PIERRE HENRI DE LALANNE

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PIERRE HENRY DE LALANNE

FONTARRABIE

SES MONUMENTS – SON HISTOIRE

PARIS ALBERT SAVINE, EDITEUR 14, Rue des Pyramides et Rue d’Argenteuil ,

1896

Château de Charles-Qint

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PREMIÈRE PARTIE

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SOMMAIRE

CHAPITRE I

L’ARRIVÉE. — LA PORTE PRINCIPALE

CHAPITRE II

LA CALLE MAYOR (RUE PRINCIPALE). — CALLE DEL OBISPO (RUE DE L’ÉVÊQUE). — MAISON ETCHEBESTENEA. — HISTOIRE. —RETOUR A LA CALLE MAYOR. — MAISON DE LABORDA (ANCIENNE MAISON VENESA). — MAISON IRIARTE. — MAISON DE ARBURUNEA. — LA MAIRIE. – LA MAISON DIEGO BUTRON. — MAISON ZULOAGA DE TORREALTA. — MAISON DE CASADEVANTE. —MAISON LADRON DE GUEVARA.

CHAPITRE III

SANCHO ABARCA ET LA MAISON DE GUSTIZ

CHAPITRE IV

CALLE PAMPINOT. — CALLE UBILLA. — CASA DE ARSU

CHAPITRE V

LE  PALAIS DE CHARLES-QUINT

CHAPITRE VI

  PRECIS D’HISTOIRE 

DEUXIEME PARTIE

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CHAPITRE PREMIER

L’ÉGLISE DE FONTARABIE

CHAPITRE II

HISTOIRE DE L ÉGLISE DE FONTARABIE

CHAPITRE III

SÉPARATION DE L’ÉGLISE DE FONTARABIE

CHAPITRE IV

TRÉSORS ET SOUVENIRS

CHAPITRE V

LES ALENTOURS DE FONTARABIE

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APPENDICE

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CHAPITRE I

L’ARRIVÉE. — LA PORTE PRINCIPALE 

Le voyageur qui, au lieu de poursuivre sa route au delà de la frontière, s’arrête à Hendaye pour traverser la Bidassoa, sur la barque de Joaquin ou de quelque autre pêcheur à la figure cuivrée, se ménage des surprises aussi agréables que grandioses.

A peine sur les flots de la rivière, dont les eaux fécondes se marient tous les jours avec l’Océan, il aperçoit les deux rivales de la frontière coquettement adossées à leurs collines et se mirant avec orgueil sur les eaux de l’une et l’autre rives. L’une, légère et galante, étale ses maisons blanches et neuves le long de la rive droite : l’autre, plus austère, montre sur la gauche, avec la fierté des anciens preux castillans, les cicatrices glorieuses de ses murailles délabrées dans de nobles combats. Ce sont Hendaye et Fontarabie. L’une a plus de grâce; l’autre, plus de noblesse ; l’une éclate et brille au soleil ; l’autre se recueille au contraire et se gaudit intérieurement, car toute sa gloire est dans son âme et dans ses blessures encore béantes : omnis gloria ejus ab intus. C’est le moyen âge avec ses grandeurs, écrasant les glorioles et les fanfreluches éphémères du siècle qui s’en va; c’est la gloire d’avoir su mourir mille fois, en face de la folle joie de vivre.

Regardez les flots qui s’animent sous les rames, laissez-vous bercer par leur cadence harmonieuse, rêvez sous le ciel bleu. Votre poitrine se dilate d’aise et s’ouvre aux douces émanations qui lui viennent de toutes parts, des eaux, de la montagne, de la mer.

Sentez-vous les secousses de la barque qui glisse, tourne et retourne comme une dorade d’un coup de queue? A,coup sûr vous vous croyez déjà dans les flancs d’une baleine, vous en éprouvez les émotions, et la barque n’existe plus pour vous. Vous êtes une de ces sirènes qui autrefois se montraient sur les vagues en furie et souhaitaient bon voyage aux marins attristés. La vie présente, ses soucis, ses amertumes, tout a disparu dans un rêve de chrysalide qui passe d’une vie à l’autre. La coque de Joaquin qui vous enferme encore va bientôt s’ouvrir. Relevez votre tête, sortez de l’onde d’azur. La fée enchanteresse de la nature étend au loin ses doigts magiques, et déroule l’immensité des cieux sur l’Océan. Elle y a semé des montagnes de nuages blancs qui festonnent l’horizon et vous donnent l’illusion des Alpes couvertes de neige. Tout à coup le joli clocher dentelé, ouvré, de Fontarabie, avec ses cloches qui chantent l’Ave, pousse sa pointe dans l’azur du ciel et vous rappelle à la terre : le clocher vous ramène à l’église, l’église a la ville, la ville à la montagne chargée de fermes blanches et de vertes prairies.

« Vous voyez, semble vous dire la cité vaillante, je ne suis pas seulement une ruine pleine de gloire, mais un séjour enchanteur : mes pieds baignent dans la Bidassoa et l’Océan ; mes blessures s’y sont lavées et guéries, et je suis assise sur les flancs du Mont Jaizkibel, fille séparée de la chaîne des Pyrénées, et qui, plantée entre Pasajes et mes terres fécondes, montre au loin ses tours carlistes en ruine, et la chapelle de Notre-Dame. Regardez encore derrière vous, sur les rives de France : Hendaye vous sourit toujours joyeuse; elle aussi a sa belle montagne au dos arrondi. Un peu sur la gauche s’élève la pointe de la Rhûne; à droite, les sommets de San Marcos, les Trois-Couronnes, l’Aya, San-Miguel, toutes les collines verdoyantes et fleuries, comme des jeunes filles, couronnées de jacinthe et de roses, dansent leur ronde devant l’Océan. Tandis que vous les contemplez encore, un léger choc sur le môle vous avertit que la barque a touché bord. Vous êtes à Fontarabie.

– ■ Ici les effondrements des grandes murailles, les trouées des balles ennemies s’accusent davantage.

Vous gravissez une route montante et pierreuse et vous vous trouvez en face de la porte de la ville.

Recueillez-vous, voyageur, car en entrant dans cette enceinte, vous foulez aux pieds la cendre des héros. Sta viator, kerœm calchas. Sur la porte en-plein cintre domine l’écusson de la noble et loyale cité.

On y voit un ange avec une clef, un lion, un navire aux voiles gonflées sur les flots où se débat une baleine prise au harpon, une sirène avec un miroir, et un triton avec une grenade. Sur le milieu un petit écusson où s’élève une. tour surmontée de deux étoiles. La vierge de la Guadeloupe, patronne et protectrice de la ville, est assise sur tous ces attributs de valeur et de noblesse, qu’encadrent douze étendards en faisceau et quelques pièces d’artillerie. Cet écusson rappelle les vertus guerrières et la foi de la noble cité. Fontarabie sut s’en parer durant des siècles. Elle aussi, comme la mère des Gracques, à laquelle on demandait quelles étaient ses richesses, peut nous montrer ses fils avec orgueil : elle en garde le souvenir et les noms qui survivent à toutes ses ruines et qui les rendent glorieuses et immortelles. Ce sont : Diégo Isasi, Leiba, Ascue, Machin Arzu, Gustiz, Sanchez Venesa, Diego Butron, Izkierdo, Egma, Ubilla, Ladron de Guevara, Zuloaga de. Torrealta, Casadevante, Unza, Montaut, etc. Ces noms devraient être inscrits, comme ceux des généraux anciens, autour de l’écusson de la porte, véritable arc de triomphe que le temps leur conserve et semble leur destiner.

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PORTE PRINCIPALE.

. En face de ces noms glorieux, je proposerais de graver ceux des capitaines français qui s’illustrèrent autour de ces murailles. La valeur fut grande de part et d’autre, et les grands noms des vainqueurs et des vaincus face à face, se donnent un regain de lustre et de gloire. Rien ne relève la vaillance du vainqueur, comme l’importance et la grandeur de celui qu’il a vaincu. Rien ne rend glorieuse la défaite comme le renom et l’importance du vainqueur. Il est humiliant de succomber sous les coups d’un adversaire sans lustre et sans gloire, mais il est glorieux d’être le vaincu d’un ennemi qui tient le monde dans sa main. Vainqueurs et vaincus se relèvent donc et s’ennoblissent en face l’un de l’autre ; ils s’ajoutent leur valeur réciproquement.C’est pourquoi je voudrais voir les héros français à côté des héros espagnols et basques. Ils ne sont pas, du reste, à dédaigner ; leurs noms sonnent bien dans l’histoire, car ce sont : Condé, le comte d’Agramont, Longueville d’Artois, Chatillon, de Lude Bouibet, le duc d’Épernon et son fils le duc de la Valette, le duc de Saint-Simon, le marquis de Forsa, etc.

 

CHAPITRE II

LA CALLE MAYOR (RUE PRINCIPALE). — CALLE DEL OBISPO (RUE DE L’ÉVÊQUE). — MAISON ETCHEBESTENEA. — HISTOIRE. —

RETOUR A LA CALLE MAYOR. — MAISON DE LABORDA (ANCIENNE MAISON VENESA). — MAISON IRIARTE. — MAISON DE ARBURUNEA. — LA MAIRIE. – LA MAISON DIEGO BUTRON. — MAISON ZULOAGA DE TORREALTA. — MAISON DE CASADEVANTE. —

MAISON LADRON DE GUEVARA

Cette rue, la plus importante de la ville, est celle qui s’offre au visiteur immédiatement après la porte d’entrée. Elle est originale, emplie de surprises et de souvenirs. L’art et la poésie y peuvent concevoir de grandes et belles choses. Les maisons qui grimpent deux à deux vers l’église, sont garnies de magnifiques balcons en fer forgé les uns plus audacieux que les autres : c’est à qui s’élancera plus avant dans la rue pour voir plus loin et entendre la sérénade. Les avant-toits les protègent contre la pluie et le soleil trop ardent du mois d’août : ils imitent les balcons, prennent la rue, et la voûtent d’une série de toitures dont les boiseries rivalisent de distinction et de ravissantes sculptures. A l’ombre de ces boiseries, des éclats de voix s’échangent, les conversations se tiennent, des yeux noirs vous envoient leurs rayons étonnés, et les lutines figures d’enfants vous sourient avec un geste de la main. Adios! adios!

N’allez pas plus loin, jetez un coup d’œil d’ensemble sur la Calle Mayor, que nous allons parcourir et étudier dans un instant, et prenez la première ruelle qui s’offre à droite. Le passage en est fort étroit; prenez garde qu’un muletier, son sceptre à la main, ne vienne à votre rencontre, car encore que vous vous réduisiez de votre mieux le long du mur, la mule vous donnera du bât, de la queue et peut-être. du reste.

Vous voilà en face d’une maison qui a vu dix siècles de luttes et de combats. Sa structure, ses murs que le temps a noircis, ces mille détails qui sont comme les rides des siècles sur le front des édifices anciens accusent son grand âge et ses nombreuses souffrances.

C’est la maison Etchebestenea. Un grand écusson noir flanqué sur l’arête du mur de façade témoigne de sa noblesse. Ce vieux palais au front de bronze, impavide et tout uni, a son escalier de pierre en dehors comme les demeures et les fermes primitives, afin, sans doute, que le voyageur y puisse secouer les sordidités de sa course. Ses croisées sont ogivales, petites et étroites comme celles d’un couvent moyen âge. Il n’en a pas du côté de la France. Il en a reçu tant de poudre, de balles, de coups de mousquet et d’arquebuse qu’il semble bouder de ce côté, et ne réserver ses ouvertures, ses regards et son attention que pour la ville et l’église. Si vous êtes un peintre, un artiste quelconque, vous allez tressaillir de joie, car la vieille maison Etchebestenea est fort curieuse et originale dans sa bouderie. Elle est antérieure à toutes celles que vous verrez : elle fut, avec la maison Torre-Venesa, la première sentinelle de la ville.

Flanquée d’une tour que les canons ennemis ont fait choir, elle dominait la plaine de Bidassoa. Le coin de la ville où elle se recoquille est appelé la rue del Obispo (rue de l’Évêque). Un évêque célèbre y naquit, en effet, et il n’en faut pas perdre le souvenir.

Il se nommait Cristoval Roxas y Sandoval, fils de Bernardo de Roxas y Sandoval, marquis de Dénia, et de Dominga de Alzega. Il vint au monde le 24 juillet 1502, probablement dans la vieille maison que voilà : l’écusson qu’elle porte semble revendiquer cet honneur, car le chaudron sur le feu, l’arbre aux branches duquel il est pendu et la tour sont de la famille Alzega (1), mère de l’illustre archevêque de Séville.

Il fut d’abord évêque d’Oviédo, puis de Badajoz, puis de Cordoue, puis archevêque de Séville. Pendant qu’il était encore évêque d’Oviédo, il vint visiter sa mère à Fontarabie en se rendant au concile de

(i) Lope Isasti, Compendio Historial, lib. III, cap. ii, n » 1, p. 321.

Trente, ‘en 1552 (1). On lui fit les plus grands honneurs. Il présida plus tard, le 8 septembre 1565, le concile de Tolède, étant lui-même évêque de Cordoue (2). Enfin il fut promu à l’archevêché de Séville en 1571 et mourut à Cigales, le dimanche 22 septembre 1580, à l’âge de 78 ans, plein de jours et d’oeuvres de bienfaisance. Son corps repose en l’église Saint-Pierre-de-Lerme (3). Sa mémoire est en bénédiction parmi les peuples qu’il a évangélisés et une suave odeur de sainteté s’exhale de sa tombe de Lerme (4-5).

Le docteur Martin Carrillo, professeur de l’Université de Saragosse, lui attribue un miracle d’importance : en voici la charmante légende.

Sa débonnaireté et son amour du prochain lui avaient fait une âme oublieuse d’elle-même et qui ne regardait pas à la main. N’ayant d’yeux qu’à l’étendue de l’infortune et pas du tout à celle de ses propres ressources, il se mit maintes fois en grand embarras avec son intérieur. Un jour donc qu’il avait épuisé toutes les industries de sa philanthropie apostolique, mis à sec toutes les caisses de son diocèse et de ses fidèles, se trouvant en complète détresse, il se rendit

(1) Lope Isasti., Compendio Historial, lib. III, cap. ii, no 1, p. 321.

(2) Somme des Conciles, édition Firmin Didot, 1764, p. 470.

(3) Historia de Cristoval Roxas y Sandoval, par Fray Prudencio de Sandoval, obispo de Pamplona.

(4) Garibai, 1, épître dédicatoire.

(5) Esplicacion de la Bula de Difuntos, 2 p. c., 16 fot., 147.

à l’église de Lovanie et alla s’agenouiller en grande ferveur dans le coin le plus reculé de la chapelle des Ames du Purgatoire, auxquelles il était fort dévot.

Plus d’une d’entre elles qui en auraient eu encore pour longtemps dans la vallée de l’Expiation, lui devaient d’en être sorties plus tôt, d’avoir vu accourcir la durée de leur peine et de leur captivité ; plus d’une chantaient là-haut au sein des chérubins vermeils, qui auraient dû gémir encore parmi les anges noirs de la pénitence, grâce au bienfait –de ses aumônes et de ses nombreuses indulgences. Au sein de la chapelle mystique, les lueurs empourprées du crépuscule animaient les vitraux où les âmes élevaient leurs bras suppliants vers le ciel où les flammes de la justice léchaient leurs membres nus et les mordaient, tandis que le sang du Christ coulait dessus, en adoucissait les ardeurs et les morsures. Le silence était profond sous les arcades de l’église; tout était recueilli, idoine à la méditation. Le soleil seul se jouait parmi les diptiques de l’autel sur lequel il promenait les images et les nuances infinies qu’il revêtait au passage du prisme aux mille couleurs. Et dans ce jeu de lumière s’ébattaient des milliers de valses microscopiques, semblables à des êtres mystérieux qui boivent les rayons du soleil et en vivent. Le saint archevêque en était entouré, illuminé comme d’un nimbe d’or piqué de diamants. L’auréole des élus semblait couronner son front ; et, plongé dans l’oraison, il ne voyait plus rien de la terre, rien de ce qui l’entourait : il ne sentait plus la pesanteur de son corps, il ne lui était pas un obstacle aux élans et aux bonds de l’âme dans l’au delà. Nouveau Dante, il avait franchi le seuil de la vie terrestre, traversé le fleuve noir de la mort, il avait abordé sur cette rive douloureuse mais pleine d’espérance et de douce certitude, qui est le vestibule de la gloire et de la paix. Et comme il cheminait dans les sentiers des pleurs expiatoires, il fut arrêté par un des suppliants qui mettait plus d’insistance dans sa prière, et il lui tint à peu près ce langage : « J’ai déjà beaucoup fait pour toi, âme chère que j’ai connue durant mon pèlerinage terrestre, c’est à toi de me le rendre. Vois dans quel embarras je me suis mis pour te soulager, j’ai complètement épuisé mes ressources. On me reproche l’abondance, ou mieux, l’incontinence de mes aumônes, et cependant mes pauvres vont périr faute de quoi, si tu ne me viens en aide. — Mais comment te puis-je secourir, si mes mains sont liées? répondit la suppliante. — Je vais encore prier pour toi, afin que tes chaînes tombent et que tu ailles trouver mon seigneur Dieu et que tu fasses valoir auprès de lui ce que j’ai fait pour augmenter sa cour. » Ainsi parla le saint archevêque, et joignant la promesse et l’action, il se mit en prière. Il n’avait pas achevé son oraison qu’un cri d’allégresse et de reconnaissance fit retentir la vallée de la douleur; l’âme suppliante était ange devenue, et, battant de l’aile au sein d’un océan de gloire, il payait sa dette à son bienfaiteur.

Lorsque, après deux heures de profonde méditation et d’oubli de la terre, le saint archevêque revint à lui, l’obscurité discrète du saint lieu avait succédé aux clartés radieuses du crépuscule, et, à la lueur vacillante de la lampe du sanctuaire, il s’aperçut que des trésors de richesse chargeaient ses mains et encombraient ses genoux.

Je vous ai peut-être retenu trop longtemps, amis lecteurs, dans une rue qui n’a rien d’épiscopal, si ce n’est son indigente et triste apparence; c’est la jolie légende qui m’a séduit qui en est la cause. Pour vous en faire oublier le souvenir je me hâte de vous ramener aux splendeurs de la calle-mayor (1). Au sortir de la ruelle, d’où j’ai pu vous tirer, je crois, sans encombre, encore qu’il faille bien garder ses pieds et sa tête, nous nous trouvons en face d’un magasin fort achalandé qui porte le n° 30.

C’est actuellement la maison des de Laborda, famille ancienne aussi, car j’en ai trouvé les traces au delà du quinzième siècle. Un Miguel de Laborda bachelier fut un ecclésiastique de valeur et de distinction. Il dirigea longtemps le collège de Huesca (l).

Juan et José de Laborda se sont illustrés par leur vaillance dans les armées de terre et de mer. C’est à la suite d’une action d’éclat dans la journée mémo-

(i) Calle Mayor, grand’rue ; Calle, rue’; Mayor, principale.

(2) Lope de Isasti, Compentlio Historial, lib. IV, cap. i, n° 98, page 464.

rable de San-Miguel que Pepe de Laborda, comme on l’appelait dans le peuple, avait reçu en 1558 ses titres de noblesse (1). En 1625, les de Laborda habitaient, sur la hauteur de la Grâce, leur maison de famille.

Ils avaient dans leurs armes un griffon sur fond de gueules (2). Aujourd’hui les de Laborda s’imposent à la reconnaissance du peuple par leurs bienfaits, et le généreux accueil dont ils sont prodigues à l’égard de tous indistinctement. Je ne dis pas ceci dans un sentiment de satisfaction personnelle; ma personne est de fort peu de mise sur une terre hospitalière où je ne fais que passer comme une ombre fragile de ce que l’on appelle les rencontree de la vie. ‘L’ancien maire Félix de Laborda est mort à la peine. Il ne rêvait que bienfaits de toute nature à répandre dans sa bonne ville de Fontarabie. Veiller à l’entretien des rues, faire des routes afin de rendre les excursions autour de la ville faciles et agréables, semer çà et là des promenades peuplées d’arbres feuillus, protéger le faible et l’indigent, ce fut l’occupation de sa belle carrière. Il cherchait sans cesse, à l’époque surtout où la mer par ses furies et ses bonds rend ses flots impraticables, de nouvelles occasions d’obliger les malheureux pêcheurs condamnés par les tempêtes au chômage et partant à la mi- sère. Aussi son nom est en honneur sur toutes les lèvres.

(1) Juan de Laborda, capitaine remarquable aussi, a donné son nom à une rue; il était originaire de Lezo. Lope Isasti, Compendio Historial, lib. IV, cap. v, n° 17, p. 486.

(2) Aitzenjaiyoak aitzera nahi

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CALLE  PAMPINOT

Ses frères, qui lui ont succédé dans sa charge et ses bienfaits, se disputent son héritage de labeur et de dévouement. Ils conservent et confirment, par actes dignes d’elle, les traditions anciennes de leur famille. Bien qu’ils soient encore à la peine, ils en ont déjà l’honneur à cause de l’ombre chère et sacrée du frère disparu qui préside à leurs actes. L’Amérique les avait tentés quelques jours, mais elle ne put les retenir longtemps : le Basque, comme il le dit lui même, de si loin qu’il soit, aspire toujours à retourner au foyer qui l’a vu naître. Celui qui est né sous le chêne veut y mourir.

La maison que vous voyez maintenant est moderne ; elle n’a d’autre caractère que celui qu’elle emprunte à ses hôtes et à l’emplacement presque royal qu’elle occupe. Elle a été bâtie, en effet, par le père des de Laborda, il y a environ quarante-cinq ans, sur les ruines de la célèbre maison des Venesa, rivale de celle que nous venons de voir et de contempler.

Le château Venesa! ce nom évoque mille souvenirs de grandeur. C’est là que naquit Pérot Sanz Venesa, prévôt perpétuel de la ville; Domenjon de Venesa, grand de la cour et ami d’Enrique IV, roi d’Espagne, Perot Sanz de Venesa, conseiller du roi Ferdinand et de la reine Isabelle, sa femme ; Juan Sanchez de Venesa, prévôt perpétuel du roi et commandant de la place de Fontarrabie ; Miguel Sanchez de Veneza, capitaine qui, au siège de 1521, fit une sortie mémorable pour rejoindre Charles-Quint à Burgos ; Perot Sanz de Venesa, capitaine général des armées de terre et de mer; Miguel Sanz de Veneza qui, quoique jeune étudiant, se battit à Saint-Jean-de-Luz et en fit l’incendie et le pillage en 1558 ; Miguel Sanz de Venesa, officier d’infanterie qui s’illustra en enlevant un drapeau ennemi à la journée mémorable de San-Miguel, 1582; Miguel Sanz de Veneza et Esquivel qui commandait l’escadre du Guipuzcoa (1). De toutes ces gloires et de tous ces noms illustres, il ne reste plus rien, pas même les murs en ruines et les fondements de la tour où tous les rois catholiques s’étaient succédé, où Henri III d’Espagne avait séjourné longtemps, où Henri IV, son successeur, et Louis XI s’étaient donné rendez-vous pour trancher leur différend avec le roi-d’Aragon, le mois d’avril 1463 (2).

Un tombeau à l’église, à gauche, sous une Vierge enfermée dans une niche vitrée, enserre toutes ces gloires. C’est le tombeau des Venesa. Leurs armes mêmes ont disparu : un chien levrier d’argent en sautoir disait à la postérité la grâce aimable, la droiture, l’amour de la justice et la vaillance de la noble lignée; plus rien qu’une tombe, et la famille de Laborda dont le nom fut allié par les femmes à celle de

(1) Isasti, Compendio Historial, lib. IV, cap. i, n.0 47! — Mariana, Historia de Espana, tome III, p. 42.

(2) Isasti, Compendio Historial, Diccionario historial. Pablo Gorosabel, p. 181.

Venesa, car Domenja de Laborda fut femme de Juan de Esquivel, capitaine général, et belle-sœur de Miguel Sanz de Venesa y Esquivel (1). Passons.

La maison Iriarte. — Nous avons ici l’écusson primitif des Iriarte. Le damier en long qui sépare les deux quartiers appartient à la vallée de Bastan en Navarre. Or, Sanche Iriarte, le premier en nom qui a percé dans l’histoire était un Navarrais de forte trempe. Il avait suivi et secondé de sa valeur Ferdinand III à la victoire et à la prise de Baeza. Il fut l’un des plus vaillants capitaines du saint-roi, dans les grands combats qu’il livra aux infidèles maures qui occupaient l’Andalousie.

C’est pour ce motif qu’il reçut, des mains aussi augustes que vaillantes et justes, ses titres de noblesse.

Plus tard un de ses descendants, Martin Iriarte, vint à Fontarrabie s’y établit et y fit souche. La valeur et le bon renom de ses ancêtres lui en ouvrirent incontinent les portes. Il y fut reçu, comme noble et chevalier n’ayant aucune tare, aucun mélange de race — nègre, bohémienne, ni aucun dans sa lignée qui eut mérité les rigueurs de la sainte Inquisition. La preuve en avait été faite dans les formes requises.

Par les unions successives de ses enfants, les armes se modifièrent ; c’est pourquoi l’armoriai d’Espagne porte maintenant un chêne vert avec deux loups aux gueules sanglantes au pied.

(1) Certificacion dada por Don Juan Alfonso de Guerra.

Chronista mayor y rey de armas de Felipe V, rey de las Espafias, 1° junio 1744.

Parmi les alliances de marque contractées par les descendants d’Iriarte, il faut compter celle avec les Arinez de Béthencourt, car Jean de Béthencourt, gentilhomme normand, fut un conquérant et un roi, ni plus ni moins. Jeune encore et se pouvant donner une vie de plaisir et de repos, le sire de Béthencourt et de Grainville-la-Teinturière au pays de Caux, en quête de valeureuses aventures, fit ses offres de services au roi de France pour aller, à ses propres frais, à la découverte des îles nouvelles dans la mer océanique. Sur le refus du roi de France, qui se rit de sa jeunesse et de son audace et le tint quelque peu pour timbré, il vendit une partie de ses vastes domaines, hypothéqua le reste et, ainsi lesté, vint trouver le roi d’Espagne Henri III, lui fit part de ses desseins et de sa déconvenue avec le roi de France. C’était l’an 1401.

Henri III accueillit avec bienveillance et empressement les offres du courageux gentilhomme. Il était écrit dans le livre des nations que la France serait toujours défiante de la valeur de ses enfants, et que l’Espagne, plus accueillante, plus généreuse, saurait en profiter, et qu’ainsi son hospitalité grande et noble recevrait la récompense méritée de nouvelles conquêtes. Grâce à l’appui d’Henri III, le jeune Jean de Béthencourt partit sur la mer, découvrit les Canaries et en conquit quelques-unes en juillet 1402.

Manquant de ressources pour achever sa conquête, il revint tout glorieux trouver le roi d’Espagne. Celuici le combla d’honneurs, lui confia de nouveaux navires de guerre, chargés de vivres et d’hommes résolus, avec la souveraineté sur les îles conquises.

De retour aux îles Canaries, le gentilhomme français s’empara de toutes les terres encore libres autour de l’île principale, prit le titre de roi, et fut appelé le grand. La reine Catherine, veuve d’Henri III, le confirma dans ses honneurs et ses attributs royaux. Le pape Martin lui envoya un religieux, comme évêque de ces nouvelles régions, avec mission de les évangéliser. Les peuplades de ces îles, quoique barbares, avaient des mœurs douces. Ils adoraient la nature, avaient horreur du sang répandu. Leurs prêtres, véritables vestales appelés Magade, recevaient les honneurs divins. Ils embaumaient les cadavres de parfums, de fleurs et de substances aromatiques. Ils voulaient au moins conserver les restes de ceux qu’ils avaient aimés, ne pouvant leur rendre la vie.

Ils leur chantaient des vers, les conviant à l’immortalité, car ils aimaient la poésie et la musique.

L’Évangile trouva son développement naturel dans des cœurs ainsi préparés, et Jean de Béthencourt, de gentilhomme, devint roi, à l’âge où tant d’autres ont à peine le souci d’être eux-mêmes, de soutenir leur nom et leur rang. Sa mort fut pleurée et chantée de tous les insulaires, comme celle d’un bienfaiteur et d’un ami. Et ses successeurs, par leur tyrannie, ne firent qu’accroître les regrets qu’il avait laissés sur sa tombe, baluez, voyageur : le sang du vaillant gentilhomme français survit encore à toutes les ruines dont vous êtes le témoin (1).

La maison Zabaleta et Arburunea porte les armes de la famille de Lesaca, dont l’un des fils, Salvador de Lesaca, -fut capitaine général aux Philippines ; l’autre, Agustin, s’illustra, comme capitaine au Chili.

L’origine de cette famille est Lesaca en Navarre.

Au milieu de la rue se trouve la mairie surmontée des armes de la ville ; elle date de la fin du XVIIe siècle et du commencement du XVIIIe; commencée le 14 juin 1677, elle fut achevée en 1740.

C’est devant cette mairie et sous ses arcades que, les dimanches et les fêtes, le peuple danse au son du flageolet de  bois et de deux tambourins. La musique en est monotone, mais l’allégresse et la grâce des élégantes danseuses y suppléent. Toute la rue est em plie des voltes, des allées et venues, des saluts et des courbes de la sauterie populaire. Les doigts claquent en castagnettes, à chaque mouvement des bras, et c’est une joie qui déborde dans tous les rangs et sur tous les balcons. A voir ce peuple qui s’amuse si simplement et se contente de cette innocente sauterie, on se dit à part soi : Oh! que voilà des gens heureux !

(1) Pascual Madoz. L’Espagne et ses Possessions d’outre-mer, tome Y, page 409. Madrid, 1846.

Hier encore c’était l’élection de l’alcade, et il fallait voir de quel respect joyeux et satisfait on l’acclamait. Dès le matin le flageolet et les deux tambourins ont été le prendre chez lui pour le conduire jusqu’à la porte de l’église. Là, parmi la foule accourue pour le féliciter, au milieu des autres membres de l’ayuntamiento, le maire dont les pouvoirs expirent, lui a remis la bara, la baguette du commandement, selon les règles de l’ancien for ou fueros. Les saluts étant échangés dans la transmission des pouvoirs, la musique rustique, suivie du cortège de l’ayuntamiento et du nouvel alcade, est descendue en procession le long de la rue que nous parcourons, puis, arrivée devant la porte, elle a tourné à droite sur le magnifique plateau que forment les vieilles murailles en face du mont

Jaizkibel. La foule est immense : les murailles ourlées de verdure et de mousse, habillées d’adiantes, de violiers et de lierre, sont couronnées d’une multitude joyeuse et endimanchée. Que va-t-il se passer? Riez, ô vous sceptiques, qui n’avez pas les nobles aspirations, les douces et candides hantises de la foi, qui ne voyez dans la transmission de l’autorité que la transmission d’une force, et non une émanation de la puissance divine, riez ou plutôt admirez dans un peuple noble et vigoureux les belles choses que nous avons perdues, car l’autorité séparée de Dieu est une tyrannie, et partant un joug qu’on méprise et qu’on rejette. Sur le mont Jaizkibel se trouve là chapelle de Notre-Dame-de-la-Guadeloupe, de Notre-Dame qui a si souvent sauvé sa bonne ville de Fontarabie. Le nouvel alcade, avant de prendre possession de sa magistrature, vient la saluer. Il se découvre noblement, la foule entière suit son exemple ; le flageolet rustique et les tambourins se taisent ; et sur le silence de tout ce peuple assemblé, il s’écrie d’une voix émue : Salve, Regina. Et la multitude, sur ces mêmes murailles dont Saint-Simon et Condé avaient fait l’assaut, salue la Vierge en chantant : Salve, Regina! Puis la procession du nouvel alcade et de l’ayuntamiento revient à l’église dans le même ordre pour y entendre la messe.

N’admirez-vous pas la grandeur de ces coutumes anciennes qui relevaient sans cesse l’autorité, en faisaient quelque chose d’auguste, de divin, en la rapprochant de la divinité dont elle découle? Cette baguette reçue devant l’église ne disait-elle pas que la magistrature qu’elle représentait venait du Dieu de toutes les justices et qu’elle requérait la droiture et l’équité dans celui qui la prenait. Cette procession civile à la Vierge, cette action de grâce sur les murailles emblèmes de la force et de la grandeur, n’enseignaient-elles pas que le pouvoir doit être toujours revêtu de mansuétude, que la bonté en doit adoucir les commandements et les rigueurs? Jamais, pour ma part, je n’ai si bien senti tout ce que la foi dans l’au-delà, met de grandeur, de force et de douceur, dans l’autorité qu’elle tempère et moralise. Ces vieux et farouches remparts qui rappellent tant d’héroïques combats, ce plateau dominant la plaine et la mer, cette multitude suppliante qui se presse, cet ayuntamiento, cet alcade, qui s’inclinent et s’humilient devant la fille d’Israël assise là-bas sur le flanc de la montagne, tout ce spectacle d’un siècle de foi, jeté en défi sur la frontière française, terre autrefois franche de toute oppression, et aujourd’hui subjuguée, desséchée par le scepticisme, m’a mis dans l’âme un sentiment qui ne se peut définir et y a gravé d’impérissables souvenirs. C’est un retour vers les temps heureux des légendes et de la poésie, au milieu de l’affaissement et de l’indifférence qui ravagent notre civilisation décrépite, qui, suivant l’expression de Joseph de Maistre, s’achemine par ses raffinements et ses inventions meurtrières, vers la dernière barbarie. J’ai été ému jusqu’aux profondeurs de l’âme ; l’étincelle vive qui couve au cœur de tout homme et attend son heure, a jailli sous ce coup et j’ai chanté avec le peuple : Salve, Reqina !.

Voyez-vous, en face de la mairie, cette vieille maison à l’allure originale et dont les balcons sont soutenus par des socles en pyramides renversées? C’est la maison du plus grand héros de la ville, de l’alcade qui la gouvernait durant le siège de 1638, la maison du grand don Diego Butron.

Après 64 jours d’un siège horrible et plus de vingt assauts repoussés, la ville allait se rendre. Déjà le conseil de guerre réuni avait déclaré que Fontarrabie n’en pouvait plus, que les remparts étaient ouverts, que, les fossés franchis, l’ennemi demeurait maître de toutes les issues, que la défense elle même était réduite à quelques hommes désarmés puisqu’ils n’avaient ni balles, ni de plomb pour en faire (1). A cette déclaration, don Diego Butron s’écria de l’accent le plus indigné : « Je sais très bien où en est la défense et quelles sont nos ressources. Le plomb ne manque pas autant que le courage, et manquerait-il, nous le pouvons remplacer par l’argent dont nous ferons des balles. J’en ai quinze cents livres dans ma maison, on le peut prendre et le fondre. Quand la valeur existe dans l’âme, les moyens de la montrer ne font jamais défaut. Que toutes nos richesses passent en balles meurtrières à l’ennemi ; ainsi, quand il entrera chez nous pour le pillage, sa cupidité déçue trouvera nos trésors épuisés, mais non la valeur. Que quelqu’un de vous ose parler encore de rendre la ville et je le perce démon – poignard » (2).

Condé ayant appris la courageuse résolution de l’héroïque alcade, fit cependant une dernière tentative pour l’amener à une entente. Il lui manda par un tambour ces quelques mots : « Réfléchissez bien à votre situation personnelle : vous n’avez qu’une fille ; elle est l’unique espérance de vos vieux jours

(1) Archives de Fontarabie, année 1638.

(2) Archives de Fontarabie, 1638.

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CALLE MAYOR.

et de votre foyer ; la prise violente de la place l’exposera aux derniers outrages d’une soldatesque furieuse et se livrant aux représailles les plus cruelles (1). —

Je m’étonne, dit don Diego Butron au jeune tambour de Condé, que ton maître ait une confiance si présomptueuse en ses armes. Dis-lui donc que celui qui ne se laisse pas mouvoir par la perspective ou la menace des malheurs publics, ne saurait être touché, moins encore réduit par la crainte de ses maux domestiques; j’ai un bras et une épée à la ceinture pour défendre mon foyer et l’honneur de ma maison (2) ».

Entraînés par l’exemple du vaillant alcade, tous les autres citoyens de la ville portèrent l’or et l’argent qu’ils avaient chez eux, dans un réduit de la rue aujourd’hui appelée calle de la Plaieria, rue de l’Argenterie, où un creuset avait été préparé pour la fonte des métaux précieux. Les femmes y jetèrent leurs bracelets, leurs anneaux, tout ce qu’elles avaient de joyaux. Ainsi dépouillées de leurs biens et de leurs richesses, elles se portèrent en foule sur les remparts, et se livrèrent aux derniers excès sur les assaillants. Les chaudières d’huile bouillante, les coutelas de cuisine, tous les ustensiles de ménage leur servaient d’armes défensives, et elles en usaient dextrement. Pour animer davantage leur ardeur, elles avaient porté avec elles sur les murailles la Vierge

(1) Archives de Fontarabie, 1638.

(2) Archives de Fontarabie, 1638.

de la Guadeloupe qui présidait au combat. Sa vue leur donnait à tous et à toutes un regain de courage. Elle fut généralissime, pour la défense de la ville en ces heures désespérées où toute tentative humaine paraissait inutile. On n’interrogeait que ses regards.

On n’implorait en bataillant de mains vigoureuses que son secours. Sous son commandement tout marcha de si ferme allure et d’un si grand courage, que, pour le jour de sa fête du 8 septembre qui arrivait le lendemain, elle refoula les troupes françaises sur les montagnes, et les força à demander paix et quartier à ses vaillantes héroïnes. Aussitôt on la couvrit d’acclamations et de couronnes. « Vive notre Vierge ! vive Notre-Dame! vive notre Reine! » On la chanta; on la promena dans toutes les rues de la ville, avec des transports inouis ; on la porta devant Condé qu’elle avait vaincu afin qu’elle présidât aux conditions de paix comme elle avait présidé au combat et à la victoire. Et l’une des premières clauses du traité imposé au général français fut que le sanctuaire de la Vierge victorieuse, démoli dans la bataille, serait restauré et embelli à ses frais. Condé, en galant chevalier de Notre-Dame, plus flatté de sa défaite qu’il n’eût été de son triomphe, à cause de l’honneur qui en revenait à l’auguste généralissime, ne se le fit pas dire deux fois : il donna incontinent et largement, pour qu’on célébrât dans la pompe qu’elle méritait, la glorieuse intervention de sa très haute et très puissante rivale.

Deux maisons portent les écussons de la famille Zuloaga de Torrealta, dont la comtesse de Llobregat est l’unique descendance. Elle a donné des hommes de valeur et de gloire à la patrie et à l’Église. Un Pedro Zuloaga fut bachelier, archiprêtre de la paroisse et commissaire du Saint-Office en 1604, comme en témoignent les comptes de la paroisse laissés aux archives de la ville (1), et l’histoire de don Lope Isasti (2).

Un autre Zuloaga est une des gloires de l’Espagne. Il conquit par sa valeur le titre de comte de Torrealta dans la défense de Guaira et de Puerto-Cabello en 1740 (3). Les Zuloaga sont originaires de la Navarre, c’est pourquoi ils ont dans leurs armes un damier; l’arbre et le sanglier percé au pied, sont des Zuloaga d’Oyarzun (4)

Nous voici devant une maison fort ancienne aussi et à la résonnance glorieuse, comme semblent le dire les trois lions et les trois demi-cloches de ses armes. La guerre n’a laissé subsister que les murs de la noble demeure des Casadevante avec son avant-toit sculpté et sa porte aux clous anciens. Elle fut appelée longtemps, dans la langue du pays, Aurreko-echea, qu’on

(1) Relation de cargo y descargo del dinero que hemos recibido nos Pedro Zuloaga. Archives de la ville, 1604.

(2) De Isasti, Hitloria de Guipuzcoa, lib. IV, cap. II, n° 98, p. 464.

(3) Miguel Rodriguez Ferrer. Illustracion Espanola, n° vi, 94.

(4) Lope de Isasti, Compendio Hiatorial, lib. 1, cap. xi, no 14.

traduit en espagnol Casadevante (1). Juan de Casadevante fut le premier de son nom qui s’illustra et s’ennoblit comme capitaine d’infanterie espagnole, Miguel de Casadevante fut homme généreux et de grande valeur qui s’était fait remarquer à côté de Diego Butron et Izquierdo Eguia. De tous les palais qui existaient avant le siège, celui de Casadevante que vous avez sous les yeux fut le seul épargné. La forteresse de Charles-Quint était inhabitable. Ce que voyant, don Miguel de Casadevante offrit sa maison ; c’est dans son enceinte que se réunirent tous les héros du siège. Généraux, capitaines, – gouverneur, alcade, chevaliers et nobles assemblés, célébrèrent en chœur la victoire entre ces murs aujourd’hui silencieux et abandonnés (2). Voyez-vous à droite du palais une petite pharmacie fort achalandée, avec de charmants enfants à l’allure distinguée, qui vous regardent avec surprise ? Ce sont les descendants de la noble lignée des Casadevante.

Enfin, presque en face de l’église se trouve l’écusson des Ladron de Guevara. Nom illustre encore quoique précédé d’un qualificatif injurieux qui ne se supporterait point devant un autre nom que celui de Guevara, car ladron en espagnol signifie voleur. On n’a pas accoutumé, pour ennoblir et illustrer un nom, d’y ajouter un terme qui en langage courant est une  injure

(1) Lope de Isasti, Compendio Historial, lib. IV, cap. i, n° 91

– (2) O’Reilly, Sitio de Fuentetrabia, p. 291.

 J’ai voulu savoir d’où venait à une famille noble un titre aussi étrange et pourquoi on a appelé les de Guevara ladron, voleur, et j’ai découvert que ce nom convenait à cette noblesse, qui n’est issue que d’un noble vol, d’un vol royal et courageux.

C’est pour ce motif que l’écusson lui-même en est fier et dit à la postérité : « A que buen ladron. Ah ! quel bon voleur! »

 Aventure de  la naissance du roi 

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Íñigo Arista
(vers 771 – 851)

824

851

Premier roi de Pampelune connu. Fils d’Íñigo Ximenes Arista (mort en 781).

García (Ier) Íñiguez
(810 – 882)

851

882

Fils d’Íñigo Arista et d’Oneca Velázquez. García Jiménez a peut-être régné conjointement avec lui.

Comme le roi de Navarre Garcia Iniguez, qui habitait en ce moment la vallée d’Aybar, se promenait dans ses terres avec sa femme en grossesse avancée, il s’avantura par mégarde aux environs de Lombier, frontière du pays occupé par les Maures, et fut surpris par leurs troupes, et mis à mort.

Son épouse, la reine de Navarre, dona Urraca, tomba près de lui sans vie et le ventre ouvert par une lance. Aux cris déchirants qu’elle poussait, les gens d’alentour accoururent, mirent en fuite la bande de brigands qui s’acharnaient après elle

L’un des officiers de la cour venu à son secours se fit remarquer par son énergie à disperser les barbares, puis il revint à la reine qui réclamait des soins immédiats, laissant à d’autres l’honneur de la venger. Il la trouva étendue mourante auprès de de son royal mari.

Tandis qu’il s’apprêtait à la relever, il aperçut une main d’enfant qui sortait et s’agitait à travers la plaie que la lance du soldat maure lui avait faite.

 Incontinent il prit la petite main, la tira doucement, et eut bientôt sur ses bias le fils de l’infortuné Garcia-Iniguez. Il l’enveloppa avec mille précautions dans son manteau, l’emporta chez lui, le nourrit quelques jours.

 Il avait ainsi conservé à la Navarre son roi et le meilleur de tous.

 Cet officier, qui avait ainsi arraché du sein de sa mère le jeune roi, s’appelait Fortuno de Guevera ; l’enfant devint plus tard Sancho Abarca.

 Devenu roi, il appelait son bienfaiteur son père, et lui disait souvent par manière plaisante : « Bon voleur, tu m’as ravi à la mort qui me tenait, tu seras désormais Fortuno Ladron de Guevera; je fais d’un voleur le premier noble de mon royaume ». Ceci se passait en l’année 891. (1) En 1763 Francisco Ladron de Guevara, l’un des descendants de l’illustre et noble voleur, fut alcade de la ville de Fontarabie et majordome de l’église paroissiale (2).

(1) Mediua, lib. Il, cap. 159. — Zurita. — Fernandez Perez, Historia de la Iglesia y Obispos de Pamplona, tomo I, lib. I, cap. XXXVIII, pages 47-48. – Rode », Tolet. de rébus in Hispania gestis, lib. V, cap. XXII. — Masdeu, Espaiia arabica, lib. I, n° 124.

— Lope de Isasti, Historia de Gllipuzcoa, lib. I, cap. xi, 47.

(2) Chron. Albed. continuatio, n* 87. Chron. Silens. cont, no 74.

 

CHAPITRE III

SANCHO ABARCA ET LA MAISON DE GUSTIZ

Ou le Roi, la bergère et le vieil homme

Le jeune Moïse de la Navarre sauvé de la fureur des Maures passa son enfance entre les mains de Fortuno de Guevara qui le combla de son affection et de ses soins paternels. Dès l’âge le plus tendre, il annonça les meilleures dispositions pour le bien et la justice. D’une intelligence rare, élevée, d’une foi vive, d’un cœur ouvert aux infortunes de la terre et aux souffrances des malheureux, d’une oreille attentive à leurs plaintes (1), il fut couronné roi à l’âge de quatorze ans,  en 905 (2).

Sanche Ier Garcés

905

925

Fils de García Jiménez et de sa deuxième femme, Dadildis de Pallars.

 Il avait une nature gaie, encline au bien, prompte à la riposte : son commerce était facile et doux. Pendant son adolescence, il partait dès l’aube avec de jeunes Basques de son âge pour chasser, et ne dédaignait pas de chanter au milieu

(i) Chron. Burg., n° 943. — Roder. Tolet. lib. V, cap. XXII.

(2) Masdeu, id., lib. I, n » 125.

d’eux, dans la langue des vieux Cantabres, les anciennes chansons eskuariennes de la Navarre; mais dès qu’il reçut la couronne des mains de l’évêque de Pampelune, donXimeno, les occupations de lacharge royale absorbèrent sa grande intelligence et sa belle âme. Le fier roi des Eskualdunaks avait bien les énergies et les nobles élans de sa race. A peine en possession du commandement suprême, il n’eut d’autre pensée que celle de venger le nom chrétien sans cesse opprimé par les infidèles. Son enfance avait été bercée au souvenir de la mort terrible de son père et de sa mère, de sa merveilleuse et tragique naissance.

Sa mémoire en était remplie, et cette perpétuelle hantise d’un drame sanglant dont avaient été victimes les auteurs de ses jours l’enflammait de colère.

 Les charmes de la jeune Theuda, princesse de sang royal qu’il avait épousée, ne purent étouffer les nobles ressentiments qui couvaient en son cœur. Malgré l’ardeur de son amour, il échappa promptement de ses douces étreintes pour aller guerroyer.

 Il fondit sur les Maures, les battit à la Rioja et sur le mont Oca, les refoula en dehors de la Navarre et d’une partie de l’Aragon jusqu’à Huesca. L’hiver l’ayant surpris dans l’entraînement de sa poursuite, Sancho Garces, toujours attentif, malgré l’ardeur du combat, aux nécessités de ses Navarrais et de  ses Guipuzcoans, s’aperçut que leurs pieds ensanglantés aux roches anguleuses que la neige couvrait les faisaient souffrir et il leur ordonna de chausser incontinent une sandale rustique de cuir appelée Abarca.

 En souvenir de cette attention généreuse et pour en perpétuer la mémoire, ses soldats et compagnons d’armes le surnommèrent Abarca. A partir de ce moment, l’Histoire ne le connaît, lui et sa descendance, que sous le nom de Sancho Abarca. Les comtes de Aranda qui en descendent se nomment encore aujourd’hui Aranda de Abarca.

Les Maures revenus de leur fuite, ayant envahi la ville de Pampelune, il se jeta sur eux d’un tel emportement et en fit une telle tuerie qu’il n’en resta presque plus pour en porter la nouvelle au roi de Cordoue (1).

La citadelle dans laquelle se retranchaient les infidèles et d’où ils tombaient sur les populations d’alentour était réputée imprenable, inabordable  Elle se dressait orgueilleuse et menaçante sur le mont Monjardin, non loin de l’endroit où s’est élevée depuis la petite ville d’Estelle en Berrueza. C’était la citadelle de San Esteban.

 Sancho Abarca voulant en finir avec les Maures résolut de s’en emparer : la tentative était audacieuse et témoignait d’un courage peu commun.

Il le savait ; mais rien n’arrête un Navarrais dans ses résolutions quand une fois il les a sacrées justes. Il les appuie seulement pour plus d’assurance sur le sentiment religieux, qui les rend invincibles. Dans cette pensée, Sancho Abarca se rendit avec ses Basques au

(1) P. Moret, Anal. de Navarre, lib. VIII, cap. n.

monastère de Hyrache, à une lieue de la citadelle ennemie. Il s’y agenouilla de solide foi, y entendit la messe célébrée par un religieux, s’anima au combat et commit à Notre-Dame le soin de la victoire. Au sortir du monastère et de la prière, il commanda l’assaut; aussitôt, tous les Basques aux pieds agiles gravirent, en poussant des cris et des hurlements, les hauteurs escarpées du Monjardin, escaladèrent les murailles fortes, égorgèrent ceux qui s’y abritaientet plantèrent sur le sommet où brillait le croissant le drapeau chrétien et la croix.

 En reconnaissance de cette victoire et de la déroute complète des infidèles, Sancho Abarca fit don à l’église de Pampelune et au monastère de Hyrache de toutes les terres conquises sur les Maures et de la forteresse de San Esteban.

Pendant les trêves et les répits que lui laissaient les soucis du fardeau royal et des combats, Sancho Abarca venait se reposer dans son château de Fontarabie, sur les bords de la Bidassoa, en face de l’Océan. Là, il reprenait sa vie de jeunesse et d’aventure, et se livrait au plaisir longtemps oublié de la chasse.

Or, un jour que, las et altéré, il s’était arrêté sur les flancs du mont Jaizkibel, ayant perdu ses compagnons et les sentiers connus, il vit une jeune fille d’une éclatante beauté qui se rendait à la ferme voisine. Sa vue fut un allègement à ses fatigues, l’éclat de ses yeux qui inondait ses regards ravis une enivrante douceur à son âme.

 Encore que sa fatigue lui eût engourdi les membres, il se redressa pour la saluer. La jeune fille, dont la craintive timidité avait ralenti la marche et suspendu la parole, chercha un instant à se dérober à son attention, mais le jeune roi, qui connaissait le canal le plus sûr pour toucher et vaincre le cœur d’une chrétienne eut recours à sa charité La pitié est, en effet, chez une femme, la voie la plus sûre qui conduit à l’amour.

— Je suis, lui dit-il, dans la belle langue eskuarienne, un pauvre voyageur égaré dans ces lieux, sans asile et sans secours d’aucune sorte : la nuit vient et je ne sais où m’abriter ; j’ai soif et je ne trouve point de fontaine, ni de source parmi ces rochers arides pour me désaltérer. Connaissez-vous un ruisseau limpide où je puisse plonger mes lèvres comme les brebis que vous pressez devant vous?

Pourrez-vous me laisser m’étendre quelques heures dans l’étable ou la caverne sous le roc, où elles se retirent, afin de reposer ma tête sur leur laine blanche et chaude? Dites-moi, le pourrez-vous?

Il n’en fallut pas davantage pour arrêter la marche déjà ralentie de la jeune fille: son désir d’obliger avait vaincu sa timidité, et dissipé ses craintes.

— Seigneur, lui fit-elle, nous ne sommes pas riches, mais nous avons, non loin d’ici, une petite chaumière et de la paille fraîche pour dormir, et du lait bien doux pour épancher la soif et apaiser la faim; suivez le sentier où cheminent mes brebis, et nous ne tarderons pas d’y arriver.

La jeune pastourelle accompagna son invitation du sourire le plus engageant. Ce sourire idéal, où la bonté le disputait au charme, où l’innocence et la candeur se mariaient avec la modestie, illumina sa figure incomparable. Les étoiles, qui commençaient de paraître, en pâlirent et Sancho la suivit, aussi léger et allègre que s’il n’eût marché tout le jour. Il ne sentait aucune lourdeur dans ses membres, sa marche était dégagée.

