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ANDAYE                                                                                                                            ( cliquer sur l’image)

DOCUMENTS  (avec liens direct)

  

 

 

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LIVRES

1  PIERRE HENRI DE LALANNE        FONTARRABIE

2    NOGARET

3  OLPHE-GAILLARD

4 ALFRED LASSUS

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Les TRIBULATIONS de 

LA LIQUEUR DE HENDAYE

Louis Moréri dans son Grand Dictionnaire Historique et le cartographe du Roi Michel Antoine Baudran (1633-1700) citent : L’Eau de Vie de Andaye
L’Eau de Vie de « Andaye », , est mentionnée par écrit pour la première fois dans le Dictionnaire Universel de 1725
L’eau de vie de Andaye est une très vieille recette que se passaient les familles. Dès que Louis XIV autorisa une foire, elle fit son apparition publique. Déjà, les bateaux qui allaient à la chasse à la baleine ou à la pêche à la morue à Terre Neuve ou au Canada en emportaient avec eux Pour se prémunir du scorbut,ils faisaient des échanges avec les indigènes qui leur procuraient leurs produits pour conjuguer cette maladie.L’Eau de vie de Andaye avait grande réputation dans tout le grand nord
.Aussi en 1705 nos cinq Hendayais brûleurs d’eau de vie, Dominique Dirandatz, Pierre Dottace, Martin Galbarret, Jean Duhalde et Martin Haranibar créent une distillerie à Bayonne.

COLIN

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Les Eaux de vie de HENDAYE

et la liqueur I Z A R R A

Marcel Marc D O U Y R O U

Le toit d’un chai, bien style 1900, de la rive droite de l’Adour face à la ville de Bayonne, l’enseigne rouge IZARRA se refléta dans les eaux du fleuve durant plus de cinquante ans.

La fabrication de cette liqueur dont le nom en basque signifie « Etoile »

L’eau de vie, transformée en liqueur a fait la réputation d’Hendaye depuis le tout début du XVIII° siècle.

Louis Moréri dans son Grand Dictionnaire Historique et le cartographe du Roi Michel Antoine Baudran (1633-1700) citent

« la ville d’ANDAYE, bourg de France sur la frontière d’Espagne, prés de l’embouchure de la Bidassoa, où l’on tient une foire renommée pour ses eaux de vie »

En 1705 cinq Hendayais brûleurs d’eau de vie, Dominique Dirandatz, Pierre Dottace, Martin Galbarret, Jean Duhalde et Martin Haranibar créent une distillerie à Bayonne, malgré les échevins qui veulent « interdire leur industrie dans la ville »et leur intentent un procès après avoir visité leurs fourneaux de distillation. Ils ont appris que dans la nuit du 2 au 3 juillet de cette année là, un incendie occasionné par une chaudière où l’on faisait de l’eau de vie a ravagé un quartier du quai des Chartrons à Bordeaux.

Dominique Dirandatz interjette appel contre les ordonnances de police du Corps de La ville

Finalement Martin Galbarret reçoit l’autorisation de construire une distillerie dans sa maison de la rue Gosse, promettant que le fourneau sera fermé de fortes murailles neuves et anciennes pour ne causer aucune incommodité ni aux voisins ni au public.

En 1717, Louis Dhuirat époux de Marie Dotace veuve de Dominique Dirandatz, installe à l’extrémité de la rue Vieille Boucherie sa distillerie, qui est inspectée par Léon de Roll premier échevin, l’ingénieur en chef du Roi et le Procureur du Roi.

Périodiquement les ordonnances de Police défendent de jeter sur les quais ou dans les fossés, les lies des eaux de vie dont il est dit « qu’il n’y a pas d’odeur plus pestilentielle » et leur recommande de les jeter dans un endroit « qui ne puisse incommoder le public »

Pour fabriquer cette eau de vie on emploie indistinctement le marc des raisins blancs ou celui des raisins rouges, ce dernier plus riche en alcool. On peut également en obtenir en distillant le cidre ou le poiré. La récolte de raisins est abondante aux portes de la Ville. On connaît également des vergers importants sur les rives de l’Adour et de La Nive : le domaine de Lauga de Mr de Seignanx, la pommeraie de Basseforest de Joannis de Haraneder-Poutil, la métairie de Beriotz du procureur du Roi Jacques de Lalande, le verger d’Aritzague de Pierre de Ségas.

Dans un documents conservé dans le Service des Archives Départementales, on peut mieux connaître l’une de ces familles de fabricants grâce au testament mystique rédigé par une main affidée et écrit en trois feuillets de Jeanne LISSARDY épouse depuis 1742 de Pierre DUCOS maître chirurgien.

Elle déclare en 1763 être propriétaire de quatre maisons à Saint Jean de Luz et une dans la paroisse de Serres (Ascain).

Elle lègue à sa fille Madeleine les alambics, les futailles et tous les ustensiles servant à la fabrication de l’Eau de Vie Douce appelée Eau de Vie d’Hendaye, qu’elle-même avait reçu de sa marraine Lissardy par testament du 28/10/1728.

Son fils aîné Gratien est étudiant en médecine à Toulouse.

Cette production est exportée vers Saint Domingue et le Canada. Dans ce dernier pays les gens du peuple apprécient l’eau de vie de canne et en font une consommation excessive malgré les remontrances du clergé. Les membres de l’élite de la Nouvelle France font figurer sur leur table au XVIII° siècle une grande variété d’alcools français, mais celui qui revient le plus fréquemment dans les registres comptables est l’Eau de Vie d’Hendaye.

Le père Labat écrivait en 1698 dans son « Voyage aux Antilles » que les eaux de vie les plus estimées et les plus recherchées alors aux îles, étaient celles de Nantes Cognac et Hendaye.

Maison fondée en 1857

Au début du XIX° siècle un distillateur nommé Paul BARBIER vint habiter ce coin du pays Basque. Il chercha et finit par trouver les vieilles formules de cette Eau de Vie tant appréciée.

Il créa son entreprise en 1857 pour commercialiser « La véritable Liqueur d’Hendaye » fabriquée dans la maison Margoenia, prés de la gare d’Hendaye Plage

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Ses bouteilles sont décorées de l’écusson de la ville et de sa signature P.BARBIER. La bouteille « Hendaye Jaune » de 75 cl est vendue 745 francs en 1951 et les Gds Flasks 230 francs

Lors des expositions régionales, il remporte quatre médailles d’argent, Bordeaux 1865, Saragosse 1868, Nice 1884. En 1907 il est de retour à Bordeaux, hors concours et membre du Jury de la grande exposition Coloniale et Maritime.

Au décès du fondateur, les demoiselles Barbier héritent de leur père vers 1904 de la SA « La véritable Liqueur d’Hendaye ».

 Liqueur de la côte Basque


Le créateur d’Izarra, Joseph GRATTAU est né en 1862 à Bordeaux où son père épicier et marchand de denrées coloniales 5 rue de Guyenne avait épousé en 1853 Clotilde FERRAUD dont le père était raffineur.

Joseph Grattau vint habiter vers 1890 à Bayonne où il acheta une petite raffinerie de sucre dans le quartier Mousserolles. Cette première entreprise ayant été détruite dans un incendie, Joseph Grattau se lança dans le négoce des vins et spiritueux.

Il apprit vers 1904 que les successeurs de Paul Barbier souhaitaient vendre leur marque et la petite raffinerie Hendayaise. Joseph Grattau confia à un confrère, connaissant bien Hendaye, son désir de se porter acquéreur, et ce dernier se proposa comme intermédiaire pour faciliter la négociation. Trahissant sa confiance l’interlocuteur proposa aux Barbier un prix supérieur à celui de J.Grattau et s’empara ainsi avec ses amis de la distillerie Hendayaise.

Joseph Grattau ne se tint pas pour battu, c’était un homme de caractère. Il décida de créer à Hendaye une liqueur jaune d’or avec des notes aromatiques.

Il lui donna le nom de Liqueur IZARRA Fine d’HENDAYE. Bien entendu ses concurrents lui firent un procès qu’ils perdirent en Cour d’Appel.

Encouragé par le succès de sa procédure, Joseph Grattau, transporta sa fabrication à Bayonne et supprima peu après de ses étiquettes le qualificatif d’Hendaye.de « IZARRA, vieille liqueur de côte Basque » avec son étiquette jaune ornée d’une étoile rouge, et l’écusson de la ville de Bayonne sur le goulot

En 1913 IZARRRA inaugure ses nouveaux locaux dans un grand bâtiment sur le quai Bergeret au cours d’une grande fête. Face à la ville, l’étoile rouge d’Izarra brille sur les rives de l’Adour.

Malheureusement la guerre 1914-18, porte un coup mortel à la fabrique. Ses deux fils, son directeur et plusieurs de ses ouvriers sont mobilisés. Pour maintenir la maison ouverte, Joseph Grattau abandonne provisoirement la fabrication de la liqueur et se lance dans l’importation de vin d’Espagne.

Au lendemain de la guerre, où l’un de ses fils est mort pour la France, Joseph Grattau secondé par son fils Gaston et ses deux gendres se lance à nouveau dans la fabrication de sa liqueur et crée en 1927 la SARL Distillerie de la Cote Basque.

Ce furent des années d’expansion considérable.La maison Grattau a recours à la publicité par l’affiche :

Liqueur Izarra. Tout le caractère basque, Quatre joueurs de pelote trinquent devant une bouteille d’Izarra jaune et une d’Izarra vert.(auteur inconnu)

Izarra Liqueur de la Cote Basque, par Raymond Ducatez. Un joueur de pelote en plein élan tient une bouteille d’Izarra dans sa chistéra

Mais le trait de génie de Mr Grattau, ce fut de faire appel à l’affichiste le plus talentueux et célèbre de l’époque Paul COLIN qui lui dessina deux affiches :

– Monté sur un cheval vert qui se cabre devant une bouteille d’Izarra, un « picador »couleur or dirige sa pique vers une bouteille jaune.

– Un danseur basque bondissant devant une bouteille d’Izarra jaune.

Cette dernière rappelle de la façon la plus simple que la liqueur est fabriquée au pays Basque.

Paul Colin évoquait avec une tendresse particulière la préparation de cette affiche, racontant que Mr Grattau fit en sorte que son affichiste ne manquât jamais de sa liqueur afin qu’il y puise son inspiration.

Ces deux affiches contribuèrent grandement à la renommée d’Izarra.

IZARRA remporte des marchés non seulement en France, mais également en Espagne, Belgique et chez les Basques d’Amérique du Sud

L’année 1939, la guerre civile d’Espagne s’achève le 28 mars, la France et la Grande Bretagne déclarent la guerre à l’Allemagne le 9 septembre, et Joseph Grattau décède à Bayonne le 12 septembre. Depuis 1931, il avait confié la direction de la Maison à son gendre M.Seguin. La guerre et l’occupation vont ralentir considérablement la fabrication par suite des difficultés à se fournir en sucre et alcools. Les troupes Allemandes arrivent à Bayonne le 27 juin 1940 et poursuivent leur route vers Hendaye et St jean Pied de Port. Le stock de vieilles eaux de vie d’Armagnac constitué par Izarra depuis quelques années se trouve maintenant en zone non occupée.

En 1943 le décès de Mr Seguin et l’arrestation par les Allemands de Mr Dagonnet, autre gendre de Mme Grattau, viennent aggraver la situation de la fabrique.

Mme Joseph Grattau et ses filles vont relancer l’activité au lendemain de la libération grâce au stock de vieilles eaux de vie qui avait échappé au pillage des troupes d’occupation.

Dès 1946-1947-1948 et les années suivantes les progrès de la Liqueur Izarra sur les marchés français et étranger sont considérables.

IZARRA rachète en 1955 son unique concurrent la distillerie de la Liqueur d’Hendaye Paul Barbier, convoitée pendant des années par Joseph Grattau.

Quelques années plus tard le marché des liqueurs subit une régression due aux changements des goûts des consommateurs, à la taxation des alcools et à la fiscalité. La famille Grattau est obligée de faire appel à un partenaire dans le même secteur, REMY COINTREAU.

Le bâtiment de Bayonne aménagé en musée, est devenu une étape incontournable des touristes, mais pour des motifs de rentabilité, l’élaboration de la liqueur du pays Basque, se fera dorénavant dans la région d’Angers.

En 1998, par un matin brumeux de novembre, les bayonnais découvrent, un pincement au cœur, que l’étoile rouge d’Izarra ne brillera plus sur les quais de la rive droite de l’Adour.

La chère liqueur jaune ou verte inscrite au patrimoine gourmand du pays basque, est délocalisée. La fin d’une longue histoire ? sans doute pour sa fabrication, mais son âme sera toujours marquée du sceau de l’Euskadi. et de Hendaye.

dernière distillerie de la Liqueur deHendaye

      la ferme Margoénia tranformée en fabrique

1725. L’Eau de Vie de « Andaye »,très réputée, est mentionnée par écrit pour la première fois 1658
Enfin Hendaye attache son nom à la fabrication d’une certaine eau-de-vie. C’est à Jean Darmore que revient la paternité de cette création
Le 20 novembre 1658, il rapporta de Bayonne une chaudière  » à fère eau-de-vye « .
La liqueur, improprement appelée  » eau-de-vie d’Hendaye « , était en réalité un produit de la raffinerie de l’alcool soumis à une deuxième distillation. Son bouquet lui venait du fenouil, distillé en même temps que l’alcool. On ajoutait ensuite le sirop qui sucrait la liqueur en la ramenant au degré voulu.
N’est-ce pas, en définitive, ce  » secret  » que M. Paulin Barbier recueillit en 1860 auprès de quelques anciens habitants et qu’il utilisa dans la restauration de la  » Véritable Liqueur d’Hendaye  » ?
Malgré ses qualités, et malgré quelques débouchés coloniaux qu’elle s’était assurés à l’origine, cette eau-de-vie ne connut pas la fortune des grandes liqueurs françaises.
Ainsi, à la veille de sa destruction, Hendaye apparaît comme un gros bourg planté de maisons cossues, avec des boutiques nombreuses : ici un d’Irandatz concurrence les chocolatiers de Bayonne, un peu plus loin un certain Esteben tient atelier de forgeron ; en bas de la rue de Zubernoa, à l’extrémité de la baie de Belsénia, des marins réparent leurs filets en chantant ou devisant. Les rues s’animent au passage des muletiers, des pataches ou des carrosses qui vont en Espagne ou en reviennent
. Et les jours de foire — car à partir de 1783 les Hendayais eurent l’autorisation d’ouvrir un marché hebdomadaire qui se tenait le samedi, — sans compter une grande foire annuelle — les habitants sont toutes voiles dehors, tandis que là-bas, sur l’estuaire de Chingoudy d’autres voiles, celles des trois-mâts terre-neuviers, se gonflent au vent du large qui les conduiront vers les pêches lointaines.
La dernière phase de la guerre de Trente Ans s’achevait et Hendaye pouvait revivre en paix. plus tard.. Ce fut la première industrie du lieu . Trouvant les moyens élémentaires de subsistance dans la pêche et dans la culture des Joncaux, c’est dans l’exploitation de la frontière, c’est-à-dire dans le commerce et le transit, que ses habitants trouvaient le complément indispensable. Ils disposaient aussi d’une industrie embryonnaire.
En 1662, cette activité était assez grande pour que le roi accordât à la cité sa reconnaissance comme place de commerce et le droit d’organiser un marché par semaine ainsi que deux foires par an.Ce privilège consacrait sa vocation.
Là, s’échangeaient les marchandises importées ou exportées; les draps et les toiles, les cuirs, les jambons, la réglisse s’étalaient ainsique bien d’autres produits pourvoyant un trafic appréciable auXVIIIe s.
L’importation d’alcool, redistillé sur place et traité selon diverses formules, valut à ses eaux-de-vie cette renommée, déjà acquise au siècle précédent, que notent les voyageurs en 1726, 1768 et bien . Au cours du siècle suivant quelques fabriques artisanales s’y adjoignirent (salaisons, cidreries,chocolateries).
Pour autant, ce tracé du cadre de l’économie de Hendaye au XVIII s. ne doit faire illusion sur son importance, car elle n’était activée que par une très faible population :
270 feux en 1650,
356 habitants en 1726 et, en 1775, à la suite du déclin de l’armement à la pêche, le bourg est décrit : « un affreux désert » ! (Doc.Arch. B.-P.).
Il est vrai qu’autour de cette petite communauté gravitaient les habitants des quartiers de Santiago et de Subernoa, encore propriété d’Urrugne. L’autorité religieuse, qui n’avait à se soucier que des besoins d’ordre spirituel de l’ensemble, avait superposé au cadre politiqueses propres institutions.

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FIN

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L’Izarra revient à Hendaye, mais sa recette est toujours tenue secrète.

 Hendaye est connue, depuis le XVIIe siècle pour son eau-de-vie. Une distillerie de la « Liqueur d’Hendaye », était à la ferme Margoenia, près de la gare d’Hendaye-Plage, puis près des Halles dans la maison Buztin-enea. Les hendayais les plus âgés se souviennent peut-être aussi du magasin Barbier, rue de la Gare.

Un secret hendayais
D’après les historiens, cette liqueur était la préférée de Louis XIV. Au printemps 1949 le « Courrier de Bayonne » publia un article rédigés par Gabriel Olphe Gaillard.

 

Symbole du Pays basque
En 1929, un cocktail attire l’attention « Et moi, je te dis… Maud », qui gagne le grand prix d’honneur du championnat de cocktail des artistes de Paris. Izarra vert est au coeur de la recette. En Angleterre et en France, des associations nationales de barmen publient des livres de cocktail dans lesquels Izarra est glorifiée. Des affiches fleurissent, dessinées par des grands artistes. Le fameux picador, ou le joueur de pelote qui serre une bouteille dans sa chistera feront le tour du monde. En 1934, Izarra débarque aux États-Unis en même temps que la diaspora basque s’y enracine.

Pendant la guerre, les Allemands privent Izarra de ses matières premières. Joseph Grattau décède en 1939. Ses héritiers reprennent le flambeau après la guerre et la marque est relancée. En 1955, la liqueur d’Hendaye, jadis objet de tous les désirs est rachetée. À partir de 1957, M. Saint Martin, marié à la petite-fille du grand-père Grattau, prend la direction d’Izarra et crée des distilleries à l’étranger. 1,2 millions de bouteilles sont vendues dans les années 1960. En 1981, Izarra est rachetée par la société Cointreau qui fusionne en 1990 avec les cognacs Rémy Martin. Mais Izarra, trop petite, est écartée des réseaux de distribution, la distillerie est vendue en 1998, la marque est déracinée.

Édith Anselme

 

 

 

2

 

LES PINASSES BASQUES ET HENDAYAISES A L’ILE DE RÉ. 

La première expédition navale, dans laquelle nous voyons apparaître une flottille de pinasses bayonnaises, est relative au siège de l’île de Ré en 1627. Nous n’avons pas à faire l’historique de ce siège sur lequel il a été tant écrit, mais nous devons cependant parler de l’état des assiégés au moment où l’autorité royale se décide à les secourir. Le fort de Saint- Martin-de-Ré, étroitement bloqué par la flotte anglaise, n’avait été commencé que depuis treize mois environ et il était, au moment même du siège, dans un tel état de délabrement que trente hommes pouvaient entrer de front par la porte; enfin, quoique le roi n’y eût pas épargné des dépenses, les parapets n’étaient pas encore revêtus et les vivres et les munitions manquaient presque totalement. Toiras, maréchal de camp, fit avertir le roi de ce dénuement, Richelieu fit faire des préparatifs pour un prompt ravitaillement. Il écrivit à M. de Gramont (1) et le pria d’acheter à Bayonne et à Saint-Jean-de-Luz jusqu’à trente pinasses, dont le nombre fut ensuite réduit à quinze. Elles devaient être conduites de Bayonne et Saint-Jean-de-Luz aux Sables-d’Olonne où
(1) de Gramont était maire et gouverneur de Bayonne.
le duc d’Angoulême devait en prendre le commandement. Un grand nombre d’autres navires furent rassemblés de tous les côtés, depuis les côtes d’Espagne jusqu’en Hollande. Les Anglais avaient construit une estacade défendant les approches de la citadelle et, à l’aide de deux ou trois carcasses de vaisseaux, ils élevèrent une sorte de fort armé de plusieurs pièces de canon. Enfin, une quantité de gros câbles, soutenus à la surface de la mer par des barriques vides, fermèrent tous les passages permettant d’arriver à la citadelle. Toiras, voulant faire prévenir le roi, fit choix de trois habiles nageurs qui se hasardèrent à faire la traversée. Le premier se noya ; le second, épuisé de fatigue, alla se rendre aux ennemis ; le troisième réussit à passer « persécuté des poissons pendant près d’une demi-lieue » (1). Bientôt après, arriva aux Sables-d’Olonne le capitaine Vallin avec les pinasses de Bayonne et Saint-Jean-de-Luz. D’après Duvoisin, la flottille de Hendaye était commandée par Jean Pellot, ancêtre du célèbre corsaire dont nous aurons à nous occuper plus tard. Une médaille d’or distribuée par le roi aux chefs de ces escadrilles, resta longtemps en la possession de la famille Pellot. Les habitants de Saint-Jean-de-Luz avaient répondu avec empressement à l’appel qui leur avait été fait. Ils armèrent quinze pinasses de ce genre et chargèrent de vivres et de munitions vingt-six flûtes (2) organisant ainsi une flottille imposante. Un seul de ses négo­ciants, Johannot de Haraneder fit spontanément don au roi de deux na­vires munis d’artillerie et dignes de figurer dans son armée navale. L’escadrille de Saint-Jean-de-Luz, commandée par le sieur d’Ibagnette, joignit celle de Bayonne dirigée par le capitaine Yallin. A la tête de quinze pinasses, chargées chacune de cinquante tonneaux de farine, pois, fèves, biscuits et morue; vingt barils de poudre grosse et dix de menu plomb, mèches, etc., Vallin mit à la voile le 5 septembre 1627 avec sa petite escadre et passa si près de la flotte ennemie qu’il essuya ses volées de canon qui ne lui causèrent heureusement pas de très sérieux dommages. Il passa, grâce à la rapidité d’allure de ses pinasses et à leur faible tirant d’eau, au-dessus des câbles de l’estacade et il alla aborder près du fort Saint-Martin, vers deux heures du matin où son secours rendit le courage à la garnison affaiblie par toutes sortes de privations. Il repartit deux jours après, ses pinasses chargées de ma-
Mémoires de Richelieu.
Flûte. Navire de charge à fond plat, large, gros et lourd dont la poupe était ronde au xviie siècle. Un bâtiment de guerre transformé pour un temps en navire de charge et n’ayant qu’une partie de son artillerie, est dit armé en flûte.
Le roi récompensa ce beau fait d’armes par l’envoi d’une chaîne d’or et mille trois cents écus aux matelots.
Cependant, ce secours ne devait pas suffire. Toiras fit bientôt savoir au cardinal qu’il n’avait de vivres que pour quarante jours et il fut convenu qu’on tenterait un dernier effort. M. de Gramont, gou­verneur de Bayonne, reçut du roi la lettre suivante datée du 20 sep­tembre 1627 :
« Le Roi désire que M. de Gramont lui envoie cent ou six-vingts (120) matelots basques pour trois ou quatre mois avec quinze ou vingt pinasses. Si on peut en avoir jusqu’à vingt et deux cents matelots, ce serait un grand coup. Ceux des matelots qui voudront rester pour toujours auront les entretènements que M. de Gramont arrêtera… Si ce secours est envoyé avec diligence, Sa Majesté en aura un grand ressentiment (1). Fait ce 20 mars 1627 (2). »
A cet appel, la ville de Bayonne s’empressa d’armer dix pinasses dont le commandement fut remis au sieur d’Andoins. Il arriva le 6 octobre aux Sables-d’Olonne, rendez-vous général de la flotte de ravitaillement. Une foule de flibots (3), traversiers (4) et barques, montés de quatre cents matelots, trois cents soldats et gentilshommes, formaient une escadre commandée parles capitaines Desplan, de Beaulieu, Persac, Launay, Ravilles, Cahusac, d’Andoins et plusieurs autres. Le 7 octobre elle mit enfin à la voile, vers dix heures du soir et par une nuit des plus obscures. Nous laisserons parler un mémoire du temps qui nous donne sur cette affaire des détails les plus circonstanciés.
Ressentiment est mis ici pour contentement.
Mémoires de Richelieu.
« Le marquis de Maupas, grandement entendu à la marine, bien cognoissant les terres comme estant du pays et ayant passé et repassé depuis huict jours dans une seule barque au milieu des ennemis, avec M. le marquis de Grimaud mena l’avant-garde à la droite, MM. de Persac et Ravilly et avec eux, dans leur barque, les sieurs Danery, La Gaigne, Roquemont, le commissaire Calottis ; à gauche, les sieurs de Brouillis, capitaine au régiment de Chapus et de Cusac, Gribauval, Ravigny, La Roque-Foutiers, Jonquières et plusieurs autres gentils­hommes volontaires ; et après eux, les quatre barques que M. le Cardinal avait fait équiper par le capitaine Richardière père, conduites par le capitaine La Treille, Audouard, Pierre Masson et Pierre Martin, tous bons pilotes.
« Suivait le corps de bataille, composé de dix pinasses, outre les 15 précédentes que Monsieur, frère du Roi avait fait venir de Bayonne par Saint-Florent, conduites par le sieur d’Andoins, leur général, à la teste et le sieur Tartas, son lieutenant. A la queue, autour des dites pinasses, il y avait douze traversiers, comme plus forts et plus grands. En l’arrière-garde était le flibot du sieur de Marsillac, bien armé et munitionné, sous la conduite du capitaine Canteloup et portait le jeune Beaumont, nourry page de M. le Cardinal, avec paroles de créance tant au sieur de Toiras qu’aux autres capitaines et volontaires de la citadelle. Après luy, estoit sa chalouppe et cinq grandes barques d’Olonne dans lesquelles estoient quantité de gentilshommes volontaires et, par l’ordre exprès de M. le Cardinal, qui avait aussi lettres et chiffres, le sieur de Lomeras, gentilhomme du Languedoc, enseigne au régiment de Champagne, pour avoir passé et repassé déjà une fois avec M. de Vallin.
« En cet ordre, le plus près qu’ils le pouvaient les uns des autres, ils allaient, cotoyant la grand’terre pour n’estre point veus ni découverts par les vedettes des ennemis qui n’estoient qu’à une lieue des sables.
« Or il arriva que, comme cette flotte allait cinglant à pleines voiles et que l’on croyait être déjà devant Saint-Martin (de Ré), Dieu fit cesser le vent tout à coup, en telle sorte qu’il fallut demeurer près de deux heures sans pouvoir aller ni à droite, ni à gauche. Alors chacun, tout étonné et croyant demeurer à la merci de l’ennemi si le jour les surprenait, se mirent à prier Dieu, le prieur sur tous, faisant vœux et prières et se recommandant à la Vierge, luy faisant vœu, au nom du Roy, de luy faire bastir une église sous le nom de Notre-Dame-de-Bon- Secours, en mémoire de cette journée s’il luy plaisait envoyer le vent
favorable. Soudain, ils furent exaucés, car le vent se rafraîchit et les rendit fort gaillards. En telle sorte que, chacun ayant repris sa piste et son ordre, en moins de demi-heure ils virent le feu que M. de Toiras faisait faire en la citadelle et, à terre, ceux que Richardière père faisait faire vis-à-vis l’encoignure qu’il fallait traverser. Et là, quittant la coste de la Tranche, chaque pilote regardant sa boussole, ne pensant plus qu’à passer courageusement, entrèrent dans la forêt des navires ennemis.
« Les premières sentinelles les ayant laissé passer sans dire mot, après que tout eut passé, ils commencèrent à les envelopper et canonner si furieusement que l’on eût dit que c’était de la grêle.
« Cependant les chaloupes et galiotes (1) des ennemis vinrent après pour les agrapper, en sorte que ceux qui étaient à la grande terre, croyaient tout perdu, comme aussi il y avait de l’apparence. Au contraire, M. de Toiras espérant toujours bien du bonheur du Roi et de la France, oyant le bruit de tant de canonnade de part et d’autre, fit redoubler les feux sur les bastions et, comme un second Josué, prie Dieu de faire arrêter la mer qui s’en retournait, de peur que son secours ne périt. Et, de fait, il était en grand danger, car un coup de canon emporta le chirurgien du capitaine Maupas, entre M. le marquis de Grimaud et le sieur prieur de Brémont qui étoit au milieu, de la barque, la croix en main. Un autre emporta la misaine ou mast de devant qui tomba sur le dit marquis et un troisième perça la barque et lui fit prendre l’eau. Dans ce péril, le dit marquis, sans s’étonner, jette son manteau, sur le corps du chirurgien, descend à fond, allume

(1) Galiote. Galère de 16, jusqu’à 25 bancs ou rames à 3 hommes sur chacune. Elle ne portait point de rambate ou construction élevée à la proue.
une chandelle avec de la mèche et, voyant d’où venait le mal, avec un linceul et autres linges qu’il trouva, bouche le trou. Cependant le prieur travaille à vuider l’eau qui était à la poupe. Le quatrième coup de canon leur emporta un matelot et, incontinent, quatre chaloupes et un heu (1) d’Angleterre vinrent aborder la barque. Le marquis étant remonté, joint le capitaine Maupas, lequel ayant disposé ses mousque­taires et piquiers donna l’ordre à ceux qui devaient tirer ses pierriers et canons et jeter les feux d’artifice, fit tenir chacun à son poste et défendit qu’on ne tirât qu’il ne l’eût commandé. Aussitôt les ennemis abordèrent criant : «Amène! amène!» Maupas, son pistolet en mains crie : « Tire ! » lâchant son pistolet. Alors toute son artillerie déchargea. Après, on en vint aux mains et feux d’artifice furent tirés de part et d’autre. Le sieur de Grimaud, chevalier de Montenac et de Villiers, sur les deux côtés de la barque, un sergent sur le derrière et le prieur partout, se défendant si vaillamment qu’après un long combat, les ennemis se retirèrent avec beaucoup de pertes et peu de ceux du Roy. Et, croyant en porter plus d’avantage furent attaquer les pinasses où ils trouvèrent à qui parler, car d’Andoins coupa la main d’un Roche- lais qui voulait ravir son gouvernail. Un coup de pierrier lui fit voler en l’air son contremât et blessa légèrement deux matelots. En mesme temps, toutes les chaloupes de l’ennemi, en nombre de 150, vinrent fondre, qui d’un côté, qui de l’autre sur toute la flotte. On demeura longtemps aux prises sans que les ennemis pussent entrer dans pas une barque du Roy, en sorte que s’étant retirés, les nostres, croyant être hors de tout péril, et s’exhortant à courage les uns aux autres, voici que d’autres difficultés se présentent, car les ennemis tenaient de grands mâts de vaisseau en vaisseau attachés les uns aux autres et force grands bois et cordages de vaisseau en vaisseau pour empêcher les passages. Mais, au lieu de perdre courage, chascun mit la main au coutelas pour couper les câbles et, avec piques et hallebardes, faire enfoncer les mâts et bois qui les empêchaient (d’avancer). Et, par mal­heur, Coussage, contre-maître et lieutenant de Maupas, ayant coupé avec son tarrabat un grand câble qui empêchait le passage de leur barque, ce câble tomba et s’embarrassa dans le gouvernail de la barque de Rasilly et, par une secousse de mer, d’une grande impétuosité

