NAUFRAGE D’UN TERRE-NEUVAS HENDAYAIS

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NAUFRAGE D’UN TERRE NEUVAS

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L’ESSOR DE HENDAYE

Déjà Joseph Nogaret 

dès l’arrivée du Chemin de fer, signalait l’essor fulgurant qu’avait pris Hendaye

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L’ouverture de la ligne de chemin de fer de Paris à Madrid a été le signal de la renaissance de cette petite localité qui, depuis les guerres du Premier Empire, n’avait fait que végéter. Non seulement les formalités de douane pour le passage des marchandises d’un pays à l’autre, mais aussi leur transbordement,conséquence de la différence de voiesen France et en Espagne, amenèrent beaucoup d’étrangers qui se fixèrent à Hendaye, en même temps qu’un nombre élevé

d’employés de chemin de fer. C’est alors que commença à se former le quartier dit de la gare.

A l’origine, c’est-à-dire en 1857 on ne savait pas encore ce que donneraient les chemins de fer. Beaucoup, parmi les personnes les plus éclairées, ne pensaient pas qu’ils dussent prendre une extension aussi considérable que celle qu’ils ont prise. Les résultats de l’expérience n’ont pas tardé à lever les doutes et à

montrer que la conséquence de ce nouveau mode de transport a été une véritable transformation de la vie sociale. Depuis cette époque, le trafic de la gare d’Hendaye a beaucoup varié

Le tonnage expédié par cette gare en 1913 a été de 199.000 tonnes ; celui de l’année 1932 a atteint 390.581 tonnes par suite de diverses circonstances et en particulier des suivantes. Ces dernières années, en raison de nouveaux tarifs douaniers et d’accords entre les compagnies de Chemins de fer, un très gros trafic d’oranges s’est créé entre l’Espagne, la France et certains pays du Nord qui en recevaient une petite quantité auparavant. Pour s’en faire une idée, il suffira de citer quelques chiffres concernant  l’année considérée, c’est-à-dire 1932. Il a été expédié d’Hendaye, venant d’Espagne, 32.000 wagons transportant 146.000 tonnes d’oranges et ayant rapporté aux compagnies françaises 42 millions de francs. On conçoit qu’un semblable trafic justifie l’emploi de beaucoup de monde. Le nombre des commissionnaires en douane, qui est  habituellement d’une cinquantaine, atteint 105 pendant la campagne  des oranges et chacun emploie une moyenne de trois commis.Le transbordement nécessite 60 équipes de manoeuvres à  hommes chacune, soit 300 personnes, sans compter les journaliers  permanents évalués à une centaine d’hommes. Le personnel fixe de la gare est de 300 hommes ; celui de la Douane de 120.  Il faut dire que tout ce monde n’habite pas Hendaye ; beaucoup vivent à Irun. On n’en peut pas moins évaluer à 600 ou 700 le  nombre de personnes dont la présence est justifiée par le trafic transitant par la gare d’Hendaye. On voit donc l’influence considérable que sa création a eue sur la renaissance de cette ville.'( N)

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3 | 1998 : Numéro III
III. Sciences humaines et sociales
Hendaye

et ses voisines espagnoles :

(1945 – années soixante)

proximité géographique pour relations sporadiques
Christophe Navard
p. 299-312
Index | Plan | Texte | Notes | Illustrations | Citation | Auteur
Entrées d’index

Thèmes :science politique, histoire
Mots-clés :anthropologie politique, politique locale, frontière franco-espagnole, relation transfrontalière
Géographie :Hendaye, Fontarrabie, Irun
Chronologie :20e siècle
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Plan

I – Aux temps de la méfiance réciproque (1945-01 mars 1946)

II La fermeture de la frontière (01 mars 1946-10 février 1948)
1- Les mesures ministérielles et leurs répercussions locales a) Isolement des hommes et des familles
b) Un désastre économique
2– A mesures drastiques, conséquences pernicieuses
a) Une • Développement du chômage
• La désertion espagnole
b) Une crise des valeurs profonde
• Une situation alambiquée
• Des rivalités exacerbées
III – La réouverture de la frontière : une tentative avortée pour des logiques conservées (10 février 1948-années soixante)
1- Un déblocage progressif
2- Des rapports très parcimonieux
a) Reprise de l’aide alimentaire
b) La présence des réfugiés : un poison pour les relations transfrontalières officielles.
c) Le problème du franchissement de la frontière
• Le visa
• La désorganisation de la vie frontalière
L’inégalité laborieuse
L’attitude des douaniers
L’instauration du sens unique de passage
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Texte intégral
1 Pour de plus amples renseignements se reporter à notre travail d’études et de recherches : Hendaye (…)
1 Il n’est pas de période plus complexe, dans les relations entre Irun, Fontarrabie et Hendaye, que celle de l’immédiat après-deuxième guerre mondiale. Alors qu’en 1945 les frontaliers s’attendaient à renouer avec leurs anciennes habitudes d’entraide mutuelle, comme ce fut le cas lors de la première guerre mondiale puis de la guerre d’Espagne1, un profond blocage apparaît. Cette crise profonde, qui fait indubitablement contraste avec les périodes précédentes, limita les relations à leur plus simple aspect durant une vingtaine d’années à tel point que les logiques qui s’y retrouvent semblent être les mêmes que celles des temps passés lorsque les trois villes étaient des rivales séculaires.
2 Cette situation de blocage se révèle être la conséquence de plusieurs paramètres dont les racines se retrouvent aussi bien dans les faits et gestes des États concernés que dans les actions communales. Ainsi, nous pouvons déterminer trois phases successives en fonction de l’intensité des contacts. Entre 1945 et 1946, les premières hésitations et la méfiance réciproque sont telles qu’une véritable « guerre froide » se met en place. Cette phase est prolongée par une seconde qui se trouve être « l’apogée de la glaciation » des relations transfrontalières avec la fermeture de la frontière entre 1946 et 1948. Enfin, après 1948 et jusqu’au milieu des années soixante, les relations restent entachées de suspicion et d’obstacles : les communes vivent dans le spectre de la fermeture de la frontière et de ses conséquences.

