URTUBIE

12

URTUBIE    

 les Tartas d’Urtubie

———————–

C’est en 1341 que Martin de Tartas reçoit du roi d’Angleterre, l’autorisation de construire un château de pierres avec murailles et fossés, parce qu’il n’en existe pas d’autre à trois lieues de là.

Les lettres patentes en faveur de Martin de Tartas, Seigneur d’Urtubie, sont signées par le roi Édouard III d’Angleterre à Westminster, le 4 mai 1341.

Mais Martin mourut tragiquement à Bayonne en 1343, sans postérité, et c’est son frère Auger de Tartas qui achève la construction d’Urtubie.

Il prête serment de fidélité et hommage féodal à Edouard III au Palais de l’Archevêché de Bordeaux.

Après lui, la propriété passe à son fils Adam, capitaine des gardes de l’Infant Don Carlos, héritier du trône de Navarre, puis, en 1377, à son petit-fils, Pierre Arnaud et ensuite à son arrière-petit-fils, Esteban d’Urtubie, qui meurt sans postérité en 1437

.XVe siècle : les Sault et les Montréal

C’est la fille du frère d’Esteban, Domilia Martinez d’Urtubie qui hérita du château.

Elle avait épousé vers 1415, Saubat de Sault. 1609

Après elle, la seigneurie d’Urtubie, avec le château, passe à son fils Jean de Sault, qui épousa vers 1445, Maria Tereza de Lazcano, dont il eut une fille, Marie, héritière de Sault et d’Urtubie.1789. Abolition du Biltzar du Labourd dans le cadre de la construction de l’état-nation. Simon Amespil maire-abbé de Hendaye sera le dernier représentant hendayais dans la dernière réunion de cette institution abolie en 1790 quand l’Assemblée Nationale approuve la division de la France en 83 départements, dont celui qui réunit le Labourd, La Basse Navarre et la Soule avec le Béarn.

En 1448, Jean de Sault alla combattre les Gamboa, en Guipuzcoa, avec le seigneur de Lazcano, son beau-père, qui était le chef du parti des « onazinos ».

Peu de temps après, Jean de Sault mourut et sa veuve, Maria-Tereza se remaria en 1456 avec Jean de Montréal, conseiller du roi d’Aragon et trésorier général de Navarre, veuf de Dona Maria de Larraya.

Jean de Montréal passa dans le camp de l’infant Don Carlos, qui le nomma son conseiller, ce qui entraîna la confiscation de ses biens espagnols au profit d’un gentilhomme navarrais.

La guerre se poursuivit jusqu’à ce qu’un pacte fût signé le 23 janvier 1460 : Jean de Montréal fut réintégré dans ses biens et dignités, et il s’installa à Urtubie auprès de sa femme, Maria-Tereza de Lazcano.

Jean II de Montréal, fils aîné de Jean, avait environ dix-sept ans lorsqu’il épousa Marie d’Urtubie, fille du premier lit de sa marâtre.

En Janvier1609 ce fut le sieur d’Urtubie, soutenu par le sieur d’Amou qui s’adressant au roi Henri IV lui même le supplia d’envoyer des commissaires pour  » nettoyer le Labourd de ses sorciers  » p.30 Car en plus de son assistancs aux procés, le roi avait le président d’Espagnet de régler les vives querelles que se faisaient Français et Espagnols, d’une rive à l’autre de la Bidassoa, querelles qui s’envenimaient facilement

Il eut l’honneur de recevoir en 1463 le roi Louis XI qui séjourna à Urtubie lorsqu’il fut appelé comme médiateur par les rois de Castille et d’Aragon.

C’est ainsi que l’on peut lire dans les chroniques de Philippe de Commynes que le roi visita  » un petit château nommé Heurtebise… » Louis XI, lors de son départ emmena Jean II avec lui comme chambellan ; ce dernier devait participer en 1494 à la conquête du royaume de Naples avec Charles VIII.

Jean II de Montréal et Marie d’Urtubie ont eu deux enfants : Louise, qui épousa en 1480 Jean de Beaumont-Navarre, petit fils de Charles III, roi de Navarre, et Louis, connu sous le seul nom d’Urtubie, élevé comme enfant d’honneur à la cour de Charles VIII, qui devint, en 1496, écuyer tranchant.