(1) Heu. Navire d’environ 300 tonneaux. Portait un seul mât vers l’avant. Avait en saillie du sommet du mât à la poupe une longue pièce de bois nommée corne. Cette corne et le mât n’avaient qu’une même voile. Les Anglais appelaient ce bateau : hoy.
l’entraîna contre la ramberge (1) où ce câble estoit attaché, où soudain il fut accroché et investi par une douzaine de chaloupes et, après un combat où il lui était impossible de résister plus longtemps commanda plusieurs fois qu’on mît le feu aux poudres pour ne pas tomber entre les mains des ennemis, à quoi on ne voulut obéir. La Guitte, gentilhomme nourri, page de la reine d’Angleterre, fendit un de ses ennemis auparavant que de se rendre. Enfin, il fallut céder à la force, et prendre la composition que les ennemis offrirent, savoir : dix mille écus que M. de Rasilly leur promit pour lui et ses compagnons. Les sieurs Danery, Calottis, Roquemont et La Gaigne firent des merveilles en ce combat; d’abord, quelques-uns furent tués, mais point de noblesse.
« Or, cependant que les ennemis étaient acharnés à ce butin, 29 bar­ques arrivèrent heureusement à la citadelle, entre trois et quatre heures du matin. Aussitôt la sentinelle qui était sur le bastion de la Reine criant : « Qui vive ! » il lui fut répondu par quantité de voix éclatantes : « Vive le Roy ! » ce qui mit au cœur de ceux du dedans une grande allégresse.
« Là, une chaloupe de La Rochelle s’étant glissée au milieu des vaisseaux du Roy, comme si elle eût été de la troupe, pour brusler cette flotte, fut reconnue à leur jargon par le sieur d’Andoins qui s’en douta ; mais, à cause de l’impatience de M. de Toiras, fit sauter tout le monde à terre et demeura avec ses mousquetaires dans la pinasse pour remédier à ce qui pourrait arriver, demanda le mot et le contre mot à la chaloupe rochelaise ce que ne sachant, fit connaître qui elle était et, sur l’heure, la chargea si furieusement que plusieurs furent tués et estropiés et beaucoup faits prisonniers.
« M. de Toiras, voyant un si beau secours inespéré, courut aussitôt jusque dans l’eau embrasser la fleur de ses amis et tout le reste ensuite. Après les premiers compliments, chacun fut conduit à la hutte de quelque soldat pour se sécher, ayant été contraints de descendre dans l’eau jusqu’à la ceinture (2). »
Après divers combats, les Anglais se rembarquèrent. Le capitaine d’Andoins, comblé d’éloges par le roi et par le cardinal, s’empressa de faire parvenir à la ville de Bayonne son rapport de mer, dans lequel il rendit compte de la mission qui lui avait été confiée.
(1) Ramberge (au xviic siècle). Navire anglais de 120 à 200 tonneaux, allant à voiles et à rames, destiné pour le service et la sûreté des grands navires, comme la patache. (2) Archives curieuses de l’Histoire de France, par Cimber et Daniou.
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3
Jean D’ALBARRADE I
arriva à HENDAYE, avec son père Etienne, professeur d’hydrologie à Eskola-Handi, à l’âge de 4 ans

il fut Corsaire et Ministre de la Marine
suivi de sa biographie de Ministre
il naquit le 31 août 1743 dans la maison l’Espérance.
Il était fils d’Etienne d’Albarade, professeur d’hydrographie et de Marie Capdeville. A quinze ans, le 14 mars 1759, il est reçu matelot pilotin à bord de la flûte du roi l’Outarde, capitaine Darragorry, et faisait bientôt voile pour Québec.
Le 2 octobre 1760, il s’embarquait comme lieutenant à la part sur le corsaire le Labourd de Saint-Jean-de-Luz, armé de 18 canons et de 207 hommes d’équipage placé sous les ordres de son compatriote Pierre Naguile.
Durant cette campagne, dont le résultat se solda par treize prises sur l’ennemi, d’Albarade reçut une grave blessure à la tête. A peine rétabli, il passe sur la goélette la Minerve, corsaire bayonais commandé par le capitaine Dolâtre.
Dès sa première sortie (1) la Minerve enlève à l’abordage et à la vue de trois navires de guerre ennemis le Jency, de Lancastre. Cramponné à la vergue de fortune, d’Albarade s’élance le premier.
Aidé de quelques matelots basques, il tue et blesse tout ce qui se présente devant lui et force l’équipage anglais à fuir dans la cale.
Epouvanté, le capitaine du Jency saute sur le pont de la goélette et rend son épée à Dolâtre.
Quoique dangereusement atteint à la tête et au pied, d’Albarade reçoit en témoignage de ses services la difficile mission de conduire en France en port sûr la prise à laquelle il a si brillamment coopéré (2).
La Minerve ayant été obligée de désarmer pour réparer ses avaries, le commandant Laverais engage d’Albarade comme lieutenant en premier à bord de la Triomphante, autre frégate bayonnaise forte de 160 hommes d’équipage. A cette époque, les ports de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz « regorgeaient Le 2 février 1762, au 5 mai suivant, le capitaine Laverais croise le long de la côte d’Espagne. Enfin sa bonne étoile le met en présence d’un convoi anglais et, grâce à de savantes manoeuvres, il s’empare de cinq gros navires qui, amenés à Bordeaux, Bayonne et Lorient donnent au vainqueur une prime magnifique Le 17 juin 1762, d’Albarade entre au service de l’Etat en qualité de matelot aide-pilote de la
Malicieuse et tint campagne sous les ordres du lieutenant de vaisseau de Chateauvert jusqu’au 5 mai 1763. Licencié presque aussitôt, il sert successivement comme capitaine à 90 livres par mois à bord du Régime, de la Marie, de la Sainte-Anne et du Saint- Jean,capitaines La Courteaudière, Clemenceau, Peyre et Nicolas Marie. Enfin le 5 septembre 1779, un riche armateur de Morlaix, plein de confiance en la bravoure et le savoir de notre jeune héros lui confie le commandement de la Duchesse de Chartres, superbe corsaire défendu par 12 canons et plusieurs pierriers.C’est à cette période de sa vie maritime que d’Albarade, désormais seul maître après Dieu sur le navire qu’il commande, commence à acquérir la réputation du plus audacieux des capitaines de la marine marchande de son temps.
Chargé d’établir une croisière dans le canal Saint-Georges, il s’empare, trois jours après son départ, de deux voiles richement chargées. Forcé de relâcher un instant, il reprend sa route le 11 septembre 1778 et, le même jour, capture le Général Dalling, dont la cargaison est estimée 600.000 livres (2.400.000 francs-or 1914). Le lendemain, au sortir d’un profond brouillard, il tombe au milieu d’une flotte ennemie. S’aidant du vent, il prend chasse aussitôt. Serré de très près par le Lively (le Léger) et le Swalow
(l’Hirondelle) armés : le premier de 16 canons et de 150 hommes d’équipage ; le second de 14 canons et de 97 hommes. L’un et l’autre possédaient des pierriers et des obusiers. Profitant de ce que la mer, devenue très houleuse, incommodait fortement la Duchesse de Chartres, le Général Dalling, en dépit des 13 matelots français placés sur son bord, coupe l’amarre et va se réfugier sous le pavillon des Anglais. Il ne restait plus qu’à combattre. D’Albarade s’y prépare vaillamment et, comme la mer avait inondé une partie de la soute aux poudres, il se décide pour l’abordage. Dans cette intention, il fait apporter sur le pont un tonneau plein d’armes diverses : « Matelots, s’écrie-t-il, nous n’avons que de ceci à pouvoir faire usage aujourd’hui ! Ceux qui en manqueront viendront en prendre dans la barrique !
(sic) ». Cependant les ennemis s’approchaient vivement espérant que la Duchesse de Chartres se rendrait aussitôt (1). Ils se postèrent l’un au vent, l’autre sous le vent, à portée de fusil. Le Lively au vent tira un coup de canon et vint se présenter par le travers de la Duchesse de Chartres qui continuait sa route tranquillement et sans mouvement, sous les quatre voiles majeures (2), faisant deux lieues et demie à l’heure. L’Anglais, lassé de ce calme apparent, se laissa culer, fit feu de toute sa bordée et manœuvra pour passer sous le vent. Au même instant, le Swalow commença aussi son feu par toute sa volée. Ainsi la Duchesse et le capitaine, attentif, guettait un instant favorable qui servirait ses desseins. Le moment venu, le Lively étant sous le vent, le capitaine d’Albarrade, avec sa même voilure, arriva dessus avec vivacité et l’aborda effectivement au vent. Il ordonna à sa mousqueterie de faire feu. En abordant, M. d’Albarade fut blessé au haut du bras gauche par une balle de mousquet qui pénétra dans la poitrine et fractura le sternum ; le bras lui resta immobile, il perdit beaucoup de sang. La douleur d’une blessure aussi dangereuse ne lui arracha qu’une exclamation. Plusieurs de ses gens placés près de lui répétant qu’il était blessé, il leur en imposa en disant : « Taisez-vous, ce n’est rien ! » et il continua de commander et d’encourager son équipage. Le Lively, s’étant vu serrer de si près, travaille à se dégager, marchant mieux, il réussit et fila de l’avant, son grand porte-haubans écrasé. Malgré sa blessure, le capitaine d’Albarade ne se déconcerte pas. Il commandait avec la même précision et avec son sang-froid ordinaire dans des manœuvres aussi précipitées, aussi délicates que hardies et dangereuses. Il fit arriver aussitôt que son beaupré fut dégagé du Lively et fit faire sa décharge à toute sa batterie du vent à brûle-pourpoint sur le derrière de l’Anglais qui le chauffe à son tour et, du même mouvement, il courut sur le Swalow qu’il aborda aussi au vent, qu’il tint bon allongé et qui fit de vains efforts pour se dégager. Ce fut encore en l’abordant que M. d’Albarade fit faire feu de sa mousqueterie. Les gens du devant de l’Anglais fléchissant, il ordonna à son équipage de sauter à bord de l’ennemi. L’arrière se présenta bien, étant sur le plat-bord ; quelques- uns ayant été blessés, les autres furent arrêtés par les ennemis qui opposèrent une résistance qu’on ne put surmonter. Ceux en avant du grand mât de la Duchesse de Chartres que rien ne pouvait arrêter, au lieu de profiter du moment et de sauter à bord de l’Anglais, furent se cacher, à l’exemple d’un homme qui, par état et par devoir était fait pour montrer l’exemple du courage dans le péril (1). Les ennemis s’apercevant de cette retraite reprirent courage et se présentèrent avec force résistance. Si les Français du devant, en tout ou partie, eussent sauté à bord de l’ennemi, cette alternative n’aurait, pas eu lieu. Ils auraient fait diviser ceux qui défendaient l’arrière de l’ennemi et les Français de l’arrière de la Duchesse de Chartres, toujours parés pour sauter à bord du Swalow, trouvant un jour, s’en seraient rendus maîtres.
Cette belle occasion si bien amenée ayant été manquée, M. d’Albarade, sans se décourager et plein d’espérance de la retrouver, chercha à rallier et à encourager son équipage, l’exhortant à empêcher l’ennemi de passer à son bord. Il y avait trois quarts d’heure qu’on tenait l’Anglais accroché, que l’on se battait avec acharnement, qu’on employait réciproquement la force et les ressources de l’art pour se détruire jusqu’à se jeter avec la main d’un bord à l’autre des boulets de canon, des pinces, etc. Voyant enfin le moment de pouvoir pénétrer, M. d’Albarade exhorte derechef son équipage, ordonne à son monde, à l’arriére, qui avait arraché des lances des mains des Anglais, de se tenir paré. Il passe en avant pour conduire ses gens et les faire sauter devant lui à bord de l’ennemi; mais à peine avait-il fait quelques pas qu’il fut renversé sur le pont par un boulet de canon qui lui tomba en mourant sur le côté gauche et qui, achevant de lui assommer la poitrine, le laissa sans respiration. Un moment après, pouvant prononcer quelques paroles, il fit appeler le sieur Cottes, un de ses premiers lieutenants, déjà blessé à la tête d’un coup de pique, lui recommanda l’honneur du pavillon, lui remit le sabre qu’il tenait encore en main et, perdant beaucoup de sang qui sortait à gros bouillons, retomba sans connaissance sur le pont en priant qu’on l’y laissât.
Ayant recouvert quelque force et rouvert les yeux, loin du bonheur, au delà de toute espérance dont il avait été près de jouir et que son courage et ses manœuvres lui avaient mérité, le capitaine se trouva au pouvoir des Anglais. Son état-major lui représenta que l’équipage, le voyant étendu sur le pont, l’avait cru mort et que, en le pleurant et le regrettant, on avait amené.
A Pembroke (1) 1) Pembroke, province d’Ontario, Haut-Canada où il fut conduit prisonnier, d’Albarade reçut un accueil plein de sympathie. A peine à terre, ses vainqueurs lui rendirent son épée, le laissant libre sur parole, mais mandant pour le soigner un expert-chirurgien. Enfin, lorsqu’en janvier 1780 il quitta Pembroke, on lui délivra les certificats les plus honorables. Nous ne rapporterons qu’une seule de ces attestations :
« Nous, dont les noms sont ci-dessous, certifions que la défense de la Duchesse de Chartres, commandée par M. d’Albarade, a faite pendant une heure avec des forces inférieures contre deux sloops de guerre appartenant à Sa Majesté Britannique : le Swalow,commandé par le capitaine « Le plus fort et le meilleur voilier d’entre les corsaires, constate- t-il en octobre 1781, l’Aigle
(1), capitaine d’Albarade, qui avait été(1) Armé de 40 canons, monté par 360 hommes d’équipage, choisis avec le plus grand soin par leur capitaine, l’Aigle, sortait des ateliers de M. Dujardin de Saint-Malo dont la réputation de constructeur de premier ordre était alors européenne. Ce fut le premier vaisseau de commerce doublé de cuivre.
Brikeston, etle Lively, commandé par le sieur Inglefield, est telle qu’elle fait honneur au pavillon français. En conséquence de quoi les vainqueurs lui ont rendu son épée et ses armes et se sont eux-mêmes intéressés au rétablissement de sa santé. Ce brave capitaine jouit ici du respect et de l’estime qu’il mérite si bien. En témoignage de quoi nous lui avons délivré le présent certificat pour lui servir ce que de raison. A Pembroke, ce… janvier 1780. Signé : J. Campbell, membre du Parlement et lieutenant-colonel du régiment de Cardignan ; J.-L. Egod, capitaine au dit régiment ; J. Kinvangtz ; R. Stevenson ; J. Allen, chirurgien ; G. Weeb, major de Pembroke ; D. Allen, capitaine d’infanterie. La défense que le capitaine d’Albarade fit lorsqu’il fut attaqué par les sloops de S. M. le Lively et le Swalow a été noble et doit mériter la bienveillance de tous ceux qui en ont été témoins, en conséquence il emporte dans sa patrie mes souhaits les plus sincères pour son parfait rétablissement. Signé : Inglefield, capitaine du Lively. » Loin de nuire à sa gloire, le combat soutenu par la Duchesse de Chartres rendit d’Albarade encore plus populaire. A la date du 11 février le Mercure de France annonçait que deux superbes frégates corsaires venaient d’appareiller à Saint-Malo : l’Aigle et la Duchesse de Polignac,commandées la première par M. d’Albarade, la seconde par M. Gan- delon. Depuis cet instant, le journal de la Cour ne cesse de chanter les éloges de notre compatriote. Chacune de ses prises est enregistrée et annoncée pompeusement au-devant de la flotte de la Jamaïque, vient d’entrer à Dunkerque. Le mauvais temps l’avait forcé de faire le tour des Trois Royaumes et s’il n’a pas rencontré ce qu’il cherchait, du moins il s’est emparé de trois navires. L’un est une belle frégate armée pour la côte d’Afrique ; elle se rendait à Ostende pour y prendre le pavillon impérial ; le second est un bâtiment chargé de lin fin, de chanvre, etc., le troisième portait des bois de construction.
L’Aigle,dont le capitaine d’Albarade est toujours très satisfait, a pris, depuis le commencement de sa croisière, 21 bâtiments dont 5 corsaires, 4 lettres de marque et le reste, navires marchands faisant en tout 26 canons et 464 prisonniers.
Cependant d’Albarade fut l’objet d’une dénonciation calomnieuse d’après laquelle on l’accusa de détourner les marins de la flotte royale pour les embaucher dans les navires corsaires. Dans une lettre pleine de dignité, d’Albarade réfuta ces accusations dont il parvint à se justifier.
Le gouvernement du roi Louis XVI ayant acheté l’Aigle, d’Albarade obtint, avec l’agrément du roi (1782), le commandement du vaisseau le Fier, de Rochefort. Dès lors il eut rang de capitaine de frégate dans la marine de l’Etat. En 1787, le roi le nommait chevalier de Saint- Louis. Pendant la Révolution, d’Albarade fut ministre de la Marine en 1793 et parvint au grade de contre-amiral. Nous ne le suivrons pas au cours de cette brillante carrière, ce qui nous ferait sortir du cadre de cette étude. D’Albarade mourut à Saint-Jean-de-Luz en 1819. Après sa mort, Louis XVIII eut la curiosité de faire chercher, au domicile du défunt, la croix et le brevet de l’ordre de Saint-Louis donnés au corsaire par Louis XVI le 11 août 1787, pour s’assurer s’il les avait déposés à la municipalité, conformément au décret du 28 juillet 1783, ou s’il leur en avait substitué d’autres comme firent bien des gens à cette époque. Malgré tous les soins apportés par le commissaire de la Marine à Bayonne, cette recherche resta infructueuse. On ne trouva qu’une très petite croix de Saint-Louis que le vieux contre- amiral avait coutume de porter depuis le retour des Bourbons. D’après la rumeur publique, d’Albarade, prévoyant une fin prochaine, aurait avalé la croix de Saint-Louis. Il tenait à emporter au delà de ce monde le témoignage certain de sa belle existence de marin.
1) C’est l’affaire qui a donné lieu à l’établissement du certificat que Dolâtre délivra à d’Albarade (voir page 286) avec d’autres détails non mentionnés par le capitaine.
(2) Archives de la Marine, certificats n° » 1 et 2.
2) Le récit de ce beau fait d’armes se trouve dans le Mercure de France, octobre 1778, page 34. Le journaliste ajoute « Les détails que nous allons rapporter sont l’ouvrage d’un marin et prouvent entièrement que la manœuvre du brave M. d’Albarade contre des forces aussi supérieures est très hardie et du commandement le plus expérimenté. »
(3) Voiles majeures.Ensemble des basses voiles et des huniers de Chartres était prise entre deux feux et le capitaine, attentif, guettait un instant favorable qui servirait ses desseins.

BIOGRAPHIE des MINISTRES FRANÇAIS de 1789 à ce jour (1826)
Jean DALBARADE
Jean DALBARADE (et non Albarade) ou d’Albarade, est né Biarritz, près de Bayonne, vers 1741. Son père, professeur d’hydrographie, tenait une école dans la commune de Hendaye.Le jeune Dalbarade embrassa la carrière de la marine dès son enfance, et commença par être mousse. Il fit différents voyages au Canada, sur des bâtiments de commerce : il devint bientôt officier, et se fit remarquer sur des navires armés en course contre l’Angleterre. A l’âge de 20 ans, il eut le commandement d’un corsaire de 14 canons, avec lequel il se battit, pendant plusieurs heures, contre deux navires de guerre anglais, beaucoup plus forts que le sien ; ce fut au moment de monter à l’abordage sur l’un d’eux que Dalbarade fut renversé sur son banc de commandement par une volée de mitraille. Il fut pris et conduit en Angleterre, où il fut porté en triomphe pour sa belle défense ; le récit de son combat fut inséré dans les journaux anglais et français. Dalbarade guérit en Angleterre de ses nombreuses blessures ; mais il a toujours gardé dans son corps trois balles qu’on n’a jamais pu en extirper.
Lors de la guerre d’indépendance des Etats-Unis, Dalbarade fut employé comme officier auxiliaire sur les bâtiments de l’Etat. Les dames de la cour ayant fait construire la frégate l’Aigle, de 44 canons, choisirent M. Dalbarade pour la commander. Il fit avec cette frégate, qu’il équipa à son gré, avec des marins basques, plusieurs croisières heureuses, dans lesquelles il prit un grand nombre de bâtiments anglais, dont plusieurs armés en guerre. Après s’être acquis une grande réputation avec cette frégate, le gouvernement confia à Dalbarade le commandement du vaisseau de guerre Le Fier, sur lequel il remplit la mission difficile de porter des troupes dans l’Inde. Dalbarade eut alors quelques discussions avec la compagnie hollandaise des Indes, retourna en France en 1778, et soutint longtemps un procès contre cette compagnie, qu’il finit par gagner. Louis XVI le nomma capitaine de vaisseau et chevalier de Saint-Louis.
Il était inspecteur des classes des côtes de l’Océan lorsque la révolution éclata : Dalbarade en embrassa les principes avec ardeur. Monge ayant été nommé ministre de la marine, appela Dalbarade auprès de lui en qualité d’adjoint. Il occupait le poste de chef de la 6ème division du ministère, lorsque Monge se retira en le désignant pour son remplaçant.
En effet, la convention nationale nomma Dalbarade ministre de la marine, le 10 avril 1793. La liberté ne pouvait avoir de plus ferme soutien, et l’administration de ministre plus zélé ; il ne put cependant se soustraire aux envieux qu’importunaient son mérite et la faveur dont il jouissait. Ils saisirent le prétexte des troubles survenus à Marseille et à Toulon, après le 31 mai 1793, pour le dénoncer à la convention. Il se justifia pleinement des griefs qu’on lui imputait. L’année suivante, ayant été dénoncé de nouveau, il démontra que toutes ces mesures avaient été dictées par le véritable amour de la patrie, et réduisit ainsi ses détracteurs au silence. Remplacé le 2 juillet 1795, il reprit du service dans la marine, avec le grade de contre-amiral, et fut chargé du commandement du port de Lorient. Après l’incendie du vaisseau Le Quatorze Juillet, il fut dénoncé et traduit devant une cour martiale, où il fut accusé de négligence dans l’exercice de ses fonctions, et déclaré déchu de tout commandement. Ce jugement, auquel l’esprit de parti avait présidé, ne flétrit point la réputation de M. Dalbarade .
Il s’occupait depuis longtemps du soin de faire réformer l’arrêt inique qui avait occasionné sa destitution, lors de la révolution du 18 brumaire. Dalbarade, qui avait tout fait pour la république, jugea qu’elle allait s’éteindre entre les mains du premier consul, et vota contre lui. Dès lors il ne fut plus employé.
Lorsqu’il était entré au ministère, Dalbarade avait des capitaux qui pouvaient lui assurer une existence honête ; mais ces capitaux lui furent remboursés en papier-monnaie, de sorte que lorsqu’il quitta le ministère, il n’avait plus rien. Cela ne doit pas étonner ceux qui ont pu juger du patriotisme, de la probité et du désintéressement de ce brave marin. IL vécut longtemps après sa destitution avec une pension de 2,000francs, et se retira en 1802, chez le fils d’un de ses compatriotes, qui l’accueillit et le garda dans sa maison jusqu’en 1813, époque à laquelle le département des Basses-Pyrénées fut envahi par les troupes anglo-espagnoles. Une petite propriété qu’il avait à Hendaye, fut alors dévastée. Dalbarade se réfugia à Paris, où il était au moment de la restauration. C’est à Louis XVIII qu’il a dû l’augmentation de sa retraite, qui fût portée à 4,000 francs. Il ne put jamais parvenir à faire liquider des arrérages assez considérables, qui lui étaient dus du temps de la république. Il se retira de nouveau à Saint-Jean de Luz, où il est mort le 30 décembre 1819, regretté de toute la population, et tout particulièrement des marins basques, dont il avait toujours été le protecteur. Cet ancien ministre est mort pauvre, et son mobilier a été réparti entre quelques créanciers qu’il avait, et qu’il a toujours regretté de ne pouvoir payer.
Ceux qui ont connu personnellement Dalbarade, ne souscriront jamais à un tel jugement. Nommé ministre à l’époque où les plus illustres républicains étaient aux prises avec le monstre de l’anarchie qui s’apprêtait à dévorer la France, il se déclara l’un de leurs adversaires, et fut le complice muet de tous les crimes qui précédèrent et suivirent le 31 mai.
Brave comme militaire, Dalbarade qui était honête homme au fond, et ne manquait pas d’instruction comme officier de marine, manquait de toutes les connaissances adminstratives, nécessaires à un ministre. Quoi qu’il fut considéré, depuis longtemps, comme le constant auxiliaire des anarchistes, les comités de gouvernement, renouvelés par trimestre après le 0 thermidor, l’avaient conservé en qualité de commissaire de la marine, titre substitué à celui de minitre, aboli par un décret de la convention du premier avril 1794. Ce fut le 1er avril 1795, jour où éclata contre la convention une insurection anarchique, que Dalbarade fut destitué de ses fonctions de commissaire de la marine.
Il serait possible que son opinion politique, connue, eut influé sur ce jugement.
D’autres ont été employés après avoir voté comme lui ; l’extrême médiocrité de ses talents fût la seule cause qui décida Napoléon à ne plus l’employer.
On n’a jamais songé à contester la probité de Dalbarade ; ceux qui se croyaient en droit de l’accuser sur d’autres points, seraient les premiers à le justifier sur celui-là.
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4
LE CORSAIRE
Etienne PELLOT
Maillebiau

Pour Marcel Argoyti, ce passionné d’histoire locale

Etienne Pellot, avait-il deux femmes ? Ce célèbre corsaire, né à Hendaye le 1er septembre 1765, fut-il aussi maire de cette commune ? Ces deux questions méritent d’êtres posées et nous allons vous montrer pourquoi… A l’instar de Talleyrand «le Diable boiteux» Pellot reçut un surnom : «le Renard basque», et servit, lui aussi, sans aucun état d’âme le Royauté, la République et l’Empire. Mais ils ne furent pas les seuls !

Le jour de l’inauguration du monument dédié à Etienne Pellot (aujourd’hui déplacé au rond point de Belzenia au Bas Quartier), le maire Jean-Baptiste Errecart (1965-1981) brossait les grands traits de la vie du célèbre corsaire. La voix chargée d’émotion et les «r» roulés à la perfection, selon son habitude, il rappelait avec force de conviction: «Ses concitoyens lui confient les fonctions de maire qu’il assura de 1815 à 1820». En toute bonne foi, le premier magistrat hendayais se faisait l’écho de ce qui était écrit dans maints ouvrages plus ou moins savants.

Etienne Pellot

S’il avait consulté les vieux registres de l’état civil hendayais en l’An VIII de la République, à la date du 22 prairial (11 juin 1800), Jean-Baptiste Errecart aurait indubitablement trouvé le premier acte signé de la main de son lointain prédécesseur. Il s’agit de l’acte de décès de Jean Sallaberry: «Par devant moy Pellot maire de la commune de Hendaye (..)». Plus bas, il a fait figurer sa signature Etne . Pellot, maire.

Cette signature est accompagnée de celles des deux témoins de l’acte : Les citoyens Martin Bidart (cordonnier, 1er maire de Hendaye, en 1790) et Raimond Bergare (pêcheur). Peu après, sur les actes suivants, Etienne Pellot «enjolive» sa signature et écrit maire en entier…

Première signature de Pellot, maire, sur un acte. Sa signature quelques mois plus tard.


Mais l’état civil de Hendaye montre, aussi, le maire Etienne Pellot sous un éclairage plus familial. Ainsi cet acte de naissance de sa fille, daté du 3 brumaire de l’An VII (24 octobre 1798), signé du maire André Lissardy. Ce n’est pas le père qui procède à la déclaration de son enfant car il est en mer, comme précisé sur l’acte : «La tante maternelle a déclaré en l’absence du père, à moi soussigné, que Jeanne Sussiondo, épouse en légitime mariage du citoyen Pellot, capitaine de navire, actuellement en course, est accouché hier, deuxième du présent mois, à neuf heures du matin, d’un enfant femelle qu’elle m’a présentée, et auquel on a donné le prénom & nom de Marianne Pellot». Normal, pensez-vous certainement, que le corsaire Pellot soit en course, en mer, pour s’emparer de navires anglais ou autres… Ce qui est moins normal, en revanche, ce sont les noms qui apparaissent sur cet acte. Nous y reviendrons dans un instant !

Un autre enfant sera déclaré à Hendaye, Jean Pellot né le 18 thermidor de l’An X (5 août 1802). C’est Josèphe Pellot qui en fait la déclaration à la mairie car son frère Etienne Pellot «capitaine de marine, se trouvant absent» était certainement en mer. Auparavant, il avait eu un autre enfant, né à Urrugne le 27 prairial de l’An III (15 juin 1795). En l’absence du père, cette fille nommée Gratianne «de Jeanne Sussiondo épouse en légitime mariage du citoyen Etienne Pellot, officier marinier» fut déclarée par les citoyens «Jean Garat, marin, habitant de Hendaye et Gratianne Béchouet» à Jean Larramendy, officier public de l’état civil d’Urrugne.

Sur ces trois actes de naissance l’épouse, en légitime mariage, d’Etienne Pellot est Jeanne Sussiondo (orthographié «Souciondo» sur son acte de décès, à Hendaye, le 7 mars 1839). Or, tous les biographes sérieux du fameux corsaire écrivent qu’Etienne Pellot, à l’âge de 32 ans, s’était marié, à Urrugne, le 18 thermidor de l’An V (5 août 1797), à Marie Larroulet de la maison Galbarreta, sise à Subernoa (Urrugne). Son frère Pierre Pellot, 29 ans, était l’un des témoins de ce mariage. Voici la signature du corsaire au bas de l’acte, où il écrit son prénom et son nom en entier (comparer cette signature avec celle, plus haut, du maire).

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La signature d’Etienne Pellot, sur son acte de mariage célébré à Urrugne.

Etienne Pellot aurait-il contracté deux mariages ? Avait-il fondé deux familles ? En un mot, était-il bigame ? Tout cela le laisserait supposer…

Ces deux épouses constitueraient une source d’étonnement total pour ceux qui connaissent la vie de Pellot à travers l’abondante littérature qui lui est consacrée. Forts de leur savoir, ils rétorqueraient que le corsaire hendayais était seulement le père d’un seul garçon et d’une seule fille. Celle-ci s’appelait Catherine Pellot et, comme bon sang ne saurait mentir, allait épouser, le capitaine de marine Etienne Passement… Leur acte de mariage va nous apporter des éclaircissements majeurs pour mieux comprendre l’imbroglio autour d’Etienne Pellot : «L’an mil huit cent vingt deux, et le dix-sept du mois d’avril par devant nous, Etienne Pellot, maire, officier public de l’état civil de la commune de Hendaye, (…) est comparu monsieur Etienne Passement (…) et mademoiselle Catherine Pellot, âgée de vingt-trois ans et, suivant son extrait baptistaire, fille majeure et légitime de monsieur Etienne Pellot, capitaine de navire, et de madame Marie Larroulet, son épouse, demeurant dans la maison de Priorenia, quartier de Subernoa, commune D’urrugne (sic) (…)».

Suivent les signatures d’Etienne Pellot, maire, d’Etienne Passement (époux), de Catherine Pellot (épouse), d’Etienne Pellot, «père de l’épouse», d’Etienne Durruty et d’Etienne Lissardy. Voici la clef de l’énigme… Non, Etienne Pellot n’était pas bigame, marié à Jeanne Sussiondo et à Marie Larroulet. Seule cette dernière fut, bien sûr, sa femme. C’est Etienne Pellot, le maire présidant ce mariage, qui était l’époux de Jeanne Sussiondo.

Et oui, il y avait, en même temps à Hendaye, deux Etienne Pellot, ayant à peine douze ans de différence d’âge. Pour corser le tout, ils étaient capitaines de navire tous les deux. Ainsi, le célèbre corsaire, le Renard basque, n’a jamais été maire. Et le maire n’aurait jamais été corsaire (jusqu’à de plus amples renseignements…). Sur l’acte de mariage Passement Etienne et Pellot Catherine, du 17 avril 1822, figurent les deux signatures : celle du maire et, plus bas, celle du corsaire. Pour ne pas rajouter à a confusion des esprits le maire signe Pellot, tout court, alors que le père de la marié signe Etne. Pellot, père de l’épouse…

Sur l’acte de mariage de Catherine Pellot apparaissent les noms d’Etienne Pellot :

le corsaire et le maire.

Etienne Pellot, célèbre corsaire, d’après un portrait

longtemps conservé à Priorenia.

Etienne Pellot, le maire de Hendaye, est mort le 22 mai 1836. Son acte de décès précise : «Pellot Etienne, âgé de quatre-vingt trois ans, capitaine de navire, époux de la dame Soussiondo, Jeanne, est décédé en sa maison». L’adjoint au maire Ansoborlo en oublie même d’écrire le nom de la maison : «Gastebaita» ! Sa veuve Jeanne Souciondo est décédée à son tour le 7 mars 1839, à Hendaye. En revanche, Etienne Pellot, le corsaire, est mort à l’age très respectable de 91 ans, le 2 avril 1856, en sa maison de Prioreteguy ou Priorenia qui borde la Bidassoa. Sur l’acte de décès sont mentionnés : «ancien capitaine de timonerie, ex enseigne auxiliaire, chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur». Alors sur le territoire d’Urrugne, la robuste bâtisse d’Etienne Pellot, avait été édifiée sur l’emplacement du prieuré de Subernoa et de son église paroissiale placée sous le vocable de Saint-Jacques.

Priorenia, la maison du corsaire Pellot, ici dans les années 1970, appartenait à la famille Durruty.

Transformée en appartements Priorenia, peut être un peu trop restaurée… est devenue Frégate !

Avant l’an 2000, le domaine de Priorenia, abandonné, a été vendu à un promoteur. Sur cet emplacement devenu « Résidence Port Bidassoa» se dresse un ensemble de petits immeubles, au cœur d’un lieu sécurisé : «Entrée interdite, entrada prohibida, Sarrea debekatua»… Au cœur de ces nouvelles constructions la maison Priorenia, a été transformée allègrement pour recevoir des appartements. La vénérable demeure du corsaire Pellot est devenu un bâtiment appelé Frégate !

Etienne Pellot et Etienne Pellot semblent égaux dans la lente et inexorable mort de l’oubli… Ce mois de novembre 2011, le vieux cimetière hendayais était tout fleuri de généreux bouquets de chrysanthèmes et autres fleurs multicolores, aux fragrances subtiles ou pas. Parmi cet enchantement floral, sous un ciel d’été de la Saint-Martin, quelques tombes restaient vierges de tout bouquet. Là, personne n’était venu symboliquement rappeler l’attachement aux chers défunts reposant dans la terre hendayaise. Parmi les tombes sans aucune fleur se détachaient deux concessions proches par leur aspect affichant une certaine monumentalité et par leurs croix placées du côté de la mer. Il s’agit bien entendu des tombes des deux Etienne Pellot (voir photos ci-dessous). Sur celle du corsaire est gravé, sur le piédestal de la croix : «Familles Durruty, Passement, Pellot». Un peu plus haut dans le cimetière se trouve la tombe du maire où, dans le marbre, est inscrit : «Famille Pellot»… Mais où est seulement mentionné, dans la pierre, le nom de son fils, mort célibataire : «Jean Pellot 1802-1874».

Tombe d’Etienne Pellot, corsaire de Hendaye. Tombe d’Etienne Pellot, maire de Hendaye.

Ces deux photographies ont été prises au vieux cimetière, le mercredi 9 novembre 2011.