Il franchissait d’un bond rapide les cours d’eau qui d’aventure sillonnaient la montagne, et lorsque la nuit venue, la lune, qui paraissait dans un beau ciel semé de perles d’or, illumina la figure angélique de cette Rachel des bois, il ne put contenir son transport et la regardant fixement : « Gustiz ederra zera, lui dit-il. Vous êtes tout à fait belle, chère enfant! »

La jeune fille, pour toute réponse, fit un bond de chèvre en dehors du sentier, comme si elle se fût blessée aux ronces de la montagne. Une fois à distance, elle se retourna et, avec un regard sévère et plein de reproche :

 « Ne vous moquez pas, seigneur, d’une pauvre fille qui est ici sans défense ». Le silence suivit ces paroles, et le roi et la pastourelle arrivèrent à la petite ferme. A la façon empressée dont on l’accueillit au foyer de la vierge, le jeune Sancho comprit que l’hospitalité, loin d’être une charge, y était un devoir sacré. Il prit le lait qu’on lui offrait avec abondance, et il s’y reposa jusqu’au jour : mais son sommeil fut bercé par les rêves les plus enchanteurs.

L’image de la touchante rencontre qu’il avait faite l’avait rempli et illuminé. A partir de ce jour il s’égara souvent dans ses courses sur le mont Jaizkibel. Ses chasses eurent un autre objet que le gibier vulgaire qui hante les monts et les bois ; d’autres en eurent le soin et le plaisir, tandis que lui venait se reposer sous les regards et les grâces aimables de celle qui, moins farouche dans le commerce que dans la rencontre, l’avait accueilli, et à laquelle il répétait sans cesse le cri de son admiration: « Gustiz ederra zera. Vous êtes tout à fait belle. » Il avait demandé la toison blanche des brebis pour reposer sa tête ; il eut les épaules d’albâtre de la jeune pastourelle qui, pour le récompenser de son amour, lui donna un fils.

Quand le galant roi de Navarre eut ce fils dans ses bras, il ne put contenir son bonheur.

« Voyez-vous, dit-il à la jolie bergère, mère d’un fils royal devenue, voyez-vous ces monts, ces bois ces prés de fleurs diaprés, toutes ces terres enfin qu’embrassent vos regards, je vous les donne en échange de cet enfant. » Puis, déroulant un parchemin qu’il portait sur lui

: « Voici le titre de possession et de noblesse que j’ai créé pour vous. Notre fils portera le nom que vos charmes ont souvent mérité. Vous êtes Gustiz ederra, toute belle : il sera Gustiz ederra. » Grâce à la munificence royale qui vint couronner les amours poétiques du plus aimable roi de Navarre, le domaine de la pastourelle du mont Jaizkibel s’étendit aussi loin que sa vue.

J’ai visité ce domaine qui est à une heure de Fontarrabie, en deçà de Notre-Dame-de-la-Guadeloupe.

La belle maison basque élargit sa belle toiture rouge, comme deux immenses ailes, parmi les chênes et les noyers qui couronnent la colline.

 Dans les champs cultivés avec soin, un vieillard, dont la figure accuse la noblesse et la loyauté, le front ruisselant de sueur, travaillait à la terre. Il n’avait rien d’affecté dans sa tenue et dans sa mise : le béret traditionnel des Basques couvrait sa tête, des sandales chaussaient ses pieds. Il était en manches de chemise, une pioche à la main. Il me salua d’un sourire amical et ouvert, « Où donc allez-vous? me fit-il d’un ton de surprise.

— N’est-ce pas ici la maison de Gustiz? — Parfaitement. — Sauriez-vous me dire si Gustiz est chez lui?

– C’est moi-même et je suis dehors, comme vous voyez. »

A ces mots je le regardai fixement, comme pour me graver davantage ses traits et son regard dans, la mémoire, et m’inclinant avec respect je le saluai.

J’avais sous les yeux le descendant du plus grand roi de Navarre, de l’enfant du miracle comme Jean-Baptiste, le père d’une famille qui subsiste là dans le même lieu depuis plus de mille ans.

« Vous venez peut-être, reprit le vieillard, voir un pauvre paysan du bon Dieu, dont tout le bien est la terre qu’il travaille?

 — Je viens saluer en vous la noble descendance de Sancho Abarca, car vous êtes, grand vieillard, comme l’arbre de Guernica, l’arbre sacré des fueros et des libertés ; comme lui, vous portez sur le front dix siècles d’intégrité et de droiture. —

Bah ! m’interrompit le vieillard en me tendant la main, laissons tout cela, vous êtes fatigué et altéré, venez vous reposer. J’ai du bon cidre de mes pommes à vous offrir et cela vaut mieux que le vin quand il fait chaud comme aujourd’hui. »

Je serrai avec empressement la main rugueuse que me tendait le vieillard qui, plantant sa pioche à une motte argileuse, me conduisit dans sa belle ferme basque. Je ne pensais, moi, qu’à ce magnifique descendant des rois de Navarre, à son origine si gracieuse, à la jolie bergère des bois que je venais de traverser, mais je vous assure que lui n’y pensait pas.

Il n’était attentif qu’à me bien recevoir, à me désaltérer d’un bon cidre mousseux et panaché dont il était prodigue. Les poules et les poulets m’environnaient et picoraient à mes pieds, sans s’effaroucher de ma présence; un beau chien blanc des Pyrénées, terreur des maraudeurs pendant la nuit, me léchait les mains comme s’il eut deviné les sentiments que j’éprouvais pour ses maîtres si hospitaliers et si bons.

La laine des brebis qu’on venait de tondre était en monceau sur le seuil de la porte et Gustiz était devant moi, la bouteille de cidre qu’il venait de déboucher dans une main, et le verre qu’il me présentait dans l’autre.

Voyant le peu de cas qu’il faisait des souvenirs que j’avais évoqués, je n’insistai pas davantage et je lui parlai de tout autre chose, de ses troupeaux, de ses récoltes de pommes, de ses espérances pour l’année.

Cependant on m’avait parlé d’un document positif établissant la royale lignée des Gustiz et je tenais à le voir. Comment reprendre ce sujet devant un vieillard qui en use d’un tel dédain ? Je profitai d’une courte absence qu’il fit dans ses étables pour témoigner mon désir à sa femme. Aussitôt, sa fille, dona Benita, m’apporta le document aux armes royales de Navarre, que je lus et copiai avec soin. Il fut donné par les archives des armoiries le 2 juillet 1613 à D. Martin Gustiz, sur l’ordre de Philippe III, roi d’Espagne. Comme je lisais encore ce document, le vieillard rentra.

« C’est un bien vilain papier que vous tenez là ?

s’écria-t-il. — Comment l’entendez-vous? lui répondis-je, étonné. — Mais, oui, ajouta le vieillard, ne voyez-vous pas que ce titre est un témoignage de faiblesse et l’ennoblissement d’une faute? »

C’était l’âme du chrétien qui se révoltait contre une origine coupable. Et ce disant, le front du vieillard s’assombrit, mais aussitôt je le relevai par ces mots de saint Augustin à propos de la faute originelle : « Oh ! heureuse’ faute ! que celle qui a donné à l’Eglise et au pays basque, une si auguste descendance! Votre famille a toujours été en honneur par la vertu et le bien faire. Vos aïeux ont fait revivre sur ces montagnes les mœurs pures et les saintes pratiques des anciens patriarches. Les capitaines Diego Gustiz et Martin Gustiz se sont illustrés dans les armées du roi par leur vaillance et leur courage. Le  dernier Martin Gustiz abandonna toutes ses affaires et vint en courrier de Valladolid pour défendre héroïquement, avec don Diego Butron, sa ville de Fontarabie.,11 fut un des héros du siège de 1638. Je ne compte pas les vertus que vous montrez ni celles plus nombreuses que vous ne montrez pas, que vous cachez, au contraire, dans la simplicité du travail quotidien.

SanchoAbarca, en son temps, s’était battu pourla foi : il avait exposé sa vie en mainte circonstance pour elle ; et cela suffit à couvrir la multitude des fautes échappées à la fragilité humaine.

 Saint Pierre luimême, qui est cependant fort sévère, les avait oubliées et pardonnées. A preuve, c’est qu’un jour, Sancho se trouva en grand péril de payer tribut à nature, par suite d’une fièvre maligne qui le dévorait (1). Et savez-vous qui le sauva de la fièvre et de la mort, sa compagne? Ce fut saint Pierre. Le roi malade courut an monastère du grand apôtre à Usun, non loin de Lombier. Il se prosterna en grande foi devant ses reliques, et saint Pierre l’écouta de si bonne oreille, qu’il en .revint guérit et consolé (2). Or, saint Pierre tient un compte rigoureux des fautes des pécheurs, car il a le registre des condamnés et des élus. Lorsqu’il ayait exaucé les prières et les larmes de Sancho, c’est qu’il avait aussi déjà effacé ses fautes du livre de vie car entendre une prière et l’exaucer, c’est donner le pardon, c’est une preuve de réconciliation et d’amitié. Ne soyons donc pas plus sévères que le prince des apôtres à qui Dieu a commis les clefs de la justification et du salut. »

(1) Fernandez Perez, Hisloria de Pamplona, tom. 1, lib. I, p. 57.

(2) Sandoval, loc. cit., fol. 23. Moret, loc. cit., lib. VIII, cap. v, 15.

 

CHAPITRE IV

CALLE PAMPINOT. — CALLE UBILLA. — CASA DE ARSU

En suivant la rue qui fait le coin de la Maison noble des Zuloaga, n° 8 de la Calle Mayor, rue étroite et presque couverte à son entrée par la panse proéminente de la maison de droite, et l’avant-toit de la maison de gauche, on trouve d’abord une rue qui rappelle l’Orient. C’est la calle Pampinot. Parcourez-la : vous vous croirez un instant égaré dans un carrefour du Caire. Toutes les maisons en sont originales, mais celle qui porte le n° 22 et dont la toiture richement sculptée avance de trois mètres sur la rue, est la plus remarquable de beaucoup. Sa façade depuis le premier étage est en briques blanchies à la chaux suivant la coutume basque, et en boiseries, qui se croisent comme dans les chalets suisses.

Des fenêtres crevées et noircies par le temps, des linges qui pendent à tous les balcons, des figures hâlées, avec de grands yeux lutins, qui sortent des ouvertures noires et profondes, une légère odeur de moisissure et de bergamote qui échappe des portes et fenêtres achèvent l’illusion de l’Egypte. Il n’y manque que les ânes traditionnels et la danse du ventre.

Sans sortir de Fontarabie vous avez fait un voyage en Orient; vous avez parcouru une rue du Caire, moins les terrasses. Remontez maintenant au point d’où vous êtes descendu, vers la maison ventrue de la calle de las Tiendas et continuez à gauche, maisde grâce, qu’il n’y ait pas de peintre et d’amateur parmi vous, car nous n’en finirions pas avec leurs cris d’admiration et leurs croquis.

Nous voici à la calle Ubilla. Nous sommes toujours en Egypte, sauf devant la Halle qui jure parmi tant de belles ruines. Au bas de la rue se trouvent les quatre murs délabrés de la maison qui fut le palais Ubilla. Hélas ! il n’en reste que des pierres mousseuses ; les deux colonnes de marbre qui, il y a quelques années, faisaient, sentinelle sur la porte, ont été transportées ailleurs.

D. Miguel de Ubilla méritait plus des hommes et des siècles, car ‘il fut un des héros du mémorable siège et de la victoire de 1638.

Avec une poignée de soldats, trois cents à peine, par une nuit obscure, à travers la haie des sentinelles ennemies qui emplissaient tous les postes des monts et des ravins, il osa venir au secours de la ville assiégée. A pas de loup, rampant sur l’herbe humide et dans la boue, retenant l’haleine, donnant des ordres par une pression de main qui courait de l’un à l’autre, il arriva au pont de Mendelo. Il voulut traverser les lagunes fangeuses qui se trouvent dans ces régions, mais il avait compté sans la marée qui était haute. Quand il eut de l’eau jusqu’à la poitrine, ayant reconnu son erreur, il donna ordre à ses hommes de s’arrêter et d’attendre dans cette situation, l’escopette en l’air, le retrait des flots.

 Cette nuit fut une nuit héroïque pour Ubilla et ses vaillants soldats. Le corps dans la vase et dans l’eau, la tête exposée aux balles meurtrières, au moindre réveil, à la moindre alerte l’âme remplie d’émotions et d’anxiétés, ils avaient passé déjà trois heures sans mouvement en cette horrible torture, lorsqu’un soldat irlandais, prenant une ombre pour un ennemi, pressa la détente de son escopette. La détonation réveilla les échos et compromit l’expédition. Aussitôt les sentinelles françaises, s’écrient: « Garde à vous ! »

et font feu dans toutes les directions ; les trois cents hommes d’Ubilla se dispersent dans l’eau, les uns à la nage, les autres sur la vase. A l’aube naissante, quand il arriva à la brèche qui lui était ouverte, il n’avait plus que quatre-vingts hommes. Il fut reçu en grand honneur dans la ville par le vaillant Pedro Sanz Izquierdo, adjoint du maire Diego Butron. C’est pour cette nuit héroïque passée toute entière entre la vie et la mort que le roi lui donna la croix des chevaliers de Saint-Jacques et qu’il l’anoblit.

Sur une vieille maison, n° 4 de la même rue, se trouve l’écusson de la noble famille de Arsu. Vous n’avez ici qu’une maison dépendante : la maison principale et primitive se dresse sur la montagne d’Olearso, aux confins de Cornuz. S’il vous prend envie de vous y rendre, je vous assure d’avance l’accueil le plus empressé, le plus noble, le plus cordial.

Ce n’est pas là une noblesse d’or et de clinquant, une noblesse d’arlequin, telle qu’en ont obtenue les juifs de nos gouvernements de mercantis. Nous avons ici une noblesse de sang, une noblesse de vaillance et de courage, une noblesse pure de toute infamie, de toute compromission et de toute lâcheté. C’est une tour d’or surmontée de trois fleurs de lys sur fond de gueule et au bas cinq têtes décapitées que portent les ondes vertes. En voulez-vous entendre l’histoire?

La voici : Quoique les historiens et les archives elles-mêmes se soient complus à l’embrouiller, nous allons tâcher de nous frayer une voie claire à travers les broussailles épaisses de leurs contradictions.

M. Gorosabel, auteur d’un dictionnaire d’Histoire et de Géographie de la province, place l’événement en 1280, sous le règne d’Alphonse le Sage (1). Claudio Otaegui, l’aimable poète, prétend que l’héroïque conduite de Machin de Arsu eut pour théâtre le mont Olearso sous le règne d’Alphonse XI (2). Il a pour appui de son dire le document donné par l’armorial d’Espagne à la famille (1). Lope de Isasti fait remonter l’action d’éclat du célèbre Guipuzcoan au temps des rois de Navarre (2). Tous disent unanimement que Machin de Arsu s’illustra comme capitaine durant une guerre contre la France. Mais quelle guerre?

 (1) Gorosabel, Diccionario Historîal, p. 193. Machin Arsu, capitan à quien el rey D. Alonso el sabio comisionÓ en el afio 1280, para desalojar al ejercito francès.

(2) Claudio Otaegui. Machin Arsu. Azana bat., p. 21. Alonso amaikagarrena.

sous quel roi? à quelle date? Ils sont muets sur tout ce qui peut fixer le fait et en confirmer l’authenticité.

J’ai beau parcourir toutes les histoires de France et d’Espagne, je ne découvre pas de guerre entre les deux peuples à cette date de 1280. Je ne vois pas le roi de France sur le mont Olearso et à Fontarrabie à cette époque. En revanche, l’histoire entière est sillonnée de guerres entre les Maures et les Navarrais.

Depuis leur séparation, les deux provinces sœurs ont été souvent en querelle. Le Guipuzcoa, par un coup de tête regrettable pour l’autonomie du pays basque, s’étant donné au roi de Castille qui par ambition attisait sa dispute, épousa les intérêts de sa nouvelle alliance et combattit pour les défendre contre la Navarre, sa sœur.

Si Machin Arsu a guerroyé sous Alphonse XI, ce n’est pas sous Alphonse le Sage, qui était le dixième de ce nom, ce n’est pas non plus en 1280. mais plus tard, en 1312. Si c’est sous les rois de Navarre, comme

(1) Document qui se trouve entre les mains de Domingo Berretaran de Arsu.

(2) Lope de Isasti. Historia de Guipuzcoa, lib. IV, cap. I, p. 459, ano 1625.

le prétend Lope de Isasti, si l’on a confondu Alphonse le Sage, roi de Castille, avec Sancho, le sage roi de Navarre, il nous faut remonter d’un siècle jusqu’à l’an 1150. Où faut-il donc placer l’action valeureuse de Machin Arsu ?

Le certificat de noblesse donné par l’Armoriai de Madrid, le 24 mars 1620, à don Miguel de Arsu, certificat qui devrait être un argument décisif en pareille matière, raconte le fait en ces termes. Je traduis littéralement le texte espagnol que je reproduis en appendice.

le Gipuzkoa quitte la Navare pour rejoindre la Castille

Sous le règne de Sancho VIII le Fort, la province du Guipuzcoa fut durant quelques années gouvernée par un monsieur français du nom de Artenet.

 Cet Artenet, nommé gouverneur de cette province par le roi de Navarre, se montra si dur, si tyrannique dans l’exercice de sa charge, que les Guipuzcoans se révoltèrent, le mirent à mort et refusèrent leur obéissance à Sancho VIII pour passer sous la juridiction du roi de Castille Alphonse IX auquel ils offrirent obéissance et secours. A partir de cette époque, l’an 1200, le Guipuzcoa ne fit plus partie du royaume de Navarre, mais bien de celui de Castille.

Environ soixante-dix ans après cette rupture, d’une part, et cette alliance de l’autre, Tibaot ou Theobaldo, second de ce nom, roi de Navarre, étant mort, on lui donna pour successeur son frère Henri, surnommé le Gros. Celui-ci ne régna que peu d’années.

 En effet, élu en 1271, il mourut en 1274, laissant pour unique héritière sa fille, la princesse Jeanne, encore en bas âge, sous la tutelle du roi de France Philippe III le Hardi.

 Philippe III, voulant s’assurer le royaume de Navarre, fit épouser plus tard Jeanne par son fils aîné Philippe IV.

Par ce mariage Philippe IV le Bel devenait le premier roi de Navarre de ce nom. Il arriva qu’au temps où il exerçait sa tutelle, en 1280, Philippe III le Hardi envoya des ambassadeurs auprès de don Alphonse XI, roi de Castille, pour lui demander de vouloir bien mettre en liberté les infants Alphonse et Ferdinand de la Cerda, ses petits-fils, et neveux du roi de France par sa sœur, qui étaient détenus en prison au fort de Xativa depuis deux ans par le roi d’Aragon, à l’instigation du roi de Castille.

Il fut convenu par les ambassadeurs que les deux rois se verraient à Bayonne le mois de décembre. Au mois de décembre, le roi de Castille traversa donc le Guipuzcoa avec ses fils, sous bonne escorte et avec toute la garde de Bayonne.

 Le roi de France, de son côté, arriva jusqu’à Sauveterre-de-Béarn. Les deux monarques, avant de se voir, se parlèrent par la voie des interprètes, au sujet de la délivrance des deux jeunes princes injustement détenus. L’accord n’ayant pu se faire de loin, ils refusèrent de se voir de près.

Le roi de Castille revint en sa province de Guipuzcoa.

Philippe le Hardi, vexé de l’inutilité de sa démarche pour sauver ses neveux, résolut incontinent de les délivrer lui-même, et, dans cette pensée, il poursuivit le roi de Castille d’une telle vitesse qu’avant l’arrivée de ce dernier à Saint-Sébastien, il avait déjà tenté de de réduire le Guipuzcoa sous l’obéissance de la Navarre

. Il y était entré en faisant grand ravage sur son parcours, et avait établi son campement et son armée sur les hauteurs du promontoire d’Olearso, aux confins de Cornuz. Il ne pensait pas qu’on pût le venir surprendre par la chaîne plus élevée de Jaizkibel et lui causer les plus grands dommages.

 Au courant de ses projets, le roi Alphonse convoqua les personnes d’expérience et de savoir de son entourage et les écouta longuement. Après avoir pesé tous les avis, il se rendit à celui d’un officier de haute lignée du nom de Machin de Arsu en Cornuz, qui lui dit que, s’il le voulait bien, il le conduirait au passage retiré où les Français se croyaient en sécurité, et que, les surprenant dans le désarroi d’une irruption inattendue, il en serait facilement le maître ; que ce passage sur le mont était de facile accès pour la cavalerie, qu’il n’y voyait qu’un moyen d’y aborder sans bruit, tout d’abord d’envelopper de drap les fers des chevaux, afin qu’ils ne sonnassent pas sur les rocs et les heurts du chemin, en second lieu demander aux hommes qu’ils missent leurs chemises au vent par-dessus les habits, afin qu’ils se reconnussent dans la marche ; qu’ainsi, quand ils avanceraient en silence,

les Français n’étant pas avertis leur tomberaient dans les mains comme rats en ratière. Le conseil parut bon et le roi, sans plus, ordonna qu’on le suivit sous la conduite de Machin. Aussitôt, la troupe en chemise gravit les hauteurs, si bien que le matin du 20 décembre 1280, elle tomba avec l’aurore sur le roi de France et son armée qui, saisis d’un réveil si subit, si impétueux et d’une telle fureur, ne pensèrent même pas à se défendre et se mirent à fuir à qui plus vite abandonnant tentes, armes et bagages

Machin les poursuivit d’une telle ardeur, frappant les uns, tuant les autres, qu’il arriva jusqu’à la tente royale qui était sur le bord d’un ruisseau, tua de sa seule main cinq gentilshommes de la suite du roi et mit Philippe le Hardi lui-même en grand péril de perdre la vie.

Alphonse de Castille, en reconnaissance d’une victaire aussi éclatante qu’inattendue, lui donna tout le territoire de Cornuz, une partie des terres de Fontarrabie avec des rentes et les armes ci-jointes (1).

Le document de l’armorial que je viens de vous donner est rempli d’erreurs qui feraient douter de son authenticité si la tradition constante de l’héroïque conduite de Machin de Arsu n’était consacrée par les siècles. Il est certain que le valeureux capitaine basque a combattu, qu’il a tué de sa main cinq chevaliers surpris ou endormis; mais quand? Dans quelle circonstance? Sous quel roi? A quelle date?

Rien de moins établi, rien de plus fantaisiste, que ce qu’en dit l’armorial. Et d’abord, ce n’est pas sous Alphonse IX, mais bien sous Alphonse VIII que le

(1) Voir à l’appendice.

Guipuzcoa a passé sous la juridiction des rois de Castille, car Alphonse VIII n’est né qu’en 1214 (1), et d’après le titre de l’armorial lui-même, c’est en 1200 que le Guipuzcoa a cessé d’appartenir au royaume basque.

En second lieu, le titre de l’armorial prétend que soixante-quatorze ans après, Philippe III le Hardi envoya des ambassadeurs auprès d’Alphonse XI.

C’est encore une erreur; c’est à don Alphonse X le Sage qui régnait à cette époque en Castille (2).

En troisième lieu, et c’est ici que surgissent les doutes et les difficultés les plus graves, tout le document et la noble conduite de Machin de Arsu reposent sur une guerre, sur une invasion des troupes françaises dans le Guipuzcoa dont il n’est fait mention dans aucune histoire. Les historiens espagnols s’accordent à dire que le roi de France, frère de Blanche, prit sous sa protection ses neveux et revendiqua leurs droits à la couronne dont on les avait injustement dépouillés pour les jeter en prison, mais que l’intervention du pape empêcha les hostilités entre les deux peuples français et espagnol. « El rey de Francia, hermano de donia Blanca, tomô baj o su amparo los derechos de sus desheredados sobrinos pero laintervencionpontificia evità el rompiminto queamagaba à los dos reinos, francèsy castellano (3) ». Dans ces

(1) Eduardo Orodea è Ibarra. Leccion 40, p. 223.

(2) Eduardo Orodea è Ibarra. Leccion 40, p. 223.

(3) Eduardo Orodea è Ibarra. Curso de Lecciones de Historia de Espana, Lecc. 42, p. 236.

conditions, que devient l’irruption de Philippe le Hardi dans le Guipuzcoa, son campement à Cornuz sur le mont Olearso, et sa fuite devant l’attaque subite de Machin de Arsu ?

Les historiens français disent à leur tour que le roi Philippe s’avançait lui-même à la tête d’une armée formidable, qu’il allait demander au roi de Castille compte d’une perfidie qui privait de la couronne ses neveux : qu’arrivé près des Pyrénées, il s’arrêta à Sauveterre. Que là, ses projets s’évanouirent, que l’imprudence ou la trahison avaient négligé les approvisionnements el, que la famine menaçant ses troupes avant même qu’elles eussent touché le sol ennemi, force lui fut de retourner sur ses pas (1).

Il est étonnant qu’un fait comme celui de l’attaque subite d’un roi de France mis en péril de mort par un chevalier espagnol et la disparition de cinq gentilshommes nobles de sa suite ait ainsi échappé à toute l’histoire et que, seul, en fasse mention l’armoriai de Madrid.

 Il y a évidemment confusion de lieu, de temps et de personne. Si Philippe le Hardi s’est arrêté à Sauveterre, il n’est pas venu camper sur le mont Olearso et faire autour de Fontarabie un siège dont aucun historien ne parle. Si son armée s’est retirée à cause de la famine avant même de toucher le sol ennemi, comment aurait-elle pu assiéger Fontarabie ?

Il y a eu en l’année 1276 invasion de l’Espagne par

(1) Nangis. — Marca.- Dom Vaissette, tome IV.

l’armée française, mais le roi de France ne suivit pas l’armée, qui était plutôt composée de Navarrais et de Gascons. La vaillante tactique de Machin Arsu peut avoir sa vraisemblance, en la plaçant à cette époque et dans cette circonstance. Il est impossible de la maintenir ailleurs et selon le récit de l’armorial.

Le roi d’Aragon don Jaime et le roi de Castille don Alphonse, qui s’entendaient comme larrons en foire pour tout ce qui s’offrait à leur ambition, convoitaient depuis longtemps le royaume de Navarre qui, en outre de sa richesse et de son étendue, était une menace perpétuelle pour sa sœur séparée, le Guipuzcoa.

Ils cherchèrent à profiter du trouble dans lequel tomba ce royaume à la mort d’Henri le Gros qui en était le souverain.

 Dans cette admirable pensée, ils voulurent s’ emparer de sa fille et unique héritière Jeanne, comme voie plus sûre de s’emparer de son héritage.

La chose allait à bien par leur astuce et leurs fourberies; ils faisaient disparaître la fille du roi de Navarre, comme ils avaient fait disparaître leurs neveux, les infants Alphonse et Ferdinand de la Cerda et ils héritaient tout uniment et sans bataille de sa couronne; mais ils se trompèrent.

 La reine mère de Navarre, qui était sœur de Philippe le Hardi, instruite des projets usurpateurs et criminels de don Jaïme d’Aragon et d’Alphonse de Castille, alla se réfugier avec sa fille auprès du roi de France, son frère (1).

(1) Eduardo Orodea è Ibarra. Curso de Lecciones de Historia de Espana. Lecc. 33, p. 247.

Son absence augmenta les troubles dans son royaume abandonné désormais à toutes les compétitions. Pour y rétablir l’ordre et la paix, Philippe le Hardi envoya Robert comte d’Artois, en Navarre, le priant de s’assurer, chemin faisant, l’aide et l’appui de deux puissants seigneurs voisins des Pyrénées, Gaston de Béarn et Roger-Bernard comte de Foix.

Robert et les deux seigneurs gascons envahirent aussitôt l’Espagne avec une armée de vingt mille. hommes. Arrivés en toute hâte sous les murs de Pampelune, que les rois d’Aragon et de Castille poussaient à la résistance, ils en firent l’assaut et s’en emparèrent le 6 septembre Ï270 (1).

Philippe le Bel, devenu époux de sa cousine Jeanne de Navarre, y fut proclamé roi.

 Il est donc probable que Machin de Arsu chercha querelle à cette armée qui passait en Navarre ou qui en revenait, et Alphonse de Castille eut quelque satisfaction à voir sa décon- venue politique vengée par une déroute partielle de l’armée gasconne et navarraise sur ses terres, et la mort de cinq chevaliers ennemis. On a confondu le roi de France Philippe le Hardi qui était en son Louvre, avec Robert comte d’Artois ou Gaston de Béarn ou Roger-Bernard comte de Foix. Les cinq gentilshommes tués par le vaillant Arsu sont assurément cinq gentilshommes gascons ou navarrais de la suite de ces grands seigneurs. Encore une fois l’ac-

– (1) Marca, livr. VII, ch.XIII— Dom Vaissette, tome IV.

tion d’éclat de Machin Arsu est authentique, mais les circonstances de lieu, de temps, de personnes, rapportées par l’armorial, ne supportent pas la critique et se dissolvent par une analyse attentive.

 Comment a-t-on pu glisser dans un document aussi grave que l’extrait de l’armoriai royal de Madrid, des erreurs aussi grossière que celles qui confondent deux rois et deux règnes : Alphonse VIII avec Alphonse IX et Alphonse X avec Alphonse XI ? Ces premières erreurs, établies avec la dernière évidence dans une pièce qui devrait toujours être frappée au coin de la plus rigoureuse exactitude, confirment l’erreur de la confusion du roi de France avec les seigneurs gascons ou Robert d’Artois, car si l’armorial de Madrid a pu confondre, à la légère, un roi d’Espagne avec un autre roi d’Espagne, il a pu également confondre un roi de France avec un de ses seigneurs. Il a bien pu transporter un fait d’une époque à une autre !

Lope de Isasti, historien grave et judicieux, dans son Compendio Historial du Guipuzcoa écrit en 1625, dans son livre IV, chapitre i, n° 63, page 459, fait remonter la glorieuse aventure de Machin de Arsu sous le règne des rois de Navarre, par conséquent à une époque plus reculée. Il détruit la version de l’armorial. « Machin de Arsu, dit-il, homme de valeur estimé des rois de Navarre, sous lesquels se trouvait en ce

(1) Eduardo Orodea è Ibarra. Curso de Lecciones de Historia de Espaiia. Lecc. 43, p. 247.

temps la province du Guipuzcoa, fut le maître de l’antique maison noble des Arsu qui est sur le promontoire d’Olearso.

 L’armée française s’étant établie sur les hauteurs de Cornuz avec le projet d’assiéger Fontarrabie, il vint au secours du roi de Navarre, qui, suivant le conseil de Machin de Arsu, surprit les Français et remporta la victoire. Le vaillant Machin marchait devant, et sous une tente de campagne il tua d’une main dextre cinq Français, et, pour ce fait d’armes, le roi de Navarre lui donna de grandes étendues de terrains et fit ajouter aux armes qu’il possédait déjà une tour avec deux fleurs de lis et cinq têtes en ondes de mer. Cette maison est la seul de ce nom.

C’est d’elle que sortit l’alferez Martin Saez de Arsu, valeureux soldat qui se signala dans les guerres d’Italie (1).

Maintenant, ami lecteur, si vous n’êtes pas satisfait,

(1) Machin de Arsu, valeroso hombre y estimado de los Reyes de Navarra (à quien en un tiempo estuvo encomendada laprovincia de Guipuzcoa), fue dueno de la casa solar antigua de Arsu que esta en el Promontorio sobredicho con terminos estendidos : y que tambien fueron de los primeros pobladores de esta casa. Habiendo llegado el ejercito de Francia al termino de Cornus con intento de sitiar à la villa de Fuenterrabia, llegô à socorrer el Rey de Navarra, y por consejo y parecer del noble Machin de Arsu, diô en los franceses, y alcanzô victoria de ellos en el mismo puesto de Cornus, siendo delantero el valeroso Machin el cualen una tienda de Campana matô à cinco caballeros franceses ; y por este hecho el rey de Navarra le hizo merced de algunos terminos, y que ademas de las armas que este solar ténia, pusiese un castillo, con dos flores de lis, y cinco cabezas sobre ondas de mar.

cherchez ailleurs ; quant à moi, je jette ma langue au chat. Je vous ai donné les versions pour et contre; à vous de trancher le litige. Vous avez la lanterne avec une bougie dedans; tâchez de l’allumer, afin qu’elle vous éclaire dans ce dédale de contradictions et de récits divers.

 

CHAPITRE V

LE  PALAIS DE CHARLES-QUINT

 

Arrivé au haut de la rue principale, de la calleMayor, se trouve le château de Charles-Quint, qu’on appelle à tort le château de Jeanne la Folle, qui n’y a jamais mis les pieds.

 Un immense mur de trois mètres d’épaisseur, n’ayant que quelques ouvertures étroites et petites sans accident, sans sculpture d’ornementation d’aucune sorte ; c’est le château. C’est un monument de guerre plutôt qu’un séjour royal. Il n’a rien de grand, de noble que ses proportions gigantesques, son austère uniformité et les souvenirs de gloire et de combat dont il porte les traces indélébiles sur son front noirci de poudre et de fumée.

Il paraît que durant les sièges, il reçut des hauteurs du mont Jaizkibel et de la Guadeloupe plus de douze cents boulets de canon, sans se dérider, ni sourciller d’une seule pierre (1). Le fait est que cet

(1) O’Reilly. Sitio de Fuenterrabia, p. 123.

immense mur est encore impavide, et qu’aucune fente creusée par le temps et la poudre n’en menace la solidité. Les gueules et crénelures qui la couronnent dans toute sa largeur, et d’où le canon répondait au canon sont seules légèrement échancrées sur les bords. Elles sont lasses d’avoir vomi la poudre et de l’avoir reçue. Une porte basse y donne accès : l’homme qui s’y glisse avec ce sentiment de surprise et de crainte qu’inspirent les édifices aux lignes colossales et hardies, ressemble à une fourmi qui entre dans le creux d’une montagne, tant il en est écrasé. Cet amas de pierres superposées donne l’illusion, en effet, d’une montagne coupée en forme de falaise rocheuse sur l’Océan. Les arcades massives sous lesquelles on s’avance ne contribuent pas peu à l’écrasement. En face, se trouve la petite cour couverte de ruines mousseuses et, sur l’une de ses ruines, quatre coulevrines rouillées, débris oubliés aux jours de combat. Cette cour sépare les deux châteaux des temps anciens: l’un, demeure que s’étaient choisie les rois de Navarre pour y séjourner durant les chaleurs estivales ; l’autre, forteresse que Charles-Quint avait élevée pour s’abriter derrière ses batteries et ses épaisses murailles. Les deux édifices se ressentent des époques qui les ont vus naître et des mobiles qui les ont fait concevoir.

Le premier, dont les ogives sont enveloppées de verdure, malgré les ravages que le temps et les batailles y ont creusés, porte fièrement encore les traces d’une certaine grandeur. L’art s’y montre davantage.

A travers le revêtement de lierre, d’amblyodes et d’adiantes, les formes primitives transparaissent plus élégantes, plus sveltes. Le second n’a rien d’artistique : c’est un immense bloc de pierre, avec les

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L’ÉGLISE ET LE CHATEAU

ouvertures carrées nécessaires pour y pénétrer et s’y blottir. Il accuse une seule préoccupation : la défense. Ce n’est pas un palais, c’est une forteresse ; ce n’est pas un séjour de plaisance, c’est un abri sûr contre l’ennemi. Charles-Quint n’avait aucun souci de l’art, il en avait de sa personne et de sa puissance.

Il se défiait de tout le monde, car il n’y avait personne au monde dont il n’eût trompé la confiance. Il lui fallait des palais en forteresse d’où il pût tirer sans paraître lui-même. Les rois de Navarre, au contraire, confiants en leurs populations, avaient des demeures plus accueillantes, plus ouvertes. Le fier Wamba, dont on a trouvé le nom sur une pierre au siècle dernier (1), venait se reposer sur cette pointe de terre qui repousse la Bidassoa vers l’Océan, car il n’avait pas à s’armer contre la France: son empire embrassait les deux versants des Pyrénées, tout le peuple basque qui l’avait choisi pour roi. Ses efforts et ses armes ne se portèrent que sur la Gascogne et la Gaule Narbonnaise qu’il avait soumises (2), et dont il avait étouffé les constantes révoltes en 673   (3). Don Garcia Iniguez et don Sancho surnommé Abarca, qui lui succédèrent en 891, étaient venus souvent se reposer de leurs rudes batailles sur les rives de la Bidassoa. On les avait vus s’accoter à la margelle de ces croisées ogivales, on les avait entendus faire retentir les voûtes sonores de ce palais du chant des Cantabres. Ils avaient chassé sur le mont Aizkibel, ils avaient suivi les abattures du gibier jusque sur le promontoire d’Olearso. Écoutez, voyageur qui foulez ces ruines, ces voix lointaines qui semblent vous revenir de mille ans en réveillant les échos de ces murailles. Le vent, qui fait tressaillir l’adiante et le lierre dans les fentes mal assurées, vous les porte à l’oreille. Mais s’ils vous redisent les joies, les chan-

(1) O’Reilly, Sitio de Fuenterrabia, p. 113. — Gorosabel, Diccionario Izist., p. 170.

(2) Saint Julien de Tolède.

(3) Historia de la Iglesia de Pamplona, par Fernandez Perez, tome I, p. 19.

sons et les amours poétiques de Sancho Abarca, ils cessent d’être si doux quand vous gravissez les escarliers de bois de la forteresse de Charles-Quint dont  la grande masse écrase la ville. Montez, montez, vous

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CHATEAU CARLOS

 n’aurez sous les yeux partout que d’immenses couloirs voûtés qui sentent la caserne, et les dortoirs où plus de huit cents lits roulaient à l’aise, et plus de mille soldats se tenaient aux aguets de l’ennemi.

Vous n’entendez plus que la voix sèche du commandement et du feu. Montez encore, montez : vous êtes au sommet de l’édifice, sur une immense plate-forme et tout à coup, sous vos yeux éblouis, ravis, le soleil du midi jette ses rayons d’or, et sous ses rayons d’or s’étale le beau tableau d’une nature incomparable.

Les rois disparaissent ainsi que des nains de la puissance souveraine : les batailles rangées, les armées se noient dans la brume lointaine des âges. C’est la nature immortelle qui l’emporte sur tous, c’est elle la seule reine séductrice qui se fait un jeu de nos enchantements. J’ai vu de grandes et belles choses sur la terre ; voyageur altéré d’infini et d’idéal, j’ai cherché partout ce qui en approche pour repaître mon âme. J’ai gravi les sommets des Alpes et des Apennins, je me suis assis au haut de l’Acropole d’Athènes, sur les armilles des chapitaux doriques, à côté d’un lézard qui buvait le soleil et me regardait sans frayeur, mais jamais je n’ai eu sous les regards un spectacle plus fini, plus achevé des beautés de la nature. D’un côté les Pyrénées, la pointe acuminée de la Rhune, les arêtes en couronnes de l’Aya, les dos arrondis de Biandi, de Mirall et de l’Hermana, les collines de Saint-Marcial, puis les vallées ombreuses, riantes, ombrées de Renteria et d’Oyarsun, puis l’île des Faisans qui émerge comme un bouquet de fleurs des ondes de la Bidassoa, puis la Bidassoa elle même, qui s’étend à son embouchure, qui déferle et s’égare en mille méandres gracieux dans les prés et dans les champs, comme si elle voulait se cacher de la mer, en éviter la rencontre, puis toutes les filles de la frontière, Fontarrabie, Hendaye, Irun, Béhobie, assises sur ses rives jonchées de fleurs. De l’autre côté, sur des mamelons chargés de vergers et de chênes touffus, des moissons dorées, d’antiques maisons basques se regardant coquettement, comme des jeunes filles au lever du jour de fête. Le mont Jaizkibel, avec ses tours carlistes et sa chapelle de Notre-Dame, festonne et dentelle l’horizon. La vue descend en suivant ces ondulations jusqu’aux rochers noirs et aux falaises abruptes de San-Telme et du cap Figuier, puis enfin c’est la mer, l’immensité bleue sous le ciel d’azur.

La poitrine se dilate comme pour aspirer l’infini dont elle éprouve la sensation. Les yeux s’ouvrent, le vent souffle en légère brise ; l’azur du ciel pâlit pour laisser place à un bleu plus tendre. Voyez, ce n’est plus du bleu, c’est du vert: la mer, sa fidèle compagne, se transforme avec elle ; elle change sa robe d’azur, en celle d’émeraude. Tous les tons, toutes les nuances s’estompent sur ses flots qui se rident. La voici transformée en une plaine immense où toutes les végétations se croisent avec leurs couleurs diverses, et sur cette plaine chevauche l’écume blanche des vagues, comme un troupeau de moutons que Neptune presse devant lui et qu’il fait bondir sur les falaises, et lance jusque sur les flancs des montagnes, où les vagues deviennent des brebis à laine pendante et aux mamelles gonflées. Trois immenses rochers, qu’on appelle les trois sœurs, semblent présider au bondissement des flots, comme des bergers auxquels le roi des plaines liquides a commis le soin de son troupeau. Derrière ces trois rochers, un large et riant coteau vêtu d’un bois de chênes, montre avec orgueil à la lune et aux astres le château d’un prétendu savant, appelé d’Abbadie. C’est le seul endroit où l’art humain a tenté de rivaliser avec la nature. Viollet-le Duc, qui certes s’y entendait, a construit une belle retraite à la vanité humaine, mais son œuvre, quelque belle et grandiose qu’elle paraisse, est écrasée par les splendeurs qui l’environnent, assombrie par les hôtes étranges qu’elle enserre et cache avec soin.

On quitte avec regret .la plate-forme de CharlesQuint d’où la vue se repaît de lumière et de splendeurs, pour entrer dans les immenses couloirs en sous-sols voûtés, et l’on descend en toute hâte pour ne pas perdre dans les dédales de la caserne abandonnée, les enchantements que l’on a goûtés là-haut. La place entière sur laquelle on tombe était autrefois environnée de murs et de forts. Les plans de ces fortifications, comme ceux du grand palais commencé vers la fin du XVIe siècle, se trouvent aux archives de Simancas, copiés en 1844 par la direction du corps des ingénieurs. Ils ne remontent pas au delà de 1574 et 1581 (1).

Dans ces archives se trouvent le nom d’un certain Frontino, maître des travaux de ce genre, à la date de 1574, et une lettre de Tiburcio Expanochi, du 20 novembre 1580, par laquelle il déclare avoir levé le plan de Fontarabie et de ses environs. En 1594, le Conseil de Cantabre proposait à Philippe Il de faire

(1) Archives de Simaucas, tomos I, II, siglos xvi, XVII. Seo cion 1 Fortificacio C Ingenieros.

venir Tiburcio Expanochi et de le charger, d’accord avec don Juan Velasquez, des plans et projets de fortification. Une lettre de don Diego Butron, conservée aux archives de la ville (1), déclare que ces projets et plans furent mis à exécution, et que les travaux incessamment commencés furent poursuivis jusque vers le milieu du siècle suivant, jusqu’au siège mémorable de 1638, et, chose étrange et qui accuse des tendances guerrières, à cette époque, jusque dans les hommes pacifiques du sanctuaire, il y est parlé du père Isasi, jésuite qui fut chargé de la direction des travaux, et du père Claude Richard, jésuite aussi, qui fut souvent consulté pour ces fortifications comme pour celles de Saint-Sébastien (2). Toutes les grandeurs des deux peuples qui se touchent par les Pyrénées ont gravi tour à tour les degrés de cet édifice guerrier qui n’a de royal que sa belle terrasse d’où nous avons admiré la nature. En 1613, ce fut Philippe III qui vint avec Anne d’Autriche, sa fille, pour la donner en épouse à Louis XIII. Ce fut Isabelle de Bourbon, fiancée du prince des Asturies, qui fut échangée sur la Bidassoa avec celle qui devait être la reine de France.

Le 2 juin 1660, ce fut Philippe IV avec sa fille Marie-Thérèse d’Autriche, qui devenait l’épouse de Louis XIV. Le 6 juin 1777, ce fut Joseph 11, empereur

(i) Archives de la ville de Fontarabie, année 1542.

(2) Archives de la ville de Fontarabie, année 1542.

d’Allemagne, qui venait reconnaître les brèches faites par les troupes françaises. Le 17 septembre 1858, ce furent Napoléon III et la belle et gracieuse Biscaïenne, l’impératrice Eugénie, puis enfin le prince impérial, en 1867, qui vint incognito de Biarritz. L’alcade, don Pedro Noguera, l’ayant reconnu, courut aussitôt lui présenter les hommages de la ville. En vaillant défenseur des Fueros et des privilèges de sa race, Noguera avait reconnu le sang basque dans les nobles élans du jeune prince, qui, comme le duc de Bourgogne, n’a laissé que des regrets immortels dans la France éplorée et dans tous ceux qui avaient eu l’heur de l’approcher et de le connaître.

Je ne parle pas des capitaines et des généraux qui ont arrosé ces murs de leur sang. Je ne parle pas des cris de victoire et des colères de la défaite qui ont tour à tour éveillé les échos de ces voûtes cintrées, ni des bruits de canon ou des chants d’allégresse, ni des fanfares joyeuses des unions pacifiques. De toutes ces magnificences, de toutes ces pompes royales et guerrières, il ne reste que ce grand mur noir et ces ruines vêtues de lierre, d’adiante et de violier, véritable mausolée élevé à la gloire des héros qui sont tombés sur le champ de bataille. Seule, une pierre s’est rencontrée plus parlante que les autres en son langage muet. Elle gisait sur le sol brisée, lorsque don Miguel Rodriguez-Ferrer la découvrit sous la mousse, la restaura, en ranima les caractères effacés par le temps et la donna au curé de la paroisse, don José-Joaquin Ollo, lequel l’a transportée et placée à Notre-Dame de la Guadeloupe sur le mont Aizkibel. Sa place primitive était au fronton de la porte d’entrée du palais de Charles-Quint; les traces s’y trouvent encore. Son langage est une prière ancienne empruntée au formulaire d’exorcisme, conjurant les éléments du ciel.

Elle accuse la foi de l’empereur qui survit à sa puissance oubliée, car elle dit : Le Christ est venu en paix et se fit homme de la vraie chair humaine.

Le Christ, guérison de tous, passait en paix.

Le Christ fut crucifié.

Le Christ fut mis à mort. Le Christ fut enseveli. Le Christ monta au ciel. Le Christ commande.

Le Christ règne. Le Christ nous défend de la France. Dieu est avec nous.

 

CHAPITRE VI

PRÉCIS d ‘HISTOIRE

Les origines de la vaillante ville de Fontarabie remontent à mille ans environ. Ce que l’on raconte de son existence antérieure tient plutôt de la légende que de l’histoire.

 Fontarabie, en basque, Ondarrabia, corruption de Ondar-Ibaia, qui signifie épave de rivière, terre abandonnée par les eaux, doit ses premières fondations à un roi des Goths. Un bloc de pierre, qui a été trouvé, vers la fin du siècle dernier, dans les ruines du vieux château, semble l’établir, car il portait profondément gravé le nom de Wamba, roi des Goths. L’historien Isasti (1) après Beuter (2) et Florian de Ocampo (3), chroniqueurs de CharlesQuint, l’affirmait en 1625, et ceux qui ont écrit après lui, s’appuyant sur la pierre dite de Wamba,

(1) Isasti. Compendio Historial, lib. IV, cap. i, no 4, p. 446.

(2) Beuter, lib. I, cap. xxvii.

(3) Ocampo, lib. I, cap. n ; lib. VII, cap. xiii.

ont répété encore avec plus d’assurance son affirmation. Néanmoins, il existe un document que je donne plus loin, qui semble le contredire et donner à notre ville une antiquité plus reculée.

 Ce document, c’est l’acte du martyre de saint Léon, premier évêque de Bayonne, qui dit que le grand apôtre du golfe Cantabrique, arriva d’abord à Faberio, en Espagne, versus Hispaniam accedens in loco qui dicitur Faverio. Ce Faverio, d’après Floranes, homme de véracité et de grand savoir, serait Fontarabie (1).

Or, saint Léon est un apôtre des temps apostoliques ; ce saint Philippe, diacre et compagnon de Léon, dit Helcea, un des premiers évêques de Saragosse, revint à Rome en l’année 67 de l’ère chrétienne comme saint Pierre vivait encore. Hic sanctus Philippus qui diaconus erat comesque Leonis reversus Romam adhuc vivente Petro, anno 67 (2). Donc, d’après les actes de saint Léon, Fontarabie existait déjà au premier siècle de l’ère chrétienne (3). Il y a peut-être moyen de mettre les plaideurs de l’histoire d’accord en les entendant bien. Tous disent unanimement que les premiers habitants de Fontarabie avaient dressé leurs tentes sur le promontoire d’Olearso, au banc du mont Jaizkibel, qu’on y voit encore les premières maisons dont l’une porte le nom d’Arsu et l’autre de Gustiz. A ce compte, Fontarabie d’Olearso

 

(1) Garibai, lib. XII, cap. xxxi.

(2) Diccionario historial de Gorosabel, p. 174.

(3J Archives de l’évêché de Saragosse.

 devait exister aux temps apostoliques et Fontarrabie sur la rive gauche de la Bidassoa n’a commencé de s’élever que sur la pierre de Wamba, en 625, et tous les contradicteurs ont raison. Que Beuter Garibai, Gorasabel et Floranès se donnent donc la main et que la paix soit avec eux.

On ne trouve aucune autre trace écrite de l’existence de Fontarrabie jusqu’à l’année 1180. Cette fois le document ne laisse plus de prise à l’équivoque et au doute; nous n’avons plus des hypothèses, nous avons la certitude : c’est la lettre en mauvais latin du roi de Navarre, Sanche le Sage, lettre par laquelle il concède à la ville de Saint-Sébastien, ses privilèges et ses fueros. Il y est parlé de Fontarabie, Ondarribia : Dono ad populaires de sancto Sebastiano pro termino de Undarribia usque ad Oriam (1).

 

privilèges et fueros

Ces privilèges et fueros, d’abord propres à la ville de Saint-Sébastien, furent étendus à Fontarrabie par le roi de Castille don Alphonse VIII, le 18 avril 1203 (2).

D’après Enao et Gainza, c’est bien Alphonse VIII, en 1203, qui étendit et confirma les privilèges de SaintSébastien (3). Garibai et d’autres historiens tiennent pour Alphonse IX (4). Un tableau qui se trouve dans la sacristie de l’église de Fontarabie représente

(1) Enao, lib. I, cap. XLVI.

(2) Gainza. Historia de la Universidad de Irun, p. 62.

(3) Gorosabel, Diccionario Historial, p. 172. Isasti, Hist. de Guipuzcoa, lib. IV, cap. n, 16, p. 469.

(4) Garibai, tome II, lib. XII, cap. xxiii.

saint Julien, évêque de Cuenca, avec cette inscription : « Saint Julien, évêque de Cuenca, qui fut chargé par le roi Alphonse IX de venir à Fontarabie et de confirmer en son nom les privilèges et droits de la ville. »

L’une et l’autre thèses se peuvent tenir, car les privilèges peuvent avoir été concédés par Alphonse VIII et confirmés par lui-même et par Alphonse IX peu de temps après. Quoi qu’il en soit, ces privilèges accusent déjà, à cette époque, l’importance de Fontarabie. Ce document conservé aux archives, soit de Saint-Sébastien, soit de Pampelune, jette  jour sur les mœurs de l’époque, c’est pourquoi nous le donnons en son entier dans l’appendice. ,

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CHARLEMAGNE

En 778, Charlemagne, mû par son ambition, plutôt que par le zèle de délivrer l’Espagne des Maures, comme on l’a voulu dire, traversa les Pyrénées (1). Hibinaxalabo, roi des Maures de Saragosse, s’étant révolté contre son. maître, Abderamen, de Cordoue, et en craignant les réprésailles, offrit à Charlemagne de se soumettre à sa puissance et à sa merci avec toute sa province, s’il lui venait en aide. Il n’en fallut pas davantage pour exciter les convoitises du grand empereur. Il savait trop bon gré à son étoile de sa bonne fortune pour la dédaigner. Le désir .de civiliser n’était pour rien dans son expédition, car quelle civilisation pouvaient attendre des Francs les Maures de Grenade, de Cordoue et de l’Alhambra (2)? Il envahit donc sans

(1) Eginhard. Anal. de gestis Caroli Magni, an. 778.

f (2) Chron. Silens, num. 18, Era 816.

rencontrer de résistance la Navarre, s’empara de Pampelune et courut jusqu’à Saragosse, non sans causer de notables dommages aux populations désolées et atterrées (1). Après la surprise du premier moment, la colère succédant à la frayeur, un cri s’éleva sur toutes les montagnes du pays basque, depuis le sommet du Jaizkibel, qui touche à l’Océan, jusqu’aux arêtes rocheuses du mont Altabiscar, qui s’en éloigne d’environ quarante lieues. Les troupes ennemies avaient soulevé la vaillance avec la poussière sur leur chemin, et lorsque Charlemagne revint de son expédition, il trouva les montagnes couvertes d’une nuée d’hommes, noire et dense, résolus à en défendre les défilés.

