Le Gascon à Pasajes

Le Gascon à Pasajes

G. Lacombe.—

Au cours de son intéressante «Note sur d’anciennes colonies gasconnes en pays basque, publiée aux pages 75-79 du dernier fascicule de cette revue, M. H. Gavel s’exprime ainsi
(p. 77): «Dans cette courte note, je n’ai point prétendu….. faire une étude véritable de la question qu’elle concerne: j’ai seulement voulu signaler cette question à l’attention des érudits, qui pourront peut être faire les recherches qu’elle comporte…..» Or en étudiant en octobre dernier, grâce à l’obligeante entremise de M. J. de Urquijo, à la Députation de Guipuscoa, les manuscrits laissés par le Prince Louis-Lucien Bonaparte, j’ai trouvé, au milieu de papiers divers ayant rapport aux langues romanes, le document suivant, d’une écriture incon nue, et en tête duquel le prince s’est borné à écrire à l’encrerouge: Pasajes:
» Des Gascons du Passage
» On est étonné d’entendre parler le Gascon dans quelques familles Basques Espagnoles habitant la partie du Passage appelée San J u a n :
» Cet étonnement n’existera plus, quand on saura que le côté du Passage nommé San Juan, a été en quelque sorte une colonie française, fondée par les anciens habitants de nos ve sants Pyrénéens. Aussi San Juan conserve-t-il sa dénomination de Banda de Francia, tandis que l’autre côté du Passage, qui dépendait de l’arrondissement de Saint-Sébastien, en 1805, atoujours été appelé Banda de España.
» On trouve encore du côté de San Juan des vestiges d’établissements édifiés par les Français. Ces constructions remontent sans doute à l’époque bien éloignée où les marins
béarnais et du cap Breton, unis à ceux de Saint-Jean-de-Luz et d’Endaye, fatigués des vicissitudes de mer occasionnées par la barre de l’Adour et les gros temps si communs dans l’ouvert de Saint-Jean-de-Luz, vinrent s’établir au Passage, dont le port admirable, et les ressources en bois et en fer offertes par la Navarre et le Guipuzcoa, étaient d’un avantage inmense pour ces hardis navigateurs.

» Des compagnies furent bientôt formées afin de pêcher la baleine; et plus tard, quand ce cétacé s’éloigna des côtes cantabriques, les Gascons et Basques français et Guipuzcoans
s’unirent de nouveau et pratiquèrent ensemble, dans le nord, les grandes pêches de la baleine et de la morue.
» C’est le besoin d’un bon port qui a amené nos pêcheurs et nos marins au Passage, et le côté de San Juan eut la préférence par la facilité de l’embarquement, la nature du fond pour l’ancrage et toutes ses heureuses dispositions marines, en unmot-de là le nom de Banda de Francia.—
» Il n’est donc pas étonnant que le patois Béarnais et Gascon se soit perpétué dans quelques familles, au Passage: car il y a eu forcément de nombreuses alliances entre nos
Gascons et les habitants de ce pays, et si maintenant des mots Catalans et Majorquins se trouvent mêlés aux expressions Vasco-Béarnaises, on doit l’attribuer à la venue des marins et ouvriers Catalans et Mahouais au Passage, lors de l’équipement des bâtiments de guerre et de commerce construits en ce port.
» Les quelques mots employés aujourd’hui se rattachent à une espèce de langage corrompu, prenant sa source dans les divers patois qui ont été accidentellement parlés au Passage, mais tous dérivant de la langue Romane.» Le côté  » Bandada de Francia  » est revenu peu à peu à la langue Basque et à l’Espagnol, avec cette différence qu’on y parle plus l’Espagnol que le Basque, les descendants des Gascons s’arrangeant beaucoup mieux des analogies offertes par la langue Espagnole que des contrastes et des difficultés
de la langue Basque.
» On doit l’observer, pendant les guerres de l’Empire, lePassage servait de point de départ et de refuge aux corsaires, et les relations de ces derniers avec la Banda de Francia n e pouvaient que perpétuer les habitudes de mœurs et de langage implantées par les anciens Gascons.
» Le port du Passage a eu nom d’abord P o r t u a ; puis ils’est appelé Z a v a l a , par syncope de A r r i z a v a l a , p l u s t a r dArando, aujourd’hui Pasaje; et ce nom d’après  les Chroniques remonterait à Auguste.
» Le Passage est le port d’hiver de Saint-Sébastien et serait son plus bel entrepôt: il devrait s’appeler port sauveur. Son importance est telle, que les nations maritimes pourraient demander comme une grâce à l’Espagne de voter à frais communs l’entretien de son port.
» Il ne faut pas s’y tromper, depuis le cap Breton jusqu’au cap Machichaco, les navires affalés sur la côte et battus par des vents contraires, n’ont d’autre abord que le Passage.
» Qu’on se figure que ce port, encombré maintenant par la vase, était un clos plus vastes chantiers et des plus profonds réservoirs de l’Espagne: on construisait des frégates de 70 canons là où les chasse-marée de 10 tonneaux ne pourraient pas mouiller aujourd’hui; et, chose étrange, l’on voit encore de l’autre côté de la baie, à Renteria, qui ne possède plus qu’un mince filet d’eau, on voit d’énormes anneaux en fer scellés dans les murs, et à ces anneaux venaient s’amarrer les nombreux vaisseaux de la compagnie de Caracas.
» Il y a tout au plus cinquante-neuf ans, la flotte anglaisecommandée par l’amiral Rodney enleva le grand convoi expédié du Passage par la compagnie de Caracas. On prétend
que les huit bâtiments de guerre, six qui servaient d’escorte, entre autres le vaisseau de ligne l’Assomption avaient été construits au Passage.
» Le Passage a toujours tenu à ses fueros. En 1727, le car-
dinal Alberoni voulut mettre des douanes au Passage, mais il fut obligé de céder aux remontrances pleines de dignité que firent cette ville et la Province de Guipuzcoa. Deux cents ans auparavant, le connétable Fernandez de Velasco n’avait pasété plus heureux. »

Nous laissons à ceux de nos collaborateurs et lecteurs qui s’occupent spécialement d’histoire le soin d’étudier le texte qu’on vient de lire et d’en chercher d’autres se rattachant
au même sujet.

GEORGES LACOMBE

Deciembre 1918.
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