitaine attentif guettait un instant favorable pour
exécu ter ses desseins.
» Le moment venu, le Lively étant sous le vent, le ca p i –
taine d ’Albarade, avec sa même voilure, arriva dessus avec
viva c ité pou r l ’aborder, et l ’ aborda effectivement au ven t.
Il ordonna à sa mousqueterie de faire feu. En abordant,
M. d ’Albarade fut blessé au haut du bras gauche par une
balle de mousquet qui pénétra jusque dans la poitrine et
fractura le sternum. Le bras lui resta immobile, il perdait
beaucoup de sang. La douleur d ’une blessure aussi dangereuse
ne lui arracha qu ’une exclamation. Plusieurs de
ses gens, près de lui, répétant qu ’ il était blessé, il leur en
imposa en disant :
72 LE CORSAIRE PELLOT
» — Taisez-vous ! Ce n ’est rien.
» Il continua de commander et d ’encourager son équipage.
» Le Lively, s’ étant vu serré de si près, travailla à se d é –
gager. Marchant mieux, il réussit et fila de l ’ avant, son
grand porte-haubans écrasé.
» Malgré sa blessure, le capitaine d ’Albarade ne se d é c on certa
pas : il command ait avec la même précision et avec
son sang-froid ordinaire dans des manoeuvres aussi précipitées,
aussi délicates que hardies et dangereuses. Il fit
arriver, aussitôt que son beaupré fut dégagé du Lively, et
fit faire la décharge de toute sa batterie du vent, à brûlepourpoint,
sur le derrière de l ’Anglais, qui le chassa à son
tour, et du même mou vement il cou rut sur le Swalow, qu ’ il
aborda aussi au ven t, qu’ il tint bon allongé, et qui fit de
vains efforts pou r se dégager. Ce fut en l ’ abordant que
M. d ’Albarade fit faire feu de sa mousqueterie. Les gens
du devant de l ’Anglais fléchissant, il ordonna à son équipage
de sauter à bord de l ’ennemi. L ’arrière se présenta
bien, étant sur le plat-bord . Quelques-uns avaient été
blessés et furent arrêtés par les ennemis qui opposèrent
une résistance qu ’ on ne put surmonter. Ceux en avant
du grand mât de la Duchesse de Chartres, que rien ne p ou –
vait arrêter, au lieu de p rofiter du moment et de sauter à
bord de l ’anglais, furent se cacher, à la suite d ’un homme
qui, par état et par devoir, était fait pour montrer l ’ exemple
du dev o ir et du courage dans le péril. Les ennemis,
s ’ apercevant de cette retraite, reprirent courage et se
présentèrent avec forte résistance. Si les Français du d e –
vant, en tou t ou partie, eussent sauté à bord de l ’ennemi,
cette alternative n’ aurait pas eu lieu ; ils auraient fait d i –
viser ceu x qui défendaient l ’ arrière de l ’ennemi, et les
Français de l ’ arrière de la Duchesse de Chartres, toujours
parés pour sauter à b o rd du Swalow, trouvant un jou r , s ’en
seraient rendus maîtres. Les huit matelots étrangers lâchèrent
complètement le pied au commencement de l ’ a c –
tion.
POUR LE ROI 73
» Cette belle occasion si bien amenée ayant été manquée,
M. d ’Albarade, sans se décourager et plein d ’espérance de la
retrouver, chercha à rallier et à encourager son équipage,
l ’ exhortant à empêcher l ’ennemi de passer à son b o rd. Il
y avait trois quarts d ’heure qu ’ on tenait l ’Anglais a c c ro –
ché, que l ’on se batta it avec acharnement, q u ’ on employait
réciproquement la force et les ressources de l ’ art pou r se
détruire, ju squ ’ à se jeter avec la main, d ’un b o rd à l ’ autre,
les boulets de canon, les pierres, etc . V o y a n t enfin le
moment de p ou v o ir pénétrer, M. d ’Albarade exhorte d e –
rechef son équipage, ordonne à son monde de l ’arrière,
qui avait arraché des lances des mains des Anglais, de se
tenir paré ; il passe en avant pour conduire ses gens et les
faire sauter devant lui à bord de l ’ennemi. Mais à peine
avait-il fait quelques pas, qu’ il fu t renversé sur le pon t
par un b oulet de canon qui lui tom ba en mourant sur le
cô té g a u ch e e t qui, a ch e v an t d e lui assommer la poitrine, le
laissa sans respiration.
» Un moment après, p ou vant prononcer quelques paroles,
il fit appeler le sieur Cotte, un de ses premiers lieutenants,
déjà blessé à la tête d ’un coup de pique, lui recommanda
l ’honneur du pavi llon, lui remit le sabre qu ’ il tenait encore
en main, et, perdant beaucoup de sang qui sortait à
gros bouillons, retomba sans connaissance sur le pon t, en
priant qu’ on l ’ y laissât.
» A y an t recouvré quelques forces et rouvert les yeu x , loin
du bonheur au delà de toute espérance don t il avait été
près de jou ir et que son courage et ses manoeuvres lui
avaient mérité, le capitaine se trouva au p ou v o ir des A n –
glais. Son é tat-m ajor lui représenta que l ’ équipage, le
v oy an t étendu sur le pon t, l ’ avait cru mort, et qu ’ en le
pleurant et le regrettant on avait amené, ayant un homme
tué et quatorze blessés. Les Anglais disaient avoir eu deux
hommes tués et douze blessés. Quarante-cinq hommes au
plus de l ’ équipage de la Duchesse de Chartres, d on t la majeure
partie non amarinés et à leur premier coup d ’essai
au feu, avaient prêté la main pour com bat tre des forces
74 LE CORSAIRE PELLOT
aussi supérieures. Les officiers, les volontaires d ’honneur
e t autres de l ’ équipage en arrière du grand mât se sont
com portés avec bravoure et courage, et cet équipage estime
que, si le capitaine d ’Albarade eût pu continuer son
commandement, il serait parvenu, par ses manoeuvres, à
réduire et prendre les bâtiments contre lesquels il se b a t –
tait.
» Le même jou r , 25, dans la nuit, on mouilla dans la r i –
vière de Milford. Les commandants ennemis, applaudissant
aux manoeuvres et à la défense courageuse du ca p i –
taine d ’Albarade, lui témoignèrent leur estime et lui remirent
son épée et ses armes. Ils prirent un v i f intérêt au
rétablissement de sa santé. Il fut mis à terre à Hubberston
et, quelques jours après, il fut con du it à Pembroke où,
malgré les secours les plus généreux, il a été longtemps
dans l ’ état le plus désespéré ; il ne d o it le bonheur de revoir
sa patrie qu’ aux soins et aux attentions assidus des
Anglais. Son équipage reçut aussi le meilleur traitement :
les blessés furent transportés à Pembroke, dans des maisons
bourgeoises, pour y être soignés.
» La balle du mousquet, que M. d ’Albarade a reçue au
haut du bras gauche, a passé sous la grande artère ; elle a
pénétré dans la poitrine et a fracturé le sternum. On n ’a
pu la retirer, parce qu ’elle est tombée dans la cavité du
th orax, où elle est restée. Le 15 décembre (1779), il lui est
sorti de la poitrine, par la fracture, un morceau de la d ou blure
de son habit. Le 14 jan vie r , il est sorti un petit os
ou esquille du sternum.
» Dans la dernière guerre, ce brave capitaine a reçu plusieurs
blessures dans divers engagements ; et, quoique sa
santé soit altérée par ses dernières blessures et qu ’ il ait la
main gauche difforme, il se trouve en état de reprendre la
mer et de recommencer de nouveaux travaux. »
Voilà ce qu’avait fait Jean d’Albarade, âgé
de trente-sept ans, quand notre Pellot, âgé de
quinze ans, le rencontra, en 1780. Ce long récit
\
de première main, ce reportage, n’était pas inutile.
Il nous donne par avance la clé de toute la vie
de Pellot. Pellot répétera plusieurs fois les aventures
de son aîné. Comme son aîné, il aimera l’abordage
et le danger. Comme son aîné, il cumulera
les blessures. Comme son aîné, il sera prisonnier des
Anglais. Mais jamais il ne sera ministre de la Marine,
comme nous verrons, en son temps, que
Jean d’Albarade le fut. Pellot demeurera corsaire,
simple corsaire, et il aura si peu de goût pour la
marine d’Etat qu’il se démènera comme un
diable afin d’échapper aux servitudes et aux
grandeurs de la flotte nationale.
Cependant, en 1780, Jean d’Albarade ne rêvait
peut-être pas de devenir ministre. Corsaire dont
un bel exploit a mis le nom en vedette, rentré
d’Angleterre après avoir manqué d’y mourir, il se
rétablissait dans son pays, en pays basque. Le
jeune Pellot, rentré dans ses foyers, blessé lui
aussi, après sa course sur la Marquise de La
Fayette, était, dit-on, occupé d’études nautiques.
Il y avait, en effet, à Bayonne, depuis 1676, une
école d’hydrographie. Il y en eut une pareillement
à Saint-Jean-de-Luz. Et l’on dit que Jean
d’Albarade s’attacha au jeune Etienne Pellot.
Tant et si bien que lorsque, guéri, prêt à reprendre
la mer, Jean d’Albarade accepta de commander
l ‘Aigle, il emmena Pellot, « page » plein d’admiration
pour son capitaine et d’ardeur pour la course.
POUR LE ROI 75
76 LE CORSAIRE PELLOT
III
Le jeune Pellot suivit Jean d’Albarade avec
enthousiasme sur l ‘Aigle. Mais, à cet endroit de la
vie de notre Basque, J. Duvoisin, son biographe,
est avare de détails. Il se contente de dire que
l ‘Aigle « fit une course dans la mer du Nord, y
prit deux navires de guerre et plusieurs bâtiments
du commerce ». Devant tant de discrétion,
on pourrait croire qu’un corsaire en course ne
s’offrait qu’un voyage d’agrément et que « prendre
deux navires de guerre et plusieurs bâtiments du
commerce » ne demandait pas plus d’efforts, de
peines, de risques, voire de sang, que de l’énoncer
en dix mots. Si, rentré au port avec ses prises,
le corsaire résumait en termes laconiques sa croisière
au bureau de l’Amirauté, on loue sa modestie
qui n’est étonnante que pour ceux qui ne furent
pas corsaires, ou sa prudence, car il ne tenait
peut-être pas, lui, à donner trop de détails. On a
cependant le droit d’être plus curieux que les
scribes de l’Amirauté.
Au vrai, l ‘Aigle fit une « merveilleuse croisière ».
C’était une bonne frégate, construite par Dujardin
de Saint-Malo, et ce fut le premier navire appartenant
au commerce qui ait été doublé en cuivre
comme un vaisseau de guerre. Elle reçut 40 canons
de 28 et 24 livres et un équipage de 360 hommes.
L’armateur malouin, hardi comme tous les
armateurs malouins, n’hésita pas à la confier au
POUR LE ROI 77
capitaine Jean d’Albarade. Il n’eut pas à le regretter.
En effet, pour commencer, Jean d’Albarade
s’empara de trois marchands, dont un seul fut
estimé 400.000 livres, et qu’il conduisit à Lorient.
L’armateur étant déjà satisfait, le capitaine s’accorda
plus de liberté et, suivant son tempérament,
se mit à chasser tout ce qu’il rencontra d’ennemi,
navires de commerce, navires de guerre, et corsaires
même, lesquels, on le sait, n’enrichissaient
pas les armateurs. Mais Jean d’Albarade, en mer,
ne résistait pas au plaisir d’attaquer et de prendre.
Il n’eut sans doute pas, avec ses 40 canons et
ses 360 hommes d’équipage, beaucoup de mérite
à s’emparer, en juillet, du Greyhound, lougre
corsaire de Bristol, capitaine James Nelson,
qui n’avait que 10 canons de 6 et 35 hommes. Il
n’en eut point parce qu’il était Jean d’Albarade.
Car le Greyhound, très fin voilier, tout chétif qu’il
paraissait, nous avait fait neuf prises et il avait
échappé, sept ou huit fois, à la poursuite de nos
chasseurs. Et ce combat de l’ Aigle contre le chétif
Greyhound eut peut-être sur la vie de Pellot
corsaire plus d’influence qu’on ne le supposerait.
Mais ne nous hâtons pas. Nous ne sommes qu’à la
fin de juillet 1781, et l’ Aigle a capturé 17 bâtiments,
dont cinq corsaires, soit 86 canons et
294 hommes. La croisière n’est pas terminée. Et
Jean d’Albarade ne s’en plaint pas. Il respire. Il
est content. Il va continuer. Il grandira.
Or, en octobre, on signale la flotte de la Ja78
LE CORSAIRE PELLOT
maïque. Jean d’Albarade se jette à sa rencontre.
Il cherche, cherche, cherche, et ne trouve pas.
Il ne trouve que le mauvais temps, qui arrive
normalement avec octobre. Mais un corsaire n’est
pas libre de se reposer où il aimerait de se reposer.
Il doit tenir la mer, et la mer lui est meilleure
quand elle est mauvaise. L’Aigle de Jean d’Albarade,
fuyant néanmoins une mer trop mauvaise,
pousse sa croisière en faisant le tour des Trois-
Royaumes. Mais c’est par le plus mauvais temps
qu’un corsaire triomphe. L’Aigle s’empare d’une
frégate qui se rendait à Ostende, puis d’un marchand
plein de chanvre et de lin, puis d’un lourdaud
chargé de bois de construction, et il conduit
le tout en sûreté, à Dunkerque. Sans souffler,
il traverse la Manche, se bat contre deux frégates
de 36 et 22 canons et deux cutters, leur échappe,
attaque et prend, échappe encore à deux frégates
de guerre.
A la fin de l’année 1781, le jour de Noël, l ‘Aigle
est en rade de Saint-Martin-de-Ré, ayant besoin
de recouvrer des forces. Depuis combien de mois
tient-il la mer ? Il a fait deux fois le tour des Trois-
Royaumes et pris 28 navires anglais, dont 6 corsaires.
Va-t-il désarmer ? Quoi qu’en pense l’équipage,
le capitaine n’y songe pas. Le capitaine se
nomme Jean d’Albarade.
Jean d’Albarade ne songe pas à désarmer. La
gloire le porte. Qui prouvera qu’il n’avait pas
des espérances infinies ? Nous devons poser un
point d’interrogation. En effet, le 25 décembre
POUR LE ROI 79
1781, tandis que son Aigle est en rade de Saint-
Martin-de-Ré, le capitaine Jean d’Albarade reçoit
du ministre l’ordre de désarmer. Pourquoi ?
Nous ne le saurons probablement jamais. Le
capitaine Jean d’Albarade, corsaire triomphant,
est accusé d’avoir débauché, pour son propre service,
des marins de la flotte royale. S’inclinera-til,
même si on ne l’accuse pas à tort ? Il proteste.
Sans modestie, il déclare au ministre que son Aigle
est la plus belle frégate de l’Europe, simplement,
et il lui écrit :  » Les Anglais, Monseigneur, connaissent
bien cette frégate. » Mais le ministre ne
l’ignorait pas. Il l’ignorait même si peu qu’au Conseil
du Roi on avait décidé d’expédier l ‘Aigle, en
croisière officielle, vers la baie d’Hudson. On avait
seulement négligé d’en aviser Jean d’Albarade.
Que se passa-t-il ensuite ? Nous avons posé un
point d’interrogation. Le corsaire fut-il appelé à
Paris ? Nous ne le savons pas. Nous savons que La
Pérouse fut chargé, plus tard, delà mission que le
ministre avait d’abord voulu confier à Jean d’Albarade,
et qu’on n’entendit plus parler de l ‘Aigle.
D’autre part, le. biographe de Pellot nous
révèle, sans davantage, « qu’après cette campagne
Pellot continua d’étudier jusqu’au mois de septembre
1782. » Où étudia-t-il ? Mystère. Il avait
étudié déjà. Il continuait. Il désirait évidemment
ne point couler toute sa vie de marin avec un
grade subalterne, dans l’effroyable promiscuité
des matelots, racaille héroïque mais sinistre. Or
il n’avait, en 1782, que dix-sept ans. Et quand il
80 LE CORSAIRE PELLOT
embarqua de nouveau, en septembre 1782, ce fut
pour suivre encore Jean d’Albarade, qu’il n’avait
peut-être pas quitté puisqu’il était son page. Mais,
et le point d’interrogation que nous avons posé
ci-dessus demeure un point d’interrogation, Jean
d’Albarade n’était plus corsaire. Il avait rang de
capitaine de frégate dans la marine royale, et il
commandait le vaisseau le Fier.
Ici, nous sommes obligés de poser de nombreux
points d’interrogation. La chronique est insuffisante
; la légende, en défaut. Nous pourrions
trancher. Nous préférons douter, même au détriment
de notre héros, et laisser le lecteur juge.
J. Duvoisin déclare : « D’Albarade était chargé
de transporter des troupes à l’ Ile de France et de
joindre ensuite l’escadre de l’illustre Suffren dans
la mer des Indes. Il soutint deux combats près du
cap de Bonne-Espérance et remplit la première
partie de sa mission. Puis il se plaça sous les
ordres de M. de Suffren. Pellot prit part à une
bataille navale qui fut livrée aux Anglais dans le
golfe de Bengale. L’action fut très sanglante, mais
non décisive. » Voilà quelques lignes qui exigent
un peu de critique. Nous y reviendrons. Vidons
tout de suite la page de J. Duvoisin, afin d’en tirer
cette anecdote :
« Le capitaine d ’Albarade ne faisait jamais de visite
qu’ il ne fût suivi de son page chéri. Les officiers du vais –
seau amiral n’ avaient pas tardé à remarquer la tournure
d ’esprit vive et malicieuse de ce dernier. Ils s’ empressaient
autour de lui et s ’amusaient de ses intarissables lazzis.
SAINT-JEAN-DE-LUZ
D’apr.s un manuscrit ancien de la Biblioth.que Nationale
Cabinet des Estampes
POUR LE ROI 81
» Un jou r , un mauvais plaisant s’ avisa de lui lancer par
derrière une orange sur la tête. Pellot ne s ’ en fâcha point.
» — A h ! ah! dit-il en riant, il serait digne d ’un goddam,
si les goddams savaient tirer si droit.
» Mais déjà il méditait sa vengeance. Pensant que cette
orange serait suivie de quelque autre, il se tint sur ses
gardes. Et, en effet, il para le second projectile avec sa
prestesse habituelle, le ren voya aussitôt, et réussit à l ’ aplatir
sur le nez de l ’ assaillant. Les éclats de rire empêchaient
l ’ équipage de s’apercevoir que l ’ amiral regardait faire.
» — Ce n’ est rien, dit d ’Albarade à Suffren. C’est un
Basque, et il s ’ appelle Pellot.
» — Bien baptisé ! répliqua l ’ amiral. Il ne pelote pas
mal. »
Acceptons l’anecdote, et que notre petit Basque
ait fait le singe, un jour, devant le grand Suffren.
Rien ne nous empêche de le croire. Mais remontons
plus haut et reprenons l’histoire telle que l’écrivit
J. Duvoisin. Duvoisin écrivait à peu près sous la
dictée de Pellot, quand Pellot avait quatre-vingts
ans. Mais Pellot avait à peine dix-huit ans lors de
ces événements. Connaissait-il bien alors la mission
de son capitaine ? Et s’il la connut bien, se
la rappelait-il bien, soixante ans plus tard ?
En réalité, Jean d’Albarade, promu capitaine
de frégate dans la marine royale, escortait, avec
le Fier, un convoi de la Compagnie Hollandaise
et un transport de troupes, hollandaises aussi, à
destination de l’île de Ceylan. Cela, par ordre du
ministre français. Or, à peu près, c’était la mission
même dont avait été chargé Suffren, dix-huit
mois plus tôt : conduire un convoi de troupes
82 LE CORSAIRE PELLOT
hollandaises destinées à défendre le Cap et Ceylan,
ravitailler l’ Ile de France et l’ Ile Bourbon, puis
chercher la flotte anglaise. Parti en septembre
1782, le Fier roula pendant cinq mois avant de
toucher au port désigné. S’il soutint deux combats
près du Cap de Bonne-Espérance, on ne peut pas
en discuter. Vraisemblablement, il les soutint.
Le capitaine Jean d’Albarade se plaça-t-il ensuite
sous les ordres de Suffren ? Les preuves manquent.
Il est établi que Suffren, après sa magnifique
campagne de 1782, reçut, le 10 mars 1783, les
renforts que lui amenait la division Peynier : le
Fendant, l’Argonaute, le Hardi, et la frégate
Cléopâtre, convoyant 35 voiles. Du Fier, il n’est pas
question. Du Fier, il n’est pas question non plus
dans l’escadre de Suffren. Or, il n’est pas douteux
que Le Fier appartenait à la série du Fendant et du
Hardi. Qu’advint-il du Fier ? Communay, historien
plus méticuleux que Duvoisin, prétend
que le Fier fut envoyé « en missions lointaines »,
et qu’il «ne put prendre part à l’expédition de
l’Inde ». Mais comment démontrer que Communay
a raison ? Certes, le Fier n’est pas nommé, lorsqu’on
nomme les vaisseaux dont le prodigieux
Suffren se servit. Mais qui peut se vanter de nommer
tous les vaisseaux dont se servit Suffren ? Il
avait des vaisseaux de ligne, et il en avait d’autres.
Le prodigieux Suffren, qu’a-t-il fait du Fier ?
L’a-t-il envoyé en « missions lointaines » ? Le
capitaine qui commandait le Fier méritait qu’on
lui confiât ces missions. Après cela, est-il imposPOUR
LE ROI 83
sible que, quelques semaines plus tard, le 20 juin
1783, le Fier ait pris sa place au combat de
Gondelour, même si les rapports officiels ne le
nomment pas ? Or, cette bataille de Gondelour,
qui dura deux heures, la cinquième des grandes
batailles qu’engagea Suffren, elle ne fut pas décisive,
si elle fut très sanglante. Duvoisin a raison :
les Français comptèrent 200 morts et 376 blessés.
Mais le Fier, malgré les rapports officiels, était-il
l ’un des navires français que Suffren lança contre
les Anglais ? Duvoisin le donne à entendre. Si
donc il ne se trompe pas, notre petit Basque ne put
se battre que dans cette bataille de Gondelour.
Ou bien il ne s’est pas battu du tout, dans la mer
des Indes, sous les ordres de Suffren. Ne croironsnous
pas, pourtant, tout pesé, tout mesuré, que
le jeune Pellot eut l’honneur de tuer quelques
Anglais dans cette mer des Indes, sous le regard
de l’incomparable Suffren ? Mais ne croironsnous
pas aussi, ne serons-nous pas certains que
son biographe l’a trahi, en se montrant si avare
de renseignements ?
Néanmoins, en face d’un homme tel que Jean
d’Albarade, il sied d’hésiter. Si, arrivé à l’île de
Geylan, ayant rempli la première partie de sa
mission, le capitaine du Fier assuma d’autres mispeut-
être des lieux où Suffren cherchait l’amiral
Hughes, on ne doit pas trop s’en étonner. En Jean
d’Albarade, Suffren avait reconnu l’un des siens,
un marin comme il les aimait. Les preuves man84
LE CORSAIRE PELLOT
quent, certes. On est toutefois libre de penser que,
capitaine de frégate de promotion récente, Jean
d’Albarade ne fut pas homme à reculer devant les
aventures les plus folles où un Suffren osât l’engager.
Jean d’Albarade était corsaire, malgré son
titre nouveau, et il était basque. Et l ’on aurait
peut-être tort de chercher plus outre ce qu’il fit
sous les ordres de Suffren, dans la mer des Indes.