Mais pendant l’absence de Jean II d’Urtubie, qui guerroyait sous le ciel d’Italie, Marie d’Urtubie, sa légitime épouse, se jugeant sans doute déjà veuve, épousa, en 1469, Rodrigo de Gamboa d’Alzate en Navarre et de Renteria en Guipuzcoa.

Le couple reçut la bénédiction nuptiale en l’église Saint- Vincent d’Urrugne et eut six enfants.

L’aîné, Jean, dit « Ochoa », va revendiquer l’héritage d’Urtubie, ce qui entraînera une longue querelle successorale, qui se terminera en 1574
En effet, Jean II de Montréal revendique ses droits après la mort de Rodrigo d’Alzate et, par arrêt du parlement de Bordeaux en date du 13 juin 1497, est réintégré en la jouissance de la personne et des biens de Marie d’Urtubie, sa femme légitime.

Mais cette dernière, une femme de caractère, déjà surnommée « la bigaine », refuse de se soumettre à cet arrêt et emploie des moyens expéditifs : elle fait brûler le château d’Urtubie et se retire en Navarre chez les Gamboa d’Alzate, où elle meurt en 1503.

Le roi Louis XII, par lettres datées de Bourges du 20 avril 1505, permet à Jean II de Montréal de « réédifier et fortifier la dite place d’Urtubie de telles grandes et puissantes fortifications qu’il pourra faire et que bon lui semblera ». Louis de Montréal, fils de Jean II, ne fut mis en possession de tout l’héritage de Marie d’Urtubie qu’après l’intervention du gouverneur de Guyenne, agissant sur l’ordre du roi, après de nombreuses difficultés et bagarres avec Jean d’Alzate, dit « Ochoa ».

Louis de Montréal fut nommé « bailli de Labourd », le 17 octobre 1511, et fit reconstruire le château, son père, Jean II de Montréal s’étant retiré au château de Sault.

On ne connaît pas exactement la date à laquelle fut reconstruit le château détruit par Marie d’Urtubie.

En fait, le château ne fut pas entièrement détruit puisque subsistèrent le donjon, le chemin de ronde et la porterie, qui permettent encore aujourd’hui d’imaginer ce que devait être le premier château fort.

Le château fût donc « agrandi » entre 1506 et 1540 par Louis de Montréal, mort en 1517 dans un combat contre les Guipuzcoanos, et par son fils Jean III.

Aux constructions antérieures fût adjoint un corps de bâtiment correspondant au grand salon actuel et la grosse tour avec l’escalier de pierres à vis suspendu.

, par le mariage de Jean II d’Alzate d’Urtubie, petit-fils du second mariage, avec sa cousine issue de germains, Aimée de Montréal d’Urtubie, petite fille du premier mariage.

Entre-temps, l’histoire de la succession allait connaître bien des rebondissements.

3a – XVIe et XVIIe siècles : les d’Alzaté d’Urtubie

La propriété d’Urtubie alla par mariage à Aimée de Montréal, fille de Jean III, qui épousa en 1574 Jean d’Alzate qui comme nous l’avons vu plus haut descendait lui aussi de Marie d’Urtubie et dont le père avait obtenu des maîtres des requêtes du roi la propriété de la seigneurie d’Urtubie en 1563.

Leur petit fils, Salvat d’Alzate d’Urtubie, obtint en 1654 que Louis XIV érige la terre d’Urtubie en vicomte et confirme la charge de bailli d’épée du Labourd qu’il avait accordée aux d’Urtubie.

C’est Salvat qui à la suite de son père André modifiera la toiture du château et construira la chapelle.

Ces travaux avaient pour objet de rendre le château digne des fonctions du Vicomte d’Urtubie qui fut entre autre, gouverneur du Labourd

. C’est également Salvat qui installa à Urtubie la très belle collection de tapisseries de Bruxelles du XVIème siècle encore en place de nos jours.

La propriété d’Urtubie passa ensuite aux héritiers de Salvat, nés de son premier mariage, c’est à dire André, puis Henri et Ursule, sa fille, qui en 1733 avait épousé Pierre de Lalande-Gayon.

3b -XVIIIe siècle : les Lalande d’Urtubie

Ce sont Pierre de Lalande et son épouse, Ursule d’Alzate d’Urtubie, qui réalisèrent les travaux qui ont donné au château et au parc leur physionomie actuelle.