 Les populations d’Olearso, de Fontarabie, d’Oyarzun, de Saint-Jean-de-Luz de  Hendaye avaient couru auprès de leurs frères de Roncevaux et de toute la vallée appelée depuis ce jour la vallée de Charles, Val Carlos. Troublés dans leurs paisibles retraites, ils s’étaient levés comme un seul homme pour une lutte de géants. Un immense cri avait éveillé les échos, longtemps endormis, des montagnes escuariennes.

Et l’Etcheco Jauna s’était dressé devant sa porte.

Et prêtant l’oreille au murmure lointain qui faisait ronfler la gorge rocheuse, il avait crié : « Qui va là !

Que me veut-on? »

(1) Hist. de la Iglesia de Pamplona, par Fernandez Perez, tome 1, p. 24.

Et le chien qui dormait à ses pieds avait bondi ; et il remplisseit de ses aboiements les échos d’Altabiscar. C’est du col d’Ybaneta que le bruit se fait entendre. Il approche, en frôlant les rochers, à droite et à gauche. Ce sont des voix qui se perdent d’abord et expirent au val silencieux, puis l’on distingue le bourdonnement d’une armée qui s’avance. Les nôtres, réveillés en sursaut, y ont déjà répondu du sommet des montagnes, en soufflant dans leurs cornes de bœuf.

 Et l’Etcheco Jauna aiguise ses flèches. Ils viennent! Ils viennentl Quelle haie de lances! Comme les bannières aux mille couleurs flottent dans leurs rangs ! Des éclairs jaillissent de leurs armes Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien! – Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dixsept, dix-huit, dix-neuf, vingt Vingt. et des milliers d’autres encore ! Comment les compter? ce serait perdre son temps.

Debout les gars ! unissons nos bras nerveux, arrachons ces rochers, de ces hauteurs lançons les sur leurs têtes.

Écrasons-les! Tuons-les ! Et qu’avaient-ils à faire sur nos montagnes, ces hommes du Nord? Quand Dieu fait des montagnes, c’est pour qu’on ne les franchisse pas. Cependant les rochers roulent, bondissent et tombent; ils écrasent les troupes ennemies. Le sang ruisselle de toutes parts, les chairs palpitent. Oh ! combien d’os broyés ! Quelle mer de carnage ! Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval ! Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge. Ton neveu, ton brave, ton cher Roland est étendu mort, là-bas. Son courage ne lui a servi de rien. Et maintenant, Eskualdunack, laissons les rochers. Descendons vite en lançant nos flèches sur ceux qui fuient. Ils fuient! Ils fuient! Qu’est devenue la haie de lances? Où sont leurs bannières aux mille couleurs qui flottaient parmi eux? Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes, humiliées et souillées de sang. Voyons, comptons de nouveau : vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize, douze, dix, huit, sept, six, cinq; quatre, trois, deux. un. Un! Il n’y en a même plus un! C’est fini ! Etcheco-Jauna, vous pouvez rentrer avec votre chien, Embrasser votre femme et vos enfants, Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, Et ensuite vous coucher et dormir dessus. La nuit, les aigles viendront manger ces chers écrasés. Et leurs os blanchiront dans l’éternité. Seigneur d’en haut, nous vous prions à genoux, Recevez-les en grâce et pitié dans votre gloire, car encore qu’ils fussent en guerre avec nous, ils sont aussi vos enfants. Après cette rude bataille de Roncevaux et de ValCarlos, la paix régna sur les sommets du pays basque. Ce fut le seul événement qui troubla quelques jours le repos du peuple escuarien et, par conséquent, celui de Fontarabie.

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 A partir de cette époque, sous le sage gouvernement des rois de Navarre et l’égide protectrice de ses fueros et privilèges elle reprit sa vie paisible de pêche et de labour. Elle faisait de lointaines et périlleuses expéditions sur la mer à la recherche de la morue et de la baleine, comme l’indique la partie inférieure de ses armes.

Elle découvrit avec les marins de Saint-Jean-de-Luz, les îles de Bacalaos, et de retour au foyer, après avoir essuyé plus d’une tempête, assise sur ses rives enchanteresses, elle s’occupait à renouer les mailles rompues de ses filets.

 Pour en assurer la vie paisible contre les surprises ennemies, Sanche le Fort commença à la fortifier en 1194 : les murailles commencées par lui ne furent achevées que par le roi Alphonse VIII, en 1203 (1).

Tour à tour sous la couronne de Navarre et sous celle de Castille, elle fut souvent troublée par des événements de différente nature, qui tantôt la remplirent d’allégresse et de joie, et tantôt, l’accablèrent d’amertume et de tristesse.

 Un jour, en 1412, comme elle s’occupait aux semailles de maïs dans ses champs, et à la pêche dans son océan bleu, elle fut envahie par les troupes de la Navarre unies à celles de France sous le commandement d’Aman Labrit, livrée au pillage et aux flammes qui la dévorèrent presque en entier.

Un second incendie, survenu en 1472, acheva ce qu’avait épargné le premier. Il ne resta que neuf maisons debout sur toutes les ruines fumantes et amoncelées (2). Quelques années à peine écoulées, en 1488, Alain d’Albret y assemblait quatre mille hommes d’élite, que le roi Ferdinand d’Aragon avait mis à sa disposition pour aller combattre le duc d’Orléans.

C’est de Fontarabie qu’il prit voile pour les côtes normandes après avoir vendu sa vaisselle d’argent (3).

(1) Garibai, tome III, lib. XXIV, cap. xv, fol. 164, année 1567.

— Hisloria de la Universidad de Irun, por Francisco Gaiuza, cap. XVII, p. 82, an. 1738.

(2) Gorosabel, Diccionario historial, p. 168. — O’Reilly. Sitio de Fuenterrabia. — Moret.

(3) Monlezun, Histoire de la Gascogne, tome V.

 

l’indépendance du pays basque menacée par l’Espagne

 

A cette période d’agitation succéda une période de paix qui alla jusqu’à l’année 1521. On se trompe gravement lorsqu’on affirme que la guerre lui vint alors de la France ; la guerre et le siège de 1521 ne furent portés à Fontarabie que par les Navarrais, car il s’agissait de l’indépendance du royaume de Navarre, et, par conséquent, de l’indépendance du pays basque menacée par l’Espagne (1).

 Les Français, dans la circonstance, ne furent que les alliés des Basques navarrais qui voulaient venger la félonie de CharlesQuint, qui après avoir promis à leur roi Jean d’Albret de le rétablir sur le trône de Pampelune dont il avait été injustement dépouillé par Ferdinand, roi d’Espagne, se rit et se joua de ses serments et du traité de Noyon, et s’opposa aux prétentions de la Navarre soutenue par François Ier.

C’est Charles-Quint qui acheva le royaume de Navarre tout en promettant de le reconstituer (2).

 Aussi, les Basques le considérèrent comme un traître et un félon. L’astucieux empereur eut beau s’entourer d’un médecin basque, et des conseils d’un confesseur basque, il eut beau apprendre la langue des vieux Cantabres et s’entretenir dans cette langue avec eux pour se rendre populaire, jamais il ne perdit la défiance et le mépris dans lequel le tenaient les Navarrais. Si bien qu’un jour, comme il cheminait sur la montagne, il reçut une franche leçon d’un muletier qui poussait devant lui ses mules chargées de

(1) MOlllezun, Histoire de la Gascogne, tome V.

(2) Gorosabel. Diccionario Historial, 178. — Moret. — Gainza.

froment. – Muletier, lui dit l’empereur, d’où viens-tu?

Mandozaïa nondic zatoz? — De la Navarre, Nafarrotic.

—11 y a en Navarre beaucoup de froment? — Oui, seigneur, beaucoup. — Nafarroan gari asco. — Bai jauna asco. En Navarre beaucoup de froment, mais, pas du tout pour moi. — Seigneur, vous l’avez dit, pas du tout pour vous. Nafarroan gari asco, batere, batere, ez neretako. – Jauna batere zuretako (1).

FRANCOIS 1er

C’est sous les murs de Fontarabie, sur la Bidassoa, en face du château de Charles-Quint qui la domine que se fit l’échange entre François Ier et ses deux fils, le Dauphin et le duc d’Orléans, livrés en otage (2).

François Iers’était battu avec une telle vaillance à Pavie qu’il avait tué de sa propre main sept soldats ennemis.

Le soir venu, comme il s’aventurait trop loin dans l’ardeur du combat, un arquebusier lui tua son cheval, et dans sa chute il se trouva en face d’un Basque d’Hernani, du nom de Jean Urbieta, que cette circonstance a rendu célèbre.

 Le brave soldat guipuzcoan, frappé de sa distinction, l’arrêta en lui mettant la pointe de son épée sur le flanc, à l’endroit laissé découvert par son armure. « Rendez-vous, lui dit-il. – Je suis le roi, répondit François Ier, et je me rends à l’empereur. » Urbieta le comprit, mais voilà qu’au moment où il était tout entier à la joie de sa royale capture, il aperçoit le porte-étendard de sa

(1) Lope de Isasti, ano 1625, lib. I, cap. XIII, 13, p. 168.

(2) Lope de Isasti, aiio 1625, lib. IV, cap. VIII, 12, p. 529. —

Sandoval, Historia de Carlos V, tomo I, lib. XII, 31.

compagnie qui se débattait parmi les fantassins français-. Aussitôt il s’écria en toute hâte : « Si vous êtes le roi, quelle preuve m’en donnez-vous? » Pour toute réponse François Ier souleva son amulette, découvrit son visage, lui montra sa bouche édentée dans sa partie supérieure, avec ces mots.: « A ceci vous me reconnaîtrez.— Bien, » fit Urbieta, et, sans s’attarder davantage aux gages et aux questions, sur la simple foi d’une parole du vaillant roi, il courut défendre son drapeau menacé et le sauva. Sur ces entrefaites, un autre homme de guerre, Diego de Avila, rencontre François Ier ; le voyant de bonne mise et de figure avenante, il le pria de se rendre. « Je suis déjà rendu à l’empereur, lui dit le royal prisonnier. — Et quel gage en avez-vous donné? — Aucun. — Mais il en faut un. — Voici mon épée, » et il la remit toute sanglante au soldat d’Avila moins confiant que le Basque Urbieta (1).

Nul n’ignore les souffrances que dut endurer à Madrid le roi, dont l’élégance et la grâce égalaient la bravoure. Il y faillit mourir et il y serait mort sans les soins de Marguerite, sa sœur, accourue auprès de lui. L’empereur fut aussi brutal que félon avec un prince qui était la droiture et la délicatesse mêmes et qui avait été prisonnier de sa parole avant de l’être de son. rival. Sa captivité ne prit fin qu’à des conditions très onéreuses, et ses deux fils en furent le gage.

(1) Sandoval, Historia de Carlos, tomo I, lib. XII, 31.

(2) Monlezun, Histoire de la Gascogne, tome V.

 Vingt-deux mulets chargés d’or et d’argent traversèrent à gué la Bidassoa et se rendirent au château – de Fontarabie; c’était le prix de la rançon. Dans le  même. temps deux barques s’avançaient de l’une l’autre rive : l’une portait les deux fils de France, conduits par Lautrec à la tête de huit gentilshommes ? armés seulement d’une épée : l’autre, le roi avec Lannoi, vice-roi de Naples, et huit gentilshommes I » espagnols.

 Au milieu de la rivière les deux barques  royales se rencontrèrent, sans qu’on permît au père d’embrasser ses enfants. Les regards échangés en cette cruelle circonstance se dirent tout, et je laisse à penser quel fut leur langage. Je laisse aussi à penser quels purent être les sentiments des populations de la frontière assemblées en foule, et de quel œil se ïls regardèrent les bateliers, et de quelles langues ils le traitèrent en face d’un spectacle qui provoquait la pitié d’une part et l’indignation de l’autre. Le prince le plus chevaleresque et le plus loyal s’était trouvé aux prises avec la fourberie et la bassesse les plus révoltantes. Jetons un voile sur ce tableau, et arrêtons nos regards sur une scène plus digne de deux grands peuples.

Passage des rois princes et princesses

CHARLES IX

– Le 12 juin 1564, Charles IX, petit-fils de François Ier, vint voir sa sœur Elisabeth, devenue reine d’Espagne – par son mariage avec Philippe II.

 Sa marche ne ressemble point à celle de son malheureux grand-père : elle fut joyeuse et triomphale.

 Le fils de CharlesQuint, ayant pour femme la petite-fille de François Ier, devait faire oublier les rigueurs de son père.

 Elisabeth s’avança au-devant de son frère, accompagnée des trois évêques de Pampelune, de Calahorra et d’Orihuela, et du duc d’Albe, confident et ministre de Philippe II

. Charles IX, de son côté acclamé partout, arriva à Saint-Jean-de-Luz avec la reine-mère Catherine de Médicis. On leur fit grand accueil et belle fête.

Saint-Jean-de-Luz, tout en festons et guirlandes, se fit remarquer par son entrain. Une goëlette, à laquelle on donna le nom de Caroline, y fut lancée en l’honneur du roi. Sur le lieu même qui avait été le théâtre de l’humiliation, la gloire et la grandeur se donnaient rendez-vous, sous les yeux de deux peuples accourus de toutes parts et qui avaient envahi les monts, les collines et toutes les hauteurs d’alentour.La vallée de la Bidassoa, sillonnée dans tous les sens par la cavalerie et l’infanterie de la France et de l’Espagne, était comme une immense arène dont les montagnes, les coteaux, les falaises formaient les tribune

. Fontarabie, qui avance sur la rivière et la force à un contour, semblait en être la loge principale où se pressaient en curieux tous les grands d’Espagne. Les barques richement pavoisées et couvertes de fleurs attendaient, frémissantes, les hôtes royaux qui devaient s’asseoir en elles sous les dais de brocart d’or qui reluisaient au soleil éblouissant du mois de juin.

Tout à coup une longue et joyeuse clameur fait retentir la vallée : c’est Élisabeth qui s’avance sur le môle de Fontarabie, suivie du duc d’Albe, des prélats’et des dames de la cour.

Catherine de Médicis, impatiente d’embrasser sa fille, apparaît sur la rive espagnole et l’entraîne sur la barque qui la doit conduire vers son frère.

 Charles IX était déjà au milieu de la rivière, attendant sa sœur.

Et les cloches des églises de Fontarabie et d’Irun faisaient ‘belle volée; tambours, trompettes, hautbois s’y joignirent en grande mélodie; des acclamations partirent- de toutes parts. Et au milieu de tout ce concert d’enthousiasme, les deux barques d’or se rencontrèrent, et le roi de France embrassa la reine d’Espagne, sa sœur, sur les mêmes flots où leur grand-père avait passé sans pouvoir embrasser ses fils.

 Il était midi, la chaleur était accablante, les soldats étouffaient sous les armes. Sous une feuillée touffue, couverte de roses et de lis entrelacés, qui donnait l’illusion d’un palais de verdure et de fleurs dont le parfum embaumait la rive française, une table était dressée où la famille royale réunie, entourée des grands de l’un et l’autre peuple, fit une riche et fraîche collation.

Après le repas, Charles IX ayant déposé sa sœur en grand honneur sur une belle haquenée blanche dont il lui avait fait présent, ils partirent en magnifique cortège pour Saint-Jean-de-Luz où ils passèrent la nuit. Le lendemain, le cortège reprit le chemin de Bayonne, où le roi s’était rendu la veille. Un palais de planches, dressé près de l’évêché, attendait Élisabeth et sa cour, mais le cortège grossit tellement et de tant de gens d’importance s’emplit, qu’à neuf heures du soir la reine et sa mère n’avaient pas encore atteint les portes de la ville.

 Il y eut dix jours de fêtes pendant lesquels Charles IX défraya généreusement les seigneurs espagnols qui accompagnaient sa sœur. Le 23 juin, il s’embarqua pour aller dîner à l’ile d’Aigueman où l’avaient précédé sa mère et sa sœur. « Pour cette cause la royne y fit faire une belle feuillée qui coûta un grand denier et un festin ou souper auquel les grands seigneurs et dames portaient la viande et estaient habillés en bergers et bergères. Puis après souper qui estait vigile de saint Jean-Baptiste, s’embarquèrent pour aller voir le plaisir du feu de Jouannie qui fut magnifiquement fait au milieu du fleuve du Gave. Il y avait tout du long de ladite rivière, des baleines, dauphins, tortues et sirènes toutes contrefaites en artifice de feu qui fut un grand plaisir qu’il était bien deux heures après minuit quand ils furent retirés en leur logis de Bayonne. »

Le jour de la Pentecôte, pour donner à la religion sa part de solennité et de joie communes, devant une multitude incroyable d’Espagnols assemblés en la cathédrale de Bayonne, le roi toucha des écrouelles.

Le 2 juillet enfin, la fête, s’acheminant vers son départ, se porta à Saint-Jean-de-Luz. Le roi y passa huit jours pendant lesquels « print plaisir à se faire pourmener à la grande mer avec des barques et à voir danser les filles à la mode basque qui sont tondues, celles qui ne sont pas mariées, et ont toutes chacune un tambourin fait en manière de crible, auxquels il y a force sonnettes et dansent une danse qu’ils appellent la canadelle et l’autre bendel. »

Après la danse de Saint-Jean-de-Luz, la Bidassoa revit le cortège royal éblouir encore ses flots. Charles IX et sa sœur s’embrassèrent en grandes larmes, car ce fut pour la dernière fois.

Catherine de Médicis, en mère que la séparation retient, suivit sa fille jusqu’à Irun, pour être plus longtemps avec elle, puis, le cœur tout gros de s’en éloigner, elle courut à Saint-Jean-de-Luz et trouva consolation auprès du roi son fils de l’absence de sa fille.

Cinquante années s’écoulèrent durant lesquelles Fontarabie et la Bidassoa vécurent du souvenir de ces journées à jamais mémorables.

1615—  Elisabeth  sœur d’Henri IV et le Prince des Asturies

 Aucun événement de si riche nature ne vint réveiller les paisibles échos de leurs montagnes, lorsque le 4 novembre 1615 une autre Elisabeth, sœur d’Henri IV, s’avança d’un côté pour aller épouser le prince des Asturies, tandis qu’Anne d’Autriche, fille du roi d’Espagne Philippe III, arrivait de l’autre pour devenir la femme de Louis XIII.

Ce fut encore un échange entre les deux princesses bien différent de celui de François Ier et de ses deux fils. Cette fois encore la rencontre fut belle; elle se fit avec une pompe et une allégresse indicibles.

 Tandis qu’Elisabeth de Béarn venait à Saint-Jean-deLuz, Anne d’Autriche, accompagnée du roi son père, descendait au palais de Charles-Quint à Fontarabie.

Malgré le temps sombre que novembre porte avec lui, toute la frontière était en grande liesse : les chemins et les avenues par où la reine devait passer étaient ornés de verdure; une jonchée de buis les couvrait.

Fontarabie surtout, où le roi et la reine devaient séjourner, avait revêtu ses beaux atours. Sa porte d’entrée, convertie en arc de triomphe où l’éclat de l’or et de l’argent animait les rayons pâles du soleil, était surmontée de faisceaux militaires, et tous les ordres de la chevalerie et de la noblesse attendaient à droite et à gauche l’arrivée du cortège royal.

 L’alcade, le bâton du commandement et de l’indépendance à la main, se tenait devant avec les clefs de la ville et les autres membres de l’ayuntamiento. La rue principale formait jusqu’à l’église une voûte de pierreries, de riches étoffes et de verdure. De chaque balcon tombaient des draperies de velours aux armes de la ville brodées d’or. Le sol disparaissait sous la jonchée et sous les linges blancs qu’on y avait répandus. Le palais de Charles-Quint était pavoisé ; les drapeaux des deux royaumes y flottaient au vent et à travers les créneaux qui le couronnent, les canons avançaient leurs gueules et mêlaient leurs voix à celle des cloches et de la musique.

 La princesse Élisabeth était déjà sur la Bidassoa dans un bateau richement vêtu et au pavillon français. A côté de la sœur d’Henri IV étaient assis le duc de Guise, le duc d’Uzès, le duc d’Elbœuf et le maréchal de Brissac. La duchesse de Nevers et les comtesses de Lauzun et de Guiche l’accompagnaient.

 L’infante d’Espagne quitta le môle de Fontarabie et s’avança sur la barque royale vers le milieu de la rivière et lorsque les deux princesses s’embrassèrent à leur rencontre, une décharge d’artillerie se fit entendre de tous les forts et de tous les sommets à la fois.

 La foule tressaillit sur les hauteurs qu’elle occupait et acclama dans le baiser de ces deux princesses le baiser de deux peuples trop longtemps divisés.

Toutefois ce ne fut encore là qu’une ébauche de la réconciliation définitive et de la grande fête, car quelques années plus tard, la guerre devait troubler les relations d’amitié que des gages aussi beaux semblaient devoir immortaliser. La guerre éclata en 1635, puis vint le siège avec son noir cortège.   

 

  L’union la plus solenelle, la plus éclatante, fut célébrée avec des réjouissances inouïes quarante-cinq ans plus tard, le 6 juin 1660. Philippe IV, fils de Philippe III et frère d’Anne d’Autriche, se trouvait avec sa fille Marie-Thérèse au palais de Fontarabie.

Il y venait pour la donner en épouse à son auguste neveu Louis XIV.

 Louis XIV, de son côté, à peine âgé de vingt ans, s’approchait, accompagné de sa mère, au devant de sa cousine germaine qui allait devenir sa femme. Cette fois, les barques pavoisées sillonnaient la Bidassoa, portant, non le royal cortège, mais la foule des grands et des petits. Chaque batelier avait, pour cette circonstance, orné, nettoyé, habillé sa barque de fleurs et de festons de verdure, pour y convier les amis et les curieux venus de loin. Les eaux disparaissaient sous les barques innombrables, chargées de princes, de ducs et de duchesses. Un magnifique pont de bateaux couvert de draperies d’or et aux armes de France et d’Espagne, unissait les deux rives à l’île des Faisans, et sur ce pont deux haies de mousquetaires et de soldats faisaient briller leurs armes au soleil de juin.

 Louis XIV et Philippe IV arrivèrent en même temps sur le pont et s’avancèrent l’un vers l’autre, dès leur entrée dans l’île; Louis XIV surtout, avec son maintien digne sans affectation, sa démarche élégante et assurée, son visage expressif, illuminé de deux yeux qui lançaient des éclairs et encadré d’une chevelure bouclée qui tombait sur ses épaules, paraissait comme l’image la plus sensible, l’incarnation même de la majesté royale.

 Philippe IV disparaissait devant lui, mais, dès que le jeune et grand roi aperçut son oncle dans son humble présentation, il s’empressa auprès de lui, s’inclina, lui fit mille grâces simples et charmantes et, avec cet art aimable et cette distinction dont il relevait tous ceux qui l’approchaient, il le prit par le bras, et l’entraîna sous un dais de velours à franges d’or qu’on avait dressé parmi la verdure au milieu de l’île, le fit asseoir sur un siège ; et ses prévenances filiales firent tant et si bien que sa grandeur s’effaça en bonté pour rehausser celle du roi d’Espagne, et lui rendre le rang d’égalité que lui voulait l’amitié. Les témoignages échangés d’affection et de paix émurent les grands des deux cours, au point d’en arracher les larmes.

 Parmi les effusions vives de l’heureuse rencontre, on ne pouvait distinguer lequel des deux était le plus grand. Philippe IV se retira de l’entrevue qu’il avait eue avec son neveu dans le dernier contentement. Le jeune roi avait ensoleillé de sa gloire et de ses charmants attraits le vieux monarque espagnol. Il en fut enivré tout le jour, et quand le lendemain il revint de Fontarabie dans l’île des Faisans avec l’infante, sa  fille, en revoyant Louis XIV accompagné

de sa mère, il complimenta longuement Anne d’Autriche, qui était sa sœur, sur les charmes et l’intelligence de son royal neveu ; il témoigna hautement combien il était heureux de donner sa fille à un gendre aussi accompli, de la donner à la maternelle sollicitude de sa tante.

 Le mariage de Marie-Thérèse par procuration avait été célébré la veille dans l’église de – Fontarabie. Toutes les armes y avaient été représentées, tous les rangs de la noblesse et du clergé avaient empli les trois nefs, et les rues pavoisées, couvertes de fleurs. Sous les arcades de feuillage et de guirlandes touffues d’où s’exhalaient les plus douces senteurs, le flot de toutes les grandeurs humaines avait coulé en murmure joyeux. Aujourd’hui la foule – s’est portée sur l’île des Faisans, où les deux monarques étaient réunis.

Chacun tenait dans sa main son bouquet de roses et de lis. Sur les deux rives, les armées des deux royaumes étaient en présence comme pour une bataille rangée. Les mousquets se répondaient comme dans le champ de bataille, et répandaient leur poudre en fête et réjouissance, comme pour témoigner qu’ils ne devaient plus servir à la guerre. L’immense concours du peuple poussait des cris d’allégresse des sommets des coteaux et des collines d’alentour : « Vive le grand roi 1 Vive la jeune reine ! Vive Philippe IV ! A bas les Pyrénées! Vive la France ! Vive l’Espagne.» Tandis que toutes ces manifestations enthousiastes éclatent de toutes parts, montent de la rive, descendent des montagnes, s’épandent dans la vallée, Philippe IV embrasse sa fille en pleurant, la remet à Louis XIV, la confie aux soins de sa sœur Anne d’Autriche, et la paix des Pyrénées est conclue.

Deux jours après, le 9 juin 1660, Louis XIV ratifia son mariage déjà célébré par procuration et épousa Marie-Thérèse en personne dans l’église de Saint-Jean-de-Luz. La rue qui allait de la maison Lohobiague où il était descendu, et qu’on a appelé depuis le château Louis XIV, était tendue de riches tapisseries et d’arceaux de fleurs. Les régiments des gardes françaises, les suisses et les deux compagnies de gentilshommes au bec de corbin formaient la haie royale. Les nobles et les grands de la cour défilent deux par deux suivant leurs titres, puis vient le prince de Conti, puis le cardinal Mazarin en rochet et camail. En ce moment, les hérauts sonnent du cor et annoncent le roi. Aussitôt, le jeune et beau mo- narque apparaît en habit noir, dans un magnifique manteau brodé d’or, entre deux huissiers de sa chambre tenant leurs masses d’argent. La jeune reine arrive de son côté sur un pont de fleurs qu’on avait dressé depuis le château, connu aujourd’hui sous le nom de château de l’infante, jusqu’au point de jonction du cortège royal. Elle était conduite par le duc d’Orléans : elle s’avançait dans tout l’éclat de son jeune âge et de ses beaux atours. Elle était vêtue d’une robe de satin blanc broché d’or. Un manteau de velours violet sejmé de fleurs de lis couvrait ses épaules, et trois princesse du sang en tenaient les franges traînantes de distance en distance. La couronne royale, sertie de diamants, éclatait comme un soleil sur-son front. La reine-mère la suivait en mante noire. Jean d’Olce, évêque de Bayonne, en habits pontificaux, reçut les augustes époux à la porte de l’église, qui, suivant une coutume ancienne, a été fermée et murée immédiatement après le passage du roi, pour n’y laisser passer aucune autre grandeur. Le prélat conduisit le roi et la reine sur une estrade de velours violet semée de fleurs de lis et surmontée d’un dais pareil, tandis qu’Anne d’Autriche alla s’agenouiller sur une estrade séparée tendue de velours noir. En souvenir du Môrganeguiba des anciens Franks, l’évêque présenta au roi, dans un plat de vermeil, l’anneau d’alliance et les douze pièces d’or, puis incontinent il bénit le mariage et célébra la messe. Mazarin, faisant fonction de grand aumônier, porta l’instrument de paix à baiser au roi, à la reine et à la reine-mère. La cérémonie fut empreinte de toute cette grandeur, cette noblesse que la royauté ajoute toujours aux devoirs rendus à la divinité. L’alliance entre les grandeurs du ciel et celles de la terre relève l’éclat des pompes religieuses et les ennoblit. C’est fini maintenant ; le fils de l’arrière-petite-fille de Charles- Quint a épousé la fille de l’arrière-petit-fils de Charles-Quint.

Louis XIV ne voulut point d’autre fête, ni de festin ; il soupa en famille, avec la reine son épouse, la reine sa mère, l’une fille et l’autre sœur du roi d’Espagne, et le duc d’Orléans son frère. Il passa six jours dans les douceurs de la vie intime à Saint-Jean-deLuz dans ce même château de Lohobiague, puis il parcourut son royaume, en fit les honneurs à sa jeune épouse.

Toutes ces magnificences ne firent point oublier à Fontarabie ce qu’elle avait souffert, pendant les quatre sièges qu’elle soutint jusqu’en 1638. D’autres guerres qui surprirent sa vaillance vinrent encore troubler son repos, quelques jours bercé par des chants de fête. Elles ont été compendieusement racontées par des historiens espagnols (1). Il est à regretter que des chercheurs à la main peu discrète aient dévalisé sans scrupule les archives de la ville pour soustraire à l’admiration des siècles bien des

(1) Padre Moret, Sitio de Fuentermbia. — O’Reilly, Sitio de Fuenterrabia.

F actes dignes de la postérité. Les malheurs et les  luttes perpétuelles aigrissent les caractères, dévelopent la sensibilité. A partir de cette époque, Fontarabie perdit ses habitudes de paix ; sa vie fut désormais troublée. Elle se tint en garde contre les : moindres bruits de la frontière comme une sentinelle aux aguets, dont la bonne foi a été souvent r surprise ; elle voyait des ennemis partout et tirait parfois sur des fantômes qu’elle prenait pour des adversaires vivants.

A peine en possession de ses droits de cité et des – titres de noblesse si chèrement conquis, Fontarabie ne voulut plus accepter aucune dépendance ; les juntes générales et particulières de la province n’eurent plus d’autorité sur elle, elle- portait son conseil en elle-même, et n’en supportait point d’autre. Enorgueillie par ses luttes et son triomphe, elle se plaça au-dessus des privilèges et voulut avoir le premier rang sur les autres villes. L’accoutumance des combats lui avait fait une âme guerrière ; aussi ne cherchait-elle en toute occurrence que nouveaux prétextes à querelles et à batailles. Les autres villages et villes de Lezo, Irun, Pasaje, qui l’avaient aidée à la résistance comme aussi à la victoire, n’acceptaient point cette maîtrise et prédominance ; ils voulaient leur part à l’honneur comme ils l’avaient eue à la peine. Les choses allèrent à telle extrême de prétention d’une part et de dispute de l’autre qu’on en faillit souvent venir aux mains et que Fontarabie se sépara du reste de la province du Guipuzcoa, car elle ne voulait assister à aucune junte, ni payer aucune charge, de celles-là mêmes qui lui incombaient. La rupture plénière des relations de la ville révoltée avec le reste de l’Hermandad eut lieu à la junte générale tenue à Tolosa le mois d’avril 1651. Les termes de la rupture furent sévères ; la province du Guipuzcoa jugeait et flétrissait en toute rigueur sa fille vaillante, mais infidèle et farouche. Fontarabie fut donc séparée désormais de la fraternité provinciale et considérée comme une étrangère dans la patrie commune, et, pour la blesser plus profondément dans sa fierté et lui faire sentir davantage l’ingratitude de sa conduite, on admit sa rivale Irun à sa place dans la junte.

Quinze ans s’écoulèrent dans cette bouderie emplie de colères et de haine, de menaces et de querelles continuelles. Pendant cette période d’isolement, la Navarre, qui n’a aucun port sur la mer, voulut s’avantager de celui de Fontarabie, et dans cette pensée, elle lui fit les avances les plus captieuses, pour qu’elle s’incorporât à son Hermandad, et consa-

crât par un traité sa nouvelle alliance. De son côté, la junte de la Navarre s’engageait à relever la ville, à y construire un port digne de son incomparable situation, et à lui rendre son ancienne splendeur. Une commission envoyée de Pampelune vint élaborer, sur place, les projets et les plans, arrêtés par la junte, mais l’entente ne put se faire, et en 1666, Fontarabie, lasse de son isolement, se désista de ses prétentions et revint à sa province naturelle.

Quelques années s’écoulèrent dans la paix, lorsque en 1693 un incident de nouvelle nature mit le feu aux

petites rancunes qui couvaient entre les deux sœurs jumelles de la frontière, Irun et Fontarabie; celle-ci, du reste, voyait d’un œil jaloux la place qu’Irun avait prise dans la junte à la faveur de ses dissidences avec la province : elle l’accusait souvent d’avoir fomenté et entretenu la querelle pour en tirer profit elle-même. « -C’est à cela que tu voulais en venir, scélérate ; tu convoitais ma représentation et ma prédominance, lui disait-elle à la moindre rencontre.

—Ce n’est pas vrai, répondait Irun, je n’ai pris que ce que ton mauvais caractère t’a fait perdre. Or bien, vivons chacune chez soi, car de se voir allume la dispute. Bonsoir. » On était de part et d’autre dans cet état d’esprit, lorsque l’alcade de Sacas, espèce d’officier chargé de percevoir les droits de la province, fit dénoncer et arrêter par ses gardes une certaine somme d’argent sur le pont Mendelo. Cette somme appartenait à Fontarabie. Il n’en fallut pas davantage pour remettre tout en question et raviver les furies impatientes du réveil. Les alcades de Fontarabie, accompagnés de seize hommes de la ville, bien résolus, se rendirent aussitôt à la douane d’Iran; saisirent l’alcade de Sacas dans son lit, et sans lui laisser même le temps de s’habiller, ils l’emmenèrent prisonnier au conseil de la ville. Là, comme en un tribunal, ils le jugèrent incontinent comme coupable d’avoir fait prendre l’argent de la ville et ne le relâchèrent qu’après s’être bien assuré de son innocence et peut-être aussi par crainte des représailles. L’alcade de Sacas, qui avait fort sur le cœur le réveil désagréable du matin et sa comparution en chemise devant le conseil, ne se tint pas pour satisfait ; le premier usage qu’il fit de sa liberté fut de courir à Saint-Sébastien et de se plaindre à grands cris de l’odieuse conduite de Fontarabie à l’égard d’un officier de la province. La province, à son tour, prenant l’outrage à son compte, fit une enquête dont les conclusions furent de châtier en leur personne trois habitants de la ville insoumise. A cette fin, elle manda un courrier pour les prier de comparaître à ses assises. Mais ceux-ci, non seulement refusèrent de se présenter, mais comble d’audace, ils s’emparèrent du mandataire de la province, lui arrachèrent la citation dont il était porteur et le jetèrent en prison. Ils envenimèrent le tout d’une lettre d’injures adressée aux représentants de la junte qui l’avait envoyée. La chose prit un tel caractère de gravité, qu’il fallut en référer au conseil royal. Le roi exigea la mise en liberté immédiate du mandataire captif, convoqua les deux alcades de la ville et en exigea satisfaction pour la province offensée. Ainsi finit la querelle.

Les fureurs étant au comble, la noise apaisée d’une part ne fit que reprendre de l’autre. Après : Irun, ce fut le tour d’Hendaye; la rivale d’en face sur  l’autre frontière. Souvent déjà, depuis l’année 1510, Hendaye et Fontarabie s’étaient querellées et battues, et la querelle avait eu pour conclusion une barque brûlée sur la grève et quelques hommes assommés. Que faire entre voisins, si ce n’est allumer la dispute? car la dispute est un stimulant contre l’ennui, elle accourcit et agrémente la monotonie de la paix et du bon voisinage. Tantôt c’est pour une chose, tantôt pour une autre : quelquefois on est d’accord sur le fond et, sur le que si, que non des paroles, on en vient aux mains. Hendaye et Fontarabie se disputent les eaux de la Bidassoa et ses saumons zébrés, et ses aloses et ses truites d’argent, et les passagers et les touristes. Survient-il d’aventure un personnage de rang et de marque, aussitôt les bateliers, rames en l’air, s’arrachent l’honneur de le porter. Si ce sont les bateliers d’Hendaye qui l’emportent, les bateliers de Fontarabie sont en furie, et réciproquement. Ne pouvant contenir leur humeur, ils accompagnent la barque fortunée qui porte le seigneur en chantant aux oreilles des rameurs, dans la verte langue des Cantabres, la litanie des reproches et des injures. — C’est à moi qu’il avait fait signe tout d’abord et tu me l’as ravi. — Ce n’est pas vrai, c’est à moi qu’il a parlé. — Comment le sais-tu?

puisque tu n’entends pas sa langue ! — Je te dis que je l’ai fort bien compris, et que c’est moi qu’il voulait. — Ce n’est pas vrai ! — Oui, c’est vrai ! — Tu en – as menti par la gorge ! — Et toi par le ventre ! — Du reste, je le connaissais avant de le voir. — Où donc l’as-tu connu ? — Mon père avait été au service de sa mère. — Quelle audace ! — Dis donc, depuis quand épouses-tu les reines, fils de poissard?— Tais-toi, fils de cascarot ! — Cascarot toi-même. — Voyez-le, avec sa figure de marsouin ! — Voyez-le, avec son museau de singe ! — Il couche avec les reines ! Ah !

ah! ah,! — Va-t’en! va-t’en! Reçois l’aumône de la pitié ! – Je t’invite à boire un coup pour laver ton gosier des injures dont tu l’as sali! — Attends, attends! nous réglerons nos comptes tout à l’heure. —

En effet, ils règlent leurs comptes à la descente du personnage sur la rive. Tant qu’il est sur la rive, les rames se contentent de battre les flots, et la cantilène des menaces et des injures de bercer ses oreilles distraites par le beau spectacle qui ravit ses yeux ; mais, à peine a-t-il gagné le bord, les rames sortent des flots et se tournent en armes d’attaque et de défense entre les champions des deux rives.

Il en fut ainsi en 1Gi 7, après la traversée mémorable-de l’infante Anne de France et de la princesse Isabelle. Mais plus tard, en 1679, lors du passage de la reine Marie-Louise de Bourbon, la querelle entre Hendaye et Fontarabie faillit allumer la guerre entre la France et l’Espagne. Les gens d’Hendaye se plaignirent fort des coups reçus et rendus, et comme la diplomatie se trouvait sur la barque, leurs plaintes devinrent nationales. Les gens de Fontarabie, ô crime impardonnable ! avaient brûlé la barque d’excellence qui portait les domestiques de l’entourage du prince d’Ancourt. Le drapeau blanc fleurdelisé avait été outragé dans la dispute. Les troupes françaises marchaient déjà vers la frontière : quatre frégates occupaient le port de Fontarabie et s’y exerçaient aux représailles, s’amusaient à couler les barques de la ville qui voulaient sortir et celles qui revenaient de la pêche. La situation devenait de plus en plus grave et menaçante. Pour conjurer les malheurs qu’elle semblait annoncer, la junte générale se réunit à Saint-Sébastien sur l’ordre du roi : elle nomma D. Martin Antonio de Barrutia, natif de Mondragon, juge dans la cause pendante, avec mission de faire donner à la France toutes les satisfactions qu’elle réclamait, d’arrêter les coupables et de les conduire à Saint-Sébastien. De Barrutia partit en courrier avec son assesseur, son secrétaire et ses alguazils pour Fontarabie. Mais voilà qu’arrivé au couvent des capucins, il fut arrêté par le père gardien et un des prédicateurs, qui l’engagèrent à renoncer à la mission conciliatrice dont la junte l’avait chargé. La ville entière était, en effet, sous les armes, résolue à s’en servir contre les envoyés de la province s’ils tentaient d’y pratiquer une enquête pour éclairer la situation et de découvrir les fauteurs de la discorde. Sa résolution n’allait à rien moins qu’à tuer au besoin de Barrutia et ceux qui le suivaient. Dans ce péril extrême, le juge de Mondragon crut plus sage d’attendre que de passer outre. Cependant, ne voulant pas quitter la partie sans rien faire, il pria le prédicateur du couvent, homme de savoir et de discours, de se rendre auprès des alcades de Fontarabie. Il pensait que son autorité, ses manières accortes et son bien dire les amèneraient à composition et l’aideraient à poursuivre son mandat.

Mal lui en prit, car les prêtres de la ville vinrent incontinent à sa rencontre et l’obligèrent à retourner à sa cellule Gros-Jean comme devant. Force fut donc à de Barrutia et à sa suite de rentrer à Saint-Sébastien et de raconter à la junte, qui se tenait en permanence, l’inutilité de toutes ses tentatives pour la paix.

De plus, Fontarabie déclara que ses députés, empêchés, ne pouvaient la représenter à la junte. Alors la junte lui manda un courrier, la priant de vouloir bien nommer d’autres députés non empêchés avec lesquels on pût parlementer et s’entendre. A peine arrivé sur les terres de Fontarabie, ce courrier fut arrêté à son tour par huit membres du clergé armés d’escopettes qui lui parurent plus longues que des piques. Ils l’interrogèrent sur ce qu’il était, sur ce qu’il avait, sur ce qu’il voulait ; puis, lui ayant pris le pli dont il était porteur, ils le renvoyèrent avec ces mots : « Va dire à ceux dont tu es le mandataire que Fontarabie n’a plus d’ordre à recevoir du Guipuzcoa. » En entendant cette réponse, la junte décréta, le 21 mai 1680, que, désireuse de la paix et de la tranquillité publiques, et ne pouvant appliquer en toute sa rigueur la loi forale contre les insurgés, Fontarabie était exclue pour toujours de l’Hermandad. Cela fait, elle soumit sa résolution au Conseil du roi pour qu’elle en reçût l’approbation. Le roi fit – observer à la junte qu’encore que Fontarabie eût des torts considérables, sa valeur les couvrait et lui méritait des égards au-dessus de ses fautes, que la province devait se rappeler son passé et savoir élever son indulgence, à l’égard de la ville révoltée, à la hauteur de son héroïsme. Cette lettre royale mit le baume dans l’âme aigrie de la farouche insoumise.

Une nouvelle junte particulière se réunit dans l’ermitage de Olas afin de reprendre Fontarabie au sein de la fraternité provinciale, mais celle-ci se tint sur ses défiances et ses réserves pendant toute la durée de son procès au conseil royal avec elle. Ce ne fut que le 3 octobre 1680 que l’accord se fit entre le Guipuzcoa et sa farouche fille de la frontière, que le décret du 21 mai l’excluant de son sein fut rapporté et qu’elle entra dans la vie commune et normale.

A toutes ces luttes intestines et extérieures succéda une paix qui dura près de trente ans. Assiégée de nouveau en mai 1719 par le duc de Berwick, elle se rendit le 16 juin (1). Elle fut envahie et saccagée une dernière fois par les Français, au mois de juillet 1794.

La fureur destructive des soldats de la Révolution détruisit tous les forts et les défenses qui lui res-

(1) Gorosabel. Diccionario Historial, p. 174.

taient, à l’exception des forts de la Reine, de SaintNicolas, de Leiva et de la Madeleine (1). Napoléon, à son tour, l’occupa sans coup férir et, depuis cette époque, Fontarabie la grande, la noble, la loyale, la farouche, a repris sa vie paisible de pêche et de labour. Que le ciel la lui conserve longtemps, pour la sécurité et le bonheur de ses fils et l’agrément des voyageurs amis qui viennent chercher dans son doux climat, son Océan bleu, son ciel d’azur et ses superbes montagnes, la solitude douce au penseur, la paix chère à tout le monde !

(1)   Gorosabel. Diccionario Historial, p. 115.

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DEUXIEME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

L’ÉGLISE DE FONTARABIE

Je m’étais réservé, pour la fin de mon œuvre, pour qu’elle en fût la grâce et le couronnement, la belle église ogivale de Fontarabie. Sur tant de ruines que le temps et les disputes des hommes ont amoncelées autour d’elle, seule elle est demeurée intacte et pure au milieu des injures des siècles. Seule, en effet, elle a échappé à la destinée commune des sièges et des batailles, soit que les ennemis vainqueurs ou vaincus, chevaliers courtois à la reine du ciel, aient voulu épargner la robe de pierre dont la foi l’a revêtue, soit que les esprits de sa cohorte et de sa cour céleste aient fait bonne garde sur ses atours sculptés et brodés et en aient éloigné les boulets sacrilèges.

Tandis que l’incendie, le canon, la fureur du pillage, la poudre, ont tout ravagé autour d’elle, et n’ont laissé que des toitures creusées et des murs délabrés; tandis que le palais des rois de Navarre et celui de Charles-Quint gisent sous leur linceul de lierre et d’amblyode, que les châteaux Venesa, Ascue et Jaime, et trente maisons ennoblies par la valeur des grands capitaines, ont disparu à tout jamais, le sanctuaire de Marie se dresse au point le plus élevé sur la roche vive. Toujours radieux, il lance son joli clocher dans l’espace, comme un cri de foi échappé de son sein, qui éclate en joyeux carillon par toutes ses ouvertures ouvragées. Écoutez un instant la délirante volée, car c’est aujourd’hui Pâques et les cloches sont revenues de Rome. La Résurrection du Christ a délié leurs langues comme celles des apôtres et elles parlent, elles chantent ainsi que des filles en délire à la vue de leur bien-aimé qui revient. Le peuple dit d’elles, comme autrefois les disciples du Christi qu’elles sont folles ou enivrées et qu’elles parlent un langage qui sent le festin et la framboisie, mais quoi qu’il dise, il aime ce langage, il est doux à son oreille et à son cœur. Il le grise, il l’élève, le rend meilleur, car il lui rappelle la morale la plus sublime, l’amour, l’espérance et la justice, bien mieux que les discours les plus éloquents. Entendez-vous le royal bourdon qui martelle gravement les affirmations du Credo. et les répand en ondes sonores dans la vallée? Le mont Aizkibel tressaille et en renvoie les lourdes et gracieuses couppelées, aux monts de l’Aya et de SanMiguel. Tout à coup, les cloches médianes croisent le chant grave du beffroi des trilles de l’Alleluia, et les clochetons éclatent comme des enfants dont l’ai- légresse n’est plus contenue, et lancent, sur le chant du Credo et le Cantique des Anges, la strette de l’Ave Maria. Maintenant l’orchestre est au complet : toutes les poitrines d’airain donnent leur voix, du haut de leur tribune de pierres ciselées. Rien ne vous met l’âme à la joie comme la symphonie des cloches au matin de Pâques. Il n’est encore que cinq heures, et toute la nature est en liesse. Le peuple chrétien en foule inonde le portique de l’église, et les rues sont emplies de murmure et d’apprêts de fête. Les fleurs et les jonquilles couvrent la terre ; les balcons sont revêtus de draperies blanches brodées. La foule s’écarte devant le portail du temple sacré, et des hommes en sortent armés d’immenses cierges, semblables à des hallebardes de cire, puis vient la croix, puis le clergé, puis, sous le dais de satin brodé d’or, le Saint-Sacrement, le Christ, le ressuscité du jour que chantent les vierges folles du clocher. Je me prosterne et, tout en courbant mon front sous la bénédiction matinale, je rappelle mes souvenirs. Est-ce que le jour de Pâques est la Fête-Dieu en Espagne? me dis-je en moi-même. Les Espagnols font sans doute la procession à cinq heures du matin, à cause de l’ardeur du soleil à midi. Un fidèle auquel je faisais cette réflexion à l’oreille, me répondit : « Pas du tout; nous célébrons Pâques, et cette procession est la procession de la rencontre, suivez et vous verrez ». Je suivis le cortège qui s’avançait dans le recueillement de toute la ville, sur la jonchée de verdure et de fleurs; Et voilà qu’au détour d’une rue apparaissentles. douze apôtres avec leurs insignes respectifs ‘et la vierge Marie, son bouquet à la main, qui sortait d’un jardin pour venir saluer son. fils. Les douze pêcheurs habillés en apôtres se prosternent; la vierge s’incline. La foule chante le Regina Cœli, la fanfare joue .la marche royale, en présence du roi et de la ». reine des cieux, et la procession, augmentée des douze apôtres et delà mère duChrist, reprend la marche vers l’église.

J’ai été touché de cette naïve cérémonie de la’ rencontre du Christ et de sa mère au matin de Pâques, tandis que les cloches chantaient à la grande volée.

Elle est empreinte d’une candeur moyen âge qui a son charme et sa poésie. Chemin faisant j’ai recueill1 un souvenir délicieux de voyage : je ne comptais voir que l’église, et j’ai vu la rencontre du matin de Pâques. Maintenant, à l’harmonie des sonneries, des chants et des fanfares a succédé celle des lignes ogiyales. L’antique portail gothique, avec ses colonnettes fines qui le soutenaient et dont il ne [reste que des traces vagues le long du mur de façade, a laissé place à la porte, lourde, écrasée, de la renaissance, mais une fois entré dans l’église, la renaissance disparaît, l’ogive triomphe pure et aérienne comme les légendes du moyen âge. :

Chaque monument porte le cachet de son siècle.

A sa structure on reconnaît son âge et sa valeur. Les siècles où la foi a été la plus vive, la plus profonde, la plus élevée, ont aussi produit des œuvres plus

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L’ÉGLISE.

graves, plus solides, plus gracieuses et plus grandes à la fois. Unir les élans qui touchent aux cieux aux assises inébranlables qui bravent le temps et ses • orages, c’est tout l’art du moyen âge. Tout y est gracieux et doux comme l’espérance. La lumière de la vérité perce à travers la pierre elle-même, la rend diaphane et translucide. Les lignes de l’architecture sont hardies, audacieuses, parce qu’elles s’élèvent avec assurance sur des bases solides, comme les aspirations de l’âme qui partent de principes sûrs et des convictions profondes. La philosophie, la raison, sont donc les assises de l’édifice; la foi est au-dessus, qui chante, qui rêve, qui monte et perce l’infini. Elle peut s’élancer en colonnades et en flèches qui semblent tenir à peine à la terre et dont les hardiesses font frémir; elles reposent sur des fondements qui défient la tempête et rassurent la confiance.

Dès l’an 1095, l’ogive l’emporte sur le roman. Le plein cintre avait atteint sa perfection dernière ; la foi lui avait donné toute la majesté et l’élégance qu’elle comporte dans la superbe abbaye de Saint-Étiennede-Caen, construite par Guillaume le Conquérant, vers l’an 1064. Il ne pouvait prendre des proportions plus élevées, plus aériennes ; il avait atteint sa limite.

Cependant la foi n’est pas satisfaite, elle grandit, elle s’élève encore plus haut, elle veut que l’art l’accompagne dans son essor, elle secoue ses entraves, s’affranchit des pleins cintres dont les courbes lui:paraissent encore trop tenir à la terre, elle brise les liens de la routine et jette ces lignes radieuses, sveltes, sublimes qui sont l’expression sensible, matérielle de ses élans vers la beauté infinie. Alors l’ogive jaillit de la montagne, comme une gerbe de pierres illuminées, comme l’éclosion naturelle d’une foi triomphante et d’une confiance désormais sans réserve.

La foi et la philosophie du moyen âge s’entendaient à merveille pour former un art nouveau tout de raison, de sagesse et de poésie. Elles avaient déjà idéalisé la peinture, y avaient répandu ce quelque chose de divin qui transfigure le visage et le front de l’homme, lui donne un reflet de la face de Dieu.