Au reste, les mois suivaient les mois. La France
était toujours en guerre contre l’Angleterre,
pour les beaux yeux de l’Amérique naissante.
Le 28 juin 1783, loin, très loin, là-bas, dans la mer
des Indes, Suffren apprit, par les Anglais, que la
paix allait être signée. S’il en fut content ou
mécontent, nous l’ignorerons à jamais. Le 26 mars
1784, il rentra, avec son Héros, que les Anglais
— toujours les Anglais! — devaient brûler en 1793,
sans combat, à Toulon.
Pellot, lui, ne débarqua que le 13 juin 1784,
à Lorient. La paix était signée. Publiée à Bayonne,
le 9 janvier, «par les échevins à cheval, en robe,
précédés de leurs massiers et du personnel du
guet », elle consacrait l’indépendance des treize
Etats-Unis d’Amérique, reconnue par l’Angleterre
; la France gardait le Sénégal, Tabago,
Sainte-Lucie, Saint-Pierre et Miquelon avec le
droit de pêche à Terre-Neuve ; l’Espagne conservait
Minorque et recouvrait les Florides, que les
Anglais possédaient depuis vingt ans. Mais, à se
battre pour l’Amérique, la France s’était endettée
de 733 millions, et cette dette, aggravant sa situaPOUR
LE ROI 85
tion financière, ne fut pas sans influence sur les
difficultés intérieures qui causèrent la Révolution
de 1789.
Cependant, tandis que le jeune Pellot, naviguant,
achevait son apprentissage, des événements
d’ importance diverse avaient plus ou moins
ému la France. A Saint-Jean-de-Luz, par exemple,
— pour ne parler que du pays basque, — une
violente tempête, en 1782, renouvelant les ravages
de celle du 22 janvier 1749, avait emporté les
estacades et le mur de garantie de la plage, envahi
la ville et ruiné quarante maisons. « On comprit
alors, dit J. Nogaret, que les défenses construites
sur le rivage étaient insuffisantes et que le
salut était dans la construction d’ouvrages avancés,
ainsi que l’avait prévu le génie de Vauban.
Le roi Louis XVI autorisa l’allocation de crédits
pour de nouveaux travaux… On résolut de fermer
la rade par deux jetées et de ménager entre elles
une passe, conformément au plan établi par
Vauban. De 1783 à 1786, on construisit une digue
de cent toises à Sainte-Barbe, et, de 1785 à 1788,
une digue de même longueur du côté de Socoa ».
Malheureusement, la Révolution arrêta les travaux.
Saint-Jean-de-Luz dut attendre que Napoléon
III s’intéressât à son sort pour ne plus
redouter la fureur de l’océan. « On reprit le programme
de Vauban en le modifiant : au lieu de
fermer la rade par deux digues présentant une
seule entrée, on prévoyait les deux digues de
Socoa et de Sainte-Barbe, mais moins longues, et
8 6 LE CORSAIRE PELLOT
l’aménagement des hauts fonds de l’Artha ; on
présentait ainsi un front de résistance équivalent,
tout en ménageant deux passes pour les navires ».
Mais, en 1782, Saint-Jean-de-Luz avait été durement
éprouvé. Et l’on ne parlait que de cette
catastrophe, quand Pellot revint de la mer des
Indes.
On parlait aussi, surtout à Bayonne, de la visite
de trois grands personnages : le comte d’Artois,
le duc de Bourbon, et le comte de Fumel. Làdessus,
le commandant de Blay de Gaïx a écrit :
« Le com te d ’Artois arriva le 12 juillet 1782, à d ix heures
du soir. Il fut salué sur le pon t Saint-Esprit par le maire et
son Conseil, le marquis d ’Am ou, lieutenant de roi, le majo
r , l ’aide-major, le capitaine des postes, les commandants
des Châteaux et de la Citadelle, les officiers du génie et de
l ’ artillerie, et un grand nombre de personnes de rang distingué.
Il traversa en carrosse les rues Mayour et de l ’A r –
genterie, et la place Notre-Dame, jonchées et tapissées,
puis il alla coucher à l ’ évêché. Le corps de ville alla présenter
ses respects aux seigneurs formant la suite du prince :
le com te de Maillé, le chevalier de Crussol, d ’Alsace, le
chevalier des Cars et MM. de Vaudreuil. Le lendemain,
le com te d ’Artois alla v o ir les deu x digues du Boucau et
pr it part à un banquet où il fut servi par le maire de
Bayonne. Rentré à Bayonne, il se rendit avec sa suite
sur une estrade disposée contre la maison de la douane,
sur la place Gramont, afin d ’ y assister à une partie de
paume à la main. De là, il passa au Jeu de paume, situé
vis-à-vis le jardin de la Visitation, où se jou a une partie
de raquette à quatre. Le prince revint alors au balcon de la
place Gramont, d ’ où il v it se dérouler une pamperruque
sur deu x files, dansée au bruit des tambours et d ’ instruments
de musique, éclairée par cinquante flambeaux. Le
POUR LE ROI 87
prince vou lut bien descendre et se placer au milieu des
danseurs, qui l ’accompagnèrent ju squ ’ à la por te de l ’ évêché.
Il eut un compliment pou r chacun et ajou ta qu’ il se
ferait un plaisir de repasser, à son retour d ’Espagne. Il
reçut un cadeau de cent bouteilles de vin et de vin g tquatre
jambons . MM. de Maillé et de Crussol eurent vingtquatre
bouteilles et six jambons.
» Le 24 ju illet 1782, le du c de Bourbon, prince du sang,
vin t à passer, en se rendant par Madrid au siège de Gibraltar.
Il se présenta, suivi du com te de Puységur et du marquis
de Vibraye. I l r eçut le lendemain les compliments
du Conseil. Il employa ensuite sa journée à assister à la
manoeuvre d ’un bataillon de grenadiers roy au x au camp
Saint-Léon, à visiter la Citadelle et la barre de l ’Adou r .
Le soir, il y eut en son honneur bal et souper à l ’hôtel
de ville. Le du c repartit le 26 ju illet , salué par le canon.
»Le com te d ’Artois, q u i revint le 14 novembre, traversa la
ville entre deux haies de troupe et de milice. Il se borna
à assister, le soir, au spectacle, et repartit le lendemain,
de grand matin. Le du c de Bou rbon repassa ce même
jou r et fut reçu comme le com te d ’Artois .
» Entre les deu x séjours du frère du roi, la ville reçut la
visite du com te de Fumel, commandant en ch ef de la p r o –
vince, qui vint faire sa première entrée. Les échevins lui
rendirent les honneurs dus à sa charge : grenadiers royau x
et milice bourgeoise postés sur son parcours, cadeau d ’une
bourse de cent louis d ’ or e t de corbeilles contenant des
bouteilles de vin. Il refusa la bourse, mais fit bon accueil
au vin. Les échevins l ’ invitèrent à dîner à l ’hôtel de ville :
il repoussa le fauteuil qu ’ on lui présentait et prit une chaise
comme les autres convives.» (1)
Notre Pellot ne vit ni le comte d’Artois, ni le
duc de Bourbon, ni le comte de Fumel. Il naviguait,
loin, très loin de son pays basque. Il ne rentra, à
(1) Histoire militaire de Bayonne, tome II , p . 432 (1908).
Lorient, que le 13 juin 1784. La paix était signée.
Il n’avait pas dix-neuf ans.
8 8 LE CORSAIRE PELLOT
IV
Quand la paix fut signée, Pellot n’avait pas
dix-neuf ans. C’était en 1784. Savait-il quel avenir
se mijotait, pendant son absence, en France et
ailleurs ? Et, s’il le savait, tout jeune qu’il était,
le sut-il mieux que n’importe qui ? Ne cherchons
pas à le magnifier. Comme la plupart de ses contemporains,
il ne se rendit certainement pas
compte qu’ il vivait en un temps, qui, un siècle
plus tard, sembla merveilleux. Peut-on pourtant,
en 1932, ne pas relever avec satisfaction, — avec
satisfaction d’historien, — des faits qui passèrent
peut-être et sans doute inaperçus ? Offrons-nous
ce plaisir de les relever.
Tandis qu’ il naviguait, notre héros, Cook était
assassiné dans une des Sandwich. Parmentier
publiait son Examen critique de la pomme de terre.
Marie-Thérèse, après un règne de quarante ans,
mourait, laissant le trône à son fils Joseph II.
Louis XVI abolissait le servage et la mainmorte
dans ses domaines, et pour tous les tribunaux la
question préparatoire. Herschell, astronome de
Hanovre, découvrait la planète Uranus. Kant
commençait à publier la Critique de la Raison pure.
Necker, ministre français, livrait à la nation pour
POUR LE ROI 89
la première fois un état des recettes et des dépenses.
Maurepas mourait. En Europe, tout allait
mal. Pitt était chancelier de l’échiquier. Suffren
se couvrait de gloire, par ses seuls moyens, loin
de France. Haïder-Ali, prince de Mysore, disparaissait
; mais son fils Tippoo-Sahib continuait la
guerre contre les Anglais. Un avocat général de
Dijon, Guyton de Morveau, dressait une nomenclature
de chimie. A Annonay et à Versailles d’une
part, à Paris d’autre part, les frères de Montgolfier,
Pilâtre du Rosier et d’Arlande tentaient
des expériences d’aérostats. Watt perfectionnait
la machine à vapeur « à double effet ». L’hiver
de 1783 fut très rude. Hauy fonda l’ Institut des
Aveugles. Beaumarchais donna son Mariage de
Figaro. Le peintre David commençait à répandre
le goût de l’antique. Il y avait en France 24 millions
d’habitants. En Angleterre, il y en avait
12 millions. Et la dette anglaise s’élevait à 257
millions de livres sterling, alors qu’en 1739 elle
n’était que de 54 millions : l’indépendance des
Etats-Unis ne coûta pas moins cher aux Anglais
qu’aux Français. Mais arrêtons-nous. Notre Pellot
vient de rentrer en France.
Pellot est rentré. Que va-t-il faire ? La paix est
signée. Rien de plus triste pour un corsaire. Rien
de plus triste pour un corsaire qui n’a pas dixneuf
ans, et qui servit sous les ordres d’un Jean
d’Albarade, voire d’un Suffren. Va-t-il rechausser
ses sabots au pays ? Va-t-il embarquer sur un
navire marchand, puisqu’ il aime tant la mer,
90 LE CORSAIRE PELLOT
pour naviguer sans risque d’un port à un autre ?
Non. La paix est signée. La course est interdite.
Il ne reste plus au jeune Pellot, qui veut être
marin, que de se livrer au seul risque possible, le
risque de la grande pêche. Et cette pêche, c’est
encore une chasse ; car il va pêcher la baleine,
en bon basque qu’ il est ; et cette pêche, c’est véritablement
une chasse plus qu’une pêche.
Mais sait-on aujourd’hui ce qu’était, singulièrement
pour les Basques, la chasse à la baleine ?
Ecoutons J. Nogaret qui sait beaucoup de choses
sur le pays basque :
« Le pays étant peu fertile et pauvre, surtout dans sa
partie voisine de la mer, il était naturel que les habitants se
livrassent à la pèche. C’est ce qu ’ ils firent depuis la plus
haute antiquité, et ils avaient d ’autant plus de raisons de
demander à la mer de p ou rv oir à leur subsistance, que le
golfe était très riche en animaux marins de toutes sortes
et notamment en baleines. Or, l ’huile et les fanons de
baleines étant très recherchés, la capture d ’un de ces animaux
procurait à ses auteurs des bénéfices considérables.
Par contre, cette pêche était des plus périlleuses ; elle fa i –
sait chaque année de nombreuses victimes, et il fallait
tou t le courage et l ’ énergie de ces populations côtières pour
affronter des dangers d ’ autant plus grands qu ’ on opérait
avec un matériel des plus rudimentaires.
» On trouve trace de cette pêche dès le XIe siècle, alors
que les Anglais et les Hollandais ne la pratiquèrent que
beaucoup plus tard, vers la fin du x v e siècle. Encore n’ estil
pas sûr que les Basques ne s’ y adonnassent pas plus tô t ;
mais aucun document ne permet de l ’affirmer. Les XIIe
et XIIIe siècles virent son apogée, et elle fut une source de
richesses et de prospérité pou r toute la population côtière.
En 1255, Edouard I er, roi d ’Angleterre, con céda aux BiarPOUR
LE ROI 91
rots le droit de pêcher la baleine et le cach alot, à la c on d i –
tion qu ’ ils paieraient, par animal capturé, un dro it de
quinze livres morlannes applicables à l ’entretien des fo r –
tifications de Bayonne. En 1262, la dîme de ce droit fut
concédée à la cathédrale de Bayon ne, et cette concession
fut l ’ origine d ’une foule de difficultés et de procès entre les
Biarrots et la Cathédrale. On n’ en v it la fin que lorsque les
baleines eurent complètement déserté le golfe de Gascogne.
Enfin, et sans qu ’ on pû t préciser quelle était son origine,
un usage attribuait à l ’ évêque de Bayonne la langue de la
première baleine pêchée dans l ’ année et qui con st ituait,
paraît-il, un mets des plus délicats et des plus recherchés.
» Cependant, à la suite de la chasse intensive qu’ on leur
faisait, ces cétacés diminuèrent notablement et finirent
même par déserter complètement le golfe de Gascogne.
Les Basques les poursuivirent tou t le lon g de la cô te d ’Es –
pagne ju squ ’ au cap Finisterre ; mais ils durent borner là
leurs expéditions, ju squ ’au jou r où l’ invention du compas
de route et de la balestrolle leur permit de se lancer en
haute mer. Le lieu de la chasse ne fit ainsi que se déplacer
insensiblement vers l ’ ouest et c ’ est dans ces circonstances,
si l ’ on en croit la tradition, qu’ ils atteignirent Terre-Neuve
vers 1372, soit cent vin g t ans avant que Christophe Colomb
eût d écouvert les Antilles… Au cours de leurs e x p é –
ditions à Terre-Neuve, ils découvrirent aussi des morues,
don t ils commencèrent la pêche pou r leur consommation
sur place. Puis, ayant eu l ’ idée de les saler, ils purent les
rapporter en Europe, et ils les écoulèrent si facilement que
certains armateurs armèrent des navires exclusivement
pour cette pêche qui dev int une nouvelle source de p r o –
fits, sans nuire à la pêche de la baleine. On installa à Terre-
Neuve des séchoirs pou r sécher les morues et, à chaque
saison de pêche, tou te une colonie basque se transportait
dans l ’ île qu ’elle occu pait pendant plusieurs mois. La
pêche à la baleine n’ en continuait pas moins, quoique ces
animaux se retirassent de plus en plus vers le Nord. Les
Basques furent ainsi conduits à les poursuivre successive92
LE CORSAIRE PELLOT
ment dans la baie d ’Hudson, dans les parages du Groënland,
et à se mettre en rapp ort a vec les Esquimaux. En
1412, ils allèrent en Islande, et pendant longtemps la
grande pêche fut pratiquée dans ces régions… Au commen –
cement du XVIIe siècle, les baleines étaient devenues fort
rares dans les parages du L abrador et de l ’ Islande, lorsqu’un
navire labourdin, chassé par la tempête, arriva au
Spitzberg, et y d é cou v r it de grandes quantités de ces cé ta –
cés. Les premières expéditions pou r ces régions s ’ organisèrent
en 1617 et se continuèrent les années suivantes…
Cette époque marque l ’ apogée de la prospérité de la région
maritime du Labourd et on peut dire du pays tou t entier.
Pendant la première partie du règne de Louis X IV , on
armait plus de 50 navires pour la grande pêche, et on cite
une année où l ’on en arma 80. On peut se rendre compte
des bénéfices considérables qu ’ on en retirait, si on remarque
qu ’une baleine produisait en moyenne 58 barils
d ’huile à 80 francs l ’un, et 21 quintaux de fanons à 352
francs. Or, on en prenait un grand nombre, auquel s ’a jou –
taient les milliers de morues rapportées de Terre-Neuve. »
Est-ce à dire que les Basques étaient seuls à
s’enrichir par la grande pêche ? Il s’en faut de
beaucoup. Suivons encore J. Nogaret :
« Les pêcheurs labourdins vendaient les produits de leur
pêche partout où ils trouvaient acquéreurs, notamment
dans les pays voisins des lieux de pêche ; les A n g la is et
surtout les Hollandais étaient leurs meilleurs clients. Ces
derniers, v o y an t les bénéfices que procurait cette industrie,
désirèrent ne plus être tributaires des Basques et les
concurrencer ; mais, comme ils ignoraient tou t de la pêche
à la baleine, certains négociants, habiles et rusés, firent
des conditions exceptionnellement avantageuses à quelques
capitaines et harponneurs basques pou r les embarquer
sur leurs navires. Puis, lorsqu’ ils eurent formé un
nombre suffisant de ces spécialistes, ils congédièrent les
POUR LE ROI 93
Basques, et, en quelques années, ils étaient devenus leurs
plus redoutables concurrents. Les rivalités avec les Anglais
furent peut-être encore plus désastreuses. Après la R é v o lution,
Cromwell contraignit un certain nombre de familles
anglaises à s ’ expatrier et à chercher un asile dans le N ou –
veau Monde. Ces familles s’ installèrent à Terre-Neuve et
au Canada. Au début, elles ne furent pas une gêne pour
les Basques ; mais, après quelques années, le nombre des
Anglais établis dans la région était devenu si considérable
qu ’ils leur suscitèrent les plus grandes difficultés. Ils les
gênaient dans leurs travaux, les empêchaient de descendre
à terre et par mille Vexations rendaient leurs opérations
impossibles. Pour parer à ces difficultés, le capitaine Sopite,
de Ciboure, inventa un fourneau qui permettait de fondre
la graisse de baleine à b o rd des navires. Son invention
rendit les plus grands services en dispensant les équipages
de quitter leur bord et bien des incidents avec les Anglais
furent ainsi évités. Mais ce n ’ était pas là la solution d ’un
état de choses que les complications de la politique eu ro –
péenne ne faisaient qu ’ envenimer. Les longues guerres de
la fin du règne de Louis X IV , et surtout le traité d ’Utrecht,
portèrent aux établissements de Terre-Neuve et des pays
voisins un cou p mortel, et les événements qui se suc cé –
dèrent au XVIIIe siècle ne firent qu ’ achever la ruine d ’ entreprises
qui périclitaient de jou r en jou r . Les traités d ’A ix – la –
Chapelle e t de Paris achevèrent de dépouiller la France de ce
qui lui restait des magnifiques colonies d on t les premières
étaient dues à l ’esprit d ’ initiative et au courage d e s Basques
( Acadie, baie d ’ Hudson, île du Cap Breton e t du G olfe de Saint
Laurent), et la paix de 1783, qui termina la guerre de l ’ in dé –
pendance de l ’Amérique, ne nous reconnut que le droit de
pêche sur les côtes sud et sud-est de Terre-Neuve. Pendant
ces événements désastreux, la pêche avait complètement pér iclité.
Le Labourd, qui armait couramment 40 à 50 navires
au XVIIe siècle, n ’en armait plus que 4 en 1745, et, bien
qu’après 1784 on ait pu constater un nouvel essor, le rôle des
Basques dans la grande pêche était virtuellement terminé… »
94 LE CORSAIRE PELLOT
Ne serait-ce pas là de quoi décourager un
homme d’à présent ? Mais Pellot, notre Pellot,
qui n’a pas encore dix-neuf ans quand il revient
de la mer des Indes, le 13 juin 1784, va-t-il hésiter
? Son biographe, J. Duvoisin, nous déclare
sans s’étonner : « Le 13 juin 1784, il abordait à
Lorient, d’où il était parti vingt et un mois auparavant.
Dès le lendemain, il s’embarqua sur un
bâtiment baleinier ».
Si J. Duvoisin ne s’étonne pas, soyons étonnés
néanmoins. Ce Pellot, ce garçon qui n’a pas dixneuf
ans encore, sait-il où il va, quand, revenu
d’une longue croisière, il va chasser la baleine ?
Sait-il ce qu’est un navire qui va chasser la
baleine ? Sait-il seulement ce qu’est un matelot
qui a chassé la baleine ? Évidemment, il n’a pas
encore lu, pour se décourager, les pages que publia
plus tard, en 1856, un homme qui l’admira. Car
voici, pour nous, beaucoup plus que pour Pellot,
un extrait du petit livre de Lamaignère. Ecoutons
et nous connaîtrons la vie d’un chasseur de baleines
:
« — Allons I qui commence une histoire ? Toi, Lapierre.
Tu as été à la pêche de la baleine, tu dois avoir vu de fa –
meuses choses dans une campagne de deu x ans.
» — Au diable les baleines, la pêche, le navire, l ’armateur
et tou t le tremblement ! répondit Lapierre. Je ne
veu x pas en entendre parler ; j ’entre en fureur rien que de
songer à cette affaire. Vou s le savez. Ainsi, assez causé, ou
je dérape !
» — Ça d o it être bien curieux, tou t de même. Allons,
POUR LE ROI 95
pe t it Lapierre, laisse-toi attendrir. Sois bon enfant, dis –
nous au moins d ’ où venait le coup de harpon qui t ’a tou –
ché au vif.
» — Eh bien I v ou s le voulez ? V o ic i . Ça ne sera pas
long. Mais que ce soit pou r la dernière fois, et qu ’ on me
laisse tranquille ensuite a vec ma chique. Vo ilà d on c que
j ’ étais embarqué p ou r mes péchés sur le Bayard, qu’ il y
avait quinze mois que nous étions dans les parages des
mers du Sud, et que nous avions deu x mille barils d ’huile
bien arrimés dans la cale, lorsque le capitaine nous dit
com me ça : « Encore deux baleines, mes gars, et puis nous
mettons le cap sur France. » E t nous, bien contents, comme
vous pensez. Vo ilà que, le lendemain, il s’ en présente une,
mais grande à faire peur aux plus hardis. Un vaisseau rasé,
quoi ! Cent vingt pieds de quille au moins, et un vrai diable,
qu ’ on v o y a it des harpons plein son dos des pirogues qu ’ il
avait chavirées. Alors le capitaine, qui était un crâne lapin,
nous dit : « Garçons, à moi l’honneur. Comme celle-ci
en vaut deux, elle finira la campagne, et je m’en charge. »
Aussitôt il sauta dans une pirogue, s ’ installa au poste sur
l ’avant ; et les autres pirogues venaient après, qui avaient
peine à le suivre. Arrivé à une vingtaine de pieds du monstre,
qui semblait arrêté et lançait par ses évents deux jets
d ’eau qui s’ élevaient à une grande hauteur, le capitaine
ordonna à ses rameurs de se tenir prêts à scier ; puis, saisissant
le moment fav orable, il lança son harpon a vec une
telle force que le fer pénétra de plus de deu x pieds dans la
chair. Quand la baleine se sentit piquée, elle plongea, en
frappant l ’eau de sa terrible queue a vec une vigueur telle
qu ’elle produisit un bruit semblable à une décharge d ’ artillerie
; et elle s ’ enfuit, entraînant la pirogue du capitaine
avec une rapidité étourdissante, tellement que nous tremblions
pou r les hommes qui étaient dedans. Cependant elle
ne tarda pas à s ’affaiblir, tant le coup avait été vigoureusement
por té ; sa vitesse diminua, et elle reparut bientôt
à la surface en soufflant du sang épais comme du goudron.
» Tous les marins étaient émerveillés de ce récit, ne
96 LE CORSAIRE PELLOT
comprenant rien à la rancune de leur camarade contre son
ancien métier, si beau, si dramatique.