Les travaux furent achevés en 1745 et comprenaient le corps de bâtiment correspondant au petit salon actuel, la terrasse, l’escalier Louis XY une partie importante du Châtelet d’entrée et l’Orangerie.

C’est Pierre-Eloi de Lalande, arrière petit-fils d’Ursule, qui, en 1830 a cédé les domaines d’Urtubie et de Fagosse à François III de Larralde-Diustéguy, son cousin et cinquième descendant de Salvat d’Urtubie et de sa seconde épouse, Jeanne-Marie de Garro. Un échange de lettres entre Pierre-Eloi de Lalande et François III de Larralde-Diustéguy, témoigne de la satisfaction du vendeur de voir la propriété demeurer dans la même famille.

4a – XIXe siècle : les Larralde-Diusteguy

François III de Larralde, maire d’Urrugne, marié en 1819 avec Maria Antonia de Polio y Sagasti, a transmis la propriété au plus jeune de ses fils, Henri de Larralde-Diustéguy, maire d’Urrugne pendant 56 ans et conseiller général des Basses Pyrénées pendant 40 ans. Henri demeura célibataire et laissa Urtubie à sa soeur Gabrielle, mariée à Jules Labat, maire de Bayonne et député des Basses Pyrénées qui eut l’honneur de recevoir en séjour chez lui à Biarritz l’Empereur Napoléon III et son épouse venus en 1854 suivre les travaux du Palais Impérial.

4b – XXe siècle : les Comtes de Coral

Henri de Larralde Diustéguy a vécu les dernières années de sa vie dans la partie du château construite en 1745. A sa mort, survenue en 1911, la Comtesse Paul de Coral, fille de Gabrielle de Larralde Diustéguy a aménagé différentes pièces du château, dont la salle chasse, pour les rendre plus habitables et conformes à une vie de famille agréable.

Après elle, c’est son fils aîné, le Comte Bernard de Coral et sa femme Hélène qui se sont installés à Urtubie. Continuant la tradition familiale, Bernard de Coral a été maire d’Urrugne de 1929 à 1945 et de 1947 à 1965. Il a été aussi député des Basses-Pyrénées de 1934 à 1941 et conseiller général de Saint-Jean-de-Luz de 1951 à 1963. Le Comte de Coral et son épouse ont obtenu en 1974, l’inscription de la propriété à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques,

Leur fils unique le Comte Paul-Philippe de Coral et son épouse ont ouvert le château à la visite et ont décidé d’y aménager des chambres d’hôtes pour faire découvrir à un large public les charmes de la côte basque et la richesse de son passé.

Comte de Coral

****************************************

12

Extrait du livre de  Pierre-Henry de Lalanne

1896

—————————————————–

 le Roi, la bergère et le vieil homme

De la réalité  … au mythe ?

image3

Naissance du roi

 SANCHO  « ABARCA »

————

Comme le roi de Navarre Garcia Iniguez, qui habitait en ce moment la vallée d’Aybar, se promenait dans ses terres avec sa femme en grossesse avancée, il s’aventura par mégarde aux environs de Lombier, frontière du pays occupé par les Maures, et fut surpris par leurs troupes, et mis à mort.
Son épouse, la reine de Navarre, dona Urraca, tomba près de lui sans vie et le ventre ouvert par une lance.

Aux cris déchirants qu’elle poussait, les gens d’alentour accoururent, mirent en fuite la bande de brigands qui s’acharnaient après elle .
L’un des officiers de la cour venu à son secours se fit remarquer par son énergie à disperser les barbares, puis il revint à la reine qui réclamait des soins immédiats, laissant à d’autres l’honneur de la venger. Il la trouva étendue mourante auprès de de son royal mari.
Tandis qu’il s’apprêtait à la relever, il aperçut une main d’enfant qui sortait et s’agitait à travers la plaie que la lance du soldat maure lui avait faite.
Incontinent il prit la petite main, la tira doucement, et eut bientôt sur ses bras le fils de l’infortuné Garcia-Iniguez.