Christian Maillebiau 

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5

LE CAPITAINE
Joannis de

SUHIGARAYCHIPY
dit COURSIC dit CROISIC

par E.DUCERE
extrait

Joannis de Suhigaraychipy. — La frégate la Légère. — Courses contre les ennemis de l’Etat. — Le duc de Gramont devient l’associé de Coursic. — Captures. — Une action d’éclat. — Débarquement de Coursic sur la côte de Galice. — Combàt contre la milice. — Prise d’un village. — Terreur inspirée par les corsaires basques et bayonnais. — Combat de Coursic contre deux vaisseaux hollandais. —
Combat naval en vue de la Barre et capture de la Princesse. — Deux lettres de M. de Pontchartrain. — Coursic est nommé par le roi capitaine de frégate légère.
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Il est vraiment, surprenant que les brillants corsaires qui combattirent et luttèrent contre les ennemis de la France à toutes les époques, et principalement sous l’ancien régime, n’aient pas laissé plus de traces de leurs hauts faits.
Nous ne croyons pas cependant, ainsi que l’affirment plusieurs écrivains, qu’il faut eu accuser la paresse de ces braves marins plus prompts à manier le sabre que la plume. Quelques-uns d’entre eux ont laissé des souvenirs et même des journaux de bord qui ont été publiés et dont l’intérêt est des plus vifs.
Mais c’est là l’exception et pour la presque totalité d’entr’eux on ne trouve dans les écrits du temps qu’un nom auquel est joint un (aitd’armes puis la plus pénible obscurité.
Les marins de notre région si fertile en célébrités de ce genre, n’échappent guère à cette règle, nous connaissons bien les noms de la plupart d’entr’eux, mais les détails de leur vie aventureuse nous échappent complètement.
Heureusement que quelques documents miraculeusement sauvés les ont préservé de l’éternel oubli.Et cependant les pièces relatant leurs croisières et leurs combats ont existé. Le doute n’est pas possible à cet égard. Mais que sont devenues les anciennes archives de l’Amirauté de Rayonne, et celles non moins précieuses de l’Inscription maritime de notre ville ? M. Goyetche, dans son histoire de Saint-Jean de-Luz assure avoir vu les comptes d’armement d’une des plus puissantes maisons de cette ville sous Louis XIV, et nous-mème avons eu entre les mains, le répertoire des documents de ce genre conservé au siècle dernier à l’arsenal maritime de Bayonne.
Mais toutes ces pièces qui auraient pu éclairer d’une vive lumière les exploits de nos marins ont disparu, sans qu’on puisse dire si elles ont été détruites où si, reléguées dans quelque réduit ignoré, elles reparaîtront quelque jour pour la plus grande joie de nos érudits.
Parmi ces marins nés dans notre ville, un surtout mérite une étude particulière. Sur celui-ci, il semble que le voile de l’oubli se soit quelque peu soulevé, et nous permette d’entrevoir non sa puissante personnalité, mais quelques-unes de ses actions de guerre. Nous allons dire sur ce personnage ce que nous avons appris d’autant plus volontiers qu’une figure semblable honore le pays dans lequel il a vu le jour,
Nous avons choisi ce vaillant parce que, après lui avoir consacré quelques pages clans un de nos ouvrages précédemment publiés, le savant D’ Hamy à eu la bonne fortune de trouver aux archives nationales, un document de grand prix qui jette une vive lumière sur une de ses plus aventureuses expéditions. Le savant membre de l’Institut, a fait précéder la pièce trouvée par lui d’un savant commentaire et a même eu l’obligeance de nous envoyer quelques pièces dont il n’avait pu taire usage. Nous lui en exprimons ici toute notre reconnaissance.
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Parmi les corsaires bayonnais qui se firent le plus remarquer vers cette époque, Joannis de Suhigaraychipy, dit Croisic, et le plus souvent Coursic (1), mérite certainement d’occuper le premier rang. Après avoir longtemps navigué à bord de navires marchands et fait de nombreux voyages aux îles d’Amérique, le capitainè Coursic, aidé de quelques amis, équipa, en 1690, la frégate la Légère; admis à faire la course contre les ennemis de l’Etat, il devint bientôt un sujet de frayeur pour les Espagnols aussi bien que pour les Hollandais. L’enthousiasme excité par ses succès fut si grand, que le duc de Gramont (2) sollicita la faveur d’entrer de moitié dans l’armement de la Légère. Cette association fut des plus fructueuses, car en moins de six ans le capitaine Coursic captura plus de cent navires marchands (3). Voici quelques-uns de ses plus brillants faits d’armes : Au mois de septembre 1691, Coursic suivait à la piste une escadre ennemie, et il fit, dit le duc de Gramont, la plus jolie action du monde.
Il prit, entre un galion et deux frégates de 40 pièces de canon, une des flùtes hollandaises qui suivaient le convoi et la ramena à Saint-Jean-deLuz. Ce navire, chargé de fer, de piques, d’armes et de safran, fut estimé plus de cent mille francs.
(2) Charles-Antoine de Gramont, duc et pair de France, prince souverain de Bidache, comte de Guiche et de Louvigny, lieutenant général des armées, vice-roi de Navarre et de Béarn, gouverneur de Bayonne, chevalier des ordres du roi, mort à Paris, le 25 octobre 1720, à l’âge de 80 ans.
(3) « Les gens de M. le duc de Gramont, écrivait M. de Préchac, conseiller au Parlement de Navarre, au ministre Pontchartrain, s’enrichissent par les prises que font les armateurs. Son secrétaire vient d’acheter, depuis huit jours, une terre de vingt mille écus, que M. de Lons luy a vendue pour payer sa charge de lieutenant de roy » (Arch. Nat., G, 7, fo 114).
Au mois d’octobre, nouvelle prise, à bord de laquelle se trouvait un Espagnol de qualité, nommé le marquis de Tabernica de los Valles.
Le même duc de Gramont écrivit à M. de Pontchartrain pour lui faire la relation d’une action qui mérite que le roi en soit informé.
« Voicy mot pour mot, dit le duc, comment la chose s’est passée : « Coursic, après avoir tenu la mer et consommé les vivres qu’il avoit sur son bord, faisant voile du côté de Portugal, à la rade de Saint-Jeande-Luz, pour y prendre de l’eau et des biscuits dont il manquait, fut surpris, la nuit du 3 au 4 de ce mois, d’un si gros temps qu’il luy fut du tout impossible de continuer sa route, ny même de pouvoir tirer quelque secours de Y Embuscade, qui étoit à une portée de canon de luy, et dont il fut séparé en un instant par la continuation de la tourmente, et qu’il ne rejoignit plus ensuite. Se trouvant donc fort embarrassé de sa contenance, la pitance manquant, et en étant réduit pour la boisson à l’eau-de-vie, il tint conseil avec ses officiers et prit le parti, en homme sage et de résolution, de relâcher au premier endroit de la côte d’Espagne pour essayer d’avoir de l’eau et des vivres, de force ou de gré.
« Il estoit à la hauteur du cap d’Ortigueso : il y a, à l’Est de ce cap, un très gros village qu’on appelle Barios, où il se trouve une espèce de rade. Ce fut là l’endroit où il se résolut d’aborder ; et ayant découvert de loin un navire qui tenoit sa mesme route, auquel il donna chasse le croyant espagnol ; lorsqu’il fut à portée de descouvrir qui il estoit, il cogneut que c’estoit L’ Embuscade qui avoit esté contrainte de relacher comme lui, parce qu’elle estoit preste à couler bas d’eau, et qui ne laissa pas de faire deux prises anglaises qui étoient mouillées dans la rade que je viens de « Le lendemain, de bon matin (car Coursic étoit pressé dans son affaire), il envoya faire un compliment aux alcades du lieu, pour qu’ils luy permissent de faire quelques barriques d’eau ; après quoy, il leur promettoit, foi de basque, qu’il léveroit l’ancre et se retireroit sans leur faire aucun mal. Les alcades répondirent avec beaucoup de politesse qu’il n’avoit qu’à envoyer ses chaloupes à terre et qu’ils feroient donner la quantité d’eau qu’il demandoit. Coursic, confiant sur cette réponse, fait mettre 25 hommes dans son canot et les envoye à terre avec des barriques vuides. Mais en y arrivant, il fut régalé d’une décharge de cinq cents coups de mousquet que les Espagnols, attroupés derrière des retranchements qui régnoient le long du rivage, lui adressèrent. Qui fut bien étonné, comme vous pouvez croire, fut Coursic de voir un pareil manège auquel il ne s’attendoit pas, ce qui l’obligea à rappeler son canot par un coup de canon et résolut de se venger du manquement de foy qu’on luy venoit de faire et de deux de ses basques qui avoient esté jetés sur ie côté. Il envoye emprunter la chaloupe de l’Embuscade, met 80
hommes sur les deux chaloupes, s’embarque avec, et s’en va attérir sous le feu de son canon, se met en bataille sur l’estram et va droit au retranchement de l’ennemi avec ordre à ses barques de ne tirer qu’à bout portant. Il y avoit dans le retranchement environ 300 hommes et une trentaine de cavalleros, commandant la milice du païs, qui, sur le bruit du tocsin qu’on avoit sonné, s’étoient rendus au poste marqué pour y donner les ordres nécessaires.
Coursic, à la portée du retranchement, faict ses détachements en homme de guerre et le faict attaquer à droite et à gauche, et après avoir essuyé la décharge des ennemis, comme le retranchement n’étoit pas des meilleurs de ce monde, et que les Basques sont naturellement ingambes, il entre dedans avec sa troupe, tue 24 hommes roide sur la place, en blesse 50, dont le moindre des blessés a un coup de poignard dans le ventre, fait 40 prisonniers et pousse si vivement, qu’une partie des. cavalleros, qui estoient venus sur leurs chevaux et qu’ils avoient fait desseller, furent contraints de se sauver à poil dessus et d’abandonner leurs selles au vainqueur. L’action finie, la canaille espagnole et les alfieres retirés sur le sommet des montagnes, et tous nos Basques, chargés de demi-piques, de mousquetons, d’épées, de rondaches et de tout ce qui vise à l’équipement du jacquemart qui est ordinairement celuy de l’Espagnol, ils retournèrent en bataille droit au village, pour voir si les habitants y estoient bien tranquilles.
« Pour finir ma relation, qui pourroit vous ennuyer si elle étoit plus longue, je vous dirai qu’on n’a pas laissé un mouton, un cochon, une poule, ny un meuble dans aucune maison, et que, comme Coursic étoit prêt à faire brûler le village, pour en partant faire ainsy ses adielix, le curé, avec le crucifix à la main, des femmes éplorées et des enfants criants, luy demandèrent à genoux de les sauver de l’incendie, ce qu’il leur accorda meu de compassion quoique corsaire ; il fit un traité avec le curé et les seniores du lieu, que, nonobstant toutes les deffences du Roy d’Espagne, de ne donner aucune assistance à un Français, néanmoins, toutes et quantes fois que par raison de mauvais temps ou autrement il se retrouveroit à la rade de Barios, que ce qu’il demanderoit pour luy, pour sa subsistance, luy seroit accordé agréablement.
« Voilà, Monsieur, quelles ont été les conventions du traité et la fin de la bataille. Après quoy, Coursic a regagné son bord avec toutes les dépouilles susdites et puis remis à la voile avec Y Embuscade, qui a fait, comme je vous ai déjà dit, quatre bonnes prises pour le Roy. Pour moy, je n’ay de part qu’aux vieilles selles qui restent, car pour les poules, elles sont digérées depuis longtemps. Mais l’action est d’éclat pour Sa Majesté et fait plus de bruit en Galice que si la citadelle d’Anvers était prise, et cela me suffit. Voilà tout ce que l’état cruel de ma santé me permet de vous dire, car peut-être, me portant mieux, aurois je brodé
ma relation d’aventures qui se sont passées, lesquelles vous auroient diverty pendant un quart d’heure. Mais en vérité, il n’y a pas moyen de rire ni de songer à réjouir les autres quand on souffre autant que je fais.
Conservés moy toujours un peu de part dans vos bonnes grâces et me croiés plus que personne, Monsieur, etc.
« Le Duc DE GRAMONT. »
Les encouragements du noble duc furent si efficaces, que les corsaires basques firent rage. Le grand nombre de frégates qui furent armées pour la course ruinèrent le commerce des Espagnols. Les deux seuls vaisseaux de guerre qu’ils possédaient sur cette côte furent désarmés pour n’avoir pas la douleur de les voir capturer. Pas un seul bâtiment de Fontarabie, de Saint-Sébastien ou de Bilbao ne pouvait se risquer hors du port sans être pris aussitôt. Les vaisseaux anglais et hollandais éprouvaient un pareil sort. Dans moins de huit mois, les corsaires, aidés par les frégates légères du roi, avaient pris 125 vaisseaux marchands, et au moment où le duc de Gramont écrivait ces détails à Sa Majesté, il y avait un si grand nombre de navires capturés à Saint-Jeande-Luz « que l’on passa, de la maison où logeait Votre Majesté, à Ciboure, sur un pont de vaisseaux attaehés les uns aux autres. » L’effroi et le tumulte sont dans les provinces espagnoles, où tout le monde crie misère.
Mais Coursic n’était pas au bout de ses exploits, et la Gazette de France enregistre la relation suivante, à la date du 15 février 1692
(1) : « Le capitaine Coursic, commandant la Légère, frégate de 24 canons, étant à la hauteur du port de San Antonio, en Biscaye, découvrit deux vaisseaux hollandais qui faisaient route vers Saint-Sébastien et leur donna chasse deux jours, et le 17, il aperçut un des deux vaisseaux qui était de 500 tonneaux, de 36 pièces de canon et de 100 hommes d’équipage. Le 18, il le joignit sur les neuf heures, et après la première -décharge, il l’aborda nonobstant l’inégalité de son vaisseau. Mais il fut repoussé deux fois et obligé de s’éloigner par le grand feu des ennemis.
En arrivant dessus, il reçut un coup de mousquet à l’épaule, ce qui ne l’empêcha pas de demeurer sur le pont pour encourager ses Basques.
Mais au troisième abordage, ils firent de si grands efforts qu’ils se rendirent maîtres du pont. Les Hollandais avaient préparé des coffres à poudre qui enlevèrent deux matelots, et s’étaient retranchés dans les châteaux d’arrière et d’avant et entre deux ponts, d’où ils faisoient un feu extraordinaire. Néanmoins, ils y furent forcés et le vaisseau pris après 5 quarts d’heure d’un combat si sanglant, que de tout l’équipage il
(0 No du 1er mars 1692,
ne resta que 18 hommes, la plupart blessés dangereusement. On trouva le capitaine hollandais qui, quoique blessé à mort, s’était trainé jusqu’à la Sainte-Barbe pour mettre le feu aux poudres et faire sauter les deux vaisseaux. On l’en empêcha, et il mourut presque aussitôt. Ce vaisseau étoit chargé de cordages, de voiles, de mâts, de poudre et de toutes les munitions nécessaires pour un galion neuf, construit au port de Passages, près de Saint-Sébastien, qui servit d’amiral à la flotte d’Espagne. C’est la troisième fois que les agrès de ce galion ont été perdus. Le premier vaisseau qui les apportait fut pris par le sieur du Vigneau, le second fut coulé à fond par un vaisseau armé de Brest, et enfin ce dernier a été amené au port de Bayonne. Il y a eu 35 Basques blessés et 5 tués en cette occasion, qui a duré 5 heures, à’ la vue de Saint-Sébastien ».
Quelques jours après, notre capitaine se remettait en course. A peine , avait-il franchi l’embouchure de l’Adour, qu’un navire de guerre de la marine anglaise, la Princesse, monté par 120 hommes d’équipage et armé de 64 canons, en croisière dans le golfe de Gascogne, l’attaquait sans lui donner le temps de se reconnaître. Malgré son infériorité, Coursic se hâte de riposter ; commencé à 8 heures du’ matin, le combat ne cessa qu’à trois heures de l’après-midi. De la plage du Boucau, une partie de la population bayonnaise avait assisté à cette lutte émouvante, qui devait se terminer par le triomphe du brave commandant de la Légère. Aussi, lorsque celui-ci, après avoir amariné sa prise et viré de bord, fit son entrée dans l’Adour, fut-il accueilli par les applaudissements frénétiques de ses compatriotes. Le duc de Gramont, son associé, écrivit aussitôt au ministre pour lui annoncer ce nouveau succès ; son enthousiasme était si grand, sa croyance en Coursic si profonde, qu’il suppliait M. de Pontchartrain de l’autoriser à équiper quelques nouveaux corsaires, afin de les envoyer, sous la conduite de Coursic, détruire la flotte nouvelle que l’Espagne s’apprêtait à mettre sur pied. Le duc demandait encore que le roi fit délivrer à Coursic une médaille rappelant la prise de la Princesse.
Les deux lettres suivantes, adressées par M. de Pontchartrain au gouverneur de Bayonne, achèveront d’édifier nos lecteurs sur l’importance du nouveau service rendu à l’État par le brave corsaire Paris, le 5 mars 1692.)
« A M, le duc de Gramont,
« Monsieur,
« La cargaison de la Princesse, prise par le sieur Coursic, estant toute composée de munitions destinées aux vaisseaux du Roy, j’écris au sieurde Laboulaye (1) de les faire passer sous votre bon plaisir à Rochefort, où Sa Majesté en fera payer la valeur à qui de droit. Nous avons aussy besoin des bastimens que le Roy acheptera pareillement ou frétera comme vous le jugerez plus à propos ; le bastiment pris et la plupart des munitions de son chargement sont d’une nature à ne pouvoir estre acheptées que par Sa Majesté, et rien ne peut mieux convenir que cela dessusdit.
« Je viens de recevoir la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’escrire du 27 du mois passé ; je connois de quelque importance il est de tascher de vous rendre maître de la flotte qui doit sortir des ports d’Espagne, et je feray pour cela tout ce qui sera praticable, sans traverser les autres projets de Sa Majesté ; mais nous ne sommes guère en estât à présent de faire des. entreprises de ce costé. Cependant, lorsque les vaisseaux de Rochefort sortiront, Sa Majesté pourra leur ordonner d’aller faire un tour vers la coste d’Espagne avant d’aller à Brest, ainsy je vous suplie de continuer à m’informer de tout ce que vous apprendrez de la navigation des ennemis sur vos costes, affin que j’accomode à cela celle des vaisseaux de Sa Majesté, autant qu’il se pourra. » (2).
A Versailles, le 22 mars 1692.
« J’ay rendu compte au Roy de ce que vous m’avez fait l’honneur de m’escrire par votre lettre du 12. Sa Majesté a eu pour agréable d’accorder(1)
Commissaire général de la marine du Ponant au département de la Guyenne.(Arch. de Bayonne, CC. 805).(2) Dépêches de la marine de Ponant. Archives de la Marine, B2. — A. 75, f° 446.
au sieur Coursic un brevet de capitaine de frégate légère, et je vous l’envoyerais incessamment. Sa Majesté a estimé que cela lui convenoit mieux et hiy feroit plus de plaisir qu’une médaille.« A l’esgard de l’armement eu course dont je vous aye déjà escript, Sa Majesté voudra bien vous y donner intérest aussy bien qu’à M. Plassèque, lorsqu’il conviendra à son service de faire cet armement. Mais elle n’estime pas que ce soit à présent, luy paraissant que l’envie de la course fait fuir son service aux matelots basques ; ainsy Sa Majesté ne veut pas qu’on travaille à la liste des matelots nécessaires pour lesquels elle a fait remettre des fonds, qu’ils ne soient partis pour Rochefort ; elle est persuadée que cet avancement feroit un bon effet, pour son service ; mais elle est encore plus pressée du vaisseau de guerre, qu’elle a fait armer en ce port
(1) Commissaire-général de la marine du Ponant au département d: Guyenne. (Arch. de Bayonne, CC, 800. – – –
(2) Dépêches de la marine du Ponant. — Archives de la Marine. — B, 2. — A, 7y, 1 440.
« J’ay eu l’honneur de vous escrire que M. de Réols devait aller avec 4 vaisseaux sur les costes d’Espagne et qu’il avoit ordre de suivre ce que vous prescririez. »
(1). Investi de ce nouveau grade, Coursic sentit son audace grandir en même temps que les moyens mis à sa disposition et se résolut à porter un coup terrible au commerce ennemi.
(i) Archives de la Marine. — Dépêches de la marine du Ponant, B, 2. 83, f° 594
Investi de ce nouveau grade, le capitaine Coursic sentit son audace grandir, et la campagne suivante devait montrer au roi que la récompense qu’il venait de lui accorder avait été bien placée.
Une nouvelle expédition allait suivre, plus audacieuse encore que les précédentes, mais, pour l’intelligence de notre récit, il convient de revenir quelque peu en arrière. Notre tâche est d’ailleurs rendue facile, car c’est au savant Dr Hamy que l’on doit la découverte et la publication des documents qui jettent clartés sur une campagne que nous n’avons déjà que très sommairement racontée
Aussi est ce à ce travail que nous empruntons l’essentiel de notre étude sur l’un des plus beaux faits d’armes du capitaine Coursic
Depuis 1688, la lutte devenait chaque jour plus violente et plus acharnée entre Louis XIV el les alliés de la ligue d’Augsbourg. Particulièrement après les batailles de Beachen-Head et de la Hougue, on ne s’attachait plus à détruire seulement la flotte de guerre des ennemis, mais on s’efforçait encore de ruiner leur commerce, « en brûlant et anéantissant les navires marchands, en bombardant les ports ouverts, etc., afin d’atteindre dans leurs sources les plus profondes la fortune publique et privée. Dès lors plus cle batailles rangées, la course en escadre ou par navire isolé. Tourville à Lagos ; Jean Bart un peu partout, dans la Manche et ailleurs; et, d’autre part, les attaques anglaises de Saint-Malo, du Camaret, de Dunkerque et l’affreux bombardement de Dunkerque (1).
En même temps, la France songeait à renouveler les attaques de la baleine si fructueusement exercée par cette nation.
Personne n’ignorait en France l’importance cle ces produits qui enrichissaient le commerce des ennemis. En 1636, il y avait déjà seize vaisseaux baleiniers hollandais et les profits annuels étaient évalués à environ 800.000 livres. En France, on avait pensé à diverses reprises à prendre part à ces bénéfices, en créant une Compagnie de pêche.
Ce fut en 1621, que la « Royale et Générale Compagnie de commerce pour les voyages de long cours et Indes orientales » avait été fondée, par François du Nerps, sieur de Saint-Martin. Elle devait aussi entreprendre la pêche des baleines. En 1632, une autre Compagnie destinée à exploiter seulement cette pêche, fut aussi formée par l’association de quelques marins basques et de quelques marchands cle Rouen. Elle arma quelques navires qui furent placés sous le commandement du capitaine basque Joanis Vrolicq, qui toutefois ne put réussir au Spitzberg contre les Hollandais. Une nouvelle Compagnie se forma plus riche et plus puissante encore que la précédente, mais sans plus de succès. Vingt-cinq grands navires furent armés en guerre, et la Compagnie dite du Nord exploita son privilège. Mais le succès dut être peu profitable, car à partir de 1671, il n’est plus fait que de vagues mentions de la présence de bâtiments français dans les eaux de la mer Glaciale.
« Les Hollandais y sont demeurés seuls, et lorsque Panetié, achevant sa croisière cle ‘1674, pousse jusqu’au 77° degré, il ne rencontre devant lui que le pavillon des Etats.
« Avec ses trois frégates, le marin boulonnais se rend maître de dix navires de Hollande, en charge deux avec le contenu des autres, « qui était lard des baleines et quelques fanons », en brûle sept et fait servir le dernier à « reporter les équipages clans leur pays ».
Nous allons voir maintenant quel fut le résultat de la campagne de 1693, à laquelle le capitaine Coursic devait prendre une part si active et quoique le chef de la petite escadre fût notoirement insuffisant.
« Comme on n’avait pas sous la main d’officiers supérieurs connaissant les mers polaires, on dut se contenter de donner le commandement à l’un des capitaines de vaisseau attachés pour l’instant au port cle Bayonne, le seul du littoral où l’on put réunir aisément un équipage expérimenté. Ce fut M. de la Varenne, nommé capitaine du Pélican, depuis le 28 janvier 1693, mais on adjoignit à ce chef improvisé tout un corps d’officiers basques, parmi lesquels brillait au premier rang Johannis de Suhigaraychipy », plus connu sous le nom de Croisic ou de Coursic, et qui devait commander la frégate légère l’Aigle. Le commandant du Favory était Louis de Harismendy, de Bidart, qui avait le même grade que Coursic (1). Il avait Larréguy comme capitaine en second; Etchebehere enseigne, et un certain nombre d’officiers mariniers, également basques, qui allaient prêter un précieux concours à l’expédition.
Le commandant La Varenne, qui était rentré à Bayonne avec le Bizarre, met ce bâtiment en état d’aller à l’île d’Aix, et recrute sur place 250 hommes d’équipage: On lui envoie de Rochefort un certain nombre d’officiers mariniers et un peu plus tard les soldats qui devaient compléter son équipage. Il y eut de longs retards causés par la lenteur de l’armement, et un peu plus tard, par l’échouage et la sortie du port du Pélican (2). Enfin, il alla rejoindre dans la rade de Saint-Jean-de-Luz l’Aigle et le Favory, auxquels s’était joint le Prudent cle Saint-Malo, commandé par Jacques Gouin de Beaucherie, qui devait plus tard s’illustrer dans la mer du Sud.
Voici donc la petite escadre rassemblée et prête à prendre la mer pour une expédition aussi longue que dangereuse. Examinons maintenant ce qu’étaient ces frégates légères qui furent, pendant le règne de Louis XIV, la terreur du commerce ennemi. Rien ne nous est resté sur cet armement fait à Bayonne en 1693, et les comptes établis ont disparu probablement à tout jamais. Les frégates légères étaient des navires de 100 à 300 tonneaux, celles qui nous occupent devaient être de ce dernier tonnage. En 1680, d’après Dostériac, la frégate légère de 200 tonneaux avait 84 pieds de quille (27m28), 95 pieds de longueur totale (30m85), 24 pieds de largeur au maître ban (7m 79}, 10 pieds (3m24) cle creux. Les frégates légères de Coursic et de ses compagnons étaient de 26 canons, et devaient avoir de 220 à 250 hommes d’équipage.
Tout était prêt, les équipages au complet, les vivres faits, et le chef de l’expédition avait reçu un ordre du roi. L’instruction très détaillée qui était datée du Quesnoy, le 2 juin 1693, était adressée au sieur de la Varenne, commandant le vaisseau du Roi le Pélican. Il y était dit, que Sa Majesté ayant résolu de détruire les vaisseaux ennemis qui faisaient la pèche de la baleine en Groenland, elle avait, fait choix du sieur de la Varenne pour le commandement de cette expédition. Le roi était persuadé qu’il s’en acquitterait avec entière satisfaction, mais on verra plus loin qu’on aurait pu faire un meilleur choix. Le sieur de la Boulaye, intendant de la marine à Bayonne, devait lui donner les pilotes pratiques des mers dans lesquelles il devait opérer, ainsi que les officiers mariniers qui connaissaient les ennemis du roi qui faisaient ordinairement la pèche.
L’intendant de la marine à Bayonne avait écrit, qu’il y avait dans ce port un vaisseau de Saint-Malo, armé en course et monté de 50 pièces de canons, qui pouvait être employé à cette expédition. Sa Majesté était persuadée, qu’avec ce navire, le Pélican, monté par le sieur de la Varenne et les frégates l’Aigle et le Favory il devait être à même d’exécuter celte entreprise avec succès. Cependant on lui permettait de mener avec lui d’autres corsaires de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, s’ils voulaient, se joindre à l’expédition (1).
L’intention du roi était que la petite escadre se mît en route le 20 juin 1093 au plus lard, et qu’elle se dirigeât directement, vers les endroits où les pilotes que le sieur de la Boulaye devait lui donner lui indiqueraient où se faisait cette pèche.
Le commandant devait prendre ses mesures pour que la nouvelle de son arrivée dans ces parages ne donnât pas le temps à aucun de ces vaisseaux de s’enfuir, et pour cela il devait faire garder les passages par quelques-uns des vaisseaux qu’il commandait et exécuter l’expédition avec les autres.
Il était en outre averti que celle pêche était faite par les Anglais, les Hollandais et les Hambourgeois, et que la plupart de ces derniers et une partie des Hollandais avaient arboré le pavillon de Danemark.
Le roi lui ordonnait de brûler ou de couler à fond sans quartier, tous ceux qui auraient le pavillon anglais, hollandais ou Hambourgeois. Quant à ceux qui se couvriraient de la bannière danoise, le commandant devait examiner s’ils étaient effectivement danois ou bien s’ils étaient masqués. Il devait laisser continuer la pêche à ceux qui appartiendraient à cette dernière nation, et même leur fournir tous les secours qui dépendraient de lui. Quant à ceux qui lui paraîtraient suspects et que les Basques reconnaîtraient pour Hambourgeois et hollandais, il devait les amariner, faire achever leur cargaison avec celles du vaisseau qu’il aurait brûlé ou coulé à fond si cela se pouvait sans trop de retard et de difficulté, et les envoyer en France sous l’escorte de deux des bâtiments de son escadre, avec ordre à celui qui commanderait de venir atterrir au cap Finistère, pour y savoir des nouvelles de la flotte ennemie et pouvoir l’éviter. Il devait faire mettre sur ces vaisseaux les équipages de ceux qui auraient été brûlés ou coulés à fond, mais dans le cas où il aurait eu trop de monde, le roi lui permettait de conserver quatre ou cinq vaisseaux, d’y faire embarquer les équipages et de les renvoyer clans leur pays, mais après leur avoir enlevé les marchandises et les engins de pêche, et les avoir gardés jusqu’après le départ des vaisseaux qu’il devait expédier pour la France.
Après avoir expédié ce convoi, il devait, avec les vaisseaux qui lui resteraient, aller croiser vers les Orcades, où il trouverait quatre vaisseaux cle Saint-Malo, auxquels il devait se joindre et croiser avec eux dans ces parages, tant que les vivres qu’il aurait pourraient le lui permettre.
Si ces vaisseaux faisaient quelques prises considérables, il devait les faire amariner et les expédier ainsi que cela lui avait été déjà expliqué, c’est-à-dire en ne manquant pas de reconnaître le cap Finistère ; quant aux prises qui seraient de peu de valeur, il devait les faire brûler ou couler à fond et en faire mettre les équipages à terre, soit aux Orcades, soit sur les côtes d’Ecosse.
Comme le roi pouvait avoir de nouveaux ordres à donner à M. de la Varenne pendant cette croisière, il voulait qu’il envoyât de temps à autre une frégate aux iles Feroë qui reconnaissent le roi du Danemark et où on pourrait lui envoyer des ordres, et comme, dans ce cas, il pourrait avoir besoin des corsaires de Saint-Malo, dont il était question, on lui envoyait un ordre du Roi, pour les obliger à le suivre.
S’il ne recevait pas d’ordres nouveaux, et lorsqu’il ne resterait plus de vivres que pour revenir en France, il devait quitter sa croisière pour se rendre à Bayonne, mais il devait faire en sorte de ne partir qu’en même temps que les corsaires cle Saint-Malo.
Il devait suivre le plus possible la route des vaisseaux de Hollande lors qu’ils reviennent des Indes, dans le cas où ils ne seraient pas encore passés. S’il venait à les rencontrer, le Roi s’en rapporterait à lui pour la manière de les combattre, mais en tout cas il voulait qu’ils fussent attaqués. S’il était assez heureux pour en prendre quelques-uns, il devait les amener en France en prenant les précautions qui avaient été déjà indiquées.
En attendant le jour indiqué pour son expédition du Groenland, le Roi voulait qu’il allât croiser sur les côtes d’Espagne, pour tâcher d’enlever quelques-uns des vaisseaux anglais et hollandais qui y étaient attendus,
Sa Majesté donnait ordre en même temps au duc de Gramont de lui faire part des avis qu’il pourrait avoir pour l’arrivée de ces vaisseaux, et qu’il eût à se conformer à ce que le gouverneur de Bayonne lui dirait à ce sujet.
Armé d’instructions aussi explicites, M. de la Varenne sortit de la rade de Saint-Jean-de-Luz le 30 juin au matin. Nous avons vu que la petite escadre se composait du Pélican, monté par le commandant de l’expédition, l’Aigle, par le capitaine Croisic, le Favory, par le capitaine de Harismendy, et le Prudent, corsaire de Saint-Malo, commandé par le sieur de Beauchesne.
Ce même jour et se trouvant à environ deux lieues en mer, les trois capitaines se rendirent à bord du commandant en chef. M. de la Varenne leur donna à chacun une lettre du duc de Gramont, par laquelle il leur donnait ordre d’obéir au commandant pendant cette expédition, ainsi que cela lui avait été ordonné par le Roi. De plus, il ordonnait aux deux capitaines de lui donner deux pilotes chacun, qui fussent au courant de la pêche de la baleine, ainsi que le sieur de Larreguy, capitaine en second à bord du Favory, ce qui fut aussitôt exécuté (1).
Le temps ne fut guère favorable car les vents contrarièrent la marche de la petite escadre ; le 5 juillet, c’est-à-dire au bout de six jours, elle était encore en vue de Santona à l’est de Santander, où ils aperçurent trois vaisseaux tenant la route du Nord. A midi, le vent ayant porté au Nord-Est, les frégates continuèrent leur route. Dans la même journée, le commandant de la Varenne communiqua à ses capitaines les ordres du Roi, et une instruction de M. de Gramont, relativement à l’expédition.
Le 20 juillet, l’escadre était parvenue au 63° parallèle, et ce même jour, vers neuf heures du matin, le capitaine Croisic se rendit à bord du commandant, pour lui représenter l’importance qu’il y avait à ne pas perdre un moment pour tâcher de se rendre au plus tôt au lieu de destination. Cette démarche obligea le sieur de la Varenne à faire arborer le pavillon du conseil, auquel obéirent aussitôt les capitaines de Harismendy et de Beauchesne. Le commandant demanda aux officiers réunis si l’on trouvait à propos de continuer la route pour le Spitzberg, quoi qu’il croyait que le temps était déjà bien avancé pour pouvoir réussir. Ainsi se manifestait chez M. de la Varenne, cet esprit d’indécision qui faillit compromettre gravement le succès de l’expédition. Il ajouta qu’il vaudrait peut-être mieux se rendre vers les îles Feroë ou les Orcades, pour y croiser, ce qui, comme on l’a vu, n’était que la deuxième partie du programme dicté par le Roi. Toutefois, ne voulant rien ordonner sans avoir l’avis de ses capitaines, ceux-ci conférèrent entre eux et avec le capitaine Larréguy, ils décidèrent qu’il fallait poursuivre leur route pour le Spitzberg, car le vent était favorable, et on pouvait encore y arriver assez à temps pour nuire aux ennemis, se conformant ainsi aux ordres du Roi. Le commandant se rangea à cet avis. Le procès-verbal de cette décision fut aussitôt rédigé et signé par M. delà Varenne et ses officiers commandants.
‘On suivit donc la même route, jusqu’au 28 au matin, où l’escadre eut connaissance de la terre de Spitzberg. Le 29, on aperçut un navire venant des glaces, et l’ayant chassé, le Prudent qui le joignit le premier, s’assura que c’était un Danois n’ayant capturé aucune baleine et qui se retirait dans quelque baie. L’escadre le retint avec elle de crainte qu’il n’allât donner l’alarme, et s’étant approchée de la terre en la côtoyant un peu, on aperçut deux navires à l’ancre dans la baie de la Madeleine où les opérations militaires durent commencer aussitôt. C’étaient encore des navires Danois qu’on fit appareiller et qui suivirent l’escadre.
Mais il en fui empêché par le calme et aussitôt après par le vent contraire qui survint et qui favorisait les vaisseaux qui étaient dans la baie du Nord. Il en sortit en effet trois à la vue des Français, car ils avaient reçu de la baie du Sud, l’avis de l’arrivée des frégates ; il n’y avait par terre qu’une demi-heure de chemin de l’une à l’autre baie.
La fuite de ces trois vaisseaux fit craindre aux Français qu’ils n’avertissent de leur présence tous ceux qu’ils pourraient rencontrer, et par conséquent créer un grand obstacle pour la réussite de l’expédition.
Le même jour, dans la soirée, les trois navires étant encore en vue, l’ardent Croisic qui revenait de la baie du Sud, où il avait bien fait son devoir, rejoignit le Favory. Le commandant et le Prudent restèrent dans la baie, avec quatre navires hollandais et les Danois ; il y avait encore dans cette baie quatre .autres navires, parmi lesquels s’en trouvaient deux hollandais qui s’enfuirent par un passage inconnu au commandant. Aussitôt que M. de la Varenne en eut avis, il envoya sa grande chaloupe commandée par un lieutenant, mais celui-ci fut obligé de revenir ayant trouvé une résistance supérieure à ses forces.
Le 30 ,1e Favory prit une pinasse hollandaise neuve, avec 10 pièces de canon, mais n’ayant aucune baleine, et le même jour, la frégate l’Aigle, forma sa sortie après avoir pris une flûte hollandaise. Le 31, le Favory capturait encore deux flûtes hollandaises et une danoise et, escorté par ces prises, il se rendit vers minuit à la baie du Sud où se trouvait le commandant. Ici, le rédacteur de notre relation nous apprend que : « Il est à remarquer que dans la saison que nous avons été en Groenland, le soleil y éclaire aussy bien la nuit que le jour, jusqu’à la tin d’août, sans quoy ces endroits seroient. impraticables tant à cause des glaces que. de la rigueur du climat. »
Le ler août, –l’Aigle arriva de la baie du Sud à trois heures du matin, avec deux flûtes hollandaises qu’il avait prises parmi les glaces et en brûla une troisième. Il avait vu environ 30 navires de la même nation. 11 se rendit à bord du vaisseau du commandant avec le capitaine de Harismendy et lui lit la relation de ce qu’il avait découvert. Il l’assura que ces navires ne pourraient demeurer longtemps au même endroit, à cause du danger qu’ils couraient en étant pris par les glaces, ainsi que cela leur était arrivé plusieurs fois. Ainsi, il regardait comme infaillible la capture de la plupart de ces navires, soit en les attendant le long des glaces, soit en pénétrant dans la baie si on en trouvait quelque occasion favorable.
. M. de la Varenne répondit qu’il louait fort son zèle et qu’il consentait que Croisic fît cette expédition avec le Favory et l’Aigle et que lorsque le Prudent, qui en ce moment était en mer, serait de retour, il l’enverrait pour le rejoindre. Quant à lui, il allait rester dans la petite baie pour garder les vaisseaux hollandais et danois qui avaient été pris. Il ne manqua pas cependant de recommander au capitaine Croisic. de revenir le plus tôt possible, car il avait le dessein de repartir immédiatement.
Aussitôt et sans perdre un moment, l’Aigle et le Favory appareillèrent et firent route vers le Nord. Mais le calme et un vent faible les empêchèrent de rien découvrir jusqu’au 1 août. Enfin, ils rencontrèrent la banquise, ayant environ deux lieues en latitude, et s’étendant à perte de vue. Ayant remarqué quelques ouvertures, les frégates se disposèrent à les traverser et s’y engagèrent résolument. Ils aperçurent aussitôt quelques vaisseaux et. la mer libre, et le 3 août, ils se trouvèrent à l’entrée de la baie aux Ours, où ils virent neuf vaisseaux mouillés près de la terre. Les capitaines Croisic el de Harismendy, après avoir tenu conseil, se résolurent à les attaquer, malgré les difficultés qu’ils éprouvèrent, de la part de quelques glaces. Mais après une heure de marche, ils furent contraints de mettre au plus près du vent une petite voilure afin d’éviter les glaces. Une de ces brumes si fréquentes clans ces parages s’étant élevée, les incommoda beaucoup.
Le 6 août vers minuit, le temps devint clair, on ne vit. plus que trois vaisseaux qui étaient à l’embouchure de Beerbay, ou baie aux Ours, là où le jour auparavant on en avait vu neuf. Ils virent en. même temps quatre autres vaisseaux entrant dans cette même baie, et les Français pensèrent aussitôt; qu’on y trouverait les ennemis en très grand nombre. On considéra cette occasion comme très favorable à un bon coup de main, et les frégates se mirent aussitôt en route. Le calme qui survint encore, obligea chaque frégate d’armer quatre chaloupes pour chacune d’elles, car ils avaient eu soin de s’en pourvoir en les empruntant aux vaisseaux déjà capturés. Ils s’approchèrent de la baie la sonde à la main, et trouvèrent à son embouchure une langue de terre surmontée d’une petite hauteur, sur laquelle avait été arboré le pavillon hollandais au- dessus d’un retranchement anné de canons.
Les équipages ne doutèrent pas que cette précaution prise par les ennemis ne fût pour eux de quelque embarras, mais cela n’arrêta en rien leur détermination, et. ils continuèrent à s’approcher de l’entrée de la baie. Lorsqu’ils parvinrent devant la batterie, ils furent salués de quelques coups de canon qui ne leur firent aucun mal, et de ce point, ils découvrirent le fond de la baie, où se trouvaient rangés quarante navires hollandais parmi lesqu’els on distinguait les pavillons d’amiral , vice-amiral et contre-amiral, qu’ils avaient sans doute choisi pour cette occasion. Tous les vaisseaux étaient rangés en bon ordre par la bataille, et leur ligne affectait la forme d’un croissant. Cependant les frégates françaises, toujours remorquées , s’approchèrent des ennemis à demi-portée d’un canon de trois tirs de balles, ce qui fut tout ce qu’elles purent faire à cause du calme du courant. Elles mouillèrent sur une ancre et présentèrent le travers moyen de croupières. En ce moment les ennemis poussèrent le cri de Vive le Roi, suivi cle beaucoup de « hurlements ».que les Français ne purent comprendre. Cependant les frégates étaient en ordre, et les équipages, impatients de commencer le feu, témoignaient assez par la joie générale qu’on allait remporter une victoire complète. « Le nombre des vaisseaux ennemis les ayant plus tot animes et causé la moindre appréhension, comme ils ont fait connaissance pendant le plus grand feu et jusqu’au combat fini. »
Tout étant ainsi disposé, le capitaine Croisic envoya une chaloupe à bord du Favory, afin que le capitaine cle Harismendy se rendît à bord . Croisic lui proposa d’envoyer une chaloupe aux Hollandais pour les inviter à se rendre. Ce projet ayant été adopté, une embarcation de Aigle fut aussitôt équipée ; elle arbora le pavillon blanc et fut commandée par d’Etchebéhère, un des enseignes de l’Aigle, qui parlait bien la ciguë hollandaise. Les conditions étaient, conformément aux ordres , qu’on leur fournirait les vaisseaux et les vivres nécessaires pour venir en Hollande ; et qu’à faute par eux d’accepter ces propositions ils devait s’en remettre à la force des armes.
La chaloupe partit au même moment et comme elle s’approchait du vaisseau faisant la fonction d’amiral, la chaloupe des Hollandais, escortée cle plusieurs autres, vint au-devant des Français, et après que les capitaines hollandais eurent entendu la sommation faite par l’enseigne, répondirent seulement qu’ils étaient surpris de la témérité des Français puisqu’ils se disposaient à les attaquer lorsqu’ils étaient en si grand nombre et surtout dans un endroit aussi dangereux. Qu’ils ne le connaissent sans doute pas, puisqu’ils s’y exposaient, qu’eux-mêmes ne s’étaien réfugiés que clans la dernière extrémité et afin d’y rassembler toutes leurs forces, et le considérant en quelque sorte comme impraticable à ceux qui n’en avaient pas une connaissance parfaite. Puis ajoutèrent que les Français les prenaient sans doute pour les plus grands coquins du monde de les sommer de se rendre « à deux moyennes frégates , qu’ils en étaient bien éloignés et qu’ils n’avaient qu’à faire tous leurs efforts, que pour eux ils s’acquitteraient de leur devoir. Telle fut leur réponse.Puis, comme la chaloupe française revenait et se trouvait à moitié du trajet à parcourir, les Hollandais tirèrent plusieurs coups de canon, tant sur les frégates que sur la chaloupe, qui fut atteinte, mais sans avoir eu personne cle blessé. Un autre coup aussi heureux atteignit la chaloupe du capitaine de Harismendy comme il revenait sur son bord, ayant attendu sur l’Aigle, la réponse des Hollandais.
Le 6 août 1693, entre 8 et 9 heures du matin, le combat commença de la manière la plus acharnée. La grande canonnade des vaisseaux hollandais dura jusqu’à une heure cle l’après-midi, et celle des français y .répondit sans cesse, et se continua même après que celle des’ennemis se fut éteinte. D’ailleurs les Hollandais étaient très nombreux et. la plupart, de leurs navires étaient armés de 10, 12, 14 et même 20 canons. Ils avaient environ 45 hommes par navire, tous bons matelots, aussi leur artillerie était-elle bien servie, et la canonnade était aussi nourrie qu’une mousqueterie. Du côté des Français le feu était tout aussi pressé, et, il faut le dire, beaucoup mieux ajusté. Chaque frégate tira au moins 1600 coups, et si la mer n’ « eut esté tant soit peu agitée, au lieu qu’elle estoit aussy tranquille que clans une fontaine » la plupart des vaisseaux auraient coulé à fond. Il n’était pas douteux cependant, que quelques uns d ‘ e n t re eux n’aient eu ce sort pour peu qu’ils aient trouvé la mer agitée.
Après cinq heures de ce rude combat, les ennemis ralentirent insensiblement leur feu tandis que les frégates continuaient avec la même vigueur, ce qui leur faisait espérer de voir les Hollandais arborer le pavillon blanc, pour demander quartier, car ils ne tiraient plus qu’à intervalles fort éloignés. Mais pendant ce temps, les Français aperçurent divers vaisseaux ennemis qui, ayant coupé leurs câbles, se faisaient remorquer par des chaloupes. Chacun d’entre eux en avait au moins six, et ils faisaient tout leur possible pour sortir de la baie à la faveur de ces embarcations et du courant. Il ne restait plus qu’une seule chaloupe à chaque frégate, les autres ayant été coulées pendant le combat, et on ne put faire autre chose que de faire porter des ancres à louer sur le passage, pour se haler dessus, et s’approcher, ce qui fut fait avec toute la diligence possible. Pour ne point perdre de temps, on coupa les câbles, mais ils ne réussirent pas entièrement, et ils ne purent réussir à se saisir que de seize vaisseaux, les autres remorqués par leurs chaloupes échappèrent par la fuite; parmi les navires capturés, et qui d’ailleurs étaient très maltraités, deux furent brûlés dans la baie, comme ne pouvant plus naviguer.
Les vaisseaux attaqués par les deux frégates avaient au moins entre tous 300 canons et 1500 hommes. Cependant il s’en serait échappé bien peu sans le secours de leurs chaloupes et le temps qui les favorisa. Et, . l’auteur de la relation, s’il y avait eu une troisième frégate, pour super plus d’espace dans la baie, qui était très large, non seulement perte des vaisseaux ennemis était infaillible, mais encore ils ne se -aient pas mis en défense. D’ailleurs ce qui les avait excité à faire une forte résistance, c’était la croyance que les. frégates françaises n’étaient que de 24 pièces de canon, et qu’elles seraient faciles à réduire. Si au contraire le commandant la Varenne ou le capitaine Beauchesne s’étaient nivés là, il n’en aurait pas coûté un coup de canon, ce fut du moins ce l’assurèrent les capitaines des navires hollandais capturés. Pendant ce combat, l’Aigle et le Favory avaient reçu de nombreux coups de canon, tant dans la coque des frégates que dans la mâture et gréement. L’Aigle avait été obligé de changer son mât de misaine et jumeler ses basses vergues. Le Favory avait eu un mât de hune et sa rague d’artimon rompus, un canon crevé et deux de démontés. Cependant, il était étonnant qu’il n’y eût pas eu plus d’avaries au cours d’un combat si long et si acharné.
Le monde qui fut perdu par l’Aigle dans cette occasion resta ignoré. Favory eut deux hommes tués, parmi lesquels se trouvait le sieur de Larreguy, capitaine en second cle cette frégate, qui avait été embarqué sur le Pélican par ordre du duc de Gramont.
Le capitaine Larreguy avait prié le commandant de la Varenne de lui permettre de s’embarquer sur le Favory pour aller à cette expédition, et il ne croyait pas être nécessaire dans la baie du Sud. Il mourut glorieusement d’un coup de canon à la cuisse après avoir donné de grandes marques de sa valeur et de son expérience. La frégate le Favory eut encore plusieurs blessés, « desquels il en restera d’estropiés. » Le dommage reçu par les Hollandais avait été très grand, car en outre es navires capturés, la pêche avait été interrompue, et ils n’avaient pu prendre de baleines dans cet endroit où elles étaient en grand nombre, le jour même où ils furent aperçus par les frégates françaises, ils avaient toutes leurs chaloupes à la mer. On avait même trouvé dans cette même baie, 5 grosses baleines de (30 à 70 pieds que les Hollandais n’avaient pas encore eu le temps de dépecer. Quand aux vaisseaux pris,il en avaient presque tous en pièces dans les entreponts et à fond de cale, qui avaient été récemment tuées, et dont une bonne partie était détruite par la corruption.
D’ailleurs cette année, la pêche n’a vait guère été heureuse. Les Hollandais aussi bien que les Danois, avaient quitté les grandes glaces sans avoir presque pris de baleines, et il n’y avait eu qu’une pinasse hollandaise qui eut le bonheur d’en prendre douze et était partie pour la Hollande avant l’arrivée des Français. Selon les rapports des capitaines, les Hollandais avaient perdu clans les glaces 8 vaisseaux et les Danois 11. Les uns et. les autres se plaignaient de la rareté des baleines dans les glaces, ce qui les avait obligés de se rendre dans la baie de Beerbay, où l’expérience leur apprit que la pêche était quelquefois très fructueuse pendant l’arrière-saison. Ils ne se seraient pas trompés cette même année sans l’interruption qui avait été causée par l’arrivée des Français. Il y avait même un vaisseau qui étant, revenu des glaces sans aucune baleine, avait terminé entièrement sa cargaison. Aussi pouvait-on considérer cette perte comme beaucuup plus grande que celles des vaisseaux qui avaient été pris.
« Le dit Beerbay, dit 1′ enseigne Etchebéhère, qui, nous l’avons vu, est. l’auteur supposé de cette intéressante relation, est un endroit très dangereux. puisqu’il y a des années qu’on ne peut en approcher à cause des continuelles glaces en empêchent l’accès,, et si parfois elles donnent quelque intervalle pour y entrer, les vaisseaux qui y vont sont souvent surpris par lesdites glaces sans pouvoir en sortir, comme il advint mi l’année 1683, que 13 vaisseaux hollandais y restèrent entièrement, les équipages desquels eurent le bonheur de se sauver ayant laissé des chaloupes par dessus les dites glaces pour aller dans d’autres baies plus au sud dans lesquelles ils rencontrèrent des vaisseaux pour passer en Hollande. »
L’enseigne ajoutait, que l’Aigle et le Favory étaient les premiers vaisseaux français qui fussent entrés dans cette baie, car même les vaisseaux basques qui avaient autrefois fait le voyage du Groenland, n’y avaient jamais été, et seulement les Hollandais s’y rendaient pour compléter leur pêche quand elle n’avait pas été fructueuse dans les parages acoutumés. Encore, le lieu était-il très dangereux, et les frégates françaises purent voir à deux portées cle canon les glaces qui se rapprochaient avec une grande vitesse et si le vent eût soufflé du Nord ou du Nord-Est, elles eussent été probablement enfermées, aussi bien que leurs ennemis. Mais heureusement, le peu cle vent qu’il y eut le soir après le combat, venait du Sud, ce qui éloigna les glaces et favorisa la sortie du lendemain.
Les Français ne restèrent dans cette baie que le moins qu’il leur fut possible, craignant d’y être enfermés et. ayant les glaces toujours en vue. Les Hollandais mêmes leur faisaient voir par leurs craintes qu’il n’y avait pas un moment à perdre. Aussi les frégates quittèrent-elles ces parages le 7 au soir avec onze navires, et elles arrivèrent le 10 dans la baie du Sud. Le 9, elles avaient rencontré M. de Beauchesne qui avait pris le même jour cleux flûtes hollandaises, l’une de 16 pièces cle canon et l’autre de 14 avec lesquelles il entra dans cette baie.
Ils y trouvèrent le commandant de l’expédition. M. de la Varenne, , pendant son séjour dans la baie du Sud, avait pris deux navires Hollandais qui se trouvaient en vue. Le 12, le commandant appareilla vers les Orcades, avec le Pélican et le prudent, y laissa l’Aigle et le Favory, avec ordre au capitaine Croisic d’expédier les flutes qui avaient été prises et de brûler les autres, ce qui fut immédiatement exécuté
Le 14, Y Aigle et le Favory, escortant il vaisseaux hollandais appareillèrent, et n’étant qu’à peu de distance de la baie du Sud, il survint une pluie tellement épaisse qu’il fut impossible de s’entrevoir, ce qui obligea le capitaine Croisic de mettre en panne ainsi que le Favory, et de ne point trop s’écarter des flûtes, et on tira des coups de canon a intervalle pour faire savoir où se trouvaient les frégates, afin de s’ approcher. On resta 8 heures environ dans le même état, et une petite éclaircie étant survenue, on n’aperçut plus que cinq des navires,comme le vent était devenu favorable pour la route, et jugeant que trois autres avaient plus avant, et qu’on les retrouvait bientôt il fit partir le matin du 15 jusqu’à midi, mettant de temps en temps en panne car le temps n’était pas très clair, et tirant encore le canon de temps à autre. Dans la soirée du même jour, le temps étant devenu assez air, on n’aperçut encore aucun des navires, ce qui força le capitaine Croisic s’écarter et à forcer de voile de côté et d’autre pour tacher de se découvrir, mais en vain.
11 revint donc sur ses pas pour rejoindre l’autre frégate, et continua m voyage vers Bayonne en escortant, les cinq vaisseaux qui restaient, conformément à l’ordre écrit que lui avait donné M. de Varenne et qu’il comuniqua au capitaine de Harismendy. Aussitôt après Croisic contiua sa route pour aller aux Orcades ou aux Féroé, où il devait se joindre lr commandant La Varenne ainsi que celui-ci lui en avait donné l’ordre vant son départ.
Malgré tout dans cette expédition des frégates françaises, les ennemis avaient perdu 28 vaisseaux en y comprenant les quatre qui furent, rencontrés dans la baie du Sud. il seulement furent conservés pour lâcher de les ramener en France. Les autres furent incendiés soit peu dant le séjour de M. de la Varenne dans la baie du Sud, soit après son départ, et par l’ordre du capitaine Croisic.
Ce dernier, par son courage, son énergie et son audace, avait été le véritable auteur des dommages soufferts par les ennemis dans la baie de Beerbay, ainsi que de la perte éprouvée par leur pêche dans ces quartiers. En effet, quoiqu’il eût été parfaitement secondé par le Favory et par son ami le capitaine de Harismendy, il est évident que l’expédition n’aurait pas été entreprise, si par sa vigilance Croisic n’eût découvert les ennemis, et qu’en ayant fait le rapport au commandant, il ne lui fit comprendre en même temps l’importance d’aller les attaquer si l’on trouvait une occasion favorable. On a vu comment l’Aigle et le Favory, partant pour cette dangereuse expédition, parvinrent jusqu’au 81° degré et demi de latitude, « endroit rarement fréquenté, » dit l’auteur de cette relation, et quelle réussite couronna leur audace et leur bravoure.
Le retour en France fut aussi heureux que rapide. Le Favory arrivait le premier entre Biarritz et Capbreton, avec les cinq flûtes qu’il escortait, et l’intendant de marine La Boulaye s’empressait de le faire rentrer à Bayonne, pour le remettre aussitôt en état de reprendre la mer. L’Aigle le suivait de près, et le 21 du même mois, il ne manquait plus qu’un seul des bâtiments capturés qui arrivait bientôt sous la conduite de Hacquette.
M. de la Varenne qui avait été retardé par des ordres qu’il avait reçus pendant sa route, mouillait clans la rade de Belle-Isle dans les premiers jours du mois d’octobre. Il fut blâmé pour son inertie. Par une lettre datée de Versailles le 16 septembre, il lui était vivement reproché de n’avoir pas fait plus de mal aux ennemis, ce qui n’eût pas manqué d’arriver, s’il s’était trouvé avec l’Aigle et le Favory, lorsqu’ils rencontrèrent les 44 bâtiments qu’ils avaient combattus. Cependant on lui donnait l’ordre d’aller croiser avec son escadre le long des côtes d’Espagne. En même temps Croisic recevait une lettre cle félicitations pour le courage qu’il avait déployé. Le 6 octobre, M. de la Varenne remettait par ordre le commandement du Pélican au capitaine de frégate du Vigneau, qui en prit le commandement avec les trois enseignes, le sieur de Neuilles, le sieur cle la Frégonnière, le sieur de Goureul et le capitaine cle flûte de Lescolle.
Le plan de l’expédition avait été remis au duc de Gramont qui le fit passer sous les yeux du roi. « Sa Majesté, écrivait le m i n i s t r e de la marine au gouverneur de Bayonne, Sa Majesté a vu avec plaisir le plan que vous lui avez envoyé de la baye ou le sieur Croisic et Harismendy ont attaqué les pêcheurs hollandais. Sa Majesté a été très satisfaite de ce que ces deux officiers et leurs équipages ont fait en cette occasion et vous pouvez les assurer qu’Elle se souviendra quand il y aura lieu de leur faire plaisir. » Croisic et Harismendy reprirent bientôt la mer pour prtléger le retour des terreneuviers français et essayerde capturer ceux des anglais. La carrière du marin hendayais qui s’annonçait si brillante, fut brusquement interrompue. L’année suivante il fut tué à Terre-Neuve, et son corps fut enseveli dans le cimetière cle Plaisance, où une pierre tombale rappelle encore aujourd’hui son nom et la date de sa mort
E . DUCÉRÉ.
Bayonne, le 17 décembre 1907,