» — Sais-tu que c ’est fameux, ce que tu as vu là ? lui
dit Pierre Duhalde, et que cela vaut autant que notre métier
de corsaire, sans com pter le bénéfice qui te sera revenu
sur ces milliers de barils d ’huile ?
» — Bénéfice ? Allons d on c ! reprit en s ’animant le
conteur. Vou s allez voir. Quand nous avons passé la revue
à Nantes, qui était notre p o r t d ’armement, v o ic i le d é –
com pte que l ’ on m ’a remis, et que je me rappellerai toute
ma vie, fût-elle longue comme celle du Juif-Errant. D ’ abord
j ’ avais reçu deux cents francs d ’ avance pou r payer mon
hôtesse et mes nippes pour la campagne, et puis l ’intérêt ;
ensuite, quinze francs de contribution à la part pour la
sacrée cuisine du docteur, que le tonnerre élingue ! qui me
présentait sa lancette quand je lui demandais de la réglisse
p ou r une sciatique, que j ’ avais attrapée sur les barres de
perroquet, en doublant le cap Horn, qui me saccageait
les reins ; encore, deux chemises rouges que j ’ ai prises au
magasin du bord, un gu eux de requin ayant avalé mes
deux neuves n’ayant jamais envergué, que j ’avais mises
à la traîne au b ou t d ’une corde, pou r les empêcher de me
tatouer la peau en déteignant sur moi. Bref, en com ptan t le
ta bac à pipe et à chique, que j ’en ai usé terriblement, c ’ est
vrai, pendant la campagne, il me revenait que je devais,
en fin finale de com pte, quatorze francs à l ’armement.
» — Comment, mon pauvre Lapierre ! Tu devais qu a –
torze francs à l ’ armement ? Le plus souvent, que je l ’aurais
payé !
» — Ah ! bien oui ! prenez garde à cette écoute de fo c .
Payer ? Bonsoir, la caisse ! Et avec quoi, s ’ il vous plaît ?
On ne pêche pas de ce poisson-là à la mer. Après c ela, l ’armateur
ne fit pas trop le méchant. Il m ’offrit même de me
faire cadeau de ma dette, si je voulais retourner sur son
navire. Mais nous ne fûmes pas du même avis. Assez comme
ça de pêche de baleine ! que je me dis. E t , ma feuille de
route dans son étui, mon sac sur le dos, après avoir touché
POUR LE ROI 97
ma conduite, je mis sous mes pieds le chemin de Bayonne,
sans demander mon reste, et en laissant la pêche de la
baleine pour les jobards ou les novices qui n ’en ont pas
tâté » (1).
J. Duvoisin a écrit très simplement : « Le
13 juin 1784, Pellot abordait à Lorient d’où il
était parti vingt et un mois auparavant. Dès le
lendemain, il s’embarqua sur un bâtiment baleinier,
fit naufrage sur les côtes d’Islande, et rentra
dans ses foyers. »
Peut-être pouvons-nous supposer que, chasseur
de baleines et ayant fait naufrage sur les côtes
d’ Islande, notre jeune Pellot vit encore des choses
que nous ne pouvons que supposer. Mais il avait
vingt ans, et il n’était pas le Pellot qu’il fut par la
suite. Il achevait son apprentissage.
(1) Les Corsaires bayonnais, p. 217-221.

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TROISIÈME PARTIE P O U R L A R É P U B L IQ U E I Après avoir fait naufrage sur les côtes d’Islande, en 1784 (ou 1785), Pellot était rentré, nous a-t-on dit, dans ses foyers. Il n’avait pas vingt ans. Une révolution se préparait. Nous serons sans nouvelles de lui jusqu’en 1793. Qu’est-il devenu pendant ces années d’où sortit un régime nouveau ? Apprenti corsaire, il avait couru pour le Roi. Qu’est-il donc devenu avant de courir pour la République ? Nul ne pourrait le dire. Nous nous arrêtons devant un trou de la vie de Pellot. Mais les événements dépassèrent Pellot, voire le submergèrent, comme tout le monde. En se sacrifiant pour libérer les Américains, la France s’était enferrée. Elle subit le contrecoup de sa générosité. Les Anglais ne manquèrent pas de pousser à la roue. Quelle misère et quel 100 LE CORSAIRE PELLOT désarroi dans tout le pays ! Les scandales balancent l’héroïsme. Que d’événements, plus ou moins tragiques, plus ou moins rassurants ! Éclate l’affaire du collier de la reine. L’aéronaute Pilâtre du Rozier se tue. L’Académie de Berlin couronne Rivarol pour son discours sur l’universalité de la langue française. La Pérouse part de Brest avec la Boussole et ïAstrolabe. La France et les Provinces-Unies signent un traité d’alliance. Le marquis de Castries, qui a succédé à M. de Sartines comme ministre, réorganise la marine. La France et l’Angleterre signent un traité de commerce, qui sera d’ailleurs plus favorable à l’Angleterre qu’à la France, comme par hasard. Louis XVI visite Cherbourg, où l’on veut entreprendre de grands travaux. Lebon invente l’éclairage au gaz hydrogène. Frédéric, roi de Prusse et de sinistre mémoire, meurt à Potsdam. Charles III, d’Espapagne, meurt aussi, et Charles IV le remplace. En France, le roi lutte contre les Parlements. Il convoque une assemblée de notables, dans l’espoir qu’une meilleure répartition des charges publiques augmentera les revenus. Il concède aux protestants tous les droits civils et politiques, ce qui n’empêchera pas les protestants de haïr le roi de France. Lavoisier, que la Révolution guillotinera, et Guyton de Moreau, avec la collaboration de Berthollet et de Fourcroy, établissent une nouvelle nomenclature chimique. En Hollande, la guerre civile bat son plein. En Europe, pour la question de l’Escau POUR LA RÉPUBLIQUE 101 Autriche, Danemark, Russie, Suède et Turquie se déchirent à l’envi. En Angleterre, le Times fait ses débuts. En France, on décide de convoquer les Etats Généraux. Buffon meurt. L’abbé Barthé- lémy publie le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, et Bernardin de Saint-Pierre Paul et Virginie. On apprend que La Pérouse, dont on est sans nouvelles depuis le 7 février 1788, a péri sur les récifs qui entourent l’île de Vanikoro. Et nous abordons à l’année névralgique, 1789, celle qui dut bouleverser Pellot comme elle bouleversa tous les Basques, tout le pays basque. La Révolution ! Parmi les opposants qu’elle suscita, l’histoire garde surtout le souvenir des Bretons et des Vendéens. Elle passe vite sur les émeutes de Lyon, de Bordeaux, de Marseille. Et elle ne parle pas des Basques. Or, et pourtant, il n’est point de province française qui ait perdu plus que l’Escualdunie au changement de régime. Victor Hugo l’a fort bien vu, et bien dit, en 1843, quand il écrivit, sans séparer le pays basque français du pays basque espagnol : « L a France a pris un revers des Pyrénées, l’Espagne a pris l’ autre ; n i la France ni l’ Espagne n ’ ont pu désagréger le groupe basque. Sous l’ histoire nouvelle qui s’y superpose depuis quatre siècles, il est encore parfaitem ent visible, com m e un cratère sous un lac… » …Ici l’on vivait sous une charte, tandis que la France était sous la m onarchie absolue très chrétienne et l’ E spagne sous la m onarchie absolue cath oliqu e. Ici, depuis un tem ps im m ém orial, le peuple élit l’alcade, et l’alcade gouverne le peuple. L ’alcade est m aire, l’alcade est juge. 102 LE CORSAIRE PELLOT et il appartient au peuple. Le curé appartien t au pape. Que reste-t-il au roi ? Le soldat. Mais si c ’est un soldat castillan, le peuple le rejettera ; si c ’est un soldat basque, le curé et l’alcade auront son cœ ur ; le roi n ’ aura que son u niform e. » A u prem ier abord, il sem blerait q u ’une nation p a – reille était adm irablem ent préparée p ou r recevoir les n ou – veautés françaises. Erreur. Les vieilles libertés craignent la liberté nouvelle. Le peuple basque l’a bien prouvé… E t, sous cette contradiction apparente, il y avait une logique p rofon d e et un in stin ct vrai. Les révolu tion s ne traitent pas m oins ru dem ent les anciennes libertés que les anciens p ou voirs. E lles rem ettent tou t à neuf, et refon t tou t sur une grande éch elle… D ans la langue révolu tionn aire, les v ieu x principes s’ appellent préjugés, les vieu x faits s’ a p – pellent abus. Cela est tou t à la fois vrai et fau x. Quelles q u ’elles soient, républicaines ou m onarchiques, les sociétés vieillies se rem plissent d ’abus, com m e les vieu x hom m es de rides et les v ieu x édifices de ronces. Mais il fau drait distinguer, arracher la ron ce et respecter l’ édifice, arracher l ’abus et respecter l’E tat. C’est ce que les révolu tions ne savent, ne veulent, ni ne peu ven t faire. D istinguer, choisir, élaguer, elles on t bien le tem ps vraim ent ! Elles ne vien – nent pas pou r sarcler le ch am p, m ais pou r faire trem bler la terre. U ne révolu tion n ’est pas un jardinier ; c ’est le souffle de D ieu. Elle passe une prem ière fois, tou t s’ écroule ; elle passe une seconde fois, tou t renaît. » Les révolu tion s d on c m alm ènent le passé. T ou t ce qui a un passé les crain t. A u x y eu x des révolu tion s, l’antique roi d ’ E spagne était un abus ; l’ antique alcade basque en était un autre. Les deu x abus on t senti le péril, et se sont ligués con tre l’ennem i com m u n. Le roi s’ est app u yé sur l’alcade ; et voilà com m en t il s’ est fait q u ’ au grand éton – n em ent de ceu x qui ne voien t que les surfaces des choses, a vieille république gu ipu zcoan e a lutté pou r le vieu x despotism e castillan con tre la con stitu tion de 1812. » Ceci du reste n ’est pas sans analogie avec le fait de la POUR LA RÉPUBLIQUE 103 V endée. L a Bretagne était un pays d ’ états et de franchises. Le jo u r où la R épu bliqu e une et indivisible fu t décrétée, la B retagne sentit con fu sém en t que l’unité breton n e allait se perdre dans la grande unité française ; elle se leva com m e un seul hom m e pou r défendre le passé, et lu tta pou r le roi de France con tre la C on vention nationale » (1). Dans ces réflexions de Victor Hugo, du Victor Hugo de 1843 dont l’orthodoxie révolutionnaire ne peut être suspectée, il y a beaucoup à prendre et beaucoup à laisser. Il voyageait. Il découvrait le pays basque, qui l’étonna. Il ne sut pas, naturellement, distinguer et choisir, comme il disait, entre les sept provinces basques, — quatre en Espagne, trois en France, les sept n’en faisant qu’une selon la formule héraldique. Mais, honnête homme, il a mis le doigt où il devait le mettre : la Révolution a détruit le Pays Basque. Est-ce que les Basques pouvaient se soumettre en répondant par des chants et des apothéoses ? Il faudrait tout un volume pour fixer exactement la situation, le rôle, les sentiments des Basques français pendant la Révolution. Comment résumer tant de choses en quelques pages ? Les historiens les plus sérieux, qui sont les historiens régionaux que la littérature moderne ignore, car elle est ignorante, déroutent évidemment l’amateur. Ils disent, sans insister : « Le Labourd accueillit mal le changement de régime qui ruinait l’autonomie locale et les (1) Alpes et Pyrénées, S a in t-S ébastien . 104 LE CORSAIRE PELLOT privilèges ; plus tard, la suppression du culte, dans un pays essentiellement religieux, mit le comble au mécontentement. Il n’en dut pas moins subir la loi commune : l’assemblée provinciale et le bailliage d’ Ustaritz furent supprimés et remplacés, comme dans les deux provinces voisines, par le régime administratif imposé à toute la France (1). » N’allons pas plus loin. Ces lignes si brèves contiennent tout, si l’on sait beaucoup déjà. Mais peut-être n’est-ce faire injure à personne que de penser que tout le monde ne connaît pas l’histoire du Labourd ? Qu’on me permette donc de placer quelques jalons. Le Pays Basque français, en effet, qui forme avec le Béarn le département actuel des Basses-Pyrénées, — et la création arbitraire de ce département mécontenta les Basques et les Béarnais, — se divise, si petit soit-il, en trois provinces : à l’ouest, le Labourd, qui est la province maritime ; à l’est, la Soule, qui est la province montagneuse ; entre les deux, la BasseNavarre, c’est-à-dire la Navarre sauvage, qui eut son histoire particulière. Notre corsaire Pellot était labourdin : nous nous tiendrons au Labourd. Or, avant 1789, le Labourd était heureux. A lui seul, si minuscule fût-il, il constituait une république, une république indépendante, mais, comme on dit à présent, dans le cadre du royaume de France. Voyez comment : (1) J. N ogaret, Petite histoire du pays basque français, p. 54. POUR LA RÉPUBLIQUE 105 Le Labourd, capitale Ustaritz, s’administrait lui-même et se défendait lui-même. Un petit Parlement, composé des chefs de familles, réglait toutes les questions, — toutes. Notez cependant, s’il faut insister, qu’aucun membre du clergé ne faisait partie de ce petit Parlement, puisqu’il fallait être chef de famille pour en faire partie ; et ce détail nous oblige à relever que jamais, avant 1789, le Labourd ne fut un pays mené par « les curés ». En 1932 encore, on révère les curés à Ustaritz, mais on ne leur accorde pas plus d’importance temporelle qu’ailleurs. A preuve : allez demain sur la place de n’importe quel village ; le curé ou le vicaire, s’ils jouent à la pelote, ne sont ni plus ni moins admirés ou sifflés que le dernier des pilotaris. Dois-je ajouter que, dans le Labourd, la devise Liberté, Egalité, Fraternité, ne risque pas de donner à sourire ? La liberté, on l’avait : on payait, tous les ans, au roi, pour l’avoir. L’égalité ? Mais il n’y eut jamais de noble en terre basque. Tous étaient basques, sans plus, ce qui devenait beaucoup. Quant à la fraternité, je suppose que l’on avouera que ce mot n’a guère de sens dans aucun pays du monde. La liberté, pourtant, ce n’est pas « rien ». Qui est libre, en 1932 ? Avant 1789, dans le pays basque, un père de famille avait le droit de léguer son mince héritage à l’enfant qu’il lui plaisait de désigner ; la Révolution détruisit ce privilège naturel et détruisit la famille basque. Le Labourd entretenait ses routes, ses églises, ses édifices communaux, sans demander 106 LE CORSAIRE PELLOT un sol à l’État ; la Révolution supprima cet abus et se chargea de tout, en suite de quoi il n’y eut plus rien que de délabré en pays basque. Le Labourd avait sa milice particulière, qu’il payait ; la Révolution supprima cet autre abus, leva des soldats, et ne les paya pas. Avant 1789, le Labourd était riche ; il n’y a pas à présent en France de pays plus pauvre, car on ne peut pas tenir pour une source de richesse les sociétés anonymes qui, en 1932, exploitent les hôtels de la région à l’usage des touristes. On cultivait du lin à Iïasparren ; on y fabrique des chaussures. On semait du maïs à Cambo ; on y soigne des tuberculeux. On péchait la baleine à Saint-Jean-de-Luz ; on y secoue des cocktails. On armait des corsaires à Bayonne ; on y désarme les meilleures volontés. Et le Labourd, comme aussi tout le pays basque, aurait applaudi aux succès tragiques de la Révolution ? D’autant qu’on prévoyait peut-être, dans cet humble et simple Labourd, tout humble marin, tout simple paysan qu’on était, que cette Révolution commencée ne finirait pas du jour au lendemain. L’aventure de l’apprenti sorcier reste éternelle. La Révolution n’est pas encore finie : on s’en aperçoit en pays basque, où commerçants, instituteurs, fonctionnaires, venus du Béarn, des Landes, de Gascogne, et de partout, comme sauterelles en Afrique, éliminent peu à peu, sournoisement, les indigènes, leur langue, leurs moeurs, leurs traditions. Or, ce que nous voyons de nos jours, sous nos yeux armés de lunettes d’écaille, véritable POUR LA RÉPUBLIQUE 107 ou fausse, pourquoi d’autres ne l’auraient-ils pas vu, dès 1792, sans lunettes ? Pourquoi n’auraient-ils pas vu, ces autres, qu’on voulait tout prendre au pays basque et ne lui donner rien ? Et pourtant c’est ce qui fut. Hugo peut écrire, en 1843, que, la révolution, c’est «le souffle de Dieu ». D’autres, moins grands que lui, plus humbles et plus simples aussi, car ils ne sont que des paysans et des marins, ont peut-être le droit de penser que la Révolution est l’oeuvre du Diable, du Basa-Yaùn. Qui décidera ? Et qui est plus ridicule, du prophète qui n’a rien à perdre, ou du paysan et du marin qui ont tout perdu ? On prétend que les Basques de 1932 sont réactionnaires, cléricaux, même royalistes. Quelle plaisanterie ! Ils sont Basques, comme ils l’étaient, et rien de plus. Le roi ? Ils ne le connaissaient pas, car le roi était assez intelligent pour ne pas les maltraiter, voire pour les ignorer jusqu’aux heures de péril national. Le clergé ? Ils l’ont toujours éloigné de leurs assemblées, tout en le respectant. Et réagir ? Réagir contre quoi ? Ils étaient eux, ils sont demeurés eux, à travers les temps. On les a ruinés. Que leur veut-on ? Avec la Guanhumara de ce Victor Hugo que nous citions plus haut, ils pouvaient répondre aux délégués de la Révolution : « Je ne te parle pas, mais laisse-moi tranquille ». Seulement, on ne les laissa pas tranquilles. On voulut les incorporer au grand jeu de la Révolution. Ils ne s’insurgèrent pas, comme s’insurgè- 108 LE CORSAIRE PELLOT rent les Vendéens. Ils résistèrent, sans plus, comme ils avaient toujours résisté à tous ceux qui les mena- çaient dans leurs libertés. Ils avaient prouvé qu’ils existaient à Gharlemagne, et singulièrement à son neveu Roland : de quoi une vieille chanson conserve la mémoire. Mais contre la Révolution ils firent moins de frais, car ils ne savaient pas contre qui ou contre quoi ils se battaient, ou résistaient. C’étaient de simples et d’humbles marins et paysans, durs à la tâche, farouches en leur quant-à-soi, dévoués à ceux qu’ils aimaient, têtus comme des mulets, fidèles comme des chiens, rusés comme des renards, et fiers comme une frégate qui franchit la barre de Bayonne sous le nez des Anglais. La folie révolutionnaire les écrasa. Mais Pellot, notre corsaire, que devenait-il ? Nous l’ignorons. Le biographe prétend qu’après sa malheureuse expédition pour chasser la baleine, il rentra « dans ses foyers ». L’avenir s’annonçait si sombre ! Rentré au pays, nous croyons que Pellot, devenu un homme, mais demeuré basque, ne comprit pas grand’chose aux événements qui le troublaient comme ils troublaient tout le monde autour de lui. Monarchie et république ne pouvaient être pour lui que des mots sans intérêt. L’Église ? Il était catholique, bon chrétien ainsi que tous les Basques : entendez qu’il saluait avec amitié les prêtres, qu’il assistait à la messe quand rien ne le retenait ailleurs, et que pour le reste il n’avait, comme tous les Basques, rien d’un bigot. Que furent à ses yeux les premiers mois de la POUR LA RÉPUBLIQUE 109 Révolution ? Mystère. États Généraux, Assemblée Constituante, Assemblée Législative, ce ne sont encore que des mots d’avocats et de publicistes. Qu’est-ce que ces mots, rien que des mots, pour un marin et pour un paysan d’une des provinces les plus lointaines ? 1789, 90, 91, s’écoulent. A Paris, on se prend pour le nombril du monde. A Bayonne, à SaintJean-de-Luz, à Hendaye, on se demande si Paris devient fou. Que désirent ces publicistes et ces avocats ? Etre tout, alors qu’ils sont si peu ? Mais qu’importe à un paysan, à un marin du Pays Basque ? N’y a-t-il pas quelque manigance anglaise sous ces folies ? Si l’on était en état de guerre avec les Anglais, Pellot, notre Pellot, ne se rongerait pas les poings dans l’inaction. Il aiderait, de toutes ses forces, à mettre de l’ordre au milieu de ces extravagances. La France n’est pas, malheureusement pour notre corsaire, en guerre avec les Anglais. Au Pays Basque, pays de marins et de paysans, pays d’esprits modestes, on sait pourtant, par instinct, ce qu’on ne sait pas à Paris : que l’Angleterre souffle sur la Révolution comme une ménagère souffle sur son feu. On le sait, parce que le pays est un pays de marins, et de corsaires, qui connaissent les Anglais, tandis que publicistes et avocats ne les connaissent pas. Or on avait raison au Pays Basque. A cause d’intrigues menées par des princes européens, on crut, à Paris, que la Prusse et l’Autriche avaient décidé de combattre la Révolution. En 1792, la France 110 LE CORSAIRE PELLOT aveuglée déclara la guerre à l’Autriche. La patrie fut déclarée en danger. La patrie était en danger, mais l’Autriche et la Prusse et toute l’Europe se seraient brisé les dents sur la France : Dumouriez, ce général d’ancien régime, le prouva. La patrie était en danger parce que l’Angleterre voulait anéantir, non pas la Révolution, mais la France. Ce point négligé par les historiens de la République, et qui est un point d’importance, on soupçonne que la Convention, qui tint sa première séance le 21 septembre 1792, comprit qu’il était d’importance. Sans doute la Convention se rendit coupable de crimes irréparables ; mais elle dénonça l’ennemi de la France, et, dès le 1er février 1793, déclara la guerre à l’Angleterre, comme à la Hollande et à l’Espagne, satellites puissants. Il n’en fallait pas davantage pour réveiller tous les corsaires de France, et notre Pellot en particulier. Et l’on pourrait constater que tout se tient, tout s’enchaîne, tout s’explique. Mais on exagérerait. Il sied en effet de ne pas oublier qu’en 1792, au mois de juillet, quand la patrie fut déclarée en danger, le gouvernement demanda des soldats et en obtint 450 000 par enrôlements volontaires ; que les victoires de Dumouriez et de Kellermann épuisèrent vite ce trésor ; que l’on apprit, à travers toute la France, que, si l’on ne trouvait pas de volontaires, on réquisitionnerait des hommes comme on réquisitionne des voitures, des chevaux, POUR LA RÉPUBLIQUE 111 de l’avoine et des souliers ; que la guerre commencée, fille de la Révolution, ne s’achèverait, comme la Révolution, que par une espèce de miracle ; et enfin qu’il n’y avait possibilité de salut pour un Basque marin et ancien corsaire, même s’il détestait au plus profond de lui ce régime révolutionnaire, qu’à servir, servir la République, en faisant la course pour elle. Et c’est ce que fit notre Pellot, qui n’y prit pas plus d’amitié à l’égard des .Anglais, et pour cause, ainsi que nous le verrons. II Les Basques furent toujours d’excellents guerriers quand ils défendaient leurs villages ; mais ils ont toujours eu pour le service militaire officiel une aversion profonde. Les enrôlements volontaires de 1792, qui allaient être suivis de réquisitions de plus en plus importantes, ne les laissèrent pas indifférents. Il ne se refusèrent pourtant pas, comme se refusèrent les Vendéens. C’est que leurs villages étaient directement menacés d’une invasion espagnole. « Les Basques donc, dit A. Dutey-Harispe, bien avant l’ouverture des hostilités, se groupèrent en compagnies franches, composées d’hommes robustes et agiles dont le courage naturel et l’habitude de la montagne ne pouvaient manquer de faire de précieux auxiliaires. Vers la fin de décembre 1792, quatre de ces compagnies occupaient les environs de Saint-Jean-Pied-de- 112 LE CORSAIRE PELLOT Port. Elles étaient commandées par Jean-Isidore Harispe (qui, né à Baïgorry en 1768, deviendra plus tard maréchal), Iriart, Lassalle et Berindoague, qu’elles avaient élus pour capitaines. De nouveaux groupes se formèrent à la voix de d’Etchas et de Fargues. Au mois de septembre 1793, ils étaient au nombre de dix, avec un effectif d’environ 1.800 hommes. C’est surtout comme partisans qu’ils furent employés dans les premières rencontres. Il en fut de brillantes. Le col d’Ispéguy, les crêtes d’Orisson, les Aldudes, le rocher d’Arrola virent de beaux faits d’armes. » Mais Pellot, marin, s’inquiétait d’embarquer sur un corsaire plutôt que de se risquer dans la montagne avec les Chasseurs basques de son âge. En 1792, la France n’était en guerre que contre les Autrichiens et autres Prussiens du continent. Mais depuis que la Convention, rompant toutes attaches, tenait le pouvoir, ne parlait-on pas de l’imminence d’une guerre générale ? La mort du roi Louis XVI précipita les événements. On sut qu’on se battrait sans doute contre l’Angleterre, contre la Hollande, contre l’Espagne, contre le monde entier peut-être : belles heures d’avenir pour les corsaires. Et Pellot cherchait un bon navire où il pût se montrer enfin tel qu’il se sentait capable de l’être, afin de n’être pas le dernier à embarquer, si la guerre éclatait. La guerre éclata le 1er février. Branle-bas partout. Pellot embarqua sur le Général Dumouriez. Et ce fut tout de suite la grande fièvre. 