Spiritualisée, idéalisée par son commerce constant avec l’idéal suprême, l’âme chrétienne ne peut plus rien produire qu’elle n’idéalise et n’élève à son tour; en montant vers le Père de toute grandeur et de toute beauté comme le Christ, elle entraîne tout après elle, imprime à tout les caractères de ses hantises divines.

A peine sortie des terreurs de l’an mille, la foi chrétienne prit son essor. Dans les commencements de 1110 jusqu’à 1200, l’ogive ne prit ses hardiesses que dans la partie supérieure des cathédrales; les arcades inférieures furent toujours en plein cintre.

Pendant tout le XIIe siècle les deux formes se mélangent et se marient ; c’est l’époque de la transition.

Enfin l’ogive s’élance depuis la base jusqu’au faîte, mais elle manque de confiance et d’audace; ses lignes sentent encore la courbe du cintre; les fenêtres sont archivoltées de moulures romanes, parfois géminées, comme celle du plein cintre. Au-dessus de l’extrados, une rose s’arrondit et étale ses gracieux compartiments à forme un peu sévère ou bien déjà rayonnante comme les pièces d’une roue. Sans doute c’est l’ogive pure et sans mélange, mais de l’ogive timide ‘qui n’ose point avoir toutes les audaces de la foi. A ce tableau vous avez reconnu celui que nous avons sous les yeux : le tableau de la belle église de Fontarabie qui est en ogive timide, en ogive de la fin de l’époque de transition et du commencement du xme siècle. Vous avez la date de sa naissance. Comparez-la avec les monuments postérieurs, avec la cathédrale de Bayonne, par exemple, plus hardie, plus élancée, et vous reconnaîtrez que Notre-Dame de Fontarabie est la sœur aînée de Notre-Dame de Bayonne. Examinez bien ces deux filles de l’architecture ogivale qui dès la fin du XIIe siècle s’était répandue dans le midi de la France et dans le nord de l’Espagne (1) et vous verrez leur différence d’âge.

Notre-Dame de Fontarabie a des piliers élégants, sveltes, au fût annelé, rehaussés de sculptures disposées en spirales; leur base est attique mais le tore inférieur tend à s’aplatir. Les colonnes sont encore variées et accusent l’indécision de l’art, les unes sont aux arêtes anguleuses et saillantes, les autres en faisceau de colonnettes arrondies. Elles n’ont pas

(1) Histoire de l’Art, par Batissier, p. 497.

encore d’appendice ni en forme de griffe, ni en forme de feuille, ni de fruit, ni de globe, etc. (1).

Le clocher est du XIe siècle, il est carré et ne devient octogone que dans sa partie supérieure. Sous les clochetons des angles, les pendentifs résultant de ce passage du carré à l’octogone sont voûtés en plein cintre et évidés. C’est la nouvelle architecture, mais qui n’a pas pu encore se dépouiller des souvenirs de l’ancien style. Tout à coup, la foi triomphe et se rend maîtresse de la matière. Voyez, comme elle s’en joue et lui fait chanter l’hosanna dans Notre-Dame de Bayonne. Les piliers, cette fois, s’arrondissent entre les colonnes engagées ; les formes anguleuses disparaissent, les arêtes sont à peine sensibles entre les faisceaux des colonnettes qui se groupent autour du massif ; les socles eux-mêmes affectent la forme générale du pilier qui monte tout uni, sans annelures jusqu’au sommet ; le tailloir est à pans coupés, les moulures très saillantes ; la corbeille arrondie dans son pourtour, très évasée sur le haut, est décorée de feuilles à large découpure épanouies et recourbées en forme de crosse ou de crochets. Toutes les arcades sont ogivales et les fenêtres immenses, dont le sommet va se confondre presque avec l’arc supérieur, prennent tout l’espace laissé vide par les piliers, et font entrer des flots de lumière dans l’édifice, en éclairent les lignes cannelées, vaporeuses, et donnent à

(1) De Caumont. Architecture religieuse, ch. m.

l’ensemble une légèreté, une élévation, une grâce incomparables. C’est la prière de la matière qui s’élève en une série de lignes hardies qui se croisent, s’entrelacent, se marient, se séparent et convergent toujours de si loin qu’elles viennent vers un centre commun qui est l’autel, comme les soupirs des âmes chrétiennes éclos de tous les points de l’univers se portent et se reposent au sein du même Dieu. C’est la pierre transfigurée, pénétrée d’une âme, vivante, parlante ; c’est la matière vaincue par l’esprit, tirée de sa lourdeur et de son insignifiance, devenue poreuse, ajourée, translucide, de manière qu’elle rende et chante la foi qui l’a engendrée et moulée à son image immortelle. En un mot, c’est la Sainte-Chapelle, c’est Notre-Dame de Paris, c’est Notre-Dame de Bayonne.

Nous devons ces chefs-d’œuvre de l’art répandus dans toute la chrétienté aux écoles monastiques qui avaient formé des maîtres si habiles (1), en les nourrissant de foi, en faisant de leurs âmes des temples vivants, archétypes de ceux qu’ils devaient concevoir et exécuter plus tard. Les orfèvres, les sculpteurs, les peintres, les mosaïstes exécutaient partout des travaux dont l’élégance, la délicatesse, la correction et la variété dans le dessin étaient tous les jours plus merveilleuses. Avec le cintre roman, on avait une reproduction des catacombes à fleur de terre : avec l’ogive, c’est l’affranchissement, c’est la liberté de

(1) Montalembert. Les Moines d’Occident.

croire qui s’élève et qui s’affirme au grand jour; plus de crainte, plus d’entrave, plus de cryptes pour y célébrer les mystères sacrés : Dieu ne veut plus que son cher peuple se rassemble, d’une manière , timide et honteuse, dans des trous et des cavernes (1).

Notre-Dame de Fontarabie était donc un monument d’ogive pure, sans mélange et sans tache, lors- que la Renaissance, croyant mieux faire assurément, est venue mutiler sa façade et une partie de son clocher. C’était un siècle de lourdeur, de prosaïsme, qui, jaloux d’un siècle d’art et de poésie, et incapable de l’égaler, en venait ternir les œuvres sublimes. Tresser une coiffure de Cendrillon sur une Madone de FraAngelico ou de Raphaël, c’est l’art de la Renaissance.

A côté de la Sainte-Chapelle et de Notre-Dame de Paris, elle a élevé cette église Sainte-Geneviève, si éloignée de la poésie chrétienne, ce Panthéon, que Victor Hugo appelait si bien le plus beau gâteau de Savoie qu’on ait jamais fait en pierre (2). Suprême injure à la mémoire du grand poète, on n’a pas voulu porter son corps à Notre-Dame qu’il avait aimée et chantée, on l’a enseveli pour lui faire honneur dans un gâteau de Savoie. Il n’a pas pu protester.

Voyez, maintenant, ce que le XIIIe siècle a fait dans l’intérieur de l’église de Fontarabie. Dédaigneux de

(1) Titurel. Poëme, Ill » chant.

(2) Victor Hugo. Notre-Dame de Paris, édition Hetzel, tome III, page 205.

la simplicité grandiose des inspirations de la foi, elle a tout encombré de dorure, et de figures d’ornementation. Quatre colonnes de la nef, près du sanctuaire, sont revêtues de quatre miniatures de retables dorés et chargés de sculptures. On a remplacé les fenêtres ogivales par des œils-de-bœuf. On a fermé en les mutilant les ogives ajourées du chevet, du chœur et des chapelles terminales par d’immenses retables à colonnades et à statues pleines de dorure. Tous les vitraux ont disparus. Et que dirait un sous-chantre du XVIe siècle en voyant le beau badigeonnage jaune dont un vandale curé a barbouillé cette église?

Il se souviendrait que c’était la couleur dont le bourreau brossait les édifices scélérés ; il se rappellerait l’hôtel du petit Bourbon, tout englué de jaune aussi pour la trahison du connétable : « jaune après tant de si bonne trempe, dit Sauvai, et si bien recommandé que plus d’un siècle n’a pu encore lui faire perdre sa couleur ». Il croirait que le lieu saint est devenu infâme, et s’enfuirait. (1).

Quel crime avait donc commis Notre-Dame de Fontarabie pour que son sanctuaire portât ainsi la marque de l’infamie? Elle n’avait commis aucun crime assurément; elle s’est montrée toujours noble et généreuse envers sa bonne ville. C’est elle qui l’a sauvée de maints dangers et de la ruine définitive au siège de 1638, mais le xvmc siècle n’a pas pu s’empê-

(1) Victor Hugo. Notre-Dame de Paris, édition Hetzel, tome III, p.167.

cher de jeter sur elle sa bave visqueuse et jaune, comme sur tous les édifices de l’époque. Les enfants de Fontarabie, en galants chevaliers de Notre-Dame, lui doivent de rendre à son sanctuaire son ancienne splendeur.

CHAPITRE II

HISTOIRE DE L ÉGLISE DE FONTARABIE

Si, comme l’affirme Floranes, homme peu suspect en la matière, le Faverio dont parlent les Actes desaint Léon est Fontarabie, si Faverio est une erreur de copiste qui devait écrire Fuenterrabia, saint Léon aurait évangélisé Fontarabie avant Bayonne : « Car, dit la légende du Bréviaire ancien, s’étant dirigé vers l’Espagne, il arriva d’abord dans un lieu appelé Faverio. Versus in Hispaniam primum ascendens in loco qui dicitur Faverio. » Cette légende de saint Léon, que Lope de Isasti avait découverte en 1625 et qui était déjà fort ancienne à cette époque, comme il le dit lui-même, est d’un parfum moyen âge qui ne permet pas de la laisser dans l’oubli. Je la donne intégralement, convaincu que le lecteur y trouvera comme moi quelque charme.

La parole humaine étant impuissante à dire la naissance du glorieux martyr saint Léon et les merveilles de ses actes et de son entretien, nous allons du moins prêter l’oreille au récit de ses souffrances et de sa mort. Ce fut un homme bon. La connaissance des divines Écritures faisait l’ornement de son esprit. L’inspiration divine et la décision du siège apostolique l’avaient élevé à la charge et à l’honneur de l’archiépiscopat de Rouen. Peu de temps après son élévation à ce siège, sur l’ordre de la curie romaine, il se dirigea vers l’Espagne dans le but d’y porter le document de la foi chrétiennne au peuple des Gentils. Étant d’abord arrivé dans un endroit appelé Faverie (lisez Fontarabie), il y sema la parole du Seigneur et convertit toute la population à la religion du Christ Ensuite il remonta jusqu’au confluent de l’Adour et de la Nive où se trouvait une ville occupée en ce moment par des pirates qui adoraient le soleil.

La nuit les ayant surpris, lui et ses compagnons de voyage, avant qu’ils n’eussent atteint les portes de la ville, qui étaient déjà fermées, ils durent attendre le jour en dehors. Le matin, les premiers qui sortirent rencontrèrent le Bienheureux et ses deux disciples, Philippe etGervais. Ils reconnurent incontinent qu’ils étaient tous trois étrangers à leur secte ; étonnés de les voir sains et saufs après une nuit où ils avaient été exposés au pillage des brigands, à la rencontre des bêtes fauves et aux morsures des serpents qui environnaient la ville, ils témoignèrent hautement leur surprise. Aussitôt, curieux de les voir, les hon- nêtes gens accoururent par cette porte appelée autrefois Eantum, et dès qu’ils entendirent de la bouche de Léon (auquel, sans doute, l’Esprit saint avait donné le don de langue basque) le verbe doux et séducteur de l’Evangile, ils se mirent incontinent à croire et à professer sa doctrine. Léon entra donc dans Bayonne précédé des meilleurs citoyens de la ville. Il leur demanda, au nom de Jésus, de lui assigner un emplacement convenable d’où il pût annoncer le salut du peuple. Dès qu’on le lui eut indiqué, il y prêcha durant trois jours, et, par la faveur et la grâce divines, il ramena tout le peuple à la loi du Christ. En entendant sa belle morale, toute d’amour, de sacrifice et de justice, tous s’écrièrent unanimement : « Nous ne voulons pas d’autre loi que celle que nous enseigne Léon. » Ce disant, ils renversèrent les idoles du Soleil et de Mars, et, sur leurs décombres, ils élevèrent une église en l’honneur de la Bienheureuse Marie et y reçurent l’onde sainte du bap- tême. Ce premier triomphe enflamma le zèle des apôtres de la bonne nouvelle. Ils s’acheminèrent vers les endroits moins fréquentés des humains, à la recherche des brebis égarées, c’est-à-dire des infidèles. Léon parcourut longtemps les campagnes et les bois et, en bon négociateur des âmes, il s’enrichit d’une multitude innombrable d’hommes. Il ne les abandonnait pas qu’il n’eût vaincu leurs doutes, corrigé leurs mœurs, éclairé leur foi.

Or, il y avait alors, non loin de la ville, des pirates qui habitaient les cavernes et les bois d’alentour. Un jour, comme ces pirates rentraient dans la ville , selon leur coutume, ils en furent repoussés par les habitants catholiques. Étonnés du changement survenu dans la cité, honteux de l’accueil qu’on leur avait fait, ils voulurent en connaître le motif. Ils ne tardèrent pas à savoir que cette conversion dans les esprits et dans les cœurs étaient le fruit de la bonne nouvelle portée par de nouveaux apôtres. Aussitôt ils conçurent l’idée de se venger sur eux de leur déconvenue, et se mirent à leur recherche. Comme ils sortaient de la ville, ils rencontrèrent Léon et ses deux disciples. Aussitôt ils se jetèrent sur eux et les frappèrent avec violence. Ils s’acharnèrent surtout sur Léon et, après l’avoir cruellement blessé en plusieurs endroits, ils lui tranchèrent la tête d’un glaive funeste. Mais, à leur grand étonnement, le corps du martyr, loin de suivre sa tête dans sa chute, demeura fermé et droit comme devant : plus ils faisaient d’efforts pour l’ébranler et le faire choir, plus il se raidissait sous leurs poussées vigoureuses. Las et frappés de l’inutilité de leurs violences, ils abandon- donnèrent la lutte avec un corps décapité qui leur opposait plus de résistance que s’il eût été intact.

Ils le regardaient dans la plus grande surprise, toujours ferme, lorsqu’ils le virent tout à coup s’avancer d’un pas assuré vers le lieu où gisait sa tête, s’incliner gravement, la saisir dans ses mains, l’élever à sa hauteur et la porter. A cette vue, l’effroi succé- dant à la surprise, ils s’enfuirent éperdus. Cependant Léon s’avançait, toujours sa tête dans ses mains, et quand il arriva au lieu où il avait prêché l’Évangile, la première fois, devant la porte de la ville, il l’offrit à Dieu, comme un sacrifice semblable à celui du juste Abel, en s’écriant d’une voix assurée : « C’est ici le lieu de la vraie prédication que j’ai choisi et où, grâce à Dieu, je reposerai désormais. »

Les deux frères du bienheureux Léon, Philippe et Gervais, émus par ce miracle, se retirèrent épouvantés. Un agriculteur qui était dans les champs, témoin de ce prodige, courut à la ville et, d’une voix forte, raconta ce qui s’était passé. Le peuple, à cette nouvelle, accourut, indigné, à la poursuite des malfaiteurs, et, arrivé à l’endroit du crime et du martyre, il aperçut une onde pure et limpide qui sourdait et bouillonnait de la terre tachée de sang que la tête du saint avait frappée dans sa chute. La tête de Léon, comme la verge de Moïse, l’avait fait jaillir abondante et pleine de vertus. C’est la fontaine du Miracle, que l’on voit encore aux portes de Bayonne.

Ayant trouvé non loin de là le corps acéphale du vaillant martyr et sa tête doucement reposée sur la pierre, une grande émotion s’empara de la foule qui s’agitait et faisait mille gestes de désespoir et de douleur : « C’est bien là, se disait chacun en versant des larmes, l’aimable pasteur qui n’a pas craint de courir au-devant d’une mort si cruelle, pour le salut de ses frères. » Les chrétiens, reconnaissants, éle- vèrent là même une église en l’honneur de Dieu et de ce corps sacré, et ils l’y ensevelirent en toute pompe. Plusieurs autres miracles furent opérés par les mérites du saint : les femmes en péril de couche furent heureusement délivrées ; les marins furent sauvés du naufrage certain ; les troupeaux commis aux soins et à la garde du martyr furent protégés contre la dent dévorante du loup et des maladies qui les décimaient; enfin, une multitude innombrable de bienfaits exhalaient de ses restes sacrés comme un * parfum, par procuration, du seigneur Jésus (1).

Etienne de Garibai, historien de conscience et d’étude, disait déjà, en 1567, que saint Léon, évêque de Bayonne, prêcha dans le Guipuzcoa aux temps apostoliques (2). A l’appui de son dire, il cite Helcea, l’un des premiers évêques de Saragosse, qui s’exprime ainsi en parlant des apôtres de la France dans son livre sur Flavius Dextre, contemporain de saint Jérôme : « On garde, en France et en Espagne, le souvenir de saint Philippe que saint Léon y avait envoyé.

Il arriva à Rouen avec Léon, qui en était l’évêque, puis il vint dans le pays basque avec Gervais. Il prêcha dans la Gaule cantabrique. On l’avait surnommé Philotée. Ce saint Philippe, qui était diacre et compagnon de Léon, de retour à Rome comme Pierre vivait encore, en l’année 67, assista à son martyre et à celui de Paul. Puis il suivit son maître,

(1) Voir à l’appendice.

(2) Garibai, 1, lib. III, cap. viii.

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INTERIEUR DE L’ÉGLISE

Clément, qui le sacra évêque et l’envoya de nouveau en Espagne. Hic sanctus Philippus qui diaconus erat • comesque Leonis reversus Romam adhuc vivento Petro, anno 67, et interfuit ejus Paulique martirio, secutus sanctum Clementem suum magistrum ab illo effectus est episcopus et postea misus est legatus in Hispaniam (1).

D’autres historiens, comme Frai Geronimo, Roman, Padilla, dans son Histoire ecclésiastique et Diego Matute parlaient comme Garibai à la même époque (2).

C’est assez pour nous convaincre que dès le principe de l’évangélisation de la Gaule cantabrique, il n’y eut pas de Pyrénées pour l’église de Bayonne et Fontarabie. Ayant reçu la foi du même apôtre, elles furent toutes deux sous la houlette des mêmes pasteurs qui se succédèrent sur le siège de Bayonne jusqu’au 30 avril 1566. Sans doute les incertitudes flottent sur la succession des évêques et l’établissement du diocèse de Lapurdum : les troubles, le schisme, les convoitises incessantes des princes, et surtout le fanatisme protestant, ont fait disparaître les pièces nombreuses et les témoignages anciens de la juridiction épiscopale du Labour sur le Guipuzcoa et la Navarre, mais il en subsiste toujours assez pour l’établir d’une manière irréfutable. Quelques-uns, comme le grave Thuan, ont exagéré les limites du diocèse de Bayonne avant 1566 au-delà des bornes

(1) Helcea, Archives de Saragosse.

(2) Roman, lib. 1, cap. v, fol. 89.

permises à une bonne critique, puisqu’ils y ont compris la Biscaye et le Guipuzcoa. Cela surprend d’autant plus qu’aucun document n’a pu servir la foi d’un homme aussi judicieux que Thuan. Au contraire, le dénombrement du diocèse de Bayonne fait en 980 par l’évêque Arsius donne, d’une manière précise, les noms des localités et vallées où s’étendait sa juridiction; il dément l’affirmation de Thuan.

« Moi Arsius, dit-il, indigne et humble évêque du Labour, je veux transmettre à mes successeurs, afin qu’ils n’en ignorent, les noms des localités qui sont soumises à notre juridiction épiscopale, sous le vocable de la bienheureuse vierge Marie du Labour; nous avons : 1° Toute la vallée de Citsia jusqu’à la Croix de Charles, la vallée de Bigur, la vallée d’Erburna, la vallée d’Ursaxia, la vallée de Bastan jusqu’au milieu du port de Belat, la vallée de Larrin, la terre d’Ernania et de Saint-Sébastien-de-Busico jusqu’à Sainte-Marie-de-Arosth et jusqu’à Sainte-Triana.

Voilà ce que nous tenons et possédons sous notre juridiction de l’église de Sainte-Marie-du-Labour (1). »

D’autre part, les limites du diocèse de Pampelune, en 1027, confirment celles données par l’évêque Arsius, car elles s’arrêtent exactement là où commencent celles de Bayonne. « La vallée de Roncal, les vallées de Salazar et de Aezcoa, la vallée de Erro jusqu’à la chapelle de Saint-Sauveur, dite aussi de

(1) Oihenart, Notit. utriusque Vasconiæ, 2e édition, 1656, p. 172. (Voirie texte latin à l’appendice.) Charles, d’un côté, et jusqu’au port ou mont de Belat, de l’autre, à partir de cet endroit jusqu’à Saint-Sébastien, la vallée de Lerin, d’Oyarzun, Labayen, Berastegui, Araiz, Larraun, Araria, Ozcue, Ernani, Seyas, Tizias, Iraugui, Goyaz, Erretzil, Leyza, Areso, Egosqueta, Eycurra, Olarumbe, Imoz, Jaunzaras et tout le reste de l’Ipuzcua(l).

Plus tard, en 1100, le pape Célestin III établit dans une bulle les possessions de l’évêché de Bayonne et confirme encore le dénombrement d’Arsius (2). Le diocèse de Saint-Léon comprenait donc un partie de l’Ipuzcua jusqu’à Hernani et une partie de la Navarre jusqu’au port de Belat, et jamais tout le Guipuzcoa et la Biscaye.

Dès l’année 1299, nous voyons sur les registres de la paroisse de Fontarabie, le curé Jaundorenguren, puis Perez de Zuloaga, Sanchez de Rivera, etc. ; leurs titres de nomination, comme ceux de tous les curés qui se sont suivis jusqu’au 30 avril 15G6, sont de l’évêque de Bayonne (3). La bulle de consécration de l’église paroissiale à la date de 1059 est aussi de l’évêque de Bayonne, Jean de Gauna (4).

(1) Sandoval. Terminos del obispado de Pamplona senalados por el rey don Sancho Abarca, afio 915.

Fernandez Perez, Historia de la Iglesiay Obispos de Pamplona, t. I, lib. II, cap. XYlII.

(2) Extrait du Manuscrit de Bayonne. Voir le texte à l’appendice.

(3) Registres de l’église paroissiale de Foutarabie.

(4) Registres de l’église paroissiale de Fontarabie. Voir le texte latin à l’appendice.

Les Fueros, eux-mêmes, publiés en 1475, en parlant de la province du Guipuzcoa s’expriment ainsi : « Le Guipuzcoa dont une partie est sous la juridiction de l’évêché de Pampelune en Navarre et l’autre sous la juridiction de Bayonne, qui est aujourd’hui en France (1). »

C’est donc une erreur grave d’étendre le diocèse de Bayonne au delà des limites tracées par l’évêque Arsius, comme le fait Thuan. Avec une légèreté peu digne d’un historien et des lecteurs auxquels il s’adresse, Risco, continuateur de l’Espagne sacrée, prétend avec assurance, qu’en 1531, Don Ochoa de Aramburu concourut auprès du synode de Pampelune pour en obtenir l’archiprêtré de Fontarabie, et qu’il l’obtint, et que par conséquent, à cette époque, Fontarabie dépendait de l’évêché de Pampelune. Une affirmation pareille, de la part d’un historien d’ordinaire très circonspect, déconcerte. «Ce qui est certain, dit-il, c’est qu’en 1513, don Ochoa de Aramburu concourut auprès du synode de Pampelune pour l’archiprêtré de Fontarabie, ce qui établit avec évidence que, pour le moins à cette date, cette ville était sous la juridiction de l’évêque de Pampelune (2). »

(1, Cap. i, tit. XVII, p. 174, col. 2, la dicha Provincia es de los obispados de Pamplona que es en Navarra, y del obispado de Bavona que ahora es en Francia.

(2)  Risco. Espana sagrada, 234, 235. Lo cierto es que en 1531, al sinodo de Pamplona concurriô por Archiprestazgo de Fuenterrabia. D. Ochoa de Aramburu, capellan mayor de aquella ciudad, y que en el mismo synodo se hizô supuesto de que

(3)  Or, il n’est rien de moins certain, de plus risqué que l’affirmation de Risco. Pour m’en convaincre, je n’ai eu qu’à recourir aux registres de la paroisse. A mon grand étonnement, je n’ai pas trouvé de nomination à la cure de Fontarabie à cette date de 1531.

Comptant encore sur une erreur légère, j’ai parcouru le registre, j’ai pris les titres de nomination des années voisines : l’un est de l’année 1530. Le bénéficiaire se nomme don Estevan Verdero, et il est signé de l’évêque de Bayonne ; l’autre est de l’année 1533; le bénéficiaire est don Juan Uranzu, et c’est encore l’évêque de Bayonne qui en est le signataire. Il m’a fallu remonter jusqu’en l’année 1493 pour trouver le titre de don Ochoa de Aramburu. Il n’a pas concouru à Pampelune, pour être nommé archiprêtre de Fontarabie. Il a obtenu ce siège de l’évêque de Bayonne, Bertrand de Lahet. Je donne intégralement dans l’appendice, le titre de sa nomination (1). Il suffira pour – rétablir la vérité si facilement méconnue par un homme qui la devait servir avec plus de zèle. S’il s’était donné la peine de consulter le registre paroissial, seul document infaillible des titres et bénéfices, il n’aurait pas, à la légère, porté don Ochoa de Aramburu de l’année 1493 à 1531, il n’aurait pas attribué le titre de sa nomination au synode de Pampelune, car il l’aurait vu très largement signé du nom de

aquel Archiprestazgo se hallaba en sugecion à lo menos entonces de la silla de Pamplona.

(t) Appendice.

l’évêque Bertrand de Lahet qui, désireux de prolonger ses jours dans son beau diocèse de Bayonne, avait fui la peste à Bassussarry, laquelle, acharnée à sa perte, le suivit jusque dans sa maison de Mongay, et l’enleva sans pitié le 5 août 1519 (1).

Le doute n’est donc plus possible, et la vérité est que, jusqu’en 1566, depuis l’origine de l’évangélisa- tion de la Cantabrie, par saint Léon, Fontarabie a été sous la houlette pastorale des évêques de Bayonne.

Non seulement Bayonne et Fontarabie ont subi long– temps la même juridiction ecclésiastique, mais encore fort souvent la même juridiction civile., tantôt sous les rois de Navarre, tantôt sous les rois de Castillè.

La Gascogne entière ayant été donnée en dot à la reine Aliénor, épouse d’Alphonse VIII le Noble, et fille du roi d’Angleterre, nous voyons, le 26 octobre 1204, Alphonse, roi de Castille et de Tolède, convoquer à Saint-Sébastien, comme ses propres sujets, Gaston vicomte de Béarn, Géraud, comte d’Armagnac, Arnaud Raymond, vicomte de Tartas, Loup Garsie, vicomte d’Orthez, Bernard, évêque de Bayonne, et Gaillard, évêque de Bazas. Ils s’y rendirent tous en diligence, et le roi et la reine donnèrent quinze paysans à l’église de Dax, et à son évêque Fortaner, qu’ils traitaient en ami (2). Alphonse signa cette donation du titre de seigneur et roi de Gascogne :

; (1) Monlezun, Histoire de la Gascogne.

(2) Marca, liv. VI. ch. XIII. — Manuscrit de Bayonne.

Dominus Vasconise ; et plus bas : Ego Alphonsus regnans in Castilla et loledo et in Vasconia (1).

L’évêque de Dax, dévoué aux intérêts d’Alphonse, avait engagé ses ouailles à reconnaître ce prince pour duc de Gascogne, du chef de sa femme. Ainsi s’explique le titre de cher ami, que lui donne le prince espagnol et la libéralité dont il gratifia son église (2).

C’est aussi en souvenir de cette juridiction du roi de Castille sur la Gascogne que les Fueros disaient : l’évéchéde Bayonne qui est aujourd’hui en France (3) : ce qui prouve évidemment que Bayonne et Fontarabie avaient été sous la même juridiction, même civile, sous le règne d’Alphonse VIII le Noble.

Plus tard, en 1494, ce sont les rois de Navarre qui reprennent ce qui leur avait appartenu pendant tant de siècles avant le mariage d’Alphonse VIII avec Aliénor. A la mort de François Phœbus, comte de Foix, Catherine, sa sœur, fut choisie pour reine par tous les états de Navarre, qui lui donnèrent en même temps Jean d’Albret pour époux. Le couronnement eut lieu dans la cathédrale de Pampelune. Il jette un jour plein d’éclat sur les usages et les libertés du pays de Navarre et du pays basque en général, car le serment prêté par les rois de Navarre, sur l’évangile, dans l’église, est le même que celui que prêtent les rois d’Espagne, au pied de l’arbre de Guernica en

(1) Monlezun. Histoire de la Gascogne, tome II, p. 248, 249.

(2) Gallià Chrisliana.

(3) Cap. i, tit. XVII, p. 174, col. 2.

Biscaye. Rien n’est comparable à la majesté et à la grandeur de ces serments échangés entre un peuple libre et le souverain qu’il s’est choisi et auquel il commet la garde de ses libertés. C’est pourquoi je me trouve obligé d’en donner ici le magnifique tableau, car il fait connaître la nature et l’esprit de la plus admirable organisation sociale qui soit au monde.

Ah! la cérémonie fut belle, digne de l’admiration des siècles. Tous les grands de la Gascogne et des provinces espagnoles y furent et de noble mise et d’altière démarche. La belle cathédrale ogivale, dont le XVIIIe siècle a aussi abîmé la façade, vit son cloître de pierre dentelé en ogive, brodé de rosaces, de colonnettes ciselées, regorger d’une foule insolite dont les atours et les riches brocarts rivalisaient avec l’éclat du beau soleil qui perlait en lames de feu à travers les dentelles de pierre et ranimait la tapisserie à jour des vitraux. Toutes les nuances et les couleurs de l’arc d’Iris se jouaient sur les manteaux de pourpre, les mantelets de chevaliers, tissés d’or, piqués de brillants et de perles précieuses.

Princes, princesses, comtes, marquis, vicomtes, barons, chevaliers de tous ordres, évêques et abbés de monastères déambulaient en leurs costumes propres le long du cloître, véritable chef-d’œuvre de l’art ogival. Ils passaient et repassaient gravement devant les superbes trophées des Navas de Tolosa, souvenirs mémorables de la victoire décisive que les Basques navarrais et guipuzcoans remportèrent sur les Musulmans en 1212. Elles sont là pendues au mur gothique les chaînes et les barres de fer qui défendaient les abords de la tente royale du roi des Maures, chaînes et barres que les Basques rompirent avec une vaillance et une audace qui déconcertèrent l’ennemi et le mirent en déroute. D’autres tronçons de chaînes se trouvent dans les églises de Roncevaux, dans Sainte-Marie-d’Hirache où le roi de Navarre les avait portés, en tribut de reconnaissance à Dieu et à la Vierge sa mère. Au bas des magnifiques trophées qui couronnent encore aujourd’hui l’entrée de la chapelle de Sainte-Croix donnant dans le cloître, on lit l’inscription suivante :

Cingere quæ cernis crucifixum ferrea vincla Barbaricae gentis funere supta manent.

Sanctius exuvias discerptas vindice ferro Hue, illuc sparsit stemate frustra pius.

Anno 1212.

Le cortège qui se promène en ce jour (10 janvier 1494), devant cette inscription s’arrête de temps en temps : chacun se rappelle les circonstances de la célèbre victoire que le roi de Navarre avait remportée sur les Maures avec ses Basques. Et ce rapprochement entre un passé si glorieux et un présent si rempli de grandeur en cette solennelle circonstance ajoutait encore à l’éclat de la fête. Et l’on voyait toujours les rangs de la noblesse des deux Navarres se promener lentement dans un murmure discret. Et c’était Jean de Labarrère, évêque de Bayonne, avec Bertrand de laBorie, évêque de Dax ; Jean d’Egues, prieur de Ronceveaux, avec Pierre d’Errazu, abbé d’Olivet; Salvator Calvé, abbé de Leyre, avec Diego de Vaquedamo, abbé d’Irance. C’était Louis de Beaumont, comte de Lerins, connétable de Navarre, avec don Pedro de Navarre, maréchal du royaume ; Louis de Beaumont, fils du connétable, avec don Carlos et don Juan de Viamont; Jean de Luxe, avec don Alonzo de Perralta, comte de Sainte-Etienne ; JeanHenri de Lacarre, avec don Philippe de Viamont; un autre Jean Henri de Lacarre, seigneur d’Ablites, avec Jean de Garro, vicomte de Colina ; Pierre dé Perralta, messire de Tudèle, avec Martin-Henri de Lacarre ; Arnaud d’Orthe, avec Giles de Domesain ; Merino de Stelle, vicomte de Marennes, avec Christian d’Espelette : le seigneur de Mendinette, avec le sire de Belzunce; et d’Ursua, avec d’Armendaritz ; d’Alsate, avec d’Urète; d’Arbicu, avec Gillard de Haramburu. A leur suite la multitude des écuyers et gentilshommes et le tiers-état. Cette foule de grands et nobles frémit dans l’attente de la cérémonie. Tout à coup le héraut d’armes parait et s’écrie : « Le roi, la reine 1 silence ! » Toute l’assemblée se recueille et s’avance lentement vers la cathédrale. Le maître-autel en est bientôt inondé. Les princes de Navarre font couronne dans le chœur, et dans le milieu de leur couronne se trouvent Jean d’Albret et Catherine.

Devant leurs majestés se dresse sur les marches de l’autel, la figure cénobitique du prieur de Roncevaux qui d’une voix forte s’écrie: « Très excellents prince et princesse, puissants seigneur et dame, voulez-vous être nos rois et maîtres ?

— Cela nous plait ; nous le voulons.

— Puisqu’il en est ainsi, prêtez le serment que vos prédécesseurs les rois de Navarre ont fait en leur temps ; le peuple vous prêtera à son tour le serment accoutumé.

— Nous sommes prêts. »

A ces mots le roi et la reine de Navarre posent la main sur l’Évangile que leur présentait le prieur, et ajoutent : « Nous don Juan, par la grâce de Dieu roi de Navarre, et nous, dona Catalina, par la même grâce reine propriétaire du même royaume, autorisée dudit roi mon époux, sur cette croix et les saints évangiles que nous touchons et que nous adorons avec respect, nous jurons à vous prélats, nobles, barons, ricombres, chevaliers, hidalgues, infants et hommes des cités et bonnes villes et à tout le peuple de Navarre et promettons de maintenir tous les Fueros, usages, coutumes et franchises, libertés, privilèges, comme vous les avez conservés jusqu’ici, les augmentant plutôt que de les réduire en aucune façon que ce soit. »

Cela dit, le roi et la reine allèrent se placer à leur tour sur les marches de l’autel, le visage tourné vers le peuple. Ils avaient devant eux Jean de Jasses, premier alcade de la Cour majour, en l’absence du chan- celier chargé de recevoir les serments. Et Jean d’Avila, évêque de Couseram, une main sur l’Évangile et l’autre dans les mains de l’alcade : « Nous les États, jurons à Dieu et à vous notre Seigneur don Juan, par la grâce de Dieu roi de Navarre, en vertu du droit qui vous appartient du chef de dona Catalina, votre femme et notre reine et dame naturelle, que nous garderons et défendrons bien et fidèlement vos personnes, votre couronne et votre terre, et que nous vous aiderons de tout notre pouvoir à garder, défendre et maintenir les Fueros que vous venez de jurer. »

Et les princes, comtes et chevaliers s’avancèrent à leur tour et répétèrent le même serment dans la même forme. Après le défilé de tous les États se venant courber devant la majorité royale comme devant une émanation de la majesté divine, le roi et la reine se rendirent à la sacristie. Là, s’étant dépouillés des brocarts d’or, ils se revêtirent de robes en damas blanc, fourrées d’hermine et reprirent le chemin du sanctuaire suivis des évêques et autres prélats. Agenouillés sur les degrés de l’autel, ils reçurent l’onction sainte des David et des Clovis des mains de Jean d’Avila. Puis les prélats les dépouillèrent de leurs robes et les remplacèrent par les habits royaux qui jetèrent un éclat resplendissant sur tant d’atours déjà si beaux. Une épée, deux couronnes d’or garnies de pierreries, deux sceptres et deux pommes d’or, reposaient sur des coussins de damas rouge brodé. Jean prit aussitôt l’épée, la ceignit, puis la tirant de son fourreau, il l’éleva au-dessus de sa tête et la brandit.

Après quoi il reçut, ainsi que la reine, la couronne de Navarre sur le front et tenant dans la main droite le sceptre que l’évêque venait de bénir et dans la main gauche la pomme d’or, ils allèrent tous deux s’asseoir en pleine possession de tous les attributs royaux, sur un écusson aux armes de Navarre qui formait une estrade soutenue de douze barreaux de fer. En mémoire de la victoire des Navas de Tolosa, de la rupture des chaînes et barres ennemies, ils portaient des chaînes avec des barres d’or sur la poitrine et sur les armes. Tout à coup sept nobles princes et chevaliers parmi les plus grands, saisirent les sept barreaux de fer qui soutenaient l’écusson où le roi et la reine étaient assis et ils l’élevèrent en criant : Royal ! Royal !

Royal 1 Une seconde fois, ils placèrent l’écusson audessus de leurs têtes et tous les nobles crièrent à leur tour : Royal ! Royal ! Royal ! Enfin, une troisième fois ils soulevèrent encore leurs majestés et le peuple cria : Royal! Royal! Royal! Pendant ce temps, le roi et la reine, du haut de l’écusson soulevé, jetaient de l’argent en monnaie sur la foule, selon que le prescrivait le for ancien.

La royauté de Jean d’Albret et de Catherine, sa femme, sur les deux Navarres était proclamée.

Au. milieu de l’enthousiasme universel, le prélat consécrateur entonna le le Deum, et toutes les poitrines de princes, des nobles, bourgeois et roturiers, emplies d’allégresse firent retentir les voûtes ogivales des versets du beau chant de l’action de grâce. L’évêque de Couseram célébra aussitôt le Saint-Sacrifice durant lequel, toujours selon les règles du for ancien, les deux époux nouvellement sacrés distribuèrent des étoffes de pourpre et des pièces d’or et d’argent.

L’office terminé, le clergé conduisit leurs majestés jusque sous le porche de la cathédrale. Un cheval blanc richement caparaçonné attendait le roi; une riche litière, au lieu d’une haquenée, attendait la reine à cause de son état de grossesse dans une si grande fatigue Les deux époux ainsi portés parcoururent les rues de la ville suivis du cortège des princes et des nobles, au son des cloches qui cadençaient par leurs joyeuses et triomphales volées l’acclamation universelle. Ce n’était partout que festons et guirlandes.

Des toitures, des balcons, des fenêtres chargées de curieux, malgré le froid de l’hiver, les fleurs transportées des climats plus doux, des palmes, des rameaux pleuvaient sur le royal cortège.

La journée entière fut radieuse et belle pour le roi et la reine de Navarre. Rien n’y manqua; tout leur sourit. Le roi de France lui-même avait ratifié le traité de Nantes, qui assurait au père de Jean, Alain d’Albret, la restitution de ses domaines. Le grand-père de Jeanne d’Albret, le bisaïeul d’Henri IV, était heureux, mais hélas ! son bonheur trop convoité par l’envie, était assis sur des fondements aussi fragiles que l’écusson où on l’avait élevé, car il reposait sur les épaules humaines qui laissent tomber le lende- main ce qu’elles ont porté la veille avec vigueur et enthousiasme.

Alexandre VI, puissant protecteur de sa lignée, mourut subitement le 18 août 1503. Ce fut la ruine des Borgia et de tous ceux qui en tenaient par quelque lien de sang ou d’amitié. On lui donna pour successeur Julien de la Rovère, ennemi personnel et implacable de cette famille, qui prit le nom de Jules II en ceignant la tiare. Un pape guerrier se trouvait en face de l’évêque chevalier, qui avait laissé sa mitre pour les armes. Jules II commença par faire mettre en prison César Borgia, ancien évêque de Pampelune, qui avait épousé Charlotte d’Albret, sœur de Jean d’Albret, avec l’autorisation du pape Alexandre VI, mais celui-ci ayant surpris la vigilance de ses gardiens, échappa de leurs mains et vint se réfugier auprès du roi de Navarre, son beau-frère. Il n’en fallut pas davantage pour exciter la fureur de Jules II contre le roi de Navarre. Par son action politique, sa diplomatie féline, ses trahisons, ses ententes en dessous avec les rois d’Espagne, avec les factions de Grammont et de Beaumont, avec le baron de Coarraze, il poursuivit de sa haine Jean d’Albret et sa femme, comme voie plus sûre d’atteindre le beau-frère. Ses coups, pour être secrets, ne furent pas moins cruels et perfides. César Borgia mourut percé d’une flèche dans un combat, pour la défense des droits de son beau-frère. Il fut enterré dans l’église de Pampelune, dont il avait été l’évêque avant d’embrasser la car- rière des armes. Cette mort ne satisfit pas la fureur du pape Jules II. Il voulait la ruine de la maison de Navarre. Ici commence une lutte à visage découvert, d’une part, et couvert de l’autre. Elle eut pour conséquence l’établissement du protestantisme dans la Gascogne et le Béarn ; des guerres de religion, des massacres épouvantables, et enfin, pour conclusion, le démembrement du diocèse de Bayonne. Dès l’abord, Jules II mit le parlement de Toulouse dans sa rancune insatiable : il lui fit déclarer Jean et Catherine déchus du Béarn, à cause de leurs démêlés avec le baron de Coarraze. Bientôt les Espagnols, qui ne guettaient qu’une occasion favorable de s’emparer de la Navarre, sanctifient leur ambition en la couvrant de leur zèle pour la foi et les intérêts du Saint-Siège. Ils envahissent la Navarre et en soulèvent les populations, répandant partout le bruit que Jean d’Albret était excommunié et privé de ses états pour avoir adhéré au concile de Louis XII. Qui ne reconnaît à ce bruit l’entente secrète de Jules II, le pape guerrier, avec Ferdinand, roi de Castille? Il n’est pas question, dans les bruits répandus, des relations et de la parenté de Jean d’Albret avec César Borgia, qui étaient les vrais motifs de cette levée d’armes, c’eût été trahir la corde du ressentiment de Jules II, qui seul mouvait tout.

Le 26 juillet 1512, le roi s’enfuit de Pampelune, à la nouvelle de l’arrivée du jeune Frédéric de Tolède, duc d’Albe. Il avait envoyé sa femme et ses enfants en Béarn, sous la conduite de Manant de Navailles.

Fatigué de lutter, accablé par la rigueur de son infortune, Jean accepta les conditions du vainqueur, qui furent qu’il livrât toutes les places du royaume. Catherine, indignée de voir son mari abandonner ainsi sa couronne, sans voir même l’ennemi, repassa les monts avec son fils aîné et ses trois filles, et dit avec amertume au roi qui s’enfuyait : « Roi, vous demeurez Jean d’Albret, et ne pensez pas au royaume de Navarre que vous avez perdu par votre faute. »

Cependant le duc d’Albe, continuant sa marche, franchit les Pyrénées, prit Saint-Jean-Pied-de-Port, brûla Saint-Jean-de-Luz et rasa tous les forts. C’est ainsi que la Navarre envahie fut définitivement unie à la monarchie espagnole.

Cette injuste usurpation demeura longtemps comme un remords dans l’âme de Charles V et de Philippe Il qui, pour en étouffer les voix importunes, invoquèrent une bulle de Jules Il leur donnant le royaume de Navarre; bulle qui n’a jamais existé, mais dont l’excipition tardive montre les vraies intentions du Pontife. La bulle écrite n’existe pas, mais l’action pontificale y supplée, car elle s’est toujours exercée par voie diplomatique dans le sens de la bulle supposée (1).

Le 23 janvier 1516 Ferdinand d’Espagne mourut.

L’occasion parut favorable à Jean d’Albret pour recouvrer la Navarre, mais nature indécise, peu (1) L’abbé Monlezun, chanoine d’Auch. Histoire de la Gascogne, t. V, chap. 1 et n.

prompte aux moyens énergiques, au lieu de courir à Pampelune et de s’en emparer dans le désarroi des affaires publiques, il s’attarda sous les murs de SaintJean-Pied-de-Port, s’amusa à prendre cette place.

Pendant qu’il en faisait l’assaut, le duc de Najara accourut en poste, l’enveloppa au passage de Roncevaux et le défit. A ce coup qui mettait le comble à son désespoir, Jean, vaincu par l’âge et la destinée, renonça désormais à toute tentative de conquête et de résistance. Catherine, voulant vaincre son abattement, stimuler son ardeur, avait beau lui dire : « Don Juan, don Juan, si nous fussions nés, moi Juan, et vous Catherine, nous n’aurions jamais perdu la Navarre », elle ne fit que souffler sur une lampe presque éteinte, et il mourut à Moneins le 15 mai de la même année.

Catherine, toujours vaillante, ne se laissa pas abattre par la mort de son mari; elle eut recours à François Ier, lui envoya ses députés, elle circonvint de ses sollicitudes Charles-Quint, lui demanda la restitution de la Navarre. Celui-ci la lui promit, mais pour s’en jouer : sa fourberie égalait sa puissance, et il s’en servit avec la dernière grâce et une parfaite accortise pour bercer la douleur de la malheureuse princesse, la faire passer sans cesse de l’espoir à la déception, de la déception à l’espoir. Dans ces cruelles alternatives elle ne tarda pas à suivre son royal mari dans sa tombe, le 12 février 1517. Ses dix enfants la pleurèrent avec amertume. Henri, devenu le chef de la maison par la mort de son frère André Phœbus, n’avait que quatorze ans quand il monta sur le trône de Navarre. Voulant venger son père et sa mère des perfidies et des promesses menteuses dont Charles-Quint avait amusé et empoisonné ses derniers jours, il se tourna vers François Ier, le mit dans sa cause pour la recouvrance du royaume de Navarre.

François Ier, toujours noble et généreux chevalier, tendit aussitôt la main au jeune prince. Une armée fut levée incontinent dans la Gascogne et le Béarn.

Le 15 mai 1512, elle s’avança vers la Navarre sous les ordres d’André de Foix, s’empara de Saint-Jean-Pied de-Port, livra bataille devant Pampelune où se trouvait Inigo de Loyola, et la Navarre redevint par cette marche rapide et victorieuse l’apanage d’Henri d’Albret et de Marguerite sa femme. Mais la possession en fut courte. Enivré par la victoire, André de Foix s’avança trop loin au delà de Pampelune. La disette, la maladie décimèrent une partie de son armée, et les troupes fraîches de l’infanterie espagnole achevèrent le reste. La Navarre retomba dans leurs mains.

A cette nouvelle, François Ier qui s’était jeté avec ardeur dans les intérêts d’Henri d’Albret confia le gouvernement de la Guienne à l’amiral de Bonnivet avec ordre d’attaquer la Navarre. Il réclamait à CharlesQuint l’accomplissement de ses promesses trop longtemps vaines et fallacieuses. Nous trouvons Bonnivet sous les murs de Fontarabie. Son habileté, sa connaissance des places fortes vinrent à bout des résis- tances d’une ville que la nature et l’art militaire avaient rendue imprenable. En peu de jours une large brèche fut ouverte aux murailles déjà plusieurs fois séculaires, et les troupes de l’habile amiral, Gascons, Basques et Navarrais (1), tous impatients de combattre et de vaincre, se précipitèrent avec ardeur à l’assaut de la ville. Ce fut à eux bien avisé, car dès le lendemain ils entraient en vainqueurs à Fontarabie. Rien n’avait pu contenir la fougue impatiente des Navarrais, partisans dévoués de la famille d’Albret. Bonnivet voulait vaincre par la temporisation et différait à commander l’assaut, mais devant les pressantes instances de ses troupes, il avait dû céder, et abandonner à la bravoure le soin de hâter la victoire.

Maître de la place, Bonnivet se retira, confiant au seigneur de Lude la lourde et redoutable tâche de la garder et de la gouverner. L’occupation en fut, en effet, plus difficile et plus périlleuse que le siège et l’assaut, car chaque sortie des troupes françaises était une occasion de bataille. Cette guerre fut plutôt la guerre de l’ancienne Navarre contre l’Espagne de Charles-Quint que la guerre contre les Français. Pour se venger de la perte de Fontarabie, les Espagnols se jetèrent sur le château de Maya, près de Bayonne, et s’en emparèrent. Or ce château de Maya était défendu par don Velès de Medrano, d’une ancienne maison de Navarre dévouée à Catherine d’Albret et à

(1) Monlezun. Histoire de la Gascogne, t. V, chap. i, ii.

son fils (1). Mais la prise du château de Maya ne délivrait pas Fontarabie ; c’est pourquoi toute la furie castillane se porta sur cette place précieuse, en sorte que, après avoir subi le siège des troupes navarraises, elle subit celui des Espagnols qui la séparaient de tout commerce avec l’extérieur, et en arrêtait les vivres et les secours. Malgré cela, le vaillant de Lude bravait la faim comme le fer, et soutenait l’occupation avec courage. Au fort de ses luttes héroïques, pour l’y aider, François Ier lui envoya le maréchal de Châtillon, mais « estant arrivé à Dax, le print une maladie qui tant le persécuta qu’il en mourut (2). » Chabannes le remplaça ; il vint en courrier jusqu’à Bayonne, traversa les embûches ennemies, pourvut Fontarabie de munitions, de vivres, et de garnison et se retira dans la nuit. Les Espagnols, animés par la présence de Charles-Quint revenu d’Allemagne, voyant l’inutilité de leurs tentatives sur Fontarabie, se portèrent sur Bayonne, dont les habitants, femmes, vieillards, enfants étaient sur les murailles ayant des couteaux au bout des escopettes et des piques en manière de bayonnette. Lautrec animait par sa présence et ses discours les citoyens de la ville, car elle n’avait pas d’autres troupes ni défense. Il donnait telle assurance aux habitants, que tous mirent la main à l’œuvre, tellement que qui était couard se faisait

1,1 Monlezun. Histoire de la Gascogne, t. V, p. 15(!.

(2) Du Bellay, t. II, p. 237.

hardi (1). Ces bataillons de vieillards, de femmes, d’enfants suffirent à repousser les assauts ennemis. Alors, les troupes espagnoles, sous le commandement du prince d’Orange, ravagèrent le Béarn, prirent Bidache, Mauléon, Sauveterre, Oleron, mais les Basques leur ayant coupé les vivres au passage des montagnes, force leur fut de se replier sur elles-mêmes. Chose qu’elles se hâtèrent de faire, non sans causerde notables dommages à Saint-Jean-de-Luz et au pays du Labour. C’est là que les attendaient Carbon et Lautrec dont Monluc sauva l’imprudence et l’engagement trop hardi (2). Fontarabie, à la faveur de cette retraite de l’armée espagnole, fut assiégée de nouveau et, la trahison secondant la bravoure, elle fut reprise aux Français après quatre ans d’occupation. François Ier vaincu fut fait prisonnier d’autre part; ce fut assez pour mettre fin à jamais aux prétentions des d’Albret sur la Navarre espagnole. La politique de Jules II qui tendait à l’abaissement et à la ruine de cette famille était couronnée d’un plein succès. Nous verrons maintenant les représailles de la maison d’Albret et comment elle se vengea du pape sur les catholiques et la religion.

Henri d’Albret, fils des malheureux Jean et Catherine d’Albret, avait épousé Marguerite, veuve du duc d’Alençon et sœur de François Ier. Séduite par la nou-

(1) Du Bellay, t. II, p. 2, G, 1.

(2) Monluc, liv. I, p. 8.

veauté des doctrines importées d’Allemagne et peutêtre aussi dans la pensée secrète de déplaire au SaintSiège, Marguerite s’empressa de donner asile dans sa cour à Clément Marot, Lefèvre, Vatable, Roussel et Calvin. On montre encore aujourd’hui à Nérac la maison qu’habitait Calvin et où se réunissaient les sectaires (1). Cela déplut à son frère François Ier, qui l’appela auprès de lui pour la gourmander très fort, car le roi haïssait la doctrine de Luther, disant qu’elle et toute autre secte nouvelle tendaient plus à la destruction du royaume des monarchies et des dominations nouvelles, qu’à l’édification des âmes (2). Marguerite, forte de l’affection de son frère, ne s’émut pas de ses reproches, moins encore de ses raisons.