Mort de Coursic.

Terre-Neuve était la porte d’entrée du Canada, la base de nos chasseurs de baleine et de nos pêcheurs de morue. Aussi Canadiens, Basques, Malouins s’employèrent-ils à en déloger l’adversaire. Malheureusement .ils opérèrent en ordre dispersé. Les baleiniers basques furent les premiers à s’en apercevoir au retour du Spitzberg, en 1694. Les forts de Saint-John’s Harbour, à pied d’œuvre, leur parurent impossible à enlever. Dans la baie du Forillon, le 10 septembre 1694, l’Aigle, au moment d’attaquer, s’échoua. Quatre batteries et un parti de mousquetaires le maltraitèrent au point que « le lieutenant et l’enseigne bleus » Tipitto d’Azpilcueta, d’Hendaye et d’Etcheverry, de Bidart, s’enfuirent en chaloupe. Le vaillant Coursic était blessé. Il ne devait plus revoir Bayonne et le pays basque. Le capitaine Duvignau demeuré sur le pont avec les officiers bayonnais Pierre de Vergés, Léon de Lanne, Miquito, le capitaine des soldats François Labeyrie se battirent pendant huit heures dans cette position désastreuse avant d’être remorqué par le Favoride Louis Harismendy

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CHAPITRE XXXIV        34
LES CORSAIRES BASQUES
et BAYONNAIS AU GROENLAND

Expédition de quatre frégates bayonnaises au Groenland. — Les capitaines commandant. — Louis de Harismendy. — Lettre du duc de Gramont à M. de Pontchartrain. — La baye du Jund.Attaque des vaisseaux baleiniers par Coursic et Harismendy. — Prise de onze navires. — Nouvelle entreprise de Coursic. — Harismendy est nommé capitaine de frégate légère. — M. de St-Clair. —
Combat naval en vue de Saint-Sébastien. — Incendie du vaisseau hollandais. — Les capitaines Duconte et Cépé. — Les corsaires basques et bayonnais sous Louis XIV.
Les documents que nous avons pu recueillir sur cette glorieuse expédition sont en très petit nombre et manquent précisément de ces détails précis que nous trouverons si abondamment pour les corsaires des autres règnes. Nous ne doutons pas que ces pièces, qui nous font défaut, n’existent quelque part et qu’on ne parvienne à les mettre au jour pour la plus grande gloire de ces obscurs héros.
L’expédition se composait de quatre frégates légères, sous la direction d’un certain M. de la Varenne. Coursic et Harismendy commandaient les frégates l, Aigle et le Favori ; le quatrième capitaine s’appelait du Gougas. Louis de Harismendy, qui devint capitaine de vaisseau, était né à Bidart, en 1645, et épousa, à Bayonne, le 27 septembre 1693, demoiselle Marie de Lafourcade (1). Brave marin dans toute l’acception du mot, nous n’avons pu trouver sur cette curieuse personnalité autre chose que son expédition dans les mers glaciales, où il se couvrit de gloire à côté de son matelot Coursic.
Mais laissons encore une fois la parole au duc de Gramont, qui instruit le ministre de la marine des hauts faits de nos deux corsaires :
« A Monsieur de Pontchartrain,
« Bayonne, le 29 septembre 1693.
(( Vous m’avés fait part, Monsieur, des nouvelles que vous aviés eu de Rotterdam au sujet de l’entreprise faite par nos quatre frégates en Groenland. Il est juste que je réponde à cette attention de votre part pour vous faire le paroli de votre nouvelle en vous détaillant avec armes parlantes comme les choses s’y sont passées. Voici, mot pour mot, ce
Arch. de Bayonne, GG, 37, fo 84.
qu’un Basque, nommé Haguette, parent de celuy qui est à Monsieur, et que le Roy cognoit bien, me raporta hier de l’isle de Ferro, sur une des douzes flûtes que convoyait le capitaine Harismendy : « Les quatre frégates du Roy entrèrent le 4 d’aoust dans la baye du Jund, où ils aprirent que 55 vaisseaux holandois, ayant fait leur pesche, étoient mouillés sur une même ligne dans la dite baye. Nonobstant le grand nombre, M. de la Varenne ne laissa pas de les faire attaquer par Coursic et Harismendy, lesquels commencèrent le branle et livrèrent un – assés rude combat. Les Holandois s’estant deffendus comme des diables, quoyque faibles en canons et en équipages, nos deux frégates leur ont tiré 2,500 coups de canon et tué une très grande quantité de matelots qui, après avoir disputé leur terrain tout autant qu’ils ont peu, se jetèrent dans des chaloupes pour se sauver et abandonnèrent le corps de leurs bâtiments dont Coursic et Harismendy se rendirent les maîtres. De ces 55 vaisseaux, il s’en est trouvé 20 sous pavillon danois qui, n’ayant fait nul acte d’hostilité et recogneus danois après un examen très exact, ont été renvoyés chés eux, conformément à l’instruction du Roy, avec force compliments. Quant aux Holandois, voici quel a été leur sort : « On a chargé onze de leurs plus grandes flûtes de tout le fanon et de ce qu’il y avoit de meilleur sur le total. Le reste a esté brûlé. Cette expédition faite, les onze flûtes ont été données à convoyer au capitaine Harismendy, qui commande le Favory, pour les mener en droiture icy.
Ledit Haguette, dont j’ay parlé ci-dessus, en montoit une du port de 900 barriques ; il est venu avec l’escadre jusqu’à l’isle de Ferro, où une brume l’ayant séparé des autres vaisseaux, il a continué sa route avec un équipage de 15 hommes et est arrivé, le vingt-unième jour de son départ de l’endroit où l’expédition s’est faite, à la rade de Saint-Jean-de-Luz sans poudre, sans canons, sans armes, et pendant sa longue route sans avoir rencontré aucun bâtiment qui put lui donner un moment d’inquiétude, ayant toujours le vent du monde le plus favorable, de sorte qu’il m’a assuré, et il y a beaucoup d’apparence, que Harismendy doit arriver à toute heure. Voilà, Monsieur, précisément, et mot à mot, ce qui s’y est déjà passé. « Et comme Coursic trouvait que la camisade n’étoit pas assez forte pour Messieurs les Holandois et qu’il avait eu avis que plus loing que la baye du Jund et plus avant dans les glaces il y avoit une quarantaine de vaisseaux ennemis’à la pesche, il a faict entendre au sieur de la Varenne qu’il ne falloit pas laisser échapper une aussi belle occasion et qu’il étoit du service du Roy d’achever ce que l’on avoit si heureusement commencé, de sorte que ledit sieur de la Varenne, s’estant rendu aux raisons de Coursic, bien que le commerce des glaces auquel il n’estoit pas accoutumé luy parut un peu sauvage, a marché avec Coursic et Beauchesne a l’endroit où ce reste de vaisseaux ennemis feroient leurs pèches. Aussi, il n’y a pas lieu de douter que cette seconde scène ne se passe comme la première et que par les premiers avis que vous aurés vous n’appreniés la destruction totale de toute la navigation hollandoise en Groenland.
C’est le rapport fidèle de ce même Haguette qui en arrive, et tout ce que sçay jusqu’à présent et ce dont j’ay creu que vous ne seriés pas faché d’estre esclaircy par avance.
« Nous avons perdu à la canonnade quelques-uns dé nos matelots basques, et l’homme que je regrette le plus et qui eut le mieux servy le Roy, qui est le capitaine Larréguy, lequel a été emporté d’un coup de canon.
« Je suis, Monsieur, absolument à vous.
« Le Duc DE GRAMONT. »
L’expédition réussit de la manière la plus complète, et M. de Poutchartrain envoyait à Coursic un témoignage flatteur de sa belle conduite (1). Harismendy avait reçu déjà, depuis quelque temps, le brevet de commandant de la frégate le Favori, que l’on avait armée à Bayonne (2).
Ici s’arrêtent les documents que nous avons pu rassembler sur les exploits de ces deux braves marins. Mais ils ne furent pas les seuls à s’illustrer sur nos côtes, car voici quelques détails sur une action qui eut lieu dans les premiers jours du mois d’août 1693 et en vue de Saint-Sébastien : M. de St-Clair, capitaine d’une frégate du roi, l’Adroite, obtint du duc de Gramont d’aller faire une croisière de quelques jours entre Bilbao et le cap Machichaco.
Le 1er août, il aperçut sous le vent un navire qui paraissait assez grand, auquel il donna la chasse et qu’il joignit vers neuf heures du matin.
C’était un vaisseau hollandais de 54 pièces de canon, percé pour 64 et monté par deux cents hommes d’équipage. Le capitaine, très brave et très hardi, mit en panne pour attendre l’Adroite et lui tira toute sa volée quand ils furent vergue à vergue. Ils se battirent ainsi pendant deux heures presque bord à bord avec une vigueur extraordinaire. Cependant, sous une dernière décharge de la frégate française, le feu se déclara sur le vaisseau hollandais. Il fut entièrement consumé et on ne put en sauver
(1) « Au sieur de Coursic :
« A Versailles, le 16 septembre 1693.
« J’ay veu par les relations que j’ay eu de ce qui s’est passé en Groënland à l’attaque des vaisseaux holandois qui faisoient la pèche de la baleine, la part que vous y avez eue, je n’en attendois pas moins de votre courage et de vostre bonne volonté, et vous devez compter que je feray valoir avec plaisir vos services à Sa Majesté dans toutes les occasions.
(Arch. de la Marine, B, 2, 91, p. Ç92), (1 PONTCHARTRAIN. »
(2) Arch. de la Marine, B, 2, 96, f° 100.
que 68 hommes, y compris le -capitaine et le lieutenant, qui étaient blessés et qui furent menés à Saint-Jean-de-Luz. Le reste disparut avec le corps du navire. Pendant l’action parut une frégate espagnole qui fit mine de vouloir se mettre de la partie ; mais en voyant le désastre des Hollandais, elle se hâta de faire force de voiles et entra à Saint-Sébastien.
Le bâtiment du sieur de St-Clair n’était que de 40 canons. Parmi ceux qui se distinguèrent à bord de l’Adroite, on cita particulièrement M. de Fréquenbant, lieutenant, et surtout un capitaine de corsaire basque, nommé Valmana, qui avait été embarqué à Saint-Jean-de-Luz et dont le capitaine de frégate exalta fort le courage.
Parmi les capitaines de corsaires qui se distinguèrent le plus au cours de ces longues guerres maritimes, mais dont les noms seuls sont parvenus jusqu’à nous sans que nous sachions rien sur leurs actions d’éclat, « on trouve, dit M. Goyetche, dans les papiers de Haraneder, l’état des prises faites en 1691 par la frégate le St-François, capitaine Duconte; elles s’élèvent au nombre de onze pour une seule sortie et produisirent une somme de 113,000 livres. Nous devons enregistrer aussi les captures faites par la frégate le Saint-Vincent, commandée par un second Duconte, digne émule de son frère aîné. On assure que Louis XIV voulut honorer la bravoure de Cépé, le redoutable corsaire de Saint-Jean-de-Luz, et qu’il le manda à la cour de Versailles pour lui être présenté » (1).Nous trouvons encore les capitaines Etienne Jean, commandant l’Opiniâtre ; Jean de Sopite, Jacques Pouyartin, Joseph Saboulin, Gabarrus, qui prit un navire appelé le Rédempteur du Monde (2) ; Martin de Beroulhe, Jean de Dutast, Bernard Denocue, Pierre Despouey, Bernard La Parade. L’A venturière, capitaine Etienne Haramboure, de Ciboure, armée par Jean Luze, de Bayonne (3). Le Cantabre, de Saint-Jean-de-Luz, monté par le capitaine Pierre Dolabarade, qui fit, en 1706-1707, quatre prises au Groënland et captura, en revenant, le Semeur de Grainsde Hambourg, chargé de cent pipes de lard (4). La Catherine, de Saint-Jeande-Luz, armée par Jean Dalday et sous le commandement de Louis Fouquier, fit, en 1706, une prise portugaise chargée de cacao et de sucre.
En août 1695, la frégate corsaire l’Entreprenante, de Bayonne, prit l’André, de Bilbao (5). Citons encore le vaisseau la Gaillarde (6), puis les corsaires François Lano, d’Ibusty, André Casalis, etc. (7). Un jour sans doute la lumière se fera sur ces braves marins, qui firent respecter notre pavillon sur les mers les plus éloignées.