I – Aux temps de la méfiance réciproque (1945-01 mars 1946)
2 « elle repousse systématiquement ce qui rappelle le totalitarisme allemand et donc ce qui lui a été (…)
3L’orientation politique que prend la commune française est claire en 1945 : elle réfute toute notion de force, d’autorité, d’oppression et par extension tous les régimes politiques qui rappellent la violence 2. De ce fait, les relations entre les trois villes restent très limitées, pour ne pas dire négligeables.
4 Le 19 mai 1945, « sur proposition de Monsieur Clauzet, le conseil municipal,
5– constate avec douleur l’absence de deux des siens martyrisés à Dachau (Messieurs Léon Lannepouquet [ancien maire] et Artola),
s’élève avec horreur contre la barbarie hitlérienne, et contre tous les traîtres, les dénonciateurs qui portent avec les Nazis la responsabilité de ces crimes, demande que justice soit faite rapidement et s’engage à tout mettre en œuvre pour qu’il en soit rapidement ainsi,
se réjouit en outre, de la confiance témoignée par le pays au gouvernement et au Général De Gaulle à l’occasion des élections municipales,
3 Délibération du Conseil Municipal no 45/296, 19 mai 1945, Mairie.
souhaite que son programme de défense démocratique et réformes annoncées qui doivent permettre la Renaissance de notre Patrie, l’assainissement et la prospérité des collectivités locales soient réalisés le plus tôt possible »3.
4 Id., n°45/285, 30 juin 1945.
6 Suivant sa logique, au mois de juin 1945, ce même conseil s’émeut des procédés de certains services de police extérieurs à Hendaye « à l’égard d’honnêtes habitants de la commune et prône un retour à la légalité sans plus tarder » 4.
7 De leur côté, les Espagnols soupçonnent leurs voisins de menées préjudiciables.
5 Archives du Ministère des Affaires Étrangères de Paris (ci-après A.M.A.E), Note de la Direction Eu (…)
8 En mai 1945, une embarcation tentant de s’échapper de France est mitraillée devant Fontarrabie par un navire de surveillance militaire. Pire encore, l’exil du gouvernement basque fut longtemps à l’origine des discordes entre les deux pays. En effet, le gouvernement espagnol a toujours critiqué la situation officielle reconnue par les autorités françaises aux membres et aux délégués du gouvernement basque en exil tout en accusant ces derniers d’avoir des activités d’anarchistes sur le sol français, de préparer des attentats et des actes de sabotages qu’ils vont perpétrer en Espagne après avoir franchi la frontière 5.
6 « il est probable que d’autres arrivées ont eu lieu hors de contrôle, les plages étant sans survei (…)
A n’en pas douter, l’espace impliqué est un espace stratégique. La configuration géographique de la frontière reste d’ailleurs sans équivoque. Les trois villes se sont développées dans une cuvette commune où les communications restent aisées. De plus, la frontière est réduite à sa plus simple expression : une rivière, la Bidassoa, puis la baie de Chingudy séparent la France de l’Espagne. C’est dire combien, par leur extension fluviale et leur proximité elles ont été concernées par l’arrivée de réfugiés ou encore se sont senties menacées par la présence de personnes qu’elles jugeaient nuisibles 6.
10 C’est donc dans cette région limitrophe que les exilés vont se concentrer. Les situations de Hendaye, Irun et Fontarrabie sont, en ce sens, uniques. Elles forment une sorte de promontoire qui capte toutes les pressions et les intentions de leurs régions alentours et les refoule très facilement vers l’adversaire.
11Par conséquent, c’est face à ce phénomène que les populations se trouvent confrontées jusqu’en 1946. Ensuite, elles composent avec une mesure diplomatique beaucoup plus délicate et restrictive : la fermeture de la frontière.
II – La fermeture de la frontière (01 mars 1946-10 février 1948)
12 En application de la décision du gouvernement socialiste de Félix Gouin, la frontière franco-espagnole est fermée à toute circulation de personnes et de marchandises dès le 1er mars 1946 et reste effective jusqu’au 10 février 1948.
13 Les trois villes héritent des principales conséquences de cette mesure qui est localisée sur la frontière.
14 Aussi bien les économies locales que les liens entre familles mixtes se retrouvent anéantis et la crise engendrée par cette décision ne fait que contribuer à l’échec de leurs relations déjà très exiguës.
1- Les mesures ministérielles et leurs répercussions locales
15 Les mesures d’application examinées par chaque département ministériel français à la suite des deux réunions des 26 et 27 février 1946 aboutissent à l’isolement des frontaliers et au déclin économique.
a) Isolement des hommes et des familles
16 Les séparations provoquées par la décision sont effroyables et ne laissent aucun doute sur les conséquences désastreuses qu’elles ont engendrées. L’isolement des habitants se perçoit à la lecture des dispositions des Ministères de l’Intérieur, des PTT et de la Défense Nationale :
17 Sur décision du Ministère de l’Intérieur, aucun franchissement n’est toléré hormis celui des personnes accréditées :
7 A.M.A.E., Dossier 84, Note d’information du 28 février 1946.
« La fermeture en ce qui concerne le trafic terrestre, maritime et aérien s’applique à toutes les personnes, quelle que soit leur nationalité à l’exception des personnes diplomatiques et consulaires, du courrier diplomatique, des personnes de l’UNRRA et de la Croix Rouge Internationale, des ressortissants portugais regagnant leur pays »7.
18 De même, les clauses concernant les frontaliers sont draconiennes et les familles mixtes voulant voir leurs proches en sont empêchées :
« La fermeture ne fait pas obstacle aux Français vivant en Espagne et voulant regagner leur pays. Par contre, les Espagnols établis en France ne peuvent regagner l’Espagne sauf si leur gouvernement émet des conditions au retour des Français ».
19 Plus graves encore, l’isolement physique imposé officiellement est relayé par un éloignement moral puisque le Ministère des PTT :
« A. interdit les échanges entre la France et ses possessions et l’Espagne et ses possessions,
B. suspend les correspondances télégraphiques privées et maintient la non reprise des communications téléphoniques ».
8 Vœu pour la réouverture de la frontière, Délibération n° 47/596, 28 novembre 1947.
20 Les voisins basques se retrouvent sans aucun contact physique, acoustique ou écrit. Ils en sont réduits à vivoter sans pouvoir se tourner vers l’un des débouchés naturels dont ils disposaient auparavant et qui leur fournissait de quoi mieux vivre. Qui plus est, ils se sentent bafoués puisqu’ils ont l’impression d’être privés d’un droit fondamental qu’ils détenaient auparavant.
21 Face à cette situation, beaucoup souhaitent se tourner vers l’illégalité mais doivent faire face à la répression de plus en plus présente car « le Ministère de la Défense Nationale s’efforce de fournir les effectifs supplémentaires nécessaires au contrôle de la frontière des Pyrénées ».
22 Si le désagrément atteint son comble sur le plan moral et humain, la fermeture de la frontière va provoquer un sinistre économique réel et des frustrations encore plus importantes.
b) Un désastre économique
23 La suite de l’analyse de la note révèle que les répercussions sont aussi d’ordre économique.
« Le Ministère des Travaux Publics et des Transports décrète :
A. une interruption du transport d’origine française
B. une interruption du transport d’origine espagnole, par fer et route,
C. l’interdiction des bateaux espagnols dans les ports français, le vol et le survol du territoire français, les escales,
D. l’interdiction du transit des marchandises à destination ou en provenance de la Suisse, exception faite de celles du Portugal et au-delà »
24 Complétée par les décisions du Ministère de l’Économie et des Finances qui stipulent « que l’entrée des marchandises espagnoles et la sortie des marchandises françaises sont interdites ; cette mesure n’étant pas applicable pour les marchandises de/vers le Portugal », l’ampleur des dommages est considérable.
25 Tout mouvement de marchandises relevant du simple échange est prohibé à l’échelle locale. Seul le transit des marchandises à destination du Portugal est autorisé, ce qui constitue une maigre consolation dans la mesure où les activités fer de lance des villes en sont réduites à leurs plus simples intérêts voire à néant.
2– A mesures drastiques, conséquences pernicieuses
a) Une économie amputée
• Développement du chômage
26 Le chômage qui jusqu’alors touchait très peu les villes, compte tenu de leurs activités à vocation transfrontalière, se développe de manière régulière au point d’effrayer une large partie de la population.
9 En tout trois vœux ont été formulés : les 18/9 février 1946 au sujet de la zone interdite, 01 sept (…)
10 Chambre de Commerce de Bayonne, « Le rôle de Hendaye dans les relations économiques de l’Espagne a (…)
27 La population hendayaise est de plus en plus inquiète et formule plusieurs vœux pour la réouverture de la frontière9. En effet, elle est la plus touchée par la crise. Lorsque la fermeture de la frontière est officielle, c’est la pleine saison des agrumes, or « ce trafic, qui se produit précisément pendant la période creuse de l’hiver, contribue pour une bonne part, à la prospérité laborieuse de Hendaye ».10.
11 Ibidem.
28 Plus grave encore, la population active des trois villes est menacée. « Les marchandises à l’importation sont soumises à d’importantes opérations de manutention : le transbordement direct de wagons espagnols sur wagons français ou le déchargement de wagons espagnols à quai puis le chargement du quai dans les wagons français emploie une main d’oeuvre considérable »11. Et, c’est cette dernière, hendayaise ou espagnole, qui se trouve privée de son emploi temporaire, qui bien souvent lui permettait de vivre une partie de l’année, et en concurrence, puisque le travail n’était pas assez substantiel bien que les Espagnols n’aient plus le droit de franchir la Bidassoa.
La désertion espagnole
29 Depuis de longues années, Français et Espagnols se rendaient librement dans le pays opposé. Les Espagnols, eux, fréquentaient l’ensemble de la côte basque de Biarritz à Hendaye et jouaient dans les casinos. C’est donc ce manque à gagner qui va faire souci à l’échelle des communes françaises.
12 Chambre de Commerce de Bayonne, « Note d’étude sur la fermeture de la frontière et ses conséquence (…)
13 Chambre de Commerce de Bayonne, idem.
30 Alors qu’elle est saisie d’une demande en vue d’autoriser la reprise de l’exploitation du casino de la part de la Société Anonyme de la Baie de Saint-Jean-de-Luz, propriétaire de l’immeuble de style mauresque12, la municipalité espère pouvoir tirer bénéfice de son exploitation et propose un cahier des charges qui fait état d’une taxe perçue d’un montant de 200 000 francs (100 000 pour la participation aux fêtes locales, 100 000 pour la publicité en général). Mais dès le 23 du même mois, elle le revoit à la baisse car « la saison ne sera pas aussi bonne qu’espérée, la situation de la ville étant problématique à cause du maintien de la zone interdite qui constitue un obstacle à l’activité saisonnière et de la fermeture de la frontière, qui empêche la venue des touristes espagnols ».13
14 A.M.A.E, lettre de l’Assemblée nationale constituante au Quai d’Orsay des 18/9 février 1946, dossi (…)
31 Le maintien de la réglementation existante, le statut de zone interdite, placent les villes frontalières françaises dans une situation particulièrement embarrassante et constitue une entrave certaine à l’essor économique et touristique de cette région 14. De plus, elle provoque à la longue, une crise morale majeure.
b) Une crise des valeurs profonde
32Ce marasme se perçoit grâce à une situation humaine malsaine et aux rivalités omniprésentes.
• Une situation alambiquée
15 Vœu pour la réouverture de la frontière, op. cit.
33 Hendaye accueille pêle-mêle des réfugiés politiques et des individus vivant en Espagne et qui ne supportaient plus d’être séparés de leurs familles, les premiers ne voulant pas retourner en Espagne et les seconds ayant l’espoir d’y revenir un jour. Toutefois, le vœu pour la réouverture de la frontière signale que « sur le plan humain, cette situation interdit à de nombreux foyers franco-espagnols d’entretenir des relations que réclament légitimement les liens qui les unissent ».15
34 Si l’on se réfère aux résultats du recensement de la population de 1946 et aux études du Quai d’Orsay, Hendaye héberge 961 personnes étrangères sur 6 251 habitants ; selon le dépouillement précis réalisé à la Mairie, une proportion de 94 à 95 % de cette population est espagnole. Ainsi, l’immigration hendayaise est avant tout espagnole.
16 Certains s’avancent même à prétendre que chaque Hendayais a parmi les membres de sa famille au moins (…)
35 Ces chiffres reflètent un fait sociologique capital : de nombreux foyers sont issus de familles mixtes16 ; ainsi, bien des individus n’ont plus aucune relation avec leurs parents espagnols et vice-versa, du moins officiellement.
17 Abbé Michelena, Histoire d’Hendaye, T.l, Hendaye : son histoire, Hendaye, Haize Garbia, 1987, p.62 (…) ?
36 Enfin, ils peuvent aussi nous renseigner sur un phénomène politique et économique plus large : la venue de réfugiés espagnols lorsqu’éclate la guerre d’Espagne et au moment de l’incendie d’Irun le 2 septembre 1936, puis pendant la seconde guerre mondiale. Leur nombre exact n’est pas connu compte tenu de la situation troublée qui secouait la ville et de leur déplacement. Certains avancent le chiffre de près de 20 000 personnes accueillies ; des renseignements plausibles et très précieux ont pu être obtenus auprès du Maire de l’époque ( 1925 -1944 Léon Lannepouquet) par Raymond Lecuyer, envoyé spécial de la revue L’Illustration : « entre le 31 août et le 10 septembre 1936, 13 510 repas quotidiens ont été servis gratuitement. Pendant quelques jours, 9 428 réfugiés ont été hébergés à Hendaye, auxquels s’ajoutent 4 000 immigrés dont la situation n’était pas facile à dresser puisqu’ils étaient logés chez l’habitant à titre onéreux ou gratuit.
18 Article de presse de Raymond Lecuyer cité par Abbé M. Michelena, op. cit., p. 623. dont il fait un portrait dithy. A Hendaye du31 Aôutrambique
37 Par la suite, ils ont été dirigés vers d’autres villes de France : dans le département à Cambo, Ciboure, Bayonne, Sare, Anglet »18 car l’administration cherchait à les éparpiller partout. Seuls restaient ceux qui pouvaient justifier avoir de la famille en ville, ceux qui avaient les moyens de se financer un séjour. Les autres repartaient vers l’Espagne par la frontière de Dancharia et revenaient vers Irun, par la frontière catalane et s’installaient alors en zone libre dans la région de Barcelone.
Des rivalités exacerbées
19 Registre des délibérations du conseil municipal, n° 48/702, 12 novembre 1948. Il faut ajouter qu’à (…)
20 « beaucoup de travail, faibles revenus, pénurie généralisée [même si] le Pays basque espagnol, rég (…)
38 La crise économique favorise les incompréhensions de part et d’autre de la frontière. Il suffit pour s’en rendre compte de prendre un exemple apparemment aussi insignifiant que le programme de protection de la plage. « Les travaux ont été menés à bien jusque fin 1947 et depuis, suite au manque de crédits mis à la disposition par le Ministère des Travaux Publics, aucune transformation n’a été réalisée »19. La ville confrontée aux dures réalités de la crise économique locale voit son projet de modification des travaux reporté alors que du côté espagnol, ils se poursuivent. Cette situation équivoque est mal comprise : comment, dans un pays dont l’économie est encore plus touchée par la récession, une ville arrive-t-elle à bâtir sa digue sans manifester plus de gêne ? Malgré toutes les difficultés éprouvées 20, les Ondarribitars continuent à canaliser le lit de la Bidassoa et donc à préserver leur ville alors que les Français, eux, demeurent incapables de financer les travaux et sont contraints d’attendre. Hendaye se retrouve privée de sa faculté naturelle la plus charmeuse : sa longue plage de sable blanc et fin est négligée et se détériore, à l’image du mur de soutien de la R.N.10 C qui s’affaisse, des routes et trottoirs qui, seulement « rafistolés », restent défoncés.