1793 : l’année fut POUR LA RÉPUBLIQUE 113 aussi chargée d’aventures extraordinaires pour Pellot que pour la France. La ville de Bordeaux avait armé par souscription trois corsaires : la Liberté, le Sans-Culotte et le Général-Dumouriez. Le Général-Dumouriez, portant 22 canons de 6, avait comme premier capitaine Dihinx de Saint-Jean-de-Luz, comme second Dufourcq de Ciboure, et comme premier lieutenant, choisi, voire imposé par Dihinx, notre Pellot. Et l’équipage était en majeure partie composé de Bayonnais et de Basques. Ayant mis à la voile le 15 février 1793, le Géné- ral-Dumouriez se dirigea vers le sud. Début plein de promesses : sur les côtes d’Espagne, il ne tarda pas à s’emparer d’une lettre de marque anglaise, armée de 12 canons, protégeant une riche cargaison, qui fut envoyée à Saint-Jean-de-Luz. « Cependant, dit E. Ducéré, le Général-Dumouriez avait obtenu des avis certains de l’arrivée prochaine d’un galion qu’on attendait en Espagne. C’était le Santiago du Chili, expédié par le gouvernement du Pérou pour la métropole, et qui portait des richesses immenses. Il s’agissait en effet de vingt-quatre millions dont la cour de Madrid avait le plus pressant besoin. Le corsaire abandonna aussitôt les côtes d’Espagne et vola vers les Açores où nos hardis marins croisèrent sans relâche à l’ouest de ces îles. Enfin, le 13 avril, au point du jour, le Santiago du Chili parut à l’horizon. » Mais ici nous céderons la parole à J. Duvoisin, qui ne fit que consigner le récit de Pellot lui-même : 114 LE CORSAIRE PELLOT « Le vaisseau était arm é de 40 canons et m on té par un équipage proportion n é à l’im portan ce du chargem ent. Il avançait m ajestueusem ent sur l’O céan ; et, à mesure q u ’il approchait, les lunettes braquées sur lui cherchaient avidem en t à le reconnaître. Quand le capitaine D ih inx déclara reconnaître l’iden tité du voyageu r solitaire, ce fu t une exp losion parm i les corsaires ; leur joie tenait de la frénésie ; tous auraient vou lu b on d ir d ’ un seul trait, se précipiter sur les canons et m ettre l’équipage en pièces a vec les haches d ’ abordage ; les m ousquets, les sabres, la m itraille ne les intim idaien t poin t ; ils les appelaient au contraire de tou te l’ardeur de leur exaltation . P oin t de d ivergence dans les avis : tou s vou laient cou rir au devan t du requin ; leur im patience se m anifestait autour du con ­ seil de guerre alors en délibération sur la du nette du navire. » P ellot fit con naître pou r la prem ière fois, dans cette occasion , les grandes qualités qui distinguent le ch ef ca – pable : ce courage qui bouillonn e, ce sang-froid qui tem – père, ce cou p d ’ œ il et cette énergie qui triom p hen t ; pou r la prem ière fois, il fit preuve de cette éloquence, incisive p ou r com m an d er l’obéissance, entraînante pou r cen tu – pler la force hum aine dans l’action . Il ou vrit son avis, et, après une cou rte délibération, le conseil de guerre fu t unanim e pou r le suivre. » Ce n ’est pas sans quelque précaution q u ’on pou va it faire connaître cette décision à l’ équipage. A fin de cou per cou rt aux m alentendus et a u x m urm ures, P ellot se ch argea de tou t. Il cou ru t au m ilieu des m arins, et, m on tan t sur une caisse pou r être m ieux vu et m ieux entendu : » — A p p roch ez I s’ écrie-t-il. » Il reprend : » — Mes am is, il fau t attendre en panne. » L ’ étonnem ent surprend l’ obéissance du silence ; un geste énergique la com m and e. E n peu de m ots, P ellot donne de bonnes raisons ; et ces h om m es, qui trépignaient tou t à l’ heure, son t subjugués par cette supériorité de vues qui ne perm et pas au dou te de pénétrer dans leur esprit. POUR LA RÉPUBLIQUE 115 Aussi calm es qu ’ils étaient agités naguère, ils n ’ on t de hâte que pou r occu per leurs postes respectifs. P ellot assigne a chacun le rôle à rem plir et l’encourage d ’ un m ot dit près de l’oreille. » M. D ih in x se ten ait sur la du nette, les bras croisés, im – m obile dans l’adm iration. Il répétait à ses officiers : » — Je vou s le disais bien … Je vou s le disais bien … » — M ais qu oi don c, capitaine ? » — Que P ellot à lui seul vau t plus de cen t hom m es. » Q uand tou t paraît à peu près disposé, le capitaine descend de la du nette, visite tous les postes, s’ assure de ce qui est bien, presse ce qui reste à faire, répand la con fian ce dans tous les rangs ; ses yeu x, pleins d ’ une m âle ardeur, p ron ostiqu en t le succès, et cette perspective anéantit ju sq u ’ à l’idée du danger. » T ou t était tranquille à bord. » Le Santiago arrivant à une petite portée de can on, le Dumouriez, a vec ses batteries m asquées, ne ressem blait, ni plus n i m oins, q u ’ à un pauvre b rick qui n ’ ose trop avou er sa n ationalité. L a situ ation qu ’il avait prise aurait certes paru bien suspecte, si sa force eût été com parable à celle du gros galion. C’ était ju stem ent sur cette méprise que P ellot avait com p té. » Cependant, à un cou p de sifflet, une voile est livrée au ven t. L a roue du gou vern ail tourne a vec lenteur. Le gracieu x navire ob éit au m ou vem en t ; sa proue s’ élève sur la vagu e, s’incline, se relève encore et fend l’ onde sans effort : le Dumouriez s’ élance com m e un oiseau à tire-d ’ aile. C’est alors, m ais trop tard, que le corsaire est reconnu. » M algré la con fu sion inséparable d ’une surprise, les E spagnols engagent bravem en t l’ action à dem i-portée de canon. Les bouches à feu ton n ent de p art et d ’ autre, et vom issen t la m itraille et la m ort sur les p on ts des d eu x navires. Les Basques n ’ aspiraient qu ’ à l’ abordage. Le co rsaire d évore l’ espace, décharge ses batteries à b o u t p o rtan t, et accroch e le galion. » L ’intrépide P ellot se trou ve d ’ un seul bon d au m ilieu 116 LE CORSAIRE PELLOT des E spagnols. Il est grièvem ent blessé. M ais quel sp ectacle affreux ! Le pon t est cou v ert… » Voilons ce spectacle affreux tel que le décrivit J. Duvoisin. Et résumons : le gros galion fut pris par le Dumouriez. Mais, s’inspirant aussi du récit de J. Duvoisin, E. Ducéré résuma dans ces termes : « Que l’ on ju ge do la joie des corsaires ! Ils com m en – cèrent par transporter sur leur b ord une partie de ces richesses et m irent à la voile pou r la France avec leur pré- cieuse capture. M ais… » Hélas ! le résumé de Ducéré, très simple, est sans miséricorde : « L ’ aurore du lendem ain, dit-il (alors que D uvoisin vieillit de plusieurs jou rs la catastroph e), leur m énageait un triste réveil. Le 14 avril, par 41° 43’ latitu de nord et 25° lon gitu de ouest (car cet historien est d ’une précision im p itoyable), ils aperçurent une petite escadre qui fo r- çait de voiles pou r les atteindre. Ces vaisseaux, sous le com m andem en t du con tre-am iral John Gell, étaient le Saint-Georges, de 92 can ons, le Gange, l’Edgar et l’Egmount, tous trois de 74, et la frégate Phaéton, de 38. Il fallait fuir. Les vaisseaux ennem is s ’avançaient a vec une rapidité m erveilleuse ; la frégate surtout paraissait voler sur les lam es. L a résistance était im possible. Les corsaires u tilisèrent le tem ps de la chasse en défon çan t des barils de pou dre d ’or. Les uns en rem plirent leurs bottes et leurs bas, d ’autres im aginèrent d ’en laisser glisser dans la doublure de leurs vêtem en ts. P en dan t ce tem ps, le Phaëton, laissant le vaisseau le Gange s’em parer du Santiago, con tin uait la chasse du corsaire. A u b ou t de deu x heures, le Général Dumouriez fu t capturé à son tou r. Les hom m es de son équipage furent rigoureusem ent fouillés et obligés de res- POUR LA RÉPUBLIQUE 117 tituer l’or d on t ils s’ étaient m unis. Q uelques cou ps de garcette leur apprirent m êm e que le m eilleur parti était de s’ exécuter de bonne grâce. Les Anglais trouvèren t que l’ équipage du Général Dumouriez avait transporté sur son bord une som m e de cin q m illions en 680 caisses. » Conclusion : « Les deux prises arrivèrent à Portsmouth à la fin du mois. » Notre Pellot, blessé, tombait pour la première fois entre les mains des Anglais. Pour la première fois, il était prisonnier, — prisonnier de guerre : il commençait à peine sa grande aventure. Cependant, l’affaire du Santiago et du malheureux Dumouriez n’était pas close. Elle l’était si peu que, d’alliée de l’Angleterre, l’Espagne en devint l’ennemie. Le tout à cause de notre Pellot. Mais suivons le guide. Que dit-il, le guide ? Il dit, en quelques lignes : « D’après une convention conclue entre les gouvernements d’Angleterre et d’Espagne, les reprises faites à l’ennemi commun devaient être restituées réciproquement. Ce fut en vain que le commandant espagnol invoqua la loi des traités. Rendre, par scrupule, vingt-quatre beaux millions, ce n’est pas une de ces excentricités que les Anglais savent commettre, mais une folie dont ils ne se seraient pas rendus coupables pour rien au monde. » Brenton n’a-t-il pas raconté que la seule part de l’amiral Howe montait à 50. 000 livres sterling, et que l’on démolit le galion pour mieux le fouiller partout ? Le Prince de la Paix (qui ne reçut ce titre qu’en 1795, et qui était don Manuel Godoy, duc d’Alcudia par faveur spéciale de la 11 8 LE CORSAIRE PELLOT reine d’Espagne), réclama l’exécution de la convention ; mais, écrivit-il dans ses mémoires, « le cabinet anglais ne voulut pas s’y conformer, préfé- rant au soin de son honneur la misérable conservation d’un navire chargé d’or. » Et c’est pourquoi, quelque temps après, lorsque l’Espagne déclara la guerre à l’Angleterre, le vol des richesses du Santiago figura dans le manifeste de Charles IV comme l’un des principaux griefs de la nation espagnole. Assurément, Pellot eut par la suite le droit de tirer vanité de pareilles conjonctures ; mais à la fin d’avril 1793, il était prisonnier des Anglais, en Angleterre. Blessé, il ne subit pas, cette première fois, l’épreuve des pontons que tous les historiens ont honnie, car les historiens ne pouvaient pas prévoir que, en 1914, les Allemands pousseraient plus loin l’ignominie à l’égard des prisonniers de guerre. Il fut mis à l’hôpital et soigné. Mieux : pour aider à sa convalescence, les Anglais l’autorisèrent à prendre des bains de mer. Chers vieux bons Anglais ! N’étant pas prisonnier sur parole, même s’il n’était pas surveillé de très près, Pellot n’en demanda pas davantage pour leur fausser compagnie. Pellot mérita plus tard le surnom de Renard basque. Il le mérita dès 1793. Tout en se baignant dans la Manche, en déplorable blessé qu’il était, il causait avec les pêcheurs, avec les contrebandiers, avec les jeunes et les vieux marins de la côte. Il ne craignait rien, pas même d’en imposer. POUR LA RÉPUBLIQUE 119 A des contrebandiers qu’il avait fait bavarder, il dit un jour : — Je suis corsaire français. Vous pouvez me tomber bientôt entre les pattes, car je dois rentrer chez moi. Nous sommes en guerre. Faites-moi rentrer tout de suite, et je vous promets ma protection, car je suis des amis du ministre. Pellot n’exgérait pas. Depuis le 10 avril 1793, Jean Dalbarade, capitaine de vaisseau, qui avait été nommé chevalier de Saint-Louis en 1787, était ministre de la Marine. Et l’on prétend qu’après l’affaire du Santiago, dont on parla beaucoup chez les marins de France, Jean Dalbarade écrivit à Pellot: — « Tu ne m’as pas trompé. Tu es un brave. Je te serre sur mon cœur. Tâche de me rejoindre. » Et J. Duvoisin nous révèle que « cette lettre trouva Pellot sur la côte inhospitalière d’Angleterre. » Toujours est-il que les contrebandiers anglais, excités par Pellot, n’hésitèrent pas à l’emmener dans leur bateau vers la France. Chers vieux bons Anglais ! Ils laissèrent échapper le renard. Lui, comme dit laconiquement J. Duvoisin, « à la hauteur de Fécamp, il rencontra des pêcheurs fran- çais, qui le reçurent à leur bord. » Et le candide biographe ajoute : « A peine eut-il touché terre qu’il courut à Paris. L’amiral Dalbarade le reçut dans ses bras comme un enfant qu’il croyait perdu. » Mais l’année 1793 nous réserve encore des surprises. Et Pellot aussi, grâce à son compatriote Jean Dalbarade, qui était ministre de la Marine, sinon amiral. 120 LE CORSAIRE PELLOT III Ce que fut en 1793 la conversation des citoyens Dalbarade et Pellot, l’un ministre de la Marine et l’autre corsaire évadé d’Angleterre, qui tous deux étaient basques et tous deux avaient ensemble servi sous les ordres de Suffren, au temps du Roi, et qui se retrouvaient dans de telles circonstances, nul n’en sait rien. Mais tout le monde sait comment, dans tous les temps, un ministre reçoit un jeune compatriote qu’il veut obliger. Nous pouvons donc supposer que Dalbarade, dépourvu de tout loisir comme tous les ministres, grogna quand on lui annonça l’arrivée de Pellot ; puis, qu’il l’accueillit avec un large sourire ; qu’ils parlèrent de la pluie et du beau temps, brièvement, et du pays,— du Pays Basque ; que le ministre exalta l’affaire du Santiago, brièvement ; que le corsaire crut devoir entrer dans les détails de l’affaire ; que le ministre, sans s’excuser d’interrompre, dit au corsaire : — Mon petit, reviens demain ; je verrai ce que je peux faire pour toi. Et que le ministre poussa notre Pellot vers la porte de sortie. Car, dans tous les pays, et sous tous les régimes, un ministre est un ministre. Mais peut-être me trompé-je : nos deux larrons étaient basques en effet, et larrons tous deux, et peut-être en 1793 un ministre daignait-il avoir le loisir de causer avec un visiteur. Peut-être donc est-ce lors de leur première et unique entrevue que POUR LA RÉPUBLIQUE 121 Jean d’Albarade (devenu Dalbarade sans hésitation par sans-culottisme) mit, quoique rapidement, son cadet « au courant de la situation générale », car le cadet arrivait des geôles anglaises, et lui dit : — Mon petit, la Convention a levé 300.000 hommes le 24 février. Le 22 juin, comme la flotte avait besoin de 11.000 matelots, Barère a demandé l’embargo sur tous les marchands et tous les corsaires, sauf sur la Citoyenne-Française, 26 pièces, corsaire de chez nous. Le 16 août, la Convention a décrété la levée en masse. Il nous faut un million d’hommes. Par conséquent, je vais te f…. en subsistance sur une frégate quelconque de la flotte et te charger de mission, pour te tirer de là. Cela te permettra d’aller au pays. Mais fais attention : entre Nantes et Bordeaux, les routes ne sont pas sûres. Et là-dessus, embrassons-nous. Adieu, citoyen. Quoi qu’ait dit le ministre Jean Dalbarade, la situation générale et la situation particulière pour Pellot, rentrant de captivité, n’avaient rien d’agréable. Il fut mis en subsistance sur la Justice, nous ne savons pas avec quel grade, et chargé de mission, comme le lui avait annoncé Dalbarade. Et sa mission devait le conduire jusqu’au « pays » où la situation générale et toutes les situations particulières étaient, semble-t-il, assez graves. Que s’était-il donc passé dans le pays pendant la malheureuse croisière de Pellot ? Car Pellot aimait mieux son pays basque que la France, ou, plutôt, il n’aimait celle-ci qu’à 122 LE CORSAIRE PELLOT cause et en fonction de celui-là. Or, en pays basque comme en France, la guerre sévissait durement depuis le départ de Pellot. En pays de Labourd surtout. Aux 22.000 Espagnols échelonnés sur la frontière sous les ordres du général Ventura Caro, la France opposait 8.000 hommes, commandés par Duverger, La Génetière et Régnier. Notons en passant que, depuis 1788, le légendaire La Tour d’Auvergne occupait le fort de Socoa avec 300 hommes et qu’il prit part aux premières opérations. Mais c’est à Pellot que nous nous intéressons, à Pellot originaire de Hendaye. Or, Fabre écrit, dans ses Lettres Labourdines : « Le général Régnier, commandant une colonne de l’armée française des Pyrénées-Occidentales, campait auprès de Hendaye. Sur la rive opposée de la Bidassoa, au pied de Fontarabie, campait aussi un détachement de l’armée espagnole, sous les ordres du général Caro. Ces deux petites armées s’observaient sans que leur attitude fît pressentir une attaque de part ou d’autre. Cependant cette sécurité apparente ne fut pas de longue durée. » Le 23 avril 1793, au milieu de la nuit, un feu subit s’ouvre de Fontarabie contre Hendaye, alors que les habitants, sans méfiance aucune, étaient plongés dans le sommeil. La plupart d’entre eux sont écrasés sous les décombres des maisons qui s’écroulent, enflammées par l’effet des bombes et des obus qui pleuvent sur la ville ; et, pour finir sa ruine, profitant du désordre inévitable qu’avait POUR LA RÉPUBLIQUE 123 produit cette attaque inopinée, les Espagnols traversent la rivière, et, par le moyen de torches, mettent le feu aux maisons que le bombardement n’avait pas atteintes. Cependant, l’ennemi à son tour est refoulé, et obligé de repasser sur l’autre rive, mais, hélas ! trop tard : la ville n’était plus pour ainsi dire qu’un monceau de cendres et de cadavres. » De son côté, J. Nogaret a écrit : « Dans la nuit du 30 avril au 1er m ai 1793, les troupes espagnoles pénétrèrent en France par les cols d ’ Ibardin, d ’E chalar, et entourèrent par surprise le cam p de Sare (où était con centré le gros de l’arm ée). Les Français n ’ étaient pas en mesure d ’offrir une grande résistance et ils durent évacuer. Cette affaire aurait pu être grosse de conséquences, si L a T ou r d ’A u vergn e, avec ses grenadiers, n ’ avait cou vert la retraite et perm is à l’arm ée française de se replier en bon ordre sur U staritz. A près avoir in cen – dié le cam p et le château de Saint-Pée, les E spagnols se retirèrent vers Irun et occu pèren t U rrugne, B iriatou et les hauteurs d ’ H endaye, où ils s’ établirent solidem ent… On ne disposait, pou r con ten ir l’ennem i, que d ’effectifs réduits que l’ occu pation d ’ U rrugne par les E spagnols obligea à reporter en arrière, sur les hauteurs dom inan t Saint-Jeande-L u z. On s’ y retrancha le m ieux possible et, du côté de Socoa, on fit, pou r protéger le quartier et le p ort, une série de retranchem ents entre la m er et la rade, et on y can ton na des troupes, m ais en petit n om bre, car les effectifs d on t on disposait étaient peu im portan ts… Ces troupes restèrent quelque tem ps dans l’exp ectative, pendant que les opérations m ilitaires se déroulaient dans les environs de SaintJean -P ied -d e-P ort. » C’est en effet à ce moment que les Chasseurs francs d’Iriart, Harispe, Lassalle et Berindoague, 124 LE CORSAIRE PELLOT interdisaient aux Espagnols l’accès de la BasseNavarre. « M ais, con tin ue J. N ogaret, le 28 ju in , une attaque fu t déclenchée dans le b u t de chasser les ennem is d ’ Urrugne, et de les refouler de l’ autre côté de la B idassoa. Cette ten – tative n ’ eut q u ’un succès partiel. Les E spagnols durent évacuer U rrugne, la C roix des B ou qu ets et les hauteurs avoisinantes ; m ais, m algré les plus grands efforts, les troupes françaises ne purent s’ em parer de B iriatou, qui resta une m enace sur le flanc de l’arm ée. » Cependant, quand Pellot apprit ces événements, s’il les apprit à Paris, d’autres événements, moins graves peut-être pour lui, émouvaient la France. Le 21 janvier, la Convention avait guillotiné le roi. Le 13 juillet, une jeune fille égorgea Marat dans sa baignoire. Que signifiait ceci ? Que signifiait cela ? En Vendée, la guerre était déchaînée entre Français. Dumouriez, qui avait battu les ennemis à Valmy et à Jemmapes, ce Dumouriez dont le navire de Pellot portait orgueilleusement le nom, était passé du côté des ennemis. Que signifiait cela ? Que signifiait ceci ? A Paris, on se disputait entre Girondins et Montagnards. Mais qu’étaient ceux-ci et qu’étaient ceux-là ? Dans les plus grandes villes de France, des émeutes dressaient les habitants les uns contre les autres. Pourquoi ? On parlait de guillotiner la reine. Pourquoi ? Pellot, pauvre, simple, humble, naïf corsaire, se le demandait et se posait mille questions, en revenant d’Angleterre, comme plus d’un pauvre, simple, POUR LA RÉPUBLIQUE 125 humble et naïf Français. Lui, marin, souffrait peut-être plus que n’importe quel Français, parce que les Anglais nous avaient enlevé Tabago dans les Antilles et, dans les Indes, Pondichéry. Hélas ! j’ai déjà posé des points d’interrogation, quand il s’agissait