Il l’enveloppa avec mille précautions dans son manteau, l’emporta chez lui, le nourrit quelques jours.
Il avait ainsi conservé à la Navarre son nouveau roi 

Cet officier, qui avait ainsi arraché du sein de sa mère le jeune roi, s’appelait Fortuno de Guevera ;

L’enfant devint plus tard Sancho « Abarca. »
Devenu roi, il appelait son bienfaiteur son père, et lui disait souvent par manière plaisante : « Bon voleur, tu m’as ravi à la mort qui me tenait, tu seras désormais Fortuno Ladron de Guevera; je fais d’un voleur le premier noble de mon royaume ». Ceci se passait en l’année 891. (1) En 1763 Francisco Ladron de Guevara, l’un des descendants de l’illustre et noble voleur, fut alcade de la ville de Fontarabie et majordome de l’église paroissiale (2).
(1) Mediua, lib. Il, cap. 159. — Zurita. — Fernandez Perez, Historia de la Iglesia y Obispos de Pamplona, tomo I, lib. I, cap. XXXVIII, pages 47-48. – Rode », Tolet. de rébus in Hispania gestis, lib. V, cap. XXII. — Masdeu, Espaiia arabica, lib. I, n° 124.
— Lope de Isasti, Historia de Gllipuzcoa, lib. I, cap. xi, 47.
(2) Chron. Albed. continuatoi, la bergère et le vieil hommeio, n* 87. Chron. Silens. cont, no 74.

SANCHO  « ABARCA »

 ET LA MAISON DE GUSTIZ

ou le Roi  la bergère  et le vieil homme

Le jeune Moïse de la Navarre, sauvé de la fureur des Maures passa son enfance entre les mains de Fortuno de Guevara qui le combla de son affection et de ses soins paternels. Dès l’âge le plus tendre, il annonça les meilleures dispositions pour le bien et la justice. D’une intelligence rare, élevée, d’une foi vive, d’un cœur ouvert aux infortunes de la terre et aux souffrances des malheureux, d’une oreille attentive à leurs plaintes (1), il fut couronné roi à l’âge de quatorze ans, en 905 (2).

Il avait une nature gaie, encline au bien, prompte à la riposte : son commerce était facile et doux. Pendant son adolescence, il partait dès l’aube avec de jeunes Basques de son âge pour chasser, et ne dédaignait pas de chanter au milieu
(i) Chron. Burg., n° 943. — Roder. Tolet. lib. V, cap. XXII.
(2) Masdeu, id., lib. I, n » 125.
d’eux, dans la langue des vieux Cantabres, les anciennes chansons eskuariennes de la Navarre; mais dès qu’il reçut la couronne des mains de l’évêque de Pampelune, donXimeno, les occupations de la charge royale absorbèrent sa grande intelligence et sa belle âme. Le fier roi des Eskualdunaks avait bien les énergies et les nobles élans de sa race. A peine en possession du commandement suprême, il n’eut d’autre pensée que celle de venger le nom de chrétien sans cesse opprimé par les infidèles. Son enfance avait été bercée au souvenir de la mort terrible de son père et de sa mère, de sa merveilleuse et tragique naissance.
Sa mémoire en était remplie, et cette perpétuelle hantise d’un drame sanglant dont avaient été victimes les auteurs de ses jours l’enflammait de colère.