III – La réouverture de la frontière : une tentative avortée pour des logiques conservées (10 février 1948-années soixante)
21 A.M.A.E, Lettre du Préfet des Basses-Pyrénées au Ministre des Affaires Étrangères du 30 janvier 19 (…)
39 A l’heure de la réouverture de la frontière une dialectique semble l’emporter : celle de la fermeture. Bien que les actions en vue d’une nouvelle situation avec l’Espagne soient nombreuses, la crainte manifestée lors d’une réunion du conseil municipal de Biarritz semble se confirmer : si un pas a été franchi, l’isolement prime 21. La désorganisation et la déconcertation qui découlent de cet état de fait sont flagrantes. Pratiquement aucune relation directe n’est relevée jusqu’en 1957.
1- Un déblocage progressif
40 La réouverture de la frontière s’effectue en plusieurs étapes et non pas seulement le 10 février 1948. En effet :depuis 1946 les dérogations et assouplissements ayant trait au passage de la frontière se sont succédés ; on dénombre au Quai d’Orsay au moins dix documents qui réclament des mesures de clémence entre les 6 mars et 1er septembre 1946. Cette dernière est importante concernant la vie frontalière dans la mesure où elle assouplit les normes de circulation pour les personnes pouvant faire état d’impératifs professionnels ou familiaux.
22 Journal Le Monde, 08/09 février 1948.
23 A.M.A.E, Télégramme au départ du Ministère des Affaires Étrangères pour le Palais de Santa Cruz du (…)
la frontière n’est pas totalement rouverte le 10 février 1948 : seuls le passage des personnes et les communications par voie postale, téléphonique et télégraphique sont autorisés. Ce n’est que sous délai de quinze jours22 à un mois23, que le rétablissement du transit marchandise est envisagé, notamment à destination de la Suisse.
24 Ibidem
41 Enfin, la reprise des échanges, entérinée par de nouveaux accords commerciaux entre les deux pays, « reprendra ses droits ultérieurement vu que l’accord de Saint-Sébastien précisant le volume des échanges est dès à présent inadapté »24.
2- Des rapports très parcimonieux
a) Reprise de l’aide alimentaire
25 « Dès le 30 juin 1945, Monsieur le Maire de Hendaye divulgue l’accord de l’Administration des Doua (…)
26 A.M.A.E., dossier 154, note du 01 juin 1945.
42La pénurie drastique qui touche à la fois la France et l’Espagne est une crise caractéristique d’après guerre. En effet, rien n’a évolué depuis 1945 : les insuffisances du ravitaillement tant en quantité de denrées rationnées que dans le fonctionnement du service départemental se font rudement ressentir. La ville va donc essayer, compte tenu de sa position géographique, de régler ce manque en se tournant vers l’Espagne comme elle l’avait fait en 1945. Si elle pouvait le faire concernant certains produits spécifiques comme les conserves de poisson, l’huile d’olive, la farine, les pommes de terre, les bananes et les citrons – surtout réservés à l’exportation – ce sont particulièrement les voisines espagnoles qui recourent à l’aide française 26.
27 B. Bennassar, op. cit., chap. 10.
43La situation en Espagne est des plus préoccupantes et contraint le gouvernement à diminuer les rations alimentaires (moins 50 grammes de pain par jour)27. A côté de ceci, « le coût de la vie ne cesse de croître [et] les salaires ne peuvent plus suivre la hausse des prix de toutes les marchandises (…) Chacun s’arrange comme il peut : ainsi font les frontaliers qui passent chaque jour en deux files le pont de Hendaye, les Espagnols venant chercher le pain en France, les Français le vin en Espagne… Le Basque reçoit :
200 grammes de sucre par jour,
un quart de litre d’huile,
200 grammes de mauvais pain par jour (350 pour les travailleurs de force)
28 A.M.A.E., dossier 130, note n° 32 EU du Consulat français de Saint-Sébastien au Ministère des Affa (…)
aucune viande ».
29 Selon le taux de change en vigueur – 4,56 F la peseta en 1945 et 1946, 10,85 à 10,95F entre 1947 e (…)
44 Cette situation, et celle exposée dans le tableau ci-après, expliquent l’aide apportée par Hendaye aux Irunais et Ondarribiars. Bien que reflétant les conditions d’échange de 1950, les Espagnols, compte tenu du taux de change des monnaies en vigueur jusqu’à la fin des années cinquante n’avaient que des avantages à venir s’approvisionner en France 29.