de Pellot avant l’époque où nous voilà. Je ne peux pas ne pas en poser un autre. Ou bien J. Duvoisin a trahi Pellot, ou bien je ne sais pas lire. J. Duvoisin écrit en effet : « A fin de le laisser suivre sa vocation et le dérober à la levée en m asse décrétée par la C on vention, D albarade le m it en subsistance sur la frégate la Justice. Il lui con fia la m ission de porter des dépêches secrètes au ch ef m aritim e du p ort de N antes. E n outre, il le m unit d ’instructions verbales que, dans ces tem ps de liberté et de fraternité, il eût été im pru den t d e con fier au papier, de peur d e prêter à une interprétation m alveillante. Ces mesures coïn cidaient avec les grandes opérations m ilitaires ordonnées en B retagne par la C on vention, qui avait en voyé les fam eu x Mayençais pou r com prim er l’insurrection de la V endée. » Que le lecteur m’excuse, si je lui avoue que je n’ai pas recopié ces lignes sans émoi. Qu’a donc fait le ministre Jean Dalbarade, ministre du gouvernement de la Terreur ? Qu’a fait Pellot pour le ministre ? Les lignes de J. Duvoisin, que je n’ai pas pu recopier sans émoi, que cachentelles ? Etait-on si malheureux, si misérable, à ce moment, en 1793, qu’on dût, pour échapper au service militaire, pour échapper à la réquisition, tremper la main dans le sang de ces Bretons dont on peut tout dire, sauf qu’ils n’avaient pas de 1 2 6 LE CORSAIRE PELLOT courage ? On ignore ce que fit faire à Pellot le ministre Dalbarade. Il vaut peut-être mieux l’ignorer. Mais que penserons-nous des faits qui s’ensuivirent et surtout des commentaires dont les entoura J. Duvoisin, biographe de Pellot ? Sans faire de critique, que je ne veux pas faire, je me contenterai de citer : « Pellot rem plit sa mission et prit le chemin des P yré- nées. Le désir d ’embrasser ses parents lui fit oublier le danger qu’il allait courir dans les pays insurgés. Comptant sur ses jam bes et son étoile, il se mit bravem ent en route avec un marin des environs de L a Rochelle. Les Républicains venaient d’être battus à Torfou. Pellot arriva aux Quatre-Chemins au moment où le général Mieskouski, chassé de Saint-Fulgent par le célèbre Charette, abandonnait la position des Quatre-Chemins devant l’ennemi victorieux. Pellot, engagé p ar le hasard entre les deux armées, cherchait à s’éloigner du péril, lorsqu’il rencontra le géné- ral Mieskouski. A l’instant, un soldat républicain tombe, frappé d ’une balle. Mieskouski, s’avançant vers Pellot : » — Prends ce mousquet I crie-t-il, et remplace celui qui le portait ! » — Mais, dit Pellot, jam ais de la vie je n’ai tiré un coup de fusil. Je servirai à enlever les blessés. » Aussitôt, il chargea sur ses épaules le soldat qui gisait à terre. » Bientôt après, il tombe entre les mains des royalistes qui le prennent pour un espion. Les uns veulent le fusiller, malgré ses protestations ; d’autres, plus humains, cherchent à lui conserver la vie. Sur ces entrefaites, Pellot aperçoit un général, que ses grandes plumes blanches signalent à l’attention. » — Général, général I s’écrie-t-il, pitié pour un innocent ! » Charette, car c’était lui-même, tourne de ce côté. Il POUR LA RÉPUBLIQUE 127 entend les explications de Pellot, et, lui rendant la liberté : » — Si tu revois les bleus, lui dit-il, tu leur apprendras que le chef des brigands épargne les hommes qui s’emploient à leur service, tandis qu’ils massacrent nos vieillards, nos femmes et nos enfants. Dieu sera juge entre nous I » Pellot, ajoute J . Duvoisin, n’avait jam ais couru de danger de cette sorte. Il fut saisi de crainte, lui qui savait se précipiter avec transport au milieu des bayonnettes et des sabres anglais. En nous racontant cette anecdote, il porta sa main sur son épaisse chevelure. » — Je ne sais, dit-il, si elle ne commença pas à blanchir alors. Je m’aperçus, du moins, que, dès ce jour, j ’eus des cheveux blancs sur la tête. Rien, ajouta-t-il, n’est horrible comme une guerre entre frères. Elle est sans pitié ni merci. Les guerres entre nations peuvent être prom ptement éteintes et suivies d’une bonne paix ; elles sont faites avec gloire et générosité. Les dissensions intestines durent autant que la génération et quelquefois davantage ; elles sont souillées de toutes les lâchetés et de crimes atroces. » Comment critiquer ce récit, évidemment dicté par Pellot ? Ne semblera-t-il pas trop parfait au lecteur le plus indulgent ? Cette double rencontre des deux généraux (mais Kléber n’est pas nommé) ; cette rencontre de Charette avec ses grandes plumes blanches ; ces généraux qui s’occupent d’un blessé, ou d’un marin qui va de Nantes à Bayonne ; faut-il croire que Pellot n’a pas un peu brodé ici ? A beau mentir, qui vient de loin. Il venait de très loin, ce Pellot, quand, à quatrevingts ans, il contait ses souvenirs, plus ou moins enjolivés, à J. Duvoisin. Et puis, si nous acceptons la crainte dont il fut saisi parce qu’il n’avait jamais « couru de danger de cette sorte » ; si nous 128 LE CORSAIRE PELLOT acceptons toute l’histoire d’un Pellot perdu, si héroïquement ou si piteusement, dans l’insurrection vendéenne, comment pourrons-nous accepter les propos philosophiques dont le candide J. Duvoisin somme l’histoire ? J’aime bien Pellot. Mais la vérité ? De deux choses l’une, en effet : ou la mission de Pellot auprès du commandant de la marine de Nantes n’était qu’un prétexte imaginé par Jean Dalbarade pour aider un compatriote, et alors on admettra que Pellot réprouve la guerre civile, la guerre entre frères telle qu’on la menait au sud de la Loire ; ou Pellot — et les phrases de son biographe l’accusent — porta des ordres tragiques à Nantes, et alors, complice de cette guerre civile qu’il se donna plus tard les gants de réprouver, il n’est qu’un coquin ou, comme on dit en 1932, un opportuniste. De toutes façons, il sied peut- être de tenir douteuse, au moins comme on veut nous la présenter, l’histoire de Pellot se faufilant à travers la Vendée. Il s’y faufila, sans aucun doute, et comme il put, par ses propres moyens, à pied probablement, mais non pas certainement. Car on prétend qu’il a fait tant de choses dans cette année 1793, notre cher Pellot, qu’on peut affirmer qu’il ne put pas tout faire à pied. Sachons, nous aussi, toujours raison garder. LE PO R T D E BAYONNE Vu de la Rive gauche au-dessus de la Ville à POUR LA RÉPUBLIQUE 129 IV Gomment pourrions-nous raison garder ? Ce cher Pellot, je l’aime bien, nous l’aimons bien. Il revint « au pays » pour y entendre ce que nous connaissons déjà. Mais lui, question de « pays » mise à part, approuve-t-il ou désapprouve-t-il les ordres de la Convention ? Le ministre Jean Dalbarade l’a chargé de mission pour le commandant de la marine à Nantes, tout en le dirigeant vers Toulon, mais avec autorisation de passer par Bayonne. Quel chemin ! Certes, tous mènent à Toulon. Que cache cependant le mystère de cette embusque ? Ou bien Pellot était un franc sansculotte, et on ne comprend pas qu’il n’ait pas voulu tout donner de lui à la Nation ; ou bien il n’était que l’opportuniste dont nous avons parlé, et cet opportunisme ne l’honore pas. Où va-t-il, en effet ? Où a-t-il accepté d’aller, pour s’embusquer ? A Toulon, ville et port qui refusent de s’incliner devant le gouvernement de la Terreur dont Dalbarade est ministre ; à Toulon, où l’on meurt de faim ; à Toulon, où la populace révolutionnaire oblige les bourgeois à se révolter ; à Toulon, où s’est déchaînée cette guerre civile que Pellot pré­ tend, nous dit-on, abhorrer. Et il accepta ? Je souhaite que le doute soit favorable à notre Pellot. Mais comment trancher ? Son biographe écrit, d’une main calme : « Il lui fallut partir pour Toulon, dont l’armée de la 130 LE CORSAIRE PELLOT République faisait alors le siège. Il arriva assez à temps pour être témoin de la chute de cette place et voir les horreurs de la victoire. L’impression qu’il garda de sa campagne en France fit qu’il ne voulut jamais se mêler de politique. Il accepta sans passion tous nos changements de gouvernement ; et, quand on lui demandait son opinion : « Tout pour la patrie, répondait-il, rien pour les factions. » Et pourtant, ce Pellot accepta d’aller à Toulon, « faire partie d’un détachement de marins commandé par le lieutenant Meynier ». Mais l’affaire de Toulon, saura-t-on jamais ce qu’elle fut ? Il est facile de dire que Toulon fut livré aux Anglais parles royalistes le 27 août 1793. Il est facile aussi de dire que « des égarés livrèrent Toulon, l’arsenal et la flotte aux Anglais. » Il est facile d’accuser Saint-Julien, Trogoff, Le Bret d’Imbert, voire Truguet qui, sentant la catastrophe proche, s’était enfui jusqu’à Paris. Il est non moins facile de donner tous les torts au Club de SaintJean qui, trop jacobin, avait suscité d’inexorables oppositions. Il est toujours facile, après les évé- nements, d’en fournir une explication plausible, en ne présentant que les pièces nécessaires du dossier. Qui cherche cependant une explication simplement humaine demeure confondu par les feuilles de papier que l’affaire de Toulon fit noircir. Fallait-il aller chercher si loin ? Et faut-il charger celui-ci ou celui-là ? Essayons seulement de regarder les choses d’un peu haut, sans nous empê- trer dans les détails. P O U R LA. R É P U B L IQ U E 131 Voyons. A Paris, la Convention triomphante terrorisait. Elle ne s’en défendait pas. Elle s’en vantait. Elle avait pour elle la force et les moyens d’imposer ses décisions. Inclinons-nous. Mais la France, la France qu’on décrétait une et indivisible, la France des provinces, de provinces si dissemblables, si personnelles, pouvait-elle s’incliner comme nous nous inclinons avec désinvolture ? Toutes les paroles tombées de la bouche de Paris n’étaient point paroles d’évangile pour les provinces, en ce temps-là. Comprenons-le. Un décret ne transforme pas du jour au lendemain l’âme d’un pays, l’âme des diverses parties de ce pays, les âmes mêmes de ces pays. Paris commandait ; mais à qui ? A des provinces ou à de grandes villes qui ne lui avaient jamais obéi, et qui tenaient à leur liberté tout autant qu’à leurs libertés. Jamais roi de France n’avait eu l’arrogance et la sottise de vouloir ce que voulut la Convention. Car la Convention voulut violer et viola les consciences. Qui s’inclinerait en 1932 devant de pareilles pré­ tentions, du moins en France ? Or, si nous nous bornons à notre objet, Marseille et Toulon estimaient excessives les prétentions de Paris. C’était leur droit, leur droit naturel, et leur droit garanti par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Chiffon de papier ? Parce que Marseille et Toulon avaient l’impertinence de ne pas chanter amen lorsque leur parvenaient les ordres de Paris, la Convention lança sur ces deux villes courageuses le général Carteaux, qui ne se récusa pas. 132 LE CORSAIRE PELLOT Maudit soit le nom de ce général ! Il devrait être peint en rouge sur tous les pavés de Marseille et de Toulon. Car ce sinistre bourreau ne pouvait pas ignorer qu’afin de l’aider dans sa mission ignominieuse, la Convention coupait les vivres, froidement, à Marseille et à Toulon. Le lecteur qui lit ceci a-t-il jamais vécu dans une ville telle que Marseille ou Toulon, lorsqu’on la menace de l’affamer ; — pis ! lorsqu’on l’affame ; — pis ! lorsqu’on se réjouit de l’affamer ? Habitués aux prodiges de la vitesse, en 1932, nous nous représentons mal ce que cela représente de misère inexpiable. Refuser du blé à une ville comme Marseille ou Toulon, à leurs hommes, à leurs femmes, à leurs vieillards, à leurs enfants, à leurs malades, est-ce possible ? Ce fut possible pour la Convention. Mais dans un cas pareil, aujourd’hui, que ferait ou que ne ferait pas le Conseil municipal de la ville exaspérée ? Laisserait-il mourir tout le monde ? Ou ne chercherait-il pas du pain n’importe où, n’importe comment, n’importe à quel prix ? Ce fut le crime de Toulon de chercher du pain n’importe où. En rade, une escadre française était prisonnière d’une escadre anglaise, commandée par l’amiral Hood, et d’une escadre espagnole, commandée par l’amiral Gravina. L’escadre fran- çaise, bloquée, ne servait à rien. Toulon avait besoin de pain. Toulon, en appelant aux sentiments d’humanité de l’amiral Hood, le pria, non sans dignité, de laisser passer les convois de ravi- POU R LA. R É PU B L IQ U E 1.33 taillement. L’Anglais ne refusa pas, mais posa des conditions. Elles furent lourdes. Les jours succé- daient aux jours. Toulon avait faim. L’Anglais attendait et maintenait ses conditions : il exigeait qu’on lui remît l’escadre française, le port, l’arsenal, la ville. Toulon mourait de faim. On se tuait dans les rues de la ville. Toulon se rendit. Qui osera condamner Toulon ? Un homme à la dernière extrémité peut se détruire sans se livrer à l’ennemi ; mais le même homme, chef d’une ville à la dernière extrémité, peut-il et doit-il détruire toute la ville ? Au reste, s’il sied que la fameuse trahison de Toulon ait eu un dénouement moral, le voici, comme Ch. Rouvier le consigna : « Les Toulonnais payèrent cher la venue de leurs nouveaux hôtes, qui, se logeant à grands frais dans les principaux établissements, mirent les autorités en demeure de leur procurer le luxe, qu’ils appelaient du confortable. Hood supprima tous les traitem ents des fonctionnaires, et, laissant la nourriture des équipages à la charge du comité général, le m it ainsi dans un cruel embarras. On eut l’idée d ’un emprunt d’un million de piastres, et l’acte en fut dressé devant notaire ; mais ni Trogoff , ni Chassegros, ni Puissant de Molimont ne le signèrent. Plus tard, P itt proposa des stipulations nouvelles portant que Toulon ne serait rendue qu’à la paix et resterait la protégée de l’A n – gleterre. Hood insinua aussi que l’emprunt d ’un million de piastres ne serait garanti par son gouvernement que moyennant une vente, consentie en bonne forme, de la ville, de l’arsenal, de ses richesses. Ainsi les pauvres Toulonnais se voyaient joués, trompés, insultés par ceu x au xquels ils s’étaient livrés. » 134 LE CORSAIRE PELLOT Ce texte ne permet aucun doute. Puisque, après de premières négociations, Pitt proposa « des stipulations nouvelles portant que Toulon ne serait rendue qu’à la paix », il est évident que Toulon ne s’était livrée que pour quelques jours, à fin de ravitaillement, et non pas à titre définitif. Les Toulonnais, il n’est que trop vrai, furent joués, trompés, et insultés. Mais l’Angleterre n’a-t-elle mérité que dans ces circonstances son nom de perfide Albion ? L’Angleterre est l’Angleterre, et tout ce qui n’est pas anglais n’a droit qu’à son mépris. Les Toulonnais, comme d’autres plus tôt et plus tard, l’apprirent à leurs dépens. Vergennes, ministre de Louis XVI, avait dit, — répé- tons-le : « Les Anglais ne respectent que ceux qui peuvent se faire craindre. » Mais, répétons-le aussi, Toulon avait faim, et un homme qui a faim est à la merci de tous les autres hommes. Cependant, ayant commencé par mater les Marseillais, les généraux Carteaux et Lapoype (dont la femme et l’enfant étaient à Toulon) se mirent en marche vers Toulon le 29 août 1793, avec 4.500 hommes. Le 1er octobre, ils s’emparèrent des hauteurs de Faron, mais ils les perdirent le lendemain après un combat où les Anglais et les Espagnols eurent 128 tués et blessés. L’armée républicaine entoura Toulon. « Le 30 novem bre, d it Ch. R ou vier, vers trois heures du m atin, le général O ’ H ara, se portan t a vec de grandes forces sur nos postes, attaqua le centre de l’arm ée de la R é p u – blique, tandis q u ’ une autre colonne se dirigea vers la POUR LA RÉPUBLIQUE 135 batterie de la C on vention, établie par B onaparte. N os so ldats opposèrent une héroïque résistance ; surpris d ’abord, parce que l’attaque eut lieu de nuit, ils se rallièrent à la v oix de leurs chefs, et D ugom m ier, qui com m an d ait depuis quelques jou rs, cita, com m e ayant le plus con tribu é à électriser les h om m es, le jeune officier d ’ artillerie que la P roviden ce destinait à tenir le sceptre de la France, à d e – venir le plus grand capitaine des tem ps m odernes et à rem – plir le m on de de l’ éclat de sa gloire. Les alliés, taillés en pièces, prirent la fuite, et le général O ’ H ara, blessé, resta notre prison nier… » Le 14 décem bre, nos batteries canonnèrent les forts M albousquet et S ain t-E lm e. Le surlendem ain, vers une heure du m atin, tou tes nos troupes m archèrent en avant, suivant un plan habile con çu par D ugom m ier, et, v ic to – rieuses sur tou te la ligne, em portèrent les hauteurs de F aron, du P etit-G ibraltar, de l’ É gu illette et de B alaguer. » Dès lors, les A nglais, ju gean t que leur situation d e v e – nait critiqu e, résolurent d ’ évacuer, contre l ’avis des E spagnols. Leurs m alades du ren t être em barqués sans retard, ceu x de nos bâtim ents qui étaient arm és join ts à leur flotte, les autres brûlés ou coulés, tous les établissem ents de l’arsenal détruits de fon d en com ble. Des ordres prescrivirent a u x com m andants des postes avancés de se replier, et quelques-uns furent chargés de tenir ju sq u ’ au d ernier m om ent, n otam m ent à M iessiessy et à M albousquet. E nfin, les mesures les plus sages furent prises pou r que l’ évacu ation se fît en bon ordre. » L orsqu e les habitants apprirent ces faits, ils éprou ­ vèrent une folle terreur ; le m ystère qui cou vrait les opérations rendait la situation plus critique encore, car ils ne savaient s’ ils devaient croire à un acte aussi infâm e ; les A nglais pensant que, dans leur désespoir, ceu x q u ’ils abandonnaient à leur m alheureux sort pou vaien t se s o u ­ lever, ourdir une tram e secrète et les exterm in er tou s, prirent m ille précautions con tre un p rojet de ce genre. Ainsi, le soir m êm e de l’évacu ation , ils publièrent dans les 136 LE CORSAIRE PELLOT rues, à la lueur des lanternes, que les troupes ne partaient pas, que chacun pou va it dorm ir en paix. » C’était au m om ent m êm e où se publiaient ces nouvelles fausses pou r rassurer les infortunés T oulonnais, que le com m odore S idney Sm ith, arrivé depuis quelques jou rs, disposait tou t pou r l’ acte perfide, car il s’ était chargé de brûler les établissem ents de l’ arsenal, avec les vaisseaux qui s’ y trouvaien t. Q uant aux habitants, ils s’em barquaient en foule pou r fu ir cette terre de France où désorm ais ils étaient hors la loi, et chacun em p ortait ses effets les plus précieux, lorsque ces m êm es cris d ’ alarm e qui avaient terrifié les M arseillais retentirent sur les quais et dans les rues : « Voilà Carteaux ! voilà. Carteaux ! » Des vieillards, des fem m es, des enfants se précipitèrent vers le p ort en jeta n t des cris d ’effroi ; les can ots des E spagnols, des N a – politains, des Sardes, des Anglais se rem plirent des prem iers qui se présentèrent ; on en vit qui, dans leur délire, se jetèren t à l’ eau et se n oyèrent ; de m alheureux enfants en bas âge se trou vèren t séparés de leurs parents qu ’ ils ne revirent jam ais. » — P auvres Français ! disait l’ am iral espagnol Langara. N ous som m es venus ici pou r vou s faire assassiner. » On a dit que 14.877 personnes s’ em barquèrent sur les vaisseaux des alliés. H ood défen dit d ’ abord de laisser m onter les fugitifs à bord des siens ; mais il réfléchit q u ’en refusant l’ hospitalité dans cette circonstan ce solennelle, véritable sauve-qui-peu t, sous l’em pire d ’une terreur in dicible, il encourrait une trop grande responsabilité et revint sur sa décision prem ière. L ’ em barquem ent s’ opéra dans la nuit du 18 au 19 décem bre, alors que Sidney Sm ith m ettait le feu au x m atières incendiaires q u ’il avait app rê- tées de longue main. » Les A nglais accom pliren t leur oeuvre de destruction à la vue des forçats rangés silencieusem ent et sur lesquels étaient braqués des canons chargés à m itraille ; ils n ’ osèrent pas s’ approcher du Thémistocle, à bord duquel se trou – vaient détenus 800 jacobin s du fam eux club Saint-Jean. POUR LA RÉPUBLIQUE 137 Ces derniers, aidés par les forçats, travaillèrent de leur m ieux à éteindre l’incendie. » Les E spagnols m irent seulem ent le feu à deu x p o u – drières. Les Anglais brûlèrent ou détruisirent 17 vaisseaux (parm i lesquels le fam eu x Héros de Suffren), 1 frégates, 2 corvettes. » Ajoutons que les Anglais emmenèrent trois vaisseaux, 5 frégates et 7 corvettes ; et les Espagnols, 1 frégate et 2 corvettes. Ils ne purent ni emmener ni détruire le Censeur, le Guerrier, le Souverain, la Victoire et le Sans-Culotte, demeurés à peu près’ intacts ; le Tonnant, l’ Heureux, le Commerce-deBordeaux, le Mercure, le Conquérant, qui ne souffrirent pas de façon irréparable ; ainsi que les fré- gates la Sérieuse, la Courageuse, l ‘ Iphigénie, la Minerve et la Justice, cette Justice sur laquelle le ministre Dalbarade avait mis Pellot en subsistance quelques mois plus tôt. Nous savons, par J. Duvoisin, que Pellot « arriva assez à temps à Toulon pour être témoin de la chute de la place et voir les horreurs de la victoire. » Les horreurs de la victoire, Ch. Rouvier les a résumées, voici comment : « Le général C ervon entra le prem ier en ville, à la tête d ’une légion franche de P iém ontais et de Savoisiens, qui pillèrent et saccagèrent, avec l’autorisation des représentants. Ils fusillèrent, séance tenante, deu x cents hom m es d ’infanterie de m arine qu ’ils trouvèren t sur leur chem in et qui protestèrent en vain , avec leurs officiers, d ’ avoir travaillé à éteindre l’ incendie de l’ arsenal. L ’ ancien m ajor de la place, D urand, vieillard de quatre-vingts ans, se présentant à la soldatesque en grande tenue, la poitrine 138 LE CORSAIRE PELLOT cou verte de décoration s, fut tué par ceu x q u ’il vou lait em pêcher de pénétrer dans sa m aison. On dit que le butin fu t im m ense et qu ’ un arrêté prescrivit à tous les habitants de se réunir sur le ch am p de bataille, en y app ortan t leurs objets précieux. On les aurait, paraît-il, fusillés en masse, si l’ approche de la nuit n ’ avait fait rem ettre l’exécution au lendem ain. » Le représentant S alicetti pria ses collègues Fréron et R