(i) Saint-Jean-de-Luz historique et pittoresque.
(2) 1693. — Nouveau code des prises. — Paris, an vu. in-i ».
(3) Arch. de Bayonne, FF, 362.
(4) Arch. de Bayonne, FF, 301.
(t) Valin. — Ordonnance de la Marine.
(6) Arch. de Bayonne, FF, 143.
(7) Arch. de Bayonne, GG. .,

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6
SUHIGARAYCHIPI
était il Bayonnais ou Hendayais
Etait-il natif de Bayonne, Joannis de SUHIGARAYCHIPI dit Coursic, dit Croisic, ce grand marin, qui peut être considéré comme l’un des plus prestigieux capitaine des ports de Bayonne et du pays du Labourd et dont le ministre de Pontchartrain avait dit à Madame de Gramont qu’il était meilleur corsaire que bon sujet de Sa Majesté .
Capitaine de navire marchand et en son temps capitaine de corsaire, il devint capitaine de frégate du roi comme Louis de Harismendy, natif de Bidart, qui peut être considéré comme son égal.
Plusieurs auteurs ont confirmé son origine bayonnaise dans leurs ouvrages.
Il est vrai que certaines archives municipales de Bayonne permettaient de supposer que ce glorieux capitaine était né dans cette ville.
Dans certains registres est signalée la maison de Croisic à la rue de la Galuperie.
En outre dans un registre paroissial, est mentionné , à la date du 24 novembre 1638, le baptême dans l’église cathédrale, de Jehan, fils de Joannis de Suhigaraychipy et de Magdeleine de Sopite.
Mais cette famille était-elle de Bayonne, ou bien ce qui est probable, s’y était elle réfugiée comme beaucoup d’autres familles, lors de l’invasion en octobre 1636, par les troupes espagnoles de certaines paroisses frontalières du Pays de Labourd, et avait-elle prolongé son séjour après le départ en octobre 1637 des envahisseurs, sa maison ayant peut-être été pillée et brûlée comme beaucoup d ‘autres maisons de ces paroisses et principalement de Hendaye et de Ciboure ?
Par ailleurs, ce baptême, concernait-il celui qui devait être connu sous le nom de Croisic, nom que portera une partie de sa descendance ?
ORIGINE HENDAYAISE DE COURSIC
Il peut être affirmé que Coursic était natif de
Hendaye. Sa date de naissance et celle de son baptême sont inconnues, car en 1793, les Espagnols entrés dans le territoire de Hendaye, avaient emportés les registres de cette paroisse
En outre, bien que cette période ne soit pas concernée il y a lieu de préciser que les registres d’état civil de cette ville pour la période 1793-1813 , avaient été brûlés par les  » alliés  » lors de leur arrivée en France en 1813
Cependant, les archives des notaires d’Urrugne, de Ciboure et Saint Jean de Luz afférentes aux 17eme et 18eme siècles, conservées par les Archives Départementales des Pyrenées Atlantiques permettent de retrouver trace de certaines familles de Hendaye.
Parmi ces minutes notariales, se trouve le contrat de mariage, établi à Hendaye le 23 janvier 1679 par Me de Bereau, notaire royal de Ciboure, de ce fameux Joannis de Suhigaraychipy, qualifié de marinier, et de Saubadine de Haramboure , les deux habitant Hendaye.
Le futur époux était assisté de son beau-frère Joannis de Morcoitz, époux de Marie de Suhigaraychipy La future épouse était la fille de Miguel de Haramboure et de Marie de Hiriart sieur et dame de la maison de Sansignene de Hendaye.
Elle était assistée de Joanissona Detcheverry et de Marie de Haramboure, conjoints sieur et dame de la même maison, son beau-frère et sa soeur .
Un des témoins était Martin de Haramboure, capitaine de navires, ancien jurat de la paroisse de Hendaye, oncle de la future épouse ( et beau-frère de l’époux car marié à Jeanne de Suhigaraychipy
Précédemment, le 24 février 1675 , en la paroisse de Biriatou et par le même notaire, avait été établi le même contrat de mariage d’un autre Joannis de Suhigarachipy , aussi marinier habitant aussi à Hendaye, et de Domindigne Daspicoetta, fille de Gracianne de Chanchic, veuve du premier lit de feu Martin de Daspicoetta de Biriatou et veuve en deuxième noces de Joannis de Haramboure, sieur de la maison d’Arroupea de Biriatou.
Le futur époux était assisté de ses beau-frères, Martin de Haramboure et de Joannis de Morcoitz, maîtres de navires de Hendaye ..
Il est précisé dans ce dernier contrat, que la mère de Joannis de Suhigaraychipy était Marie de Margerie. Par ailleurs, divers actes notariés prouvent que les deux futurs époux, concernés par ces deux contrats de mariage, étaient deux frères
.Ils avaient tous deux comme beau-frères Joannis de Morcoitz.
Ce dernier a été, en 1691, troisième lieutenant sur la frégate La Légère commandée par Croisic dont le frère, l’autre Joannis s’y trouvait embarqué en qualité de deuxième lieutenant.
En 1690 , Coursic résidait encore à Hendaye , selon les mentions figurant sur un acte notarié daté du 12 septembre 1690 Cet acte était établi à la demande de André Darretche , capitaine de navires de Saint jean de Luz pour être notifié à Joannis de Suigaraychipy di Coursic habitant Hendaye en vue d’obtenir conformément à la décision du Conseil d’Etat du 21 juillet 1690 la main levée des trois quarts du vaisseau le Saint Antoine de Saint Jean de Luz et de l’ensemble de la cargaison de morue.
Ce navirre venant de Terre-Neuve avait été pris par Coursic, car 1/4 appartenait à des Espagnols.
Par ailleurs, sur le registre paroissial, Coursic capitaine de frégate du Roi, parrain à un baptême célébré à Bayonne le 6 janvier 1691 est porté comme résidant à Hendaye.
Sur le même registre, de nouveau parrain à Bayonne le 16 janvier 1691 , est porté comme résident à Hendaye
Il est probable que c’est vers 1691 que Croisic et sa famille s’est installé à Bayonne achetant la maison qui sera nommée la maison de Croisic, à la rue de la Galuperie .
A ce sujet il y a lieu de préciser que les noms des maisons n’étaient pas fixées suivant les mêmes règles selon qu’elles étaient situées en milieu rural ou en milieu urbain.
En milieu rural basque selon l’usage ou la coutume, il était attribué aux maisons, un nom compte tenu, soit de la situation par rapport au voisinage ou à la nature environnante, soit de leur forme, de couleur, de leur ancienneté, ce nom n’étant pas modifié par le temps.
Au centre de Bayonne, les maisons étaient nommées par le nom de leur propriétaire.
Le nom se modifiait donc lorsque il y avait un changement de propriétaire.
La maison de Croisic a été ainsi nommée après son achat par Croisic.
Après le décès de ce dernier, sa veuve Saubadine de Haramboure a acheté une maison située rue Pannecau ; un Procès Verbal de prise de possession par elle de cette maison a été établi le 5 décembre 1696 par Me de Laborde notaire royal de Bayonne ( 7 )
ASCENDANCE DE CROISIC .
Joannis de Suigaraychipy était le fils de Joannes de Suhigaraychipy et de Marie de Margerie résidant à Hendaye.
Ces derniers s’étaient mariés en février 1640. Un acte notarié daté du 28 février 1642 cite en effet leur contrat de mariage établi en février 1640
La date de naissance de leur fils  » Coursic  »devait se situer entre 1640 et 1646
Il peut être affirmé sans crainte d’erreur, que l’enfant Jehan de Suigaraychipy Baptisé à Bayonne le 24 novembre 1638 n’était pas celui qui allait devenir Croisic .
Les noms et prénoms sont en effet différents , s’agissant de la mère Marie de Margerie, mère de Croisic, était la fille unique de Esteben de Margerie, marchand de Hendaye, et de Marie d’Agorette sieur et dame de la maison de Péricorena de Hendaye.
Veuf Esteben de Margerie avait épousé en deuxième noces Marie Daguerre. a testé le 6 avril 1654 devant Me Diharce notaire royal
LE PERE DE CROISIC CAPITAINE DE NAVIRE.
Un acte daté du 31 décembre 1641 cite le navire la Marie de Saint Vincent de Ciboure, de 180 tx.armé de 6 pièces de canon, 2 pétards, 20 mousquets navire qui doit partir pour la pêche et chasse des baleines sous la conduite de Joannes de Suhugaraychipy, marchand marinier de Hendaye.
Un autre acte daté du 17 novembre 1665 cite le navire le Saint André de 150 TX qui est revenu de la pêche aux baleines, et dont le maître postif était Joannes de Suhigaraychipy dit Guichona, habitant la paroisse de Hendaye .
Il est probable qu’il s’agissait du père de Croisic.
ORIGINE DU NOM DE SUHIGARAYCHIPY
Ce nom est celui d’une maison d’Urrugne, citée dans divers actes, et notamment dans un acte notarié daté du 20 juin 1647, le maître de cette maison étant alors Pascoal de Suhigaraychipy .
Dans plusieurs paroisses du pays du Labourd et de Basse-Navarre, il existait une maison nommée Suhigaray. Mais il semble qu’une maison appelée Suhigaraychipy ne se trouvait qu’à Urrugne , où, par ailleurs, existait et existe encore la maison Suhigaray.
Durant les 17 eme et 18eme siècles, diverses personnes vivant dans la paroisse d’Urrugne ont continué à porter ce nom qu’elles devaient à un ancêtre né dans la maison de Suhigaraychipy .
Croisic né à Hendaye, paroisse voisine d’Urrugne, devait avoir son père, ou son grand-père né dans cette même maison.
CONCLUSION
Il est certain que Joannis Suhigaraychipy dit Coursic, dit par la suite et généralement Croisic n’était pas natif de Bayonne .
Les informationsqui ressortent de ces documents de son époque tendent à prouver qu’il était de la paroisse de Hendaye.
Pour terminer, il y a lieu de rappeler qu’a Terre-Neuve, en l’église de Placentia , se trouve la tombe de Croisic décédé au cours d’une de ses croisières.
Sur la pierre tombale ont été gravées les mentions suivantes : » CY GIS IOANNES DE SUIGARAICHIPI DIT CROISIC CAPITAINE DE FREGATE DU ROY 1694  » ENVIEUX POUR L’HONNEUR ‘ DE ) MON ( Sr LE ? ) PRINCE J’ ALLAIS
NE SUIVANT SA CARRIERE ATTAQUER LES ENNEMIS EN LEUR MESME ( PAYS )
Décédé à Plaisance TERRE NEUVE en 1694
(Bulletin Sté Sciences Lettres et Arts de Bayonne
DUCERE un corsaire basque sous Louis XIV
oooooooooooooooooooooooooooooooooo
construira la chapelle.

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Les Anciennes Tombes Basques

à Placentia

PAR LE

TRÈS RÉVÉREND H O W L E Y

Archevêque de Saint-Jean (Terre-Neuve)

A Placentia, l’ancienne capitale française de Terre-Neuve, on voit encore dans la primitive et vieille église anglicane de bois les disjecta membra de quelques tombes du XVII e et du XVIIIe siècles, reliques des vieux établissements Basques et Français.

Ces intéressants vieux monuments furent enlevés il y a quelques années du cimetière par l’ordre de l’ancien gouverneur Glover, si je ne me trompe, et placés dans l’intérieur de l’église, comme mesure de préservation. Mais, même là, ils sont en train de s’émietter, tant ils avaient souffert des ravages du temps et ils sont certainement. plus difficiles à lire en ce moment et en plus mauvaise condition que lorsque je les examinai pour la première fois, il y a vingt ans.

On a essayé plusieurs fois sans succès de déchiffrer ces inscriptions, mais, à ma connaissance, j’ai été le premier à en donner un fac-simile. Je les fis graver et publier dans mon Histoire Ecclésiastique de Terre-Neuve. J’ai, depuis, plusieurs lois examiné ces pierres. Je trouvai que nies copies originelles, bien qu’exactes, n’étaient, pas tout à fait correctes. Au mois de décembre dernier, je fis une dernière et soigneuse étude, y consacrant presque deux jours et je puis maintenant, eu donner aux lecteurs des «Transactions» des copies aussi rapprochées de fac-simile qu’on puisse en obtenir sans l’aide de la photgraphie. J’ai été assez

heureux d’obtenir une interprétation juste de ces inscriptions qui ont jusqu’ici dérouté complètement tous les historiens antiquaires et philo­logues.

Les gravures que je vous présente ici ont été faites d’après mes dessins, par un de nos jeunes concitoyens de mérite, le Docteur Carrol.

Depuis ma dernière étude des tombes, M. Figary, photographe à Placentia, a essayé de les photographier. Il n’a pas été très heureux dans sa tentative parce que les pierres sont dans un état de dilapidation.

Il y a en tout cinq pierres ou fragments de pierres portant des inscrip­tions. De cinq, deux (qu’on verra plus tard être des fragments d’une

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seule) sont en français et trois en basque. Ces dernières sont les plus intéressantes et n’ont pas été déchiffrées jusqu’à ce jour. Dans mon

«Histoiré», page 144, j’établissais que la langue est certainement le latin, quoique un ou deux mots soient incompréhensibles.

Feu le professeur Robinson Smith, de Cambridge, l’un des éditeurs de l’Encyclopédia Britannica et un habile philologue, déclara, quand des copies des inscriptions lui furent envoyées eu 1886, que quelques-uns des mots étaient basques. A présent que nous avons des copies correctes, nous trouvons que tous les mots sont en basque pur à l’exception d’un seul qui est français.

Nous sommes redevables de la lecture et de l’interprétation correcte

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des épitaphes à Monseigneur Légasse, préfet apostolique de St-Pierre­Miquelon. Ce savant prélat est basque de naissance, et, non seulement il parle le basque comme sa langue maternelle, mais il est aussi versé

dans la grammaire et la littérature de celte absolument unique et intéressante langue.

Il visita St-Jean clans l’été de 1900 et s’arrêta un jour ou deux à Placentia où il fit une étude approfondie et intelligente des pierres. Nous comparâmes plus tard nos copies et nous trouvâmes qu’elles s’accor­daient sur les points principaux, bien qu’il y eût entre elles quelques& légères différences.

La première pierre porte la date de 1676, la plus ancienne qu’on ait découverte jusqu’ici. Les lettres sont taillées hardiment en relief sur la surface creusée do la pierre. Elles sont à peu près hautes de trois pouces et sont très bien taillées. Les lignes de l’inscription sont séparées par des bandes ou filets, en relief aussi. L’inscription est gravée des deux côtés de la pierre, chose peu usuelle.

Voici l’explication de l’inscription Da Hemen. Ceci est la phase ordi­naire si commune aux épitaphes dans toutes les langues. Ces deux mots étroits signifient «Hic Jacet», «Cy-gît», «Here lies», qui ont ramassé en un mot la grandeur la plus étendue, tout l’orgueil, toute la cruauté et l’ambition des hommes (Sir W. Raleigh). Littéralement, il faut lire dans le Basque: ici est ou est ici. Da, est la troisième personne au singulier du verbe être. Hemcn, ici. La ligne suivante contient le mot Hilla I puis un espace vide et enfin O. Le mot Hilla signifie mort, mortuus. La lettre I, d’après Monseigneur Légasse, appartient à un autre mot dont le tronçon est effacé, laissant seulement la première lettre I et la dernière O. Il donnait probablement le jour de la semaine. Cette portion de l’inscription signifie Ci-gît mort. D’après le Manuel de Terre-Neuve et Guide du Touriste de feu le Rév. Docteur Harvey, voici l’explication tout à fait incorrecte de ces mots qui est donnée: Le nom de l’occupant de ce cercueil était probablement Dahemen Hilaire.

La troisième et dernière ligne de l’inscription de ce côté de la pierre porte Mai I 1676.

En copiant cette inscription pour la première fois, je pris ce mot pour le génitif du latin Maius, Maii. Ceci, ainsi que les deux mots Anne et Hilla (ri)O, me firent assurer dans mon Histoire que (le langage est certainement le Latin). Après un mûr examen, cependant, ou découvre un espace entre les deux syllabes MAI I, montrant qu’ils n’appartiennent pas tous les deux au même mot et que leur signification exacte est MAI I un ou premier. Le mot est français et est même le seul mot français sur le sépulcre. Le mot basque pour Mai est Mayatcea et pour I Mai Mayatcean. Ainsi, par exemple: Mayatcean egina da, c’est fait en Mai. Littéralement, dans Mai fait est ceci.

Après, vient la date 1676 et c’est, comme je l’ai dit plus haut, la plus

ancienne conuue. Elle précède de trente-six ans l’abandon de Placentia par les Basques et les Français après le traité d’Utrecht (1713). Au-dessous est gravé le monogramme bien connu du Christ, I.H.S. surmonté par la crois, Jesus Hominum Salvator.

De l’autre côté de la pierre, nous lisons ainsi: première ligne, Gannis, qu’on doit prononcer Gannisch, ce qui est la forme exacte du nom de Jean clans la langue basque. Il y a trois autres manières de rendre ce nom: Joanes, Jonnnis et Jouannes et toutes les trois se trouvent dans ces inscriptions, comme nous verrons plus tard. Le mot suivant De Sale donne le nom de famille du défunt. C’est un nom de noblesse, comme le démontre la particule de. C’est un nom encore assez connu dans les provinces basques. Monseigneur Légasse déclare qu’il a eu des camara­des de collège de ce nom. Le célèbre St-François De Sales, évêque de Genève, appartenait à cette famille. La troisième ligne est fortement endommagée et difficile à déchiffrer. En faisant pour le mieux, on trouve Cesana, mais ce mot ne fait pas partie de la langue basque. Il se peut que ce soit un nom propre. La quatrième et la cinquième lignes portent: Usanno — Neneco.

Ces mots doivent être divisés ainsi: Usann, Oneneco. Usan veut dire odeur, parfum. L’orthographe réelle est Usan, mais, comme le peuple le prononce avec un fort accent sur la dernière syllabe, on a doublé le N dans l’inscription. Oneneco signifie le meilleur. C’est le génitif et dans une forme provinciale ou patois. Ainsi Ona veut dire bon, Hobea, meil­leur; Hobeago, ou Hoberena, le meilleur, génitif Onenena du meilleur et dans la forme provinciale Oneneco. Ici les deux mots: Usan oneneco signifient de la meilleure, de la plus douce odeur (optimi odoris). Ceci était probablement le nom de la maison ou du domaine ou du manoir ou de la villa ou dé la maison de ville de la famille. On a pu l’appeler ainsi à cause de sa fécondité en souvenir heureux de l’expression scrip­turale de Isaac à Jacob (Genése, XVII, 27): «Odor filii mei sicut odor » agri pleni». — «Le parfum de mon fils est comme le parfum d’un » champ chargé de moisson.»

La sixième et dernière ligue contient l’unique mot Semea, le fils. Il n’y a pas d‘article défini dans le basque. On y supplée en ajoutant la terminaison A. Ainsi seme veut dire fils, semea, un fils ou le fils. Voici donc la teneur de l’inscription entière:

Ci-gît mort (ou étant mort)

Le 1er Mai 1676

Jean de Sale Ce — ana

Le fils (ou héritier) de (la maison)

de la plus douce odeur.

Les mots de l’inscription Gannis de Sale Cesana Usann Oneneco Semea sont cités de la façon la plus choisie dans le Manuel de Harvey: Canus de Tale le Araus Anno nenego Semea. Ceci est, je présume, la forme dans laquelle l’inscription fut envoyée au Docteur Robinson, et il ne faut plus s’étonner que ce savant philologue n’en put rie11 tirer.

Comme ces dernières années beaucoup de touristes commencent à visiter Terre-Neuve, il faut espérer qu’un guide correct et authentique sera bientôt publié.

La pierre suivante est seulement un fragment qui contient une partie du nom propre Ioanes Sara.

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La pierre est large de 14 pouces, épaisse de 3 pouces et longue de 9 pouces et demi; de son côte le plus long, elle est brisée inégalement. Les lettres sont hardiment et bien taillées en relief d’une hauteur de trois pouces environ. Les lignes sont séparées entr’elles comme dans le numéro I, par un filet ou hande en relief. L’intérêt. principal de cette pierre est qu’elle nous donne la seconde manière du nom Jean en basque. De l’autre côté de la pierre on voit une partie du monographie du Christ I.H.S. avec la croix et les lettres sont très nettement taillées toujours en relief dans la forme ornementale comme en blason sous le nom de Moline. Il y a aussi deux très claires croix de Malte dans les coins.

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La troisième pierre que je montre ici est fort endommagée. La partie

supérieure manque, mais il en reste assez pour nous permettre de déchiffrer le nom Joannis (prononcez Joannish). Voici la troisième manière du nom de Jean. Le nom est Dehiriart et il est encore très répandu dans les provinces basques, Les lettres sont également en relief sur cette pierre, mais elles sont tordues et beaucoup plus imparfaites que les autres et il n’y a pas de bande ou filet séparant les ligues. La pierre est large de 16 pouces. La longueur du fragment qui existe est de deux pieds six pouces. Depuis ma première visite, un autre morceau a été cassé et il est probable que, dans peu d’années, toutes ces pierres seront totalement détruites. Il n’en reste plus que trois lignes et la partie infé­rieure de la quatrième. La ligne d’en haut contient la partie basse des lettres Ioan. La seconde ligne complète le nom Ioannis.

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La troisième ligue DEHIR. Le D est tourné de bas en haut. la partie circulaire étant vers la gauche. La quatrième ligne contient les lettres IART, finale du nom.

Les pierres françaises.

Elles tombent en morceaux et seront bientôt complètement détruites si l’on ne prend quelques mesures pour les préserver. Les lettres en

sont taillées d’une façon tout à fait inférieure si on les compare à celles des tombes basques. Elles ne sont pas en relief, mais simplement

image6coupées dans la pierre. Il y a maintenant deux pierres distinctes, comme je l’ai déjà dit, mais je trouve, en me reportant à mon carnet, que lors‑

que je copiai ces inscriptions pour la première fois (il y a maintenant près de trente ans) j’en parlais comme étant toutes les deux sur la même pierre (1). Je fus donc un peu surpris et confondu quand j’appris de Monseigneur Légasse qu’elles sont sur deux pierres distinctes. D’après mon interprétation, elles devaient être sur une seule et même pierre, parce que je crois que la seconde inscription est la continuation de la première.

Ce fut donc avec quelques appréhensions que je fus examiner les pierres au mois de décembre dernier. Toutefois, je fus promptement rassuré. Il est vrai qu’il y a maintenant deux pierres distinctes, mais la première chose dont je m’aperçus, c’est qu’étant d’une qualité très friable comme l’ardoise, elles sont très aisément effeuillées et par le fait tombent en tranches minces. Je vis tout de suite que le dos des deux pierres, telles qu’elles sont maintenant, est neuf, frais et irrégulier dans l’épaisseur. Je conclus immédiatement que ces pierres ont été récemment divisées ou fendues en deux. Mesurant les pierres, je trouvais qu’elles étaient exactement les deux de la même largeur (deux pieds neuf pouces). L’épaisseur de chacune est de trois pouces et en admettant qu’un pouce ou la moitié d’un ait été gaché, si l’on réunissait les deux morceaux, ils feraient une épaisseur de près de sept pouces. L’objection qu’il n’est pas habituel de voir une inscription sur les deux côtés d’une pierre tombale s’évanouit devant l’exemple actuel de la tombe basque que nous avons décrite plus haut. Enfin, pour être doublement sûr, je pris un petit morceau de chacune des pierres, une feuille du dos de chacune, et les envoyai à un géologue expert en géologie, J. P. Howley, Esq. F.G.S., et lui demandai son opinion. Voici un extrait de sa lettre:

«St-Jean, le 14 Janvier 1902.

« . . . . . . . . . . . . . J’ai de nouveau examiné avec soin les deux morceaux de « pierre au microscope et je suis absolument convaincu comme miné­« ralogiste et comme lithologue qu’elles sont absolument pareilles sous « tous les rapports. Il est aussi certain qu’elles proviennent de la même « couche, si ce n’est de la même feuille.

«(s) Jas. P. Howley.»

(1) D’après un document appartenant aux archives de Rayonne (FF. 166, n° 35), Joannis de Suhigaraychipi était originaire de cette ville et était né rue Galuperie, n° 3, qui existe encore de nos jours. De Saubadine de Haramburu, sa femme, il aurait eu 4 enfants, dont l’aîné s’est distingué également dans la marine. Le cadet fut longtemps syndic des Frères-Prêcheurs de sa ville natale. Les deux filles, Marie et Catherine de Croisic moururent célibataires.

Examinons maintenant l’inscription sur la pierre. La date est 1694, quelque dix-neuf ans avant que les Français n’abandonnèrent Placentia, au Traité d’Utrecht, 1713, et quelque dix-huit ans après la tombe Basque de 1676. Cette pierre française a une valeur historique en ce sens qu’elle montre l’état transitionnel de la population à cette époque. Le monument est élevé à la mémoire d’un Basque et pourtant l’inscription est en. français. Nous trouvons dans les archives historiques de Placentia vers cette date (1684), une dépêche ou rapport du gouverneur Parat dans lequel il se plaint de l’«insolence» des Basques (textuel «ils font mille insolences») et il menace de les châtier. Il est évident que les Basques commençaient à perdre du terrain et à céder devant la population Française et Bretonne.

Tout ce qu’on peut lire de cette inscription est en français, excepté le nom de l’individu dont elle orne les restes. Le nom est d’un pur Basque, L’orthographe n’est pas parfaite, mais plutôt phonétique. Cependant, la mauvaise orthographe n’était pas dans ces temps-là une marque de défaut d’instruction, ni en France, ni en Angleterre et surtout parmi les marins. Ici, nous trouvons la formule comme Cy-Git écrite Cy-Gis. Puis, nous avons le nom de Jean dans la quatrième manière basque Jouannes. C’est encore une manière correcte. Après vient le nom de famille Suigarai-Chipi, un nom essentiellement basque. La terminaison Chipi, prononcez Kipi ou tchipi (il n’est pas possible d’exprimer ce son exacte­ment en lettres anglaises). C’est un diminutif qui veut dire petit. L’inscription nous dit aussi que cet homme était encore appelé Croisic (dit Croisic). Cette sorte de nomenclature de famille est tout à fait commune parmi les gens de langue française. Le nom de Le Croisic est le nom d’une petite ville en Bretagne dans la Loire-Inférieure, près de St-Nazaire, à l’embouchure de la Loire. Dans ce temps-là, il y avait beaucoup de relations entre Basques et Bretons. Ils étaient les pionniers de la colonisation française. Ici, nous pouvons supposer que la famille de Suigarai s’installa au Croisic d’où elle prit son second nom ou ce qui est encore plus probable, ce nom de Croisic était un nom de famille basque qu’ils donnèrent au village eu s’y installant. M. Elisée Reclus, dans sa Géographie Universelle (Div. III, p. 230), en parlant de Le Croisic et de Batz, un autre village voisin, dit: — D’une population de 2.750 personnes, près de la moitié appartient à huit familles. Dans ces circonstances, les noms et prénoms de famille ne sauraient suffire et, presque chaque individu est connu sous un sobriquet. — Ceci explique le second nom (Dit Croisic) et est d’un intérêt historique et ethnologique considérable. Il est par conséquent pénible de voir que le «Guide Book de Terre-Neuve», mettant de côté l’intérêt antiquaire à ce sujet, le

tourne d’une façon triviale et dit: — «La pierre suivante est celle d’un Capitaine de frégate français qui portait le nom réjouissant on Breton de Johannes de Sulgaraichipi (sic), Il avait pourtant la bonté de se faire appeler Le Croisic en temps ordinaire.

Nous lisons après cela que ce Suigarai était capitaine de frégate du Roy. Capitaine de frégate est, un grade régulier dans la marine française, comme Capitaine de pavillon, Flagship Captain ou Commodore, Capi­taine de vaisseau, Post Captain, or duly gazetted Captain. Le capitaine de frégate était, un grade moindre, équivalant à peu près à notre grade anglais de Commander. Le Roy dans ce cas-ci était Louis XIV, dont le long règne de soixante-douze ans (1643-1715) vit se succéder neuf gouver­nements anglais, inclus la République.

Tournons-nous maintenant vers la seconde inscription, que je consi­dère comme la continuation de la première et ayant été dans l’origine dans le dos de la même pierre; si on l’étude seule, on la trouvera absolumeut incomplète, ne donnant ni le nom ni la date, tandis que j’entreprends de démontrer qu’elle forme une suite naturelle de la première. Pour commencer, il faut que je constate qu’elle est très abîmée et effacée et que, bientôt, il est à craindre qu’elle sera illisible. Elle commence par un trait ou un ornement qui parait ètre simplement de fautaisic, mais que je considère comme ayant formé la lettre L‘avec une apostrophe. Le premier mot est détruit en partie. Les trois premières lettres E.N.V. sont clairement déchiffrables, après quoi apparaît une partie d’un Y et d’abord je lisais «Envoyé» (sent), ce qui donnerait ce sens à l’inscription: «Pour l‘honneur de mon Prince, je partis attaquer l’ennemi, etc.», mais après un mûr examen, je trouvai que le mot «Envoyé» ne pouvait aller parce que la lettre immédiatement après le V était un I sans aucun doute et la dernière lettre était le reste d’un X. Je ne tardai pas à me convaincre que le mot devit être «Envicux», qui pris dans le sens de «désireux pour l’honneur, etc.», pouvait égale­ment aller. Mais finalemement la vraie interprétation me l’ut révélée. Le mot est en effet «Envieux», mais dans un sens tout à fait différent. Dans mes études de l’histoire de ces temps, puisées dans les Documments Relatifs à la Nouvelle France, je trouve la frégate royale l’«Envieux», prenant une part très importante dans les évènements de celle période troublée. La première fois qu’il en soit fait mention, c‘est dans une dépêche de M. de Frontenac, Gouverneur de Quèbec, au premier Ministre de France, datée de Québec le 15 Septembre 1691. A ce moment le vaisseau l’«Envieux» était commandé par le sieur de Bonaventure. Le sieur Le Moyne d’Iberville était à bord avec quelques troupes destinées à la prise du fort Nelson. Dans une lettre du Roy, (Louis XIV) au sieur

de Villebon, commandant des troupes en Acadie, datée de Versailles, Avril 1692, le Roi commande au vaisseau l’«Envieux» de se rendre aux ordres du sieur de Villebon à la rivière St-Jean (N.B.) avec des soldats et des munitions de guerre, des provisions, de l’argent, etc. Il doit faire la guerre aux Anglais sans relasche. L’«Envieux» est encore commandé par De Bonaventure. En 1692, l’«Envieux» aidé par le «Joly», attaqua Pemscuit (Pumkit). Vite après cela le «Joly» se perdit sur les côtes de l’erre-Neuve. En 1694, la date de notre pierre tombale, je trouve le sieur de Bonaventure transféré au commandement de la «Bretonne». Quoique l’«Envieux» soit encore eu scène, ou ne donne pas le nom de son nouveau commandant. Nous trouvons pourtant que De Bonaventure, commandant la «Bretonne», quitta La Rochelle le 8 avril 1694, eu compagnie du capitaine Baptiste, de la corvette «La Bonne».

Cette dernière fut capturée par les Anglais le 24 mai 1695, à St-Jean (N.B.), et le capitaine et l’équipage se sauvèrent sur terre. Le 22 juillet, il dit: «J’embarquai à bord de l’ «Envieux» pour retourner en France». Eu revenant vers la France, l’«Envieux» toucha à Placentia le 12 août et y resta jusqu’à la fin de septembre pour escorter pendant la traversée les bateaux de pêche.

Eu 1695 (décembre), nous trouvons de nouveau l’«Envieux» aux ordres de Bonaventure. Par ceci on peut se convaincre qu’il y a une certaine lacune dans l’histoire des mouvements de l’«Envieux». Mais le pauvre Suigaraichipi a pu avoir en ce moment-là une courte période de commandement avant sa mort en 1694. Voici donc mon explication de l’inscription: «Ci-gît, etc., capitaine de la frégate du Roi l’«Eu­vieux». Pour l‘honneur, etc. Je fus fus attaquer, etc.»

Les paroles suivantes qui donnent, de la difficulté sont:

« Mon………. Prince» désignant, comme je pensai d’abord, Mon Roi.

Mais après, je découvris des fragments de quelques lettres presque illisibles au commencement de la troisième ligne avant le mot Prince. Je remarquai aussi que la pierre était éraillée après le mot ou lettres Mon, à la fin de la seconde ligne et qu’il y avait eu place là pour deux ou trois lettres et aussi que immédiatement devant le mot Prince on peut voir distinctement la petite marque taillée eu diamant qu’on a employée pour séparer chaque mot de l’autre et qui est rarement placée au com­mencement de la ligne. Mon interprétation de cette partie de l’inscrip­tion est celle-ci:

……… MONS ‘R

Le <> PRINCE . . . . . . . . . . . . .

Ceci pourrait s’appliquer à Philippe, duc de Chartres et Orléans, frère du Roi, qu’il avait nommé commandant en chef de l’armée et de la

mariné et dont le titre officiel était Monsieur le Prince. Ici donc, il y a

dans la construction grammaticale de la phrase une transition de la troisième à la première personne et le sujet de l’inscription (Suigarai)

est représenté comme parlant lui-même: «J’allois, etc.». Le mot

suivant, dernier de la troisième ligne, m’a embarraseé. Le mot est clair N. E., mais tel que, il n’a aucun sens. J’en ai conclu qu’il y a eu erreur,

que ce devait être E. N., ce qui, joint au participe suivant est du bon

français. Ici, la construction de la phrase revient à la troisième personne «Sa Carrière», à moins que le pronom Sa ne se rapporte à Monsieur

le Prince, ce qui serait une interprétation forcée «Sa carrière» ou la carrière qu’il a choisie pour moi. A partir de là, la pierre est très abimée et la dernière partie manque entièrement. La voici telle que: «J’allois

en suivant sa carrière attaquer les ennemis en leur mesme………. » Le mot
final manque. Sans doute il exprimait quelque chose comme port, fort, pays, eaux, etc.

En étudiant les «documents», je trouve à peu près à cette date, 7 mars 1693, une dépêche du ministre à Versailles à Monsieur du Brouillant, gouverneur de Placentia, dans laquelle il y a quelques mots qui ont une ressemblance frappante avec ceux de la pierre tombale.

Le ministre informe le gouverneur qu’il ne peut celte année lui fournil les deux frégates qu’il demandait, ni même une, mais le Roi a engagé

une compagnie de navires marchands de St-Malo pour aller faire la guerre aux Anglais établis sur la cote de l’erre-Neuve «mesme pour les attaquer». Ces mots sont presque identiques à ceux de la pierre tombale et cette coïncidence est remarquable; probablement cette expression avait-elle quelque signification particulière à cette période.

Il nous reste maintenant à examiner les deux lettres ou parts de lettres qu’on voit à droite en bas de la pierre. On dirait un P. ou un D. M. précédés par une petite croix grecque telle qu’on en voit avant la signa­ture d’un évêque ou devant une prière ou une bénédiction dans le Missel ou le Rituel Romain. Il se peut que ce soit la signature du sculpteur ou bien la dernière partie de Priez pour moi (pray for me).

Il y a à Placentia plusieurs autres reliques intéressantes, de vieux manuscrits avec un autographe de Louis XIV, de vieux forts, de vieux canons, ce qui, joint à la beauté du paysage, rend l’endroit digne d’une visite de l’antiquaire et du touriste. Ce pourrait être le sujet d’un futur volume des «Transactions de la Société Royale du Canada».

NOTE

Quand je visitai Placentia pour la première fois, il y a trente ans, et que j’étudiais les pierres, je trouve dans mes notes que j’établis que les deux inscriptions françaises, commençant respectivement par «Cy-Gis» et l’«Envieux» étaient sur une seule et même pierre. Lorsque Mgr Légasse m’informa l’année dernière qu’elles étaient sur deux pierres, je fus surpris parce que je trouvais qu’une inscription était seulement le complément de l’autre et qu’elles sont incomplètes (particulièrement la seconde) si on les prend séparément. Dans ma dernière visite, je fus convaincu que le savant prélat avait raison et qu’elles étaient en réalité sur deux pierres. En les examinant et en les mesurant attentivement, je trouvai:

1° Que les deux pierres avaient exactement la même largeur;

2° Que les deux ou t été sciées, aucune n’étant de l’épaisseur originelle;

3° Je pris un morceau de chacune et je les fis examiner par un géolo­gue qui déclara qu’elles étaient toutes les deux de la même formation.

Je concluai donc (comme dans le texte de mon article) que la pierre avait été sciée eu deux et qu’à l’origine les inscriptions étaient dos à dos de chaque côté d’une pierre debout.

Maintenant, tout récemment, septembre 1902, j’ai de nouveau examiné ces pierres et j’ai fait une découverte, qui, si elle assure indubitablement ma théorie que les deux pierres n’en sont qu’une seule et ainsi justifie mes notes de 1872, change pourtant les lignes de mon argumentation. Je trouve maintenant qu’eu plaçant les deux pierres non pas dos à dos, niais bout à bout, elles s’ajustent parfaitement comme ou peut le voir dans mon dessin et que la pierre a été non seulement sciée, mais cassée irrégulièrement au milieu et que les inscriptions étaient sur la même pierre, mais à la tète et au pied de la pierre, laissant un espace vide au milieu. La pierre doit avoir été longue au moins de huit pieds et ainsi, ce n’était pas un monument debout, mais bien ce qu’on appelle un autel ou table de tombe gisant horizontalement. Ceci explique le fait embar­rassant de l’espace vide qui dans la première théorie serait au-dessus des premiers mots de l’inscription commençant l’«Envieux». Si la pierre était placée debout, il serait impossible d’expliquer pourquoi l’inscription commencerait si bas et laisserait un grand espace vide en

haut. Mais si nous considérons les deux pierres comme une, et étendue horizontalement, l’espace vide sera au milieu et était probablement destiné à être rempli par quelque objet comme une lampe, un buste, une croix, un navire posé debout au milieu de la pierre. Ceci explique tout admirablement.

Je dois mentionner aussi que le nom de SARA n’est pas, comme je l’avais dit, un nom de personne, mais bien celui d’une province ou ville ainsi appelée encore aujourd’hui.