PRIX COMPARES DES BIENS DE CONSOMMATION (1950)
PRIX COMPARES DES BIENS DE CONSOMMATION (1950)
Agrandir Original (png, 45k)
SOURCE : A.M.A.E., dossier 130, note 32 EU.
J. Fourastié et B. Bazil : Pourquoi les prix baissent ? Élaboration personnelle
45 Si cette aide précieuse est appréciée aussi bien des uns que des autres, il ne faudrait pas croire qu’elle va contribuer à un rapprochement durable. En effet, l’échange alimentaire est la seule forme de relation entre habitants du bassin de la Bidassoa. Au-delà, le terrain cède plus volontiers la place aux crispations et aux irritations.
b) La présence des réfugiés : un poison pour les relations transfrontalières officielles.
30 A.M.A.E, Note des Renseignements généraux… au sujet des Espagnols franchissant la frontière clan (…)
46La présence des réfugiés politiques à Hendaye a toujours été source de problème au vu des autorités de Madrid. Pourtant, selon une note du Ministère des Affaires Étrangères, ils sont nombreux et restent largement concentrés sur une quinzaine de kilomètres aux alentours de la frontière30 :
47« 6 % des ressortissants espagnols sont soldats et désertent l’armée pour motif réellement politique,
5 % sont d’anciens prisonniers des camps de concentration ou des prisons franquistes revenus dans leurs familles et craignant de nouvelles représailles,
5 % sont d’anciens fonctionnaires et intellectuels qui ne peuvent plus exercer leur profession en Espagne par interaction politique ».
48A leur côté, des membres du gouvernement basque en exil sont source de tiraillement.
49Lors d’un communiqué du 1er mai 1951, sur 15 noms de dirigeants basques soupçonnés d’être les plus actifs dans la région du Sud-Ouest, plus de la moitié intéresse notre champ d’étude :
trois sont de Hendaye, le directeur des activités du Bureau central de Paris, le chef de service de la Délégation dont l’importance est très grande pour l’organisation clandestine, l’ex-chef de la brigade du Bas-quartier de Hendaye,
cinq sont de Saint-Jean-de-Luz : le Président du gouvernement, le directeur du Bureau de « Résistance basque », le directeur du Centre des Activités basques, le Conseiller du gouvernement et le directeur de « Radio Euskadi ».
50 Ainsi, l’ensemble des archives du Ministère des Affaires Étrangères ne fait que se reporter à cette situation. Au niveau national, un phénomène de cristallisation freine toute relation. Les archives municipales, quant à elles, ne font que renseigner sur une autre difficulté : le passage de la frontière.
c) Le problème du franchissement de la frontière
31 Lettre des conseillers municipaux au Maire de Hendaye, Documents annexes aux délibérations du cons (…)
51 Ce problème est crucial au lendemain de la réouverture de la frontière. Alors qu’il « semble réglé » à l’échelle nationale, du moins théoriquement, un blocage naît à Hendaye. Dès le 7 avril 1948, neufs conseillers municipaux rédigent une lettre à l’attention de Monsieur le Maire, constatant que « si la frontière est rouverte, nos populations par contre n’ont pas encore le plaisir de franchir les barrières »31. Ce fait est, en fait, attribuable à plusieurs explications :
• Le visa
52 L’obtention du visa nécessaire, tant par son prix que par le délai d’attente, auprès des autorités françaises est très difficile.
32 Délibération n° 48/643 du conseil municipal du 08 avril 1948.
33 Idem, n°49/761.
53 Le prix de la redevance pour un visa valable une seule journée est exagéré, ce qui place la plupart des ressortissants français dans l’impossibilité d’obtenir les devises exigées par les autorités espagnoles pour un voyage de longue durée. Ils confient donc au Maire « le soin d’intervenir auprès de qui de droit pour obtenir du gouvernement le retour aux facilités qui étaient accordées à tous les frontaliers avant 1935 »32. Cette question du prix reste latente et les Hendayais n’ont de cesse de dénoncer le régime de faveur de certains puisque « seule une catégorie de la population bénéficie de facilités de passage alors que beaucoup de familles n’obtiennent même pas un visa »
54 De nouveau, en 1949, la question du délai est reposée34 et en 1954, c’est au tour de celle de son prix : « Monsieur Bienabe signale que le prix des visas vient d’être augmenté alors que chacun souhaite un assouplissement réel des conditions de passage de la frontière. Par la même occasion, et une nouvelle fois, le conseil municipal charge le premier élu d’intervenir auprès des autorités françaises pour « qu’elles proposent à nos voisins la suppression des visas » »35.
36 « il a toujours existé depuis la Libération, à Hendaye, deux sortes de frontaliers : ceux qui paye (…)
55 Il s’engage, à partir de cet instant, toute une discussion à propos de ces visas et des laissez-passer : quels rôles peuvent-ils avoir alors que les modalités de passage sont plus draconiennes que jamais ? Ils ne contribuent pas à assouplir les conditions de franchissement mais sont plutôt représentatifs d’une régression puisqu’ils datent, à l’origine, d’une époque où la frontière n’était qu’entrouverte et où seuls quelques privilégiés (agents en douane, fonctionnaires, en activité et en retraite et leurs familles) étaient favorisés. Maintenant qu’elle est accessible à tous, ils n’ont toujours pas disparus et demeurent donc source d’inégalité 36. Selon cette même source, « la délivrance des laissez-passer est la résultante de conventions réciproques entre les services de Police des deux côtés de la frontière (…) et ce droit de passage gratuit ne devrait pas être l’apanage d’une partie de la population au détriment de l’autre ». Tous doivent avoir les mêmes devoirs mais aussi les mêmes droits.
56 Ainsi, les frontaliers français proposent des solutions – suppression totale des laissez-passer actuels pour les remplacer par des laissez-passer valables pour un membre d’une famille ; les autres étant astreints aux passeports et visas – et des tentatives d’assouplissement des formalités mais qui jamais n’aboutissent.
57 Au contraire, la totale désorganisation qui s’ensuit va engendrer une rivalité accrue et le franchissement de la frontière n’en sera que plus difficile.
• La désorganisation de la vie frontalière
58 Dès l’année 1950, de nombreuses requêtes arrivent à la Mairie et rapportent une situation désorganisée de laquelle les voisins espagnols sortent grands vainqueurs. La ville doit résoudre plusieurs problèmes dont le principal est l’invasion constante du marché du travail français par une masse laborieuse espagnole.
L’inégalité laborieuse
59 L’inégalité du travail tend progressivement à s’étendre entre les frontaliers. A tout instant, les archives révèlent une situation préjudiciable au sujet des activités de transit aussi bien des marchandises que des personnes.

37 Télégramme de Monsieur de Chevigné-Chaze (Assemblée Nationale) à Monsieur Guy Petit de mars 1951 q (…)

60 Lors de la réunion du 22 décembre 1950 un conseiller demande « à ce que les transbordeurs d’oranges utilisent en priorité la main-d’œuvre française, alors que le recours à celle venant journellement d’Espagne est de plus en plus fréquent ». Seulement cette activité est soumise à une réglementation sans cesse mouvante ce qui ne facilite pas la tâche des dits transbordeurs et ravive les tensions : l’embauche d’une main-d’œuvre française nombreuse est en concurrence avec la pénétration espagnole.
38 Lettre du groupement des taxis de la ville de Hendaye au Maire, Courriers, correspondances et dolé (…)
61 Dans cette optique : le cas de l’invasion de plus en plus conséquente « des taxis, de Saint-Sébastien qui conduisent à l’intérieur de notre pays des touristes ou des gens que leurs affaires poussent chez nous »38 est craint. Tout comme les oranges, les taxis français sont en concurrence avec les taxis espagnols puisqu’ils ne bénéficient pas de la réciprocité légitime qu’ils réclament – « nous ne demandons pas à ce que l’on empêche les taxis espagnols de venir en France, mais très énergiquement à bénéficier, à notre tour, de l’autorisation de conduire nos clients éventuels à toutes destinations en Espagne » – ce qui est très préjudiciable car il leur est interdit de passer le pont international d’une part et qu’ils perdent de nombreuses courses sur le territoire français alors que leurs homologues espagnols possèdent ce privilège. Toutefois, selon le Traité du travail conclu en 1932, l’assimilation des Français aux Espagnols était prévue en ce qui concerne le régime du travail dans la Péninsule, mais les ressortissants français étaient assujettis, pour obtenir une carte de travail, à acquitter une taxe beaucoup plus lourde que celle prévue pour les nationaux.
62 Une question se pose donc : les Français peuvent-ils se permettre d’aller travailler en Espagne tout comme le font les Espagnols ? La réponse semble être négative tant les rigidités sont lourdes et nombreuses.
L’attitude des douaniers
39 Lettre de Monsieur José Garay, du 11 janvier 1950, Archives municipales, série D 2 b.
40 « il ne se trouve pas un seul homme parmi eux, qui pourra me prouver que du côté espagnol on ne le (…)
63 L’attitude des douaniers envers « les Espagnols, qui pour la plupart sont de modestes travailleurs venant faire leurs achats en France pour pouvoir alimenter un peu mieux leurs nombreuses familles, avec leurs petits traitements et salaires inqualifiables » paraît déconcertante39. Ainsi, la plupart des Hendayais s’indignent des brimades infligées à leurs camarades espagnols40 et réagissent vigoureusement : « cette attitude n’est pas comparable à celle de leurs collègues [espagnols], qui leur permettent de se procurer à bon compte tout ce dont ils ont besoin, non seulement en produits alimentaires mais encore en chaussures, habillement…. ».
L’instauration du sens unique de passage
64 L’instauration d’un sens unique de passage de la frontière mécontente la majeure partie de la population et suscite l’intervention du Préfet des Basses-Pyrénées.
65 C’est pour désengorger le pont international de Hendaye qu’une réunion de nombreuses personnalités, de hauts fonctionnaires français et espagnols représentant les divers ministères a lieu sans consultation préalable des membres et organismes locaux les plus concernés semble-t-il : Maire, syndicat d’initiative, adhérent du tourisme local… Par une lettre de protestation expédiée de l’office du tourisme le 17 mars 1951, le lecteur apprend que depuis deux ans l’affaire du sens unique à la frontière ne cesse d’être à l’ordre du jour.
66 Ce sens unique, est à nouveau, pour Hendaye synonyme de ruine économique – une des conséquences est d’éloigner la masse touristique – et d’entrave aux bonnes relations entre voisins « si comme envisagé, la rentrée en Espagne s’effectue par Hendaye et la sortie par Béhobie ». Les frontaliers voulant venir en France ou se rendre en Espagne sont tributaires d’un parcours imposé qui pour certains les obligent à faire un détour conséquent.
41 « les relations amicales des deux pays ne pourront se développer que par les facilités accordées p (…)
42 Délibération du conseil municipal n° 51/37, 27 février 1951.
67 Ainsi une mobilisation générale se met en place en vue de retrouver la liberté et le choix de passage – « s’il y a embouteillage, la faute en revient aux difficultés déjà connues (formalités exigées par les polices, douanes, change…) » et de rassurer les voisins « d’outre-Pyrénées »41, hormis la voix d’un conseiller municipal qui se joint aux protestations mais déclare voter contre le passage relatif aux relations amicales avec l’Espagne42.
43 Délibération du conseil municipal, 18 mars 1952.
68 Cependant rien n’y fait. En 1952, un nouveau vœu du conseil municipal dénonce, devant les protestations des frontaliers, « l’obligation faite aux usagers hendayais de n’emprunter qu’une seule route de bureau et insiste pour que la mesure en vigueur soit reconsidérée par l’Administration des douanes en vue de donner à la dite tolérance une forme plus rationnelle et aussi de permettre à tous le retour en France par les voies qui conviennent le mieux à chacun »43.
69 La ville subit de nouvelles mesures restrictives qui peuvent s’avérer dangereuses pour sa survie. Pourtant, les élus ne renoncent pas malgré ces blocages successifs à poursuivre leur politique d’entraide amorcée quelques années auparavant.
70 A l’attirance naturelle et historique dont il était logique de retrouver trace se substituent des relations exiguës et complexes. Oscillant entre nouveaux contacts ou porte close les relations transfrontalières s’enfoncent dans la confusion, cette dernière étant largement alimentée par la défiance réciproque des États.
44 Carlos Fernandez de Casadevante Romani, La frontière franco-espagnole et les relations de voisinage (…)
71 Rien n’est à même de recréer la coopération d’antan : peur du franquisme et de l’autre, fermeture de la frontière, deux ingrédients qui cèdent la place aux relations de contiguïté et non à la volonté de renouer des liens. Les seuls contacts ont leur racine dans le fait même du voisinage
72 Cette situation perdure jusqu’au milieu des années soixante, moment où apparaissent les éléments d’une nouvelle donne internationale. C’est sous l’effet des assouplissements du régime franquiste et de la croissance économique au niveau national, puis de l’apparition d’institutions et de manifestations culturelles diverses comme le journal Hendaye-Echos, les commémorations de la mort de Pierre Loti ou du centenaire du chemin de fer que les villes voient s’ouvrir d’autres perspectives.
Notes

1 Pour de plus amples renseignements se reporter à notre travail d’études et de recherches : Hendaye entre fermeture et ouverture (1945-1975), chapitre I « La Bidassoa, une frontière ou un gué ? », pp. 29-35. Mémoire de maîtrise d’histoire des relations franco-espagnoles sous la direction de René Girault, Université Paris I, 1994.
2 « elle repousse systématiquement ce qui rappelle le totalitarisme allemand et donc ce qui lui a été affilié, même l’Espagne franquiste », in C. Navard, op. cit., chap. 2 « Une vie internationale limitée : la crise d’après-guerre et le fermeture de la frontière (1945-1948) », p.48.
3 Délibération du Conseil Municipal no 45/296, 19 mai 1945, Mairie.
4 Id., n°45/285, 30 juin 1945.

1951  Guy Petit qui nous apprend que « 1000 tonnes d’agrumes sont bloquées en gare de Hendaye par suite de l’application du rectificatif du contingent autorisé à l’importation par Hendaye fixé le 20 février à 6000 tonnes, ramené à 3000 tonnes par le J. O. numéro 15 en mars 1951, Télégramme d’information…, Courriers, correspondances et doléances,, Archives municipales, Série D 2 b.
38 Lettre du groupement des taxis de la ville de Hendaye au Maire, Courriers, correspondances et doléances, Archives municipales, Série D 2 .
39 Lettre de Monsieur José Garay, du 11 janvier 1950, Archives municipales, série D 2 b.
40 « il ne se trouve pas un seul homme parmi eux, qui pourra me prouver que du côté espagnol on ne leur aie pas toujours donné toutes sortes de facilités pour passer tout ce qui leur plaît », ibid.
41 « les relations amicales des deux pays ne pourront se développer que par les facilités accordées pour le passage de la frontière ».
42 Délibération du conseil municipal n° 51/37, 27 février 1951.
43 Délibération du conseil municipal, 18 mars 1952.
44 Carlos Fernandez de Casadevante Romani, La frontière franco-espagnole et les relations de voisinage avec une référence spéciale au secteur du Pays basque, Harriet, Bayonne, 1989, 1re partie, chapitre 1 « les relations de voisinage : aspects généraux », p. 34.

 

Référence électronique
Christophe Navard, « Hendaye et ses voisines espagnoles : (1945 – années soixante) proximité géographique pour relations sporadiques », Lapurdum [En ligne], 3 | 1998, mis en ligne le 01 septembre 2010, consulté le 08 septembre 2015. URL : http://lapurdum.revues.org/1735
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Auteur
Christophe Navard
Université de Paris I – Panthéon – Sorbonne Centre Pierre Reno
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Droits d’auteur
IKER UMR5478 | Navard C.

 

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Sanche II de Navarre

Sanche II de Navarre, dit Abarca (sandale), né en 935, mort en 994.
Fils de García II de Navarre et de Endregoto d’Aragon, il règne sur la Navarre de 970 à 994, il fut également comte d’Aragon de 972 à 994. Pendant son règne il mène avec des succès intermittents des luttes continuelles contre les troupes du Calife Al-Hakam II.
Les campagnes dévastatrices des deux dernières décennies le contraignent comme ses voisins à payer tribut à Cordoue et même à donner une de ses fille comme épouse à Almanzor, le fondateur de la dynastie des amirides et en 992 Sanche II est reçu solennellement à Cordoue en 992 afin de négocier la paix..
Sanche II de Navarre épousa en 962 Urraca de Castille (†1007). De cette union naquirent six enfants:
García III de Navarre– Ramire de Navarre (†992) — Gonzalve de Navarre (†997) — Fernand- Mayor – Jimena -Abda qui épouse Al Mansur
D’une maitresse inconnue il eut également une fille

CHAPITRE III
du livre  » Fontarrabie  » de –De Lalanne  »

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SANCHO ABARCA  ET LA MAISON DE GUSTIZ
Ou le Roi, la bergère et le vieil homme
Légende ou Vérité

Le jeune Moïse de la Navarre sauvé de la fureur des Maures passa son enfance entre les mains de Fortuno de Guevara qui le combla de son affection et de ses soins paternels. Dès l’âge le plus tendre, il annonça les meilleures dispositions pour le bien et la justice. D’une intelligence rare, élevée, d’une foi vive, d’un cœur ouvert aux infortunes de la terre et aux souffrances des malheureux, d’une oreille attentive à leurs plaintes (1), il fut couronné roi à l’âge de quatorze ans, en 905 (2).
Sanche Ier Garcés 905 925 Fils de García Jiménez et de sa deuxième femme, Dadildis de Pallars.
Il avait une nature gaie, encline au bien, prompte à la riposte : son commerce était facile et doux. Pendant son adolescence, il partait dès l’aube avec de jeunes Basques de son âge pour chasser, et ne dédaignait pas de chanter au milieu
(i) Chron. Burg., n° 943. — Roder. Tolet. lib. V, cap. XXII.
(2) Masdeu, id., lib. I, n » 125.
d’eux, dans la langue des vieux Cantabres, les anciennes chansons eskuariennes de la Navarre; mais dès qu’il reçut la couronne des mains de l’évêque de Pampelune, don Ximeno, les occupations de lacharge royale absorbèrent sa grande intelligence et sa belle âme. Le fier roi des Eskualdunaks avait bien les énergies et les nobles élans de sa race. A peine en possession du commandement suprême, il n’eut d’autre pensée que celle de venger le nom chrétien sans cesse opprimé par les infidèles. Son enfance avait été bercée au souvenir de la mort terrible de son père et de sa mère, de sa merveilleuse et tragique naissance.
Sa mémoire en était remplie, et cette perpétuelle hantise d’un drame sanglant dont avaient été victimes les auteurs de ses jours l’enflammait de colère.
Les charmes de la jeune Theuda, princesse de sang royal qu’il avait épousée, ne purent étouffer les nobles ressentiments qui couvaient en son cœur. Malgré l’ardeur de son amour, il échappa promptement de ses douces étreintes pour aller guerroyer.
Il fondit sur les Maures, les battit à la Rioja et sur le mont Oca, les refoula en dehors de la Navarre et d’une partie de l’Aragon jusqu’à Huesca. L’hiver l’ayant surpris dans l’entraînement de sa poursuite, Sancho Garces, toujours attentif, malgré l’ardeur du combat, aux nécessités de ses Navarrais et de ses Guipuzcoans, s’aperçut que leurs pieds gensanlantés aux roches anguleuses que la neige couvrait les faisaient souffrir et il leur ordonna de chausser incontinent une sandale rustique de cuir appelée Abarca.
En souvenir de cette attention généreuse et pour en perpétuer la mémoire, ses soldats et compagnons d’armes le surnommèrent Abarca. A partir de ce moment, l’Histoire ne le connaît, lui et sa descendance, que sous le nom de Sancho Abarca. Les comtes de Aranda qui en descendent se nomment encore aujourd’hui Aranda de Abarca.
Les Maures revenus de leur fuite, ayant envahi la ville de Pampelune, il se jeta sur eux d’un tel emportement et en fit une telle tuerie qu’il n’en resta presque plus pour en porter la nouvelle au roi de Cordoue (1).
La citadelle dans laquelle se retranchaient les infidèles et d’où ils tombaient sur les populations d’alentour était réputée imprenable, inabordable Elle se dressait orgueilleuse et menaçante sur le mont Monjardin, non loin de l’endroit où s’est élevée depuis la petite ville d’Estelle en Berrueza. C’était la citadelle de San Esteban.
Sancho Abarca voulant en finir avec les Maures résolut de s’en emparer : la tentative était audacieuse et témoignait d’un courage peu commun.
Il le savait ; mais rien n’arrête un Navarrais dans ses résolutions quand une fois il les a sacrées justes. Il les appuie seulement pour plus d’assurance sur le sentiment religieux, qui les rend invincibles. Dans cette pensée, Sancho Abarca se rendit avec ses Basques au
(1) P. Moret, Anal. de Navarre, lib. VIII, cap. n.
monastère de Hyrache, à une lieue de la citadelle ennemie. Il s’y agenouilla de solide foi, y entendit la messe célébrée par un religieux, s’anima au combat et commit à Notre-Dame le soin de la victoire. Au sortir du monastère et de la prière, il commanda l’assaut; aussitôt, tous les Basques aux pieds agiles gravirent, en poussant des cris et des hurlements, les hauteurs escarpées du Monjardin, escaladèrent les murailles fortes, égorgèrent ceux qui s’y abritaientet plantèrent sur le sommet où brillait le croissant le drapeau chrétien et la croix.
En reconnaissance de cette victoire et de la déroute complète des infidèles, Sancho Abarca fit don à l’église de Pampelune et au monastère de Hyrache de toutes les terres conquises sur les Maures et de la forteresse de San Esteban.

*
Pendant les trêves et les répits que lui laissaient les soucis du fardeau royal et des combats, Sancho Abarca venait se reposer dans son château de Fontarabie, sur les bords de la Bidassoa, en face de l’Océan. Là, il reprenait sa vie de jeunesse et d’aventure, et se livrait au plaisir longtemps oublié de la chasse.
Or, un jour que, las et altéré, il s’était arrêté sur les flancs du mont Jaizkibel, ayant perdu ses compagnons et les sentiers connus, il vit une jeune fille d’une éclatante beauté qui se rendait à la ferme voisine. Sa vue fut un allègement à ses fatigues, l’éclat de ses yeux qui inondait ses regards ravis une enivrante douceur à son âme.
Encore que sa fatigue lui eût engourdi les membres, il se redressa pour la saluer. La jeune fille, dont la craintive timidité avait ralenti la marche et suspendu la parole, chercha un instant à se dérober à son attention, mais le jeune roi, qui connaissait le canal le plus sûr pour toucher et vaincre le cœur d’une chrétienne eut recours à sa charité La pitié est, en effet, chez une femme, la voie la plus sûre qui conduit à l’amour.
— Je suis, lui dit-il, dans la belle langue eskuarienne, un pauvre voyageur égaré dans ces lieux, sans asile et sans secours d’aucune sorte : la nuit vient et je ne sais où m’abriter ; j’ai soif et je ne trouve point de fontaine, ni de source parmi ces rochers arides pour me désaltérer. Connaissez-vous un ruisseau limpide où je puisse plonger mes lèvres comme les brebis que vous pressez devant vous?
Pourrez-vous me laisser m’étendre quelques heures dans l’étable ou la caverne sous le roc, où elles se retirent, afin de reposer ma tête sur leur laine blanche et chaude? Dites-moi, le pourrez-vous?
Il n’en fallut pas davantage pour arrêter la marche déjà ralentie de la jeune fille: son désir d’obliger avait vaincu sa timidité, et dissipé ses craintes.
— Seigneur, lui fit-elle, nous ne sommes pas riches, mais nous avons, non loin d’ici, une petite chaumière et de la paille fraîche pour dormir, et du lait bien doux pour épancher la soif et apaiser la faim; suivez le sentier où cheminent mes brebis, et nous ne tarderons pas d’y arriver.
La jeune pastourelle accompagna son invitation du sourire le plus engageant. Ce sourire idéal, où la bonté le disputait au charme, où l’innocence et la candeur se mariaient avec la modestie, illumina sa figure incomparable. Les étoiles, qui commençaient de paraître, en pâlirent et Sancho la suivit, aussi léger et allègre que s’il n’eût marché tout le jour. Il ne sentait aucune lourdeur dans ses membres, sa marche était dégagée.
Il franchissait d’un bond rapide les cours d’eau qui d’aventure sillonnaient la montagne, et lorsque la nuit venue, la lune, qui paraissait dans un beau ciel semé de perles d’or, illumina la figure angélique de cette Rachel des bois, il ne put contenir son transport et la regardant fixement : « Gustiz ederra zera, lui dit-il. Vous êtes tout à fait belle, chère enfant! »
La jeune fille, pour toute réponse, fit un bond de chèvre en dehors du sentier, comme si elle se fût blessée aux ronces de la montagne. Une fois à distance, elle se retourna et, avec un regard sévère et plein de reproche :
« Ne vous moquez pas, seigneur, d’une pauvre fille qui est ici sans défense ». Le silence suivit ces paroles, et le roi et la pastourelle arrivèrent à la petite ferme. A la façon empressée dont on l’accueillit au foyer de la vierge, le jeune Sancho comprit que l’hospitalité, loin d’être une charge, y était un devoir sacré. Il prit le lait qu’on lui offrait avec abondance, et il s’y reposa jusqu’au jour : mais son sommeil fut bercé par les rêves les plus enchanteurs.
L’image de la touchante rencontre qu’il avait faite l’avait rempli et illuminé. A partir de ce jour il s’égara souvent dans ses courses sur le mont Jaizkibel. Ses chasses eurent un autre objet que le gibier vulgaire qui hante les monts et les bois ; d’autres en eurent le soin et le plaisir, tandis que lui venait se reposer sous les regards et les grâces aimables de celle qui, moins farouche dans le commerce que dans la rencontre, l’avait accueilli, et à laquelle il répétait sans cesse le cri de son admiration: « Gustiz ederra zera. Vous êtes tout à fait belle. » Il avait demandé la toison blanche des brebis pour reposer sa tête ; il eut les épaules d’albâtre de la jeune pastourelle qui, pour le récompenser de son amour, lui donna un fils.
Quand le galant roi de Navarre eut ce fils dans ses bras, il ne put contenir son bonheur.
« Voyez-vous, dit-il à la jolie bergère, mère d’un fils royal devenue, voyez-vous ces monts, ces bois ces prés de fleurs diaprés, toutes ces terres enfin qu’embrassent vos regards, je vous les donne en échange de cet enfant. » Puis, déroulant un parchemin qu’il portait sur lui
: « Voici le titre de possession et de noblesse que j’ai créé pour vous. Notre fils portera le nom que vos charmes ont souvent mérité. Vous êtes Gustiz ederra, toute belle : il sera Gustiz ederra. » Grâce à la munificence royale qui vint couronner les amours poétiques du plus aimable roi de Navarre, le domaine de la pastourelle du mont Jaizkibel s’étendit aussi loin que sa vue.
J’ai visité ce domaine qui est à une heure de Fontarrabie, en deçà de Notre-Dame-de-la-Guadeloupe.
La belle maison basque élargit sa belle toiture rouge, comme deux immenses ailes, parmi les chênes et les noyers qui couronnent la colline.
Dans les champs cultivés avec soin, un vieillard, dont la figure accuse la noblesse et la loyauté, le front ruisselant de sueur, travaillait à la terre. Il n’avait rien d’affecté dans sa tenue et dans sa mise : le béret traditionnel des Basques couvrait sa tête, des sandales chaussaient ses pieds. Il était en manches de chemise, une pioche à la main. Il me salua d’un sourire amical et ouvert, « Où donc allez-vous? me fit-il d’un ton de surprise.
— N’est-ce pas ici la maison de Gustiz? — Parfaitement. — Sauriez-vous me dire si Gustiz est chez lui?
– C’est moi-même et je suis dehors, comme vous voyez. »
A ces mots je le regardai fixement, comme pour me graver davantage ses traits et son regard dans, la mémoire, et m’inclinant avec respect je le saluai.
J’avais sous les yeux le descendant du plus grand roi de Navarre, de l’enfant du miracle comme Jean-Baptiste, le père d’une famille qui subsiste là dans le même lieu depuis plus de mille ans.
« Vous venez peut-être, reprit le vieillard, voir un pauvre paysan du bon Dieu, dont tout le bien est la terre qu’il travaille?
— Je viens saluer en vous la noble descendance de Sancho Abarca, car vous êtes, grand vieillard, comme l’arbre de Guernica, l’arbre sacré des fueros et des libertés ; comme lui, vous portez sur le front dix siècles d’intégrité et de droiture. —
Bah ! m’interrompit le vieillard en me tendant la main, laissons tout cela, vous êtes fatigué et altéré, venez vous reposer. J’ai du bon cidre de mes pommes à vous offrir et cela vaut mieux que le vin quand il fait chaud comme aujourd’hui. »
Je serrai avec empressement la main rugueuse que me tendait le vieillard qui, plantant sa pioche à une motte argileuse, me conduisit dans sa belle ferme basque. Je ne pensais, moi, qu’à ce magnifique descendant des rois de Navarre, à son origine si gracieuse, à la jolie bergère des bois que je venais de traverser, mais je vous assure que lui n’y pensait pas.
Il n’était attentif qu’à me bien recevoir, à me désaltérer d’un bon cidre mousseux et panaché dont il était prodigue. Les poules et les poulets m’environnaient et picoraient à mes pieds, sans s’effaroucher de ma présence; un beau chien blanc des Pyrénées, terreur des maraudeurs pendant la nuit, me léchait les mains comme s’il eut deviné les sentiments que j’éprouvais pour ses maîtres si hospitaliers et si bons.
La laine des brebis qu’on venait de tondre était en monceau sur le seuil de la porte et Gustiz était devant moi, la bouteille de cidre qu’il venait de déboucher dans une main, et le verre qu’il me présentait dans l’autre.
Voyant le peu de cas qu’il faisait des souvenirs que j’avais évoqués, je n’insistai pas davantage et je lui parlai de tout autre chose, de ses troupeaux, de ses récoltes de pommes, de ses espérances pour l’année.
Cependant on m’avait parlé d’un document positif établissant la royale lignée des Gustiz et je tenais à le voir. Comment reprendre ce sujet devant un vieillard qui en use d’un tel dédain ? Je profitai d’une courte absence qu’il fit dans ses étables pour témoigner mon désir à sa femme. Aussitôt, sa fille, dona Benita, m’apporta le document aux armes royales de Navarre, que je lus et copiai avec soin. Il fut donné par les archives des armoiries le 2 juillet 1613 à D. Martin Gustiz, sur l’ordre de Philippe III, roi d’Espagne. Comme je lisais encore ce document, le vieillard rentra.
« C’est un bien vilain papier que vous tenez là ?
s’écria-t-il. — Comment l’entendez-vous? lui répondis-je, étonné. — Mais, oui, ajouta le vieillard, ne voyez-vous pas que ce titre est un témoignage de faiblesse et l’ennoblissement d’une faute? »
C’était l’âme du chrétien qui se révoltait contre une origine coupable. Et ce disant, le front du vieillard s’assombrit, mais aussitôt je le relevai par ces mots de saint Augustin à propos de la faute originelle : « Oh ! heureuse’ faute ! que celle qui a donné à l’Eglise et au pays basque, une si auguste descendance! Votre famille a toujours été en honneur par la vertu et le bien faire. Vos aïeux ont fait revivre sur ces montagnes les mœurs pures et les saintes pratiques des anciens patriarches. Les capitaines Diego Gustiz et Martin Gustiz se sont illustrés dans les armées du roi par leur vaillance et leur courage. Le dernier Martin Gustiz abandonna toutes ses affaires et vint en courrier de Valladolid pour défendre héroïquement, avec don Diego Butron, sa ville de Fontarabie.,11 fut un des héros du siège de 1638. Je ne compte pas les vertus que vous montrez ni celles plus nombreuses que vous ne montrez pas, que vous cachez, au contraire, dans la simplicité du travail quotidien.
Sancho Abarca, en son temps, s’était battu pour la foi : il avait exposé sa vie en mainte circonstance pour elle ; et cela suffit à couvrir la multitude des fautes échappées à la fragilité humaine.
Saint Pierre luimême, qui est cependant fort sévère, les avait oubliées et pardonnées. A preuve, c’est qu’un jour, Sancho se trouva en grand péril de payer tribut à nature, par suite d’une fièvre maligne qui le dévorait (1). Et savez-vous qui le sauva de la fièvre et de la mort, sa compagne? Ce fut saint Pierre. Le roi malade courut an monastère du grand apôtre à Usun, non loin de Lombier. Il se prosterna en grande foi devant ses reliques, et saint Pierre l’écouta de si bonne oreille, qu’il en .revint guérit et consolé (2). Or, saint Pierre tient un compte rigoureux des fautes des pécheurs, car il a le registre des condamnés et des élus. Lorsqu’il ayait exaucé les prières et les larmes de Sancho, c’est qu’il avait aussi déjà effacé ses fautes du livre de vie car entendre une prière et l’exaucer, c’est donner le pardon, c’est une preuve de réconciliation et d’amitié. Ne soyons donc pas plus sévères que le prince des apôtres à qui Dieu a commis les clefs de la justification et du salut. »
(1) Fernandez Perez, Hisloria de Pamplona, tom. 1, lib. I, p. 57.
(2) Sandoval, loc. cit., fol. 23. Moret, loc. cit., lib. VIII, cap. v, 15.