obespierre jeu ne de ne sévir que con tre quelques co u – pables. D ugom m ier conseilla de pardonn er, parce q u ’ il supposait que les vrais cou pables avaient suivi les ennem is de la R épu bliqu e, m ais on fu t im placable. Le 20 décem bre 1793, sans attendre les ordres de la C on vention, les repré- sentants ordonnèrent d ’exécu ter les sentences de m ort. Les clubistes, qui avaient été détenus pendant la réaction ro y a – liste, désignaient les m alheureux que les soldats rangeaient, à cou ps de crosse de fusil, con tre le m ur qui ferm e un des côtés du cham p de bataille. A chaque com m andem en t de « feu ! » partait une décharge générale et l’ on assure que l’ on se perm it des plaisanteries de bourreau. » — Que ceux qui ne sont pas morts, criaient les soldats, se relèvent I L a République leur fait grâce. » Beaucoup se relevaient, en effet, mais retombaient, mortellement frappés par une deuxième décharge plus meurtrière que la première. Pons dit que ces exécutions durèrent plusieurs jours sans discontinuer, et qu’on fusilla huit cents personnes. » L a C on vention nationale décréta que T ou lon serait rasé, les établissem ents de l’ arsenal seuls conservés, le nom infâm e de T ou lon rem placé par celui de P ort-M ontagne. C onform ém ent à ces ordres, Fréron fit venir 1.200 m açons pou r dém olir la ville ; mais, à la réflexion, l’idée absurde de d ém olir les m aisons ne fut pas mise à exécu tion . Ce féroce représentant écrivait à ses am is de Paris que les têtes tom baien t com m e des ardoises, q u ’il faisait deu x cents exécu tion s par jou r, que ses collègues de Marseille n ’ allaient pas si vite en besogne. » POUR LA RÉPUBLIQUE 139 Horreurs de la victoire des républicains, dit J. Duvoisin. Pellot les vit. Y participa-t-il ? On l’ignore. On préfère supposer qu’il s’abstint. Son biographe affirme que « l’impression qu’il garda de sa campagne en France fit qu’il ne voulut jamais se mêler de politique, et que, quand on lui demandait son opinion : « Tout pour la patrie, répondait-il, rien pour les factions. » S’il était, en effet, républicain, voire jacobin et sans-culotte comme son protecteur Jean Dalbarade, avant d’avoir vu ce qu’il vit en Vendée et à Toulon dans cette seule année 1793, on ne s’étonnera pas qu’il ait mis de l’eau dans son vin, ou il aurait été la pire des brutes. Sans s’attarder, J. Duvoisin nous conte seulement, du passage de Pellot à Toulon, l’anecdote suivante : « A Toulon, Pellot lit partie d ’un détachement de marins commandé par le lieutenant Meynier. Il acquit l’estime de ce nouveau chef et eut occasion de connaître auprès de lui Napoléon Bonaparte, camarade de collège et ami p articulier de M. Meyner. » Un jour, qu’ils venaient de faire une promenade sur l’eau, leur embarcation toucha fond avant d ’avoir accoste. Pellot, d’un bond prodigieux, saute à terre pour jeter une planche qui devait servir de,pont. » — Etes-vous basque ? demanda Bonaparte surpris. » — Commandant, c’est assez clair. » — Vous avez raison. E t, quand on aura besoin de gens qui sachent voler, on s’adressera aux Basques… » — …Qui sauront voler sur l’ennemi ! reprit Pellot, » 140 LE CORSAIRE PELLOT Cette petite scène n’est peut-être pas de pure imagination. Mais ne l’attendait-on presque pas ? Quelle année pour Pellot, en effet, que cette année 1793 ! Il a tout fait et tout vu: il a capturé un galion plein d’or, il a été blessé, il a été prisonnier des Anglais, il s’est évadé, il a vu le ministre de la Marine, il a traversé la Vendée en guerre et il a vu Charette, il a pu retrouver à Saint- Jean-deLuz sa famille chassée d’Hendaye par l’invasion espagnole, il a vu la chute de Toulon, et il a vu Bonaparte, qui lui a, ou peu s’en faut, pincé l’oreille. Comme aventure, on n’inventerait pas mieux. Et qui prouvera que tout cela n’est pas vrai, rigoureusement vrai ? Mais voici une très humble réalité. Après tant de merveilleuses choses, J. Duvoisin nous apprend, très sobrement, que Pellot tomba malade, « par l’effet des misères du service ». Et il ajoute, toujours très sobrement : « Il eut pour refuge un hôpital, d’où il revint à Hendaye. » J. Duvoisin n’ayant pas le culte de la précision, ces quatre derniers mots nous permettent de penser que Pellot ne revint à Hendaye qu’en août 1794, ou, au plus tôt, dans les derniers jours de juillet. Comme l’écrit, en effet, le très précis J. Nogaret : « Le 24 juillet 1794, 10.000 des nôtres pénétrèrent dans la vallée du Baztan, tandis que 7.000 hommes s’emparaient des montagnes de Vera. Le 1er août, Irun et Fontarabie se rendaient (à La Tour d’Auvergne), et Saint-Sébastien était pris le 4, ce qui permettait à l’armée française de s’établir solide- POUR LA RÉPUBLIQUE 141 ment en Espagne et d’occuper tout Je nord du Guipuzcoa et de la Biscaye. » Une telle victoire vengeait les Basques des avanies que leur avait fait subir, au printemps de 1793, l’Espagnol Caro. Mais Hendaye était une ville détruite. Pellot néanmoins y retrouva sa famille. La retraite des Espagnols suffisait-elle pourtant aux Basques ? Ils avaient souffert, non seulement de la guerre, mais de la guerre civile, eux aussi, qu’ils n’avaient pas cherchée. Et qui pouvaient-ils haïr davantage ? Les ennemis d’au delà de la Bidassoa, ou, comme les Toulonnais, les ennemis de Paris ? Cette question aussi fournirait matière à tout un livre. Contentons-nous de citer encore quelques lignes de J. Nogaret, si brèves, si complètes en même temps, et si tragiques : « P endant cette cam pagne, les représentants du peuple com m iren t un acte inqualifiable. Irrités de l’échec du débu t de la cam pagne, ils accusèrent les Basques d ’in telligence a vec les E spagnols, et, par mesure de représailles, ils ordonnèrent la d ép ortation en m asse des h abitants de Sare, A scain, B iriatou, Itxassou , E spelette, Souraïde, G am bo, Larressore, M acaye, M endionde et L ou h ossoa. Tous ces m alheureux, sans distinction d ’âge et de sexe, furent arrachés à leurs dem eures, entassés dans des ch a – riots, et internés dans les Landes et le Gers, à vin gt lieues au m oins de la frontière. Parqués dans des loca u x m alsains, mal et insuffisam m ent nourris, dénués de tou t, ils périrent en grand n om bre de faim et de m isère. C’est seulem ent le 30 septem bre 1794 que les survivants furent autorisés à revenir dans leurs foyers. » 142 LE CORSAIRE PELLOT Le 30 septembre 1794, oui, parce que la journée du 27 juillet avait été celle du IX Thermidor. Et Pellot, notre Pellot, si ce qu’il avait vu de la guerre civile en Vendée et à Toulon ne pesait pas lourd pour lui, corsaire au cœur froid, fut-il encore de cœur froid dans son pays dépeuplé si atrocement par les sans-culottes ? V 1795. Pellot touchait à la trentaine. « L a patrie réclam ait plus que jam ais les bras de tous ses enfants. L ’am iral D albarade enrôla son protégé avec le grade d ’ enseigne à b ord de la corvette la Suffisante. Ce bâtim en t faisait partie de l’escadre qui devait con cou rir à la con qu ête de la H ollande. P ellot partit au m ois de juin 1795. » Mais il semble que J. Duvoisin fasse erreur. En juin 1795, non seulement la Hollande était conquise, puisque le 19 janvier, après un combat livré sur la glace, Pichegru avait pris Amsterdam, mais, depuis le 16 mai, la France et la Hollande avaient signé un traité de paix qui supprimait le stathoudérat et nous laissait la Flandre hollandaise. L’escadre à laquelle appartenait la Suffisante devait plutôt être chargée de défendre notre nouvelle possession. Au reste, la Suffisante était mouillée à Flessingue, et ce fut par voie de terre que Pellot la rallia. PO U R LA RÉPUBLIQUE 143 Ce voyage par terre valut à Pellot une surprise agréable : en passant par Arras, il retrouva M. de Ravier, « son premier patron », celui-là qui commandait jadis les vétérans du fort d’ Hendaye où Pellot enfant, enfant dissipé, cherchait refuge contre les poursuites et les châtiments de son oncle. M. de Ravier « versa des larmes de joie » et ne manqua pas d’accabler de questions le jeune marin. Il voulait tout savoir de ceux qu’il avait connus à Hendaye, et savoir mieux quels ravages avait exercés dans la ville la sauvagerie des Espagnols de Caro, en 1793. Arrivé à Flessingue, Pellot fut détaché de la corvette pour conduire un corps de pontonniers sur l’Escaut : mission que lui confia son capitaine Tobie Nosten en croyant lui faire plaisir, parce que le ministre Dalbarade lui avait recommandé son protégé ; mission que l’enseigne accepta sans joie et dont il supplia bientôt qu’on le relevât. Précisément l’escadre allait mettre à la voile pour une croisière à l’entrée de la Baltique, et l’on devine que, déjà peu satisfait d’être officier de la flotte, il eût été navré de demeurer sur l’Escaut, avec des pontonniers, quand sa corvette risquait de courir à un combat. Il paraît que la Suffisante fit « un mal immense » au commerce des Anglais, mais les preuves ne nous en sont point parvenues, et que Pellot, même sur un navire de l’Etat, trouva moyen de se distinguer. N’en doutons pas : sur mer, il était chez lui. Il gagna, dit J. Duvoisin, l’affection du contre- 144 LE CORSAIRE PELLOT amiral Van Stabel. N’en doutons pas non plus : dès qu’il le voulait, il plaisait, et Van Stabel était un marin de grande classe. Mais le gouvernement, délivré de quelques ennemis par les traités de paix du 5 avril avec la Prusse et du 22 juillet avec l’Espagne, sans compter le traité du 16 mai avec la Hollande, permettait à nouveau l’armement de corsaires contre l’Angleterre ; et rien ni personne, pas plus le ministre Dalbarade que le contre-amiral Van Stabel, ne put retenir Pellot au service de l’Etat. Au ministre il ne demanda qu’une dernière faveur : de lui rendre la liberté. Dernière faveur, en effet, que Jean Dalbarade put lui accorder comme ministre ; car un nouveau gouvernement s’installait, le Directoire, et, le 24 novembre 1795, Jean Dalbarade cédait sa place au vice-amiral Truguet. Le Directoire désirant panser les blessures causées par la Convention, Truguet rappela les officiers qui avaient été « persécutés » comme lui, et fendit l’oreille aux amiraux en activité qu’il suspectait, entre autres Van Stabel, Nielly, Martin Vence, Latouche-Tréville. Dalbarade, auquel J. Duvoisin donne le titre d’amiral et qui était capitaine de vaisseau, ne fut pas épargné. Sa réputation, d’ailleurs, n’avait rien de brillant. On le tenait, certes, pour un excellent marin ; mais Guérin raconte « qu’il commit dans sa jeunesse des actes de pirate autant que de corsaire, qu’il était méfiant et jaloux des talents des autres, et qu’en sa qualité de ministre il passait son temps à festiner avec les POUR LA RÉPUBLIQUE 145 Montagnards : en réalité, le représentant JeanBon-Saint-André, en mission à Brest, fut le vrai ministre de cette époque ; il préparait les décrets, les présentait à Dalbarade, et ce dernier les faisait voter par leurs amis de la Montagne ». Pellot reprit sa liberté avec enthousiasme. I l ne soupçonna certainement pas qu’en participant, à Flessingue et sur l’Escaut, à l’organisation de notre conquête des Pays-Bas autrichiens, il concourut à une œuvre qui devait entraîner la République française, même gouvernée par l’empereur, à vingt années de guerre : car jamais l’Angleterre, excitant l’Europe à sa guise, n’ac cepta qu’Anvers, chef-lieu du nouveau département des Deux-Nèthes, fût entre nos mains avec huit autres départements nouveaux. Elle ne l’acceptera d’ailleurs jamais, non plus qu’elle n’accepterait que l’Allemagne pût songer à s’installer dans cet Anvers de malheur, ce qui poussa les Anglais à entrer dans la tragique danse de 1914 beaucoup plus ardemment que le mépris des traités affiché par Berlin. Mais, comme a dit un Anglais, cela est une autre histoire. Ne lâchons pas notre Pellot. On pense bien qu’il s’empressa de rentrer « au pays », car il avait besoin d’embarquer sur un corsaire, mais sur un corsaire « du pays », et le plus tôt. Craignait-il que l’Angleterre acceptât de signer aussi la paix ? Certains y songeaient. En Vendée aussi l’agitation s’était calmée, grâce au désaccord qui sépara Charette et Stoffl et, 10 chefs des chouans. Dans toute la France on commençait à respirer. La guillotine en 1795 n’avait raccourci que quelques terroristes payant leurs crimes, Fouquier-Tinville par exemple. Le tribunal révolutionnaire avait été aboli. Louis XVII, âgé de dix ans, était mort dans la prison du Temple, le 8 juin, précisait-on. La République semblait s’affermir. Un corps d’émigrés, débarqués par les Anglais à Quiberon, avait été écrasé par le général Hoche. En octobre, à Paris, la rue s’était bien encore animée, à cause de la nouvelle constitution ; mais un général d’artillerie avait maté l’émeute avec ses canons, et c’était ce Bonaparte que Pellot connut à Toulon en décembre 1793. Les esprits échauffés se refroidissaient. On ne mesurait plus, depuis quelques mois, que par mètres, litres et kilogrammes, ce qui donnait aux oisifs un sujet d’entretien, voire de discussions. Ce n’était rien. Mais tant de symptômes n’annonçaient-ils pas une paix universelle, quoique le 19 septembre l’Angleterre eût déclaré la guerre à la Hollande devenue notre alliée ? Pellot corsaire avait peut-être raison de la craindre. Aussi ne se fit-il pas prier pour embarquer, le 2 septembre 1796, comme second capitaine, sur le Coro, commandant Larreguy, de Saint-Jean-deLuz. C’était pour lui la meilleure embusque. On ne sait malheureusement pas beaucoup de choses sur la course de ce Coro, ni même sur la qualité de son armement. On sait toutefois qu’à l’embouchure du Douro, un portugais fut pris et 146 LE CORSAIRE PELLOT PO U R LA. R É P U B L IQ U E 147 Pellot chargé de le mener en lieu sûr. L’Espagne étant alors pays ami, car un traité d’alliance offensive et défensive avait été signé le 19 août, Pellot mena la prise au port de Bayona, en Galice. Il fut à deux doigts de s’y perdre. Voici en effet comment, en peu de mots, J. Duvoisin rapporte cette aventure, que nous ne connaissons que par lui : « Le gouverneur de cette ville, don Gregorio da Silva, ennemi secret des Français, l’arrêta sous divers prétextes. » Au moment où la garde allait conduire Pellot, un de ses hommes était là qui le suivait d ’un œil triste. » — On dirait que tu pleures ? lui dit vivem ent Pellot. Va dire à tes camarades qu’ils se tiennent prêts à partir. » Les gardes ne comprirent rien à cet ordre donné en basque. A la première taverne, ils laissèrent leur raison au fond d’une dame-jeanne que Pellot leur p aya généreusement. E t, quelques instants après, les corsaires voguaient à pleines voiles sur l’océan. » Dès que la prise fut mise en sûreté, une plainte partit pour l’ambassade française à Madrid, et le gouverneur de B ayon a fut destitué ». Pellot, corsaire basque, n’aimait pas qu’on lui marchât sur le pied. La vengeance qu’il tira de don Gregorio de Silva peut paraître audacieuse, et le gouvernement espagnol se montra large, sinon juste, en destituant le gouverneur dénoncé. Car, depuis le 17 septembre, le Portugal s’était déclaré neutre entre la France et l’Angleterre, et le corsaire avait-il le droit de prendre un navire portugais ? On objectera qu’il l’avait sans aucun 148 LE CORSAIRE PELLOT doute, si le portugais transportait de la contrebande de guerre. Mais nous n’en savons rien. Supposons donc que la prise en cause était une bonne prise. L’anecdote n’y perdra qu’un peu de sel, parce qu’un corsaire tel que Pellot n’en était ni à une ruse ni à une fraude près : on s’en rendra compte, si on lit ce livre jusqu’à la dernière page. Au surplus, si l’on désire laver Pellot de toute injure, on a la ressource d’objecter aussi qu’un corsaire en mer n’est pas coupable d’ignorer que des signatures diplomatiques ont été échangées entre son pays et un autre. Il n’eût pas été plus coupable d’ignorer qu’en Hollande la République batave avait été proclamée ; que l’impératrice Catherine II était morte, non sans avoir vu, avant de mourir, la Pologne enfin démembrée et anéantie ; que Stofflet et Charette en Vendée avaient été fusillés ; que les assignats étaient abolis ; que l’Irlande, aidée par Hoche et Truguet, ne parvenait pas à se détacher de l’Angleterre ; et que le général Bonaparte, après avoir épousé Joséphine, s’était, pendant l’année 1796, couvert de gloire en rendant pour longtemps célèbres les noms de ses éblouissantes victoires de Montenotte, de Mondovi, du pont de Lodi, de Lonato, de Castiglione, de Bassano, d’Arcole. N’insistons pas, afin de ne contrister personne. Mais n’oublions jamais que, devant Pellot, nous sommes devant un corsaire basque. Et rappelonsnous, si nous voulons n’être pas étonnés par tel ou tel geste de Pellot, que Vinson, d’ailleurs sans POUR LA RÉPUBLIQUE 149 tout dire, a dit des Basques : « Ils ont un grand fond de droiture, quoique leur ignorance, leur entêtement, l’extrême vivacité de leur imagination les entraînent fréquemment à juger faux. Ils sont doux et complaisants, mais irascibles et redoutables dans leurs colères. Je ne crois pas qu’ils soient haineux et vindicatifs. Ils sont ardents et enthousiastes : un rien les séduit, un rien les désenchante. Habituellement sérieux, ils se laissent volontiers entraîner aux jeux, aux plaisirs de la table; leur gaîté se développe alors bruyante et interminable. Ils ont l’usage et le culte de l’hospitalité dans la plus large acception du mot ». Notons enfin, avant de clore ce chapitre, que désormais Pellot corsaire va commander et mener ses navires en maître, comme il lui plaira. Il a trente et un ans. VI Le 8 août 1797, Pellot reçut de Labrouche, armateur de Saint-Jean-de-Luz, le commandement du Flibustier, petit corsaire de 8 canons et 40 hommes. Mais ce petit corsaire méritait le nom qu’on lui donna, car, mené par Pellot, il pratiqua la tactique des flibustiers, qui était l’abordage, toujours l’abordage, rien que l’abordage, quelle que fût la puissance de l’ennemi attaqué. Et Pellot, qui aimait l’abordage, préféra toujours les petits corsaires aux grandes frégates. En cas de perte, l’armateur ne perdait pas trop. En cas de 150 LE CORSAIRE PELLOT danger, le mince voilier s’enfuyait plus aisément. En cas de gain, armateur, équipage et capitaine gagnaient beaucoup à peu de frais. Tout était donc pour le mieux. Malheureusement, le sort ne servit pas le nouveau capitaine. Parti vers le Portugal, certes il s’empara d’un marchand anglais armé en guerre et porteur de 16 canons. Mais, dès le lendemain, revers qui attendait souvent les corsaires trop gourmands, le Flibustier et sa prise furent capturés par une corvette (ou frégate) anglaise, la Belliqueuse, et conduits à la Rye, sans avoir rencontré de sauveur sur la route. Pour la deuxième fois, Pellot était prisonnier. Il ne s’alarmait pourtant pas. Il ne s’alarma jamais en effet de ces hasards de la guerre : quand la situation était désespérée, il n’exposait pas ses hommes à une mort inutile ; il acceptait ; il croyait qu’un prisonnier de guerre ne reste prisonnier que s’il le veut bien ; et lui se jurait de tout tenter pour fausser compagnie à ses gardiens. Ainsi cette fois. « En atten d an t q u ’il y eû t quelque pon ton de préparé, dit J. D u voisin , les A nglais placèrent P ellot et ses co m – pagnons d ’ infortune dans un fo rt d on t la garde était faite avec le plus grand soin. De nom breuses sentinelles d éfen – daien t l’ approche du rem part, et le passage du pon t-levis était surveillé d ’une m anière tou te spéciale. Les prison – niers étaient réunis, pen dan t le jou r, dans une cou r qui ne leur laissait voir que le ciel et les murs don t ils étaient entourés. Cette situation n ’ était propre à rien m oins q u ’ à les rendre gais. Mais les joviales excen tricités de l’ allègre POUR LA RÉPUBLIQUE 151 Pellot soutenaient leur moral, et souvent cette triste cour retentissait des éclats du rire le plus franc. » Les gardes s’humanisaient autour des prisonniers, parmi lesquels ils se mêlaient pour jouir des pasquinades de l’infatigable Pellot. Celui-ci s ’adressait souvent à eux et il en apprenait un vocabulaire de mots choisis, au moyen desquels il débitait les choses les plus facétieuses du monde. Il faisait beau le voir sauter comme un cabri contre le mur de la tour placée au milieu du fort. Il prétendait, disait-il, monter sur la plate-forme pour reconnaître de ce point culminant si les dames d ’Angleterre étaient aussi jolies que les Françaises. » Ces facéties n’étaient peut-être pas d’une finesse incomparable. Mais Pellot faisait l’âne pour avoir du son. Il avait remarqué, en effet, que « derrière le rideau d’une petite fenêtre, d’où elle assistait aux scènes bouffonnes de la cour », se tenait une jeune femme que les farces de Pellot semblaient amuser. Or cette jeune femme était l’épouse assez ennuyée du gouverneur du fort, car le gouverneur aimait mieux s’enivrer, même tout seul, que de la distraire. Par les gardiens amusés de ses plaisanteries, Pellot apprit comment vivait sir Thomas Wanley et la jeune femme de la petite fenêtre. Il fît l’âne avec ardeur. Et ce qu’il cherchait, il l’obtint. Un soir qu’elle avait des invités chez elle et que le gouverneur dormait, Mrs. Thomas Wanley voulut offrir à ses hôtes le régal des farces de Pellot. Pellot se dépensa, se surpassa, dérida les hôtes moroses. Ravie d’aise, Mrs. Thomas Wanley se promit de recommencer, et recommença. Pellot, 152 LE CORSAIRE PELLOT non moins ravi, savait où il tendait. Pour comble de chance, au cours d’une de ces soirées de pitrerie, il connut un certain M. Durfort, d’origine fran- çaise, mais anglais à cause de la révocation de l’édit de Nantes, qui était propriétaire du plus grand hôtel de Folkestone, et qui prit plaisir à causer avec Pellot : occasion que Pellot ne laissa pas perdre. Les travaux d’approche terminés, Pellot joua son jeu. A la femme du gouverneur, il annonça qu’il avait composé une « pièce de sa façon », intitulée Le Général boiteux, qui ridiculisait un général américain abandonné par ses soldats dans une forêt vierge du Nouveau-Monde. Comme prévu, Mrs. Thomas Wanley eut sans délai l’envie de voir représenter cette pièce où un Américain