Les charmes de la jeune Theuda, princesse de sang royal qu’il avait épousée, ne purent étouffer les nobles ressentiments qui couvaient en son cœur. Malgré l’ardeur de son amour, il échappa promptement de ses douces étreintes pour aller guerroyer.
Il fondit sur les Maures, les battit à la Rioja et sur le mont Oca, les refoula en dehors de la Navarre et d’une partie de l’Aragon jusqu’à Huesca. L’hiver l’ayant surpris dans l’entraînement de sa poursuite, Sancho Garces, toujours attentif, malgré l’ardeur du combat, aux nécessités de ses Navarrais et de ses Guipuzcoans, s’aperçut que leurs pieds ensanglantés aux roches anguleuses que la neige couvrait les faisaient souffrir et il leur ordonna de chausser incontinent une sandale rustique de cuir appelée Abarca.
En souvenir de cette attention généreuse et pour en perpétuer la mémoire, ses soldats et compagnons d’armes le surnommèrent Abarca. A partir de ce moment, l’Histoire ne le connaît, lui et sa descendance, que sous le nom de Sancho Abarca. Les comtes de Aranda qui en descendent se nomment encore aujourd’hui Aranda de Abarca.
Les Maures revenus de leur fuite, ayant envahi la ville de Pampelune, il se jeta sur eux d’un tel emportement et en fit une telle tuerie qu’il n’en resta presque plus pour en porter la nouvelle au roi de Cordoue (1).
La citadelle dans laquelle se retranchaient les infidèles et d’où ils tombaient sur les populations d’alentour était réputée imprenable, inabordable Elle se dressait orgueilleuse et menaçante sur le mont Monjardin, non loin de l’endroit où s’est élevée depuis la petite ville d’Estelle en Berrueza. C’était la citadelle de San Esteban.
Sancho Abarca voulant en finir avec les Maures résolut de s’en emparer : la tentative était audacieuse et témoignait d’un courage peu commun.
Il le savait ; mais rien n’arrête un Navarrais dans ses résolutions quand une fois il les a sacrées justes. Il les appuie seulement pour plus d’assurance sur le sentiment religieux, qui les rend invincibles. Dans cette pensée, Sancho Abarca se rendit avec ses Basques au
(1) P. Moret, Anal. de Navarre, lib. VIII, cap. n.
monastère de Hyrache, à une lieue de la citadelle ennemie. Il s’y agenouilla de solide foi, y entendit la messe célébrée par un religieux, s’anima au combat et commit à Notre-Dame le soin de la victoire. Au sortir du monastère et de la prière, il commanda l’assaut; aussitôt, tous les Basques aux pieds agiles gravirent, en poussant des cris et des hurlements, les hauteurs escarpées du Monjardin, escaladèrent les murailles fortes, égorgèrent ceux qui s’y abritaient et plantèrent sur le sommet où brillait le croissant le drapeau chrétien et la croix.
En reconnaissance de cette victoire et de la déroute complète des infidèles, Sancho Abarca fit don à l’église de Pampelune et au monastère de Hyrache de toutes les terres conquises sur les Maures et de la forteresse de San Esteban.
Pendant les trêves et les répits que lui laissaient les soucis du fardeau royal et des combats, Sancho Abarca venait se reposer dans son château de Fontarabie, sur les bords de la Bidassoa, en face de l’Océan.