Son intelligence vive, sa grâce et le charme de ses entretiens lui avaient assuré une telle maîtrise sur lui qu’elle n’en redoutait aucune chose, quoi qu’elle fît(3).

A la faveur de sa secrète complicité, voire même de sa complaisance ouverte, les doctrines nouvelles se répandirent en traînée de poudre dans le Béarn et y firent de nombreux adeptes. Les églises y furent brûlées, les prêtres et les religieux maltraités : Marguerite se réjouissait en son for de voir échapper ses États à la foi catholique et par conséquent à la juridiction du Saint-Siège : elle vengeait Jean et Catherine de Navarre. Henri eut beau se montrer sévère à

(1) Florimonrl de Rémond, p. 846.

(2) Brantôme. Vie de Marguerite, p. 220.

(3) Introduction aux Mémoires de Du Bellay, p. 100.

la nouvelle secte et la proscrire par édit, elle avançait toujours et s’épandait plus audacieuse dans les esprits faibles, avides de nouveautés. Marguerite, du reste, ne gardait plus de réserve : d’une plume gaillarde et envenimée, elle écrivit les Contes de la Reine de Navarre, ouvrage licencieux où elle livrait au sarcasme et au ridicule le clergé catholique. Pour en atténuer l’effet, elle publia immédiatement après une œuvre empreinte de ce mysticisme prude et vague dont s’est toujours affublée la Réforme. On n’était pas accoutumé à voir les reines se livrer aux polémiques religieuses. Le nom de la sœur de François 1er sur le livre excita la curiosité et en fit la fortune. Il eût incontinent couru le monde, si la docte Sorbonne, vigilante gardienne des traditions catholiques, ne lui en eût barré le chemin en le condamnant. Mal lui en prit : François Ier, qui n’y voyait pas plus loin que son nez surtout à travers l’esprit de sa sœur, la fit revenir sur la sentence et l’obligea à la ravaler. Là-dessus, les protestants de s’ébaudir et de prendre licence plénière sous la protection de Marguerite. On ne voyait partout que moines défroqués, prêtres sans pudeur et clercs délurés qui, par la porte ouverte de la nouvelle doctrine, s’élançaient à qui plus vite dans le monde et ses plaisirs, comme un troupeau affamé dans un pré au gros pâturage. Dans ce désordre de doctrine et de mœurs, un seul, nommé Roussel, donna l’exemple de toutes les vertus à l’appui de l’enseignement nouveau, mais sa bonté, sa vie charitable et régulière, ses aumônes couvraient les débauches des autres et donnaient de l’autorité à sa parole, et ainsi étaient les lacs perfides qui couvraient des traîtres appâts de l’erreur. Sa prédication plaisait à la Reine, et, après le sermon, sous les regards complaisants de Jacques de Foix, évêque de Lescar, édifié, il distribuait la communion sous les deux espèces à de nombreux fidèles. Tant et si bien que le Saint-Siège luimême (c’était Paul 111 qui gouvernait l’Église) se laissa prendre aux trompeuses amorces de l’hérésiarque et le nomma évêque d’Oleron. Sa bonne foi surprise ne , trouva personne pour l’éclairer, et Roussel fut sacré évêque. Dès son érection au siège d’Oleron, il adoucit ce que sa doctrine avait de trop saillant. Flatté d’une charge si belle, il déclama d’abord contre Luther, Zwingle et Calvin. Ce dernier, qui n’avait pas l’âme endurante et les lèvres tendres, se rebiffa aussitôt et assomma le nouvel évêque d’un livre Les Nicolaïtes, où l’injure grossière le disputait à la perfidie. Marguerite s’efforça d’en adoucir le venin par ses bontés.

Elle voulut apaiser la noise et la fureur de l’apôtre de Genève, mais toute sa diplomatie aimable et séductrice alla se noyer dans la bile trop abondante de Calvin qui ne voulut rien entendre. Cependant, Roussel restait fidèle à la nouvelle doctrine, et grâce à l’attrait de ses vertus austères attirait beaucoup d’âmes dans son erreur. Son zèle apostolique, qui se répandait en aumônes et en bienfaits de toute nature, facilitait ses conquêtes. Il entreprit celle de la Soûle. Comme il connaissait la ferme adhérence des Basques à la vieille foi catholique, la rudesse de leur caractère et leur humeur prompte à repousser avec violence ce qui leur déplaît, ce qui heurte leurs habitudes, il se fit précéder d’un aumônier, moine apostat chargé de sonder les esprits, de les préparer à sa prochaine venue. Dès que l’aumônier parut à Mauléon, la foule courut l’entendre, mais son empressement avait un autre mobile que la bienveillance. Enhardi par ce concours de peuple inattendu, il attaqua plusieurs dogmes et tarabusta les indulgences. Aussitôt un sourd frémissement et d’unanimes murmures s’élevèrent et l’obligèrent d’interrompre son discours, et comme il en reprenait le fil sur le silence rétabli, un des bourgeois notables du nom de Pierre Maytie, lui faisant un geste de la main, lui cria d’une voix forte et impérieuse : « Tais-toi, et sors d’ici ». Et comme l’aumônier continuait toujours, il fendit la foule, gravit les degrés de la chaire, et l’agrippant d’une main vigoureuse, il l’en fit descendre plus vite qu’il n’y était monté, et le jeta hors de l’église au milieu des huées et de l’acclamation de tous. Roussel, confiant en sa propre parole, ne se laissa pas rebuter par le mauvais accueil et l’outrage qu’avait reçus son aumônier : il se rendit à Mauléon, qui était de sa dépendance, y assembla un Synode diocésain où il exposa sa doctrine. Les prêtres qu’il avait convoqués, loin de l’approuver, se levèrent et pour toute réponse sortirent du Synode sans même le saluer. Alors il voulut s’adresser à la foule : pour ce, il monta en chaire et d’une véhémente éloquence il attaqua le culte des saints. Pendant qu’il s’agitait en faisant gronder sa voix sous l’émotion dont il était pénétré, un homme, enveloppé dans son manteau et la tête inclinée, les lèvres frémissantes, l’observaitdu fond de l’église. Tout à coup, comme sous l’empire d’une inspiration soudaine, il traverse la nef, bouscule la presse et s’approche de la chaire. Là, comme l’évêque est tout entier à la chaleur de son discours, il tire une hache qu’il tenait cachée, puis en frappant le seul pied qui soutenait la chaire, il la fait tomber avec celui qu’elle portait. Roussel verse sur son auditoire dans la dernière frayeur. Ses serviteurs se pressent pour le recevoir et lui prodiguer les soins que réclamaient son épouvante et ses contusions.

Tandis que Roussel répandait l’erreur dans le Béarn, François de Tournon, archevêque d’Auch, ému des progrès de l’hérésie, se rendit auprès de François Ier. Il combattit si bien la prédominance de la reine de Navarre sur son esprit, le fit entrer si avant dans ses desseins, que le roi lui déclara ouvertement son horreur sur cette hérésie en lui disant : « L’hérésie me paraît si funeste que si mon bras était infecté déjà de ce venin, je le couperais sur l’heure, et je n’épargnerais pas mes propres enfants, s’ils avaient le malheur de se laisser pervertir ». Profitant de ses heureuses dispositions, de Tournon le poussa à des édits d’une rigueur extrême envers les partisans de l’erreur. François Ier écrivit à sa sœur une lettre pleine de récriminations etde reproches. Marguerite, qui l’aimait et ne voulait point l’affliger, le rassura sur ses sentiments de fidélité à la foi catholique et jura de s’éloigner des novateurs. Elle tint parole, mais le mal gagnait déjà tout le Béarn. Il n’y avait ni route hantée, ni val, ni champ, ni lieu public, ni demeure où la dispute religieuse n’amenât la discorde et les plus implacables dissentiments. Pour y mettre fin François I » fit un édit daté de Saint-Savin en Lavedan le 30 août 1546 (1), par lequel il défendait sous les peines les plus graves aux apôtres nouveaux de discourir dans les tavernes, les cabarets et autres lieux publics et privés. Après quoi il mourut, au grand désespoir de Marguerite, qui, l’ayant soigné dans sa prison de Madrid, n’avait pu l’assistera sa dernière heure. « Quiconque viendra, disait-elle, à ma porte m’annoncer la guérison du roi mon frère, fût-il las, harassé, fangeux et malpropre, je l’irai baiser et accoler comme le plus propre prince et gentilhomme de France, et qu’il aurait faute de lit, et n’en pourrait trouver pour se délasser, je lui donnerais le mien et coucherais plutôt sur la dure pour telles nouvelles (2) ».

François Ier fut bientôt suivi dans la tombe par sa sœur qui, après avoir rempli les fonctions d’abbesse et mêlé sa voix à celles des religieuses dans un

(1) Archives du Béarn, 4e volume.

(2) Brantôme. Vie de Marguerite, p. 223.

couvent, mourut en bonne chrétienne et catholique, le 21 décembre 1549 (1). Mais on n’enterra pas avec elle la guerre religieuse dont elle avait semé les principes par sa protection trop longue, accordée aux protestants. Elle laissait une fille, plus coiffée de réforme qu’aucune fanatique au monde, et Dieu sait s’il y en eût : c’était Jeanne d’Albret. Elle fut tour à tour recherchée et demandée par son oncle François Ier, et Charles-Quint qui la voulait pour son fils Philippe II. Non content d’avoir achevé la ruine de la famille d’Albret, il en voulait enlever la fille unique, toujours avec promesse de rétablir le royaume de Navarre, mais avec l’intention de derrière la tête de s’emparer par ce mariage de la Navarre française.

François Ier, qui était au fil des astucieuses prétentions de Charles-Quint, perça sa secrète pensée à travers ses promesses, et pour mettre sa sœur et son beau-frère à l’abri de ses traîtrises, il manda près de lui sa nièce Jeanne et la fiança sans retard, et malgré ses dents et sa résistance, au duc de Clèves qui ne savait qu’en faire, tant elle était jeune et de mauvaise humeur. Elle n’était son épouse que par la puissance de son oncle qui avait donné ordre au connétable de Montmorency de prendre sa nièce au col et de la porter à l’église (2). Bientôt, la nullité de cette union ayant été reconnue, on la maria avec Antoine de Bourbon, premier prince du sang et duc de Vendôme.

(1) Brantôme. Vie de Marguerite, p. 226.

(2) Brantôme. Vie de Marguerite, p. 221.

Voilà donc la plus ardente huguenote unie au fils de saint Louis.

D’un esprit endiablé, d’un caractère ferme et ne reculant jamais d’une résolution prise, Jeanne avait reçu une brillante éducation. Elle connaissait les langues latine, grecque et espagnole, et joignait à son intelligence vive, alerte, une volonté captieuse et sûre dont elle enveloppa son mari. Dès l’abord jeune et belle, elle aimait une danse aussitôt qu’un sermon, et ne se plaisait nullement à la nouveauté du culte. Antoine fut le premier à y mordre. Bientôt Jeanne se reprit. Elle se rappela sa mère, et ce que le pape Jules II avait fait à son grand-père et du royaume de Navarre, de concert avec le roi d’Espagne, et elle ne vit dans le protestatisme qu’un moyen de vengeance, car le catholicisme ne se montrait à ses yeux dans le pontife romain, sa représentation vivante, que comme l’instigateur ou le fauteur de l’usurpation de la Navarre (1). Ni Antoine qui avait, aux premiers jours de l’union, donné dans la réforme, ni la reine mère elle-même ne la purent faire revenir des sentiments qu’elle avait sucés avec le lait : « Plutôt que d’aller à la messe, lui réponditelle, si j’avais mon royaume et mon fils à la main, je les jetterais tous deux au fond de la mer, pour qu’ils ne me soient pas un empêchement (2j ». Tels étaient ces temps funestes. La foi et l’hérésie servaient de

(1) Monlezun, Histoire de Gascogne, t. V, p. 271.

(2; Les Cinq Rois, p. 46.

l’ALHOL’HLi DE LA. MARINE prétextes aux partis; l’intérêt était la seule religion (i).

Antoine de Bourbon lui enleva son fils Henri IV, renvoya les gouverneurs que sa mère avait placés près de lui, et les remplaça par des catholiques. Jeanne, froissée comme épouse et comme mère : comme épouse, par les infidélités de son mari, comme mère, par l’éloignement de son fils en qui elle avait placé toutes ses tendresses, lui voua une haine et un mépris implacables. En embrassant son fils pour la dernière fois, elle lui fit une longue et sévère remontrance pour l’engager à ne jamais participer aux cérémonies du papisme et lui protesta qu’elle était prête à le renier et à le déshériter s’il oubliait ses exhortations. Sur ce, elle partit l’âme ulcérée, et plus acharnée que jamais contre le catholicisme. Dès son arrivée dans ses terres, elle assigna aux ministres protestants quinze mille livres de rente à prendre sur les biens du clergé, et assura aux prêtres catholiques qui passeraient à la réforme de leur conserver leurs bénéfices. Par un édit publié en janvier 1562, elle autorisa le culte protestant dans les campagnes. Cet édit transformait la constitution du pays. Les catholiques frémirent; les protestants exultèrent. Le peuple surtout, toujours attaché à la foi de ses pères, était dans la plus grande indignation à la vue du triomphe de l’impiété. Tant que Jeanne eut près d’elle Antoine de Bourbon, elle caressa l’espoir de recouvrer le royaume

(1) Laurentie, p. 338.

de Navarre, mais après l’expédition avortée de Fontarabie, qui fit revenir son mari bredouille, sans rien tenter contre l’Espagne, expédition qu’on appela si bien la guerre mouillée, ses espérances déçues tournèrent en fureur contre la papauté qu’elle rendait responsable de l’usurpation commise.

De concert avec Antoine, elle avait jeté sur toute la Guienne et la Navarre une multitude de zélés propagateurs des doctrines nouvelles : Boisnormand et Barrau en Armagnac, Caffer dans le pays de Foix, David àNérac, Melanchton, neveu du célèbre ami de Luther, à Tonneins. Elle avait assisté avec lui à la cène célébrée par Guilhem Barbaste en compagnie de la cour et de la noblesse dans la grande salle du château; maintenant qu’il l’avait trahie, abandonnée, qu’il avait fait volte-face, elle était seule dans la lutte, mais elle y suffisait. Sa furie n’eut plus de bornes. La division religieuse entraina le trouble et la haine en haut, en bas, dans le peuple, partout. La joie des protestants se venant greffer sur l’indignation des catholiques mit le feu à leur colère qui se porta aux armes et aux excès les plus regrettables. Les protestants, de leur côté, brisaient les croix, mutilaient les statues et les saints, profanaient les objets sacrés, se livraient sur les merveilles de l’art gothique à des actes de vandalisme que les barbares eux-mêmes auraient répudiés. Monluc reçut l’ordre de mettre remède à la chose. Dans cette pensée, il se rendit en Gascogne.

Voici comme il conte sa mission, dans ses lJfémoires,

« J’entendais, dit-il, de toutes parts de terribles langages et d’odieuses paroles que tenaient les ministres qui portaient une nouvelle foi J’oyais dire qu’ils imposaient deniers, qu’ils fesaient des capitaines, enrôlements de soldats. Les uns prêchaient que les rois ne pouvaient avoir aucune puissance que celle qui plairait au peuple. Quand les procureurs des gentils hommes demandaient des rentes à leurs tenanciers, ceux-ci leur répondaient qu’ils leur montrassent en la Bible s’ils les devaient payer ou non et que si leurs prédécesseurs avaient été sots ou bêtes, ils ne voulaient pas en être. J’oyais dire que les surveillants avaient des nerfs de bœuf qu’ils appelaient Johannots, desquels ils maltraitaient et battaient rudement les pauvres paysans s’ils n’allaient au prêche (1) ». Les protestants voulurent corrompre Monluc; leurs divers Synodes lui offrirent cent mille livres. Ce fut en vain.

Ayant entendu les projets terribles des novateurs, le poil lui dressait en la tête. Près d’Estillac, en terres de Monluc, les huguenots assiégèrent le sieur de Bouillac dans son château, parce qu’il les voulait empêcher de détruire l’église et d’enlever les calices.

Monluc en eut la moutarde par-dessus le nez, il fit saisir quatre des plus mutins d’entre eux et les fit traîner pieds et poings liés jusqu’au cimetière. Là, il poussa Verdier sur le tronçon d’une croix qu’il avait brisée, en disant au bourreau : « Frappe, vilain 1 » Le

(1) Monluc. Mémoires.

coup suivit la parole et la tête de Verdier roula sur le tronçon de la croix qui lui servait de billot. Ses deux complices furent pendus haut et court aux ormes du voisinage. Monluc épargna le quatrième qui était un jeune diacre, mais il avait été rossé si cruellement qu’il en mourut quelques jours après. Monluc, dont la patience était lasse, exerça les mêmes rigueurs sans discourir sur les huguenots de la Montjoye également coupables d’avoir assiégé le sieur de Cuq pour saccager l’église. Bientôt il apprit que les huguenots avaient levé les armes et qu’ils étaient maîtres de toute la Dordogne, il y courut et en fit une telle boucherie, que les survivants n’eurent d’autre recours que de se cacher ventre à terre dans les taillis et les bois où on leur tirait comme on tire au gibier. Duras, qui commandait les troupes protestantes, voulut les venger, mais Monluc lui livra bataille et le battit. Le barbare vainqueur en fit pendre sans autre cérémonie soixante-dix aux piliers de la halle. On pouvait, ditil lui-même, reconnaître par là où j’étais passé, car par les arbres, sur les chemins, on trouvait les enseignes ; un pendu étonnait plus que cent tués (1). Il en fit autant à Sauveterre où il fit pendre seize huguenots sans dépenser ni encre, ni papier, et même, sans les vouloir entendre ; car ces gens parlent d’or. A Monségur toutes les cruautés et les violences furent exercées sans avoir égard à la qualité, sexe, ni âge.

(1) Monluc. Mémoires.

Ce fut une tuerie où sept cents hommes furent égorgés. Les protestants en avaient telle frayeur qu’ils s’enfuyaient à son approche. Ils pensaient avoir déjà la corde au cou (1). Ces cruautés attiraient des représailles (2). Duras, capitaine des huguenots et ancien compagnon d’armes de Monluc, livra au pillage et au sang la ville de Tournon. Les meurtres et cruautés furent horribles; on parla même de petits enfants rôtis. Il s’empara de Lauzerte, y massacra 567 catholiques,.parmi lesquels neuf vingt quatorze prêtres. A cette nouvelle, le roi d’Espagne, Philippe II, envoya à son frère le roi de France, un corps de troupe, résolu pour combattre l’armée de la reine de Navarre. Les soldats espagnols furent féroces : les catholiques .l’emportèrent au siège de Penne et là aussi ils souillèrent leur victoire d’horribles excès. On égorgeait ‘les enfants au sein de leurs mères, les mères sur les corps des enfants. Trois huguenots seuls survécurent au massacre ; ce fut Monluc lui-même qui les sauva, tant il était marri. De part et d’autre, on ne tenait aucun compte de la foi jurée. A Lectoure où le sieur d’Urtubie, un des meilleurs officiers de Monluc, succomba ; comme on faisait l’échange des prisonniers suivant entente passée, les protestants tirèrent. Le gouverneur huguenot désavoua cet acte de félonie commis par les siens et, pour prouver sa bonne foi, il fit pendre l’un des coupables aux créneaux de

(1) Histoire des Cinq Rois., p. 211.

(2) DuThou, liv. XXXIII, t. III, p. 320.

la muraille, sous les yeux de Monluc, mais celui-ci ayant appris que ce coupable qu’il avait vu s’agiter en pendaison n’était autre qu’un catholique, entra dans une colère qui ne le tenait plus. Pour comble, les protestants firent encore feu pendant un autre échange qui se faisait aux pieds des murailles. Castets fut tué. A ce coup, la coupe déborda et Monluc, faisant saisir deux cent vingt-cinq prisonniers huguenots qu’il tenait enfermés dans un couvent, les fit égorger dans des tortures épouvantables.

Jeanne, de son côté, rendue plus libre par la mort de son mari, embrasse le protestantisme, célèbre les fêtes de Pâques avec les ministres protestants, et fait la cène dans tout l’attirail de la souveraineté. Elle interdit les processions et les manifestations extérieures du culte catholique, et après avoir profané, dégradé les sculptures et les autels de la cathédrale de Lescar avec la complicité de Jacques de Foix qui en était évêque,’ elle y fit la cène une seconde fois.

Le pape Pie IV, en apprenant ces scandales et ces impiétés, lança ses foudres sur elle. Il fit en outre afficher, aux portes du Vatican et dans les autres carrefours de Rome, la bulle par laquelle il la citait à comparaître dans les six mois au tribunal de l’inquisition. Après ce délai elle devait être privée de ses terres et de ses États. La voix du Pontife, qui se perdit dans la querelle, ne fit qu’aigrir davantage l’âme de la farouche huguenote qui, se riant de l’excommunication, persista dans son aheurtement à l’erreur et re- doubla d’efforts pour extirper le catholicisme de ses États.’Le pape, voyant le peu de cas qu’on faisait de ses rigueurs et ne pouvant atteindre Jeanne à travers le roi de France qui la couvrait de sa puissance, s’en prit à l’évêque de Lescar et prononça sur lui la sentence d’excommunication le 27 août 1563. A cette nouvelle, Jeanne à son tour expulse les dominicains d’Orthez et s’empare de leur couvent. Elle rend en outre une ordonnance qui établit solennellement l’exercice de la réforme et abolit le catholicisme (1).

L’article 15 de cette ordonnance assure aux ministres mariés trois cents livres, et aux non mariés, 240 livres. L’article 18 portait ceci : « Défendons à tous évêques, abbés, curés, prêtres, moines, d’empêcher les prêches et d’en interrompre l’ordre des heures pour la prédication de la parole de Dieu que nous voulons être prêchée sans qu’aucun de la religion romaine soit admis, ne reçu à faire des prêches au dedans de notre pays (2). »

L’article 21 disait : « Et désirant que l’œuvre cydevant par nous commencée, qui est d’exterminer, d’aucuns lieux et endroits de nostre pays, tous exercices de religion romaine, soit continué, nous défendons très expressément à tous prêtres de la religion romaine de retourner en lieux desquels la religion romaine aura esté exterminée et ostée pour y faire

, (1) Archives d’Orthez.

(2) Poydavant, p. 258.

quelque acte d’exercice, soit en particulier, soit en public (1). »

Cette ordonnance souleva les populations du diocèse de Bayonne, dont dépendait Fontarabie. Sous la conduite de Charles de Luxe, lieutenant du vicomté de la Soule et gouverneur de Mauléon, ils se levèrent, résolus à défendre la liberté de la foi catholique, même au prix de leur sang, et s’emparèrent de Garris, l’unique forteresse du pays. Émue de ce soulèvement et de cette résistance inattendus, Jeanne envoya son fils Henri IV pour apaiser la révolte, et promit de rendre la liberté à la religion antique des Escualdunaks, mais elle ne tint pas parole et fit pendre les trois seigneurs qui s’étaient trouvés à la prise de Garris. Alors les Basques se retirèrent dans leurs montagnes, prenant les résolutions les plus extrêmes; à l’ardeur naturelle de leur caractère venait se joindre l’exaltation de la foi religieuse.

Charles IX, effrayé des conséquences que pourrait entraîner un tel état de choses, envoya vers sa cousine, si fort coiffée de Réforme, Lamothe-Fénelon, qui remit la paix où était la guerre, et calma les colères incendiées. Au nom de Jeanne et de son cousin le roi de France, il s’engagea à respecter et à faire respecter la religion et les droits des Basques, et accorda le pardon à tous les chefs de la révolte, à l’exception de Charles, baron de Luxe, Valentin de

i,l) Manuscrits du séminaire d’Auch.

Damesain, vicomte d’Échaux, le baron d’Huart, Francis Duhart, Jean d’Armendaritz, le capitaine Artiède, Menant de la Salle, de Camo, Tristan de Urrutie, d’Arangois, Jaymes Sannatz, d’Etchessarry, de Haramburu, de Santabal, de Lisetche, d’Yoldy, d’Aguerre, d’Amorotz, Auger de Biremont, Simon d’Appesseche (1).

(1)   Archives d’Auch.

(2)    

CHAPITRE III

SÉPARATION DE L’ÉGLISE DE FONTARABIE

En exposant la situation de la Gascogne et du Béarn, nous avons exposé par cela même les causes qui ont amené le démembrement du diocèse de Bayonne, et séparé Fontarabie de la Navarre française. La communauté de juridiction ecclésiastique mettait en rapport constant les populations de l’un et l’autre versant des Pyrénées, et par conséquent, en danger d’hérésie. Tout était à craindre d’un commerce perpétuel avec le Labour et le Béarn qui gémissaient sous le despotisme d’une reine si fanatique et si opiniâtre.

Charles IX, on revenant de voir sa sœur Elisabeth, sur la Bidassoa, ne voulut pas rentrer à Paris sans faire visite à la reine de Navarre. Dans un entretien courtois et ferme, il s’efforça de vaincre son obstination huguenote, mais ses démarches furent vaines.

Convaincu de l’inutilité de toute nouvelle tentative auprès d’elle, il eut recours à son beau-frère, Philippe II d’Espagne, qui, à la suite d’une entente, écrivit au pape Pie V une lettre par laquelle il lui faisait connaître l’état du diocèse de Bayonne, moitié dans le royaume de Navarre, et moitié dans celui des rois d’Espagne. Le saint pontife y répondit par un bref qui enjoignait à l’évêque de Bayonne et à l’archevêque d’Auch de nommer deux vicaires généraux, l’un diocésain, l’autre métropolitain, tous deux Espagnols, qui seraient chargés de tous les actes de juridiction religieuse en dehors des deux prélats. Le bref ajoutait que faute de ce faire, toute la partie espagnole du diocèse de Bayonne passerait, au bout de six mois, sous la juridiction ecclésiastique de l’évéque de Pampelune et qne ce démembrement ne cesserait qu’avec les erreurs qui désolaient la France : « Philippe, roi catholique de l’Espagne, disait la bulle, nous ayant exposé que plusieurs villes de son royaume, dans la province du Guipuzcoa et de la Navarre, et non de Biscaye, comme le dit Monlezun dans son Histoire de la Gascogne (1), (quod in provintia Guypuzcoa et regno Navarl’œ), sous la juridiction de l’évêque de Bayonne sont exposés tous les jours à être en relation avec la France où la foi catholique périclite, fides catholica périclitât et fluctuat, et, par conséquent, à tomber dans les mêmes erreurs, nous ordonnons à nos vénérables frères, l’évêque de

(1) Tome V, p. 307.

Bayonne et l’archevêque d’Auch, d’élire deux ecclésiastiques de leur choix et sujets espagnols, avec charge de gouverner les villes d’Espagne qui dépenpendent d’eux : en négligeant de se conformer à notre demande (faciendum negligentes) dans les six mois, lesdites villes passeront à l’évêché de Pampelune pour tout le temps que durera l’hérésie. Decernentes per prœsentes nostras litteras durantibus in dictœ Francise regno erroribus prœfatis durare debere (1). »

La bulle pontificale est du 30 avril 1566. C’est donc bien à partir de cette date que Fontarabie a cessé d’appartenir au diocèse de Bayonne, et le protestantisme fut la cause de ce démembrement.

(1) Manuscrits de Bayonne, voir le texte à l’appendice.

CHAPITRE IV

TRÉSORS ET SOUVENIRS

Au fond de la nef de gauche, sous la Vierge en vitrine, se trouve le tombeau des Venesaet quelques objets portés de Palestine par 0. Reilly : le fronton d’une des colonnes du palais de Pilate, une clef du Saint-Sépulcre et les reliques des pasteurs de Bethléem. La sacristie, qui est un vrai monument aux vastes proportions, renferme des ornements anciens fort riches et de grand prix, quelques statues soustraites au vandalisme par le curé de la paroisse, deux belles armoires anciennes, une fresque d’Echenagusia dans le milieu, un tableau représentant le triomphe de saint Julien, évêque de Cuenca, qui fut chargé de venir confirmer les Fueros de la ville de la part du roi d’Espagne Alphonse IX. L’un des ornements, le plus modeste en apparence, sur fond rouge, a servi à la messe du mariage par procuration de Marie-Thérèse d’Autriche avec Louis XIV.

C’est donc cette église qui a été témoin de tant de grandes et belles choses ; c’est elle qui a reçu les serments de fidélité de plusieurs générations de rois, de capitaines et de héros. C’est elle qui a entendu les soupirs de tout un peuple pendant les horreurs du siège. C’est sous ses voûtes ogivales que les mains suppliantes s’élevaient vers le ciel et que les âmes confiantes en la Vierge faisaient violence à son cœur maternel pour en obtenir secours et protection.

C’est dans cette jolie nef que le peuple chanta une messe solennelle à Saint-Jacques en plein siège. Tous, officiers, soldats, généraux, alcade et gouverneurs chantaient d’une seule voix. Et cela faisait un effet étrange que cette prière de paix, au milieu du combat. Ce calme, ce repos intérieurs parmi toute cette agitation extérieure, ces paroles d amour et de fraternelle charité sur un champ de carnage ; les strettes frémissantes du Credo alternant avec le bruit des canons qui battaient les murailles, cette fière valeur se faisant humble au pied des autels, ces soldats l’âme remplie d’indignation et d’ardeur pour le combat disant doucement à Dieu : Dona nobis pacem, donne-nous la paix ; cette hostie de sacrifice et d’amour s’élevant sur ces glaives sanglants; ce prêtre qui prie en face des admirables héros du siège, don Diego Butron, Isquierdo, Egiua, tous ces contrastes réunis, vivant, parlant, emplissaient les cœurs d’une émotion que la langue humaine est im- puissante à rendre. Cependant, Condéj Saint-Simon^ La Valette faisaient des brèches et commandaient l’assaut, l’artillerie faisait rage, les boulets pleuvaient aux environs comme une grêle de plomb, et la messe se chantait toujours en l’honneur de saint Jacques. Pourquoi en l’honneur de saint Jacques, me direz-vous. Saint Jacques aurait-il plus de pouvoir sur Dieu que la Vierge sa mère ?

Je vous en donnerais bien une raison que vous comprendrez. Il en est des Saints du paradis, comme de ceux de la terre ; les uns ont l’humeur guerrière et les autres l’âme tendre et pacifique. Pour les choses de la guerre, il faut s’adresser à des saints de combat qui s’y entendent mieux ; pour la paix, à ceux qui en connaissent les secrètes douceurs et les moyens de la conserver.

Or, saint Jacques, vous ne l’ignorez pas sans doute, est un chevalier espagnol. Il a longtemps guerroyé dans les armées contre les Maures.

Un jour, dit la légende, c’était le 24 juillet 1112, veille de saint Jacques, et la cathédrale de Compostelle, où les cloches chantaient à la grande volée, était remplie de pèlerins venus de loin pour déposer sur la pierre de l’expiation le fardeau de leurs fautes et de leurs vœux sacrés. Sous les arcades sombres, ils circulaient comme des ombres de la nuit. Les uns joignaient, par leur marche empressée, au cliquet de leurs rosaires en bois d’olive, le chuchotement de la prière, les autres allaient s’abattre, là-bas, tout au fond, aux piads d’un.confesseur quelconque, comme.

des oiseaux dont les ailes alourdies n’en peuvent plus de voyage et de tempêtes.

Et il y en avait de tout rang, de toute classe, de toute carrière, depuis la noblesse jusqu’à la roture.

Princes et mendiants, soldats et capitaines, chevaliers et laboureurs, pontifes et simples clercs d’autel étaient confondus sous l’habit commun du pèlerin.

Or, cette fois, parmi la foule pèlerinante et soupirante, humblement prosternée sur la pierre usée par les genoux, creusée de larmes amères et de baisers, se trouvait un évêque du nom d’Étienne. Il était grec, et il venait de son pays lointain accomplir un vœu. Son voyage avait duré de longs mois de marches et de veilles, car il avait parcouru à pied toute la route praticable qui s’était offerte devant lui. La fatigue du chemin n’avait pas ralenti sa ferveur, et il priait longuement et méditait en silence.

Et comme il priait, d’autres pèlerins à la figure triste, hâlée, se jetèrent à genoux près de lui. A la façon dont ils le bousculèrent en se pressant dans l’ombre et à leur langage grossier, le prélat reconnut des laboureurs qui venaient se plaindre à saint Jacques de leurs récoltes manquées ou compromises, de leurs troupeaux que la maladie décimait.

Leur prière était à peine respectueuse : les reproches y dominaient. Ils rappelaient au grand apôtre les jeûnes scrupuleusement observés, les genoux meurtris dans la prière, les cierges brûlés. Pour se faire pardonner leurs impertinences en son honneur

à.-ils ajoutaient en finissant : « 0 Jacques, bon chevalier, délivrez-nous des maux présents et des maux à venir. » Quelle ignorance ! se dit en lui-même le prélat; saint Jacques chevalier! Peut-il donc se faire qu’on laisse s’accréditer dans le peuple de pareilles erreurs? A peine il achevait de penser ainsi, que les paysans reprirent plus fort. « 0 Jacques, bon chevalier, délivrez-nous des maux présents et des maux à venir! » Cette fois il ne put se contenir et il les interrompit aussitôt ; « Taisez-vous, et ne parlez pas de la sorte. Saint Jacques n’était pas un chevalier, mais un pauvre pêcheurde Galilée ! » Et pour mieux éclairer leur foi, il invoqua l’Écriture, en cita des textes nombreux. Les laboureurs protestèrent, indignés de ce qu’on voulût enlever à leur glorieux patron le titre de chevalier ; puis, reconnaissant l’évêque dans le pèlerin, ils se retirèrent humiliés et confus. Le prélat demeura seul dans l’obscurité de la nuit qui avançait. Tandis qu’il s’oubliait en méditations et rêves pieux et sublimes, saint Jacques, qui lui en voulait sans doute de son interventien insolite pour lui ravir un titre qui l’honore, lui apparut resplendissant de lumière et de gloire, armé de pied en cap, et monté sur un magnifique cheval blanc. Et il lui dit sèche- ment: « Étienne, serviteur de Dieu, de quoi te mêles-tu avec tes textes ? Ils valent bien pour le temps de mon pèlerinage terrestre en Judée et en Galilée, mais ne te disent rien sur ma condition présente. Or bien, regarde-moi et ne doute plus que je sois un chevalier du Christ. Je vais de ce pas combattre à la tête du peuple chrétien contre les Maures; c’est moi qui vais le conduire à la bataille et à la victoire, et demain j’entrerai avec Ferdinand dans la ville de Colimbra qu’il assiège. » Ce disant, le chevalier SaintJacques fit caracoler son cheval et disparut.

Le lendemain 25 juillet 1112, comme on célébrait la messe à Compostelle, Ferdinand entrait à Colimbra en vainqueur, à la suite du chevalier saint Jacques, et les Maures étaient vaincus et l’Église entière tressaillait d’allégresse et chantait partout le Te Deum (l).

(1) Voilà pourquoi, pendant le siège de 1638, on célébrait une messe en l’honneur de saint Jacques dans l’église de Fontarabie.

CHAPITRE V

LES ALENTOURS DE FONTARABIE

En sortant de Fontarrabie par le nord, on arrive dans un faubourg de la ville appelé la Marine, à cause de sa proximité de la mer, et des pêcheurs qui y sont fort nombreux. C’est là que, pendant les chaleurs estivales, les amateurs d’aise et de plaisir viennent chercher quelque agrément et quelque brise caressante qui puisse adoucir les feux ardents du mois d’août. Ce quartier, moderne en grande partie, est une ruine de l’ancienne paroisse de la Madeleine, dont l’église, voisine d’une poudrière, sauta avec elle en 1684. Il n’en resta que les quatre murs et deux colonnes unies, qu’on a couverts de planches pour en faire la chapelle de la Madeleine qui subsiste encore maintenant. A peine sortie du faubourg populeux de la Marine, on se trouve sur la belle promenade à pente douce qui conduit à l’extrémité rocheuse du mont Aizkibel. C’est le cap Figuier qui avance sa pointe surmontée d’un vieux fort en ruines dans l’Océan. De toutes les promenades que j’ai pu faire dans les contrées les plus accidentées, les plus fréquentées des amateurs en quête de beaux spectacles, je n’en ai point trouvé qu’on puisse comparer à celle du cap Figuier. Le long de la route qui y conduit, l’œil est constamment surpris et ravi. Tout ce que la nature peut offrir de plus grand, de plus varié, de plus doux, depuis les montagnes jusqu’à la mer se déroule sous les yeux pendant toute la durée de la promenade. A mesure que l’on monte la vue s’étend, le- panorama se développe; les collines s’abaissent et vous montrent dans leur sein replié, de jolis villages, des vallons, des prés, des bois, des jardins fleuris, d’immenses champs de luzerne verte et de froment doré. L’immensité bleue de l’Océan est sillonnée des voiles blanches des barques qui pèchent, semblables à des goélands immenses reposés sur des rochers. Bayonne, Biarritz, Guétary, Bidart, St-Jean-de-Luz >e pressent le long des falaises battues par les flots. Hendaye, Irun, Fontarabie, la Bidassoa sont à vos pieds. La chaîne des Pyrénées ondule l’horizon du beau ciel du midi en face de vous. En aucun endroit du monde que j’ai parcouru, je n’ai eu une vision plus complète de la nature, jamais je n’ai joui de l’œuvre du Créateur d’une manière aussi étendue.

C’est assurément sur une hauteur semblable que Satan dut porter le Christ pour le tenter par le mirage séducteur du monde : « Je te donnerai tout cela si, te

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VUE GENERALE DE FONTARABIE ET DE HENDAYE

prosternant à mes pieds, tu m’adores ». Quant à moi je n’ai jamais si bien compris l’admirable réponse que lui fit le maître de la Nature : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : Tu n’adoreras que le Seigneur ton Dieu, et ne serviras que lui seul. » Dieu seul est grand, sublime, admirable dans son œuvre ; c’est le seul sentiment qui jaillit de l’âme à la vue de ces merveilles.

Il y a de bien belles choses dans le monde; la nature partout se joue à nous séduire, comme une fille incomparable par la variété et le nombre des atours dont elle revêt sa beauté, mais nulle part elle ne s’est assise devant moi dans une attitude plus belle, dans un éclat et des charmes plus parfaits. Il y a bien des montagnes ailleurs, mais le plus souvent elles se pressent de trop près et se nuisent par leur contact, car quelque hauteur qu’on atteigne, elles réduisent la vue et le spectacle. Ici les sommets s’écartent, s’élèvent loin l’un de l’autre, et il n’y a plus rien devant que des plaines riantes, sillonnées de villages, de rivières scintillant au soleil, de coteaux et de collines boisées, plus rien après, que l’immense Océan bleu; et la vue s’étend, s’étend toujours sur toutes ces splendeurs jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus. Ah !

vraiment, il n’y a rien de comparable dans le monde, et Dieu seul, qui a fait un pareil tableau pour l’agrément de l’homme, mérite qu’on l’adore. Quand on arrrive à l’extrémité du cap, après de pareils enchanrements on éprouve le besoin de se reposer. Le fort en ruine de Santelmo arrête du reste votre course et vous empêche d’aller plus loin. Au-dessus de la porte crénelée se trouve l’écusson de Philippe II, fils de Charles-Quint, avec cette inscription :

Philipus 11 Hispaniarum, Indiarumque rex, ad reprimenda latrocinia hoc santermi castellum extruere mandavit. Anno D. 0. M. MDXCVIII. Siendo don Juan Velasquez capitan général de esta Provincia.

Le fort de Santelmo, comme cette inscription l’indique, fut donc construit en 1598, par l’ordre de Philippe II, pour réprimer les brigandages qu’exerçaient les pirates sur les côtes du Guipuzcoa et de la Biscaye.

Depuis cette époque, les pirates ayant disparu ou s’étant civilisés, le fort a perdu sa raison d’être et est devenu une ferme, où l’on peut trouver un abri contre les surprises de la tempête qui arrive avec furie de l’horizon.

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LE DEBARCADERE

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NOGARET 

HENDAYE

HENDAYE
par
JOSEPH NOGARET
Bois d’Henri Martin.
CHAPITRE Ier.
Vue d’ensemble

On est frappé, lorsqu’on arrive à Hendaye, par la situation
pittoresque de cette ville, au bord du large estuaire formé par la
Bidassoa et au milieu d’un cirque de montagnes et de hauteurs
qui semblent créées pour le plaisir des yeux. Au sud, l’ermitage
de Saint-Martial, se profilant sur le massif des Trois-Couronnes,
à l’ouest, la ville espagnole et encore bien moyennâgeuse de
Fontarabie, ajoutent à la beauté de ce décor unique et l’on
comprend dès lors l’enthousiasme d’un auteur qui a qualifié cet
ensemble de : « site merveilleux que la Nature semble avoir disposé
à dessein, pour servir de cadre aux grandes scènes historiques
». Rien n’est plus vrai et l’histoire d’Hendaye, ainsi qu’on le
verra par la suite, est intimement liée aux événements qui se
sont déroulés dans ses environs immédiats.
Sa partie centrale et une des plus anciennes est située vis-àvis
Fontarabie, sur la rive droite de la Bidassoa qui forme, sur
un parcours de 15 kilomètres environ, la frontière entre la France
et l’Espagne. Mais, depuis quelques années, cette ville a pris un
développement considérable ; de la pointe du « tombeau », plus
couramment appelée « pointe Sainte-Anne », à son extrémité

sud, elle s’étend sur une longueur de plus de 4 kilomètres. Elle
est bornée, au nord, par la mer ; à l’ouest et au sud, par la
Bidassoa et à l’est par la commune d’Urrugne dont fait partie
Béhobie. Ses maisons bordent la mer, le fleuve et s’étagent sur
les coteaux, groupées en sept quartiers : le bas-quartier qui fut
le premier groupement d’où est sortie l’Hendaye moderne ; il
entourait autrefois une petite baie, bien réduite aujourd’hui,
alimentée par les eaux de la Bidassoa ; le quartier du centre ou
de l’église qui comprend l’église, la mairie, les services publics,
plusieurs hôtels et de nombreux magasins ; le quartier de la gare
formé autour de la gare internationale, lors de sa création, et
qui s’est développé au point de se réunir à ses voisins ; Santiago,
dont le nom vient d’un établissement religieux où l’on hébergeait
les pèlerins allant à Santiago de Compostelle ou en revenant
; Barandéguy, limitrophe des deux précédents ; Belcénia,
au nord du bas-quartier et confinant à celui de la plage ; enfin,
ce dernier, de création récente, est surtout composé d’hôtels et
de villas habités, pendant l’été, par une population de baigneurs
et de touristes.
Cette ville, si étendue et si prospère aujourd’hui, a connu, dans
le passé, bien des vicissitudes. Modeste hameau de pêcheurs à
l’origine, elle est restée, pendant des siècles, une petite bourgade
sans importance. Située entre la France et l’Espagne, elle
a beaucoup souffert de cette situation, au cours des nombreuses
guerres entre ces deux nations. Mais elle avait un fond de vitalité
qui lui a permis de résister à une longue série d’épreuves,
jusqu’au jour où la création du chemin de fer a été pour elle
l’origine d’un développement qui en a fait une des plus favorisées
de nos villes frontières. Plus récemment, la création, sur ses
plages, d’une véritable station balnéaire, a encore ajouté à sa
prospérité.
Hendaye a un caractère très particulier. On s’y sent dans une
ambiance très différente de celle des autres villes de bains de la
région, ce que l’on doit attribuer au voisinage de l’Espagne. Sa
— 8 —
proximité de ce pays ami et accueillant lui donne en effet un
charme auquel les plus indifférents ne restent pas insensibles.
Mais, parmi ses visiteurs, il en est qui ne sauraient se contenter
des satisfactions passagères du présent et qui aimeraient pouvoir
évoquer un peu du passé de ce pays, dont ils ont momentanément
fait le leur. C’est pour eux que les pages suivantes
ont été rédigées. Ils y trouveront, brièvement exposée, la relation
des principaux événements qui se sont déroulés au voisinage
de la ville d’Hendaye et quelques considérations sur sa situation
actuelle.
CHAPITRE II.
Histoire
I.— Des origines à la fin de l’occupation anglaise
On doit se figurer la vallée de la Bidassoa, dans les temps
anciens, peu différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Seule la largeur
du fleuve a dû varier. L’estuaire, qui se dessine en aval de
Béhobie, était beaucoup plus large et formait, à marée haute,
une immense nappe liquide atteignant le pied des coteaux qui
l’encadrent. A marée basse, toute cette étendue était fangeuse,
morcellée en de nombreuses îles, séparées par des canaux plus
ou moins larges et plus ou moins profonds qui se sont transformés,
au cours des siècles, et se transforment encore de nos
jours.
Par suite de cet état de choses, les communications entre les
deux rives étaient assez difficiles et on ne saurait être surpris
qu’on ait choisi, pour les assurer, le point de l’estuaire le plus
rétréci, ainsi que l’indiquent les anciennes cartes qui font mention
d’un gué, et plus tard, d’un pont à l’endroit où se trouve le pont
actuel de Béhobie. C’est par là que, pendant des siècles, se sont
faits les échanges entre les deux rives de la Bidassoa.
Existait-il alors une agglomération quelconque à Hendaye ?
quelle fut l’époque de sa fondation ? par qui fut-elle peuplée ?
Autant de questions auxquelles il n’est pas possible de répondre.
Sans doute autour de la petite baie occupée aujourd’hui par le
bas quartier, protégée des vents d’est et d’ouest par les hauteurs
environnantes, durent s’élever quelques habitations d’indi—
10 —
gènes qui se livraient à la pêche et pour lesquels cet endroit formait
un abri sûr. Peut-être étaient-ce des autochtones ; peutêtre
étaient-ils venus de contrées inconnues et se rattachaient-ils
aux Ligures mélangés de populations indo-européennes. Ce sont
autant de questions qui n’ont pas encore reçu de réponse.
On n’est pas mieux fixé sur les premiers temps de leur histoire.
D’après la tradition, la première localité bâtie sur les bords
de la Bidassoa aurait été Fontarabie fondée, en l’an 907, sur le
territoire de la Navarre qui confinait alors à l’Océan.
La création d’Irun serait postérieure à celle de Fontarabie et
remonterait seulement au XIe siècle, bien que, antérieurement à
cette époque, peut-être même dans les temps préhistoriques, les
gisements de fer de la montagne Les-Trois-Couronnes aient
donné lieu à une exploitation qui semble avoir été assez intensive.
Quant à Hendaye, ce ne fut, à l’origine et pendant longtemps,
qu’un tout petit village dépendant d’Urrugne, une des paroisses
les plus anciennes du pays de Labourd (1). Il en est fait mention,
au XIIe siècle, dans le cartulaire de la cathédrale de Bayonne et
elle englobait alors tout le pays compris entre la Nivelle et la
Bidassoa. Avec le temps ce territoire arriva à se peupler et il s’yforma
des quartiers importants qui finirent par se rendre indépendants
et formèrent d’autres paroisses. Ce fut le cas de Ciboure,
en 1613, et, plus tard, de Biriatou et d’Hendaye qui se
trouvait dans un vaste quartier appelé « Subernoa ». Il s’étendait
des hauteurs de la Croix des Bouquets à la crique d’Haïçabia,
tandis qu’à l’ouest, il était limité par la Bidassoa.
D’après la tradition, un gentilhomme labourdin, seigneur de ce
pays, Guillaume de Subernoa, conseiller intime du vicomte de
Labourd, Bertrand, fonda, sur les bords de cette rivière, vers
l’an 1137, un hôpital pour les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Cet établissement était tenu par des religieux de l’ordre
des Prémontrés dont la maison-mère était à l’abbaye d’Artous
(1) Le Labourd, la plus occidentale des trois provinces basques françaises,
était bornée, à l’Est par la Basse-Navarre, au Nord par l’Adour, à
l’Ouest par l’Océan et au Sud par la frontière d’Espagne.
— 11 —
près de Peyrehorade. Il faisait partie d’un prieuré portant le nom
de « Santiago » ou « Saint-Jacques de Subernoa » et était situé
sur les bords de la Bidassoa, dans le quartier encore appelé
« Santiago », un peu en amont du nouveau pont international.
Le nom « Hendaye » vient de deux mots basques : « Handi »
grand et « Baya » baie. Son orthographe a souvent varié. On
trouve Endaye, Endaiye, Andaye et Hendaye qui n’apparaît qu’à
la fin du XVIIIe siècle. Quant à la Bidassoa, elle s’appelait, dans
les temps anciens, « Almichu ».
Parmi les rares documents qui font mention d’Hendaye il en
est un qui fait allusion à un pont la reliant à Fontarabie. En
1309 en effet, des difficultés s’étant produites entre les habitants
d’Hendaye et ceux de Castro-Urdialés, sans doute sur des.
questions de pêche, deux députés français et deux espagnols se
réunirent « au milieu du pont de Fontarabie » pour aplanir ce
litige. Les cartes anciennes tant françaises qu’espagnoles indiquent
en effet les vestiges d’un pont qui dût sans doute disparaître
au cours des nombreuses guerres entre les deux pays.
Quoiqu’il en soit puisqu’un pont avait été justifié c’est qu’il y
avait sur les deux bords du fleuve deux localités assez importantes
et entretenant des relations suivies.
C’est tout ce que l’on peut dire car les documents que l’on
possède sur la région dans les temps anciens sont des plus rares,
les Anglais, quand ils durent évacuer le pays, en 1450, ayant
emporté leurs archives avec eux. Il faut donc arriver à la seconde
partie du XVe siècle pour entrer dans la période véritablement
historique, car on trouve alors, dans les textes officiels
des renseignements absolument sûrs.
II. — De la fin de l’occupation anglaise
au XVIIe siècle
Pendant tout le temps de l’occupation du Labourd par les
Anglais, les communications entre la France et l’Espagne se
— 12 —
firent surtout par Dax, Saint-Jean-Pied-de-Port et Pampelune.
Mais, après le retour de cette province à la France, cet itinéraire
fut un peu délaissé et on passa plus volontiers par Dax, Bayonne,
Hendaye et Tolosa. Très nombreux furent alors les rois, les
reines, les princes, les ambassadeurs, les généraux et les grands
personnages qui traversèrent la Bidassoa ou vinrent dans le
pays. On ne saurait les mentionner tous mais il n’est pas sans
intérêt d’indiquer les passages qui furent les plus sensationnels.
Un des premiers événements qui marqua le retour du pays de
Labourd à la France fut le voyage du roi Louis XI. Ce souverain
n’était pas mû seulement par le désir de visiter une province
rattachée depuis peu à son royaume, il était aussi chargé d’un
arbitrage entre Henri IV, roi de Castille, et Jean II, roi d’Aragon,
afin de rétablir la paix troublée par les Castillans. Ces derniers,
profitant des luttes engagées entre Jean II et son fils, Charles
de Viane, s’étaient emparés d’une partie de la Navarre méridionale.
Le roi de France alla s’installer au château d’Urtubie situé à
Urrugne. De cette résidence, il se rendait à Hendaye où avaient
lieu les conférences. Il prononça, dans ce village, le 4 mai 1464,
une sentence arbitrale en vertu de laquelle la province d’Estella
était enlevée à la Navarre et passait à la Castille. Par ses allures
et sa manière de se vêtir, le roi de France provoqua quelques
sarcasmes dissimulés car il eut été dangereux de faire la moindre
allusion désobligeante à son sujet. Il n’en fit pas moins une
bizarre impression sur les Castillans ainsi que le raconte Commines
dans les termes suivants :
« Notre roy se habilloit court et si mal que pis ne povaits et
» assez mauvais drap aucune fois ; et portoit ung mauvais chap-
» peau différent des aultres, et une imaige de plomb dessus. Les
» Castillans s’en moquèrent et disaient que c’était par chicheté.
» En effect, ainsi se despartit cette assemblée pleine de mocque-
» rie et de picque : oncques puis ces deux roys ne s’aimerent et
» se dressa de grans brouillis entre les serviteurs du roy de Cas-
» tille qui ont duré jusqu’à sa mort et longtemps après et I’ay
» veu le plus povre roy, habandonné de ses serviteurs que je veiz
» jamais. »
Avant de quitter le pays, le roi de France lui concéda quelques
privilèges, mais il ne semble pas que les Hendayais en aient eu
leur part.
— 13 —
Si, par la suite, ils purent assister à bien d’autres événements
historiques ils eurent aussi beaucoup à souffrir entre la France et
l’Espagne.
Ils ne devaient pas tarder à assister à un événement sensationnel.
Le roi de France, François Ier, fait prisonnier à la bataille
de Pavie, avait été conduit en Espagne où, emprisonné à
l’AIcazar de Madrid, il avait dû souscrire, comme prix de sa
liberté, aux conditions les plus dures. En vertu d’une des clauses
— 14 —
que lui avait imposé Charles Quint, il devait payer une rançon
de deux cent mille écus d’or et, en attendant qu’il ait pu réunir
une somme aussi considérable pour l’époque, il devait envoyer,
en otage, les deux fils aînés qu’il avait eus de la feu reine Claude,
le dauphin, âgé de huit ans et demi, qui ne régna pas, et le duc
d’Orléans, qui avait alors sept ans, et qui devait devenir le roi
Henri II. Les enfants devaient être rendus après paiement de la
rançon et François épouserait alors Eléonore soeur de Charles
Quint et veuve du roi de Portugal. Afin d’être sûr que le roi de
France tiendrait sa parole, Charles Quint avait exigé que
l’échange entre la reine, les enfants et la rançon eut lieu à la
frontière.
Cet acte historique se passa à Hendaye, le 15 mars 1526. Le
roi et ses fils qu’on appelait « Messieurs les enfants » se présentèrent
en même temps sur les bords de la Bidassoa et montèrent
dans deux bateaux qui se rejoignirent au milieu du fleuve.
Après une très courte entrevue qui permit au roi d’embrasser les
jeunes princes, ceux-ci débarquèrent à Fontarabie d’où ils furent
dirigés vers la forteresse de Pedrazzo de la Sierra, tandis que
François Ier trouvait à Hendaye tous les grands seigneurs du
royaume qui l’attendaient. Il monta à cheval en s’écriant : « Je
suis encore roi de France » et, suivi d’une brillante escorte, il
se dirigea vers Bayonne.
Quatre ans plus tard, eut lieu, au même endroit, l’échange de
messieurs les enfants contre les deux cent mille écus d’or. Pour
remplir l’importante mission d’escorter le trésor, de l’échanger
contre les enfants, de recevoir la reine au seuil du royaume et de
diriger son voyage, le roi désigna un des plus grands seigneurs
de France, Anne de Montmorency, grand maître, maréchal de
France et gouverneur du Languedoc. Montmorency était aidé,
dans sa mission, par le cardinal de Tournon.
De son côté, le roi d’Espagne avait chargé le connétable Don
Pedro Hernandez de Velasco de recevoir la rançon et de faire
la remise des enfants.
Le lieu fixé pour cet échange fut le milieu de la Bidassoa, à
égale distance entre Hendaye et Fontarabie. On y installa un
ponton. Deux gabarres de même grandeur, armées chacune de
douze rameurs et montées, celle d’Hendaye, par douze gentilshommes
français dont le grand maître, celle de Fontarabie par
douze gentilshommes espagnols dont le connétable, devaient

— 17 —
partir au même moment de chaque rive et arriver, en même
temps, au ponton. Dans la gabarre espagnole seraient les enfants
et la reine, dans la gabarre française, la rançon. La date de cet
échange fut fixé au 1er juillet 1530.
Au jour dit, le convoi arrivait de Bayonne à Hendaye. Il était
composé de trente mulets portant chacun quarante mille écus et
conduits par cent hommes de pied et trois cents hommes d’armes.
Une troupe de cavalerie et de gentilshommes, aux costumes éclatants,
éblouissaient de leur luxe les populations. Après quelques
malentendus et tâtonnements, provenant de la méfiance des uns
vis-à vis des autres, l’échange put se faire ainsi qu’il avait été
prévu. Il était huit heures du soir, quand les deux gabarres avec
leurs précieux chargements quittèrent les rives opposées et vinrent
se ranger aux bords du ponton sur lequel une ligne marquait
la limite des parties affectées, l’une à la France, l’autre à l’Espagne.
Ces illustres personnages n’y séjournèrent pas longtemps
et, peu après, Eléonore d’Autriche était en France où elle prenait
pied sur le territoire d’Hendaye en même temps que ceux qu’elle
appelait déjà ses enfants.
Les Hendayais assistèrent alors à un magnifique défilé. En.
premier lieu venait la reine, portée dans une litière de drap d’or ;
le dauphin et le duc d’Orléans l’accompagnaient à cheval tandis
que les nombreuses demoiselles d’honneur de la reine, assises
en selles, à la mode du Portugal, sur des haquenées luxueusement
harnachées et caparaçonnées de velours, suivaient la litière
deux à deux. Venaient ensuite la foule des gentilshommes dans
leurs costumes étincelants et enfin trois cents cavaliers qui fermaient
la marche. Ce fut un splendide spectacle dont on parla
pendant longtemps sur les bords de la Bidassoa.
Quelques années plus tard, le 13 juin 1565, les Hendayais devaient
voir un autre souverain, le roi Charles IX, qui se rendit
à Hendaye pour recevoir sa soeur Elisabeth, reine d’Espagne.
Mais on manque de renseignements sur cet événement qui ne fut
qu’un épisode après les dévastations que les Espagnols commirent
dans le Labourd, en 1542, sous Sanche de Leiva et, quelques
années plus tard, sous Bertrand de la Cueva, duc d’Albuquerque,
vice-roi de Navarre. Pendant plusieurs années, la concentration
— 13 —
sur la frontière de troupes espagnoles destinées à être envoyées
sur divers théâtres d’opérations de guerre, troubla bien souvent
le repos des Hendayais jusqu’au jour où la paix de Vervins
(1598) leur assura une période relativement longue de tranquillité.
III.— Le XVIIe siècle
En octobre 1615 eut lieu le passage de deux fiancées royales.
Le projet de ce double mariage avait été ébauché par Henri IV ;
il fut réalisé cinq ans après sa mort, en 1615. Elisabeth de
France, soeur de Louis XIII, épousa l’infant d’Espagne qui devait
devenir le roi Philippe IV, tandis que la soeur de ce dernier, Anne
d’Autriche, devenait reine de France par son mariage avec le roi
Louis XIII. Voici dans quelles circonstances se fit l’échange des
deux princesses.
Il existait, dans la Bidassoa, à proximité du lieu où l’on construisit
plus tard le pont de Béhobie, une petite île, à peu près à
égale distance, à cette époque, de la rive française et de la rive
espagnole. On l’appelait primitivement « île des cygnes », puis
« île de l’hôpital », lorsqu’elle devint la possession du prieuré de
Subernoa. Plus tard elle prit le nom « d’île de la Conférence »
après le mariage de Louis XIV, et enfin celui « d’île des Faisans »
sous lequel elle est surtout désignée de nos jours.
Depuis longtemps cette île était considérée comme un terrain
neutre entre la France et l’Espagne et c’est là que se réunissaient
les délégués des deux nations, quand ils avaient à régler des
questions de frontière. C’est sans doute pour cette raison que cet
endroit fut choisi pour l’entrevue et l’échange des deux reines.
Un pavillon avait été aménagé dans l’île ; deux autres, exactement
semblables, sur les deux rives du fleuve sur lesquelles
étaient rangées les troupes et de nombreux musiciens.
Les deux reines arrivèrent en même temps, l’une de Saint-Jeande-
Luz, l’autre de Fontarabie. Les barques qui devaient servir à
la traversée du fleuve étaient au pied de chaque pavillon, gardées
par des soldats et montées par des marins revêtus de costumes
uniformes. A son arrivée, Anne d’Autriche, donnant la main au
duc d’Uceda s’embarqua en même temps que Madame, accompagnée
du duc de Guise qui, lui aussi, la tenant par la main,
— 19 —
prenait place, de l’autre côté du fleuve dans l’autre barque, semblable
à la première. Les deux barques atteignaient l’île un instant
après et les deux reines entraient, en même temps, dans la
salle de l’entrevue.
Le cérémonial, minutieusement réglé à l’avance, comportait un
discours du duc de Lerma, au nom du roi d’Espagne, et une réponse
du duc de Guise pour le roi de France. Puis les deux reines
s’étant embrassées, chacune entra dans son nouveau royaume,
au son des vivats poussés par les troupes, des accords des
musiques et des coups de canons qui remplissaient de leurs
échos la vallée généralement si tranquille de la Bidassoa.
la guerre de 30 ans
Cependant la guerre entre la France et l’Espagne ne tardait
pas à recommencer, pour durer, cette fois, presque sans interruption
pendant près de quarante ans. Les opérations antérieures
avaient permis de se rendre compte des avantages des Espagnols
sur les Français protégés qu’ils étaient par le fort de Béhobie
et la place forte de Fontarabie, tandis que la France ne possédait
aucun ouvrage de défense au nord de la Bidassoa. L’amiral
Bonnivet avait bien fait élever à Hendaye quelques terrassements
garnis de pieux, mais cet ouvrage était absolument insuffisant.
Aussi le roi désira-t-il mieux fortifier cette frontière et,
par décision du 20 août 1618, il ordonna la construction d’un fort
vis-à-vis de Fontarabie. On peut encore en voir quelques vestiges
au bas de l’esplanade sur laquelle se trouve aujourd’hui le monument
aux morts. Le projet comportait six grands bastions et
des logements pour trois ou quatre cents hommes.
Cette décision fut très mal vue des habitants qui adressèrent
leurs doléances au roi. Celui-ci chargea le gouverneur du Labourd,
le comte de Gramont, de les ramener à la raison. Mais
l’impartialité de Gramont était mise en doute car il avait été
nommé gouverneur du fort avant même sa construction. Les
choses traînèrent en longueur, beaucoup de temps s’écoula,
lorsque le roi, perdant patience, donna l’ordre formel de commencer
les travaux. Ceux-ci furent mollement exécutés et le fort
n’était pas terminé lorsque se produisirent les événements de
1636 à 1638.______________
— 20
En 1635 la guerre avec l’Espagne se poursuivait dans le Nord.
Les premières opérations n’avaient pas été favorables aux armées
françaises. La prise de Corbie et l’invasion de la Bourgogne
par les troupes ennemies avaient obligé Richelieu à concentrer
dans l’est des effectifs importants et, pour cela, à dégarnir les
frontières qui n’étaient pas directement menacées. C’était le
cas de celle des Pyrénées et les Espagnols en profitèrent pour
concentrer dans le Guipuzcoa des troupes qui ne tardèrent pas à
franchir la Bidassoa et auxquelles le duc de Gramont et le duc
de La Valette n’eurent à opposer que des effectifs insuffisants.
Aussi l’ennemi réussit-il à s’emparer de Saint-Jean-de-Luz et à
s’établir dans le Labourd qu’il occupa pendant plus d’un an.
Hendaye devint sa base de ravitaillement et les Hendayais durent
subir tous les inconvénients de cette situation. Elle ne cessa
qu’en 1637, mais les populations n’en avaient pas encore fini
avec les épreuves que la guerre entraîne toujours avec elle.
Cette longue occupation, la menace qu’elle avait constituée
pour Bayonne, avaient fait une mauvaise impression sur le roi
et son premier ministre. Richelieu pensa que le meilleur moyen
d’en éviter le retour était d’imiter les Espagnols-et d’occuper un
point stratégique sur la rive gauche de la Bidassoa. Il décida de
s’emparer de Fontarabie, place forte d’une valeur militaire de
premier ordre. Mais l’exécution de ce projet n’allait pas sans
présenter quelques difficultés.
Pendant les dernières opérations les généraux français
s’étaient montrés très insuffisants ; il y avait eu entr’eux de fréquents
désaccords, des rivalités de personnes et des questions
de préséance qui avaient fâcheusement influé sur les résultats de
la campagne. Pour en éviter le retour, Richelieu confia le haut
commandement à Condé, qu’on appelait « Monsieur le Prince »,
le père du grand Condé, qui par sa haute situation, devait, dans
l’esprit du cardinal, imposer son autorité à tous. Ses principaux
lieutenants étaient : le duc de La Valette, le marquis de La Force
et le comte de Gramont. Leurs troupes réunies dépassaient le
chiffre de douze mille hommes, effectif nécessaire, car Fontarabie
était défendu non seulement par des ouvrages modernes pour
l’époque, mais par des marais qui rendaient son approche des
plus difficiles.
— 2 3 —
Pour bloquer la place du côté de la mer, Richelieu envoya une
flotte de soixante voiles dont quarante-deux vaisseaux de haut
bord sous le commandement d’Henri de Sourdis cardinal-archevêque
de Bordeaux. Mais auparavant et pour éviter les attaques
de la flotte espagnole, Sourdis partit à sa recherche et la trouva
dans la rade de Guetaria. Elle se composait de quatorze galions
et de trois frégates sous le commandement de l’amiral Don Lope
de Hoces. La flotte française détruisit tous les navires espagnols
ainsi que le petit village de Guétaria. Tranquille de ce côté, Sourdis
ramena sa flotte dans la baie du Figuier et dans la Bidassoa,
établissant ainsi un; blocus serré de la place.
Le siège commença le 22 juin 1638 et l’investissement fut un
fait accompli le 10 juillet. Au début tout sembla faire prévoir
une prompte capitulation ; mais les choses ne tardèrent pas à
changer de face. Des questions de personnes intervinrent donnant
lieu à de fréquents conflits, des dissentiments s’élevèrent
entre ces grands seigneurs et La Valette, par jalousie et mécontentement
de n’avoir pas le commandement suprême, refusa de
faire marcher ses troupes. Condé lui-même ne put pas briser cette
résistance dans son conseil et c’est ainsi que, les choses traînant
en longueur, firent échouer une opération sur laquelle on avait
fondé les plus belles espérances. Les Espagnols eurent le temps
de former une armée de secours qui. fut amenée dans le plus
grand secret à Pasasges et à Renteria.
Le 7 septembre au matin cette troupe arriva à l’ermitage de
La Guadeloupe et se précipita sur l’armée française avant même
qu’elle eut pu reconnaître les assaillants et l’obligea à fuir dans
le plus grand désordre, après avoir subi des pertes importantes.
Les généraux s’échappèrent non sans peine. Condé lui-même
éprouva les plus grandes difficultés à gagner un des navires de
Sourdis qui l’amena à Saint-Jean-de-Luz.
Cet abandon du siège fut une véritable déroute à la honte des
Français qui s’enfuirent de toutes parts, donnant un lamentable
spectacle aux Espagnols tout surpris d’une victoire aussi facile.
Dès lors s’explique-t-on difficilement l’inscription que l’on peut
lire sur une maison de Fontarabie, d’après laquelle les conditions
de la levée du blocus y auraient été discutées.
Richelieu fut consterné. Ainsi traduisit-il devant un Conseil
d’Etat extraordinaire le duc de La Valette qui, par ses intrigues
et ses refus d’obéissance aux ordres de Condé, était responsable
HENDAYE. — 2,
— 2 4 —
du désastre. La Valette s’empressa de fuir en Angleterre. Condamné
par contumace pour haute trahison à la peine de mort,
il fut exécuté en effigie. Mais, à la mort de Richelieu, il s’empressa
de revenir en France et il ne tarda pas à être réintégré
dans ses honneurs et prérogatives.
Il est un intéressant épilogue au siège de Fontarabie. Il y avait
sur le Jaïsquibel une chapelle consacrée à Notre-Dame-de-la-
Guadeloupe, patronne de Fontarabie et que ses habitants tenaient
en grande dévotion. Dès l’arrivée des Français, ils sortirent sans
armes de leur ville et se rendirent processionnellement, sans être
inquiétés, à Notre-Dame-de-la-Guadeloupe pour y prendre la
statue de cette vierge ; ils la placèrent dévotement dans leur
église et ne cessèrent de l’implorer pendant le siège. La précaution
n’était pas inutile car le marquis de La Force, protestant
sectaire, qui avait établi son quartier général à cet endroit, s’empressa’de
faire faire un prêche par son aumônier dans l’oratoire
de la Guadeloupe. « Maintenant je mourrai content, dit-il, j’aurai
entendu, au moins une fois, exposer publiquement la religion de
Calvin eri Espagne. » Il transforma ensuite la chapelle en écurie
pour ses chevaux. Après la levée du siège, il fallut un an aux
Espagnols pour la remettre en état. La madone y fut replacée,
en grande pompe, en 1639, le jour anniversaire de la libération
de Fontarabie et, depuis lors, tous les ans, à la même date, une
procession d’actions de grâce se rend de la ville à la chapelle de
la Guadeloupe où l’on dit une messe.
_______________________
traité pyrenées
Passons vingt ans. Hendaye va être lé témoin d’événements
les plus gros de conséquences pour la paix de l’Europe, l’élaboration
du traité des Pyrénées, en 1659, et l’entrevue de la Cour de
France et de la Cour d’Espagne, en 1660.
Lors de la conclusion du traité de Wesphalie qui mit fin à la
guerre de Trente Ans, les négociations, en vue de la paix, n’aboutirent
pas avec l’Espagne. Il fallut encore plus de dix ans de
luttes et de négociations pour pouvoir arriver à une entente.
Mais, après la bataille des Dunes (1658) et la prise de Dunkerque,
qui livra les Flandres à l’armée française, l’Espagne, déjà
aux prises avec de sérieuses difficultés dans le Milanais et avec
le Portugal, se montra mieux disposée aux accomodements.
— 2 5 —
Aussi les négociations ne tardèrent-elles pas à entrer dans une
phase plus active et, dès le commencement de l’année 1659,
Don Antoine Pimentel, ambassadeur d’Espagne et le marquis
de Lionne, pour la France, avaient arrêté les grandes lignes d’un
traité de paix. Mais il était réservé aux premiers ministres des
deux monarchies, le cardinal Mazarin et Don Luis de Haro, de
convertir ce projet en un traité définitif.
On désigna, comme lieu des conférences, la petite île dont il a.
déjà été question. Le cardinal, parti de Paris le 24 juin 1659, arrivait
à Saint-Jean-de-Luz le 28 juillet accompagné du duc de
Créquy, du ministre d’Etat de Lionne, des maréchaux de Villeroy,
de Clerambault, de la Melleray, du commandeur de Souvray et
d’une cinquantaine de grands seigneurs. Son équipage était magnifique.
En plus de cent-cinquante personnes de livrée, il y enavait
autant composant sa suite, plus une garde de trois cents
fantassins, vingt-quatre mulets avec des housses brodées de soie,
huit chariots à six chevaux pour ses bagages, sept carosses pour
sa personne et quantité de chevaux de main.
De son côté, le ministre espagnol était arrivé à Saint-Sébastien
avec un équipage pouvant rivaliser avec celui de Mazarin.
Après des pourparlers assez longs sur des questions d’étiquette
qui avaient une importance capitale à cette époque, on fixa la
première entrevue au 13 août.
L’île avait été somptueusement aménagée. Dans la salle destinée
aux conférences, des deux côtés de la ligne imaginaire qui
la divisait par le milieu, étaient disposés deux tables pareilles,
deux fauteuils pareils et, un peu plus loin, la même disposition
pour les secrétaires. Deux ponts de bois permettaient les communications
avec les rives du fleuve.
Au jour fixé, le cardinal arriva en somptueux équipage. Trente
carosses, attelés de six chevaux chacun, le portaient lui et sa
suite. Ils étaient précédés et suivis par des gardes à pied et à
cheval vêtus de casaques d’écarlate aux armes de leur maître.
Mazarin mit pied à terre et s’engagea sur le pont entre les haies
formées par ses gardes et deux cents mousquetaires.
Un quart d’heure après, don Luis de Haro se présenta, accompagné,
lui aussi, de soixante personnes dont plusieurs grands
d’Espagne et escorté par deux cents cuirassiers.
Le coup d’oeil des rives du fleuve couvertes de troupes et d’une
foule considérable était des plus beaux.
— 2 6 —
Il y eut vingt-quatre conférences pendant lesquelles les Français
et les Espagnols firent connaissance et furent remplis de
prévenances les uns pour les autres. Au cours de la dernière
entrevue, le 7 novembre, le traité fut signé. La marche des négociations,
les difficultés que Mazarin eut à surmonter, les heureuses
conséquences du traité sont du domaine de l’histoire générale
et ne sauraient trouver place ici. Le 12 novembre les deux ministres
eurent un dernier rendez-vous pour prendre congé l’un de
l’autre. Ils échangèrent de riches présents et la séparation donna
lieu à un renouvellement d’effusions et d’accolades accompagnées
des plus vives protestations d’amitié, tandis que le duc de Créquy
prenait la route d’Aix, où se trouvait la cour, pour annoncer à
leurs majestés l’heureux événement.
_______________________________

mariage louis 14 fait
L’île des Faisans retomba dans l’abandon, tout en conservant
ses bâtisses en planches qui avaient abrité tant de splendeurs.
Mais l’hiver passa et de nouveau les ouvriers prirent possession
de l’île et de ses abords. Il fallait faire plus grand et plus beau
pour l’entrevue des deux cours les plus puissantes de l’Europe et
pour les préliminaires du mariage du roi de France avec l’infante
Marie-Thérèze d’Autriche.
Le roi d’Espagne chargea le grand peintre Velasquez„ de la
direction des travaux. Celui-ci resta installé, pendant deux mois,
sur les bords de la Bidassoa employant à l’accomplissement de
sa tâche son goût sûr et son génie. Mais il fut mal récompensé
de sa peine, car il contracta une fluxion de poitrine dont il
mourut.
On transforma et on embellit les bâtiments qui avaient servi
pour les conférences, chaque nation tenant à honneur de les rendre
dignes des grands actes qui devaient s’y passer suivant un
cérémonial encore plus serré que précédemment. Chaque cour
désirait en effet rester sur son territoire, tout en étant dans une
salle commune. Aussi de chaque côté de la ligne de démarcation,
chaque partie était exactement semblable à l’autre. En outre,
pour permettre l’accès du pavillon, on avait construit de nouveaux
ponts à côté des précédents et on les avait recouverts de
galeries vitrées.
Tandis que Mazarin et don Luis de Haro revoyaient quelques
points du traité qui n’avaient pas été assez précisés, on mettait
— 2 7 —
_______________________________________
la dernière main aux préparatifs de la réception. Les entrevues
furent au nombre de deux, mais elles avaient été précédées d’une
autre cérémonie exclusivement espagnole. Le 3 juin, dans l’église
de Fontarabie, en présence du roi d’Espagne, don Luis de Haro,
représentant le roi de France, avait épousé, par procuration,
l’infante Marie-Thérèze.
Le lendemain, eut lieu, dans l’île, une rencontre intime, de
caractère exclusivement familial, entre la reine Anne d’Autriche,
son frère, le roi d’Espagne, l’infante, le duc d’Anjou et Mazarin.
Les Français arrivèrent en carosse tandis que le roi d’Espagne
et sa suite étaient transportés dans deux magnifiques galiotes
richement décorées de peintures artistiques représentant des
scènes de la mythologie. Anne d’Autriche n’avait pas vu son
frère depuis vingt-cinq ans. Aussi l’entrevue fut-elle des plus
cordiales, autant du moins que le permettait l’étiquette espagnole
renommée pour sa rigueur. On se sépara satisfaits les uns
des autres.
Deux jours plus tard, on assista à une rencontre solennelle des
deux rois. C’était un dimanche, par une belle journée de juin. La
rivière était sillonnée de centaines de barques richement pavoisées,
une foule immense couvrait les deux rives le long desquelles
s’échelonnaient des milliers de soldats. Quand les grands personnages
qui devaient se rencontrer et qui étaient arrivés dans
les mêmes conditions que la fois précédente, eurent pris place et
échangé quelques paroles de politesse, les deux rois se placèrent
à genoux sur des carreaux, en face l’un de l’autre, chacun avec sa
table, son écritoire, son évangile et son crucifix, le tout exactement
pareil. Après lecture du contrat, ils prêtèrent serment, la
main sur l’évangile. A ce moment le cardinal ouvrit une fenêtre.
C’était un signal convenu et aussitôt, des décharges de mousqueteries
parties des deux rives annoncèrent au monde la conclusion
de la paix.
L’infante regagna Fontarabie avec son père tandis que la cour
de France revenait à Saint-Jean-de-Luz. Le lendemain seulement
l’île des Faisans vit pour la troisième et dernière fois, les.
principaux personnages de la cour de France qui venaient chercher
leur nouvelle reine et on assista à la séparation émouvante
du roi d’Espagne et de sa fille qui ne devaient plus se revoir.
La petite île témoin de tant d’événements et appelée depuis
lors, « l’île de la Conférence », retomba dans le silence et l’oubli.
— 2 8 —
___________________________
Sous l’influence du courant elle se dégradait rapidement et menaçait
de disparaître, lorsque, sous le second empire, on se préoccupa
de la conserver et de l’embellir. On y planta des arbres, on
y éleva un monument commémoratif du traité des Pyrénées et,
un peu plus tard, fut conclu un arrangement entre la France et
l’Espagne, en vertu duquel les commandants des stationnaires
français et espagnols dans la Bidassoa sont chargés, à tour de
rôle, de la surveillance et de l’entretien de l’île et de son monument.
IV.— Du XVIIIe siècle à nos jours
Le traité des Pyrénées fut un bienfait pour les riverains de la
Bidassoa qui avaient tant souffert des hostilités entre la France
et l’Espagne. Depuis lors jusqu’aux guerres de la Révolution,
c’est-à-dire pendant plus de 130 ans, ils ne connurent plus les
horreurs de la guerre. Au contraire, les bonnes relations qu’ils
entretenaient avec leurs voisins furent une cause de prospérité
relative. Néanmoins la ville ne s’était pas beaucoup étendue. Au
commencement du XVIIIe siècle on constate l’apparition d’un
seul quartier nouveau dans les environs du prieuré de Subernoa.
Mais les divers documents sur l’importance d’Hendaye à cette
époque ne concordent pas. D’après les uns, la chapelle du prieuré
était très fréquentée par les habitants des maisons voisines. On
y aurait compté quatre cents communiants. D’autres évaluent à
trois cent cinquante seulement le nombre total des habitants en
1726. Quoiqu’il en soit, ceux-ci ne firent guère parler d’eux et
vécurent d’une vie uniforme et peu agitée qui fait penser que,
comme les peuples heureux, ils n’eurent pas d’histoire.
On ne peut noter, pendant cette longue période, que des passages
de grands personnages ou de troupes se rendant sur le
théâtre de la guerre. fait

_______________________________
GAZTELU ZAHAR
____________________

VAUBAN

Le fort, terminé en 1666, avait reçu une petite garnison. Il fut
même question d’en construire un autre à la suite de l’incident
suivant.
— 2 9 —
En 1685, Vauban était venu dans la région pour inspecter les
divers ouvrages militaires. Il s’adjoignit le marquis de Boufflers
et F. de Ferry inspecteur général des fortifications de Guienne.
Après avoir visité le fort d’Hendaye, ils passèrent la Bidassoa
et, s’étant rendus à La Madeleine, faubourg de Fontarabie, ils
essuyèrent des coups de feu qui furent par trois fois dirigés sur
eux par les Espagnols, Pour montrer le mépris qu’ils avaient de
leur « tiraillerie », Vauban et ses deux compagnons ne quittèrent
le territoire espagnol qu’une demi-heure après que leurs insulteurs
se furent retirés. Mais, dans le compte-rendu de cette visite,
adressé à M. de Seignelay, secrétaire d’Etat, Vauban proposait
de prendre Fontarabie pour avoir raison des injures qu’il avait
reçues ou bien de bâtir un fort pouvant contenir six ou sept cents
hommes de garnison sur une langue de terre à l’embouchure de
la Bidassoa, assurant que c’était le moyen de dominer la rade en
même temps que les Espagnols et de permettre àux habitants
d’Hendaye de sortir en mer, pour aller pêcher, sans que leurs
voisins pussent les en empêcher. Le roi avait d’autres préoccupations
et cette proposition resta sans suite. fait
_______________________________________________________________________________
Si aucun fait saillant ne se produisit dans le courant du XVIIIe
siècle, les Hendayais n’en eurent pas moins l’occasion de voir
passer bien des grands personnages. Le roi d’Espagne Charles II
avait désigné, en mourant, pour son successeur, le duc d’Anjou
petit-fils de Louis XIV. Ce dernier ayant accepté le testament,
le nouveau roi se rendit dans son royaume en passant par Hendaye,
le 17 juillet 1701. Il n’y eut aucune réception officielle à
cette occasion. Les deux frères du duc d’Anjou, les ducs de Bourgogne
et de Berry l’accompagnèrent jusqu’à Hendaye, d’où ils
revinrent à Bayonne, tandis que le roi d’Espagne continuait son
chemin jusqu’à Madrid.
____________________________________________fait
La guerre qui suivit cet événement, fut l’occasion du passage
de nombreuses troupes. Le maréchal de Berwick, chargé de porter
secours au roi d’Espagne, était passé le premier. En février
1704, on vit dix régiments d’infanterie, onze de cavalerie, deux
compagnies de canonniers, de nombreux détachements de recrues
et des convois de prisonniers. Ces passages intermittents
— 3 0 —
cessèrent après la victoire d’Almanza qui mit fin aux hostilités,
en 1709.
____________________________________________
La guerre ayant recommencé en 1718, cette fois avec l’Espagne,
le maréchal de Berwick revint avec une armée et mit le,
siège devant Fontarabie qui capitula en juin 1719.
Les hostilités
se poursuivirent loin de la frontière, jusqu’à la conclusion de la
paix en 1720. Le 22 août de cette année, les troupes qui avaient
pris Fontarabie et Saint-Sebastien repassèrent la frontière.
Le traité de paix avait prévu le mariage du roi Louis XV avec
l’infante d’Espagne et celui de Mlle de Montpensier, fille du
régent, avec le prince des Asturies. L’échange de ces deux princesses
eut lieu à Hendaye avec le cérémonial accoutumé, le 9
janvier 1722.
Les Hendayais virent bien d’autres grands personnages : la
reine Marie-Anne de Neubourg, la princesse de Beaujolais,
Marie-Antoinette dauphine et beaucoup d’autres grands seigneurs
et grandes dames.
_____________________________________
1789
Mais la Révolution approchait et les habitants d’Hendaye
allaient connaître, une fois de plus, les vicissitudes de la guerre
d’une manière encore plus cruelle que précédemment.
Le 7 mars 1793, la Convention avait déclaré la guerre à l’Espagne.
Or les Espagnols disposaient, sur la frontière, de vingtquatre
mille hommes sous les ordres du général Caro, tandis que
les Français n’avaient que huit mille hommes commandés par le
général Moncey. Ils n’avaient aucun ouvrage de défense, car le
fort d’Hendaye était dépourvu d’artillerie et de garnison. Le
général Reinier, qui commandait les troupes du Labourd, les
avait concentrées à Saint-Jean-de-Luz, en attendant des renforts
laissant Hendaye exposé aux coups de l’ennemi. Celui-ci
se hâta d’en profiter.
Sans que rien fit pressentir une attaque, le 25 avril 1793, un
feu subit s’ouvre de Fontarabie sur Hendaye, alors que les habitants,
sans méfiance, étaient plongés dans le sommeil ; la plupart
d’entr’eux sont écrasés sous les décombres des maisons
qui s’écroulent enflammées sous l’effet des bombes qui pleuvent
sur la ville, et pour achever sa ruine, profitant du désordre iné—
31 —
vitable qu’avait produit cette attaque inopinée, les Espagnols
traversent la rivière et, par le moyen de torches, mettent le feu
aux maisons que le bombardement n’avait pas atteintes. A la
nouvelle de cet événement, Reinier accourut avec ses troupes.
L’ennemi à son tour, est refoulé sur l’autre rive, l’épée aux
reins, par les Français qui se livrèrent, sur le sol espagnol, à
des représailles. Mais Hendaye n’en était pas moins un monceau
de ruines. fait
____________________________________

Elle le resta lors des guerres d’Espagne sous Napoléon et lors
de l’invasion du territoire français par les armées de Wellington,
en 1813. Pendant longtemps encore Hendaye n’exista plus.
— Que sont devenus les habitants de ce lieu ? demandait un
voyageur, en 1820, à un vieillard d’Hendaye assis en guenilles
sur quelques ruines.
— Les uns sont morts, dit le Labourdin, en se levant, quelques-
uns ont émigré, la guerre a disséminé le plus grand nombre,
les autres sont ensevelis dans le grand champ derrière l’église.
— Quel champ ? demanda l’interlocuteur.
— Le Basque regarda fixement l’homme frivole qui ne l’avait
pas compris et, faisant du bras un geste solennel, il montra…
l’Océan.
Dans un autre ordre d’idées, voici ce qu’écrivait, plus tard,
en 1834, M. Lacour : « Hendaye n’existe réellement que sur la
» carte ; elle n’offre que des décombres. Ses habitants sont dis-
» persés, son industrie tuée. Je vois partout la dévastation, la
» solitude et le deuil. Quelques rares maisons s’élèvent à travers
» ses rues désertes et au-dessus dé ces pans de murs cachés
» sous le lierre qui se plaît à les tenir embrassés. On croit se
» promener au milieu de catacombes. » Et un peu plus loin,
l’auteur ajoute : « Pourquoi Hendaye, sous la protection de la
» grande famille à laquelle elle appartient, ne sortirait-elle pas
» de cet état de désordre, d’abandon et de stupeur dont elle offre
» la hideuse image ? »
Ce voeu a été exaucé. Quelques années plus tard, Hendaye
renaissait à la vie, grâce au chemin de fer, et, de nos jours, les
bains de mer et le tourisme l’ont porté à un degré de prospérité
qu’elle n’avait jamais connu, ainsi qu’on le verra dans les pages
suivantes.

___________________________
CHAPITRE III.
Monuments — Curiosités
croix
Ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre précédent, Hendaye, quoiqu’ayant
des origines lointaines, est de création récente. On ne
saurait donc être surpris de n’y trouver aucun monument
ancien. L’église, bien que datant, tout au moins la partie la plus
ancienne, du XVIIe siècle, ne présente aucun caractère de style.
Il n’y a, dans toute la commune, qu’un objet jugé digne de figurer
sur l’inventaire supplémentaire des monuments historiques ;
c’est une croix de pierre.
Elle se trouvait autrefois dans le cimetière qui entourait l’église,
comme dans toutes les paroisses du Pays Basque. Depuis
son inscription sur l’inventaire supplémentaire des monuments
historiques, elle a été placée tout près de l’église, à côté d’un bras
du transept où elle est mieux protégée que précédemment.
La croix elle-même est des plus simples. Sur le bras, on peut
lire, gravée en champlevé, l’inscription courante : « O crux ave
spes unica » Mais ce qui attire surtout l’attention, c’est le socle
sur lequel elle repose. Il a la forme d’un cube sur les quatre faces
verticales duquel sont gravés des dessins assez curieux. Sur l’une
on voit un écartelé avec un A dans chaque canton. Peut-être
a-t-on voulu représenter l’initiale de la ville à une époque où
Hendaye s’écrivait Andaye. Sur la face voisine est sculptée une
grande étoile ; sur une autre, un croissant de lune à profil
humain avec un oeil largement ouvert. Enfin, la quatrième face,
ou plutôt la première, attendu qu’elle est parallèle au bras de la
croix, présente une tête de monstre avec une large gueule
— 3 3 —
ouverte. Si l’on rapproche ce dernier dessin de l’inscription de
la croix, on semble fondé à penser que l’auteur a voulu représenter
la porte de l’Enfer opposée à l’espérance du ciel donnée
par l’inscription. On trouve en effet assez souvent des motifs
similaires dans l’iconographie du Moyen Age. Il n’est pas possible
de fixer la date de cette croix. Tout au plus pourrait-on la
faire remonter au milieu du XVIIe siècle à l’époque de la construction
de l’église, lors de la création de la paroisse.
_____________________________________
abbadia f
Mais, si Hendaye est plutôt pauvre en monuments, on peut
dire que la qualité compense la quantité. C’est bien le cas en
effet du château d’Abbadia, situé à l’origine de la pointe Sainte-
Anne. Bien que de construction relativement récente, c’est un
superbe édifice qui ajoute encore à la beauté du magnifique décor
qui l’entoure.
Son premier propriétaire, M. Antoine d’Abbadie d’Arrast,
était basque, originaire d’Arrast, en pays de Soule. Passionné
pour l’étude des sciences, il se fit remarquer, de bonne heure,
par ses connaissances multiples qui lui valurent, à plusieurs
reprises, des missions dans les pays d’outre-mer. Il les remplit
avec un succès qui le désigna comme une des personnalités les
plus en vue du monde savant et ne fut pas étranger à sa nomination
de membre de l’Institut, en 1867.
Parmi ses nombreuses expéditions, il faut surtout mentionner
celle qui le conduisit en Abyssinie, en 1836. Il y fit un séjour de
quinze ans coupé par quelques voyages en France et ailleurs
et, pendant ce temps, il explora le pays comme il ne l’avait
jamais été par des Européens. Le Négus le combla de biens et
lorsqu’il revint en France, il rapporta une foule d’objets et de
documents précieux parmi lesquels une collection de parchemins
les plus rares, aujourd’hui dans la bibliothèque de l’Institut à
Paris.
Revenu en France, en 1865, à l’âge de 55 ans, M. d’Abbadie
renonça aux grands voyages et c’est alors qu’il acheta de grandes
étendues de terrains, au nord d’Hendaye et qu’il commença
la construction du château d’Abbadia. Il ne quitta plus cette
belle résidence jusqu’à sa mort survenue en 1897 et il s’y consacra
à des travaux sur l’Astronomie et la Physique du Globe.
— 3 4 —
Aussi, lorsque, vers 1880, sur l’initiative de l’amiral Mouchez,
alors chef du bureau des longitudes, un accord fut intervenu entre
les puissances pour l’établissement de la carte du ciel, il
accueillit cette décision avec enthousiasme et il donna à l’Institut
son château pour être affecté à un observatoire qui participerait
à ce travail. Depuis lors, Abbadia est devenu une sorte
de sanctuaire de la science où l’on vit, c’est le cas de le dire,
dans le ciel étoilé. Tandis qu’à quelques centaines de mètres,
dans les nouveaux quartiers d’Hendaye, on ne songe qu’aux
distractions et au plaisir, là-haut, par les nuits sereines et dans
le calme le plus absolu, des jeunes gens procèdent à la détermination
de coordonées d’étoiles, sous la surveillance d’un ecclésiastique
aussi modeste que distingué, M. l’abbé Calot, directeur
de l’observatoire.
Mais, à l’exception de trois grandes salles affectées aux instruments
et au personnel, le château d’Abbadia a été conservé
tel qu’il était du temps de ses propriétaires. M. d’Abbadie qui
n’était pas seulement un savant, mais aussi un homme de goût,
passait le temps qu’il ne consacrait pas à la science, à orner et à
embellir sa résidence. Aussi en a-t-il fait un véritable musée. Il
n’est pas une pièce, un panneau, un meuble, un objet qui ne soit
une oeuvre d’art et n’attire l’attention. Chaque salle a son caractère
individuel (Arabe, Allemande, Irlandaise, Abyssine, etc…)
et partout ce sont des proverbes ou des sentences morales, empruntées
au folklore de chaque pays, inscrits sur les murs ou
gravés dans le bois.
A l’extérieur, sur la porte d’entrée, c’est un vers anglais qui
accueille le visiteur : « Cent mille bienvenues ».
Dans le vestibule on peut lire quatre vers latins sur le même
sujet.
Dans un charmant petit salon d’attente, on lit ces proverbes
arabes : « L’aiguille habille tout le monde et reste nue », « Reste
avec Dieu et il restera avec toi », « Dieu, quoique bon ouvrier,
veut compagnon de travail ».
Sur un vitrail du vestibule « Plus estre que paraistre ».
Dans la bibliothèque : « Tout buisson fait ombre », et « il
suffit d’un fou pour jeter une grosse pierre dans un puits ; il faut
six sages pour l’en retirer ».
Sur chaque cheminée il y a une inscription relative au feu,
telle que celle-ci : « Je réchauffe, je brûle, je tue » ; et cette au—
3 5 —
tre, beaucoup plus poétique : « Que votre âme soit semblable à
la flamme ; qu’elle monte vers le ciel ».
Dans la salle à manger, toute tendue de cuir, chaque siège
porte une syllabe abyssine et, lorsqu’elles sont toutes réunies, ces
syllabes forment la phrase suivante : «Dieu veuille qu’il n’y ait
aucun traître autour de cette table ». Sur un mur de la même
pièce : « Les larmes sont l’éloquence du pauvre ».
Dans la chambre d’honneur l’inscription suivante entoure le
lit : « Doux sommeil, songes dorés à qui repose céans ; joyeux
réveil ; matinée propice ».
Dans une autre pièce, on peut lire quatre vers empruntés à
Schiller : « Triple est la marche du temps, hésitante, mystérieuse
: l’avenir vient vers nous ; rapide comme la flèche, le présent
s’enfuit ; éternel, immuable, le passé demeure ».
Nous terminerons cette énumération, déjà peut-être un peu
longue, en signalant les peintures murales du vestibule et de
l’escalier. Ce sont des scènes de la vie abyssine. L’une représente
un chef faisant un discours dont il désigne la ponctuation
par des coups de fouet. Un certain nombre de coups correspondent
au point, aux virgules, etc…
Dans une autre, on voit une école où le maître, un gros Abyssin,
à la figure rébarbative, est accompagné d’un esclave tenant
un martinet dont il menace les élèves. Ceux-ci sont attachés à
leur banc avec de grosses chaînes afin de les obliger à se tenir
tranquilles et éviter qu’ils ne fassent l’école buissonnière.
On comprend, d’après ces exemples, que l’intérieur du château
d’Abbadia soit bien en harmonie avec l’extérieur. fait

_______________________
LOTI
Celui qui en fit sa demeure, lui non plus, n’était pas
Hendayais ; mais les deux noms « Hendaye » et « Pierre Loti »
sont devenus inséparables et on ne peut prononcer l’un sans
penser à l’autre. Voici dans quelles circonstances Loti fut amené
à connaître Hendaye.
En 1892, alors officier de marine, il était nommé au commandement
du « Javelot » garde-pêche dans la Bidassoa. Le Pays
Basque fut pour lui une révélation. Il éprouva pour ce pays un
enthousiasme qui alla grandissant à mesure qu’il le connut mieux
et qui ne le quitta qu’avec la vie. Il acheta une maisonnete  » Bakar etchea « 
en bordure de la Bidassoa, cette maison qui est encore comme
il l’a connue et où se rendent, au moins une fois, en pèlerinage,
tous ceux que les hasards de l’existence amènent à Hendaye et.
que ne laissent pas indifférents nos gloires littéraires. Il y revint
souvent dans la suite et c’est dans ce coin qu’il avait tant aimé,
dans cette maison d’où il avait si souvent contemplé le magnifique
paysage qui se déroulait sous ses yeux, qu’il rendait le dernier
soupir, en juin 1923.
Voici quelques lignes, peu connues, qui sont ses adieux au
Pays Basque, lorsqu’il le quitta pour entreprendre une campagne
dans les mers de Chine :
Adio Euskualleria
« Partir ! Dans quelques jours, dans très peu de jours, je-
» serai loin d’ici. Et il y a, pour toute âme humaine, une intime
» tristesse à s’en aller de tel ou tel coin de la terre où l’on avait
» fait longue étape dans la vie.
» Elle avait duré six ans, mon étape imprévue au Pays Bas-
» que ; il est vrai, avec des intermèdes de voyages en Arabie ou
» ailleurs, mais toujours avec des certitudes de revenir. Et je
» gardais ici une maisonnette isolée qui, pendant mes absences,
» restait les volets clos ; où je retrouvais, à mes retours, les
» mêmes petites choses aux mêmes places ; dans les tiroirs les
» fleurs fanées des précédents étés… Lentement je m’étais attaché
» au sol et aux montagnes de ce pays, aux cimes brunes du Jaïs-
» quibel perpétuellement dressé là, devant mes yeux, en face de
» mes terrasses et de mes fenêtres. Quand on devient trop las et
» trop meurtri pour s’attacher aux gens, comme autrefois, c’est
» cet amour du terroir et des choses qui seul demeure pour
» encore faire souffrir…
» Et j’ai un délicieux automne cette année, pour le dernier.
» Les chemins qui, de ma maison, mènent au mouillage de mon
» navire, sont refleuris comme en juin. C’est là-bas, ce mouil-
» lage, au tournant de la Bidassoa, contre le pont de pierres rous-
» ses, décoré des écussons de France et d’Espagne, qui réunit,
» par dessus la rivière, les deux pays amis et sans cesse voi-
» sinants. Très refleuris, au soleil de novembre ces chemins
» qui, presque chaque jour, aux mêmes heures, me voient pas»
ser ; ça et là des brins de chèvrefeuilles, de troènes ou bien des
» églantines émergent toutes fraîches d’entre les feuillages rou-
» gis. Et les grands lointains d’Océan ou des Pyrénées qui, par
» dessus les haies, apparaissent en un déploiement magnifique,
» sont immobiles et bleus. Et de là-bas où je serai bientôt,
» l’Euskualleria que j’ai habité six ans, m’apparaîtra, dans le
» recul infini, comme un tranquille pays d’ombre et de pluie
» tiède, de hêtres et de fougères, où sonnent encore le soir, tant
» de vénérables cloches d’églises. » fait
______________________________
C’est encore un marin dont on peut apercevoir l’ancienne
demeure, plus en amont, au bord de la Bidassoa, maison toute
moderne appelée Priorena.
Elle est habitée par les descendants
d’un de ces fameux corsaires, bien Hendayais celui-là, dont les
aventures tiennent du roman. Il s’appelait Pellot-Montvieux et il
appartenait à une de ces nombreuses familles de marins basques
qui, de père en fils, « couraient sus à l’Anglais ». En 1627, lors du
siège de La Rochelle par les armées du roi Louis XIII, un de ses
ancêtres avait commandé un navire qui faisait partie d’un convoi
de ravitaillement pour l’île de Ré bloquée par la flotte de Buckingham.
Le succès de cette entreprise avait valu aux Hendayais
la possession de la rive droite de la Bidassoa jusqu’à l’île des
Faisans. Etienne Pellot-Montvieux avait donc de qui tenir et il
dépassa, en audace, ceux qui l’avaient précédé.
Embarqué, en 1778, à l’âge de 13 ans, il devint un de ces marins
dont le caractère indépendant ne pouvait pas se plier à la
discipline de la marine royale et qui, aux honneurs et aux dignités,
préféraient la vie imprévue et pleine d’aléas qui était celle
des corsaires encore à cette époque.
On ne saurait, dans un ouvrage comme celui-ci, raconter les
prouesses de Pellot. Nous renvoyons ceux que le sujet intéresse
aux biographies qui ont été écrites sur lui (1). Nous nous borne-
(1) Voir « Le dernier des corsaires ou la vie d’Etienne Pellot-Montvieux
de Hendaye » par le capitaine Duvoisin et l’ouvrage plus récent :
« Le Corsaire Pellot par Thierry Sandre » publié par « La Renaissance
du Livre ».
rons à dire que pendant les guerres de la Révolution, du Consulat
et de l’Empire, jusqu’en 1812, Pellot fit une chasse continuelle
aux Anglais avec des navires armés par les armateurs de Bayonne
ou de Saint-Jean-de-Luz et souvent à ses frais. Sa vie, pendant
ses 34 années de course, est un véritable roman d’aventures.
Six fois prisonnier des Anglais, il s’échappa six fois par les
moyens les plus invraisemblables. Il était la terreur des Anglais
comme, avant lui, Jean Bart, Duquesne et Tourville et aussi
Sùrcouf, son contemporain. A défaut d’autres preuves, il suffira
de rappeler qu’une prime de 500 guinées était promise à qui le
ferait prisonnier, tandis que cette prime était de 5 guinées seulement
pour la capture d’un capitaine ordinaire.
Retiré à Hendaye en 1812, il y vécut à Prioréna, maison familiale
récemment reconstruite, et il se consacra à ses enfants et
petits-enfants jusqu’au jour de sa mort survenue le 30 avril 1856.
Cet homme qui avait mille fois exposé sa vie au milieu des pires
dangers, la conserva jusqu’à 91 ans !fait
___________________
Non loin de Priorena, sur la hauteur, au milieu d’arbres centenaires,
on peut apercevoir une très ancienne maison qui conserve
l’apparence des habitations du XVIII siècle. On l’appelle
Irandatz. De là est sorti un homme dont l’existence, bien différente
de celle de Pellot-Montvieux, n’en est pas moins des plus
curieuses et rappelle celle de certains héros de romans.
Iranda était une très ancienne seigneurie qui figure dans des
actes du XIIe siècle.
Au XVIIIe siècle elle appartenait à un Hendayais,
Nicolas Arragorry, qui eut trois enfants, un garçon et
deux filles. Simon, le fils, après avoir passé quelque temps dans
son pays se décida à aller chercher fortune en Espagne et il l’y
trouva. En très peu de temps il arriva à une des plus hautes
situations que l’on put espérer même à cette époque ; il devint
un des favoris du roi Charles III qui le nomma conseiller honoraire
en son conseil des Finances. Il est probable qu’Arragorry
remplit ses fonctions avec distinction car, un peu plus tard, le
roi, en considération des services qu’il en avait reçus, lui conféra
un titre de Castille sous la dénomination particulière de
« marquis d’Iranda» pour lui et ses héritiers par lettres patentes
du 9 novembre 1764.