apparaissait grotesque. Le tout, naturellement, et toujours, à l’insu du gouverneur. La suite, on la devine. Pour tenir son rôle de général, Pellot eut besoin d’un uniforme. Celui du gouverneur, qui dormait, lui suffit. Et, sitôt le premier acte de sa comédie achevé, le corsaire, canne du gouverneur à la main, chapeau du gouverneur en tête, sortit de scène, gagna la poterne de service, se fit présenter les armes par les factionnaires, et, une fois dehors, courut jusqu’à Folkestone sans s’arrêter. La chronique ne dit pas si Mrs. Thomas Wanley et ses hôtes trouvèrent très drôle le deuxième acte de la pièce. Pellot, lui, on s’en doute, alla frapper, à Folkestone, chez M. Durfort. « M. Dufort, écrit POUR LA RÉPUBLIQUE 153 J, Duvoisin, fut très surpris de voir arriver sa nouvelle connaissance ; le sang français qui coulait dans ses veines lui fit surmonter toutes les appré- hensions ; il accorda un refuge au fugitif dans son hôtel ». Mais le deuxième acte ne dénouait pas la comédie : Pellot avait quitté sa prison ; il n’était pas en France. Aimait-il les complications ? Probablement. Le troisième acte, voici de quelle façon J. Duvoisin l’exposa : « De son asile, P ellot épiait sans cesse les occasion s de fuir la côte ennem ie de l’A ngleterre ; pou r réussir, il lui fallait user de patience et de circon spection . U n jo u r, tou te sa prudence s’en vola au ven t de sa fougue et de sa générosité. E n effet, des cris plaintifs se faisaient entendre dans un appartem ent de l’hôtel : c ’était une fem m e que l’ on frappait cruellem ent. « O Dieu ! s’ écriait-elle en fran – çais, ayez pitié de moi ! » A ces m ots qui lui rappellent sa patrie, P ellot n ’est plus m aître de lui-m êm e. O ubliant ses propres dangers, il m on te et se précipite sur l’ h om m e qui m altraitait la fem m e d on t la v o ix l ’a va it ém u. « Arrête ! » s’ écrie-t-il, et en m êm e tem ps il saisit le b âton qui servait d ’instrum ent de supplice et l’arrache des m ains du b a rbare Anglais. L a fureur de ce dernier redouble : il s’ em pare d e la fem m e et va la précipiter p ar la fenêtre ; P ellot s’o p – pose au crim e, et, d ’une m ain vigoureuse, il paralyse le bras de l’A nglais. Le concierge accou rt d ’un air épouvanté: « Malheureux I s’ exclam e-t-il, vous avez levé la main sur un général d’armée ! — C’est un général ? réplique P ellot ; mais, pour cela, est-il moins méprisable ? » C’était le gén é- ral H ope, oncle de celui qui, quelques années après, c o m – m anda les troupes anglaises au blocu s de B ayon ne et d e – vin t notre prisonnier. F rappé des paroles q u ’ il vien t d ’e n – tendre et peut-être effrayé de son propre em p ortem en t, 154 LE CORSAIRE PELLOT H ope s ’arrête ; il regarde sa victim e et P ellot, et se retire brusquem ent, com m e si la honte et la con fu sion précipitaient ses pas. A lors, une dam e, tou te échevelée, la figure en larm es, belle de ses attraits et de tou t l’ intérêt que lui prête la situation, em brasse les gen ou x de P ellot et lui rend mille grâces. P ellot s’em presse de la relever ; il s’excuse presque de sa bonn e action : « Mais cous n’êtes pas Anglaise, «madame, a jou te-t-il ; je dois du moins le penser d’après les « quelques paroles que j’ai entendues de votre bouche. — N on, « monsieur, répond-elle, je suis Liégeoise. » Et elle raconte tout un roman. En bref, « née d ’une fam ille riche et distinguée de Liège, orpheline dès son bas âge, M lle C… vivait chez un on cle, son père d ’ adop tion , lorsque le général H ope lui fit agréer ses hom m ages, l’enleva et l’am ena en A n gleterre où leur m ariage devait être célébré. Mais H ope avait une fem m e et des enfants ; de là les plaintes de la m alheureuse Liégeoise trom pée et les m auvais traitem ents de l’A nglais. » — Je vou s en supplie, ajou te la belle dam e, puisque vous avez eu la générosité de m e dérober au x cou ps de cet h om m e, ayez encore celle de me faire passer en B elgique. » — A h ! répond P ellot ém u, je m e trouve m oi-m êm e au m ilieu de trop graves em barras, pou r que je puisse vous être de quelque secours. Sachez que je suis un prisonnier français qui ne soupire q u ’après son retour dans sa patrie. » — Mais au m oins, m onsieur, prom ettez-m oi de ne pas séparer votre cause de la m ienne et de m ’em m ener en France, lorsque la fuite vou s deviendra possible ! » Ce troisième acte est digne de Pellot. Mais les affaires de Pellot ne s’amélioraient pas. Au contraire. Recherché par sir Thomas Wanley, gou- POUR LA RÉPUBLIQUE 155 verneur de la prison, n’allait-il pas être poursuivi aussi par le général Hope ? Et que lui réservait le quatrième acte ? Il était homme de décision. Il para au plus pressé : il habilla la jeune Liégeoise en gentleman, et, le soir même, « il se retira avec elle dans un quartier plus obscur, chez un ami de M. Durfort ». Ils étaient provisoirement en sûreté : il leur restait à sortir d’Angleterre. Mais Pellot risqua pour deux ce qu’il n’eût peut-être pas risqué pour lui seul. Et voici le dernier acte, tel que J. Duvoisin l’expose et qui est magnifique : « T ous les m atins, il allait flairer quelque m oyen d ’ éva – sion. E nfin, un jo u r q u ’il se tenait à l’ affût au x alentours du port, il entend quatre m atelots qui se plaignaient de leur capitaine et qui paraissaient fort disposés à lui jou er quelque m auvais tour. Ils étaient d ’ autre part dans cette situ ation où le vin , sans a voir rien enlevé à l’hom m e de sa force corporelle, prive la raison d ’une bonn e partie de sa lu cidité. » Or P ellot avait aussi rem arqué que l’ équipage d ’un cutter, savouran t à terre les joies d ’une n oce, n ’ avait poin t laissé de gardien à bord. Il ne lui fallait que quelques h o m – mes décidés pou r s’ en em parer. U ne idée traverse son esprit. Il se saisit d ’ un can ot q u ’il trou ve am arré au quai et m onte sur le navire avec la noble Liégeoise. D ’un cou p d ’ œ il, il v o it que le cu tter est dans de bonn es con ditions pou r filer d ix nœ uds. » Il retourne à terre, et prie les quatre m atelots m écon – tents de lui venir en aide pou r déplacer l’ ancre. U ne fois arrivé à b ord : « Je suis, leur d it-il vivem en t, un prisonnier qui cherche sa liberté. V ou s avez des raisons d ’ être m é- con ten ts de votre capitaine ? A bandonnez-le pou r m ’aider 156 LE CORSAIRE PELLOT à fu ir ; j ’ai de l’or, ce jeu ne h om m e en a beaucou p plus que m oi ; nous vous récom penserons n oblem ent. » Il paraît que Pellot possédait l’art de persuader et de convaincre, voire d’imposer. Les quatre matelots obéirent sans hésitation. « — A llon s, mes am is, dit P ellot. L a brise est bonne, il n’ y a pas de tem ps à perdre : levon s l’ ancre. » E t l’ancre est levée, et les am arres sont cou p ées, et, au b o u t de quelques instants, le cu tter, chargé de toile à en crever, vole, ven t arrière, com m e une flèche, vers les côtes de France. » Un enlèvem ent aussi audacieux ne pou va it passer inaperçu. U ne circonstan ce m ilitait en faveur des fugitifs : il n ’ y avait là aucun bâtim en t qui pû t les arrêter. U ne seule chose était à craindre : depuis le com m en cem en t de la guerre, les A nglais avaien t cein t leur île d ’ une ligne télé- graphique destinée à com battre par ses signaux les en treprises de l’ennem i sur tou t le littoral britannique. » Le Français Chappe avait en effet inventé le télégraphe à signaux, et les Anglais exploitaient largement l’invention française, plus qu’on ne l’exploitait en France, comme il sied. Pellot en fit la dure épreuve. « D è s q u ’ à F olkestone, con tin ue J. D uvoisin, on eut reconnu le cou p opéré a vec tan t d ’ adresse par P ellot et ses com pagn on s, on cou rut au télégraphe et on annonça, à cin q lieues de là, au x autorités de D ouvres, un événem ent aussi surprenant q u ’im prévu . In continen t une frégate et une corvette reçoiven t l’ordre de poursuivre les fugitifs. Mais tou t cela ne peut se faire sans la perte d ’un tem ps pré- cieux. D ’ailleurs, le cu tter est fin voilier, et P ellot est à la POUR LA RÉPUBLIQUE 157 barre, qui dirige la m arche. L ’ œ il en feu, il com m and e la m anœ uvre a vec science et ferm eté. » Cependant, quelle que soit la vélocité de son navire, la m arche de l’ennem i est encore supérieure. E t, si ce n ’ était l’ avance gagnée en prem ier lieu, le cu tter ne serait pas arrivé en vue de D unkerque, où il se trou ve d éjà par sa vitesse extrêm e. N éanm oins, son salut est d ou teu x ; le léger navire est près d ’ être atteint ; les boulets anglais le dépassent depuis quelque tem ps et com m en cen t à en tam er sa voilure. Mais P ellot s’ engage entre les bancs de sable qui s’ étendent le lon g du rivage français ; les A nglais, de crainte d ’ échouer, n ’osent le suivre dans ce pertuis dan gereux : ils ne s’ attachen t plus q u ’ à le couler. » A u bru it sinistre du can on, tou te la population des environs est accourue ; des cris, des vœ u x inutiles, c ’est tou t ce q u ’elle peu t en faveu r du corsaire. P ellot v oit son navire percé d ’outre en outre en plusieurs endroits ; de la v o ix et du geste, il anim e l’ équipage. P ar une m anœ uvre habile, il rase la côte et les écueils, et, après m ille efforts, il parvient triom p h an t au p ort de D unkerque. Le peuple, attiré par ce spectacle, se pressait sur le quai en une masse com p acte. P ellot ne peu t fendre la foule. E n levé de terre et soulevé sur les épaules de la m ultitude, il est ainsi porté au milieu des cris et des vivats, devan t l’ autorité m aritim e de la ville. » À cette comédie dramatique, un bon dénouement était nécessaire. Le dénouement fut édifiant. Le corsaire Pellot, qui sauva la jeune Liégeoise victime d’un général anglais, pouvait exciper de son droit de prise. On croit qu’il s’abstint. Peu importe qu’on l’en loue ou qu’on en doute. Le biographe écrit d’une main calme : « N ous ne devons pas oublier de faire connaître le sort ultérieur de la noble Liégeoise. L ’honnête P ellot s’empressa 158 LE CORSAIRE PELLOT de l’ habiller d ’ une m anière con form e à sa con dition. Il ren voya la belle fugitive à son oncle, à qui il écrivit une lettre pou r im plorer sa clém ence. M lle C… entra dans un cou ven t, mais elle n ’ oublia jam ais son libérateur ; elle eut soin de lui en voyer, de tem ps à autre, des ob jets brodés de ses mains et de lui tém oign er une v ive reconnaissance. » Et le biographe ajoute, toujours d’une main tranquille : « Les quatre m atelots étaient quatre Irlandais, nos frères tou t aussi bien que les héroïques P olonais. L ’ un d ’ eux avait été tué dans l’ action. On abandonna la p ropriété du cu tter au x trois autres, qui continuèrent à servir sous les drapeaux de la France. » C’était l’année de Rivoli. Mais ce Pellot, quel homme ! VII Jamais peut-être autant que sous le Directoire, la marine en France ne fut négligée, voire sacrifiée. Et pourtant elle avait un grand rôle à jouer. « Lorsque le Directoire signa un traité d’alliance avec le cabinet de Madrid, dans l’été de 1796, écrit Ch. Rouvier, les circonstances ne furent jamais plus belles pour poursuivre les Anglais. Alors que l’amiral Jervis évacuait la Corse et laissait libres les eaux de la Méditerranée, alors qu’une armée navale franco-espagnole de 40 vaisseaux se trouvait disponible, on n’essaya même pas d’inquiéter la retraite de nos ennemis, qui n’a- POUR LA RÉPUBLIQUE 159 vaient que 15 vaisseaux de ligne et étaient soucieux de l’immense convoi chargé du matériel qu’il leur fallait transporter d’Ajaccio à Gibraltar. Dans l’hiver de 1796 à 1797, on imagina de faire la désastreuse expédition de l’ Irlande, qui fut aussi mal conçue que mal organisée. On compromit nos vaisseaux, une belle armée, l’illustre général Hoche lui-même auquel avait été confié le commandement en chef des troupes. Pendant toute l’année 1797, nos escadres restèrent immobiles sur nos rades, alors que les équipages de l’armée navale de lord Bridport étaient en pleine insurrection, que les Espagnols qui tenaient la mer combattaient au cap Saint-Vincent contre lord Jervis et que les Hollandais livraient aussi une bataille sanglante à l’escadre des Dunes. » Tels sont les faits. Comment expliquer une telle politique ? « On fut, à cette époque, ajoute Ch. Rouvier, pris d’un grand découragement à l’égard de la marine, et l’on assure que l’on pensa sérieusement à revenir à une marine d’armateurs corsaires. Plusieurs fré- gates, la Cybèle, la Thétis, la Médée, la Néréide, l’Africaine, la Diligente, la Sagesse, la Railleuse, furent cédées au commerce dans le seul port de Rochefort. Pourtant on décida que les capitaines seraient choisis par les armateurs dans les cadres des officiers de vaisseau. Fort heureusement, ce décret, signé le 26 septembre 1797, fut annulé trois mois plus tard, et on lit dans le Moniteur universel que Latouche-Tréville offrit ses services aux armateurs ». 160 LE CORSAIRE PELLOT Si l’on joint à ces réflexions de Ch. Rouvier que, du 14 octobre 1780 au 24 octobre 1790, la France eut, en dix ans, deux ministres de la marine, et que, pendant les dix années suivantes, du 24 octobre 1790 au 1er janvier 1800, elle en eut douze, on pourra ne pas s’étonner que nous ayons subi, le 1er août 1798, à Aboukir, une défaite navale que Nelson à Trafalgar n’aura qu’à rendre définitive. Mais les corsaires empêchèrent les Anglais de se croire les maîtres de l’Océan. De Dunkerque à Bayonne, on arma des navires de tous tonnages pour le plus grand profit des armateurs et du pays. Et l’on peut répéter ici que, de 1793 à 1798, en cinq ans, les Anglais capturèrent 375 navires français et que les Français capturèrent 2.266 navires anglais. Rentré d’Angleterre après les aventures que nous avons rapportées, Pellot, se contentant d’un bref repos, prit, le 4 août 1798, — au moment d’Aboukir, — le commandement des Deux-Amis, petit corsaire armé par Alexandre père, de Bayonne. Mais Pellot capitaine, ayant comme second capitaine Pierre Doussinague, de Bayonne, comme premier lieutenant Jean Miquelperitz, de Sare, et un équipage basque, emmena de surcroît, non pas un de ces instituteurs par lesquels la Convention avait sur ses vaisseaux remplacé les aumôniers, mais un ménétrier. Un ménétrier labourdin joue à la fois du tambour et d’un flageolet à trois trous qu’on nomme chiroula. Sur les airs très aigus qu’il module sans POUR LA RÉPUBLIQUE 161 se iasser, on danse principalement ce qu’on appelle le saut basque, danse noble que les hommes seuls exécutent, car elle exige du muscle et du jarret. Mais il ne faut pas confondre le saut basque et le fandango que les touristes aiment voir danser à Saint-Jean-de-Luz : le fandango, importé d’Espagne, est relativement de mode récente ; le saut basque, fort ancien, tend à disparaître ; les barbares sont passés là. A bord des Deux-Amis, sous les ordres de Pellot, entre deux chasses, on dansait. « C’est au bruit de la musique, dit J. Duvoisin, qu’on amarina cinq prises portugaises ». En réalité, on prit, au cours de cette croisière en musique, cinq anglais et douze portugais, tous richement chargés. J. Duvoisin ajoute : « Un magnifique automne avait semblé se faire le complice des plaisirs et des succès des corsaires. Mais la fin de l’année arriva, grosse de mauvais temps. Le navire, qui avait bien résisté à sa course effrénée, faillit succomber sous l’effort de la tempête. Pellot rentra en France et débarqua le 25 décembre. » Pellot, corsaire heureux, put apprendre à loisir quels événements avaient occupé les esprits pendant son absence : on parlait beaucoup de l’expé- dition d’Egypte entreprise par ce général Bonaparte qu’il avait vu à Toulon. Mais, chez les Basques, on parlait davantage de Jean Dalbarade, ancien corsaire, ancien capitaine de vaisseau, devenu ministre de la Convention, puis remplacé par Truguet, et redevenu capitaine de vaisseau 162 LE COBSAIR E PELLOT et nommé commandant d’armes à Lorient. Or, dans la nuit du 30 avril 1798, le vaisseau le Quatorze- Juillet, « amarré à quatre amarres, chargé de ses vivres, de ses rechanges et de tous ses approvisionnements, prit feu tout à coup, sans qu’on ait jamais connu exactement la cause de ce sinistre ; le conseil municipal de la ville se plaignit au ministre que le commandant des armes ne l’eût pas fait prévenir officiellement d’un événement qui pouvait compromettre la sécurité des habitants ; et, à la suite d’une longue enquête, le capitaine de vaisseau Dalbarade fut déclaré incapable de commander ». Mauvaise pour son protecteur de naguère, l’année 1798 n’avait pas été mauvaise pour Pellot. L’année suivante ne lui fut pas aussi bonne. Aux corsaires puissants, nous le savons, il préférait les petits, comme les flibustiers, et, avec les DeuxAmis, il avait fait en 1798 une croisière fructueuse. En 1799, Darrigrand, qui allait commander en premier le Bordelais, insista pour que Pellot acceptât d’être son second. Pellot n’acceptait pas. Darrigrand insista de nouveau. Pellot finit par accepter, mais sans enthousiasme et même à contre-cœur. Vingt-quatre canons et 220 hommes, tels étaient l’armement et l’équipage du Bordelais, propriété de Balguerye, de Bordeaux. Avant le départ, détail singulier, le constructeur dit aux capitaines : — « J’ai construit le Révolutionnaire et j ’ai construit le Bordelais. Les Anglais ont pris le POUR LA RÉPUBLIQUE 163 Révolutionnaire. Mais, s’ils ne le lancent pas contre vous, il n’y a pas un croiseur anglais que vous puissiez redouter. » Excellent corsaire, le Bordelais montra qu’il l’était. Ayant quitté Bordeaux le 20 mars 1799, au moment où se formait contre la France la deuxième coalition, qui liguait l’Angleterre, l’Autriche, l’Allemagne, le Portugal, la Russie, la Turquie, Naples et les Etats barbaresques, il fit d’abord deux croisières au cours desquelles il maîtrisa huit anglais : deux, qui furent coulés ; deux, chargés de poudre et de boulets, qu’on dirigea sur Bordeaux; deux, de 10 et 16 canons de 6, qui furent envoyés à Bayonne ; un brick, que Bilbao reçut ; et une lettre de marque, doublée en cuivre, riche de café, de coton et d’indigo, qui fut mise en sûreté à Passages, qui ne rapporta pas moins de 1.200.000 francs de bénéfice (valeur du temps). Et les prisonniers qu’on fit permirent de récupérer, par voie d’échange, bon nombre de marins français. Mais Darrigrand, premier capitaine, céda sa place à Moreau, marin éprouvé, et le Bordelais fit voile vers l’Irlande. Or Pellot, qui avait embarqué à contre-cœur, n’était plus du tout le Pellot que chacun admirait. Que craignait-il ? Rien, sans doute, puisqu’il ne craignait jamais rien. Pourtant, J. Duvoisin nous a gardé l’étrange récit d’une aventure étrange, qui ne surprendra d’ailleurs aucun marin : 164 LE CORSAIRE PELLOT « Un fâch eu x pressentim ent assom brissait le visage de P ellot, si jo y e u x d ’ordinaire. C’ est en vain q u ’il cherchait à rappeler sa gaieté d ’autrefois ; le rire con tractait ses lèvres sans les épanouir. Poussé par une inquiète curiosité, il ne savait pas laisser de la m ain une longue-vue avec la – quelle il interrogeait incessam m ent l’ horizon. » Plusieurs fois, il signala une voile anglaise que personne ne pou vait apercevoir ; et lui, s’obstinait à vou loir virer de bord. » — Tenez ! disait-il, ne voyez-v ou s pas cette frégate ? Je distingue ses rangées de canons. V irons de bord, ou nous som m es perdus. » E t toutes les lunettes ôtaient braquées dans la direction q u ’indiquait P ellot, et personne ne v oy a it rien. Q uelques grognards d ’ eau salée grom m elaient entre leurs dents ; des loustics lançaient des brocards : P ellot, absorbé, fasciné par une vision m ystérieuse, n ’ entendait rien et ne sem blait reven ir à lui que pou r crier : « F uyons ! fuyons ! » » C ependant sa persistance irritait quelques-uns et ren – d it le sérieux à tou t le m onde. » — R egardez, disait P ellot, elle tourne de notre côté, m ais elle ne sem ble pas nous avoir encore aperçus. Tenez, la voilà debou t. V irez ! V irez, mes amis !  » — E tes-vou s dou é du don de seconde vu e ? lui dit enfin le com m an d an t impatient,. » — E tes-vou s aveugle ? répondit le second capitaine. » — Il est fou. » — Il faudra l’ attacher. » — V ou s ne connaissez pas le farceur : il jou e un de ses tours. » Tels étaient les propos qu ’on tenait à bord. » Le m aître d ’équipage, G ouziot (d e Brest), h om m e à la figure m ystique et qui connaissait certaines pratiques de divination, prit la parole en ces term es : » — A p p ortez un chaudron d ’eau sur le pon t, et, quand la surface du liquide sera tranquille, vou s y verrez l’ennem i si tant est que nous soyons sous son influence. POUR LA RÉPUBLIQUE 165 » Un gros m atelot fort crédule se hâte d ’ apporter le chaudron dem andé. Il le place près du capitaine. M. M oreau y jette un regard dédaigneux. Le fluide n ’avait pas encore repris son calm e, que déjà on v oy a it clairem ent la voilure et le bois d ’une frégate anglaise vaciller dans les ondulations de l’eau. Les yeu x effrayés se porten t à tribord sur la mer. » — A bâbord ! crie P ellot. Ici ! là-bas I » L e charm e est rom pu. Chacun peut voir, de ses yeux, sans le secours des lunettes, une belle frégate faisant force voiles sur le corsaire. » On exp liquera com m e on vou dra cette aventure. T ou t ce que nous p ou von s dire, c ’est que P ellot nous en a plus d ’ une fois attesté la vérité ju sq u ’ à corroborer sa parole par un serm ent. » Voilà ce que rapporte J. Duvoisin, mysté­ rieusement. Réellement, le 11 octobre 1799, à 7 heures du matin, le Bordelais fut rencontré par le seul navire qui ne devait pas le rencontrer, par le Révolutionnaire, frégate anglaise, commandant Twysden. Chasse immédiate. Course de 114 milles. A cinq heures après midi, le Bordelais fut rejoint par le Révolutionnaire, évidemment supérieur. Le Bordelais, attaqué au canon, eut le dessous. Le capitaine Moreau voulait se faire sauter. Pellot refusa. Le Bordelais se battait, se battit, s’était battu jusqu’à la limite de ses possibilités. Pellot trouvait, dit J. Duvoisin, « qu’il n’y a aucun déshonneur à se rendre, quand la défense est impossible », d’autant que « les prisons d’Angleterre ne furent jamais pour lui que des claires-voies au travers desquelles il sut passer », 166 LE CORSAIRE PELLOT Mais Pellot était prisonnier des Anglais pour la troisième fois. Ses pressentiments ne l’avaient pas trompé. Les Anglais l’emmenèrent, lui et ses compagnons, à Corck, puis à Kinsale, puis sur de sinistres pontons mouillés au milieu d’un vaste marécage. C’était le moment où, revenu d’Egypte sans aucune autorisation, le général Bonaparte, prenant conscience de la lâcheté des hommes, se sentait prêt à faire triompher son ambition. Un mois plus tard, le 18 brumaire entrera dans l’histoire. Qu’importe si, quelques jours plus tard encore, est défait et meurt, dans l’Inde, TippooSahib, dernier espoir, -dernier allié de la France, dernier témoin des efforts superbes de Suffren ? Des pontons mouillés au milieu d’un vaste marécage ? Près de cette horreur, le fort du gouverneur sir Thomas Wanley et de sa charmante jeune femme était un palais d’où l’on s’évadait à plaisir. Mais ceux qui avaient tenté de s’évader à travers ces boues tragiques s’y étaient perdus. Un Harispe, frère cadet du capitaine de Chasseurs basques dont Bonaparte, devenu Napoléon, devait faire un général, s’y perdit. Il s’évada, et on n’a jamais plus rien su de lui. Combien de temps notre Pellot allait-il demeurer prisonnier de ce marécage mortel ? Et allait-il en sortir par ses propres moyens, sans attendre qu’un échange de prisonniers l’en tirât ? On pourrait se le demander, et trembler pour lui, que l’on connaît capable d’affronter tous les dangers. Il s’en tira pourtant par ses propres moyens. Il s’évada. Et cette éva- POUR LA RÉPUBLIQUE 167 sion, J, Duvoisin l’a consignée en quelques lignes d’une simplicité peut-être excessive ; car Pellot n’a peut-être jamais rien tenté, et exécuté, de plus difficile. Mais écoutons J. Duvoisin, chroniqueur impassible : « P ellot, dit-il, ne lu t pas des plus pressés à fuir de sa prison. Il travailla lon gtem ps, avec un petit couteau et une grande patience, à am incir quatre légères planchettes d ’un bois tenace ; il y ajou ta des lanières de cu ir ; et, quand tou t fu t prêt, il les adap ta à ses pieds et à ses m ains, et prit com m e les autres la voie des boues. Plus d ’ une fois, il faillit su ccom ber durant ce périlleux trajet ; il fit des haltes forcées p ou r reprendre haleine ; mais, grâce à son énergie et à la vigueur de ses m uscles, il gagna la terre ferm e avant le jou r. Il se rendit à D ublin , où ils’em barqu a com m e m atelot à b ord d ’un navire en partance pou r P orto. » Aller d’Angleterre en Portugal, c’était passer des mains d’un ennemi aux mains d’un autre ennemi. Mais, depuis déjà longtemps, le Portugal n’était plus le Portugal, et en tout cas, risque pour risque, le Portugal en 1799 n’était pas l’Angleterre. Et Pellot avait sans doute, en embarquant à Dublin comme matelot, son idée de derrière la tête. Pour rentrer en France par un biais de génie, il ne trouva rien de mieux que de se déguiser en pèlerin de Saint-Jacques, « avec le bourdon à la main, dit J. Duvoisin, sans oublier la gourde », et sans oublier les coquillages du manteau, aurait-il pu ajouter. Trouvaille admirable, qui lui permit de longer la côte espagnole, de revoir Bayona, où certain gouverneur lui avait voulu jouer un mau- 168 LE CORSAIRE PELLOT vais tour et à qui il en joua un plus mauvais, et de marcher de port en port, à la quête, non pas d’une aumône de pèlerin, mais d’un navire, d’un bon corsaire. Le pèlerinage de Santiago en Galice, le plus important après le pèlerinage de Jérusalem et de Rome, attirait les dévots de toute l’ Europe et particulièrement de France. Tous traversaient le pays basque pour s’y rendre. Pourquoi Pellot n’aurait-il pas fait le voyage inverse ? D’après ce que l’on a rapporté de scs sentiments religieux, on peut douter qu’il ait chanté, avant de partir pour Santiago : P ou r à Dieu satisfaire Des m au x que j ’ ai com m is, Je désire un vœ u faire, M algré mes ennem is, A Saint Jacques l’ A pôtre En G alice honoré, Où le Seigneur Dieu nôtre En lui est adoré. À Santiago, comme on peut aussi supposer qu’il ne chantait pas depuis sa plus tendre enfance les chansons des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, — ou, s’il en chanta des fragments, il ne les chanta qu’en basque, — on peut supposer qu’il ne chanta pas Enfin, étant à Com postelle, Fûm es contents. N ous courûm es tous avec zèle, Petits et grands, POUR LA RÉPUBLIQUE 169 P our rendre notre hom m age à Dieu, Dans son saint tem ple, A fin d ’ accom plir notre vœ u, Prenant des saints exem ple. Mais, s’il les a connus, on peut être assuré que Pellot chanta plutôt ces autres couplets de la même chanson : E nfin partis de C om postelle En dévotion , L ’esprit soum is, le cœ ur fidèle, De bonne union, N ous prîm es tous le grand chem in Qui m ène en France, N ’ayant sur nous aucun butin, Faisant peu de dépense. Nous ne sentîm es la misère Que faiblem ent. L’esprit de Dieu venait de faire Ce changem ent. Résignés à ses volontés, Les chem ins rudes N ous paraissant bien plus aisés Chassaient nos inquiétudes. Nous ne chantâm es dans la route Que nos plaisirs, E t cette joie ven ait sans doute Des saints désirs Où nous étions de persister Dans la sagesse E t nous nous sentions anim és D ’une sainte allégesse. N ous revîm es enfin B ayonne… 170 LE CORSAIRE PELLOT Ne chantons pas plus avant. Car Pellot ne poussa pas jusqu’à Bayonne. « Dans son village, nous apprend J. Duvoisin, il fut accueilli par les rires universels et les tendres embrassements de sa famille et de ses amis. » Pellot, pèlerin de SaintJacques par nécessité, continuait d’être un Pellot capable de tout. Mais en 1799 rien n’était merveilleux : le corsaire que montait Pellot quand il avait été pris par le Révolutionnaire, ancien corsaire français, le Bordelais, sans changer de nom, était entré dans la marine royale anglaise, armé de 32 caronnades de 32 et de 2 canons de 9. Et un officier corse, qui détestait les Français, devenait le maître de la France. Le siècle s’achevait de prodigieuse façon. VIII En réalité, le siècle ne s’acheva ni politiquement, ni historiquement le 31 décembre 1799. Aucun siècle ne s’achève un 31 décembre 99. L’histoire et la politique ne se servent du calendrier que pour « la commodité du discours ». Quand le chiffre d’une nouvelle centaine va paraître au calendrier, les hommes ont le droit de se réunir en une soirée de fête et de croire qu’ils sont les témoins d’un grand événement : au réveil, ils s’aperçoivent que la nuit de réveillon n’a rien changé. Entre le XVIIIe et le XIXe, tout un siècle réellement s’est, écoulé, qui ne dura que dix années, mais chacune de ces dix années en valait dix. La paix d’Amiens a POUR LA RÉPUBLIQUE 171 clos les temps héroïques de la France. La rupture de la paix d’Amiens et le couronnement du général corse ont ouvert l’ère nouvelle : qu’on approuve ou qu’on réprouve la Révolution de 1789, qu’on s’en lamente ou qu’on s’en réjouisse, la vie du monde civilisé fut bouleversée dès le jour où Bonaparte, se sacrant Napoléon Ier, remplaça par des bottes les sabots de la Révolution. Depuis ce jour-là, les peuples du monde, et du moins de l’Europe, n’ont vécu que sous la menace quotidienne de guerres possibles. Le mot d’armée n’a pris un sens qu’avec Napoléon. A-t-on jamais parlé de l’armée de Saint Louis, de Louis XIII, de Louis XIV ? Mais les pacifistes de 1932 ne condamnent pas Napoléon : il fut en effet l’empereur jacobin, et tous les pacifistes de 1932 sont jacobins et jacobinissimes, sans savoir pourquoi, comme le serpent qui se mord la queue. Ils pré- tendent parler au nom du peuple, des peuples. Noire plaisanterie : les peuples ne sont jamais si malheureux que sous un gouvernement démocratique ; à qui daigne y réfléchir, toute l’histoire de la France le prouve, car tous les rois de France ont gouverné pour le peuple et avec le peuple contre la noblesse et le clergé, ou, en style de réunion électorale, contre le sabre et le goupillon. Mais dans quel manuel d’école primaire de 1932 lira-t-on cette vérité tout à fait primaire ? Quant à Pellot, car nous ne le quittons pas du regard, s’il fut jacobin par opportunisme et surtout afin de ne pas servir dans la marine d’État, il 172 LE CORSAIRE PELLOT était basque, et chaque Basque, marin ou paysan, sait ou sent que celui qui écrit ceci ne trahit ni l’évidence ni la foi de tous les Basques. Et lui, Pellot, notre Pellot, en 1800, il prit, il reprit la mer, en commandant le Retour, bien nommé, de 10 canons et 46 hommes d’équipage. Il ne voulait plus être que corsaire. Les intrigues et les victoires du général corse (Marengo est du 14 juin 1800) l’inquiétaient. La France était en guerre contre sept ou huit ennemis. Gela suffisait au corsaire Pellot. On ignore, hélas ! si le Retour fit d’importantes captures. Il est au reste curieux de noter qu’à mesure que les années passent, que l’administration s’organise, que la bureaucratie s’installe, que le progrès s’affiche, les renseignements font défaut sur les opérations des corsaires. L’histoire offre aux historiens de ces mécomptes. Des opérations du Retour, nous ne savons rien. J. Duvoisin, biographe de Pellot, ne nous a gardé qu’une anecdote. Il est vrai qu’il ne faut qu’un peu de lumière pour éclairer tout un tableau, voire toute une conscience. Or, il parait qu’avec le Retour, Pellot s’empara d’un sloop anglais de rien, qui ne méritait d’être ni amariné, ni coulé, ni abandonné. Ce rien était monté par des contrebandiers. Et Pellot hésitait à trancher la question. Mais le patron du sloop gémissait, et Pellot entendait l’anglais. Et un matelot dit à son patron : — Courage, allons, mon cher Wilson ! Tout n’est pas perdu. POUR LA. RÉPUBLIQUE 173 — Wilson ? fit Pellot. Vous vous nommez Wilson ? — Oui, répondit l’Anglais. — Vous mentez. Le contrebandier Wilson, je le connais. — Celui de Portsmouth ? — Y en a-t-il un autre ? — Il y a moi, son frère, qui habite à Jersey. — Vous êtes le frère de George Wilson ? — Je le suis. Pellot tendit vivement la main à son prisonnier. — Voilà huit ans, dit-il, votre frère m’a aidé à sortir d’Angleterre. Vous êtes libre. Partez, avec votre navire. L’Anglais pensait rêver. — Mais à charge de revanche, dit Pellot. En 1914, 1915, 1916, 1917, 1918, une pareille aventure eût mené Pellot devant un Conseil de guerre. Mais, en 1801, la civilisation n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Et il me semble bon de reproduire maintenant, pour illustrer cette anecdote, une autre anecdote dont le capitaine Soustra, bayonnais, fut le héros, en 1794, à Brest, et que rapporte E. Lamaignère comme suit : « Le théâtre était, à cette époque, le délassem ent obligé de tous les officiers de la flotte. A u x approches de la fin du spectacle, on v oy a it se détacher de tous les navires en rade une flottille d ’ em barcations sveltes et brillam m ent peintes, qui allaient attendre les états-m ajors à l’ em barcadère. Il était sévèrem ent défendu aux officiers de m arine de cou ch er à terre. 174 L E C OR SAIRE P E LL O T » D eu x jou rs après son entretien avec l ’am iral V illaret de Joyeuse, le capitaine Soustra fu t retenu quelque tem ps après sa sortie du théâtre par des am is qui lui firent la galanterie d ’ un bol de punch, qu ’ un m arin ne refuse jam ais. Il se trou vait d on c attardé et le dernier des capitain3s à terre lorsqu ’il songea à regagner son bord. T outes les em barcations avaient quitté l’ em barcadère. Seule, une péniche légère se balançait gracieuse sur les flots m ollem ent agités par la brise du soir : c ’ était celle de l’Atalante.  » A rrivé sur le quai, le capitaine Soustra rem arqua, enveloppés dans des m anteaux, deu x hom m es d on t les allures lui parurent suspectes. Il allait accoster pou r leur dem ander ce qu ’ils faisaient là à cette heure indue de la nuit, lorsqu ’il réfléchit qu e ce pou vaien t être des gardes de nuit ou des douaniers, et, sautant dans son em barcation, il ordonn a de pousser au large. L a péniche, m anœ uvrée par six marins vigou reu x, s’ élança avec rapidité vers la rade, q u ’elle atteign it en quelques cou ps d ’ avirons. » A u m om ent de qu itter les eaux de la p etite rivière de P en feld, qui traverse le p ort intérieur de Brest, le patron qui pilotait le can ot de l’Atalante jeta les yeu x par hasard, à droite, sur la terre qui allait se fondre dans l’obscurité, puis il fit rem arquer au capitaine un o b je t confus, indécis, m ais qui paraissait se m ou voir sans bruit dans les ténèbres. » — E h bien ! que veu x-tu que cela soit, M artin ? lui dit Soustra. » — Je n ’ en sais rien, capitaine, répondit le patron. Ça a l’ air d ’ une em barcation, c ’est vrai ; m ais du diable si, depuis que je navigue, j ’en ai jam ais vu aucune avec cette allure. R em arqu ez, m onsieur, qu ’ on ne nage pas à bord ; car, à cette petite distance, nous entendrions le bru it des rames dans l’ eau et sur le p lat-bord . E t cependan t voilà qu ’elle file, ou plu tôt q u ’ elle glisse com m e un lon g serpent noir. Tenez, m onsieur ! Que D ieu protège ceu x qui son t dans ce bateau, si ce sont des hom m es tou tefois. Q uant à m oi, on m ’offrirait double part de prise à bord du navire auquel elle appartient, que je refuserais net. POUR LA RÉPUBLIQUE 175 » — A h ça ! M artin, tu crois d on c aux sorciers ? Je ne m ’en serais pas dou té. T oi, si brave à la m er et au feu ? Allons, je vais tâcher de te guérir au m oins pou r ce qui a trait à ce navigateur m ystérieux. N e nageons plus, gar- çons ! Je veu x l ’exam iner à m on aise quand il va se trouver hors de l’om bre du fo rt et q u ’il sera à décou vert à l’ em – bouchure du P enfeld vers laquelle il se dirige. » Les m arins qui tenaient les avirons suspendirent la nage avec une satisfaction d ’ autant plus vive qu ’ ils étaient superstitieux, eux aussi, com m e leur cam arade et com m e le sont en général presque tous les enfants de l’ O céan. La conversation entre le capitaine et M artin, don t ils n ’ avaient pas perdu un m ot, leur causait une im pression d ’inquié- tude vague, join te à une curiosité indicible, et bien naturelle à pareille heure et dans de telles circonstances. » En effet, il était m inuit. U n silence profon d régnait à terre com m e sur la rade. On distinguait seulem ent les fanaux, escarboucles brillantes attachées à la proue et à la pou pe des vaisseaux pou r indiquer leur position, et les réverbères fum eux placés à l’entrée du port. T ou t le reste était plongé dans une obscurité profon de. E t, à quelques brasses de la péniche de l ’Atalante arrêtée dans une im m obilité com plète, l’em barcation étrangère con tin uait to u – jou rs sans bru it sa m arche fantastique. » U n sifflet sec, aigu, traversa l’air tou t à cou p. Il paraissait venir du côté du port. A cet appel, l’em barcation m ystérieuse quitta l’om bre protectrice du fort qu ’ elle longeait et, sans qu ’ aucun son trahît sa m arche, elle traversa com m e une flèche l’ étroite em bouchure du Penfeld. Une sueur froide perlait les fronts des canotiers de l’ Atalante ; les coeurs battaient à rom pre ces vigoureuses p o itrines. Le capitaine Soustra, lui, observait et réfléchissait. Prenant bien tôt son parti : » — N agez, dit-il à ses gens ; et toi, M artin, gouverne à terre en rem ontant la rade. Je veu x en avoir le cœ ur net. Je m e dou te que deu x in dividus que j ’ ai rem arqués au m om ent de vou s join d re ne sont pas étrangers à tou t ceci. 176 LE CORSAIRE PELLOT N ous allons nous m ettre en em buscade et voir de près la couleur de ce navigateur silencieux qui va positivem ent revenir par le m êm e chem in. A llons, garçons ! N ageons en double ! » L a péniche, lon gean t la terre, s’éloigna rapidem ent. Parvenu à une certaine distance, le capitaine Soustra fit suspendre la m arche de son em barcation, qui s’ arrêta im m obile derrière un m assif de rochers qui se détachait de terre. L ’ attente ne fu t pas longue ; car, au b o u t de quelques m inutes, le patron M artin, lui saisissant le bras a vec sa m ain de fer, lui glissa à l’ oreille ces m ots, les seuls qu ’ il pû t pron on cer : » — Capitaine, le voilà. » T ous les yeu x se dirigèrent vers le poin t q u ’il indiquait et l’on v it une longue em barcation noire et effilée glissant sur l’eau com m e une om bre. Elle n ’ appartenait à aucun des navires de la rade, car elle se dirigeait évidem m ent vers la pleine mer. Le capitaine Soustra se m it en devoir de la héler. » — Oh ! du can ot, ohé ! » P oin t de réponse. L ’ om bre silencieuse sem bla seulem ent redoubler de vitesse, tout en inclinant au large pour s’éloigner. A ce m épris affiché des usages de la mer, les canotiers se regardèrent et un léger frisson parcouru t leurs m em bres. » — O h ! du can ot, ohé ! répéta le capitaine de l’Atalante, avec un accen t de colère, au m om ent où le n avigateur m ystérieux allait lui passer devant. » U n silence profon d suivit ce second appel. » — A llon s ! il fau t savoir à qu oi nous en tenir. Ferm e sur les avirons, garçons ! Quand ce serait le diable, je suis dans m on droit et je l’arrête. » R endus à l’ action, à l’exercice de leur m étier, les ca n otiers se m irent à nager a vec une ardeur fiévreuse. L a p é- niche s’élança com m e un trait à la poursuite de l’ obstiné navigateur qui, de son côté, dép loyait pou r lui échapper une agilité qui ten ait du prodige. Mais l’ am our-propre de POUR LA RÉPUBLIQUE 177 nos m arins était en jeu , ils étaient tous basques, et l’on sait q u ’ils n ’on t pas leurs pareils pou r la nage. Ils parvinrent facilem ent à gagner leurs adversaires dans cette lutte de vitesse. » Sûr d ’atteindre le bateau m ystérieux, le capitaine S ou stra, vou lan t m ettre ju sq u ’ au b ou t tous les procédés de son côté, passa sur l’ avant de sa péniche, et, hélant pour la troisièm e fois : » — V ou lez-vou s bien m e dire ce que c ’est que cette em barcation, et ce q u ’elle fait ici à cette heure ? » Le bateau n ’était plus q u ’à quelques brasses : un co m – m andem ent étranger se fit entendre ; le bateau reçut une im pulsion contraire, et s’ arrêta im m obile. » — Des A nglais ! s’écrièrent les marins de l’Atalante. » — Stop, m y boys ! dit, en posant la gaffe sur le plat bord, le capitaine Soustra. » E t, sautant dans l’em barcation, il se trou va en face de deu x jeu nes officiers de m arine anglais qui, bravant le péril, n ’ avaient pu résister à la tentation d ’ aller au spectacle à Brest. Ils avaient quitté à l’entrée de la nuit leur frégate q u ’ils allaient rejoindre en dehors du goulet. L ’ un d ’eux était neveu de l’am iral H ow e. E t les besoins de la guerre étaient tels, la discipline si sévère alors dans la marine britannique, q u ’il y avait deu x ans que ces jeunes officiers n ’étaient descendus à terre. » É m u par ce récit fait avec franchise, le capitaine Soustra eut pitié de leur jeunesse. Il leur laissa con tin uer leur route, en leur faisant prom ettre solennellem ent de délivrer, à la prem ière occasion , un nom bre de prisonniers français égal à celui des hom m es qui m ontaient leur em barcation. » Cet acte généreux accom pli dans l’élan d ’une âme noble et sym path ique, le capitaine de l’Atalante réfléchit, en revenant à son bord, que sa conduite, qui avait eu ses m atelots pou r tém oins, pou vait, m al com m entée, lui attirer des désagrém ents. Il se rendit le lendem ain, d e bonne heure, auprès de l’ am iral V illaret de Joyeuse, et lui ra- 12 178 LE CORSAIRE PELLOT con ta le fait sans détours. A près l’ avoir entendu, l’ am iral lui prit la m ain dans les siennes en lui disant : » — Capitaine Soustra, je puis d ’ autant m oins désapprouver votre con du ite, q u ’ à votre place j ’ aurais agi a b – solum ent com m e vou s. N e craignez d on c aucune su ite désagréable pou r cette affaire don t je prends la responsabilité sur m oi. » Tels sont, tels étaient les Français à la guerre. Tel fut le capitaine Soustra, tel fut son amiral. Tel fut aussi notre Pellot à l’endroit de ces contrebandiers qu’il avait pris avec le Retour, vraiment bien nommé. Mais, tandis que nous nous attardions sur cette anecdote du capitaine Soustra, l’aiguille tournait à l’horloge. Chose plus grave pour un corsaire, l’année 1801 fut une année de traités de paix. En février, la France et l’Autriche déposent les armes. En mars, la France et l’Espagne, et d’autre part Naples cessent d’être ennemies. La Russie et le Portugal signent à leur tour. Le pape lui-même accepte le concordat que lui offre le Premier Consul. Le Congrès d’Amiens, qui doit préparer des jours heureux pour toute l’Europe, s’ouvre en octobre. Des hommes célèbres sont morts : Washington, Beaumarchais, Marmontel, Desaix, Kléber, La Tour d’Auvergne, D a u b e n t, Souvarow. En France, on élabore le Code civil ; et, tandis que Chateaubriand corrige les épreuves du Génie du Christianisme, le Premier Consul, qui rêve d’un autre titre, s’apprête à créer la Légion d’honneur. Enfin, le 25 mars 1802, la paix d’A – miens est signée : la France et l’Angleterre ne POUR LA RÉPUBLIQUE 179 sont plus en guerre. Les corsaires n’ont qu’à désarmer. Notre Pellot n’a qu’à rentrer chez lui. Surcouf est rentré à Rochefort le 13 avril 1801. Naturellement, Pellot rentra chez lui. La paix était signée. Que pouvait-il faire ? Il se maria. Il épousa Marie Larroulet, d’Urrugne. J. Duvoisin nous dit que Marie Larroulet donna « plus de quarante ans de bonheur intime » à Pellot. Elle mourut, en effet, en 1842, alors que Pellot devait lui survivre. Mais elle lui donna d’abord un fils, qui décéda, jeune, à Cuba, de la fièvre jaune, et une fille qui devint Mme Passement et eut à son tour deux enfants : Etienne Passement, docteur en médecine, mort en 1860, et Virginie Durruty, mère des derniers descendants de Pellot. Mais Pellot n’a pas fini de nous étonner. En 1803, le traité d’Amiens fut détruit. La guerre recommença, ou plutôt elle continua, car on n’avait signé à Amiens qu’un armistice, une trêve, une pause, un contrat valable pour quelques mois

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