la bergère

Là, il reprenait sa vie de jeunesse et d’aventure, et se livrait au plaisir longtemps oublié de la chasse.
Or, un jour que, las et altéré, il s’était arrêté sur les flancs du mont Jaizkibel, ayant perdu ses compagnons et les sentiers connus, il vit une jeune fille d’une éclatante beauté qui se rendait à la ferme voisine. Sa vue fut un allègement à ses fatigues, l’éclat de ses yeux qui inondait ses regards ravis une enivrante douceur à son âme.
Encore que sa fatigue lui eût engourdi les membres, il se redressa pour la saluer. La jeune fille, dont la craintive timidité avait ralenti la marche et suspendu la parole, chercha un instant à se dérober à son attention, mais le jeune roi, qui connaissait le canal le plus sûr pour toucher et vaincre le cœur d’une chrétienne eut recours à sa charité La pitié est, en effet, chez une femme, la voie la plus sûre qui conduit à l’amour.
— Je suis, lui dit-il, dans la belle langue eskuarienne, un pauvre voyageur égaré dans ces lieux, sans asile et sans secours d’aucune sorte : la nuit vient et je ne sais où m’abriter ; j’ai soif et je ne trouve point de fontaine, ni de source parmi ces rochers arides pour me désaltérer. Connaissez-vous un ruisseau limpide où je puisse plonger mes lèvres comme les brebis que vous pressez devant vous?
Pourrez-vous me laisser m’étendre quelques heures dans l’étable ou la caverne sous le roc, où elles se retirent, afin de reposer ma tête sur leur laine blanche et chaude? Dites-moi, le pourrez-vous?
Il n’en fallut pas davantage pour arrêter la marche déjà ralentie de la jeune fille: son désir d’obliger avait vaincu sa timidité, et dissipé ses craintes.
— Seigneur, lui fit-elle, nous ne sommes pas riches, mais nous avons, non loin d’ici, une petite chaumière et de la paille fraîche pour dormir, et du lait bien doux pour épancher la soif et apaiser la faim; suivez le sentier où cheminent mes brebis, et nous ne tarderons pas d’y arriver.
La jeune pastourelle accompagna son invitation du sourire le plus engageant. Ce sourire idéal, où la bonté le disputait au charme, où l’innocence et la candeur se mariaient avec la modestie, illumina sa figure incomparable. Les étoiles, qui commençaient de paraître, en pâlirent et Sancho la suivit, aussi léger et allègre que s’il n’eût marché tout le jour. Il ne sentait aucune lourdeur dans ses membres, sa marche était dégagée.
Il franchissait d’un bond rapide les cours d’eau qui d’aventure sillonnaient la montagne, et lorsque la nuit venue, la lune, qui paraissait dans un beau ciel semé de perles d’or, illumina la figure angélique de cette Rachel des bois, il ne put contenir son transport et la regardant fixement : « Gustiz ederra zera, lui dit-il. Vous êtes tout à fait belle, chère enfant! »
La jeune fille, pour toute réponse, fit un bond de chèvre en dehors du sentier, comme si elle se fût blessée aux ronces de la montagne. Une fois à distance, elle se retourna et, avec un regard sévère et plein de reproche :
« Ne vous moquez pas, seigneur, d’une pauvre fille qui est ici sans défense ». Le silence suivit ces paroles, et le roi et la pastourelle arrivèrent à la petite ferme. A la façon empressée dont on l’accueillit au foyer de la vierge, le jeune Sancho comprit que l’hospitalité, loin d’être une charge, y était un devoir sacré. Il prit le lait qu’on lui offrait avec abondance, et il s’y reposa jusqu’au jour : mais son sommeil fut bercé par les rêves les plus enchanteurs.
L’image de la touchante rencontre qu’il avait faite l’avait rempli et illuminé. A partir de ce jour il s’égara souvent dans ses courses sur le mont Jaizkibel. Ses chasses eurent un autre objet que le gibier vulgaire qui hante les monts et les bois ; d’autres en eurent le soin et le plaisir, tandis que lui venait se reposer sous les regards et les grâces aimables de celle qui, moins farouche dans le commerce que dans la rencontre, l’avait accueilli, et à laquelle il répétait sans cesse le cri de son admiration: « Gustiz ederra zera. Vous êtes tout à fait belle. » Il avait demandé la toison blanche des brebis pour reposer sa tête ; il eut les épaules d’albâtre de la jeune pastourelle qui, pour le récompenser de son amour, lui donna un fils.
Quand le galant roi de Navarre eut ce fils dans ses bras, il ne put contenir son bonheur.
« Voyez-vous, dit-il à la jolie bergère, mère d’un fils royal devenue, voyez-vous ces monts, ces bois ces prés de fleurs diaprés, toutes ces terres enfin qu’embrassent vos regards, je vous les donne en échange de cet enfant. » Puis, déroulant un parchemin qu’il portait sur lui
: « Voici le titre de possession et de noblesse que j’ai créé pour vous. Notre fils portera le nom que vos charmes ont souvent mérité. Vous êtes Gustiz ederra, toute belle : il sera Gustiz ederra. »