— 41 —
Devenu conseiller d’Etat, Arragorry fut chargé, en 1795, de
négocier la paix avec le général Servant, commandant en chef
de l’armée des Pyrénées Occidentales.
La fortune qu’il réalisa était considérable et il en fit un noble
usage en venant en aide à ses compatriotes lors de la destruction
d’Hendaye par les Espagnols. Il mourut sans postérité et
laissa son titre et ses biens à un neveu, fils d’une soeur mariée
au seigneur d’Arcangues. Ce titre fut reconnu pour la France
par lettres patentes de Louis XVI en 1782, confirmées par Napoléon
Ier et Napoléon III, en faveur des descendants du premier
titulaire. La famille est encore représentée dans le pays par M.
Pierre d’Arcangues, marquis d’Iranda. fait
____________________________________
Il serait difficile de citer d’autres demeures évocatrices du
passé dans une ville de construction récente. Cependant, sans
qu’ils présentent un caractère esthétique, il convient de faire
mention des vestiges de l’ancien fort que l’on peut encore apercevoir
au bord de la Bidassoa. Il a été dit précédemment dans
quelles circonstances cet ouvrage avait été construit. Son achèvement
fut suivi d’une longue période de paix, conséquence du
traité des Pyrénées, pendant laquelle il ne fut plus d’aucune utilité.
Aussi on le dépouilla de son artillerie, de sa garnison et il
n’était plus gardé que par quelques morte-paies lorsqu’arriva la
Révolution.
Il occupait tout l’emplacement traversé par la route conduisant
à Hendaye-plage et sur laquelle se trouve le monument aux
morts. D’après le plan que l’on possède et les soubassements qu’il
l’on peut voir en contre-bas de l’esplanade, on peut dire qu’il
était solidement construit et même que la question d’esthétique
n’avait pas été perdue de vue. Bien abimé par l’artillerie espagnole,
lors des guerres de la Révolution, complètement abandonné,
il ne formait plus qu’un amas de ruines lorsqu’il fut démoli
à la fin du XIXe siècle.
___________________________________________
On voit par ces quelques lignes qu’Hendaye est plutôt pauvre
HENDATE. — 3.
— 4 2 —
en monuments, ce qui ne saurait surprendre quand on se rappelle
son histoire. Mais cette ville réserve à ses visiteurs mieux que
des oeuvres de l’homme ; c’est le site admirable qui l’entoure, ce
sont les incomparables horizons qu’on y découvre, c’est, en un
mot, une situation exceptionnellement favorable et qui en fait
une résidence des plus privilégiées.
CHAPITRE IV.
Vie Sociale – Commerce – Industrie
Sports
Au point de vue social, Hendaye présente le double caractère
d’être une station balnéaire, dont la population fait plus que
doubler pendant les mois d’été et de vivre, pendant toute l’année
d’une vie qui lui est propre.
Ainsi qu’il a été dit plus haut, l’ouverture de la ligne de chemin
de fer de Paris à Madrid a été le signal de la renaissance
de cette petite localité qui, depuis les guerres du Premier Empire,
n’avait fait que végéter. Non seulement les formalités de douane
pour le passage des marchandises d’un pays à l’autre, mais
aussi leur transbordement, conséquence de la différence de voies
en France et en Espagne, amenèrent beaucoup d’étrangers qui
se fixèrent à Hendaye, en même temps qu’un nombre élevé
d’employés de chemin de fer. C’est alors que commença à se
former le quartier dit de la gare.
A l’origine, c’est-à-dire en 1857 on ne savait pas encore ce
que donneraient les chemins de fer. Beaucoup, parmi les personnes
les plus éclairées, ne pensaient pas qu’ils dussent prendre
une extension aussi considérable que celle qu’ils ont prise. Les
résultats de l’expérience n’ont pas tardé à lever les doutes et à
montrer que la conséquence de ce nouveau mode de transport a
été une véritable transformation de la vie sociale. Depuis cette
époque, le trafic de la gare d’Hendaye a beaucoup varié et a subi
_ 44 —
des fluctuations considérables qui ont eu naturellement une
grande répercussion sur les habitants en vivant directement ou
indirectement.
Voici quelques chiffres qui donnent une idée de son importance
:
Le tonnage expédié par cette gare en 1913 a été de 199.000
tonnes ; celui de l’année 1932 a atteint 390.581 tonnes par suite
de diverses circonstances et en particulier des suivantes. Ces
dernières années, en raison de nouveaux tarifs douaniers et d’accords
entre les compagnies de Chemins de fer, un très gros trafic
d’oranges s’est créé entre l’Espagne, la France et certains pays
du Nord qui en recevaient une petite quantité auparavant. Pour
s’en faire une idée, il suffira de citer quelques chiffres concernant
l’année considérée, c’est-à-dire 1932. Il a été expédié
d’Hendaye, venant d’Espagne, 32.000 wagons transportant
146.000 tonnes d’oranges et ayant rapporté aux compagnies
françaises 42 millions de francs.
On conçoit qu’un semblable trafic justifie l’emploi de beaucoup
de monde. Le nombre des commissionnaires en douane, qui est
habituellement d’une cinquantaine, atteint 105 pendant la campagne
des oranges et chacun emploie une moyenne de trois commis.
Le transbordement nécessite 60 équipes de manoeuvres à
hommes chacune, soit 300 personnes, sans compter les journaliers
permanents évalués à une centaine d’hommes. Le personnel
fixe de la gare est de 300 hommes ; celui de la Douane de 120.
Il faut dire que tout ce monde n’habite pas Hendaye ; beaucoup
vivent à Irun. On n’en peut pas moins évaluer à 600 ou 700 le
nombre de personnes dont la présence est justifiée par le trafic
transitant par la gare d’Hendaye. On voit donc l’influence considérable
que sa création a eue sur la renaissance de cette ville. fait
_________________________________________
Cependant il ne faudrait pas conclure de ce qui précède
qu’Hendaye n’a été une localité de transit que depuis la création
du chemin de fer. Sa situation sur la frontière l’a mise en relations,
à toutes les époques, avec les villes voisines de la France
et de l’Espagne entre lesquelles elle servait d’intermédiaire. Les
intérêts commerciaux en jeu étaient si importants que, même
pendant les guerres si fréquentes entre ces deux nations, il se
— 4 5 —
faisait des traités de commerce entre ces localités. Les députés
français et espagnols se réunissaient dans l’île des Faisans et
convenaient de tous les articles de ces traités qu’on appelait
« de bonne correspondance ». Ces traités étaient ensuite ratifiés
par les rois. Ainsi, pendant toute la durée des hostilités, les relations
commerciales continuaient au grand profit d’Hendaye qui
assurait les échanges. Ces traités s’appliquaient aussi aux relations
par mer. Le premier dont on ait trouvé trace porte la date
du 29 octobre 1353. Il y en eut beaucoup d’autres par la suite
jusqu’au XVIIIe siècle.
La mer, il paraît superflu de le dire, a toujours joué un grand
rôle dans l’existence des Hendayais, qu’ils fussent marins ou
pêcheurs.
Le régime incertain des eaux de la Bidassoa n’ayant jamais
permis d’y créer un port, les marins s’enrôlaient sur des navires
équipés par les armateurs de Bayonne ou de Saint-Jean-de-Luz.
Quant aux pêcheurs qui étaient le plus grand nombre, ils
pêchaient avec des embarcations en mer ou sur la rivière. Mais
l’accord ne régnait pas toujours entr’eux et les pêcheurs espagnols.
Les incidents étaient fréquents et se terminaient souvent
d’une manière tragique. Voici la relation d’une affaire qui montre
combien les rapports pouvaient être tendus entre les riverains
des deux nations.
Les Espagnols prétendaient que la rivière leur appartenait
sur toute sa largeur. Partant de ce principe et au mépris des
revendications françaises, l’alcade de Fontarabie vint, le 23 janvier
1617, jusque sur le rivage d’Hendaye, à la poursuite d’un
malfaiteur, étant porteur de son bâton de justice (1). Arrêté à
son tour, avec les bateliers qui le conduisaient, il fut envoyé par
les autorités d’Hendaye au gouverneur de la province, M. de
Gramont, qui les emprisonna à Bayonne jusqu’à ce qu’une enquête
eut été faite.
Mais, avant qu’elle fut terminée, les Espagnols, usant de
(i) Aujourd’hui encore, en Guipuzcoa, le bâton est l’insigne des alcades
et des agents de police.
— 4 6 —
représailles, arrêtèrent et emprisonnèrent plusieurs pêcheurs
français qui naviguaient paisiblement sur les eaux de la Bidassoa.
Ils firent plus ; ils saisirent trois navires de Saint-Jean-de-
Luz armés pour la pêche à la baleine qui, à cause du mauvais
temps, s’étaient réfugiés dans la baie de Fontarabie.
L’affaire se compliquait. Le comte de Gramont signala la situation
au roi Louis XIII qui traita la question par voie diplomatique.
Il donna l’ordre de relâcher les Espagnols contre remise
des prisonniers français. Cet échange eut lieu le 4 mai 1617.
Mais, au moment où les pêcheurs français libérés abordaient
sur la côte d’Hendaye, le château de Fontarabie leur envoya, en
guise d’adieu, une volée de dix coups de canon. Personne heureusement
ne fut blessé par ces décharges ; mais l’une d’elles
endommagea sérieusement le clocher de l’église.
Cette nouvelle affaire donna lieu à une seconde enquête suivie
de longues conférences internationales dont le siège fut,
comme toujours, l’île des Faisans. Les délégués français et espagnols
n’avaient pas encore pu se mettre d’accord, lorsque les
négociations pour la paix des Pyrénées commencèrent le 13
août 1659. Mazarin et don Luis de Haro abordèrent aussi la
question de la Bidassoa, mais elle ne fut pas suivie d’une solution
immédiate. Les négociations se poursuivirent entre d’autres
plénipotentiaires et se terminèrent par un traité signé le 9 octobre
1685 et qui reconnaissait des droits égaux aux habitants
des deux rives de la rivière.
____________________________________________
Depuis cette époque un stationnaire français et un stationnaire
espagnol séjournent en permanence dans la Bidassoa.
Leurs commandants veillent à l’exécution du traité et règlent
les différends de leur compétence qui peuvent se produire.
En ce qui concerne la pêche, à la saison du saumon et de
l’alose, c’est-à-dire pendant les mois du printemps, et pour éviter
les incidents entre pêcheurs français et espagnols, il fut décidé
qu’ils pêcheraient à tour de rôle. Au coup de midi, à l’église
d’Irun, un des stationnaires devait tirer un coup de canon et les
pêcheurs de sa nationalité pouvaient seuls pêcher jusqu’au coup
de canon de l’autre stationnaire le lendemain à midi, et ainsi de
suite. Le règlement de 1685 a été modifié à plusieurs reprises
notamment en 1856, 1857 et 1879. Plus récemment de nouvelles
conventions ont modifié cette situation et rendu la pêche libre
pour tous et en tous temps dans la Bidassoa. fait
— 47-
Cependant il faut ajouter que les intérêts en jeu ne sont pas
les mêmes qu’autrefois. Le personnel vivant de la pêche sur la
rive française a presqu’entièrement disparu. Une trentaine d’Hendayais
seulement, ayant une autre profession normale, font seuls
la pêche pendant quelques semaines, tandis que, du côté espagnol,
le nombre de pêcheurs de profession est assez élevé. Malgré
cela il se produit encore, de temps à autre quelques incidents,
dûs, le plus souvent, à une fausse interprétation des règlements
par des agents subalternes ; mais ils n’influent pas sur les relations
entre riverains lesquelles sont toujours excellentes. On en
a eu maintes preuves, notamment pendant la dernière guerre.
Les choses ne se passent pas ainsi qu’il vient d’être dit dans
la baie du Figuier comprise entre la pointe Sainte-Anne et l’extrémité
du Jaïsquibel. On peut remarquer sur ces deux promontoires,
sur la promenade de la plage et dans la Bidassoa, des
sortes de pyramides placées deux par deux. Elles forment des
alignements qui donnent les limites des eaux françaises et des
eaux espagnoles ainsi que des eaux neutres intermédiaires dans
cette baie. Celle qui se trouve sur le mur de la plage, donnait,
avec une autre qui semble avoir disparu, la délimitation des eaux
territoriales au large de la baie du Figuier. Cette délimitation
est l’oeuvre de la commission mixte des Pyrénées qui existe
depuis le traité des Pyrénées et qui est toujours en vigueur.
En dehors de l’industrie de la pêche et du commerce de transit
par le chemin de fer, Hendaye n’a ni industrie ni commerce. Sa
richesse vient exclusivement de ces deux facteurs, si l’on excepte
cependant les étrangers dont il sera question dans le chapitre
suivant.
Il n’en est pas moins vrai qu’on trouve à Hendaye tout ce qui
est nécessaire pour les besoins de la vie courante. Dans l’ancienne
ville on peut voir de beaux magasins bien achalandés et
dont les Espagnols forment une clientèle qui n’est pas négligeable.
Il y a aussi à Hendaye-Plage des magasins dont beaucoup ne
— 4 8 —
sont ouverts que pendant la saison d’été mais suffisants pour
que les personnes en villégiature y trouvent à peu près tout ce
qu’elles peuvent désirer. Du reste, le tramway qui relie les deux
agglomérations et sur lequel circulent plusieurs voitures par
heure permet entr’elles des communications rapides et fréquentes.
Enfin le voisinage de l’Espagne constitue pour tous une très
grande ressource. Malgré le change au profit des Espagnols, les
denrées et la plupart des marchandises sont, en Espagne, à des
prix bien inférieurs à ceux de la France et il y a là, pour les
étrangers comme pour les indigènes des facilités dont tous profitent
largement.
S’il en est ainsi de la vie matérielle, on ne peut pas en dire de
même de la vie intellectuelle. Il n’est publié à Hendaye ni journaux
ni revues, mais il y a plusieurs magasins qui font la librairie
et, à défaut de journaux locaux, on y trouve les grands périodiques
français et espagnols et aussi les publications les plus
modernes.
A Hendaye, comme ailleurs, les sports trouvent pas mal
d’amateurs. Un terrain de foot-ball à Hendaye ville, un autre à
Hendaye-plage donnent toutes facilités à la jeunesse pour ce
sport si à la mode de nos jours. Les parties y sont fréquentes en
hiver, car il y a beaucoup de jeunes gens, libres le dimanche, qui
s’intéressent à ce genre de distractions. Très fréquents aussi
sont leurs déplacements pour se livrer à des matches avec d’autres
sociétés.
Le golf lui-même est en honneur. Les terrains de la pointe
Sainte-Anne appartenant à l’Institut ont été affermés et transformés
en un terrain de golf des mieux aménagés tant comme
étendue que dans ses détails. Il présente 27 trous, sur un parcours
de 5700 mètres, longueur désormais exigible pour les
championnats. Si l’on ajoute à ces avantages, la situation éminemment
favorable de cet emplacement, où l’on jouit constamment
d’une vue superbe sur la montagne et sur la mer, l’air
essentiellement salubre qu’on y respire, on peut dire que ce terrain
de golf est de beaucoup le mieux situé de toute la région.
Enfin, il convient de mentionner aussi le sport de la natation,
dont il est question au chapitre suivant.
CHAPITRE V.
Hendaye
Station climatique et centre touristique
La Côte Basque ne jouit pas d’une très bonne réputation, au
point de vue du climat. Au dire de certains, l’a pluie y règne
presqu’en permanence ; elle est souvent accompagnée de tempêtes
et on y vit dans une atmosphère d’humidité continuelle. Il y
a une petite part de vérité dans cette appréciation et une grosse
part d’exagération. Evidemment, on ne saurait comparer le climat
de cette région à celui de la Côte d’Azur. Les deux contrées
sont très différentes l’une de l’autre à tous égard ; elles ont leurs
avantages et leurs inconvénients qui ne sauraient être mis en
parallèle.
En réalité le climat de la Côte Basque est un climat essentiellement
marin, avec des périodes de pluie au printemps et quelquefois
des dépressions du nord-ouest, principalement au voisinage
des Equinoxes. Mais, sauf dans des années exceptionnelles,
on ignore ce que sont les grands froids et les grandes chaleurs.
En été le thermomètre se maintient généralement à 2 ou 3
degrés plus bas qu’à l’intérieur des terres et il n’arrive pas à 30°.
A la chute du jour, il se produit un abaissement de température
qui rend les nuits fort agréables. En hiver le minimum se maintient
au-dessus de 5° et on traverse souvent des périodes assez
longues de vent de sud qui porte la température jusqu’à 15°, ce
qui est très apprécié des indigènes et des étrangers.
Du reste, il est une preuve certaine que le climat de cette ré—
5 0 —
gion est des plus sains, c’est qu’elle a été choisie pour des
sanatoria. Ces établissements sont au nombre de deux.
Le plus ancien appartient à l’Assistance Publique de la ville de
Paris. Il est situé à l’extrémité de la plage, abrité des vents d’est
par la pointe Sainte-Anne et se compose d’un certain nombre de
pavillons isolés les uns des autres et servant de dortoirs, de
salles d’étude et de réfectoires.
Créé en 1899, sous le nom de « Sanatorium d’Hendaye », il
reçoit les enfants de la ville de Paris provenant des hôpitaux
et qui ont besoin de grand air et d’un milieu sain. A l’origine il
avait 250 lits. Mais ce nombre devint rapidement insuffisant pour
des besoins croissants tous les ans et, en 1905, il fut agrandi et
put recevoir 712 lits. Grâce à ces nouvelles dispositions, il est
fréquenté par une moyenne annuelle de 1400 enfants des deux
sexes qui y font un séjour de 5 à 6 mois. Leur existence est partagée
entre un peu de travail, beaucoup de repos et surtout beaucoup
de grand air dont ils profitent par des promenades aux
environs et de longues stations sur la plage. Pendant l’été, les
bains de mer font naturellement partie du traitement.
L’autre établissement, voisin de ce dernier, est situé sur la
hauteur, où il est exposé à l’air marin que ne brise aucun obstacle.
C’est une oeuvre privée appartenant à l’« Union des femmes
de France, de Pau » et qui répond au nom poétique de « Nid
Marin ».
Fondé en août 1919, il se composait à l’origine d’une seule maison
comprenant une soixantaine de lits seulement. Mais il devint
rapidement insuffisant pour des besoins de plus en plus grands
et on l’agrandit, à deux reprises, en 1925 et 1929, de manière a
pouvoir disposer de cent lits de plus chaque fois. Actuellement
il peut recevoir 260 pensionnaires.
Le régime des enfants est, à peu de choses près, le même que
celui du sanatorium de la Ville de Paris. On est frappé de l’ordre
et de la propreté qui règnent dans cet établissement dont la
directrice, avec l’aide de plusieurs jeunes femmes, fait face, dans
les conditions d’économie les plus appréciables, à une tâche
matérielle et morale des plus lourdes et dont elle s’acquitte à la
satisfaction de tous.
Les enfants des sanatoria ne sont pas les seuls à profiter des
bienfaits de la mer, car Hendaye est une des stations les plus
appréciées de la Côte Basque, bien qu’elle soit de création récente.
Sa plage longue de plus de deux kilomètres de la pointe
Sainte-Anne à la pointe des Dunes que baigne la Bidassoa, absolument
unie, sans sables mouvants, sans pierres, sans rochers
et formée du sable le plus fin, sans parler du site magnifique au
milieu duquel elle se trouve, est certainement une des plus belles
des plages de France. Aussi, de tous temps, les Hendayais ont-ils
pris des bains de mer. Quelques étrangers même venaient pendant
l’été, ce qui conduisit, il y a une cinquantaine d’années, à
construire l’établissement de bains actuel, avec un casino.
Cependant cette station resta longtemps sans se développer.
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, il n’y avait qu’une immense étendue
de sable et des dunes avec quelques rares maisons au pied des
coteaux. Le sanatorium de l’Assistance Publique fut le premier
établissement moderne qu’on y éleva, postérieurement au casino.
Mais, plus tard, on comprit l’intérêt qu’il y avait à mettre en
valeur un site pareil et sous le nom de « La Foncière d’Hendaye
», il se fonda, en 1910, une société immobilière. Les premiers
travaux d’un grand programme aujourd’hui en partie réalisé,
consistèrent à construire le boulevard s’étendant du sanatorium
aux abords de la Bidassoa, le grand hôtel et à lotir les
terrains qui sont aujourd’hui presqu’entièrement construits. Les
villas s’élevèrent alors comme par enchantement et, après un
temps d’arrêt, pendant la guerre, leur nombre devint tel qu’on
voit maintenant sur cette terre, il y a 25 ans nue et désolée, une
véritable ville avec les magasins indispensables à la vie journalière.
Aussi nulle station n’est-elle plus appréciée et les baigneurs
deviennent tous les ans plus nombreux. C’est que l’attrait exercé
par cette nouvelle ville se comprend. En outre du site en luimême
et de ses environs, on trouve peu de plages aussi vaste
que celle-là. Quel que soit le nombre des baigneurs, ils peuvent
y stationner, y circuler à leur aise, sans se gêner les uns les
— 5 2 —
autres, comme dans beaucoup d’autres endroits. Elle a un autre
avantage bien appréciable, c’est que sa déclivité vers le large est
très peu sensible. Si c’est un défaut, au gré des bons nageurs,
c’est une grande qualité pour ceux qui ne savent nager que peu
ou pas du tout et qui constituent de beaucoup le plus grand
nombre. C’est surtout une grande tranquillité pour les mères de
familles qui peuvent laisser leurs enfants jouer à leur gré, en
toute sécurité.
Pendant l’été, cette plage présente, sur toute sa longueur, un
coup d’oeil unique. On y voit une véritable fourmillière humaine,
depuis les enfants du sanatorium prenant leurs ébats au pied de
la pointe Sainte-Anne jusqu’aux habitants de la pointe des
Dunes qui n’ont que quelques pas à faire pour aller de chez eux
sur le sable.
Station essentiellement balnéaire, Hendaye est aussi un centre
de tourisme de premier ordre. Il est vrai qu’il ne faut pas chercher
dans ses environs immédiats, comme dans beaucoup d’autres
stations des Pyrénées, des buts d’excursions de grande
envergure. On n’en peut pas moins faire dans ses alentours immédiats
des courses tout à fait intéressantes. Le parcours de la
corniche basque, entre la pointe Sainte-Anne et Socoa, qu’on le
fasse à pied ou par le tramway, est une des plus jolies promenades
que l’on puisse désirer.
La Croix des Bouquets, d’où l’on jouit d’une vue magnifique
sur la France et sur l’Espagne, ne le cède à aucun autre site du
pays.
Le petit village de Biriatou peut être donné comme le type du
village basque labourdin, dans un endroit charmant.
De l’autre côté de la Bidassoa, l’Espagne offre des sujets
d’excursions plus attrayants les uns que les autres. Sans parler
de Fontarabie et d’Irun où l’on revient toujours avec plaisir,
citons :
La vallée de la Bidassoa, desservie par un petit chemin de fer,
avec ses vallées convergentes où s’abritent les charmants villages
de Vear, Echalar, Yanci, Aranaz, Lesaca, Sumbilla, Mugaire
et enfin Elizondo d’où l’on peut gagner Baïgorry par le col
d’Ispéguy ou Ainhoa par le col de Maya.
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Tout près d’Irun l’escalade de Saint-Martial permettra d’embrasser
d’un coup d’oeil tout le pays entourant Hendaye, en même
temps qu’elle évoquera bien des souvenirs historiques. Bornons-
nous à citer un des plus anciens. En 1522, pendant une des
guerres entre François Ier et Charles Quint, les Français avaient
traversé la Bidassoa à Béhobie et s’étaient emparé du fort de
Gasteluzar. Les espagnols, dissimulés dans les bois et les
bruyères qui couvraient la montagne, tombèrent sur eux et les
mirent en déroute. Pour commémorer cet événement, on construisit
une chapelle et un ermitage sur cette petite montagne et
on les appela Saint-Martial, du nom du saint du calendrier à cette
date. On arriva par la suite, à désigner la montagne elle-même
sous ce nom. On y fait un pèlerinage le 30 juin.
Parmi les excursions que l’on peut faire en Espagne les plus
jolies sont celles du Jaïsquibel.
De son extrémité, près du phare, on jouit d’une très belle vue
sur Hendaye et la côte, que l’on peut voir, par les temps clairs,
jusqu’au delà de Capbreton.
Une promenade à la Guadeloupe est chose aisée et l’on est
bien récompensé de la peine qu’on a prise pour effectuer le trajet
de trois kilomètres qui la sépare d’Irun.
Ces deux courses peuvent faire l’objet d’une seule promenade,
en commençant par la seconde.
Mais l’excursion la plus recommandée et qui laisse une impression
durable à ceux qui la font est l’ascension du Jaïsquibel
jusqu’à la redoute qui couronne son sommet. La vue, de cet
endroit élevé de 543 mètres, d’où l’on domine la mer et les
Pyrénées, ne saurait se décrire, surtout si on peut y aller en
automne par une journée de vent du sud. La descente peut s’effectuer
par Renteria, si on est pressé, ou par Passages (San Juan)
que l’on aborde par le goulet et que l’on traverse en entier avant
de gagner Renteria. Cinq à six heures suffisent pour cette randonnée,
sans se presser.
Enfin Saint-Sébastien, Passages, Renteria, Oyharsun sont des
buts de promenade très différents les uns des autres, mais ayant
tous leur charme et leur originalité.
Il convient d’ajouter qu’Hendaye réserve bien des satisfac5
4
tions aussi bien à ceux qui n’aiment pas à se déplacer qu’aux
amateurs de courses. Rien qu’à flâner sur la plage, à errer sur
la pointe des dunes ou sur les bords de la Bidassoa, à suivre le
va et vient de la marée qui transforme l’estuaire tantôt en un
bassin coupé de canaux, tantôt en un véritable bras de mer, à
contempler, au coucher du soleil, les teintes si variées dont se
parent le Jaïsquibel et les nuages jusqu’au moment où s’allument
le phare du Figuier et celui de Biarritz, aperçu entre les Deux
Jumeaux, on éprouve une sensation de bien-être physique et
moral qui font regretter les jours et les heures qui passent.
Et c’est ce qui explique que très rares soient ceux qui, après
avoir passé quelques semaines à Hendaye, regagnent leur chez
eux sans esprit de retour.

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OLPHE-GAILLIARD

  HENDAYE

BAYONNE
Imprimerie « Le Courrier » 1949
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DIX EXEMPLAIRES
HORS COMMERCE SUR VÉLIN VOIRON
NUMÉROTÉS EN CHIFFRES ROMAINS DE I A X PAR L’AUTEUR.
TOUS DROITS DE REPRODUCTION RÉSERVÉS
Gabriel et Jean-Raoul OLPHE-GALLIARD
HENDAYE SON HISTOIRE

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Il semble que la France, si riche en sites pittoresques et merveilleux qu’elle égrène, tel un chapelet aux maillons serrés, à travers villes et campagnes, littoral et frontières, ait rassemblé ses plus beaux trésors naturels de grâce et d’harmonie, de contours délicats et de couleurs chatoyantes, en ce coin de terre où les Pyrénées occidentales, de cimes en collines et de collines en dunes, s’enfoncent par bonds capricieux et légers dans les eaux bleutées du Golfe de Gascogne, comme pour mieux retenir le voyageur assez fou pour quitter notre sol. Ce sortilège qu’exerce Hendaye sur ceux qui l’ont découverte, nous en avons d’illustres exemples, au premier rang desquels se place le cas de Pierre Loti qu’avec d’autres nous évoquerons en terminant.
Mais avant d’avoir prise sur l’auteur de Ramuntcho, il s’est exercé sur un Lyonnais d’origine qui, après avoir séjourné en Suisse, traversa la France d’Est en Ouest et, en 1880, trouvant au bout de sa course Hendaye, s’y fixa jusqu’à sa mort. Ses fils, bien que nés à Lyon ou en Suisse, eurent ainsi, dès leur plus jeune âge, la vision de ce site d’une particulière beauté. Dès lors leur regard ne s’en détacha plus, et s’ils durent, au cours de leur existence, s’en éloigner momentanément, ils revenaient fréquemment se retremper dans ce bain de lumière et de poésie qui était un rappel de leur jeunesse et qui illustrait certainement leur espérance d’un au-delà de splendeur et de perfection. L’aîné repose avec ses parents et plusieurs des siens dans ce petit cimetière d’Hendaye qui dévale doucement entre l’église et la baie de Chingoudy. Le plus jeune, rassemblant dans les dernières années de sa vie son talent d’écrivain et son intelligence d’érudit dont il avait déjà donné de brillants témoignages dans de nombreux ouvrages d’Economie Politique couronnés par l’Institut de France, voulut payer son tribut de reconnaissance envers ce coin de terre dont il avait reçu les joies les plus pures de sa vie et dont il ne s’était jamais rassasié, en écrivant une Histoire d’Hendaye. Il mourut en 1947, ayant presque achevé son travail, mais sans avoir eu le temps d’en assurer la publication.
Je viens de parler de Gabriel OIphe-Galliard. De cette importante étude dont il n’est pas possible d’assurer une complète diffusion, un des fils de l’auteur a recueilli l’essentiel.
Les ORIGINES
Les collines qui forment le territoire d’Hendaye, dernières ramifications de la chaîne pyrénéenne s’abaissant jusqu’à l’Océan, bénéficient du climat extrêmement humide et tempéré dû à la condensation de la vapeur d’eau qui se produit au voisinage des montagnes et de la mer. Il résulte des observations météorologiques relevées à Abbadia que la moyenne annuelle de la température est d’environ 14° ; les gelées sont très rares et le thermomètre n’atteint qu’exceptionnellement 30 degrés pendant les fortes chaleurs.
Cette situation privilégiée favorise singulièrement la végétation : la flore est celle des régions tempérées : blé, maïs, prairies naturelles et artificielles, arbres fruitiers, châtaigniers, chênes, etc…; mais la vigueur et la rapidité de cette végétation rappellent celles des latitudes méridionales. Elle corrige l’aridité du sol qu’aucun cours d’eau permanent ne permet d’irriguer : tandis que le sommet des collines porte des fougères, des touyas et des chênes, les pentes et les vallons sont revêtus d’une couche d’excellente terre cultivable.
Aussi ce pays offrait-il des facilités particulières à ses premiers habitants pour la culture du sol. La pêche et la navigation n’ont été pratiquées qu’à une date très postérieure, en dépit des armes adoptées par la ville à une époque récente ; d’azur à la baleine d’argent, nageant sur une mer du même, surmontée de trois harpons, deux en sautoir et un en pal, accompagnée en chef d’une couronne royale accostée à dextre de la lettre H de sable et à sénestre de la lettre E du même. Ces deux lettres sont la première et la dernière du nom : Hendaye. Ces armes ne peuvent pas être antérieures à la deuxième moitié du XVIIè siècle, époque où Hendaye acquit son individualité administrative et où l’usage des armoiries s’est répandu. La couronne royale, souvenir du passage de Louis XIV sur le territoire d’Hendaye, précise même la date de ce blason après 1660. Comment la baleine du blason d’origine s’est-elle muée en un dauphin relevant la queue, qui figure sur les actes administratifs de la Commune depuis le XIXe siècle ? Cette modification provient sans doute de ce que, pendant la période d’une trentaine d’années consécutives à l’invasion de 1793, au cours de laquelle la commune perdit à la fois ses archives et son entité administrative, le souvenir du passé s’était affaibli. Lorsque la Municipalité reprit un sceau, on trouva le dauphin relevant la queue plus élégant et plus à propos que la baleine, la pêche de ce cétacé n’étant plus pratiquée depuis plus d’un demi-siècle.
L’étymologie du nom est assez incertaine. Suivant l’opinion commune, Hendaye viendrait de « Handi-Ibaia » (grande rivière), ce qui laisserait supposer que ses habitants étaient pêcheurs plutôt que cultivateurs. Cependant, au XII siècle, le cartulaire de Bayonne mentionne des domaines agricoles à Hendaye, tandis que seuls sont cités comme pêcheurs les habitants de Fontarabie. D’ailleurs, l’étymologie proposée plaçant l’adjectif avant le nom, contrairement à la construction normale, et faisant subir une contraction à la partie essentielle du nom, paraît peu satisfaisante. Ne serait-il pas plus logique de rattacher ce mot au radical « Anda », qui exprime l’idée de déplacement et qui se retrouve notamment dans « Andoain » (Guipuzcoa) et dans « Andagoya » (Alava), en se rappelant l’orthographe habituelle qui était Andaya jusqu’au siècle dernier ? Quant à la deuxième partie, « Aya », elle signifie pente, versant en langue espagnole. Ainsi la Haya, montagne d’Irun.
Cette double origine basque et espagnole du nom s’explique par celle de ses premiers habitants. Hendaye, séparée de la Gascogne par les derniers chaînons des Pyrénées difficilement franchissables en ces temps reculés, et largement ouverte vers l’Espagne dont elle n’est séparée que par une rivière presque guéable à marée basse, se peuple d’abord d’immigrants basco-espagnols du Guipuzcoa. Leur établissement remonte certainement à une époque reculée : à en juger par la date des incursions pratiquées par les Basques dans les plaines de l’Adour et de la Garonne, les habitants du Labourd furent sédentarisés vers les IXè ou Xe siècle. Ces immigrants s’installèrent sur de petits domaines, le rendement des terres assurant, sur une faible superficie, la subsistance de toute une famille.
Les plus anciens domaines que nous voyons exploités sur le territoire d’Hendaye sont ceux de Zubernoa, baigné par la Bidassoa, et d’Irandatz, qui lui était contigu. Dès le XIIe siècle, nous trouvons Guillaume de Zubernoa et Bernard d’Irandatz apposant comme témoins leur signature au bas d’un acte du 1er janvier 1149. Le Vicomte ou Gouverneur de Bayonne fait appel aux chefs de ces deux maisons en qualité de conseillers, suivant la coutume féodale alors en vigueur dans le Labourd. Par la suite, le nom de Zubernoa cessa de s’appliquer au domaine, mais s’étendit par contre, de la nouvelle paroisse qui allait être créée, aux maisons qui formèrent la Campagne d’Hendaye et une partie de celle d’Urrugne. Quant à celui d’Irandatz, il subsiste encore, et après avoir passé entre les mains de la famille Laroulette, au XVIIè siècle, puis entre celles de la famille d’Aragarry au XVIII siècle, il est, depuis le mariage en 1752 de Rose d’Aragorry avec Michel d’Arcan-gues, la propriété des descendants de ce dernier.
L’acte du 1er janvier 1149 dont nous venons de parler était un compromis passé entre l’Evêque de Bayonne, les seigneurs de Zubernoa et d’Irandatz et le Prieur de l’Abbaye Bénédictine d’Arthous dans les Landes. Celui-ci, Sanche de Donnezain, avait fondé quelques années auparavant, en 1135, sur les terres données par Guillaume de Zubernoa, un hospice pour les pèlerins qui se rendaient à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il était question, dans ce compromis, de l’édification d’une chapelle que justifiait déjà l’importance de la population, et dont l’emplacement est encore aujourd’hui marqué d’une croix, à l’intersection des chemins de Béhobie et de Santiago.
L’Hôpital de Saint-Jacques, dit aussi de Zubernoa, était construit sur le domaine qui a conservé depuis lors le nom de Priorénéa (maison du Prieur). Quelques habitations ne tardèrent pas à s’élever aux alentours et formèrent une paroisse ayant pour annexe Biriatou où le Prieur de Zubernoa nommait un vicaire. Le site était bien choisi : Santiago est l’un des points les plus rapprochés d’Irun et de la route de Saint-Sébastien, et le lit de la rivière y est plus étroit qu’ailleurs.
Les moines vivaient du produit des terres que leur avait concédées Guillaume de Zubernoa, de celui d’un moulin et du droit de la pêche au saumon. La ville de Fontarabie, lors de sa fondation en 1200, avait concédé au prieur de Zubernoa le droit de se servir de gabares, sous condition de les ramener tous les soirs au port de cette ville. On peut en conclure qu’à cette époque, les Ondarrabiars vivaient en paix avec leurs voisins hendayais et que ces derniers n’avaient pas encore commencé à leur porter ombrage en se livrant à la pêche. Des 1160 les moines bénédictins de l’Abbaye d’Arthous avaient été remplacés à Zubernoa par les prémontrés de la Chaise-Dieu. La paroisse qui comptait 260 communiants en 1747 fut supprimée en 1792 et réunie à celle d’Hendaye. L’église fut détruite lors de l’invasion espagnole de 1793. L’hôpital lui-même depuis longtemps abandonné par les pèlerins et ayant servi d’hôpital militaire, notamment lors de la prise de Fontarabie en 1719, n’existait plus en 1793. Le domaine fut vendu comme bien national en l’an IV à un habitant de Saint-Jean-de-Luz pour le prix de 5.280 francs. Il passa ensuite aux mains de Pierre Dalbarade qui le revendit à l’an IX à Marie Larroulet femme d’Etienne Pellot. Il appartient actuellement à la famille Durruty, descendant de ce dernier.
Deux routes conduisaient de France en Espagne à travers les Pyrénées Occidentales : celle de Saint-Jean-Pied-de-Port à Roncevaux et Pampelune et celle de Saint-Jean-de-Luz à Irun et Burgos par Santiago. La première était la moins pénible ; c’était la voie naturelle de la traversée des Pyrénées. Les armées de Charlemagne et de Louis le Débonnaire l’empruntèrent au IXè siècle : on sait ce qu’il leur en coûta. A plus forte raison les pèlerins inoffensifs, proie facile pour les bandits qui infestaient le pays et pour les indigènes qui, bien qu’adonnés à la culture, n’avaient pas perdu l’habitude de détrousser les voyageurs, ne pouvaient s’y aventurer sans danger. Beaucoup préféraient donc suivre le second itinéraire malgré les inconvénients qu’il présentait. De Saint-Jean-de-Luz à Santiago, la route passait à 500 mètres du bourg d’Urrugne, montait à Postaenea, un relai de poste, sans doute situé à la Croix des Bouquets, et, négligeant les lacets actuels de la descente sur Béhobie, atteignait la Bidassoa plus à l’ouest de ce bourg en dévalant la colline d’Aldapa. C’était le chemin suivi par les équipages et les courriers qui allaient de France en Castille et à Madrid. La chaussée était assez mal pavée, mais sans ornières. En hiver, par mauvais temps, les diligences avaient du mal à escalader ce que l’on appelait « la montagne de Béhobie ». Une diligence partait deux fois par semaine de Bayonne pour Madrid. Dans l’intervalle on devait louer des mules. Pour bénéficier de la poste et des relais, il fallait retenir sa place à l’avance et le prix était exorbitant : en 1722, le prix du voyage en poste de Paris à Hendaye était de 2.400 livres pour un fonctionnaire accompagné de deux valets, et autant pour le retour. Il ne faut pas oublier que la monnaie d’alors avait une toute autre valeur que notre pauvre petit franc.
L’impression des voyageurs passant de France en Espagne était assez vive pour que les pèlerins de Saint-Jacques crussent devoir exprimer les touchants adieux que voici :
Quand nous fûmes à Sainte-Marie (Irun)
Adieu la France jolie
Et les nobles fleuri de lys
Car je m’en vais en Espagne
C’est un étrange pays.
Ou encore :
En passant à Sainte-Marie,
Hélas mon Dieu
Nous eûmes danger de la vie
Dans tout ce lieu.
Nous regrettâmes le pays
De notre France
Où nous avions dans nos logis
Grande abondance.
Les dégradations causées par l’eau au gué de Santiago obligèrent dans la suite à modifier l’itinéraire, On utilisa le Pas de Béhobie à proximité de l’île des Faisans et dès lors fut créé un nouveau tracé de route qui, au pied de la redoute Louis XIV, suivant à peu près le tracé actuel, rejoignait l’ancienne route à la Croix des Bouquets.
On passait la rivière dans un grand bac qui transportait voyageurs, bêtes de somme, carrosses et charrettes. Les droits étaient perçus avant l’embarquement. Le tarif n’empêchait pas les bateliers de rançonner les voyageurs, aussi bien d’un côté que de l’autre. Toutes les relations de voyage le constatent. Pour en finir avec les exigences des passeurs, le roi de Castille avait, dès 1525, ordonné la construction d’un pont, mais l’exécution ne suivit pas. En 1701 existait un pont de bois, traversant l’île des Faisans. Mais ce pont fut alternativement détruit et reconstruit au cours de chaque guerre. On le remplaça dans la seconde moitié du XVIIIè siècle par un pont en pierre qui fut lui-même détruit en 1813 par l’armée française battant en retraite. Les Anglais lui substituèrent des pontons. En 1823, à la suite du passage de l’armée du comte d’Artois, il fut refait en pierre et en bois et appelé « pont du duc d’Angoulême ». Le pont actuel a été construit en exécution du traité de 1856.
Quant au passage entre Hendaye et Fontarabie, enlevé aux habitants d’Hendaye qui n’avaient pas le moyen d’en assurer le trafic et concédé en 1634 à la maison d’Urtubie en reconnaissance des services qu’elle avait rendus au cours du siège de La Rochelle, il semble n’avoir été que peu utilisé malgré l’existence d’une assez bonne route qui, prolongeant la rue Agorette à Ciboure, suivait les falaises de Socoa jusqu’à Haïçabia, pour s’enfoncer ensuite dans les terres, et par Dorrondéguy, Errondonia et Chorrioenia atteindre Irandatz.
Les pèlerins n’étaient pas les seuls voyageurs passant par Santiago. Un courant d’affaires s’établit de très bonne heure entre le Labourd et le Guipuzcoa. Cette province basque espagnole, montagneuse et au sol pauvre, avait besoin de blé et de bétail qu’elle importait de France avec laquelle elle communiquait plus facilement qu’avec le reste de la Péninsule. En échange, elle fournissait du vin, du fer, du charbon et du bois. Le Guipuzcoa jouissait de tout temps de l’exemption des droits de douane et de la liberté du commerce, et de leur côté, les habitants du Labourd résistaient victorieusement aux tendances centralisatrices du pouvoir royal.
RIVALITÉS FRANCO-ESPAGNOLES
En dehors de ces pèlerins et de ces marchands, Santiago, puis Béhobie, vit passer des guerriers appartenant aux armées françaises, espagnoles ou anglaises. Du XIIe siècle au début du XIXè siècle, les deux nations voisines se mesurent en des querelles meurtrières qui, presque chaque fois, prennent fin sur des échanges de princes, pour mieux se rallumer quelques années après. Et même en état de paix officielle, la possession de la Bidassoa, avec le droit de navigation et de pêche qui en découle, ne cessera d’opposer Ondarrabiars à Hendayais sous l’œil indifférent et même parfois avec la complicité tacite ou expresse du pouvoir central de chacun des deux pays.
L’histoire de ces incidents de frontières et de ces conflits qui s’échelonnent sur sept siècles forme à elle seule plusieurs chapitres du manuscrit entrouvert, devant vous. Pour abréger, il suffira d’en donner les principaux traits.
Les habitants de Fontarabie, qui n’avaient pas pris ombrage de l’établissement de leurs émigrants sur l’autre rive de la Bidassoa, ne mirent bientôt que plus d’acharnement à leur interdire l’usage de cette rivière. Confondant la possession de fait avec le droit de souveraineté, les Espagnols invoquaient la jouissance qu’ils avaient exercée, depuis la fondation de leur cité, sur le fleuve et ses deux rives jusqu’à la limite de la marée haute, per­cevant des droits de port et interdisant à tous autres de naviguer, de jeter l’ancre et de pêcher, à moins de concessions expresses, telles que celles accordées aux moines de Santiago et à quelques amis. Ils ajoutaient que les eaux de la Bidassoa étaient grossies par un cours d’eau venant de leur montagne.
Les Labourdins rétorquaient qu’ils bénéficiaient pour la pêche el la navigation d’une prescription plus que trentenaire et que la plus grande profondeur du fleuve se mesurait près de la rive française et non du côté de Fontarabie. De plus, si les Guipuzcoans avaient un affluent sur leur territoire, eux-mêmes en comptaient trois aujourd’hui disparus : le Crasper, le Dalentchet et la Vertébie. Ils avaient établi trois nasses ou pêcheries alors que ceux de Fontarabie n’en avaient que deux qui, elles, payaient des redevances aux sires d’Urtubie. De ces trois nasses, deux appartenaient à l’hôpital de Santiago et la troisième à la maison d’Ayzpurdi qui apparaît ainsi comme l’un des plus anciens domaines d’Hendaye, après ceux de Zubernoa et d’Irandatz. Des arguments, on en vint aux mains. Cet état d’hostilité avait dû commencer au plus tard dans la deuxième moitié du XIV siècle ; vers le milieu du siècle suivant, il était devenu une situation presque permanente, remontant à une date dont on avait perdu le souvenir. Il fut marqué par les habituels coups de surprise, destruction de nasses ou de filets, capture d’embarcations et de matelots, et parfois d’incidents burlesques ou tragiques.
Le traité des Pyrénées ajourna la solution de ce problème frontalier assez épineux, dans son article 8, ainsi rédigé : « Les différens entre le bourg d’Andaye, de la province de Guyenne, et la ville de Fontarabie, de la province de Guipuzcca, n’ayant pu estre accomodéz avant la signature du présent traité de paix qui n’a pas dû estre retardé, il a esté convenu et accordé secret que les seigneurs maréchal duc de Grandmont et baron de Batteville (capitaine général du Guipuzcoa) prendront cognoissance des causes desdits différens et des raisons que chacune des parties a pour soustenir son prétendu droit, touchant à les faire convenir à l’amiable, et, si cela ne peut, prononceront d’un commun accord ce qui leur paroistra juste touchant lesdits différens. Après quoy ce que lesdits seigneurs maréchal duc et baron de Batteville auront jugé sera exécuté sans difficulté soulz quelque prétexte que ce puisse être. »
En application de cette clause, des négociations furent entamées. Elles furent laborieuses, coupées d’incidents diplomatiques, sans oublier ceux de frontières. Il s’avérait qu’on se heurtait à la duplicité et à la force d’inertie des Espagnols. Au bout de sept ans, les pourparlers furent abandonnés le 13 janvier 1666 sur le départ des représentants espagnols qui, rappelés à Madrid, annoncèrent avec désinvolture à leurs interlocuteurs français que ceux-ci pouvaient rendre leur sentence puisqu’elle n’obligerait pas les Espagnols.
Ce ne sera que vingt ans plus tard, le 13 octobre 1685, qu’un accord put intervenir, stipulant la liberté de la pêche et de la navigation pour les sujets des deux pays. La fermeté de Louis XIV eut ainsi raison de l’orgueil et de la fourberie des Espagnols.
Les querelles entre voisins hendayais et ondarrabiars n’en continuèrent pas moins pendant une cinquantaine d’années encore, puis s’apaisèrent peu à peu, par suite d’un phénomène naturel qui semblait donner raison aux Espagnols : le cours de la Bidassoa, s’écartant peu à peu d’Hendaye venait mouiller les murailles de Fontarabie et son embouchure se trouvait entièrement en territoire espagnol. Aussi, en 1727, tandis que ce port comptait alors une trentaine de chaloupes péchant en mer le thon, le maquereau et la sardine, celui d’Hendaye voyait ses effectifs diminuer de plus en plus.
Parallèlement à ces querelles frontalières et, souvent provoquées par elles, se déroulèrent pendant cette longue période que nous avons franchie rapidement, des guerres entre les deux nations voisines. Nous allons revivre un moment quelques-uns de ces faits historiques dont Hendaye fut le théâtre.
Un des plus anciens passages sur la Bidassoa dont les chroniques aient laissé trace est celui du roi Alphonse de Castille qui, en 1130, envahit le Labourd et assiégea Bayonne. Il récidiva quelques années plus tard avec le même insuccès et dut repasser la Bidassoa. En 1280, c’est au tour de Philippe le Hardi de venir assiéger Fontarabie pour obliger le roi de Castille, Alphonse le Sage, à rendre aux Infants, ses propres neveux, la liberté dont il les avait privés. On raconte que les hommes d’armes espagnols, ayant enveloppé de draps les sabots de leurs chevaux, surprirent l’armée assiégeante et l’attaquèrent avec tant d’impétuosité qu’ils l’obligèrent à se retirer en déroute, décimant l’entourage du roi de France qui, lui-même, eut sa vie en danger.
Un siècle après environ, soit en 1463, eut lieu à Hendaye une entrevue entre Louis XI et le roi de Castille en vue de tenter de mettre un terme — on a vu qu’ils n’y parvinrent pas — au différend franco-espagnol relatif à la possession des eaux de la Bidassoa. Le 4 mai, le roi de Castille traversa la rivière, venant de Fontarabie, avec une suite nombreuse. Louis XI, arrivé de Saint-Jean-de-Luz, l’attendait sur la rive hendayaise. Les Français se moquèrent de l’aspect du roi de Castille, très laid, mais vêtu avec beaucoup de recherche, tandis que les Espagnols tournaient en dérision la ladrerie de Louis XI, couvert de vêtements trop courts et coiffé d’un vieux chapeau garni de médailles de plomb. De son embarcation, Henri IV de Castille échangea avec le roi de France de grands saluts. Puis les deux monarques s’embrassèrent, et la main dans la main se dirigèrent vers une roche basse qui se trouvait à la limite des hautes marées ; le roi de Castille s’y appuya, tenant sa baguette, voulant sans doute ainsi marquer sa souveraineté sur l’endroit. On convint que le roi de Castille abandonnerait la Catalogne moyennant indemnité. De la Bidassoa, il ne fut plus question. Philippe de Commines, à qui nous empruntons, en le résumant, le récit de cette entrevue, ajoute que les deux rois se séparèrent peu satisfaits l’un de l’autre, et conclut mélancoliquement que les souverains ne devraient jamais se rencontrer en personne, lorsqu’ils veulent se mettre d’accord.
Ce voyage de Louis XI ne fut pourtant pas entièrement perdu pour les Hendayais. Le roi, ayant conservé un bon souvenir de son séjour à Saint-Jean-de-Luz, accorda à ses habitants l’exemption de la moitié des droits d’assise que la Couronne se réservait sur les marchandises vendues à Bayonne et à Saint-Jean-de-Luz. Cette franchise devait être étendue en 1565 à Urrugne et à Hendaye.
L’entrevue de 1463 ne porta pas de longs fruits de paix, et la fin du XVè siècle est ensanglantée par des guerres pendant lesquelles Fontarabie résiste victorieusement à deux sièges de l’armée du sire d’Albret, père du roi Jean de Navarre.
Après une dizaine d’années d’interruption, les hostilités reprennent entre les deux pays en juillet 1512 ; mais c’est au tour du duc d’Albe, commandant l’armée espagnole, d’envahir d’abord la Navarre d’où il délogea le roi Jean d’Albret, puis la Basse-Navarre et le Labourd. Ses troupes incendient Saint-Jean-de-Luz, tandis qu’une armée anglaise débarquée à Fontarabie pour lui prêter main forte, dévaste Hendaye. Le duc de Bourbon tenta de reprendre l’offensive et parvint à conduire ses hommes jusqu’à Oyarzun, Renteria et Hernani ; mais un troisième siège devant Fontarabie n’eut pas plus de succès que les précédents. La Navarre, ruinée sous le joug castillan, devait attendre pendant neuf ans son libérateur en la personne d’André de. Foix. C’est alors que Bonnivet gouverneur de Guyenne, après avoir menacé Pampelune où les Espagnols concentraient toutes leurs forces, tournait brusquement par le col de Maya et Biriatou, enlevait le château de Gazteluzar qui dominait Béhobia, et mettait le siège devant Fontarabie. Les Basques et les Gascons qu’il commandait demandèrent avec insistance l’autorisation de donner l’assaut bien que la brèche fut insuffisante. L’assaut échoua; mais les défenseurs, effrayés, capitulèrent sans en subir un Second (Octobre I521). Bonnivet laissa dans la place trois mille volontaires gascons et, pressé de repartir, rejeta la suggestion judicieuse du comte de Guise de démanteler la forteresse et d’utiliser ses matériaux à la construction d’un fort à Hendaye.
Charles-Quint avait proposé à Français 1er la restitution de Fontarabie en échange de Tournai qu’il assiégeait. Mais cette offre fut dédaignée. Tournai tomba bientôt au pouvoir des Impériaux, Fontarabie resta pendant près de deux ans en la possession des Français, jusqu’au moment où les Espagnols, étant parvenus à franchir la rivière à Béhobie, ravagèrent le Labourd et le Béarn sans pouvoir s’emparer de Bayonne, mais se fixèrent le long de la rive droite de la Bidassoa. La garnison de Fontarabie, déjà affaiblie par la trahison de Philippe de Navarre qui était passé à l’ennemi avec les troupes qu’il commandait, et dès lors privée de toute communication avec le reste des troupes françaises, se rendit aux Espagnols le 24 Mars 1524. L’année suivante allait se produire le désastre de Pavie. François 1er, conduit prisonnier en Espagne par le Roussillon, dut consentir à signer, le 22 février 1526 le honteux traité de Madrid. En exécution de ce traité, eut lieu à Hendaye, le 17 Mars suivant, l’échange du roi rendu à la liberté contre ses deux enfants, le Dauphin et le duc d’Orléans, âgés de 9 et 6 ans, livrés comme otages à sa place. Sur un ponton fixé au milieu de la Bidassoa accostèrent simultanément deux gabares dont l’une amenait le roi venant de Fontarabie, et l’aute ses enfants conduits par le sire de Lautrec, du côté d’Hendaye. Les enfants baisèrent la main de leur père qui les embrassa et, suivant Sébastien Moreau qui assistait à la cérémonie, « ne leur sceut rien dire autre chose, sinon qu’ils se gardassent d’avoir mal et qu’ils fissent bonne chère, et que bientôt il les manderait quérir. En ce faisant les larmes luy tombèrent des yeux ; ce fait leur fist le signe de la croix en leur donnant la bénédiction de père. » Le sire de Lannoy qui l’accompagnait lui dit alors : « Sire, Votre Majesté est libre, qu’elle fasse ce qu’elle a promis. — Tout sera fait », répondit François 1er. II monta alors dans la barque qui était du côté français et aborda Hendaye. Dans sa hâte de retrouver la France, il sauta dans l’eau sans attendre l’accostage et fut complètement mouillé. Après avoir salué la suite venue pour l’accueillir, il sauta sur son cheval et piqua « rudement, roydement », tant qu’il fut bientôt à Saint-Jean- do-Lus.
On sait qu’après avoir longtemps tergiversé sur la mise en application du traité de Madrid qui, disait-il, lui avait été imposé par la contrainte, il parvint à arracher la Bourgogne aux prétentions de son rival, mais fut obligé de lui céder le Tournaisis et de renoncer à toute action en Italie et en Allemagne, par le traité de Cambrai ou « paix des Dames » qui fut signé le 5 Août 1529. En exécution de ce traité, eut lieu un nouvel échange sur la Bidassoa : celui des deux enfants de François 1er et de la sœur de l’Empereur, Eléonore d’Autriche qu’il devait épouser, contre le paiment de 1.200.000 écus, sur les deux millions stipulés.
L’état de paix créé entre François 1er et Charles-Quint par le traité de Cambrai fut de courte durée, la question du royaume de Navarre constituant pour les deux pays une occasion permanente de conflits. Dès 1536 la guerre se rallume et les Français occupent Fontarabie. Puis, après une courte trêve, c’est au tour des Espagnols d’envahir le Labourd, pillant et incendiant le château d’Urtubie et une partie de Saint-Jean-de-Luz. On peut croire qu’Hendaye eut, dans ces événements, sa part de ruines et de souffrances.
Bien que victorieux, l’adversaire était épuisé par cette guerre. Henri II consentit néanmoins à signer, le 3 avril 1559, le traité de Cateau-Cambrésis qui stipulait la renonciation du roi de France à la Savoie, à la Bresse et au Bugey, et le mariage de Philippe II avec Elisabeth de France. C’est encore par Hendaye que passa cette jeune princesse, âgée de treize ans, pour monter sur le trône d’Espagne.
En juin 1565 nouveau passage de souverains : La Reine-Mère Catherine de Médicis et le jeune. Charles IX vont à la rencontre de la reine Elizabeth qui, accompagnée du duc d’Albe, vient se mettre au courant de la situation religieuse en Francs. Au bord de la Bidassoa, à l’endroit appelé « Marguery », entre Santiago et Béhobie, sous un abri de feuillage, les deux reines et Charles IX, après avoir été accueillis par une salve de cinq cents arquebusiers de la garde et par la musique royale, prirent, comme dit le chroniqueur, « une fort belle et riche collation composée de jambon de Mayence et langue de bœuf, cervelas, pâté, fruits, salades, confitures et une grande abondance de bons vins ». Puis on se dirigea vers Saint-Jean-de-Luz et Bayonne, la reine Elizabeth montée sur une fort « belle et brave haquenée blanche, splendidement harnachée ». Les entretiens des souverains eurent lieu à Bayonne et durèrent dix-sept jours, entrecoupés de fêtes fastueuses. Catherine de Médicis raccompagna ensuite sa fille la reine d’Espagne jusqu’à Irun.
Ce voyage princier n’avait pas été inutile aux Hendayais et Urrugnards : le 8 juillet 1565 Charles IX leur accorda les mêmes privilèges que ceux dont jouissaient depuis plus d’un demi-siècle les habitants de Saint-Jean-de-Luz, relatifs aux exemptions, libertés et franchises des droits d’entrée. L’exemption de la traite foraine avait d’ailleurs été étendue à tout le royaume par l’édit du 14 février 1557 qui proclamait la liberté du commerce comme « le principal moyen de faire les peuples riches », méthode dont pourraient s’inspirer nos gouvernants d’aujourd’hui.
Et nous franchissons une étape de soixante-dix ans pendant lesquels alternent les actes d’hostilité et les périodes d’accalmie. Après une dizaine d’années de détente, les relations franco- espagnoles s’enveniment à nouveau en 1635. C’est sur mer que les hostilités reprirent : depuis deux ans déjà les marins espagnols avaient commencé à attaquer les navires français et à ravager les côtes. Des préparatifs de guerre s’organisaient dans la Péninsule, et troupes et munitions étaient amenées à Fontarabie. Les habitants d’Hendaye donnèrent l’éveil et, en raison de cette tension, une ordonnance de Louis XIII datée de fin avril 1635 vint interdire tout trafic avec l’Espagne et prescrivit aux navires français de ne pas prendre la mer sans être armés. Les maladies contagieuses qui sévissaient alors à Fontarabie obligèrent d’ailleurs à fermer la frontière.
En 1636, le gouvernement espagnol profita des difficultés que rencontraient les troupes françaises en Picardie, pour franchir avec une armée de dix à douze mille hommes, la frontière à Biriatou. Deux jours après, le 25 octobre, les envahisseurs occupaient sans résistance Béhobie, Hendaye, Urrugne, Ciboure, Saint-Jean-de-Luz et Socoa qu’ils mirent à sac ; mais n’osèrent attaquer Bayonne. La rapidité de cette invasion était due à l’absence de dispositifs de protection, la défense consistant en un millier d’hommes dispersés sur le territoire des communes d’Urrugne et de Saint-Jean-de-Luz. Au bout d’un an d’occupation, au cours duquel les populations asservies surent résister dignement aux propositions du roi d’Es­pagne qui tentait de les faire passer dans son camp, l’armée ennemie, décimée par la faim et par la peste dut évacuer la région, talonnée par les troupes du duc de la Valette. Sains atten­dre l’attaque des Français qui devait avoir lieu le lendemain, les Espagnols repassèrent la Bidassoa en utilisant un pont qui existait alors entre Hendaye et Fontarabie. Ce pont qui prenait naissance entre le bourg d’Hendaye et Santiago aboutissait devant la porte principale de Fontarabie. Il n’existait certainement pas en 1618 lors de la visite de l’ingénieur Alleaume chargé d’étudier la construction d’un fort à Hendaye, et qui n’aurait pas manqué de le signaler. Il est vraisemblable qu’il fut construit d’un commun accord par les villes riveraines, au cours de cette période d’accalmie qui précéda l’invasion de 1636. Il était donc de construction récente lorsque l’armée espagnole l’utilisa dans sa retraite et le détruisit après son passage. Il en subsistait des tronçons que l’armée française négligea de réunir lors du siège de Fontarabie. Des plans dressés en 1637 et en 1638 le représentent comme « rompu » et les gravures dessinées en 1659 par l’ingénieur Pontault de Beaulieu à l’occasion du traité des Pyrénées ne reproduisent que ses deux extrémités.
Dans leur retraite les Espagnols avaient perdu plus de six mille hommes tués ou morts de maladie. Mais ils parvinrent à contenir en décembre une offensive française qui avorta par suite de la mésintelligence qui régnait entre les ducs de la Valette et d’Epernon et le comte de Gramont.
L’année suivante, une armée commandée par le prince de Condé, ayant comme lieutenant-général le duc de la Valette, envahit à son tour le Guipuzcoa et, après s’être emparée, au début de juillet 1638, d’Oyarzun, Lezo, Renteria et Pasajes qu’elle fortifia, entra sans coup férir dans le château du Figuier et revint mettre le siège devant Fontarabie.
Mais la place forte tardait à se rendre. Le cardinal de Sourdis, dont la flotte avait anéanti celle des Espagnols à Guétaria et était venue relâcher au large d’Hendaye, proposa d’enlever la place avec ses marins. La Valette, arguant de ses prérogatives, refusa, alors que la garnison, décimée par la faim et la soif, comptait moins de cinquante hommes valides. Après avoir négligé ce concours, le duc de la Valette commit une seconde faute en évacuant Pasajes, sous prétexte de réduire l’étendue du front. Il permit ainsi à une armée espagnole de secours de s’emparer des hauteurs du JaïzquibeL menaçant ainsi dangereusement les assiégeants de Fontarabie qu’elle attaqua le 7 septembre. Au lieu d’amener des renforts, la Valette donna l’ordre de la retraite qui dégénéra en déroute : beaucoup de soldats voulurent traverser le Bidassoa par leurs propres moyens et se noyèrent Le prince de Condé, accouru sur les lieux et après avoir vainement tenté d’arrêter les fuyards, quitta le dernier le rivage espagnol pour reprendre la tête de sa gendarmerie campée, à Hendaye.
Comme il arrive toujours en pareil cas, en présence d’une incurie aussi incompréhensible, le bruit se répandit que La Valette avait été acheté. De plus, il fut formellement accusé par le prince de Condé d’avoir manqué à son devoir. Par arrêt du Grand Conseil, il fut condamné à mort et à la confiscation de ses biens pour crime de lèse-majesté, ayant, par lâcheté et perfidie, abandonné le service du Roi.
Quant aux Espagnols, cette délivrance, inespérée leur parut tellement miraculeuse qu’ils décidèrent d’en commémorer le souvenir par une procession annuelle, le 8 septembre, à la chapelle de la Guadeloupe, cérémonie accompagnée de sermons patriotiques et de décharges de mousqueterie à blanc contre la France. Mais ils sortaient si épuisés de cette campagne qu’ils ne purent songer à tirer profit de la déroute de l’armée française, et même, pendant quelque temps, à continuer leurs vexations à l’égard des pêcheurs hendayais.
Nous venons de raconter un épisode local de la Guerre de Trente Ans qui, on le sait, prit fin avec le traité de Westphalie du 24 octobre 1848. En dépit de son échec devant Fontarabie, la France s’assurait par ce traité une situation prépondérante en Europe. Lors des négociations, les Hendayais envoyèrent aux plénipotentiaires réunis à Munster une requête tendant à insérer l’article suivant : « Que lesdits habitants d’Andaye pourront ancrer à la rade appelée le Figuier, entrer et sortir en la barre et naviguer sur toute l’étendue de la rivière de Vidassoa et prendre port à Andaye, y charger et descharger toutes sortes de marchandises et denrées avec chaloupes, pinasses et toute autre sorte de navires portant quille et non quille ; ensemble de pescher hault et bas ladite rivière et plaine mer avec retz, fillets et autres instruments servant à la pescherie, sans qu’à présent et à l’advenir les habitans d’Andaye soyent empeschez ni troublés par les Espagnols et commandant des forteresses de Fontarabie et du Figuier et autres subjets du Roy d’Espagne… » Les questions relatives aux rapports entre la France et l’Espagne furent disjointes du traité, et la requête des Hendayais, quoique portant la recommandation de Mazarin, subit le même sort.
Ce n’est qu’en 1659 que devait prendre fin l’état de guerre entre les deux nations voisines sur les Pyrénées. Le Gouvernement espagnol, désireux de ne pas gaspiller davantage ses forces en vue de conserver les Flandres qu’il devait d’ailleurs abandonner au traité d’Aix-la-Chapelle, offrit la paix à la France, avec la main de l’Infante pour le jeune roi. Les préliminaires, négociés entre Mazarin assisté de Lionne, et l’envoyé espagnol don Luis de Haro, furent signés à Paris le 4 juin 1659. En fin juillet, Mazarin arriva à Saint-Jean-de-Luz tandis que, don Luis de Haro attendait à Fontarabie. Pour des raisons d’étiquette, on décida de se réunir à l’île des. Faisans, appelée depuis lors Ile de la Conférence, et on y construisit une loge où chaque ministre accéderait chacun de son côté tout en restant sur son propre territoire. Les négociations avancèrent lentement et péniblement, sous l’effet des atermoiements des Espagnols.
Mazarin dut se fâcher et menacer de les rompre. Enfin, le 7 novembre 1659, fut signé le fameux traité des Pyrénées par lequel l’Espagne reconnaissait la possession de la France sur l’Artois et le Roussillon et nous donnait une reine. En raison de la mauvaise saison et de l’état de santé de Philippe IV, le mariage de Louis XIV et de l’Infante Marie-Thérèse ne fut célébré que quelques mois plus tard. Le 6 juin 1660, les deux rois, entourés d’une Cour nombreuse et en grand apparât, s’étaient rencontrés à l’île des Faisans et avaient apposé leur signature au bas du traité. Le lendemain, Louis XIV, accompagné de la Reine-Mère et du Cardinal de Mazarin, revint à l’île des Faisans et Philippe IV lui remit sa file, après des adieux émouvants. Le cortège se diri­gea ensuite vers Saint-Jean-de-Luz où devait avoir lieu le mariage religieux.
On a vu plus haut qu’une fois de plus les Hendayais ne recueillirent de ce traité d’autres avantages que le souvenir des fastes historiques qui se déroulèrent sur leur territoire et qu’ils durent attendre vingt ans encore la reconnaissance du droit de libre navigation sur la Bidassoa.
Les cérémonies qui précédèrent le mariage de Louis XIV, pour plus célèbres qu’elles demeurent, ne mettent pas un terme aux passages des souverains et des princes, aux guerres non plus. En 1701 notamment, le duc d’Anjou emprunte la même voie pour prendre possession du trône d’Espagne. Ce fut le début d’une trêve de quelques années. Mais, à la suite des intrigues du cardinal Alberoni, conseiller de Philippe V, la guerre reprit entre les deux couronnes, en 1719. En mai de cette année, le marquis de Silly, conduisant un faible détachement, franchit la Bidassoa sur un pont de bateaux aménagé à l’aide de gabares hendayaises, prend Pasajes et Saint-Sébastien, tandis que le maréchal de Berwick investit Fontarabie. Le 15 juin, la place forte se rendait après un siège de trois semaines, et, deux ans plus tard, Philippe V était contraint de demander la paix, que consacre en janvier 1722 un nouvel échange de princesses : Elisabeth d’Orléans, fille du Régent, traversait l’île des Faisans pour aller épouser l’Infant Luis d’Espagne et croisait en ces mêmes lieux l’Infante Marie-Anne, fiancée à Louis XV. On sait que, sous l’influence du duc de Bourbon, ce projet fut abandonné et l’Infante renvoyée en Espagne, tandis que, presque en même temps, la princesse Elizabeth d’Orléans, devenue veuve, revenait en France. Mentionnons enfin le passage, en 1745, de l’Infante Marie-Thérèse, première épouse du Dauphin, et franchissons un demi-siècle sans incidents notables, pour arriver aux guerres de la Convention dont l’un des premiers épisodes fut la destruction d’Hendaye par l’armée espagnole.
III ESQUISSE d’HENDAYE SOUS l’ANCIEN REGIME 18
Mais avant de voir disparaître le vieil Hendaye, essayons de reconstituer son aspect et sa vie propre au cours de ces siècles d’Histoire. A la suite des rois et des princesses, à la suite des guerriers, nous l’avons traversée rapidement. Arrêtons-nous y un instant.
Nous avons vu qu’à l’origine, Hendaye ne formait qu’un hameau dépendant de la paroisse d’Urrugne. En raison de sa situation par rapport à l’ancienne voie franco-espagnole et de la présence du Prieuré de Zubernoa, c’est d’abord le quartier de Santiago qui se développe. Celui d’Hendaye ne comptait encore, au milieu du XV° siècle, qu’une quarantaine de maisons. Mais peu à peu celui-ci prend de l’extension et une agglomération assez importante s’établit à l’endroit où se trouve situé le centre actuel de cette localité. Un plan dressé en 1764, le seul que nous ayons retrouvé, nous montre Hendaye telle qu’elle était tracée alors. Si nous lui superposons un plan, actuel, nous voyons; que sa configuration, en dépit du cataclysme de 1793, s’est peu modifiée. Nous reconnaissons la rue de Zubernoa, l’amorce de ce qui est devenu les Allées d’Irandatz ; et cette rue droite qui les prolonge et aboutît à l’ancien fort est très certainement la voie ouest de l’actuelle place de la République. A l’ouest du plan est tracé un chemin qu’empruntera plus tard, dans sa traversée du bourg, le boulevard de la Plage, depuis boulevard de Gaulle.
Dès 1598 apparaît dans le bourg une chapelle dédiée à Saint Vincent. Longtemps le Prieur de Zubernoa, redoutant de voir diminuer ainsi le nombre de ses paroissiens, s’était opposé à la création de cette église que l’importance acquise par le bourg d’Hendaye justifiait ; mais Monseigneur d’Etchaux passa outre.
La construction de cet édifice fut probablement assurée par les habitants de l’endroit. Son emplacement était le même que celui de l’église actuelle. Il reste de cette construction la croix en pierre du cimetière qui entourait l’église, croix qui porte l’inscription : « O crux ave, spes unica ». Cette croix a été classée monument historique. En 1647 cette chapelle fut transformée en paroisse indépendante de celle d’Urrugne. C’est vers cette époque que fut construite dans les dunes une chapelle où les marins d’Hendaye réunis en confrérie ou société de secours mutuels qui fut approuvée par Mgr d’Olce en 1644, venaient prier Sainte Anne pour le succès de leurs expéditions. Mais, en 1757, à propos de l’installation, à proximité de cette chapelle, de batteries pour protéger la côte contre un débarquement possible des Anglais avec lesquels nous étions en guerre, on notait qu’un corps de garde se trouvait installé dans cet édifice, ce qui permet de supposer qu’il avait été désaffecté et délaissé depuis un certain temps par les marins qui se livraient de moins en moins aux expéditions lointaines de la grande pêche. En 1779 on y voit vivre un ermite, Miguel de Goycotchéa. L’accès de cette chapelle était alors difficile car aucun chemin de terre ne longeait la baie de Chingoudy, et, pour aller du bourg à la plage, il fallait traverser la baie à marée basse. Tandis que de nos jours, c’est l’affaire de vingt minutes que de franchir à pied la distance qui sépare l’église Saint-Vincent de l’église Sainte-Anne, reconstruite grâce à la générosité de la comtesse d’Aramon et érigée en paroisse en 1938.
Quant, aux abords du bourg, le boulevard qui conduit à la plage traverse les gracieux jardins aménagés récemment aux alentours du monument aux Morts, sait-on que l’on foule l’emplacement de ce qui fut un fort ? Son aspect était familier aux Hendayais pendant tout le XVIIIè siècle. C’est en effet en décembre 1681, à la suite de nouvelles exactions qui dégénérèrent en un véritable massacre, commises par les Ondarrabiars sur les pêcheurs hendayais, que le gouvernement français décida la construction d’un fort à Hendaye. Il avait existé antérieurement et successivement trois « tours », sorte de constructions défensives assez légères qui n’avaient pas résisté aux attaques des Espagnols. Cette fois, on envoyait sur place, non Vauban lui-même, comme on l’a prétendu à tort, mais un de ses élèves, l’ingénieur de Vigny qui avait surveillé les travaux de fortifications de Bayonne. Il reconnut un em­placement pour la construction d’une redoute de huit mortiers et de six pièces de canon, à la pointe située au nord de la ville, en face et à huit cents mètres du château de Fontarabie. Suivant la méthode inaugurée par Vauban, une grande partie de l’ouvrage était aménagée au-dessous du niveau du sol. La redoute comportait un réduit de forme carrée, flanqué de deux donjons, à deux étages avec six chambres et six casemates chacun, l’un sous terre et l’autre au-dessus et surmontés d’une terrasse. Ce réduit était entouré d’une cour intérieure, d’un parapet en maçonnerie contenant un passage voûté et recouvert de terre formant glacis incliné ; d’un fossé en escarpe avec chemin couvert muni de contrescarpe en maçonnerie. Au Nord, du côté de la mer, se trouvaient une batterie haute à barbette pouvant contenir six pièces, et une autre basse à laquelle on accédait par des escaliers avec cour intérieure, protégée par un parapet portant six embrasures pour les canons et formant escarpe au-dessus de la Bidassoa. L’ouvrage comportait en outre une poudrière, une caponnière, une boulangerie, une citerne, un logement pour le commandant et un corps de garde.
20 A l’origine, l’effectif habituel de la garnison, était p.20 de cent hommes.
En même temps on édifiait d’autres redoutes du même genre, le long de la côte, à Bidart et à Socoa, et le long de la Bidassoa, notamment au-dessus de Béhobie, sur la colline qui surplombe les lacets actuels de la route internationale, à un endroit qui porte encore le nom de Redoute Louis XIV.
Le fort d’Hendaye ne put être utilisé lors de la reprise des hostilités entre la France et l’Espagne en 1684, sa construction n’étant pas achevée ; et, lors de la prise de Fontarabie en 1719, Berwick n’eut pas besoin de s’en servir. On peut inférer des documents que cet ouvrage n’a jamais tiré un seul coup de canon, nos relations avec l’Espagne s’étant améliorées dans le courant du XVIIIè siècle et sa présence ayant inspiré sans doute une peur salutaire. Il était encore en bon état en 1780, note le Comte de Guibert venu l’inspecter. En 1793, il ne put résister au premier assaut de l’armée espagnole. Il fut alors démantelé. Mon père racontait avoir vu ses derniers vestiges qui disparurent lors de la construction du boulevard de la Plage et du pont sur la baie de Belsénia en 1887.
La séparation communale entre Hendaye et Urrugne fut concomitante à celle des paroisses. Le 25 mai 1647, date de l’accord passé avec le Sire d’Urtubie au sujet de la paroisse, les habitants d’Hendaye et ceux d’Urrugne signaient une transaction dont les termes ne nous sont malheureusement pas connus, au sujet de l’administration des deux communautés. Des lettres patentes de novembre 1654 homologuèrent les statuts d’Hendaye. Auparavant, le bourg était administré par un syndic nommé par la municipalité d’Urrugne, puis, depuis le milieu du XVI » siècle, par cinq jurats élus par les habitants mais dépendant toujours de l’assemblée communale d’Urrugne. Comment les Hendayais s’y étaient-ils pris pour obtenir le consentement de leurs concitoyens d’Urrugne qui s’étaient toujours montrés acharnés à conserver l’intégrité de leur territoire, et n’eurent-ils pas à se heurter à l’opposition violente qui s’était manifestée à l’égard de Ciboure, dans des circonstances analogues, un demi-siècle auparavant ? En ce qui concerne la situation religieuse, la facilité avec laquelle ils triomphèrent des difficultés créées par le prieuré et l’empressement que mit l’évêché à répondre à leur requête laissent entrevoir une influence favorable de l’Evêque de Bayonne. Mais, dans le domaine administratif, aucune influence de ce genre ne pouvait s’exercer utilement. Le résultat fait honneur à la diplomatie des Hendayais. Ils ne s’en tinrent pas là, et, sous prétexte de se protéger des incursions de leurs voisins espagnols sur l’Ile des Joncaux qui dépendait de la nouvelle commune, mais que les Hendayais ne pouvaient atteindre sans traverser le quartier de Zubernoa, ils réclamèrent en 1689 l’annexion de ce quartier. Un accord fut passé à cet effet ; mais la question du partage des terrains communaux en ajourna l’application. jusqu’à la fin du XIXe siècle.
21 Nous avons dit qu’à l’origine le bourg d’Hendaye était surtout peuplé de cultivateurs. Alors comme aujourd’hui, l’objet principal de l’exploitation rurale était le bétail à cornes et la culture du blé et du maïs.
Mais, si certains Hendayais restaient attachés à la terre, très vite d’autres s’affirmaient comme d’excellents marins dont Joannès de Suhigaraychipy, dit Croisic, et Etienne Pellot furent les plus célèbres. Bien qu’ayant moins de panache que la piraterie, la pêche en haute mer exerçait un attrait sur les Hendayais et était non moins exempte de profit. La pêche à la baleine et à la morue étaient pratiquées couramment.
Une autre source de profit pour les Hendayais résidait dans le transit de marchandises. Entre leurs mains passent de l’huile, du réglisse, du saumon, de la morue, des sardines, du jambon, de la cire, des articles de quincaillerie et de mercerie. Vers 1650, ils y ajoutent du papier, du tabac, des toiles de Reims et de Bretagne, des draps de Ségovie, du cuir de Cordoue. Ils transportaient habituellement à Bayonne les marchandises venant d’Espagne et en rapportaient celles qui étaient destinées à ce pays. C’est à Bayonne que s’acquittaient les droits d’entrée et de sortie du royaume dits « droits de coutume ». Cependant les droits d’entrée pouvaient être payés à l’un des premiers bureaux de France : il en existait un à Hendaye.
Les Hendayais supportaient difficilement ces droits de coutume qui gênaient leur commerce. Nous avons vu qu’en 1565 ils avaient obtenu l’exemption de la moitié de ces droits ; mais les receveurs de Bayonne continuaient à percevoir la part de la ville. A plusieurs reprises, les Hendayais protestèrent contre ces taxes qui ne tenaient pas compte des lettres de franchise accordées par Charles IX. Bayonne répondait que les lettres ne visaient que les droits du roi, non ceux de la ville. La part du roi dans ces droits avait été d’ailleurs affermée en 1643 à la municipalité de Bayonne. L’année suivante, les échevins de cette ville sous-louèrent leur ferme d’Hendaye à Miguel de Ondarratxu, marchand de cette localité. Ce marchand est l’un des types les plus représentatifs de la riche bourgeoisie hendayaise de l’époque. Il avait déjà acquis une honnête aisance dans l’affrètement des navires de pêche. Le transit avec l’Espagne occupait également son activité. La prise à ferme des droits de coutume venait consacrer en quelque sorte sa situation. Cette même année il se faisait construire une demeure cossue qui existe encore dans la rue de Zubernoa, et dont le linteau porte l’inscription : « Peu et paix ». Nous ignorons si le deuxième terme de ce souhait se réalisa, mais le premier témoigne plus assurément du sens philosophique du propriétaire que de la modestie réelle de ses ambitions.
En marge de la grande pêche et du transit avec l’Espagne, se crée à Hendaye un commerce de production locale qui, pour être moins actif que celui du trafic frontalier, n’est pas négligeable.
22 La vente de la morue et de la baleine y figurait depuis que cette pêche était pratiquée, Egalement la vente du poisson d’eau douce, d’abord pêché dans les nasses installées sur les bords de la Bidassoa, puis, celles-ci ayant été progressivement détruites, à l’aide de filets. Après le poisson, les Hendayais pensaient au dessert et s’étaient assurés une certaine renommée dans la confection du massepain, gâteau aux amandes « rostillé fasson Despaigne », comme on disait alors. Enfin Hendaye attache son nom à la fabrication d’une certaine eau-de-vie. C’est à Jean Darmore que revient la paternité de cette création. Le 20 novembre 1658, il rapporta de Bayonne une chaudière « à fère eau-de-vye ». La liqueur, improprement appelée « eau-de-vie d’Hendaye », était en réalité un produit de la raffinerie de l’alcool soumis à une deuxième distillation. Son bouquet lui venait du fenouil, distillé en même temps que l’alcool. On ajoutait ensuite le sirop qui sucrait la liqueur en la ramenant au degré voulu. N’est-ce pas, en définitive, ce « secret » que M. Paulin Barbier recueillit en 1860 auprès de quelques anciens habitants et qu’il utilisa dans la restauration de la « Véritable Liqueur d’Hendaye » ?
Malgré ses qualités, et malgré quelques débouchés coloniaux qu’elle s’était assurés à l’origine, cette eau-de-vie ne connut pas la fortune des grandes liqueurs françaises.
Ainsi, à la veille de sa destruction, Hendaye apparaît comme un gros bourg planté de maisons cossues, avec des boutiques nombreuses : ici un d’Irandatz concurrence les chocolatiers de Bayonne, un peu plus loin un certain Esteben tient atelier de forgeron ; en bas de la rue de Zubernoa, à l’extrémité de la baie de Belsénia, des marins réparent leurs filets en chantant ou devisant. Les rues s’animent au passage des muletiers, des pataches ou des carrosses qui vont en Espagne ou en reviennent. Et les jours de foire — car à partir de 1783 les Hendayais eurent l’autorisation d’ouvrir un marché hebdomadaire qui se tenait le samedi, — sans compter une grande foire annuelle — les habitants sont toutes voiles dehors, tandis que là-bas, sur l’estuaire de Chingoudy d’autres voiles, celles des trois-mâts terre-neuviers, se gonflent au vent du large qui les conduiront vers pêches lointaines

23 DE 1789 à NOS JOURS

Mais une ère s’achève pour Hendaye. Son visage d’autrefois va disparaître, et il ne restera rien de ses maisons qui furent détruites de fond en comble, ni même de ses archives qui furent incendiées et qui, elles, auraient pu, tel un vieux et fidèle portrait, perpétuer le souvenir de ses traits essentiels.
Les débuts de la Révolution française affectent peu la vie locale. Seul fait à mentionner : la destitution, lors de la Constitution civile du Clergé, du curé, Dominique Galbarret, qui refusa de prêter serment et qui émigra à Fontarabie d’où il administrait secrètement les sacrements à ses paroissiens, tandis qu’était nommé à sa place un prêtre constitutionnel. On assiste aussi au passage d’émigrés auxquels se joignent quelques citoyens hendayais se sentant visés par un arrêté du 25 Pluviôse An II pris à l’encontre de ceux qui avaient « affiché leur aristocratie et leur haine de la révolution ».
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Mais la situation se gâte singulièrement avec la déclaration de guerre de la Convention à l’Espagne (7 mars 1793). A ce moment, Hendaye était occupée par le 7è Bataillon de la Gironde comprenant trois cents hommes environ et par un effectif de 2.000 fantassins commandés par le général Duvergez. Ces troupes s’appuyaient, d’une part sur le fort d’Hendaye, et de l’autre sur la Redoute Louis XIV. En face, l’armée espagnole, forte de 22.000 hommes sous les ordres du général Caro, était disposée le long de la Bidassoa, de San Martial à Fontarabie. Le premier objectif des Espagnols, afin d’occuper les hauteurs qui descendent de la Rhune sur Urrugne et Ciboure, était de détruire le Fort d’Hendaye. Le 23 avril, ils ouvrirent le feu avec une telle violence, tant de Fontarabie que des collines qui, de la rive gauche, dominaient le fort, qu’au bout de peu de temps, le fort, l’église et la ville n’étaient plus qu’un monceau de ruines. A midi, les Espagnols s’emparaient du fort démantelé et à bout de munitions, tandis que la Redoute Louis XIV était prise à revers. Les Espagnols s’avancèrent jusqu’à Olette, mais ils y trouvèrent retranché le bataillon des Pyrénées ou chasseurs basques qui les battit et les repoussa au-delà de la frontière, mettant le siège devant Fontarabie qui se rendit aussitôt et fut incendiée. Pourtant, tirant profit de l’incurie du général Servan qui, sous le prétexte de réorganiser ses troupes, avait ordonné l’évacuation d’Hendaye, les Espagnols reprirent l’offensive et, le 2 mai, entraient à Saint-Jean-de-Luz. Le 31 mai, un détachement venu de Béhobie occupait Hendaye qu’il acheva de détruire en y mettant le feu.
24 Les habitants s’étaient enfuis et beaucoup périrent de misère ; plusieurs furent rattrapés et emmenés en Espagne par les troupes. Ceux qui revinrent se virent contraints de prêter serment de fidélité au roi d’Espagne. Le 4 Frimaire, la Convention, sur la proposition du Comité de Salut Public, décréta une allocation de 80.000 francs pour indemniser les citoyens hendayais. Suivant le rapporteur, les Espagnols font une guerre d’un nouveau genre : ils ont organisé des compagnies qu’ils appellent compagnies de voleurs ; lorsque l’artillerie a bombardé une ville, ils lancent ces compagnies armées de torches, et celles-ci incendient, pillent et égorgent hommes, femmes et enfants. Il est avéré que l’armée espagnole, dans sa marche en avant, détruisait toutes les maisons pour ne pas gêner les opérations.
Le 22 juin, le générai Servan obligea de nouveau les ennemis à repasser la Bidassoa. Mais les deux armées, aussi mal organisées et équipées l’une que l’autre, les Espagnols ayant toutefois la supériorité du nombre, se tenaient mutuellement en respect le long de la rivière que, pendant un an, elles franchirent alternativement dans un sens ou dans l’autre, sans résultat décisif.
La situation changea d’aspect lors de l’attaque d’ensemble lancée le 25 juillet 1794 par les soldats de la République, sous le commandement du général Muller épaulé à sa gauche par le général Moncey. L’armée espagnole était alors culbutée jusqu’à Oyarzun, tandis qu’une flotte improvisée s’emparait par surprise de Fontarabie, le 1er août, A leur tour, San Sébastian, Tolosa, Ondarroa et Vittoria tombaient sous les coups portés par Moncey. Celui-ci, nommé commandant en chef en remplacement du général Muller, après un temps d’arrêt imposé par la mauvaise saison reprit, en mars 1795, son offensive en Biscaye. En juillet, il obligea les Espagnols à battre en retraite et à évacuer Bilbao et l’Alava. Il se disposait à investir Pampelune, lorsqu’il reçut, à San Sébastian, la visite du marquis d’Jranda, Simon d’Aragorry, qui, émigré de France, avait laissé à Hendaye un domaine placé sous séquestre dont il désirait récupérer la possession. C’était là le but avoué de sa démarche. Mais il était porteur d’une lettre du roi d’Espagne qui demandait la paix. Et ce fut le traité de Bâle du 21 juillet 1795.
Ravagée par l’ennemi passant et repassant sur son territoire, Hendaye avait en outre perdu son autonomie administrative par une loi qui l’annexait à Urrugne. Cependant elle n’allait pas tarder à recouvrer celle-ci.
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Ses blessures n’étaient pas encore pansées qu’elle eut à subir une nouvelle invasion, celle des troupes de Wellington qui, le 7 octobre 1813 passant à l’offensive sur la Bidassoa, enlevaient Hendaye et refoulaient peu à peu l’armée française jusqu’à Toulouse où celle-ci remporta une victoire qui mit fin à la campagne. A la vue des envahisseurs, les habitants d’Hendaye avaient fui de nouveau, abandonnant dans leur précipitation tout ce qu’ils possédaient Presque seul, le capitaine Pellot était resté. Il offrit sa maison pour y établir un hôpital. Le général anglais répondit par un autre geste d’humanité : il engagea Pellot à faire revenir la population
25 promettant de respecter les personnes et les biens, et renvoya à Irun les soldats espagnols qui avaient commis quelques excès au début de la campagne. Il parvint, par l’attitude de ses troupes, à rassurer les habitants qui subirent l’occupation avec patience.
Pendant les Cent Jours une armée espagnole fut formée à la frontière et envahit Saint-Jean-de-Luz ; mais trouvant les Français retranchés à Anglet et à Ustaritz et apprenant l’échec de l’Espagne dans le Roussillon, elle repassa la Bidassoa.
En avril 1823, le Comte d’Artois, à la tête d’une armée levée pour secourir le Roi Ferdinand menacé par l’insurrection, entre à Irun aux acclamations de la population et occupe Fontarabie. Lorsque le 22 novembre, il revint en France, il franchit la rivière sur le pont de pierre et de bois qui venait d’être réparé et qu’il baptisa alors du nom de son fils, le Duc d’Angoulême.
Hendaye mit de longues années à se relever de ses ruines. En 1820 on ne comptait encore que 332 habitants. L’église ne fut rendue au culte que vers 1807. Elle nécessitait des réparations urgentes qui ne purent être exécutées qu’en 1831, faute de ressources de la commune. En vue de les augmenter, celle-ci obtint du gouvernement la concession de l’herbe des terrains du vieux Fort, dont le projet de reconstruction après plusieurs atermoiements, avait été définitivement abandonné en 1820, sur avis du général Lamarque, qui considérait que cet ouvrage était incapable d’opposer le plus léger obstacle aux mouvements d’une armée ennemie. Le premier étage du clocher, en bon état, servait de mairie et d’école. Il fut endommagé par la foudre en 1836. Les services municipaux se transportèrent alors à la maison Imatz et y demeurèrent jusqu’au jour où, en 1865, fut construite une nouvelle mairie
Suivant la narration d’un voyageur, Lacour, Hendaye offrait encore en 1834 un aspect de désolation : « La vue de cette ville fait un mal que je ne saurais définir ; il me semble que ces traces de vieille et sanglante douleur devraient être effacées de notre sol ; elles réveillent la haine. »
La commune avait son territoire réduit à la surface occupée par le bourg et le bas quartier
. En 1830, les dunes de la plage lui furent annexées. Mais elle avait perdu les Joncaux, rattachés sous la Révolution à Urrugne.
Cette île ne lui fut rendue que par la loi du 19 juin 1867.
La superficie de la commune d’Hendaye passait ainsi à 228 hectares comprenant les maisons d’Otatx, Hinda, Ayzpurdi, Uristy. Larrun, Sascoénia, Ondaralxu et les dunes, et sa population de 617 à 918 habitants. Mais il subsistait deux anomalies : Hendaye restait séparée des Joncaux par une bande de terre d’un kilomètre de longueur qui suivait le cours de la Bidassoa depuis la pointe de Santiago jusqu’au pont de Béhobie. En outre, alors que le domaine d’Irandatz et le quartier de Zubernoa étaient à proximité du bourg d’Hendaye, ils dépendaient administrativement de celui-ci d’Urrugne, distant de plus de cinq kilomètres. Il faudra attendre un décret du 14 octobre 1896 pour voir disparaître ces anomalies. Désormais, le territoire d’Hendaye se rapprochait sensiblement de ses limites naturelles :
26 partant du cimetière de Béhobie, passant à proximité des maisons Maillarrenia, Erreca, Oriocoborda, Mentaberry qu’elles laissent en dehors, ces limites suivent le cours du ruisseau Mentaberry jusqu’à Haiçabia.
Reprenant l’accord de 1685, un traité de délimitation de frontières fut signé avec l’Espagne le 2 décembre 1856, L’art. 9 stipulait que, depuis Chapitelacoarria, un peu en-dessous d’Enderlaza, jusqu’à l’embouchure de la Bidassoa, la frontière suivait le milieu du cours principal, sans changer la nationalité des îles, celle de la Conférence restant indivise entre les deux nations. La navigation, le commerce et la pêche sont déclarés libres sur les eaux de la Bidassoa (art 29 et 21). Tout barrage est désormais interdit (art. 23 et 24). Le pont de Béhobie, reconstruit à frais communs, appartiendra aux deux nations (art. 26). L’éponge était ainsi passée sur de longs siècles de querelles ou de violences ; les deux peuples voisins pouvaient désormais vivre côte à côte. Il est vrai que, la pêche n’étant pour ainsi dire plus pratiquée par les Hendayais, les motifs de discussion avaient à peu près disparu. Il est vrai aussi, que, du côté espagnol, on a eu à enregistrer souvent la violation des règlements frontaliers et qu’il n’est pas rare de voir, la canonnière française donner la chasse aux pêcheurs espagnols en maraude dans les eaux françaises.
Vers 1860 un savant basque, né à Dublin en 1810, Antoine d’Abbadie, après une vie errante et laborieuse qu’il avait consacrée à l’étude des problèmes géographiques et ethnologiques, notamment pendant son séjour en Ethiopie, fit construire, sur les plans de Viollet le-Duc, un château où la fantaisie du propriétaire mêlait à l’architecture du XVè siècle les souvenirs des habitants et de la faune de l’Afrique. Napoléon III qui, à la suite de son équipée de Strasbourg et de son expulsion, avait été le compagnon de voyage d’Antoine d’Abbadie au Brésil, lui avait promis de poser la dernière pierre du château. Le désastre de Sedan ne permit pas la réalisation de ce projet et l’emplacement de la pierre est resté vacant au balcon d’une des fenêtres de l’Observatoire. Antoine d’Abbadie mourut sans postérité en 1897. Son œuvre scientifique a été continuée par l’Institut, à qui il avait légué son domaine et qui a consacré l’Observatoire à l’exécution d’un catalogue astronomique.
Si Napoléon III n’eut pas le temps de venir à Abbadia, Hendaye avait eu en 1857 la visite de l’Impératrice Eugénie. La souveraine fut moins sensible à la beauté du site qu’à la vue des blessures dont le bourg portait encore de nombreuses traces, après plus de soixante ans. Cependant, Hendaye allait bientôt connaître un nouvel essor, plus important que celui qu’elle avait reçu sous l’Ancien Régime.
L’une des causes de ce développement réside dans le prolongement jusqu’à Irun de la ligne de chemin de fer de Bordeaux à Bayonne et dans l’ouverture de la gare internationale, en 1864. Dès lors surgit aux alentours de celle-ci un quartier qui ne cessa de s’étendre, rejoignant le bourg tant le long de la voie ferrée que par Irandatz. De plus, les facilités ainsi créées pour le transport des marchandises donnèrent naissance à des industries nouvelles : fabrique de chocolat, conserves alimentaires, sans omettre de mentionner la liqueur d’Hendaye dont M. Paulin Barbier venait de reprendre, l’exploitation. A ces activités locales, Hendaye ajouta plus tard, sous la direction de la famille Mauméjean, une fabrique de vitraux et de céramiques dont le renom artistique a franchi les limites de notre région et jusqu’aux frontières de notre pays.
Un autre mouvement d’expansion de la population et d’activité des affaires se porta du côté de la plage. Jusqu’alors, tant parce que la pratique des bains de mer n’était pas répandue qu’à cause des difficultés d’accès — seul un étroit chemin longeant la baie de Chingoudy reliait le bourg aux dunes — l’exploitation de la plage n’avait tenté personne. Et même après l’élargissement de ce chemin d’accès en 1869, personne n’osait encore se lancer dans une entreprise qui paraissait hasardeuse.
L’exploitation de la plage se résuma tout d’abord dans l’installation d’un établissement de bains édifié en 1877 au-dessous du monticule où se dresse actuellement le Nid Marin. C’était une construction en planches comportant une trentaine de cabines avec un restaurant-buvette, que je revois dans mes souvenirs d’enfance, car il ne disparut que vers 1913, lors du prolongement de la digue vers les Deux Jumeaux.
En 1881, le lancement de la plage était donné en adjudication à la « Société Civile Immobilière d’Hendaye-Plage » au capital de 800.000 francs. Des charges onéreuses étaient imposées à l’entreprise adjudicataire : la construction d’un quai, d’un casino comportant un nouvel établissement de bains, d’un hôtel, en regard du développement de la clientèle qui ne suivait qu’avec une lente progression, provoqua, dès l’origine, de telles difficultés dans la trésorerie de cette société, que celle-ci entra bientôt dans une agonie que seule son insolvabilité ne fît que prolonger. C’est dans cette situation que M. Martinet reprit l’affaire en 1904 et qu’il entreprit de donner une nouvelle impulsion à l’aménagement et à l’exploitation de la station de la plage, en créant en 1910 « La Foncière de Hendaye et du Sud-Ouest ». Mais ses projets étaient grandioses : prolongement de la digue vers les Deux Jumeaux, construction d’une route en corniche reliant la plage à Ciboure, d’un hôtel de luxe, d’une « Réserve » à Haïçabia, aménagement de la voirie et d’un réseau d’égouts, d’un golf sur les pelouses d’Abbadia, et récupération de terrains pris sur la baie de Chingoudy, par la création d’une digue qui devait relier la pointe de Socoburu au vieux port. Si cette dernière partie du programme est demeurée inachevée, le reste fut réalisé, au grand dam des finances de la nouvelle société qui n’était pas parvenue à accorder selon le même rythme exploitation et aménagement. Aussi, cette société fut-elle acculée à déposer son bilan. La situation dans laquelle se trouvait la Foncière amena la municipalité, en 1936, à se rendre acquéreur du Parc des Sports et, en 1939, à incorporer au domaine
28 communal la voirie de la plage qu’elle entretenait à ses frais depuis longtemps.
Il apparaît ainsi que les deux sociétés qui se sont succédées dans l’exploitation de la plage, malgré leur fin malheureuse, ont fait œuvre profitable à la commune d’Hendaye. De son côté, celle- ci n’était pas restée inactive dans l’exécution de travaux d’embellissement. Les terrains du vieux fort, vendus jadis par l’Etat à un particulier, furent rachetés par la commune en août 1887. Si on peut regretter que la municipalité alors en exercice ait pris la détermination de raser les ruines qui, dans un îlot de verdure sauvage, se miraient mélancoliquement dans les eaux de la Bidassoa, il faut convenir que la création à cet endroit d’un boulevard qui, à l’aide d’un pont enjambant la baie de Belsénia, assurait désormais une liaison rapide et directe entre la gare et la plage, constituait une amélioration indispensable.
En 1923, la construction d’un groupe scolaire et d’un Monument aux Morts conçu avec un goût d’une sûreté rarement rencontrée dans les édifices de ce genre, puis celle des élégantes halles actuelles, enfin l’aménagement en terrain de sport et en jardins de tout ce terre-plein du vieux fort, donnent à cet endroit, avec ses larges échappées sur les eaux de la baie de Chingoudy, cernées à droite par Fontarabie et à gauche par le promontoire de la plage, un air de grâce et d’harmonie incontestables.
Nous n’omettrons pas de rappeler enfin que, de 1899 à 1912 a surgi à l’extrémité est de la plage, toute une cité de pavillons destinés à abriter les enfants rachitiques ou scrofuleux à la charge de l’Assistance Publique de la Ville de Paris. Le 6 octobre 1913, M. Poincaré, Président de la République, inaugurait officiellement ce sanatorium.
HENDAYE DANS LA LITTÉRATURE
Cette Hendaye dont nous avons essayé de retracer les phases de sa lente élaboration à travers le temps afin de la mieux connaître et de la mieux aimer, cette Hendaye dont le panorama merveilleux captive le regard de ceux qui ont le bonheur d’y vivre et éblouit le voyageur, il est curieux de constater qu’elle a peu retenu l’attention des littérateurs. Chose étrange, c’est à un Anglais, Swinburne, que revient l’honneur d’avoir le premier chanté le site, dans cette relation qu’il fit en 1776 de son passage à Hendaye, alors qu’il revenait d’Espagne : « Nous gagnâmes de très bonne heure le sommet d’une montagne couverte de bois, d’où nous découvrîmes la baie de Biscaye, Fontarabie, Andaye, le cours de la Bidassoa, la province du Labourd en France, et une prodigieuse étendue de la Chaîne des Pyrénées : il n’a jamais existé une plus belle vue que celle-là, même dans l’imagination du divin Claude Lorrain. »
Flaubert qui, vers 1840, décrit avec détail Irun et Fontarabie, n’a pas un mot pour Hendaye. De même Victor Hugo, refaisant en 1843 le voyage qui, enfant, l’avait conduit en Espagne aux côtés de son père, ne voit que Fontarabie, « village d’or au clocher aigu, au fond d’un golfe bleu, dans un éloignement immense. »
Théophile Gautier, pressé de « découvrir l’Espagne », jette à peine un coup d’œil sur l’Ile des Faisans qu’il compare à une sole frite — pourquoi frite ? sole, passe encore ! — et se hâte vers Irun. Par bonheur, la montée de la route, au sortir de la ville, l’incite à se retourner et lui fait apercevoir ce qu’il laisse derrière lui : « C’était un spectacle vraiment magnifique : la chaîne des Pyrénées s’abaissait en ondulations harmonieuses vers la nappe bleue de la mer, coupée çà et là par quelques barres d’argent. »
Sous la plume de Frédéric Ozanam, qui s’inspirait aux sources les plus élevées de l’art et de la poésie, le sentiment de la nature jaillit spontanément : « Le 16 novembre, écrivait-il en 1852 dans « Un pèlerin au pays du Cid », par une tiède matinée nous passions la Bidassoa et nous laissions fuir derrière nous l’Ile des Faisans… La route suivait la côte du Guipuzcoa. D’un côté s’étageaient les cimes abruptes, les pentes boisées, les coteaux cultivés qui rattachent les Pyrénées aux Asturies, de l’autre côté, de fréquentes échappées de vue laissaient apercevoir la mer. Ces grands aspects, la douceur de l’air, la verdure encore toute vive et fraîche dans une saison si avancée faisaient de ce pays un paradis terrestre, mais un paradis ensanglanté par la passion des hommes ; car nous apercevions de loin, le château et les bastions démantelés de Fontarabie. »
Il faut attendre Pierre Loti, pour trouver un peintre digne de la splendeur exceptionnelle du panorama. Pierre Loti habita Hendaye pendant plus de trente ans. Sa maison, une petite villa de style basque aux contrevents verts, dont la terrasse surplombe les eaux de la Bidassoa, est devenue l’une des curiosités du pays. Le célèbre écrivain avoue qu’il y séjourna un an « sans y avoir rien découvert de particulier ». Il lui fallait ce délai pour adapter à son propre état d’âme les représentations qu’il se faisait du pays et de ses habitants. Ce rêveur sensitif, perpétuellement désenchanté, pour qui la vie est une « sombre route » parsemée de « figures et choses qui passaient » (notez ce verbe à l’imparfait), nul n’était moins préparé que lui à comprendre le Basque au tempérament essentiellement pratique, réfléchi et peu loquace, se déridant volontiers à ses moments d’humour, épris de pelote, de musique, de poésie et de danse, s’adaptant aux circonstances changeantes avec une souplesse diamétralement opposée à l’immobile traditionalisme que le romancier lui prête, foncièrement animé d’une saine et robuste confiance dans la vie se traduisant par l’énergie et la ténacité qu’il déploie dans tous ses actes. Ce n’est pas lui qui rêvera aux « ailleurs », comme ce Ramuntcho, qui n’a rien de basque et ne doit l’existence qu’à des circonstances extrêmement fortuites; en Euskualerria, et surtout à la fantaisie de l’auteur qui a mis dans son héros plus de Loti que de Basque.
À cette erreur de conception des personnes, s’ajoute celle des choses : ce que Loti a surtout retenu des charmes si prenants de ce site incomparable, ce n’est pas l’extraordinaire douceur, la pureté de l’air qui dilate les poumons et enivre le cœur, ce n’est pas l’harmonie des lignes et des teintes qui réconforte et apaise. Pour l’attacher à ce coin de terre privilégié, il a fallu l’été de la Saint-Martin, avec les montagnes dont les fougères rougissantes en­sanglantent les flancs et qui, sous le sinistre et dur du vent du Sud, semblent se rapprocher jusqu’aux premiers plans, imposant leurs lourds contours dans une inexorable et uniforme crudité, et donnant une sensation d’oppression, presque d’écrasement. Ce vent du Sud, Loti l’a appelé « le grand magicien du Pays Basque » ; magicien si l’on veut, mais malfaisant puisqu’à à son souffle s’évanouissent les vapeurs bleuâtres, si légères et transparentes, qui estompent les lointains et donnent au paysage sa pénétrante douceur ; bienfaisant seulement lorsqu’il apporte l’été au cœur de l’hiver ; car c’est presque toujours dans cette saison qu’il a la délicate attention de souffler. Et c’est encore un contre-sens que d’avoir pris pour caractéristique du pays le vent qui souffle le plus rarement dans l’année.
La méprise était trop lourde pour échapper totalement au peintre si sensible aux beautés de la nature. Par une contradiction pour ainsi dire logique, dont le lecteur ne peut que, se féliciter, les tableaux pleins de charme et de vie que Pierre Loti a laissés
d’Hendaye sont généralement indemnes de la baguette du « magicien » relégué pour la circonstance dans les solitudes de la Rhune. En novembre il note : « La mer, au loin, luit comme une bande de nacre bleue. Il y a des teintes méridionales, presque africaines, sur les montagnes qui se découpent au ciel avec une netteté absolue, et qui sont vaporeuses cependant, noyées dans un je ne sais quoi de diaphane et de doré. La Bidassoa, à mes pieds, inerte et lisse, reflète et renverse avec une précision de miroir le vieux Fontarabie d’en face, son église, son château-fort… »
Et cette description d’une matinée de printemps : « Du haut d’une colline, au bord de la Bidassoa, le cimetière regarde de grandes profondeurs lumineuses, de grands déploiements de mer et de montagnes qui sont, à cette heure, de tous les bleus connus, depuis les plus pâles et les plus diaphanes jusqu’aux indigos les plus intenses… Le mois de Mai méridional a jeté sur ce lieu une exquise parure éphémère et il fait aujourd’hui un temps rare, même dans le Midi ; un temps limpide parmi les plus limpides, et calme, tiède sans accablement, presque immobile, avec de légers souffles tout imprégnés de vie, qui passent… Le soleil monte, monte radieux dans le ciel tout bleu. L’heure de midi s’avance avec une tranquille splendeur. »
Et pour en terminer avec ces citations, voici un lever de soleil en Juin : « Autour de moi, tout est fête et splendeur. Sur la mer de Biscaye qui, en ce moment, joue le lac bleu aux tranquillités inaltérables, la côte des Cantabres se pose comme une haute découpure légère toute imprégnée de soleil levant. Une paix délicieuse est dans l’air avec une vivifiante chaleur. Respirer seulement est déjà un bienfait, une chose qui enivre. La Terre semble remplie de joies et de promesses pour les hommes, les bêtes et les plantes. »
J’ai voulu terminer par ces tableaux qui donnent, avec la fidélité et la précision de la peinture, les divers aspects de ce pays. Et je demande à tous ceux qui connaissent bien ce coin de terre privilégiée : par quel sortilège Hendaye les enchante, les retient, les captive ? Est-ce celui du vent du Sud ; est-ce la sensation d’immobilité mélancolique, de torpeur écrasante ? Ou n’est-ce pas plutôt ce « souffle tout imprégné de vie », le véritable magicien qui a exercé son influence sur Loti, et sur nous après lui
FIN

OLPHEGAILLARD

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