  1. F. H.

(27 Mai 1902).

 

 

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7
URTUBIE 
les Tartas d’Urtubie
———————–
C’est en 1341 que Martin de Tartas reçoit du roi d’Angleterre, l’autorisation de construire un château de pierres avec murailles et fossés, parce qu’il n’en existe pas d’autre à trois lieues de là.
Les lettres patentes en faveur de Martin de Tartas, Seigneur d’Urtubie, sont signées par le roi Édouard III d’Angleterre à Westminster, le 4 mai 1341.
Mais Martin mourut tragiquement à Bayonne en 1343, sans postérité, et c’est son frère Auger de Tartas qui achève la construction d’Urtubie.
Il prête serment de fidélité et hommage féodal à Edouard III au Palais de l’Archevêché de Bordeaux.
Après lui, la propriété passe à son fils Adam, capitaine des gardes de l’Infant Don Carlos, héritier du trône de Navarre, puis, en 1377, à son petit-fils, Pierre Arnaud et ensuite à son arrière-petit-fils, Esteban d’Urtubie, qui meurt sans postérité en 1437
.XVe siècle : les Sault et les Montréal
C’est la fille du frère d’Esteban, Domilia Martinez d’Urtubie qui hérita du château.
Elle avait épousé vers 1415, Saubat de Sault. 1609
Après elle, la seigneurie d’Urtubie, avec le château, passe à son fils Jean de Sault, qui épousa vers 1445, Maria Tereza de Lazcano, dont il eut une fille, Marie, héritière de Sault et d’Urtubie.1789. Abolition du Biltzar du Labourd dans le cadre de la construction de l’état-nation. Simon Amespil maire-abbé de Hendaye sera le dernier représentant hendayais dans la dernière réunion de cette institution abolie en 1790 quand l’Assemblée Nationale approuve la division de la France en 83 départements, dont celui qui réunit le Labourd, La Basse Navarre et la Soule avec le Béarn.
En 1448, Jean de Sault alla combattre les Gamboa, en Guipuzcoa, avec le seigneur de Lazcano, son beau-père, qui était le chef du parti des « onazinos ».
Peu de temps après, Jean de Sault mourut et sa veuve, Maria-Tereza se remaria en 1456 avec Jean de Montréal, conseiller du roi d’Aragon et trésorier général de Navarre, veuf de Dona Maria de Larraya.

Jean de Montréal passa dans le camp de l’infant Don Carlos, qui le nomma son conseiller, ce qui entraîna la confiscation de ses biens espagnols au profit d’un gentilhomme navarrais.
La guerre se poursuivit jusqu’à ce qu’un pacte fût signé le 23 janvier 1460 : Jean de Montréal fut réintégré dans ses biens et dignités, et il s’installa à Urtubie auprès de sa femme, Maria-Tereza de Lazcano.
Jean II de Montréal, fils aîné de Jean, avait environ dix-sept ans lorsqu’il épousa Marie d’Urtubie, fille du premier lit de sa marâtre.
En Janvier1609 ce fut le sieur d’Urtubie, soutenu par le sieur d’Amou qui s’adressant au roi Henri IV lui même le supplia d’envoyer des commissaires pour  » nettoyer le Labourd de ses sorciers  » p.30 Car en plus de son assistancs aux procés, le roi avait le président d’Espagnet de régler les vives querelles que se faisaient Français et Espagnols, d’une rive à l’autre de la Bidassoa, querelles qui s’envenimaient facilement
Il eut l’honneur de recevoir en 1463 le roi Louis XI qui séjourna à Urtubie lorsqu’il fut appelé comme médiateur par les rois de Castille et d’Aragon.
C’est ainsi que l’on peut lire dans les chroniques de Philippe de Commynes que le roi visita  » un petit château nommé Heurtebise… » Louis XI, lors de son départ emmena Jean II avec lui comme chambellan ; ce dernier devait participer en 1494 à la conquête du royaume de Naples avec Charles VIII.
Jean II de Montréal et Marie d’Urtubie ont eu deux enfants : Louise, qui épousa en 1480 Jean de Beaumont-Navarre, petit fils de Charles III, roi de Navarre, et Louis, connu sous le seul nom d’Urtubie, élevé comme enfant d’honneur à la cour de Charles VIII, qui devint, en 1496, écuyer tranchant.
Mais pendant l’absence de Jean II d’Urtubie, qui guerroyait sous le ciel d’Italie, Marie d’Urtubie, sa légitime épouse, se jugeant sans doute déjà veuve, épousa, en 1469, Rodrigo de Gamboa d’Alzate en Navarre et de Renteria en Guipuzcoa.
Le couple reçut la bénédiction nuptiale en l’église Saint- Vincent d’Urrugne et eut six enfants.
L’aîné, Jean, dit « Ochoa », va revendiquer l’héritage d’Urtubie, ce qui entraînera une longue querelle successorale, qui se terminera en 1574
En effet, Jean II de Montréal revendique ses droits après la mort de Rodrigo d’Alzate et, par arrêt du parlement de Bordeaux en date du 13 juin 1497, est réintégré en la jouissance de la personne et des biens de Marie d’Urtubie, sa femme légitime.
Mais cette dernière, une femme de caractère, déjà surnommée « la bigaine », refuse de se soumettre à cet arrêt et emploie des moyens expéditifs : elle fait brûler le château d’Urtubie et se retire en Navarre chez les Gamboa d’Alzate, où elle meurt en 1503.
Le roi Louis XII, par lettres datées de Bourges du 20 avril 1505, permet à Jean II de Montréal de « réédifier et fortifier la dite place d’Urtubie de telles grandes et puissantes fortifications qu’il pourra faire et que bon lui semblera ». Louis de Montréal, fils de Jean II, ne fut mis en possession de tout l’héritage de Marie d’Urtubie qu’après l’intervention du gouverneur de Guyenne, agissant sur l’ordre du roi, après de nombreuses difficultés et bagarres avec Jean d’Alzate, dit « Ochoa ».
Louis de Montréal fut nommé « bailli de Labourd », le 17 octobre 1511, et fit reconstruire le château, son père, Jean II de Montréal s’étant retiré au château de Sault.
On ne connaît pas exactement la date à laquelle fut reconstruit le château détruit par Marie d’Urtubie.
En fait, le château ne fut pas entièrement détruit puisque subsistèrent le donjon, le chemin de ronde et la porterie, qui permettent encore aujourd’hui d’imaginer ce que devait être le premier château fort.
Le château fût donc « agrandi » entre 1506 et 1540 par Louis de Montréal, mort en 1517 dans un combat contre les Guipuzcoanos, et par son fils Jean III.
Aux constructions antérieures fût adjoint un corps de bâtiment correspondant au grand salon actuel et la grosse tour avec l’escalier de pierres à vis suspendu.
, par le mariage de Jean II d’Alzate d’Urtubie, petit-fils du second mariage, avec sa cousine issue de germains, Aimée de Montréal d’Urtubie, petite fille du premier mariage.
Entre-temps, l’histoire de la succession allait connaître bien des rebondissements.
3a – XVIe et XVIIe siècles : les d’Alzaté d’Urtubie
La propriété d’Urtubie alla par mariage à Aimée de Montréal, fille de Jean III, qui épousa en 1574 Jean d’Alzate qui comme nous l’avons vu plus haut descendait lui aussi de Marie d’Urtubie et dont le père avait obtenu des maîtres des requêtes du roi la propriété de la seigneurie d’Urtubie en 1563.
Leur petit fils, Salvat d’Alzate d’Urtubie, obtint en 1654 que Louis XIV érige la terre d’Urtubie en vicomte et confirme la charge de bailli d’épée du Labourd qu’il avait accordée aux d’Urtubie.
C’est Salvat qui à la suite de son père André modifiera la toiture du château et construira la chapelle.
Ces travaux avaient pour objet de rendre le château digne des fonctions du Vicomte d’Urtubie qui fut entre autre, gouverneur du Labourd
. C’est également Salvat qui installa à Urtubie la très belle collection de tapisseries de Bruxelles du XVIème siècle encore en place de nos jours.
La propriété d’Urtubie passa ensuite aux héritiers de Salvat, nés de son premier mariage, c’est à dire André, puis Henri et Ursule, sa fille, qui en 1733 avait épousé Pierre de Lalande-Gayon.
3b -XVIIIe siècle : les Lalande d’Urtubie
Ce sont Pierre de Lalande et son épouse, Ursule d’Alzate d’Urtubie, qui réalisèrent les travaux qui ont donné au château et au parc leur physionomie actuelle.
Les travaux furent achevés en 1745 et comprenaient le corps de bâtiment correspondant au petit salon actuel, la terrasse, l’escalier Louis XY une partie importante du Châtelet d’entrée et l’Orangerie.
C’est Pierre-Eloi de Lalande, arrière petit-fils d’Ursule, qui, en 1830 a cédé les domaines d’Urtubie et de Fagosse à François III de Larralde-Diustéguy, son cousin et cinquième descendant de Salvat d’Urtubie et de sa seconde épouse, Jeanne-Marie de Garro. Un échange de lettres entre Pierre-Eloi de Lalande et François III de Larralde-Diustéguy, témoigne de la satisfaction du vendeur de voir la propriété demeurer dans la même famille.
4a – XIXe siècle : les Larralde-Diusteguy
François III de Larralde, maire d’Urrugne, marié en 1819 avec Maria Antonia de Polio y Sagasti, a transmis la propriété au plus jeune de ses fils, Henri de Larralde-Diustéguy, maire d’Urrugne pendant 56 ans et conseiller général des Basses Pyrénées pendant 40 ans. Henri demeura célibataire et laissa Urtubie à sa soeur Gabrielle, mariée à Jules Labat, maire de Bayonne et député des Basses Pyrénées qui eut l’honneur de recevoir en séjour chez lui à Biarritz l’Empereur Napoléon III et son épouse venus en 1854 suivre les travaux du Palais Impérial.
4b – XXe siècle : les Comtes de Coral
Henri de Larralde Diustéguy a vécu les dernières années de sa vie dans la partie du château construite en 1745. A sa mort, survenue en 1911, la Comtesse Paul de Coral, fille de Gabrielle de Larralde Diustéguy a aménagé différentes pièces du château, dont la salle chasse, pour les rendre plus habitables et conformes à une vie de famille agréable.
Après elle, c’est son fils aîné, le Comte Bernard de Coral et sa femme Hélène qui se sont installés à Urtubie. Continuant la tradition familiale, Bernard de Coral a été maire d’Urrugne de 1929 à 1945 et de 1947 à 1965. Il a été aussi député des Basses-Pyrénées de 1934 à 1941 et conseiller général de Saint-Jean-de-Luz de 1951 à 1963. Le Comte de Coral et son épouse ont obtenu en 1974, l’inscription de la propriété à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques,
Leur fils unique le Comte Paul-Philippe de Coral et son épouse ont ouvert le château à la visite et ont décidé d’y aménager des chambres d’hôtes pour faire découvrir à un large public les charmes de la côte basque et la richesse de son passé.
Comte de Coral
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FRANCE et ESPAGNE
TRAITE DES PYRENEES I

Traité pour déterminer la frontière depuis l’embouchure de la Bidassoa jusqu’au point où confinent le Département des Basses-Pyrénées, l’Aragon et la Navarre. Signé à Bayonne le 2 décembre 1856
Convention additionnelle au Traité susmentionné. Signée à Bayonne le 28 décembre 1858
Textes authentiques : français et espagnol.
Classés et inscrits au répertoire à la demande de la France le 3l juillet’
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Ceux de ces propriétaires qui laisseraient passer le délai qui vient d’être fixé sans demander leurs titres seront censés renoncer aux droits que leur donnent les stipulations du présent Traité.
Art. 20. La navigation dans tout le cours de la Bidassoa, depuis Chapite- lacoarria jusqu’à son embouchure dans la mer, sera entièrement libre pour les sujets des deux Pays, et ne pourra, sous le rapport du commerce, être interdite à personne, tout en exigeant cependant la soumission aux règlements en vigueur dans les lieux où les opérations commerciales seront faites.
Art. 21. Les habitants de la rive droite, comme les habitants de la rive gauche, pourront librement passer et naviguer, avec toute sorte d’embarcations à quille ou sans quille, sur la rivière, à son embouchure et dans la rade du Figuier.
Art. 22. Ils pourront également, les uns et les autres, et en se servant de toute espèce d’embarcations, pêcher avec des filets ou de toute autre manière, dans la rivière, à son embouchure et dans la rade, mais en se conformant aux règlements qui seront établis d’un commun accord et avec l’approbation des
Autorités supérieures entre les délégués des municipalités des deux rives, dans le but de prévenir la destruction du poisson dans la rivière et de donner aux frontaliers respectifs des droits identiques et des garanties pour le maintien du bon ordre et de leurs bonnes relations.
Art. 23. Tout barrage quelconque fixe ou mobile, qui serait de nature à gêner la navigation dans la Bidassoa, est interdit dans le cours principal de la rivière où se trouve la limite des deux Pays.La nasse qui existe aujourd’hui en amont du pont de Béhobie, sera enlevée au moment où le présent Traité sera mis à exécution.
Art. 24. Le Gouvernement de S. M. Impériale s’engage à faire remettre à la municipalité de Fontarabie qui jouit de la nasse dont il est question dans l’article précédent, une somme, une fois payée, représentant, à cinq pour cent d’intérêt, le capital du prix moyen qui lui a été payé pendant les dix dernières années pour le fermage de cette nasse. Le payement de ce capital précédera l’enlèvement du barrage de la nasse prescrit par l’article précédent : cet enlèvement devra avoir lieu immédiatement après le payement effectué.
Art. 25. Toute embarcation naviguant, passant ou péchant dans la Bidassoa, demeurera soumise exclusivement à lajuridiction du Pays auquel elle appartiendra,et ce ne sera que sur les îles et sur le territoire ferme, soumis à leur juridiction, que les Autorités de chaque Etat pourront poursuivre les délits de fraude, de contravention aux règlements ou de toute autre nature que commettraient les habitants de l’autre Pays; mais pour prévenir les abus et les difficultés qui pourraient résulter de l’application de cette clause, il est convenu que toute embarcation touchant à l’une des rives, y étant amarrée ou s’en trouvant assez rapprochée pour qu’il soit possible d’y entrer directement du rivage, sera considérée comme se trouvant déjà sur le territoire du Pays auquel appartient cette rive.
Art. 26. Le pont de Béhobie, sur la Bidassoa, construit moitié par la France et moitié par l’Espagne, appartient aux deux Puissances, et chacune d’elles restera chargée de l’entretien de la moitié qui lui appartient.Il sera placé aux deux extrémités de la ligne où se rejoignent les travaux exécutés de part et d’autre, un poteau aux armes des deux Nations pour indiquer la limite de chacune des Souverainetés.
Vol, 1142, 11-838324______United Nations — Treaty Series • Nations Unies — Recueil des Traités 1979
Art. 27. L’île des Faisans, connue aussi sous le nom d’île de la Conférence, à laquelle se rattachent tant de souvenirs historiques communs aux deux Nations, appartiendra, par indivis, à la France et à l’Espagne.Les autorités respectives de la frontière s’entendront pour la répression de tout délit qui serait commis sur le sol de cette île.Les deux Gouvernements prendront, d’un commun accord, toutes les
mesures qui leur paraîtront convenables pour préserver cette île de la destruction qui la menace, et pour l’exécution, à frais communs, des travaux qu’ils jugeront utiles à sa conservation ou à son embellissement.
Art. 28. Les Traités, les Conventions et les Sentences arbitrales, ayant rapport à l’abornement de la frontière comprise entre le sommet d’Analarra et l’embouchure de la Bidassoa, sont annulés de fait et de droit dans tout ce qui est contraire aux clauses stipulées dans les articles précédents, à dater du jour où le
présent Traité sera mis à exécution.
Art. 29 et dernier. Le présent Traité sera ratifié le plus tôt possible par LL. MM. l’Empereur des Français et la Reine des Espagnes, et les ratifications en seront échangées à Paris, dans le délai d’un mois, ou plus tôt, si faire se peut.Il sera mis à exécution quinze jours après la clôture des procès-verbaux qui, en vertu de ce qui a été convenu dans l’article 10, constateront la pose des bornes et des signaux de reconnaissance dont l’établissement aura été jugé nécessaire pour déterminer la frontière avec précision, et pour relier ensemble les sommets et les cours d’eau dont le Traité fait mention, comme formant les points principaux
de la ligne divisoire entre les deux Etats.EN FOI DE QUOI les Plénipotentiaires respectifs ont signé le présent Traité, fait en double à Bayonne le 2 décembre 1856 et y ont apposé le sceau de leurs
armes
1 Signé par Baron Gros — .2 par Général Callier — •’ Signé par Francisco M, Marin —
4 Signé par Manuel de Monteverde —
Vol. 1142,11-83
On a vu qu’une fois de plus les Hendayais ne recueillirent de ce traité d’autres avantages que le souvenir des fastes historiques qui se déroulèrent sur leur territoire et qu’ils durent attendre vingt ans encore la reconnaissance du droit de libre navigation sur la Bidassoa.
ll aura fallu attendre les traités de Bayonne en 1856 – 1858
pour que la paix entre Hendaye et Fontarrabie soit définitive
soit pendant 653 ans

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9
24 février 1525.

François Ier est fait prisonnier à Pavie.
Le Point.fr – Publié le 24/02/2013 à 00:00 – Modifié le 24/02/2014 à 09:54
Fasciné par l’Italie comme ses prédécesseurs, il ne rêve que de victoire. Mais il ne fait que se jeter dans la gueule du loup.

Sur son cheval caparaçonné, François 1er se bat comme un beau diable. Il est impressionnant. À 31 ans, ce géant est au mieux de sa forme. Revêtu de son armure, il découpe en tranches les lansquenets qui l’entourent. À ses côtés, les gentilshommes de sa maison combattent avec le dernier acharnement. Autour d’eux, des milliers de gents d’armes s’éventrent. Des boulets fendent les airs. Les trompettes relaient les ordres. Mais les troupes françaises cèdent peu à peu, l’armée impériale prend le dessus. Les cavaliers français alourdis par leurs armures sont jetés bas par la piétaille et poignardés à la jointure des cuirasses sans pouvoir se défendre
Le roi voit se précipiter vers lui le marquis de Civita Sant’ Angelo. Il n’a que le temps de mettre sa lance en arrêt pour empaler son assaillant. Son entourage tente de rameuter des troupes, mais elles ne parviennent pas à se frayer un chemin dans la cohue. Dans le camp impérial, des cris s’élèvent : « Victoire ! Victoire ! ESPAGNE! Espagne ! Le roi est pris ! » En entendant ces cris, les soldats du camp français s’enfuient épouvantés. Bonnivet, voyant combien il a mal conseillé le roi, enlève son heaume et fonce vers l’ennemi pour mourir. De nombreux soldats français, dans leur hâte à quitter le champ de bataille, plongent dans le Tessin .
François Ier, pris
François est désormais seul, entouré des piétons et arquebusiers espagnols. Le sonneur du roi continue à s’époumoner pour rallier les secours. En vain. Le capitaine César Hercolani est le premier à blesser le cheval du roi. Celui-ci s’abat François Ier, pris
Le roi combat maintenant à pied, faisant tournoyer sa grande épée. Il est blessé à la main, au visage. Le sang coule. Trois Espagnols se précipitent : Diego Davila, Juan de Urbieta et Alonso Pita da Veiga. Chacun veut faire prisonnier le Français ou le tuer. Celui-ci n’est sauvé que par la survenue de Lannoy, le vice-roi de Naples, natif de Valenciennes. Il fait reculer ses hommes et crie au roi de déposer les armes : « Sire, nous vous connaissons bien ; rendez-vous, afin de ne vous faire tuer ; vous voyez bien (…) que vos gens s’enfuient et que votre armée est défaite. » Le géant sent que c’est la voix de la raison. Il soulève la visière de son heaume, laissant voir un visage rouge. Il est épuisé, cherche son souffle. Il enlève son gantelet de fer, qu’il remet au vice-roi. On l’aide à retirer son heaume. François Ier arrache les restes de sa cuirasse, le voilà aux trois quarts nus. « Sire, êtres-vous blessé ? » s’enquiert Lannoy. « Non… guère. » Entouré par les troupes impériales, le roi de France et son garde du corps, qui ont combattu à pied, a essayé de briser briser le siège. Soudain, François est tombé de son cheval, et quand il s’est levé, il a trouvé une épée dans le cou. C’ était le soldat Juan de Urbieta qui le faisait prisonnier avec l’aide de ses compagnons Diego Dávila Grenade, et Alonso Pita da Veiga, le galicien . Ils ne savaient pas qui ils venaient de capturer, mais les vêtements supposaient que c’était un grand seigneur. Ils le signalent à leurs supérieurs. Le prisonnier s’est avéré être le roi de France.
Urbieta atteint la célébrité et les honneurs suite de cet événement. l’Empereur Charles 1er le recompense en le faisant capitaine de cavalerie, et chevalier de l’ordre de Santiago D’autre part, François Ier lui-même lui écrit une lettre pour le remercier de son comportement pendant sa capture et qui lui permettait de sauver sa vie.
Urbieta décédé le 22 Août 1553 dans sa maison à Hernani a été enterré au pied du chœur de l’église paroissiale de San Juan Bautista, comme il l’avait souhaité dans son testament. Des siècles plus tard, ses restes seront profanées par des soldats français au cours de la Guerre d’Indépendance
Dans le camp ennemi, trompettes, clairons, tambourins et fifres répandent la nouvelle de cette victoire. Mais durant de longues minutes, les Espagnols, ivres de sang, continuent leur massacre. Combien de morts ? Dix mille ? Vingt mille ? Nul ne le saura jamais.
Mais qu’est venu donc faire le roi de France dans cette galère italienne ? , Il a voulu poursuivre le rêve italien de ses prédécesseurs. N’écoutant pas les avis de ses vieux conseillers La Trémoille et le maréchal de La Palice, il décide, fin 1524, d’aller reprendre Milan, perdue quatre ans plus tôt, aux troupes impériales de Charles Quint. Dans un premier temps, sa campagne est un succès. Effectivement, il s’empare de Milan. . François pourrait se satisfaire de cette victoire. Mais, non, ce grand enfant qui ne rêve que de batailles et de gloire décide de poursuivre son avantage en mettant le siège devant Pavie, l’ancienne capitale de la Lombardie, le 27 octobre 1524. Il faut maintenant attendre. Mais trois mois plus tard, des renforts venus de Bruxelles assiègent à leur tour l’armée française. C’est l’arroseur arrosé. Durant trois semaines, François Ier est pris
La geôle de Charles Quint
Dans la nuit du 23 au 24 février, les « Belges » passent à l’attaque du camp français. Ils sont emmenés par Charles de Bourbon, l’ancien chef des armées de François Ier, le même qui lui avait fait gagner la bataille de Marignan. Se jugeant mal récompensé, il est passé à l’ennemi. L’état-major du roi de France lui conseille de lever le camp et de battre en retraite. Les forces ennemies sont trop importantes. Mais une fois de plus le souverain n’écoute que son tempérament guerrier. Ou plutôt Guillaume Gouffier de Bonnivet, qui dénonce dans un beau discours l’indignité pour un roi de France à s’enfuir. Voilà comment François Ier se jette tête baissée dans la défaite, la honte et la geôle de Charles Quint.
Le lendemain de sa capture, il écrit un mot à sa mère, la duchesse d’Angoulême, à qui il avait confié la régence du royaume avant son départ. « Madame, pour vous faire savoir comme se porte le reste de mon infortune, de toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur, et la vie qui est sauve. » Il fait également porter un billet à son vainqueur, Charles . « N’ayant d’autre réconfort en mon infortune que l’estime de votre bonté, vous suppliant de juger en votre propre coeur ce qu’il vous plaira à faire de moi, étant sûr que la volonté d’un tel prince que vous êtes ne peut être accompagnée que d’honneur et magnanimité (…) Votre bon frère et ami. François ».
Septième guerre d’Italie
Revenons à Pavie. Le souverain français, à demi nu, est amené dans une petite maison (la cascina Repentita) pour être lavé et pansé. Un soldat espagnol lui présente six balles en argent et une en or. Les premières étaient destinées aux principaux officiers de ses armées. « Les six ont été employées, la vôtre m’est restée, et je vous supplie, sire, de l’accepter pour la faire servir à votre rançon », dit l’homme. Après le repas, on conduit le prisonnier à l’abbaye de San Paolo. Le surlendemain, il est transféré dans une forteresse près de Crémone. Il y reste 80 jours. Charles Quint aurait pu profiter de son avantage pour poursuivre la guerre, mais c’est un homme de paix. Il fait cesser les hostilités et fait venir son prisonnier en Espagne, le faisant enfermer d’abord à Valence, puis dans la citadelle de Madrid. En guise de rançon, il demande à ce que le roi français cède plusieurs territoires. François Ier refuse durant de longs mois. Il finit même par tomber malade. On le croit à l’article de la mort. L’empereur consent à le visiter. Il autorise même la soeur de François, Marguerite de France, à la voir. François 1er tente de s’évader. Il échoue.
Finalement, après avoir joué au fier-à-bras, le souverain français signe tout ce que veut à Charles Quint en janvier 1526. C’est le traité de Madrid. François renonce à ses ambitions italiennes, consent à rendre la Bourgogne, s’engage à épouser la soeur de l’empereur et accepte d’envoyer ses deux fils en otage à sa place en attendant de remplir ses engagements. Le 6 mars, François Ier traverse la Bidassoa, il est libre.
Le 22 mars, il dénonce le traité de Madrid signé, dit-il, sous la contrainte. Avec le pape, il entame la septième guerre d’Italie. Et tant pis pour ses deux fils maltraités dans les geôles espagnoles. Ils y resteront quatre ans. Ils en garderont des séquelles psychologiques
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François 1er et Soliman le magnifique inaugurèrent même une alliance franco ottomane à partir des années 1530 pour lutter contre les Habsbourg.

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10

LOTI
SAN MARTIAL  
HENDAYE, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai pèlerinage du jour. Les autres pèlerins, j’en suis sûr, sont déjà en marche et j’arriverai le dernier.
Tant pis ! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour Saint-Martial, espérant rattraper encore la procession qui m’a certainement beaucoup devancé.
Au sommet d’un coteau pointu, en avant de la grande chaîne pyrénéenne, la vieille chapelle de Saint-Martial est perchée, et, d’ici, des bords de la Bidassoa, on l’aperçoit en l’air, toute blanche et toute seule, se détachant sur le haut écran sombre des montagnes du fond. C’est là que, depuis quatre siècles à peu près, il est d’usage de se rendre tous les ans à même date, pour une messe en musique et en costumes, à la mémoire d’une ancienne bataille qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couchés dans la fougère.
L’ermitage de Saint-Martial un quart de siècle avant l’érection de sa nouvelle tour.
Il a plu toute cette nuit ; les campagnes mouillées sont vertes à l’infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure à peu près jusqu’à l’automne, en ce pays d’ombre et d’averses chaudes. Surtout cette montagne de Saint-Martial est verte particulièrement, à cause des fougères qui la recouvrent d’un tapis, et il y croît aussi des chênes, aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsemés avec grâce comme, sur une pelouse, les arbres d’un parc. Puisque je suis en voiture cette fois, c’est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la chapelle blanche de la cime. Mais d’autres chemins, – d’étroits sentiers, des raccourcis à peine tracés dans l’herbe et les fleurettes sauvages, – conduisent plus directement là-haut. Et tout cela qui, en dehors de ce jour consacré, reste d’un bout de l’année à l’autre solitaire, tout cela est plein de monde à cette heure, plein de pèlerins et de pèlerines en retard comme moi, qui se dépêchent, qui grimpent gaiement avec des rires. Oh ! les gentilles toilettes claires, les gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien attifées et si bien peignées, qui aujourd’hui promènent des nuances de fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne !
Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la tête leurs marchandises, en édifices extravagants. Et des bébés, des bébés innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs petites jambes, les plus jeunes d’entre eux à la remorque des plus grands, tous en béret basque, bien entendu, et empressés, affairés, comiques. On en voit qui montent à quatre pattes, avec des tournures de grenouilles, s’accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls pèlerins un peu graves, ces petits-là, les seuls qui ne s’amusent s’amusent pas : leurs yeux écarquillés expriment l’inquiétude de ne pas arriver à temps, la crainte que la montagne ne soit trop haute ; et ils se dépêchent, ils se dépêchent tant qu’ils peuvent, comme si leur présence à cette fête était de nécessité capitale.
Hendaye et la Bidassoa vues de Saint-Martial au milieu du siècle dernier.
La route carrossable, en grands lacets, où mes chevaux trottent malgré la montée roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis des piétons, et à chaque tour je rencontre les mêmes gens, qui, à pied, arriveront aussi vite que moi avec ma bête de voiture. Il y a surtout une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d’indienne rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement déjà, nous étant vus à des fêtes, à des processions, à des courses de taureaux, à toutes ces réunions de plein air qui sont la vie du pays basque, et ce matin, après le deuxième tournant qui nous met l’un en face des autres, nous commençons de nous sourire. Au quatrième, nous nous disons bonjour. Et, amusées de cela, elles se hâtent davantage, pour que nos rencontres se renouvellent jusqu’en haut. Mon Dieu ! comme j’ai été naïf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer que ces lacets n’en finiraient plus ! Aux points de croisement, elles arrivent toujours les premières, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu essoufflées aussi, mais si peu ! la poitrine gentiment haletante sous l’étoffe légère et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang alerte des contrebandiers et des montagnards en mouvement dans toutes leurs veines…
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A mesure que nous nous élevons, le pays, qui alentour paraît grandir, se révèle admirablement vert au loin comme au près. A notre altitude, tout est boisé et feuillu, c’est un monde d’arbres et de fougères. Et, plus verte encore que la montagne, la vallée de la Bidassoa, déjà très bas sous nos pieds, étale, jusqu’aux sables des plages, la nuance éclatante de ses maïs nouveaux. Au delà ensuite, vers l’horizon du nord, le golfe de Biscaye se déploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte, jusqu’aux confins de la Gascogne.
Mais, tandis que toute cette région des plaines et de l’Océan s’aime en profondeur, au contraire les Pyrénées, du côté opposé, derrière le coteau que nous gravissons, nous font l’effet de monter avec nous, toujours plus hautes et plus écrasantes au-dessus de nos têtes ; au pied de leurs masses obscures, encore enveloppées des nuages et des dernières averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d’enfant, cette petite montagne où nous sommes et cette petite chapelle où nous nous dépêchons d’aller.
Décidément, je suis en retard, car j’aperçois, en levant les yeux, la procession bien plus prés d’arriver que je ne croyais ; elle est déjà dans le èdernier lacet de la route, presque à toucher le but, la multitude de ses bérets carlistes chemine en traînée rouge, dans le vert magnifique des fougères. Et voici la cloche de la chapelle qui, à son approche, entonne le carillon des fêtes. Et bientôt voici les coups de fusil, signalant qu’elle arrive ! C’est fini, nous aurons manqué son entrée.
A part quelques pauvres bébés, restés en détresse parmi les herbes, nous sommes les derniers ou à peu près, ces petites filles et moi, ces petites filles en robe rose ou bleue, qui n’ont pas perdu leur distance dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va qui semble lointaine. Quelque chose peut-être monte à ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prière dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyrénées sombres et le déploiement bleu de la mer…
Mais l’impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse excitée. La fanfare, qui d’abord jouait des morceaux presque lents et pensifs, ne peut longtemps s’y tenir passe bientôt à des rythmes plus gais – et tout à coup se lance délibérément dans un air de fandango.

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L’Ile  DES FAISANS
ou de la Conférence I
Le courrier reçu ci-dessous a suscité la curiosité des historiens d’Oroitza qui tentent d’y apporter une réponse. Deux d’entre eux ont formulé un avis que vous pourrez trouver ci-dessous : d’une part Pedro Sanchez Blanco et Axel Brücker. Si vous pensez pouvoir indiquer des compléments ou d’autres éléments de réponse, vous pouvez prendre contact avec notre association par le biais du formulaire Contact.
L’ILE DES FAISANS ou DE LA CONFERENCE
APPARITION ET SIGNIFICATION DU NOM « FAISANS »

(Réponse à Mme. THERESE RAFFAUD d’Anglet)
D’’Après Luis de Uranzu dans « Lo que el rìo viò » la dénomination Île des Faisans apparaît pour la première fois dans le «Compendio Historial» de Esteban de Garibay publié à Anvers en 1571 «..la isleta llamada de los Faisanes que el río hace junto a la orilla de Francia….» (…la petite île appelée des faisans que la rivière fait du côté de la rive de France…) et ceci en parlant de la Bataille de Saint Martial de 1522 entre Charles V et François 1er qui appuyait la dynastie de Bourbon-Albret pour reconquérir la Navarre conquise en 1512 par Ferdinand le Catholique, grand-père de Charles 1er d’Espagne et V d’Allemagne.
Antérieurement l’Ile (ou l’ensemble des îles voisines) a été connu sous le nom de île ou des îles «de l’Hôpital» en raison de son appartenance au Prieuré-Hôpital de Saint Jacques de Subernoa situé à gauche de l’actuel Pont Santiago entre Irun et Hendaye (selon Jean Fourcade). Dans quelques cartes élaborées lors de la célébration de la Conférence de la Paix apparaît le nom « d’Île de l’Hôpital », mais plus nombreuses sont les cartes de l’époque où figure le nom d’Île des Faisans qui se maintiendra jusqu’à aujourd’hui en même temps que le nom d’Île de la Conférence.
A partir de 1659 en raison de la Conférence de la Paix qui, sur cette île, réunit la France et l’Espagne, on la connaîtra en France comme l’Île de la Conférence (Luis de Uranzu et Jean Sermet).
D’où provient le nom des « faisans » donné à l’île dans l’oeuvre de Garibay ?
Luis de Uranzu recense trois possibles origines et significations du nom « faisans » appliqué à la petite île :
– les outardes et les vanneaux, oiseaux très présents dans les marécages seraient appelés faisans dans le Pays Basque d’outre- Bidassoa.
– le terme faisan aurait son équivalent hasan en langue gasconne et donc le nom de l’île serait un apport de plus du gascon à la toponymie des côtes du Labourd et du Guipuzcoa.
– Le gérondif faisant -s- s’emploierait comme substantif dans le langage juridique ; comme sur l’Île on aurait fait des faceries, le nom faisans dériverait des « faisants des faceries » (Philippe Veyrin)
Un livre, pas encore identifié par Mme Raffaud, présenterait deux possibilités :
– le terme faisant équivaudrait à pontonnier (celui qui s’occupe d’un bac, un passeur, qui reçoit le pontonnage)
– le terme faisance peut signifier redevance due pour un bien appartenant à autrui, le faisant pouvait être le péager chargé de recouvrir la redevance due pour le passage de la Bidassoa, soit par le gué de Béhobie soit par celui du Prieuré.
A la vue de ce qui précède on peut :
– affirmer que le nom faisans désigne depuis le XVIe siècle la petite île qui à partir de 1659 sera aussi appelée « de la Conférence »
– refuser que « faisans » (faisanes en espagnol) puisse dériver de « faisans de faceries » (ceux qui font des faceries) pour trois raisons :
1° Le terme faceries est la traduction en français des « facerias » terme espagnol qui aurait donné en tout cas la dénomination « d’Île des Faceries » ;
2°Les faceries sont encore aujourd’hui des traités entre communes pyrénéennes portant sur la jouissance partagée des pacages limitrophes ou pour résoudre les problèmes propres aux sociétés montagnardes, or, rien de cela n’est vraisemblable entre les deux rives de la Bidassoa en aval de Vera de Bidassoa car il n’y a pas de pacages. On peut d’autre part constater que les affrontements à propos de navigation et pêche ont été constants du XVe au XXe siècle. En plus, il n’y a aucune preuve que dans l’île en question des faceries (et encore moins des Traités de bonne Correspondance –identifiés sans raison par Philippe Veyrin aux faceries) auraient été conclues C’est seulement à partir de 1659 que l’Île des Faisans accueillera les réunions des commissionnaires français et espagnols pour résoudre sans succès jusqu’en 1856 la délimitation frontalière dans la Bidassoa et les conflits entre les habitants des deux rives. (Selon René Cuzacq, cité par J. Sermet).
3° Il est douteux que l’on ait pu substantiver le terme « faisant » appliqué aux faceries terme qui appartient au droit coutumier.
– refuser l’équivalence faisant-pontonnier, hasardeuse et par manque de preuves documentaires et linguistiques.
– admettre comme hypothèse que le nom faisans appliqué à l’île en question procède de l’abondance des outardes et des vanneaux dans l’estuaire de la Bidassoa.
– douter de l’hypothèse que « faisans » dérive du mot hasan gascon.
– suivant la proposition de Mme Rafaud, émettre une hypothèse : le passage de la Bidassoa par les gués en aval de Biriatou impliquerait une redevance en nature ou en argent, une faisance ; à partir de ce fait, soit on s’acquittait de la redevance en passant par l’île, soit l’ensemble de faisances perçues étaient gardées dans l’île qui, dans les deux cas, pourrait être appelée Île des Faisans dont la prononciation espagnole donnerait faisanes.
Quelques questions à résoudre pour vérifier les hypothèses émises antérieurement :
Est-ce que l’on peut expliquer phonétiquement le passage de la prononciation « e » de faisan en français à « aï » de faisan en espagnol ?
La même interrogation se pose à propos du pluriel « faisans » en français et en espagnol « faisanes » ( « s »final prononcé).
Si d’après le « Dictionnaire Historique de l’ancien langage françois ou Glossaire de la langue françoise : depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV, par La Curne de Sainte-Palaye 1875 1882 », faisan s’écrivait « faisant » et le terme « faisance ou fesance » signifiant redevance apparaît au XIVe siècle en Normandie, comment expliquer le pluriel « faisanes » en espagnol ? L’arrivée d’un terme normand aux abords de la Bidassoa est-il vraisemblable?
CONCLUSION
Jean Sermet dans La Controverse artificielle sur l’identification de l’Île des Faisans écrit: « il faut se résigner à ne pas mettre en rapport les Faisans de notre île avec les usages des faceries et se résoudre pour le moment à ne pas apporter de solution à l’origine de ce nom ».
La collaboration de linguistes et d’experts en ornithologie pourrait aider à éclaircir quelques unes des interrogations signalées plus haut, et surtout la découverte du livre dont le souvenir de Mme Raffaud a déclenché ces pages.
BIBLIOGRAPHIE
Pour les controverses sur la signification du nom des « faisans » et l’identification toponymique mise en question par certains :
Jean Sermet, Île des Faisans, Île de la Conférence, Annales du Midi, Toulouse LXXIII, n° 3 1961 &
La controverse artificielle sur l’identification de l’Île des Faisans, Bulletin d’études de la Bidassoa n° 4 Irun 1987
Luis de Uranzu, Lo que el rìo viò, edit. La Gran Enciclopedia Vasca, Bilbao 1975, p. 189-228
Jean Fourcade, Île des Faisans, Île de la Conférence, S.S.LA. de Bayonne, nouvelle série, n° 118, 2ème trimestre 1968, p. 775-780
Philippe Veyrin, Les Basques de Labourd, de Soule et de Basse Navarre, leur histoire et leurs traditions, Musée Basque Bayonne 1942 ? p. 148-150
Pedro Sanchez Blanco d’OROITZA
Dans son livre, Fulcanelli et le Mystère de la Croix d’Hendaye (Editions Séguier) Axel Brücker (membre de l’association Oroitza) consacre un chapitre entier à la signification possible de l’Ile des Faisans, basée sur la langue française, la langue de la diplomatie, et sur son rapprochement possible avec l’appellation qu’elle prit par la suite d’Ile de la Conférence sans jamais s’installer vraiment dans le langage courant.
Les « faisans » de l’île des Faisans
« Point de faisans dans l’île ! » écrit Victor Hugo, en traversant la Bidassoa, avec Juliette Drouet, pour se rendre à Irùn. « C’est la règle générale. A Paris, au Marais, (où habite l’écrivain), il n’y a pas de marais ; rue des Trois-Pavillons, il n’y a pas de pavillons ; rue de la Perle, il y a des gotons (des prostituées en argot) ; dans l’île des Cygnes (près de la Tour Eiffel), il n’y a que des savates naufragées et des chiens crevés. Quand un lieu s’appelle l’île des Faisans… il y a des canards ! O voyageurs, curieux impertinents, n’oubliez pas ceci ! »
Mais alors, où sont passés les faisans de l’île aux Faisans ?… ils sont passés, justement, dans la langue française… dans la « diplomatique », comme dirait Grasset d’Orcet, la langue des diplomates, comme le rappelait Fulcanelli.
Contrairement à une légende, bien entretenue, il n’y a jamais eu de faisans dans cette île minuscule. Ils eussent vite été dérangés et attrapés ! Rappelons que cette île, située en plein milieu de la Bidassoa, en aval du pont de Béhobie, est minuscule, à peine trente mètres de large et une centaine de long, minuscule, mais immense par son importance historique. Historique et politique, puisqu’elle bénéficie d’un statut unique en Europe !
En effet, l’Ile de la Conférence, de son nom officiel, ou Ile des Faisans, appartient en commun aux royaumes de France et d’Espagne. Indivision perpétuelle, seule exception en droit international, ce qui fut ratifié par le Traité de Bayonne du 2 décembre 1856. Enfin, une convention du 27 mars 1901 établit « les droits de police et de justice » sur l’île !
C’est ainsi que l’île des Faisans, une vingtaine d’arbres, est devenue un « condominium de droit international » ! Le droit de police et de justice sur l’île incombe depuis 1901, alternativement tous les six mois, au Royaume d’Espagne, non au Guipúzcoa mais à Madrid, et à la République française. Les gouvernements respectifs, qui ne manquent pas de fonctionnaires, en prennent, alternativement, chaque semestre, la lourde responsabilité.
La France, représentée par le capitaine de frégate commandant la station navale de la Bidassoa, lointain successeur de Pierre Loti, en prend le commandement chaque 12 août à 0 heure, jusqu’au 11 février à minuit. Pourquoi, le 12 août ? Pourquoi le 11 février ? Écrivez à l’administration ou au Quai d’Orsay, en joignant une enveloppe timbrée pour la réponse !
Prévenons donc les « malfaisants » qu’ils risquent, s’ils volent un sac, de se retrouver emmenés à la prison d’Hendaye, jusqu’au onze février, mais, plus grave, de se retrouver dans une prison madrilène, à partir du 12 février et ce jusqu’au 10 août ! Sauf qu’il n’y a pas de sac, ni même de faisan, à voler sur l’île des Faisans.
Et comme rien n’est simple sur la Bidassoa, il y a deux îles des Faisans ! Une, plus grande, proche de la rive française, collée à Hendaye et, la plus célèbre, celle qui a gardé ce drôle de nom, malgré toutes les tentatives pour la nommer Ile de la Conférence, en souvenir de la Paix des Pyrénées, le traité de l’Ile des Faisans signé en 1659.
Pourtant, ce nom d’Ile de la Conférence n’est pas un mauvais nom, mieux, il est une bonne « traduction » d’Ile des Faisans.
Cette île aurait pu s’appeler « Ile du Traité », ou, « Ile de la Paix ». Et, si elle s’appelle vraiment « Ile de la Conférence », les Espagnols devraient alors l’appeler parfois « Isla de la Conferencia », mais ils l’ont toujours appelée « Isla de los Faísans » ou Faísanos. Pourtant, tous les noms des lieux que nous partageons avec l’Espagne sont les mêmes, à l’orthographe près.
Mais alors, les Espagnols, eux, auraient-ils vu des faisans sur cette île ? Des faisans qu’ils n’auraient pas partagés avec nous, qui se seraient envolés de leur côté ?
Non, Ile des « Faisans », parce que, depuis des temps très anciens, cet îlot était, comme d’autres lieux du Pays Basque, un des endroits où les représentants des communes voisines se retrouvaient, en terrain neutre, pour discuter des affaires communes : Pâturages, pour des communes de chaque côté des Pyrénées, pêches et navigation pour les communes de chaque côté de la Bidassoa. Chaque commune dépêchait des représentants qui discutaient, parlementaient et parvenaient à des accords, des droits et des obligations, des limites, que l’on nommait des « faceries ». Quand on parvenait à un accord, on se serrait la main de part et d’autre de la table des négociations. Ces accords particuliers entre communes des royaumes de France et d’Espagne, ne concernaient pas les nations, mais seulement ces communes, et, par un droit coutumier, avaient force de lois. Ces faceries auxquelles les Basques sont très attachés ont duré, pour la plupart, jusqu’à nos jours. On peut encore voir au col de Lizuniaga, là où passe le « tracé » de la frontière entre les deux nations, au lieu dit « Luzuniako Mugarria », la monumentale table de pierre, sorte de menhir renversé, sur laquelle se négociaient les faceries entre Sare et ses voisines de Navarre.
Rappelons que les Basques ne connaissaient pas l’écriture. Ils en gardent encore, de nos jours, un profond respect de la parole donnée, de la chose dite !
Les « facerios » entre Andaye, Irùn et Fontarabie, qui délimitaient les droits de passage, de fermage et de pêche se traitaient sur l’ « Ile des Faceries » ou « Isla de los Facerios ».
Comme le rappelait Alain Lamassoure dans son discours au Sénat sur le projet de Traité avec l’Espagne relatif à la coopération transfrontalière, alors qu’il était ministre délégué au Budget et porte-parole du Gouvernement : « Ce traité fait suite à un traité précédent passé entre nos deux pays en 1856, soit voilà plus de cent ans. A l’époque, il s’agissait de régler des problèmes de bornage et des droits de pacage entre éleveurs par ce que l’on appelait un traité de bonne correspondance : certains éleveurs frontaliers avaient le droit de jouissance de pâturages, soit pour toute la durée de la saison – l’estive – soit, comme le disait joliment le traité, « de soleil à soleil », c’est-à-dire avec l’obligation de regagner son propre territoire à la nuit tombante. Il existait déjà une originalité par rapport à notre droit international classique : les communes pyrénéennes étaient, en France, les seules habilitées à passer des accords internationaux, les « faceries », et les élus locaux de l’époque étaient considérés comme des « faisans », au sens, non pas des volatiles , (sourires dans l’assemblée) mais des acteurs qui agissent, qui « font », traduction française du mot espagnol « faceros ». L’île des Faisans, sur la Bidassoa, était, en fait, l’île des diplomates.
On retrouve également ce mot « faisan » en argot, ce parler imagé si cher à Fulcanelli. On dit « méfiez-vous, c’est un faisan » d’un homme qui vous « roule dans la farine », qui vous « entourloupe » en argumentant très habilement, d’un bon vendeur qui vendrait n’importe quoi, d’un parlementaire ou d’un diplomate très rusé. De là à voir dans le plumage rouge du faisan une allusion à la couleur de la robe du cardinal Mazarin, l’un des plus grands diplomates et des plus corrompus de l’Histoire de France, il n’y a qu’un pas qu’un Hendayais ne saurait franchir !
Personnellement, je pencherais volontiers pour une autre interprétation, une interprétation encore plus diplomatique et relevant plus de la tradition, de la coutume, et, de la langue française, ainsi que de l’observation des îlots sur la Bidassoa.
On trouve dans les dictionnaires anciens le mot « faisances », au pluriel justement : « Tout ce qu’un fermier s’oblige par son bail de faire ou de fournir », les faisances, sont, en termes paysans, les droits et obligations sur les terres. Elles sont souvent coutumières, mais ont force de règlements.
Il suffit, là encore, pour comprendre, de se promener le long de la Bidassoa, entre Irùn et Hendaye, pour voir les petites parcelles des îlots cultivés par les riverains. Ces îlots, recouverts parfois, par très grande marée, sont extrêmement fertiles. Ils y cultivent des tomates, des petits pois, des fleurs que les femmes iront vendre au marché.
Ces petites îles n’appartiennent à personne. Elles ne sont sur le territoire d’aucune nation. Elles ont été, depuis des générations, réparties en petites parcelles. Tous ensemble, les riverains veillent à l’entretien commun des parcelles et au renforcement permanent des petites digues en terre qui empêche la Bidassoa d’inonder les plantations.
L’occupation et l’entretien de ces terres relèvent d’un droit coutumier, de « faisances », respectées à la lettre.
Encore une fois, c’est la langue française qui l’emporte, la langue de la diplomatie :
La plus petite des îles sur la Bidassoa, celle qui servit de tout temps de lieu de rencontre, de négociations, celle qui n’était pas cultivée, mais laissée en jachère, s’appelle, en réalité, «l’Ile des Faisances ».
C’est donc diplomatiquement que cette île fut choisie pour abriter les fréquentes négociations entre les communes riveraines, mais aussi entre le Labourd et la Navarre, autrefois souveraine jusqu’à la mer, comme entre les royaumes de France et d’Espagne, et, plus tard, la négociation historique entre Mazarin et don Luis de Haro.
« L’Ile des faisances », devint alors, par déformation, par ignorance, l’Ile des Faisans, appelée aussi Ile de la Conférence. Mais c’est bien le nom d’Ile des Faisans qui est resté de nos jours et nul ne saurait porter le snobisme à l’appeler « Ile de la Conférence ».
Il ne reste que la fable de La Fontaine « Les Deux Chèvres » pour nous rappeler ce nom très diplomatique :
« L’une vers l’autre allait pour quelque bon hasard.
Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche.
Deux belettes à peine auraient passé de front
Sur ce pont :
D’ailleurs, l’onde rapide et le ruisseau profond
Devaient faire trembler de peur ces amazones.
Malgré tant de dangers, l’une de ces personnes
Pose un pied sur la planche, et l’autre en fait autant.
Je m’imagine voir, avec Louis le Grand,
Philippe Quatre qui s’avance
Dans l’île de la Conférence.
Ainsi s’avançaient pas à pas,
Nez à nez, nos aventurières,
Qui toutes deux étant fort fières,
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
L’une à l’autre céder. »
Point de faisans, monsieur Hugo, sur l’Ile des Faisans, mais deux chèvres, monsieur de La Fontaine… deux chèvres qui :
« Faute de reculer, leur chute fut commune :
Toute deux tombèrent dans l’eau.
Cet accident n’est pas nouveau
dans le chemin de la fortune. »
Point de faisans, mais des moustiques !
Des moustiques et une humidité qui coûtèrent à l’Espagne, et au monde entier, la perte d’un des plus grands peintres de tous les temps.
En effet, à cet endroit, la Bidassoa, qui n’est qu’un tout petit fleuve, se remplit et se vide selon les marées. Une eau devenue saumâtre, arrêtée par la baie de Chingoudy qui monte avec les marées. Certaines grandes marées retiennent l’eau, au niveau de l’Ile des Faisans, jusqu’à la limite du recouvrement. D’ailleurs, cette île n’est qu’une formation d’alluvions du fleuve, un mélange de terres et de bois qui se sont échoués jusqu’à former un îlot, qui, aujourd’hui aurait, peut être, disparu s’il n’avait pas été renforcé par des pierres.
A marée basse, et très basse par grande marée, on passerait presque à pied depuis la rive espagnole. Le lit est fait de vase qui, par grandes chaleurs, dégage une odeur épouvantable. Cette humidité et les moustiques eurent raison de bien des gentilshommes qui suivaient les négociateurs du Traité de Paix. Certains mêmes ne revinrent jamais de ce voyage.
Quand on contemple cet endroit, il est difficile d’imaginer le faste qui fut déployé sur cette parcelle de terre… et de vase.
Jamais un traité politique ne fut entouré d’une telle splendeur depuis le Camp du Drap d’Or.
La France détacha pour l’organisation et la décoration l’un des hommes les plus élégants, et des plus fastueux, le Marquis de Chouppes et l’Espagne, le Baron de Watteville.
Deux appartements privés, l’un espagnol, l’autre français, ouvraient sur la salle des négociations dont chaque moitié rivalisait en splendeur.
Pour la décoration de la « partie espagnole », le Roi envoya Velázquez. Oui, Velázquez, le magnifique, que l’on reconnaît sur la tapisserie des Gobelins, dessinée par Le Brun. Velázquez fut terriblement incommodé pendant les travaux par l’humidité de la Bidassoa. Il attrapa, comme d’autres, une sorte de paludisme.
Il eut le bonheur de se voir félicité et remercié par les deux grands rois, d’assister au mariage le 9 juin, où il se fait, une fois encore, remarquer par sa belle élégance. Mais il n’eut que le temps de rentrer, avec son roi, à Madrid pour y mourir… le 7 août. Le Roi commanda des funérailles grandioses pour celui qui fit tant pour la grandeur de l’Espagne. Et, pour la petite histoire, sa veuve, l’amour de sa vie, doña Juana, ne lui survécut que de sept jours et fut enterrée près de lui, dans la paroisse de Saint-Juan.
L’année suivante, mourraient également les deux artisans de la paix, Mazarin et Luis de Haro…les deux « faisans » de l’Ile des Faisans, que Victor Hugo, pour lui laisser le mot de la fin, avait surnommés « Mazarin, l’athlète de l’astuce et Louis (sic) de Haro, l’athlète de l’orgueil. »
Aujourd’hui encore, les rives de ce petit fleuve, écrivent de jolies pages de l’histoire de France et d’Espagne, mieux, de l’Europe… puisque, bravant tous les obstacles administratifs et politiques, surmontant des siècles de jalousies, de rivalités et de guerres, les villes d’Irùn, Fontarabie et Hendaye se sont rassemblées dans un cadre juridique extraordinaire, unique en Europe, le « Consorcio transfrontalier Bidasoa-Txingudi ».
Ce consorcio, inspiré du droit espagnol, entre trois communes de deux nations n’a pas nécessité moins d’un traité entre le royaume d’Espagne et la République française et d’une reconnaissance juridique par le Parlement Européen.
Il est extraordinaire de constater que c’est dans cette petite baie de Chingoudy que se construit véritablement l’Europe dont ont rêvée ses pères fondateurs.
Pour avoir tant souffert de nos divisions, de nos royaumes ennemis, les rives de la Bidassoa continuent d’écrire la Paix.
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Ceux qui trouvent qu’Hendaye n’est pas la plus basque des villes du Labourd, au mépris de son histoire, de sa tragédie, ne savent pas qu’elle est la seule à vivre et à se gouverner à l’intérieur d’un Pays Basque débarrassé de ses frontières « historiques ».
A Hendaye, comme l’avait déjà remarqué dans son voyage Victor Hugo, on ne parle pas plus le Français que le Basque et l’Espagnol. Oui, on y parle les trois langues. Ici, on ne parle pas de l’Europe, on est un peu loin de Strasbourg et de Bruxelles, non, on fait l’Europe !
La Bidassoa n’est plus une frontière, elle est redevenue, après tant de siècles, le cœur du Pays des Basques.
Le Conseil de l’Europe, à Strasbourg, dans son comité directeur sur la démocratie locale, en 2002, relevait et citait en exemple l’agglomération trinationale de Bâle (France-Allemagne-Suisse) et le Consorcio Bidassoa-Txingudi, comme les deux exemples les plus parfaits de coopérations transfrontalières.
Pourtant, il n’y a pas si longtemps, en 1936, les riverains de la Bidassoa étaient, une fois encore, les témoins horrifiés de la folie des hommes avec la Guerre civile espagnole, triste répétition, « mise en bouche », de ce qui allait devenir la Seconde Guerre Mondiale, la plus monstrueuse guerre de tous les temps.
Irùn fut rasée par les nationalistes, et ceux qui trouvent qu’Irùn « n’est pas très belle » feraient mieux de se découvrir devant les restes de ce qui était, en effet, une jolie ville…
Le Pont d’Hendaye est un lieu de mémoire que traversèrent, en larmes, les survivants de cette tragédie et les défenseurs de la République.
Ils traversaient le pont pour y déposer les armes. Certains d’entre eux profitaient de la France pour tâcher de reprendre le combat sur la Catalogne, jusqu’à… « la muerte ! »
Parmi eux, un jeune combattant basque des Bataillons d’Amuategui de 18 ans, Luis Ecenarro. Il était loin de croire, bien sûr, qu’il ne pourrait plus jamais revenir dans la patrie qu’il défendait courageusement. Il ne pouvait imaginer, non plus, que son fils deviendrait un jour le premier citoyen de la ville, et mieux, en tant que Maire d’Hendaye, l’un des premiers présidents du Consorcio d’Irùn-Fontarabie-Hendaye.
Que ceux qui trouvent qu’Hendaye n’est pas « très basque », pas très « typique », se taisent !
Et cette même année 1936, Hendaye, malgré le triste voisinage de la guerre civile et l’arrivée ininterrompue des réfugiés, inaugure, dans la joie et la fraternité, sa deuxième église, l’église Sainte Anne, « l’église de la plage » , comme on l’appelle aujourd’hui.
Joli nom, sainte Anne, sainte patronne de tous les marins, pour une église au bord de la plage. Le premier « curé de la plage », l’abbé Paul Simon, ancien professeur du Lycée Janson de Sailly, reçoit chaleureusement, ce jour là, le maire « radical-socialiste » Léon Lannepouquet qui vient s’asseoir au premier rang de l’église. Dieu seul sait alors que la guerre d’Espagne va bientôt s’étendre au monde entier, comme une épidémie, comme une sorte de guerre civile mondiale… Dieu seul sait que le jeune curé et le maire se retrouveront bientôt, tous les deux, dans le même camp…à Dachau, en Allemagne, et n’en reviendront jamais.
Hendaye… « sa belle plage de sable fin aux portes de l’Espagne »… son histoire
aussi, au cœur de la France !
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HENDAYE

et ses voisines ESPAGNOLES

IRUN   et   FONTARRABIE

1945 /1960

3 | 1998 : Numéro III
III. Sciences humaines et sociales
Hendaye et ses voisines espagnoles : (1945 – années soixante) proximité géographique pour relations sporadiques
Christophe Navard
p. 299-312
Index | Plan | Texte | Notes | Illustrations | Citation | Auteur
Entrées d’index

Thèmes :science politique, histoire
Mots-clés :anthropologie politique, politique locale, frontière franco-espagnole, relation transfrontalière
Géographie :Hendaye, Fontarrabie, Irun
Chronologie :20e siècle

Plan

I – Aux temps de la méfiance réciproque (1945-01 mars 1946) II La fermeture de la frontière (01 mars 1946-10 février 1948)
1- Les mesures ministérielles et leurs répercussions locales a) Isolement des hommes et des familles
b) Un désastre économique
2– A mesures drastiques, conséquences pernicieuses
a) Une • Développement du chômage
• La désertion espagnole
b) Une crise des valeurs profonde
• Une situation alambiquée
• Des rivalités exacerbées
III – La réouverture de la frontière : une tentative avortée pour des logiques conservées (10 février 1948-années soixante)
1- Un déblocage progressif
2- Des rapports très parcimonieux
a) Reprise de l’aide alimentaire
b) La présence des réfugiés : un poison pour les relations transfrontalières officielles.
c) Le problème du franchissement de la frontière
• Le visa
• La désorganisation de la vie frontalière
L’inégalité laborieuse
L’attitude des douaniers
L’instauration du sens unique de passage
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Texte intégral
1 Pour de plus amples renseignements se reporter à notre travail d’études et de recherches : Hendaye (…)
1 Il n’est pas de période plus complexe, dans les relations entre Irun, Fontarrabie et Hendaye, que celle de l’immédiat après-deuxième guerre mondiale.

Alors qu’en 1945 les frontaliers s’attendaient à renouer avec leurs anciennes habitudes d’entraide mutuelle, comme ce fut le cas lors de la première guerre mondiale puis de la guerre d’Espagne1, un profond blocage apparaît. Cette crise profonde, qui fait indubitablement contraste avec les périodes précédentes, limita les relations à leur plus simple aspect durant une vingtaine d’années à tel point que les logiques qui s’y retrouvent semblent être les mêmes que celles des temps passés lorsque les trois villes étaient des rivales séculaires.
2 Cette situation de blocage se révèle être la conséquence de plusieurs paramètres dont les racines se retrouvent aussi bien dans les faits et gestes des États concernés que dans les actions communales. Ainsi, nous pouvons déterminer trois phases successives en fonction de l’intensité des contacts. Entre 1945 et 1946, les premières hésitations et la méfiance réciproque sont telles qu’une véritable « guerre froide » se met en place. Cette phase est prolongée par une seconde qui se trouve être « l’apogée de la glaciation » des relations transfrontalières avec la fermeture de la frontière entre 1946 et 1948. Enfin, après 1948 et jusqu’au milieu des années soixante, les relations restent entachées de suspicion et d’obstacles : les communes vivent dans le spectre de la fermeture de la frontière et de ses conséquences.

I – Aux temps de la méfiance réciproque (1945-01 mars 1946)
2 « elle repousse systématiquement ce qui rappelle le totalitarisme allemand et donc ce qui lui a été (…)
3L’orientation politique que prend la commune française est claire en 1945 : elle réfute toute notion de force, d’autorité, d’oppression et par extension tous les régimes politiques qui rappellent la violence 2. De ce fait, les relations entre les trois villes restent très limitées, pour ne pas dire négligeables.
4 Le 19 mai 1945, « sur proposition de Monsieur Clauzet, le conseil municipal,
5– constate avec douleur l’absence de deux des siens martyrisés à Dachau (Messieurs Léon Lannepouquet [ancien maire] et Artola),
s’élève avec horreur contre la barbarie hitlérienne, et contre tous les traîtres, les dénonciateurs qui portent avec les Nazis la responsabilité de ces crimes, demande que justice soit faite rapidement et s’engage à tout mettre en œuvre pour qu’il en soit rapidement ainsi,
se réjouit en outre, de la confiance témoignée par le pays au gouvernement et au Général De Gaulle à l’occasion des élections municipales,
3 Délibération du Conseil Municipal no 45/296, 19 mai 1945, Mairie.
souhaite que son programme de défense démocratique et réformes annoncées qui doivent permettre la Renaissance de notre Patrie, l’assainissement et la prospérité des collectivités locales soient réalisés le plus tôt possible »3.
4 Id., n°45/285, 30 juin 1945.
6 Suivant sa logique, au mois de juin 1945, ce même conseil s’émeut des procédés de certains services de police extérieurs à Hendaye « à l’égard d’honnêtes habitants de la commune et prône un retour à la légalité sans plus tarder » 4.
7 De leur côté, les Espagnols soupçonnent leurs voisins de menées préjudiciables.
5 Archives du Ministère des Affaires Étrangères de Paris (ci-après A.M.A.E), Note de la Direction Eu (…)
8 En mai 1945, une embarcation tentant de s’échapper de France est mitraillée devant Fontarrabie par un navire de surveillance militaire. Pire encore, l’exil du gouvernement basque fut longtemps à l’origine des discordes entre les deux pays. En effet, le gouvernement espagnol a toujours critiqué la situation officielle reconnue par les autorités françaises aux membres et aux délégués du gouvernement basque en exil tout en accusant ces derniers d’avoir des activités d’anarchistes sur le sol français, de préparer des attentats et des actes de sabotages qu’ils vont perpétrer en Espagne après avoir franchi la frontière 5.
6 « il est probable que d’autres arrivées ont eu lieu hors de contrôle, les plages étant sans survei (…)
A n’en pas douter, l’espace impliqué est un espace stratégique. La configuration géographique de la frontière reste d’ailleurs sans équivoque. Les trois villes se sont développées dans une cuvette commune où les communications restent aisées. De plus, la frontière est réduite à sa plus simple expression : une rivière, la Bidassoa, puis la baie de Chingudy séparent la France de l’Espagne. C’est dire combien, par leur extension fluviale et leur proximité elles ont été concernées par l’arrivée de réfugiés ou encore se sont senties menacées par la présence de personnes qu’elles jugeaient nuisibles 6.
10 C’est donc dans cette région limitrophe que les exilés vont se concentrer. Les situations de Hendaye, Irun et Fontarrabie sont, en ce sens, uniques. Elles forment une sorte de promontoire qui capte toutes les pressions et les intentions de leurs régions alentours et les refoule très facilement vers l’adversaire.
11Par conséquent, c’est face à ce phénomène que les populations se trouvent confrontées jusqu’en 1946. Ensuite, elles composent avec une mesure diplomatique beaucoup plus délicate et restrictive : la fermeture de la frontière.
II – La fermeture de la frontière (01 mars 1946-10 février 1948)
12 En application de la décision du gouvernement socialiste de Félix Gouin, la frontière franco-espagnole est fermée à toute circulation de personnes et de marchandises dès le 1er mars 1946 et reste effective jusqu’au 10 février 1948.
13 Les trois villes héritent des principales conséquences de cette mesure qui est localisée sur la frontière.
14 Aussi bien les économies locales que les liens entre familles mixtes se retrouvent anéantis et la crise engendrée par cette décision ne fait que contribuer à l’échec de leurs relations déjà très exiguës.
1- Les mesures ministérielles et leurs répercussions locales
15 Les mesures d’application examinées par chaque département ministériel français à la suite des deux réunions des 26 et 27 février 1946 aboutissent à l’isolement des frontaliers et au déclin économique.
a) Isolement des hommes et des familles
16 Les séparations provoquées par la décision sont effroyables et ne laissent aucun doute sur les conséquences désastreuses qu’elles ont engendrées. L’isolement des habitants se perçoit à la lecture des dispositions des Ministères de l’Intérieur, des PTT et de la Défense Nationale :
17 Sur décision du Ministère de l’Intérieur, aucun franchissement n’est toléré hormis celui des personnes accréditées :
7 A.M.A.E., Dossier 84, Note d’information du 28 février 1946.
« La fermeture en ce qui concerne le trafic terrestre, maritime et aérien s’applique à toutes les personnes, quelle que soit leur nationalité à l’exception des personnes diplomatiques et consulaires, du courrier diplomatique, des personnes de l’UNRRA et de la Croix Rouge Internationale, des ressortissants portugais regagnant leur pays »7.
18 De même, les clauses concernant les frontaliers sont draconiennes et les familles mixtes voulant voir leurs proches en sont empêchées :
« La fermeture ne fait pas obstacle aux Français vivant en Espagne et voulant regagner leur pays. Par contre, les Espagnols établis en France ne peuvent regagner l’Espagne sauf si leur gouvernement émet des conditions au retour des Français ».
19 Plus graves encore, l’isolement physique imposé officiellement est relayé par un éloignement moral puisque le Ministère des PTT :
« A. interdit les échanges entre la France et ses possessions et l’Espagne et ses possessions,
B. suspend les correspondances télégraphiques privées et maintient la non reprise des communications téléphoniques ».
8 Vœu pour la réouverture de la frontière, Délibération n° 47/596, 28 novembre 1947.
20 Les voisins basques se retrouvent sans aucun contact physique, acoustique ou écrit. Ils en sont réduits à vivoter sans pouvoir se tourner vers l’un des débouchés naturels dont ils disposaient auparavant et qui leur fournissait de quoi mieux vivre. Qui plus est, ils se sentent bafoués puisqu’ils ont l’impression d’être privés d’un droit fondamental qu’ils détenaient auparavant.
21 Face à cette situation, beaucoup souhaitent se tourner vers l’illégalité mais doivent faire face à la répression de plus en plus présente car « le Ministère de la Défense Nationale s’efforce de fournir les effectifs supplémentaires nécessaires au contrôle de la frontière des Pyrénées ».
22 Si le désagrément atteint son comble sur le plan moral et humain, la fermeture de la frontière va provoquer un sinistre économique réel et des frustrations encore plus importantes.
b) Un désastre économique
23 La suite de l’analyse de la note révèle que les répercussions sont aussi d’ordre économique.
« Le Ministère des Travaux Publics et des Transports décrète :
A. une interruption du transport d’origine française
B. une interruption du transport d’origine espagnole, par fer et route,
C. l’interdiction des bateaux espagnols dans les ports français, le vol et le survol du territoire français, les escales,
D. l’interdiction du transit des marchandises à destination ou en provenance de la Suisse, exception faite de celles du Portugal et au-delà »
24 Complétée par les décisions du Ministère de l’Économie et des Finances qui stipulent « que l’entrée des marchandises espagnoles et la sortie des marchandises françaises sont interdites ; cette mesure n’étant pas applicable pour les marchandises de/vers le Portugal », l’ampleur des dommages est considérable.
25 Tout mouvement de marchandises relevant du simple échange est prohibé à l’échelle locale. Seul le transit des marchandises à destination du Portugal est autorisé, ce qui constitue une maigre consolation dans la mesure où les activités fer de lance des villes en sont réduites à leurs plus simples intérêts voire à néant.
2– A mesures drastiques, conséquences pernicieuses
a) Une économie amputée
• Développement du chômage
26 Le chômage qui jusqu’alors touchait très peu les villes, compte tenu de leurs activités à vocation transfrontalière, se développe de manière régulière au point d’effrayer une large partie de la population.
9 En tout trois vœux ont été formulés : les 18/9 février 1946 au sujet de la zone interdite, 01 sept (…)
10 Chambre de Commerce de Bayonne, « Le rôle de Hendaye dans les relations économiques de l’Espagne a (…)
27 La population hendayaise est de plus en plus inquiète et formule plusieurs vœux pour la réouverture de la frontière9. En effet, elle est la plus touchée par la crise. Lorsque la fermeture de la frontière est officielle, c’est la pleine saison des agrumes, or « ce trafic, qui se produit précisément pendant la période creuse de l’hiver, contribue pour une bonne part, à la prospérité laborieuse de Hendaye ».10.
11 Ibidem.
28 Plus grave encore, la population active des trois villes est menacée. « Les marchandises à l’importation sont soumises à d’importantes opérations de manutention : le transbordement direct de wagons espagnols sur wagons français ou le déchargement de wagons espagnols à quai puis le chargement du quai dans les wagons français emploie une main d’oeuvre considérable »11. Et, c’est cette dernière, hendayaise ou espagnole, qui se trouve privée de son emploi temporaire, qui bien souvent lui permettait de vivre une partie de l’année, et en concurrence, puisque le travail n’était pas assez substantiel bien que les Espagnols n’aient plus le droit de franchir la Bidassoa.
• La désertion espagnole
29 Depuis de longues années, Français et Espagnols se rendaient librement dans le pays opposé. Les Espagnols, eux, fréquentaient l’ensemble de la côte basque de Biarritz à Hendaye et jouaient dans les casinos. C’est donc ce manque à gagner qui va faire souci à l’échelle des communes françaises.
12 Chambre de Commerce de Bayonne, « Note d’étude sur la fermeture de la frontière et ses conséquence (…)
13 Chambre de Commerce de Bayonne, idem.
30 Alors qu’elle est saisie d’une demande en vue d’autoriser la reprise de l’exploitation du casino de la part de la Société Anonyme de la Baie de Saint-Jean-de-Luz, propriétaire de l’immeuble de style mauresque12, la municipalité espère pouvoir tirer bénéfice de son exploitation et propose un cahier des charges qui fait état d’une taxe perçue d’un montant de 200 000 francs (100 000 pour la participation aux fêtes locales, 100 000 pour la publicité en général). Mais dès le 23 du même mois, elle le revoit à la baisse car « la saison ne sera pas aussi bonne qu’espérée, la situation de la ville étant problématique à cause du maintien de la zone interdite qui constitue un obstacle à l’activité saisonnière et de la fermeture de la frontière, qui empêche la venue des touristes espagnols ».13
14 A.M.A.E, lettre de l’Assemblée nationale constituante au Quai d’Orsay des 18/9 février 1946, dossi (…)
31 Le maintien de la réglementation existante, le statut de zone interdite, placent les villes frontalières françaises dans une situation particulièrement embarrassante et constitue une entrave certaine à l’essor économique et touristique de cette région 14. De plus, elle provoque à la longue, une crise morale majeure.
b) Une crise des valeurs profonde
32Ce marasme se perçoit grâce à une situation humaine malsaine et aux rivalités omniprésentes.
• Une situation alambiquée
15 Vœu pour la réouverture de la frontière, op. cit.
33 Hendaye accueille pêle-mêle des réfugiés politiques et des individus vivant en Espagne et qui ne supportaient plus d’être séparés de leurs familles, les premiers ne voulant pas retourner en Espagne et les seconds ayant l’espoir d’y revenir un jour. Toutefois, le vœu pour la réouverture de la frontière signale que « sur le plan humain, cette situation interdit à de nombreux foyers franco-espagnols d’entretenir des relations que réclament légitimement les liens qui les unissent ».15
34 Si l’on se réfère aux résultats du recensement de la population de 1946 et aux études du Quai d’Orsay, Hendaye héberge 961 personnes étrangères sur 6 251 habitants ; selon le dépouillement précis réalisé à la Mairie, une proportion de 94 à 95 % de cette population est espagnole. Ainsi, l’immigration hendayaise est avant tout espagnole.
16 Certains s’avancent même à prétendre que chaque Hendayais a parmi les membres de sa famille au moins (…)
35 Ces chiffres reflètent un fait sociologique capital : de nombreux foyers sont issus de familles mixtes16 ; ainsi, bien des individus n’ont plus aucune relation avec leurs parents espagnols et vice-versa, du moins officiellement.
17 Abbé Michelena, Histoire d’Hendaye, T.l, Hendaye : son histoire, Hendaye, Haize Garbia, 1987, p.62 (…) ?
36 Enfin, ils peuvent aussi nous renseigner sur un phénomène politique et économique plus large : la venue de réfugiés espagnols lorsqu’éclate la guerre d’Espagne et au moment de l’incendie d’Irun le 2 septembre 1936, puis pendant la seconde guerre mondiale. Leur nombre exact n’est pas connu compte tenu de la situation troublée qui secouait la ville et de leur déplacement. Certains avancent le chiffre de près de 20 000 personnes accueillies ; des renseignements plausibles et très précieux ont pu être obtenus auprès du Maire de l’époque ( 1925 -1944 Léon Lannepouquet) par Raymond Lecuyer, envoyé spécial de la revue L’Illustration : « entre le 31 août et le 10 septembre 1936, 13 510 repas quotidiens ont été servis gratuitement. Pendant quelques jours, 9 428 réfugiés ont été hébergés à Hendaye, auxquels s’ajoutent 4 000 immigrés dont la situation n’était pas facile à dresser puisqu’ils étaient logés chez l’habitant à titre onéreux ou gratuit.
18 Article de presse de Raymond Lecuyer cité par Abbé M. Michelena, op. cit., p. 623. dont il fait un portrait dithy. A Hendaye du31 Aôutrambique
37 Par la suite, ils ont été dirigés vers d’autres villes de France : dans le département à Cambo, Ciboure, Bayonne, Sare, Anglet »18 car l’administration cherchait à les éparpiller partout. Seuls restaient ceux qui pouvaient justifier avoir de la famille en ville, ceux qui avaient les moyens de se financer un séjour. Les autres repartaient vers l’Espagne par la frontière de Dancharia et revenaient vers Irun, par la frontière catalane et s’installaient alors en zone libre dans la région de Barcelone.
• Des rivalités exacerbées
19 Registre des délibérations du conseil municipal, n° 48/702, 12 novembre 1948. Il faut ajouter qu’à (…)
20 « beaucoup de travail, faibles revenus, pénurie généralisée [même si] le Pays basque espagnol, rég (…)
38 La crise économique favorise les incompréhensions de part et d’autre de la frontière. Il suffit pour s’en rendre compte de prendre un exemple apparemment aussi insignifiant que le programme de protection de la plage. « Les travaux ont été menés à bien jusque fin 1947 et depuis, suite au manque de crédits mis à la disposition par le Ministère des Travaux Publics, aucune transformation n’a été réalisée »19. La ville confrontée aux dures réalités de la crise économique locale voit son projet de modification des travaux reporté alors que du côté espagnol, ils se poursuivent. Cette situation équivoque est mal comprise : comment, dans un pays dont l’économie est encore plus touchée par la récession, une ville arrive-t-elle à bâtir sa digue sans manifester plus de gêne ? Malgré toutes les difficultés éprouvées 20, les Ondarribitars continuent à canaliser le lit de la Bidassoa et donc à préserver leur ville alors que les Français, eux, demeurent incapables de financer les travaux et sont contraints d’attendre. Hendaye se retrouve privée de sa faculté naturelle la plus charmeuse : sa longue plage de sable blanc et fin est négligée et se détériore, à l’image du mur de soutien de la R.N.10 C qui s’affaisse, des routes et trottoirs qui, seulement « rafistolés », restent défoncés.

III – La réouverture de la frontière : une tentative avortée pour des logiques conservées (10 février 1948-années soixante)
21 A.M.A.E, Lettre du Préfet des Basses-Pyrénées au Ministre des Affaires Étrangères du 30 janvier 19 (…)
39 A l’heure de la réouverture de la frontière une dialectique semble l’emporter : celle de la fermeture. Bien que les actions en vue d’une nouvelle situation avec l’Espagne soient nombreuses, la crainte manifestée lors d’une réunion du conseil municipal de Biarritz semble se confirmer : si un pas a été franchi, l’isolement prime 21. La désorganisation et la déconcertation qui découlent de cet état de fait sont flagrantes. Pratiquement aucune relation directe n’est relevée jusqu’en 1957.
1- Un déblocage progressif
40 La réouverture de la frontière s’effectue en plusieurs étapes et non pas seulement le 10 février 1948. En effet :depuis 1946 les dérogations et assouplissements ayant trait au passage de la frontière se sont succédés ; on dénombre au Quai d’Orsay au moins dix documents qui réclament des mesures de clémence entre les 6 mars et 1er septembre 1946. Cette dernière est importante concernant la vie frontalière dans la mesure où elle assouplit les normes de circulation pour les personnes pouvant faire état d’impératifs professionnels ou familiaux.
22 Journal Le Monde, 08/09 février 1948.
23 A.M.A.E, Télégramme au départ du Ministère des Affaires Étrangères pour le Palais de Santa Cruz du (…)
la frontière n’est pas totalement rouverte le 10 février 1948 : seuls le passage des personnes et les communications par voie postale, téléphonique et télégraphique sont autorisés. Ce n’est que sous délai de quinze jours22 à un mois23, que le rétablissement du transit marchandise est envisagé, notamment à destination de la Suisse.
24 Ibidem
41 Enfin, la reprise des échanges, entérinée par de nouveaux accords commerciaux entre les deux pays, « reprendra ses droits ultérieurement vu que l’accord de Saint-Sébastien précisant le volume des échanges est dès à présent inadapté »24.
2- Des rapports très parcimonieux
a) Reprise de l’aide alimentaire
25 « Dès le 30 juin 1945, Monsieur le Maire de Hendaye divulgue l’accord de l’Administration des Doua (…)
26 A.M.A.E., dossier 154, note du 01 juin 1945.
42La pénurie drastique qui touche à la fois la France et l’Espagne est une crise caractéristique d’après guerre. En effet, rien n’a évolué depuis 1945 : les insuffisances du ravitaillement tant en quantité de denrées rationnées que dans le fonctionnement du service départemental se font rudement ressentir. La ville va donc essayer, compte tenu de sa position géographique, de régler ce manque en se tournant vers l’Espagne comme elle l’avait fait en 1945. Si elle pouvait le faire concernant certains produits spécifiques comme les conserves de poisson, l’huile d’olive, la farine, les pommes de terre, les bananes et les citrons – surtout réservés à l’exportation – ce sont particulièrement les voisines espagnoles qui recourent à l’aide française 26.
27 B. Bennassar, op. cit., chap. 10.
43La situation en Espagne est des plus préoccupantes et contraint le gouvernement à diminuer les rations alimentaires (moins 50 grammes de pain par jour)27. A côté de ceci, « le coût de la vie ne cesse de croître [et] les salaires ne peuvent plus suivre la hausse des prix de toutes les marchandises (…) Chacun s’arrange comme il peut : ainsi font les frontaliers qui passent chaque jour en deux files le pont de Hendaye, les Espagnols venant chercher le pain en France, les Français le vin en Espagne… Le Basque reçoit :
200 grammes de sucre par jour,
un quart de litre d’huile,
200 grammes de mauvais pain par jour (350 pour les travailleurs de force)
28 A.M.A.E., dossier 130, note n° 32 EU du Consulat français de Saint-Sébastien au Ministère des Affa (…)
aucune viande ».
29 Selon le taux de change en vigueur – 4,56 F la peseta en 1945 et 1946, 10,85 à 10,95F entre 1947 e (…)
44 Cette situation, et celle exposée dans le tableau ci-après, expliquent l’aide apportée par Hendaye aux Irunais et Ondarribiars. Bien que reflétant les conditions d’échange de 1950, les Espagnols, compte tenu du taux de change des monnaies en vigueur jusqu’à la fin des années cinquante n’avaient que des avantages à venir s’approvisionner en France 29.

PRIX COMPARES DES BIENS DE CONSOMMATION (1950)
PRIX COMPARES DES BIENS DE CONSOMMATION (1950)
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SOURCE : A.M.A.E., dossier 130, note 32 EU.
J. Fourastié et B. Bazil : Pourquoi les prix baissent ? Élaboration personnelle
45 Si cette aide précieuse est appréciée aussi bien des uns que des autres, il ne faudrait pas croire qu’elle va contribuer à un rapprochement durable. En effet, l’échange alimentaire est la seule forme de relation entre habitants du bassin de la Bidassoa. Au-delà, le terrain cède plus volontiers la place aux crispations et aux irritations.
b) La présence des réfugiés : un poison pour les relations transfrontalières officielles.
30 A.M.A.E, Note des Renseignements généraux… au sujet des Espagnols franchissant la frontière clan (…)
46La présence des réfugiés politiques à Hendaye a toujours été source de problème au vu des autorités de Madrid. Pourtant, selon une note du Ministère des Affaires Étrangères, ils sont nombreux et restent largement concentrés sur une quinzaine de kilomètres aux alentours de la frontière30 :
47« 6 % des ressortissants espagnols sont soldats et désertent l’armée pour motif réellement politique,
5 % sont d’anciens prisonniers des camps de concentration ou des prisons franquistes revenus dans leurs familles et craignant de nouvelles représailles,
5 % sont d’anciens fonctionnaires et intellectuels qui ne peuvent plus exercer leur profession en Espagne par interaction politique ».
48A leur côté, des membres du gouvernement basque en exil sont source de tiraillement.
49Lors d’un communiqué du 1er mai 1951, sur 15 noms de dirigeants basques soupçonnés d’être les plus actifs dans la région du Sud-Ouest, plus de la moitié intéresse notre champ d’étude :
trois sont de Hendaye, le directeur des activités du Bureau central de Paris, le chef de service de la Délégation dont l’importance est très grande pour l’organisation clandestine, l’ex-chef de la brigade du Bas-quartier de Hendaye,
cinq sont de Saint-Jean-de-Luz : le Président du gouvernement, le directeur du Bureau de « Résistance basque », le directeur du Centre des Activités basques, le Conseiller du gouvernement et le directeur de « Radio Euskadi ».
50 Ainsi, l’ensemble des archives du Ministère des Affaires Étrangères ne fait que se reporter à cette situation. Au niveau national, un phénomène de cristallisation freine toute relation. Les archives municipales, quant à elles, ne font que renseigner sur une autre difficulté : le passage de la frontière.
c) Le problème du franchissement de la frontière
31 Lettre des conseillers municipaux au Maire de Hendaye, Documents annexes aux délibérations du cons (…)
51 Ce problème est crucial au lendemain de la réouverture de la frontière. Alors qu’il « semble réglé » à l’échelle nationale, du moins théoriquement, un blocage naît à Hendaye. Dès le 7 avril 1948, neufs conseillers municipaux rédigent une lettre à l’attention de Monsieur le Maire, constatant que « si la frontière est rouverte, nos populations par contre n’ont pas encore le plaisir de franchir les barrières »31. Ce fait est, en fait, attribuable à plusieurs explications :
• Le visa
52 L’obtention du visa nécessaire, tant par son prix que par le délai d’attente, auprès des autorités françaises est très difficile.
32 Délibération n° 48/643 du conseil municipal du 08 avril 1948.
33 Idem, n°49/761.
53 Le prix de la redevance pour un visa valable une seule journée est exagéré, ce qui place la plupart des ressortissants français dans l’impossibilité d’obtenir les devises exigées par les autorités espagnoles pour un voyage de longue durée. Ils confient donc au Maire « le soin d’intervenir auprès de qui de droit pour obtenir du gouvernement le retour aux facilités qui étaient accordées à tous les frontaliers avant 1935 »32. Cette question du prix reste latente et les Hendayais n’ont de cesse de dénoncer le régime de faveur de certains puisque « seule une catégorie de la population bénéficie de facilités de passage alors que beaucoup de familles n’obtiennent même pas un visa »
54 De nouveau, en 1949, la question du délai est reposée34 et en 1954, c’est au tour de celle de son prix : « Monsieur Bienabe signale que le prix des visas vient d’être augmenté alors que chacun souhaite un assouplissement réel des conditions de passage de la frontière. Par la même occasion, et une nouvelle fois, le conseil municipal charge le premier élu d’intervenir auprès des autorités françaises pour « qu’elles proposent à nos voisins la suppression des visas » »35.
36 « il a toujours existé depuis la Libération, à Hendaye, deux sortes de frontaliers : ceux qui paye (…)
55 Il s’engage, à partir de cet instant, toute une discussion à propos de ces visas et des laissez-passer : quels rôles peuvent-ils avoir alors que les modalités de passage sont plus draconiennes que jamais ? Ils ne contribuent pas à assouplir les conditions de franchissement mais sont plutôt représentatifs d’une régression puisqu’ils datent, à l’origine, d’une époque où la frontière n’était qu’entrouverte et où seuls quelques privilégiés (agents en douane, fonctionnaires, en activité et en retraite et leurs familles) étaient favorisés. Maintenant qu’elle est accessible à tous, ils n’ont toujours pas disparus et demeurent donc source d’inégalité 36. Selon cette même source, « la délivrance des laissez-passer est la résultante de conventions réciproques entre les services de Police des deux côtés de la frontière (…) et ce droit de passage gratuit ne devrait pas être l’apanage d’une partie de la population au détriment de l’autre ». Tous doivent avoir les mêmes devoirs mais aussi les mêmes droits.
56 Ainsi, les frontaliers français proposent des solutions – suppression totale des laissez-passer actuels pour les remplacer par des laissez-passer valables pour un membre d’une famille ; les autres étant astreints aux passeports et visas – et des tentatives d’assouplissement des formalités mais qui jamais n’aboutissent.
57 Au contraire, la totale désorganisation qui s’ensuit va engendrer une rivalité accrue et le franchissement de la frontière n’en sera que plus difficile.
La désorganisation de la vie frontalière
58 Dès l’année 1950, de nombreuses requêtes arrivent à la Mairie et rapportent une situation désorganisée de laquelle les voisins espagnols sortent grands vainqueurs. La ville doit résoudre plusieurs problèmes dont le principal est l’invasion constante du marché du travail français par une masse laborieuse espagnole.
L’inégalité laborieuse
59 L’inégalité du travail tend progressivement à s’étendre entre les frontaliers. A tout instant, les archives révèlent une situation préjudiciable au sujet des activités de transit aussi bien des marchandises que des personnes.

37 Télégramme de Monsieur de Chevigné-Chaze (Assemblée Nationale) à Monsieur Guy Petit de mars 1951 q (…)
60 Lors de la réunion du 22 décembre 1950 un conseiller demande « à ce que les transbordeurs d’oranges utilisent en priorité la main-d’œuvre française, alors que le recours à celle venant journellement d’Espagne est de plus en plus fréquent ». Seulement cette activité est soumise à une réglementation sans cesse mouvante ce qui ne facilite pas la tâche des dits transbordeurs et ravive les tensions : l’embauche d’une main-d’œuvre française nombreuse est en concurrence avec la pénétration espagnole.
38 Lettre du groupement des taxis de la ville de Hendaye au Maire, Courriers, correspondances et dolé (…)
61 Dans cette optique : le cas de l’invasion de plus en plus conséquente « des taxis, de Saint-Sébastien qui conduisent à l’intérieur de notre pays des touristes ou des gens que leurs affaires poussent chez nous »38 est craint. Tout comme les oranges, les taxis français sont en concurrence avec les taxis espagnols puisqu’ils ne bénéficient pas de la réciprocité légitime qu’ils réclament – « nous ne demandons pas à ce que l’on empêche les taxis espagnols de venir en France, mais très énergiquement à bénéficier, à notre tour, de l’autorisation de conduire nos clients éventuels à toutes destinations en Espagne » – ce qui est très préjudiciable car il leur est interdit de passer le pont international d’une part et qu’ils perdent de nombreuses courses sur le territoire français alors que leurs homologues espagnols possèdent ce privilège. Toutefois, selon le Traité du travail conclu en 1932, l’assimilation des Français aux Espagnols était prévue en ce qui concerne le régime du travail dans la Péninsule, mais les ressortissants français étaient assujettis, pour obtenir une carte de travail, à acquitter une taxe beaucoup plus lourde que celle prévue pour les nationaux.
62 Une question se pose donc : les Français peuvent-ils se permettre d’aller travailler en Espagne tout comme le font les Espagnols ? La réponse semble être négative tant les rigidités sont lourdes et nombreuses.
L’attitude des douaniers
39 Lettre de Monsieur José Garay, du 11 janvier 1950, Archives municipales, série D 2 b.
40 « il ne se trouve pas un seul homme parmi eux, qui pourra me prouver que du côté espagnol on ne le (…)
63 L’attitude des douaniers envers « les Espagnols, qui pour la plupart sont de modestes travailleurs venant faire leurs achats en France pour pouvoir alimenter un peu mieux leurs nombreuses familles, avec leurs petits traitements et salaires inqualifiables » paraît déconcertante39. Ainsi, la plupart des Hendayais s’indignent des brimades infligées à leurs camarades espagnols40 et réagissent vigoureusement : « cette attitude n’est pas comparable à celle de leurs collègues [espagnols], qui leur permettent de se procurer à bon compte tout ce dont ils ont besoin, non seulement en produits alimentaires mais encore en chaussures, habillement…. ».
L’instauration du sens unique de passage
64 L’instauration d’un sens unique de passage de la frontière mécontente la majeure partie de la population et suscite l’intervention du Préfet des Basses-Pyrénées.
65 C’est pour désengorger le pont international de Hendaye qu’une réunion de nombreuses personnalités, de hauts fonctionnaires français et espagnols représentant les divers ministères a lieu sans consultation préalable des membres et organismes locaux les plus concernés semble-t-il : Maire, syndicat d’initiative, adhérent du tourisme local… Par une lettre de protestation expédiée de l’office du tourisme le 17 mars 1951, le lecteur apprend que depuis deux ans l’affaire du sens unique à la frontière ne cesse d’être à l’ordre du jour.
66 Ce sens unique, est à nouveau, pour Hendaye synonyme de ruine économique – une des conséquences est d’éloigner la masse touristique – et d’entrave aux bonnes relations entre voisins « si comme envisagé, la rentrée en Espagne s’effectue par Hendaye et la sortie par Béhobie ». Les frontaliers voulant venir en France ou se rendre en Espagne sont tributaires d’un parcours imposé qui pour certains les obligent à faire un détour conséquent.
41 « les relations amicales des deux pays ne pourront se développer que par les facilités accordées p (…)
42 Délibération du conseil municipal n° 51/37, 27 février 1951.
67 Ainsi une mobilisation générale se met en place en vue de retrouver la liberté et le choix de passage – « s’il y a embouteillage, la faute en revient aux difficultés déjà connues (formalités exigées par les polices, douanes, change…) » et de rassurer les voisins « d’outre-Pyrénées »41, hormis la voix d’un conseiller municipal qui se joint aux protestations mais déclare voter contre le passage relatif aux relations amicales avec l’Espagne42.
43 Délibération du conseil municipal, 18 mars 1952.
68 Cependant rien n’y fait. En 1952, un nouveau vœu du conseil municipal dénonce, devant les protestations des frontaliers, « l’obligation faite aux usagers hendayais de n’emprunter qu’une seule route de bureau et insiste pour que la mesure en vigueur soit reconsidérée par l’Administration des douanes en vue de donner à la dite tolérance une forme plus rationnelle et aussi de permettre à tous le retour en France par les voies qui conviennent le mieux à chacun »43.
69 La ville subit de nouvelles mesures restrictives qui peuvent s’avérer dangereuses pour sa survie. Pourtant, les élus ne renoncent pas malgré ces blocages successifs à poursuivre leur politique d’entraide amorcée quelques années auparavant.
70 A l’attirance naturelle et historique dont il était logique de retrouver trace se substituent des relations exiguës et complexes. Oscillant entre nouveaux contacts ou porte close les relations transfrontalières s’enfoncent dans la confusion, cette dernière étant largement alimentée par la défiance réciproque des États.
44 Carlos Fernandez de Casadevante Romani, La frontière franco-espagnole et les relations de voisinage (…)
71 Rien n’est à même de recréer la coopération d’antan : peur du franquisme et de l’autre, fermeture de la frontière, deux ingrédients qui cèdent la place aux relations de contiguïté et non à la volonté de renouer des liens. Les seuls contacts ont leur racine dans le fait même du voisinage
72 Cette situation perdure jusqu’au milieu des années soixante, moment où apparaissent les éléments d’une nouvelle donne internationale. C’est sous l’effet des assouplissements du régime franquiste et de la croissance économique au niveau national, puis de l’apparition d’institutions et de manifestations culturelles diverses comme le journal Hendaye-Echos, les commémorations de la mort de Pierre Loti ou du centenaire du chemin de fer que les villes voient s’ouvrir d’autres perspectives.
Notes
1 Pour de plus amples renseignements se reporter à notre travail d’études et de recherches : Hendaye entre fermeture et ouverture (1945-1975), chapitre I « La Bidassoa, une frontière ou un gué ? », pp. 29-35. Mémoire de maîtrise d’histoire des relations franco-espagnoles sous la direction de René Girault, Université Paris I, 1994.
2 « elle repousse systématiquement ce qui rappelle le totalitarisme allemand et donc ce qui lui a été affilié, même l’Espagne franquiste », in C. Navard, op. cit., chap. 2 « Une vie internationale limitée : la crise d’après-guerre et le fermeture de la frontière (1945-1948) », p.48.
3 Délibération du Conseil Municipal no 45/296, 19 mai 1945, Mairie.
4 Id., n°45/285, 30 juin 1945.
5 Archives du Ministère des Affaires Étrangères de Paris (ci-après A.M.A.E), Note de la Direction Europe pour le Ministre des Affaires Étrangères du 18 août 1949, dossier 154.
6 « il est probable que d’autres arrivées ont eu lieu hors de contrôle, les plages étant sans surveillance », ibidem.
7 A.M.A.E., Dossier 84, Note d’information du 28 février 1946.
8 Vœu pour la réouverture de la frontière, Délibération n° 47/596, 28 novembre 1947.
9 En tout trois vœux ont été formulés : les 18/9 février 1946 au sujet de la zone interdite, 01 septembre 1946 et 28 novembre 1947.
10 Chambre de Commerce de Bayonne, « Le rôle de Hendaye dans les relations économiques de l’Espagne avec les autres pays européens » dans Activité en Pays basque n°48 spécial Hendaye, février 1954.
11 Ibidem.
12 Chambre de Commerce de Bayonne, « Note d’étude sur la fermeture de la frontière et ses conséquences ».
13 Chambre de Commerce de Bayonne, idem.
14 A.M.A.E, lettre de l’Assemblée nationale constituante au Quai d’Orsay des 18/9 février 1946, dossier 84, Série Z.
15 Vœu pour la réouverture de la frontière, op. cit.
16 Certains s’avancent même à prétendre que chaque Hendayais a parmi les membres de sa famille au moins un Espagnol vivant à Irun ou Fontarrabie.
17 Abbé Michelena, Histoire d’Hendaye, T.l, Hendaye : son histoire, Hendaye, Haize Garbia, 1987, p.621.
18 Article de presse de Raymond Lecuyer cité par Abbé M. Michelena, op. cit., p. 623.
19 Registre des délibérations du conseil municipal, n° 48/702, 12 novembre 1948. Il faut ajouter qu’à l’origine le programme de protection de la plage était dû à l’initiative de Fontarrabie puisque travailler sur le cour d’eau international nécessitait d’avoir l’accord des deux parties. En ce sens, il contribua à un rapprochement.
20 « beaucoup de travail, faibles revenus, pénurie généralisée [même si] le Pays basque espagnol, région industrielle, est moins touché par la crise du moins jusqu’en 1950 » in Bartolomé Bennassar, Histoire des Espagnols, Livre 2, Chapitre 10 « La post guerre : le travail et l’austérité ».
21 A.M.A.E, Lettre du Préfet des Basses-Pyrénées au Ministre des Affaires Étrangères du 30 janvier 1948 au sujet de l’ouverture de la frontière, dossier 86.
22 Journal Le Monde, 08/09 février 1948.
23 A.M.A.E, Télégramme au départ du Ministère des Affaires Étrangères pour le Palais de Santa Cruz du 22 janvier 1948 au sujet des étapes de la réouverture de la frontière, dossier 86.
24 Ibidem
25 « Dès le 30 juin 1945, Monsieur le Maire de Hendaye divulgue l’accord de l’Administration des Douanes à pouvoir importer des oranges afin de les répartir à la population », Délibération n° 45/274, Registre Mairie.
26 A.M.A.E., dossier 154, note du 01 juin 1945.
27 B. Bennassar, op. cit., chap. 10.
28 A.M.A.E., dossier 130, note n° 32 EU du Consulat français de Saint-Sébastien au Ministère des Affaires Étrangères, Série Z.
29 Selon le taux de change en vigueur – 4,56 F la peseta en 1945 et 1946, 10,85 à 10,95F entre 1947 et 1956 et 8,19 à 8,20 F entre 1957 et 1959 – les prix en France étaient 100 à 800 fois moins chers, in J.M. Delaunay, Des Palais en Espagne : l’École des Hautes Études et la Casa de Velazquez au cœur des relations franco-espagnoles du XXe siècle (1909-1979), Thèse de 3e cycle, Paris I, 1988.
30 A.M.A.E, Note des Renseignements généraux… au sujet des Espagnols franchissant la frontière clandestinement du 11 mai 1946, op. cit.
31 Lettre des conseillers municipaux au Maire de Hendaye, Documents annexes aux délibérations du conseil municipal, Archives municipales, Série D 1 d.
32 Délibération n° 48/643 du conseil municipal du 08 avril 1948.
33 Idem, n°49/761.
34 Ibidem.
35 Id., n°54/428.
36 « il a toujours existé depuis la Libération, à Hendaye, deux sortes de frontaliers : ceux qui payent et ceux qui franchissent la frontière gratuitement », Lettre de Monsieur Lhosmos, retraité SNCF en date du 16 novembre 1950, Doléances et correspondances, Archives municipales, Série D 2 b..
37 Télégramme de Monsieur de Chevigné-Chaze (Assemblée Nationale) à Monsieur Guy Petit de mars 1951 qui nous apprend que « 1000 tonnes d’agrumes sont bloquées en gare de Hendaye par suite de l’application du rectificatif du contingent autorisé à l’importation par Hendaye fixé le 20 février à 6000 tonnes, ramené à 3000 tonnes par le J. O. numéro 15 en mars 1951, Télégramme d’information…, Courriers, correspondances et doléances,, Archives municipales, Série D 2 b.
38 Lettre du groupement des taxis de la ville de Hendaye au Maire, Courriers, correspondances et doléances, Archives municipales, Série D 2 b.
39 Lettre de Monsieur José Garay, du 11 janvier 1950, Archives municipales, série D 2 b.
40 « il ne se trouve pas un seul homme parmi eux, qui pourra me prouver que du côté espagnol on ne leur aie pas toujours donné toutes sortes de facilités pour passer tout ce qui leur plaît », ibid.
41 « les relations amicales des deux pays ne pourront se développer que par les facilités accordées pour le passage de la frontière ».
42 Délibération du conseil municipal n° 51/37, 27 février 1951.
43 Délibération du conseil municipal, 18 mars 1952.
44 Carlos Fernandez de Casadevante Romani, La frontière franco-espagnole et les relations de voisinage avec une référence spéciale au secteur du Pays basque, Harriet, Bayonne, 1989, 1re partie, chapitre 1 « les relations de voisinage : aspects généraux », p. 34.
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Table des illustrations

Titre PRIX COMPARES DES BIENS DE CONSOMMATION (1950)
Légende SOURCE : A.M.A.E., dossier 130, note 32 EU.J. Fourastié et B. Bazil : Pourquoi les prix baissent ? Élaboration personnelle
URL http://lapurdum.revues.org/docannexe/image/1735/img-1.png
Fichier image/png, 45kHaut de page
Pour citer cet article

Référence électronique
Christophe Navard, « Hendaye et ses voisines espagnoles : (1945 – années soixante) proximité géographique pour relations sporadiques », Lapurdum [En ligne], 3 | 1998, mis en ligne le 01 septembre 2010, consulté le 08 septembre 2015. URL : http://lapurdum.revues.org/1735
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Auteur
Christophe Navard
Université de Paris I – Panthéon – Sorbonne Centre Pierre Reno
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Droits d’auteur
IKER UMR5478 | Navard C.

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Alfred LASSUS

Alfred Lassus, dans son « Hendaye, ses marins et ses corsaires » , ( il en recense 200) les sort de l’oubli, et dans son épilogue nous dit: « Des études réalisées, il ressort que les marins du pays du Labourd étaient avant tout des pêcheurs, pratiquant principalement la pêcherie et sécherie des morues à Terre Neuve, ou à la chasse et fonte des baleines vers les mers du nord (de la Norvège, du Groenland ou de l’Islande).
Mais ceux d’Hendaye se livrèrent surtout à cette dernière pêche durant tout le XVII éme siècle et le début du siècle suivant. La spécialisation des marins basques était bien connue, car dans les archives hollandaises sont mentionnés de 1617 à 1670 une centaine d’entre eux, natifs de Saint Jean de Luz, de Ciboure, d’Hendaye et de Bidart, qui furent au service des capitaines hollandais, principalement en qualité de harponneurs. Une lettre datée du 26 juillet 1988 adressée à la bibliothèque municipale de Bayonne, par le Dr. Lourens Haquebord en donne la liste
. Mais il est difficile d’identifier ces marins, les noms basques ayant été mal reproduits dans les dites archives. Ainsi pour citer quelques exemples concernant les hendayais: de Gaistaialde, de la Rane, Deuretia, de Sansdire, d’Aurich… probablement pour: de Gastainalde, de Haraneder, d’Urrutia, de Sandoure, Darreche…
…. Des capitaines hendayais commandèrent encore pour le voyage de la baleine en 1765 et en 1766. Il est rappelé que c’est encore l’un d’eux, Pierre Betton, qui fut en 1784 capitaine de la frégate du Roi, le Restaurateur de Bayonne (480 tx) destiné à relancer cette pêche, mais qui malheureusement fit naufrage dans une baie d’Islande.
Parmi les deux cent capitaines ici mentionnés, cinquante environ commandèrent des navires corsaires armés à Saint Jean de Luz, Ciboure, Bayonne, Bordeaux, Brest, Saint Malo et même à Hendaye. Parmi cette cinquantaine, vingt-neuf d’entre eux s’emparèrent au moins de cent trente-cinq bâtiments ennemis dont six furent simplement rançonnés….
En outre vingt autres bâtiments ennemis furent coulés ou incendiés, dont deux par Jean Dalbarade et dix huit par Joannis de Suhigaraychipy dit Croisic, agissant en compagnie de Louis Harrismendy de Bidart.
Dans cette guerre de course, les Hendayais firent preuve d’audace et de détermination, n’hésitant pas à attaquer l’ennemi par l’abordage comme Croisic, Jacobé de Larroche, Jean Dalbarade et son frère Pierre, pour ne citer que les principaux.
… les statistiques prouvent que 60% d’entre eux mouraient en dehors de leur ville ou village et à un âge moyen de 30 à 35 ans, ce qui explique que l’âge moyen de vie des marins était de 42 ans seulement contre 52-53 ans pour la population masculine non maritime.
Devant tant de courage et d’abnégation, nous leur devons admiration et reconnaissance. En rappelant qu’il y eut très peu de négriers à Hendaye , quelques marins de cette ville franchirent le Cap de Bonne Espérance: Jean Dalbarade, Jean Haristoy, Mendigain et Étienne Pellot, ainsi que probablement quelques autres qui sont à identifier. Il est exceptionnel en outre que neuf capitaines aient reçu en même temps, envoyée par le Roi, une médaille d’or en mai 1684, car à cette date il ne restait que 6 capitaines dans cette ville

. Pour terminer il y a lieu de citer quelques familles d’Hendaye dont les fils devinrent de grands capitaines; Dalbarade, Daccarrette, Darancette, Darmore, Darragorry, Daspilicouette, Destebetcho, Detcheverry, Dibildoz, Diparraguerre, Dotace, Duhalde, Durruty, Galbaret, Garat, Gellos, Harremboure, Hirigoyen, Laparque, Larroche, Léremboure, Morcoitz, Passement, Pellot, Querbes, Romatet, Sainte Marie, Sallaberry et Suhigaraychipi-Croisic. »

Editions   ATLANTICA

 

 

 

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