et le vieil homme

Grâce à la munificence royale qui vint couronner les amours poétiques du plus aimable roi de Navarre, le domaine de la pastourelle du mont Jaizkibel s’étendit aussi loin que sa vue.
J’ai visité ce domaine qui est à une heure de Fontarrabie, en deçà de Notre-Dame-de-la-Guadeloupe.
La belle maison basque élargit sa belle toiture rouge, comme deux immenses ailes, parmi les chênes et les noyers qui couronnent la colline.
Dans les champs cultivés avec soin, un vieillard, dont la figure accuse la noblesse et la loyauté, le front ruisselant de sueur, travaillait à la terre. Il n’avait rien d’affecté dans sa tenue et dans sa mise : le béret traditionnel des Basques couvrait sa tête, des sandales chaussaient ses pieds. Il était en manches de chemise, une pioche à la main. Il me salua d’un sourire amical et ouvert, « Où donc allez-vous? me fit-il d’un ton de surprise.
— N’est-ce pas ici la maison de Gustiz? — Parfaitement. — Sauriez-vous me dire si Gustiz est chez lui?
– C’est moi-même et je suis dehors, comme vous voyez. »
A ces mots je le regardai fixement, comme pour me graver davantage ses traits et son regard dans, la mémoire, et m’inclinant avec respect je le saluai.
J’avais sous les yeux le descendant du plus grand roi de Navarre, de l’enfant du miracle comme Jean-Baptiste, le père d’une famille qui subsiste là dans le même lieu depuis plus de mille ans.
« Vous venez peut-être, reprit le vieillard, voir un pauvre paysan du bon Dieu, dont tout le bien est la terre qu’il travaille?
— Je viens saluer en vous la noble descendance de Sancho Abarca, car vous êtes, grand vieillard, comme l’arbre de Guernica, l’arbre sacré des fueros et des libertés ; comme lui, vous portez sur le front dix siècles d’intégrité et de droiture. —
Bah ! m’interrompit le vieillard en me tendant la main, laissons tout cela, vous êtes fatigué et altéré, venez vous reposer. J’ai du bon cidre de mes pommes à vous offrir et cela vaut mieux que le vin quand il fait chaud comme aujourd’hui. »
Je serrai avec empressement la main rugueuse que me tendait le vieillard qui, plantant sa pioche à une motte argileuse, me conduisit dans sa belle ferme basque. Je ne pensais, moi, qu’à ce magnifique descendant des rois de Navarre, à son origine si gracieuse, à la jolie bergère des bois que je venais de traverser, mais je vous assure que lui n’y pensait pas.
Il n’était attentif qu’à me bien recevoir, à me désaltérer d’un bon cidre mousseux et panaché dont il était prodigue. Les poules et les poulets m’environnaient et picoraient à mes pieds, sans s’effaroucher de ma présence; un beau chien blanc des Pyrénées, terreur des maraudeurs pendant la nuit, me léchait les mains comme s’il eut deviné les sentiments que j’éprouvais pour ses maîtres si hospitaliers et si bons.
La laine des brebis qu’on venait de tondre était en monceau sur le seuil de la porte et Gustiz était devant moi, la bouteille de cidre qu’il venait de déboucher dans une main, et le verre qu’il me présentait dans l’autre.
Voyant le peu de cas qu’il faisait des souvenirs que j’avais évoqués, je n’insistai pas davantage et je lui parlai de tout autre chose, de ses troupeaux, de ses récoltes de pommes, de ses espérances pour l’année.
Cependant on m’avait parlé d’un document positif établissant la royale lignée des Gustiz et je tenais à le voir. Comment reprendre ce sujet devant un vieillard qui en use d’un tel dédain ? Je profitai d’une courte absence qu’il fit dans ses étables pour témoigner mon désir à sa femme. Aussitôt, sa fille, dona Benita, m’apporta le document aux armes royales de Navarre, que je lus et copiai avec soin. Il fut donné par les archives des armoiries le 2 juillet 1613 à D. Martin Gustiz, sur l’ordre de Philippe III, roi d’Espagne. Comme je lisais encore ce document, le vieillard rentra.
« C’est un bien vilain papier que vous tenez là ?
s’écria-t-il. — Comment l’entendez-vous? lui répondis-je, étonné. — Mais, oui, ajouta le vieillard, ne voyez-vous pas que ce titre est un témoignage de faiblesse et l’ennoblissement d’une faute? »
C’était l’âme du chrétien qui se révoltait contre une origine coupable. Et ce disant, le front du vieillard s’assombrit, mais aussitôt je le relevai par ces mots de saint Augustin à propos de la faute originelle : « Oh ! heureuse’ faute ! que celle qui a donné à l’Eglise et au pays basque, une si auguste descendance! Votre famille a toujours été en honneur par la vertu et le bien faire. Vos aïeux ont fait revivre sur ces montagnes les mœurs pures et les saintes pratiques des anciens patriarches. Les capitaines Diego Gustiz et Martin Gustiz se sont illustrés dans les armées du roi par leur vaillance et leur courage. Le dernier Martin Gustiz abandonna toutes ses affaires et vint en courrier de Valladolid pour défendre héroïquement, avec don Diego Butron, sa ville de Fontarabie.,11 fut un des héros du siège de 1638. Je ne compte pas les vertus que vous montrez ni celles plus nombreuses que vous ne montrez pas, que vous cachez, au contraire, dans la simplicité du travail quotidien.
SanchoAbarca, en son temps, s’était battu pourla foi : il avait exposé sa vie en mainte circonstance pour elle ; et cela suffit à couvrir la multitude des fautes échappées à la fragilité humaine.
Saint Pierre luimême, qui est cependant fort sévère, les avait oubliées et pardonnées. A preuve, c’est qu’un jour, Sancho se trouva en grand péril de payer tribut à nature, par suite d’une fièvre maligne qui le dévorait (1). Et savez-vous qui le sauva de la fièvre et de la mort, sa compagne? Ce fut saint Pierre. Le roi malade courut an monastère du grand apôtre à Usun, non loin de Lombier. Il se prosterna en grande foi devant ses reliques, et saint Pierre l’écouta de si bonne oreille, qu’il en .revint guérit et consolé (2). Or, saint Pierre tient un compte rigoureux des fautes des pécheurs, car il a le registre des condamnés et des élus. Lorsqu’il ayait exaucé les prières et les larmes de Sancho, c’est qu’il avait aussi déjà effacé ses fautes du livre de vie car entendre une prière et l’exaucer, c’est donner le pardon, 