et, loc. cit., lib. VIII, cap. v, 15

CASA DE GUSTIZ

Yo Diego de Urbina, llamado Castilla ‘Rey de armas del Rey Don Philipe nuestro señor tercero de este nombre, certifico y hago entera fé y credito a todos quantos esta carta vieren como en los libros y copias de linages que yo tengo de estos Reynos parece y esta escrito en ellos el linage y armas de los Iustiz, su tenor dé los quales es como se sigue.
La casa y solar de Justiz es en la provincia de Guipuzcoa en la jurisdiction de la villa de Fuenterrabia es casa muy antigua y de muy antiguos hijosdalgo y cavalleros, la qual casa y solar esta sita en la montana de Jazquibel los quales vicen y decienden de un hijo del Rey Don Sancho Abarca de Navarra del qual dizen y escriven que andando a caca en la alta montana fue a posar a la alta casa y solar, en la qual avia una señora donzella muy hermosa y el rey enamorado della la procuro y uvo en ella un hijo varon, de quien descienden los de este linage de Justiz : los quales trahen por armas un escudo partido en quatro quarteles, en el primer y postrer quartel en campo azul en cada uno un Castillo de oro, y a cada lado del Castillo un Leon de oro rampante empinante a el y en los otros dos quarteles en cado uno en campo de gules, y una vanda de oro contragantes de sinopla con lenguas hermejas y una orla azul, yen ella ocho estrellas de oro ; y unos deste linage de justiz ponen tan solamente el castillo y leones v otros la vanda con tragantes y orla de estrellas, las unas armas y las otras son como aqui estan y son las verdaderas y para que de ello conste de pedimiento del Capitan Martin de Jistiz vezino de la villa de Fuenterrabia di esta carta y certificacion firmada del nombre de mi titulo y sellada con el sello de mi officio, en Madrid a dos de Julio de mil y seyscientos y treize años.

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