*****************************

                                                                                            cliché Michel Hirribarren( cliquez pour agrandir )

Ce parchemin sous verre ( le vilain papier ) qu’il nous a été aimablement  permis  de photographier.                                                                                                                  Comme l’éclairage n’était pas bon, une jeune fille de la ferme décrocha le tableau, l’emmena dehors , au soleil,                                                                                                                      Le texte est pratiquement illisible, Cent ans avant l’auteur avait pu en faire  ( ci dessous  une copie

CASA DE GUSTIZ

Yo Diego de Urbina, llamado Castilla ‘Rey de armas del Rey Don Philipe nuestro señor tercero de este nombre, certifico y hago entera fé y credito a todos quantos esta carta vieren como en los libros y copias de linages que yo tengo de estos Reynos parece y esta escrito en ellos el linage y armas de los Iustiz, su tenor dé los quales es como se sigue.
La casa y solar de Justiz es en la provincia de Guipuzcoa en la jurisdiction de la villa de Fuenterrabia es casa muy antigua y de muy antiguos hijosdalgo y cavalleros, la qual casa y solar esta sita en la montana de Jazquibel los quales vicen y decienden de un hijo del Rey Don Sancho Abarca de Navarra del qual dizen y escriven que andando a caca en la alta montana fue a posar a la alta casa y solar, en la qual avia una señora donzella muy hermosa y el rey enamorado della la procuro y uvo en ella un hijo varon, de quien descienden los de este linage de Justiz : los quales trahen por armas un escudo partido en quatro quarteles, en el primer y postrer quartel en campo azul en cada uno un Castillo de oro, y a cada lado del Castillo un Leon de oro rampante empinante a el y en los otros dos quarteles en cado uno en campo de gules, y una vanda de oro contragantes de sinopla con lenguas hermejas y una orla azul, yen ella ocho estrellas de oro ; y unos deste linage de justiz ponen tan solamente el castillo y leones v otros la vanda con tragantes y orla de estrellas, las unas armas y las otras son como aqui estan y son las verdaderas                                           y para que

de ello conste de pedimiento del Capitan Martin de Jistiz vezino de la villa de Fuenterrabia di esta carta y certificacion firmada del nombre de mi titulo y sellada con el sello de mi officio, en Madrid a dos de Julio de mil y seyscientos y treize años.

2/7/1673

*****************************************************

Sanche II de Navarre

Biographie
Sanche II de Navarre, dit Abarca (sandale), né en 935, mort en 994.
Fils de García II de Navarre et de Endregoto d’Aragon, il règne sur la Navarre de 970 à 994, il fut également comte d’Aragon de 972 à 994. Pendant son règne il mène avec des succès intermittents des luttes continuelles contre les troupes du Calife Al-Hakam II.
Les campagnes dévastatrices des deux dernières décennies le contraignent comme ses voisins à payer tribut à Cordoue et même à donner une de ses fille comme épouse à Almanzor, le fondateur de la dynastie des amirides et en 992 Sanche II est reçu solennellement à Cordoue en 992 afin de négocier la paix..
Sanche II de Navarre épousa en 962 Urraca de Castille (†1007). De cette union naquirent six enfants:
García III de Navarre– Ramire de Navarre (†992) — Gonzalve de Navarre (†997) — Fernand- Mayor – Jimena -Abda qui épouse Al Mansur
D’une maitresse inconnue il eut également une fille

****************************************

Retour au

Sommaire                          Suite

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx____________________________

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *